J-56... Du côté du Vatican

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Suite à la mort du pape Eugène V, l’agence de presse Pol-SOCRATE and CO in PARIS est confrontée au secrétaire personnel du pape défunt, l'archevêque da La Gorci.
L’archevêque, homme cruel, acharné à détruire son prochain, est un dirigeant éminent des services d’espionnage du Vatican. Hippolyte Socrate, le directeur de l’agence de presse, sera empoisonné par le patron des services d’espionnage du Vatican. Le cardinal de Montréal, sur le point d’être élu pape, mourra d’une supposée rupture d’anévrisme. Les services d’espionnage du Vatican favoriseront l’élection d’un cardinal Chinois qui se suicidera le jour même de son élection ! S’ouvre alors un deuxième conclave au cours duquel les cardinaux découvrent les manipulations des dirigeants des services d'espionnage du Vatican. L’ambiance est lourde dans les palais du Vatican en 2020.


Publié le : vendredi 13 novembre 2015
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EAN13 : 9782334000291
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ISBN numérique : 978-2-334-00027-7

 

© Edilivre, 2015

 

Ce livre est une fiction. Les personnages ne sont pas des personnages réels.

Prologue

Cela n’avait jamais existé dans le monde. Les hommes semblaient apaisés. Les jours étaient ordinaires, sans éclat. Le temps prenait son temps. Le monde était comme la mer, étale. Il avançait ainsi. Alors pouvait-on s’attendre à l’inattendu ?

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*       *

Communiqué de presse du Vatican :

« Le Saint-Père est mort dans son appartement privé, ce matin 1er avril à 8 heures 31 minutes. Toutes les procédures prévues par la Constitution apostolique sur la vacance du Siège apostolique et l’élection du pontife romain, ont été mises en œuvre. »

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*       *

Le pape Eugène V, chef spirituel de plus de 2 milliards de fidèles, achève son long voyage sur terre. Destin de tout homme. Destin de tout pape.

Il sera inhumé dans un délai de quatre à six jours et dans les quinze à vingt jours à venir le Collège des cardinaux se réunira pour lui désigner un successeur. Les cloches ont aussitôt sonné le glas pour annoncer la nouvelle à la population. Le lourdPortone di Bronzo est maintenant interdit par une imposante chaîne et restera donc fermé jusqu’à l’élection d’un nouveau pape.

Entre le 1er avril 2005 jour de son élection, et le 1er avril 2020 jour de son décès, Eugène V a régné : cinq mille quatre cent soixante-quinze jours – compte non tenu des années bissextiles –, cent quatre-vingts mois et quinze années. Il fut un des rares papes allemands depuis Victor II, qui régna du 13 avril 1055 au 28 juillet 1057.

Le 1er mars a été marqué par une série d’annonces contradictoires sur l’état de santé d’Eugène V. On parle du virus de la grippe A (H1N1) qui fit une spectaculaire réapparition au cours de l’automne et de l’hiver 2020, que l’on s’était empressé d’oublier depuis 2010.

Né le 1er mars 1925, Friedrich Wolff, préfet émérite de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et des mœurs, ne put participer au conclave du printemps 2005. Il avait en effet quatre-vingts ans révolus au moment de son électioninattendue. Élu pape, il ne pouvait être, à cause de son âge, qu’un pape de transition. À l’évidence, après un règne de plus de vingt-six ans, les cardinaux ont voulu élire rapidement un successeur au précédent Souverain Pontife.

Or Friedrich Wolff, timide, piètre politique, maladroit, dogmatique, retors, – mais brillant intellectuel –, fut plus qu’un pape de transition. Cet homme connaissait très bien l’histoire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et des mœurs ; petite sœur de la sacrée Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle, di memoria famosa ‒ congrégation créée en 1542 par le pape Paul III Farnèse. Lui aussi di memoria famosa, grâce à sa sœur Giulia, maîtresse du pape Alexandre VI Borgia.

Et de sacrées Congrégations en sacrées Congrégations, de doctrines de la Foi en doctrines des mœurs, au fil des siècles les hommes de l’Église catholique de Rome ont tous été des hommes à poigne. Friedrich Wolff, alias Fantômas comme le surnomment les méchantes langues du Vatican, n’a pas échappé à la règle.

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*       *

C’est en ces termes qu’Hippolyte Socrate rédige depuis le bureau de l’agence de presse, « Pol-SOCRATE and CO in PARIS », son premier compte-rendu sur le décès du pape de Rome. Puis il téléphone à Auriane sa compagne et à la secrétaire-informaticienne Ana, leur demandant de venir le plus tôt possible à l’agence.

Il avait débuté cette journée du 1er avril dès 6 heures du matin. Il savait que les heures du pontife romain étaient comptées. Pour lui l’Église catholique ‒ « La Romaine » comme on dit ‒, n’a pas de secret. Enfin presque. Car, comme toute vénérable dame qui se respecte, elle garde pour elle ce qu’elle décide que les autres ne doivent pas savoir. Le quartier ne lui est pas totalement inconnu. Ces gens, pense-t-il, ne sont pas dans la réalité de la vie de tous les jours. Ils sont ailleurs. Dans un autre monde. Dans une bulle d’où ils ne sortiront jamais.

Les obsèques

Hippolyte passe à son appartement du XVIe. Prépare ses bagages. Se rase. Se douche. Revient à l’agence. Demande à Ana, la secrétaire, la confirmation de sa réservation pour le premier vol à destination de l’aeroportoLeonardo da Vinci diFiumicino de Rome. Emporte les dossiers des cardinaux de curie, ceux des cardinaux évêques d’un diocèse ou archidiocèse – les « résidentiels » comme on dit –, y compris les dossiers des cardinaux non électeurs. On ne sait jamais. Eugène V, maintenant décédé, en était un parfait exemple.

Hippolyte est déjà à Rome, sur ces ponts qui enjambent le Tibre : Ponti Cavour, Vittorio Emanuelle II. Risorgimento. Il est au Colisée, à la Fontaine de Trévi, au château Saint-Ange, via della Conciliazone, Piazza di Spagna…

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*       *

Le dossier « CONCLAVE 2020 » préparé par Ana, contient une chemise rouge pour les cardinaux électeurs, une chemise grise pour les cardinaux non-électeurs. Le Collège cardinalice compte cent quatre-vingt-quatorze cardinaux, mais seulement cent seize électeurs. Car depuis Paul VI les cardinaux qui ont quatre-vingts ans accomplis avant le jour de la mort du pape ne peuvent plus prendre part au vote ; ce qui n’est pas toujours du goût de ces dignes vieillards en mal de respectabilité, et qui connaissent, oh combien, ce que sont manipulations, litotes et sous-entendus. Si certains se perdent dans des bavardages séniles, d’autres au contraire lient sciences religieuses et profanes à une intelligence déliée et sans faille.

Hippolyte connaît bien ces ministères du pouvoir. Mais que de flegme, que d’habileté, que de ronds de jambe, que de mises à la porte sans ménagement, que de temps perdu à écouter dans des antichambres poussiéreuses un vieil ecclésiastique désabusé, celui-ci assommant, cet autre pressé et coléreux, mais cet autre encore tellement débonnaire.

Il lui en a fallu des années et des années avant d’être reconnu dans ces milieux de célibataires endurcis, égoïstes, égocentriques, sûrs d’eux, forts de leur aura et de leurs savoirs. Célibataires enfermés dans leurs soutanes empesées, aux cols romains amidonnés, d’où ne sortent que têtes raides et solennelles qui dogmatisent et dogmatisent à perte de vue.

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*       *

Jeudi 2 avril 2020. Aéroport de Paris-Roissy Charles-de-Gaulle. L’A318-100 à destination de l’aeroporto Fiumicino Leonardo da Vinci, est quasi rempli de journalistes, correspondants et spécialistes des religions et du Vatican, qui emportent dans leurs bagages un très grand nombre de papabili.

Sont présents les représentants de La Croix, Courrier International, L’Observateur du XXIe siècle, Golias… La presse étrangère aussi, International Herald Tribune, Jeune Afrique, Le Devoir, La Libre Belgique, Time, etc.

Chacun pronostique, prophétise, annonce : Arthelino, Carloni, Parodi, Zemko, Bernardini, Cicognani, Amzic, Mullieri, Latvala, Potok, Berlusconi, etc. Ils engagent alors des paris comme le font les Britanniques, qui, eux, prennent cela très au sérieux…

À l’aeroporto, Hippolyte emprunte pour vingt euros le Leonardo Express qui le dépose trente minutes plus tard à la stazione di Roma Termini, la gare de trains centrale de Rome et rejoint ensuite au centre-ville l’hôtel dei Mellini, rue Muzio Clementi.

Bel hôtel le dei Mellini, de très bonne facture, qui occupe un palais du XIXe. On y séjourne dans une ambiance élégante et sereine. Il se distingue en particulier par son emplacement remarquable sur le Tibre : à portée de la Piazza di Spagna, du Trastevere, du Colisée, du Forum Romain, de la Fontaine de Trévi… Et du Vatican. Inespéré pour un journaliste ! Les chambres, de style contemporain avec quelques détails d’Art déco, sont loin de déplaire à Hippolyte. L’hôtel dispose d’un toit-terrasse, d’un patio, d’un salon confortable où trône en son centre un demi-queue. Véritable ravissement pour Hippolyte, musicien de talent qui, pour cette raison, est devenu un cliente privilegiato.

Mais vers où se diriger dans la ville, envahie de journalistes, pèlerins, ecclésiastiques en tous genres, nonnes de toutes marques ? Rome où tout est à voir, respirer, sentir. Rome, ville de l’une des plus anciennes histoires de l’humanité, en tout cas jusqu’à la chute de l’empire romain en 476. Rome, ville de l’histoire de l’Église catholique elle-même. Or une seule chose intéresse en ce moment Hippolyte ?… La succession d’Eugène.

Il prend un peu de repos ; met ses idées en ordre, car au cours du voyage entre Paris et Rome certains confrères, bavards, vantards et se pensant certainement plus forts les uns que les autres, ne purent s’empêcher de dévoiler leurs analyses sur les famosopapabili. Mais pour lui il y a trop de papabili. Il doit donc vérifier les hypothèses et probabilités sur lesquelles il peut travailler.

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*       *

Hippolyte connaît bien la Signora Maria Silvestrini, vaticaniste réputée, diplômée de philosophie et d’histoire de l’Église catholique, avec laquelle il échangea plus que des idées. Du sexe. Mais cela fait maintenant partie de leur passé commun.

En ce début d’avril 2020 il fait déjà très bon dans les jardins du Mellini. Endroit magique où Maria et Hippolyte vont examiner leurs points de vue sur le conclave qui va bientôt commencer. Pour eux cette assemblée d’hommes du troisième âge, enfermés dans un espace maintenant plus confortable depuis la construction de la Maison Sainte-Marthe, pourrait cette fois se dérouler d’une manière imprévue.

L’un et l’autre partagent la même intuition et Auriane, encore à Paris, participe à cette intuition. Tous les trois relèvent en effet que depuis le début du XXe siècle les papes ont tous été rapidement élus. Pie XI le 6 février 1922 en quatre jours et quatorze scrutins. Pie XII le 2 mars 1939 en deux jours et trois scrutins. Jean XXIII le 28 octobre 1958 en quatre jours et onze scrutins. Paul VI le 21 juin 1963 en trois jours et six scrutins. Jean-Paul Ier le 26 août 1978 en deux jours et quatre scrutins. Puis le 16 octobre de la même année, Simplice Ier en trois jours et huit scrutins et enfin le 1er avril 2005, Eugène V en deux jours et quatre scrutins.

Mais qui peut se vanter de savoir ce qui se dit et se passe dans les entrailles de la chapelle Sixtine, le lieu de vote des cardinaux ? On ne peut que se perdre en conjectures vaines, fantaisistes et bien hasardeuses. Or l’Église catholique a beaucoup changé durant ces dernières années.

Suite à l’élection de Jean XXIII, à l’origine du Concile de Vatican II et de celle de Paul VI qui le conduisit jusqu’à son terme, le monde entier assista, incrédule, au décès de Jean-Paul Ier, après seulement un mois de règne. Puis ce fut l’interminable règne de Simplice : vingt-six ans, cinq mois, dix-huit jours ! Au cours de ces longues années le monde n’a vu que la personne fascinante de ce pape venu de l’Est. Pèlerin planétaire, certes. Fin politique, peut-être, qui pensait que la planète Terre était une immense scène de théâtre avec son côté cour et son côté jardin, laissant aux cardinaux de la curie le soin de gouverner l’Église à leur guise et à sa place. Mais leurs Éminentissimes Seigneuries se sont-elles seulement rendu compte qu’à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, le monde s’était mis sur une trajectoire que seuls les papes Jean XXIII et Paul VI ont tenté en vain de suivre ?

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*       *

Grâce à leurs BlakBerry dernier cri, Hippolyte, Maria et Auriane, toujours à Paris, évoquent les événements importants survenus au cours des derniers pontificats.

La mort brutale et inattendue de Jean-Paul Ier semble naturelle. Cependant beaucoup pensent que c’est un pape « suicidé » ! La première tentative d’assassinat contre Simplice. Une énigme encore à ce jour puisque plusieurs thèses mettent en cause différents services secrets de puissances étrangères importantes, KGB, Stasi. Une seconde tentative d’assassinat contre le même Simplice, au Portugal en 1982, passée quasi-inaperçue sur ordre du Vatican. Tentative d’assassinat perpétrée par un prêtre intégriste espagnol qui le blessa à l’arme blanche, sans gravité, un poignard à la main et qui fut rapidement maîtrisé. L’assassinat par un jeune garde suisse du commandant de la Garde et de son épouse. Jeune garde suicidé dans la pièce où eut lieu le meurtre de son supérieur et de sa femme. Affaire homosexuelle dit-on. On sait sur le sujet qu’à ce jour encore la version officielle du Vatican est toujours contestée par la mère du jeune homme.

Comme beaucoup de « vaticanologues » tous les trois se heurtent aux impénétrables « ordres pontificaux ». Sorte de secret-défense de ce petit État – le plus petit État du monde –, car règne un grand silence dans cette dernière et opulente monarchie élective et absolue. Se pose alors la question de savoir le moment venu qui pourra maîtriser cet effondrement général !

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*       *

Le lendemain, 3 avril, Hippolyte reste enfermé toute la journée dans sa chambre d’hôtel. Il écoute de la musique classique et religieuse à la radio. Note les commentaires et analyses de ses confrères journalistes sur la mort du pape et les événements concomitants qui s’y rapportent. Relit un à un les dossiers qu’il a constitués au fil du temps sur le collège des cardinaux. Vérifie enfin qu’à partir de la date anniversaire de leurs naissances, les cardinaux qui ont atteint le 1er avril 2020 l’âge fatidique de quatre-vingts ans révolus, ne figurent plus sur la liste des cardinaux électeurs.

Il connaît par cœur les cent seize électeurs qui vont prochainement entrer en conclave. La lecture attentive de leurs dossiers : jeunesse, passé, actif, passif, points forts comme points faibles, leurs expériences, les responsabilités qu’ils ont exercées, celles qu’ils pratiquent à l’heure actuelle, font naître chez lui un trouble qu’il ne parvient pas à dissiper et qui renforce et affermit, la sua intuizione. Il n’explique cela ni par le raisonnement, l’analyse ou la réflexion. C’est une espèce de sens divinatoire, une idée non définie qui lui paraît claire, imprécise peut-être, mais claire et évidente à la fois. Une vision. C’est çà, una visione, intuitive, obsédante.

Au fur et à mesure que le jour de l’ouverture du conclave se rapproche, Hippolyte devient de plus en plus anxieux et inquiet. Il s’efforce de ne pas y penser, mais il ne peut s’empêcher d’entendre le fameux extra omnes ‒ dehors tous –, dit haut et fort, d’une voix théâtrale, par le Maître des célébrations liturgiques pontificales. Il n’a de cesse de téléphoner à Auriane qui lui confirme qu’il n’est plus seul désormais dans cette intuition. Elle y est, elle aussi.

– Je suis très pessimiste dit-il à Auriane, ce conclave sera long. Il aura peut-être, qui sait, une issue tragique, incertaine. À moins qu’elle ne soit inattendue. Mais pour quels motifs ? No so. À cause de ces gens du Vatican ? No so. Je les sais sournois. OSiii… Doucereux à l’extrême. OSiii… Plein d’hypocrisie. OSiii… !

Inquiétudes donc, craintes, incertitudes bien présentes, qu’il ne peut définir. Auriane connaît tout cela par cœur. Elle sait qu’il sait : c’est le charme d’Hippolyte. Et ils savent tous les deux que se préparent en coulisse des intrigues de cour, qu’il y aura forcément de vilains tripatouillages, des contretemps fâcheux, des incidents, des contestations, des oppositions. Mais quoi ? Quoi ? Hippolyte connaît trop bien les milieux de la curie romaine. Il lui dit : mon intuition ? Mais mon intuition est infaillible ! Sur ce point vois-tu, je suis comme le pape, infaillible !

Il est surtout comme un animal aux aguets qui pointe ses regards dans toutes les directions sans savoir d’où viendra le danger. Il en fait tant, qu’il parvient jusqu’à ébranler les vues d’Auriane et de Maria sur le conclave qui va bientôt commencer. Cependant qu’elles sont d’un optimisme plutôt mesuré. Car l’une et l’autre possèdent une puissance de fond qui n’exclut ni la sensibilité du cœur ni le sens dramatique de la vie. Mais sous son influence et ses coups de boutoir, elles se rapprochent de plus en plus de lui. Serait-il parvenu à ses fins, faire naître chez elles un doute sérieux ? Auriane doit maintenant venir à Rome au plus tôt pour l’aider à maîtriser ce foisonnement de pressentiments qui trouble et brouille son jugement. Hippolyte est comme un enfant qui voudrait déjà connaître le dénouement.

Dans l’attente de son départ pour le rejoindre, elle le raisonne, le convainc de se détendre, de parler avec ses confrères, de se promener dans Rome en deuil de son évêque, de deviner, flairer, pénétrer l’atmosphère particulière de cette ville dans ce moment si singulier. Elle le materne, parce qu’elle connaît bien son Hippolyte, son compagnon, son amant, le père de leurs enfants. Artiste sensible, « affectif dépendant » comme disent les psychiatres, mais un intuitif qui ne se trompe que rarement dans ces cas-là.

Il suit ses conseils. Et pour chasser cette idée fixe qui l’obsède, dont il ne peut se débarrasser, il marche à l’aveugle sans but précis dans cette Rome endeuillée. Il hume dans l’air toutes sortes d’incitations à rester le plus longtemps possible dehors. À sentir toutes sortes d’espoirs ou de désespoirs dans le lointain, si proche, à deux pas de lui, dans Rome même. À imaginer confusément ce conclave qui n’en finit pas à force de ne pas commencer. Il est plongé dans la maladie obsessionnelle du doute absolu.

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*       *

Le Camerlingue Cicognani vient de recevoir officiellement la nouvelle de la mort du pape. Cicognani est un homme maladroit et ambigu. Un homme sur lequel il ne faut pas compter. Mais c’est le camerlingue. Et durant la vacance du siège apostolique, c’est lui qui, sous le contrôle des cardinaux, a le pouvoir.

Il lui appartient maintenant de constater en personne la mort du pape. Ce qu’il fera au cours d’une cérémonie très protocolaire, en présence du Maître des célébrations liturgiques, l’Arcivescovo Cirillo Monti, du Chancelier de la Chambre apostolique, l’Arcivescovo Cattaneo et d’une ribambelle de prélats plus superbes et impavides les uns que les autres. Le Camerlingue accomplit ensuite certaines tâches importantes et officielles. Il détruit publiquement « l’anneau du pêcheur ». Appose les scellés au bureau et à la chambre du pape défunt. Informe officiellement de la mort du pape le cardinal Vicaire de Rome, qui annoncera à son tour la nouvelle au peuple romain. Prend possession des palais du Vatican, du Latran et de Castel Gandolfo. Autorise les photographies du pape défunt, mais uniquement si sa dépouille est revêtue des vêtements pontificaux. Veille enfin, avec le consentement du Collège des cardinaux, à tout ce qui est nécessaire pour défendre les droits du Siège apostolique. Et organise la sépulture du pape.

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*       *

– Le secrétaire personnel du pape défunt, LArcivescovo Alfonso da La Gorci, a ouvert le testament de ce malheureux Eugène. Croyez-moi, la lecture de ce texte en a laissé plus d’uns perplexes, incrédules et embarrassés, dit Hippolyte à Auriane et Ana.

– Ainsi que vous le savez mesdames, ajoute-t-il, l’appartement privé du pape est situé au 3e étage du palais Sixte-Quint, au-dessus de ce que l’on appelle par tradition « l’appartement des audiences ». Au centre de l’appartement, il y a la chapelle privée du pape. Or la distribution de l’appartement : vestibule, grand bureau, chambre, cabinet de toilette, tourne autour de la chapelle. Donc, qui a la chapelle, a l’appartement. Et le pape !… Mais faut-il encore pouvoir emprunter la Scala nobile – l’escalier noble.

Auriane se lasse des théories d’Hippolyte. Mais il n’entend pas ou fait semblant de ne pas entendre les exaspérations et agacements d’Auriane. Il continue et persiste dans la description du palais Sixte-Quint.

– La 1re fenêtre, sur la droite de la façade du palais, est la fenêtre de la chambre du pape, maintenant fermée… « Pour cause de décès ». La fenêtre suivante, que l’on voit éclairée la nuit du bas de la place Saint-Pierre, est celle de son bureau. Ce 3e étage, chapelle compris, est maintenant investi par un imposant aréopage d’ensoutanés, qui va du camerlingue, au chancelier de la Chambre apostolique, en passant par le maître des célébrations liturgiques pontificales et des prélats de tous rangs : cardinaux, archevêques, évêques, monsignori, etc.

– Mais enfin que dit le testament d’Eugène, lui demandent impatientes Auriane et Ana ?

– Ceci. Eugène V a pris un plaisir certain à décrire minutieusement la façon dont devront se dérouler ses obsèques : faste, magnificence, majesté… Alors Mesdames, je vous invite à vous installer confortablement, le moment venu, devant le téléviseur de l’agence pour regarder avec gourmandise la cérémonie qui se déroulera dans la ville de Rome. Cardeve valere il suo peso in oro !‒ cela doit valoir son pesant d’or ! C’est avec moult impatience on s’en doute, dit encore Hippolyte, que le microcosme ecclésiastico-vaticanesque attendait la mort d’Eugène. Pensez !… Depuis le temps ! Avril 2005 ! Et vu son grand âge !

– Je pense que ces funérailles vont se déployer dans une atmosphère de deuil inhabituelle. Les Romains ne sont pas tristes, voyez-vous, loin de là. Les ecclésiastiques non plus d’ailleurs. La haute hiérarchie du Vatican encore moins. Mais Eugène savait tout cela. Rusé, Eugène, qui aimait dire « l’essenziale, è di durare » ! ‒ l’essentiel, c’est de durer !

– Il s’est alors appliqué à décrire avec soin la façon dont devront se dérouler ses obsèques. Véritable et invraisemblable mise en scène digne d’un Pasolini. Le maître des cérémonies pontificales n’a plus qu’à suivre les dispositions du testament, qui s’apparentent davantage à un délire de mégalomane sénile qu’à des obsèques papales ! Eugène n’a-t-il pas prévu qu’à la tombée de la nuit du jour de son décès, son corps soit transporté dans la Basilica di San Giovanni in Laterano, la cathédrale de l’évêque de Rome, « mère et tête de toutes les églises de la Ville et du monde », comme on dit à Rome ? Puis qu’au sixième jour qui suivra son décès, on transporte son corps embaumé, avec majesté et solennité, de la Basilica di San Giovanni jusqu’à l’archibasilique Saint-Pierre au Vatican ?

*
*       *

Le jeudi 2 avril, le grand sacristain thanatopracteur, Santamaria, embaume la dépouille d’Eugène V. Elle sera transportée à 20 heures précises, sous bonne escorte, dans la Basilica di San Giovanni in Laterano. Le pape défunt a également prévu dans son testament que le plus grand nombre possible de monsignori, supérieurs d’ordres, congrégations, confréries, vescovi, arcivescovi e cardinali, participe à la procession funèbre.

En 2020, l’Église catholique romaine compte quelque cinq mille neuf cent cinquante évêques, archevêques et cardinaux. Par manque de temps, d’argent, d’éloignement, de maladie ou de vieillesse, certains ne viendront pas assister aux obsèques d’Eugène V.

Les premiers participants arrivent déjà dans la capitale de la péninsule italienne, devenue pour quelque temps celle du Vatican et du monde. L’Église catholique romaine triomphante va montrer au monde entier sa puissance. Pour finir, seront présents dans la Rome impériale et papale entre deux mille et deux mille cinq cents prélats de haut rang.

*
*       *

Mardi 7 avril 2020. La place Saint-Pierre est encore vide. Quelques vaillants et matinaux monsignori parcourent la place à petits pas, cependant que les autorités commencent à en sécuriser le périmètre. Obsèques d’un pape oblige.

Les trois coups retentissent. Le spectacle peut commencer. Auriane et Ana, un cacolac à la main, assises devant le téléviseur voient, stupéfaites, sidérées, ce que découvre le monde entier. Hippolyte a dit vrai.

*
*       *

Il est 10 heures quand s’ébranle de la Basilica di San Giovanni une imposante, solennelle et impériale procession funèbre. Les boulevards de Rome scintillent des couleurs des processionnaires qui défilent douloureusement au rythme de leurs vieilles jambes. Badauds et pèlerins sont venus admirer la magnificence de l’Église catholique Romaine qui se meurt. Au moment où les douze sediari pontifici soulèvent le cercueil de cyprès où repose le corps d’Eugène V, la tête de la procession atteint à peine les abords de la place Saint-Pierre au Vatican. Il est alors 3 heures de l’après-midi !

Le lieutenant-colonel de la Garde suisse, à la tête de cent hallebardiers en grande tenue de gala, ouvre la procession funèbre. Les couleurs des Medici, bleues, rouges, jaunes, claquent de mille feux sous le soleil d’avril. Ce ne sont que morions de métal, collerettes immaculées, gants blancs, plumes d’autruche qui frissonnent et bruissent sous un vent léger venu de la mer Tyrrhénienne proche.

Les cloches des chapelles, couvents, églises, basiliques, archibasiliques font entendre dans toute la ville le glas des funérailles d’Eugène V, cependant que le lent battement des tambours de la Garde escorte son cadavre jusqu’à Saint-Pierre.

Les hallebardiers précèdent l’immense croix papale d’or à trois traverses, que porte à l’aide d’un baudrier de cuir, un athlète sorti tout droit des cirques de la Rome antique. Viennent à leur suite les grands supérieurs des grands ordres et confréries. Puis les monsignori, ces prélats de curie non encore investis de la dignité épiscopale, et qui ne le seront peut-être jamais. Mais fiers parce que revêtus de barrettes de soie et de la mantelletta.

Passent ensuite les évêques et archevêques, violets de la tête aux mollets : soutane, ceintures, gants, bas de soie, jusqu’aux indispensables mais inutiles cappa magna, rochets en dentelle, croix pectorales et anneaux épiscopaux, que les fidèles baisent à tout-va en signe de respect. Que de pallium ! Que de décorum ! Que de mitres ! On voit miroiter au loin les calottes de soie, doublée cramoisie, sur lesquelles brillent des barrettes de champignons violets : ce sont leurs Excellences, leurs Grandeurs qui processionnent solennellement. Arrivent enfin les cardinaux tout de rouge vêtu : rochet en dentelle galonné rouge, cappa magna de soie moirée rouge, traîne et cape d’épaule qui, selon la dignité, s’assortit d’une queue de longueur variable.

Devant le corbillard, empanaché de plumes d’autruche jaunes et blanches, couleurs du Vatican, et drapé de tentures à franges dorées, paradent Armani le Doyen du Collège des cardinaux et Cicognani le Camerlingue de la Sainte Église.

Au rythme lent des tambours, voilés de crêpes, marchent à l’arrière cent autres athlètes de la Garde pontificale. Ils précèdent leur colonel et le commandant de la gendarmerie pontificale, montés sur de magnifiques pur-sang arabes blancs. Le commandant de la gendarmerie porte dans sa main droite le drapeau du Vatican. Emblème carré fait de deux bandes verticales, jaune et blanche, frappé en son centre des clefs de Saint-Pierre croisées et de la tiare papale. Le colonel de la Garde et le commandant de la Gendarmerie ferment cette triomphale marche funèbre.

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*       *

Sur les trottoirs, maintenue par des barrières métalliques aux couleurs du Vatican, la foule romaine applaudit timidement ce spectacle qu’elle ne verra certainement jamais plus de sa vie.

Procession interminable dont la tête est déjà arrivée aux abords de Saint-Pierre, alors que le colonel de la Garde suisse et le commandant de la Gendarmerie, juchés sur leurs chevaux de parade, n’ont pas encore quitté la Piazza di Porta San Giovanni.

Devant cette immense foule, comme venue au spectacle, les autorités italiennes ont posté des carabinieri qu’entourent de robustes et athlétiques jeunes gens revêtus d’une simple soutane noire et d’un surplis blanc. Vraisemblablement des séminaristes en mission extraordinaire choisis pour leur beauté et leur carrure physique, dans le seul but évident d’impressionner le bon peuple chrétien.

Sorties tout droit et tout exprès de leurs nonneries, « Les Pleureuses de l’Ordre de la Sainte Consolation et de la très Sainte Désolation » accompagnent le convoi funèbre papal, jetant sur l’ensemble de la procession et des badauds, des pétales de roses, blanc et jaune aux couleurs du Vatican.

De grands et élégants thuriféraires à la longue chevelure blonde, élancés et sveltes comme des dieux, habillés de pantalons noirs, de chemises immaculées, d’une chape chorale bleue roi, marchent à reculons de huit mètres en huit mètres, balançant dans les airs leurs encensoirs d’argent où fument des parfums du l’Yémen. Face à eux, pour les guider dans leur marche aveugle, s’avancent les porteurs de navetta, aussi grands et élégants que les thuriféraires, mais à la longue chevelure noire, habillés eux aussi de pantalons noirs, de chemises immaculées et d’une chape chorale...

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