Jean-Paul II et l'Amérique latine

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Au début du XXe siècle, un catholique sur deux est latino-américain. L'Eglise catholique doit faire face au succès de la théologie de la libération et au développement croissant des Eglises pentecôtistes protestantes. Suite à l'élection de Jean-Paul II en 1978, le Saint-Siège entreprend de restaurer la discipline et la morale catholiques en agissant sur le clergé et les conférences épiscopales.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296192591
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JEAN-PAUL II ET L'AMÉRIQUE

LA TINE

La politique religieuse du Saint-Siège: mise au pas, restauration, dynamiques

Collection « Inter-National»
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh. Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série Sciences-Po Strasbourg (accueille les meilleurs mémoires de J'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg) : C. Gangloff, L'import-export de la démocratie: ONG étrangères et mouvements étudiants dans les révolutions colorées. H. Gebel, La fonction ressources humaines stratégique. G. Alvoët, Nietzsche et ['Europe. C. Mariotte, L'Europe centrale et le protocole de Kyoto sur les changements climatiques. A. Roos, Les athlètes africains-américains et les mouvements pour ['égalité raciale. H. Malikova, V. Poirier, Les investissements français en République tchèque: /e cas des P.ME. M. Michaut, Cuba: l'encadrement idéologique et social face à la politique de déstabilisation des Etats-Unis. M. Lange, L 'Autriche : un État neutre dans /' Union européenne. A. RancureI, Le commerce équitable entre l'Europe et l'Amérique latine. A. Adam, La lutte contre le terrorisme. Étude comparative: Union européenne - EtatsUnis. D. RolIand (coord.), L'Espagne et la guerre du Golfe. D'Aznar à Zapatero.
Démocratie, violence et émotion. M. Decker, Structures et stratégies des compagnies aériennes à bas coûts. M. Henry, Tchétchénie : la réaction du conseil de l'Europe face à la Russie. S. Huguenet, Droit de l'asile: le projet britannique d' externalisation. M. Leroy, Les pays scandinaves de ['Union européenne. J.-P. Peuziat, La politique régionale de l'Union Européenne. M. Plener, Le livre numérique et l'Union européenne. A. Roesch, L 'écocitoyenneté et son pilier éducatif: le cas français.

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05118-8 BAN : 9782296051188

Pour tout contact: Denis Rolland, denisrolland@freesurffr Françoise Dekowski, fdekowski@freesurf.fr

Marc Le Dorh, marcledorh@yahoo.fr

Anne HALLER

JEAN-PAUL II ET L'AMÉRIQUE

LATINE

La politique religieuse du Saint-Siège: mise au pas, restauration, dynamiques

Préfacede François ROUT ART

L'Harmattan

Cet ouvrage est redevable à - Denis Rolland, professeur, qui a dirigé ce mémoire dans le cadre de l'Institut d'Études Politiques de Strasbourg, mais ne l'aurait pas fait sans l'accompagnement scientifique déterminant de plusieurs collègues, notamment - Olivier Compagnon, historien spécialiste d'histoire politique et religieuse de l'Amérique latine contemporaine, qui a conseillé l'auteur et dont les analyses (en attendant son ouvrage-clé sur le sujet) ont éclairé et balisé le chemin parcouru, - François Houtart, témoin remarquable et analyste pertinent, qui a de même conseillé et guidé l'auteur puis a accepté d'en préfacer le modeste ouvrage.

SOMMAIRE

Pré

face.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

Introd ucti 0n
Première partie La mise au pas de ( l'Église populaire

13

» latino-américaine

21 25 39 67

Chapitre 1 : Jean-Paul II Chapitre 2 : Face à « l'Église des pauvres », une restauration doctrinale Chapitre 3 : Face à « l'Église des pauvres », une restauration institutionnelle

Deuxième partie La « nouvelle évangélisation» du Saint-Siège en Amérique latine, une réponse au développement des Églises pentecôtistes protestantes

101

Chapitre 1 : La mise en concurrence de l'Église catholique en Amérique latine: la croissance des pentecôtismes protestants .. 105 Chapitre 2 : La protection de la structure familiale 119 Chapitre 3 : La pentecôtisation du catholicisme: le développement du Renouveau charismatique catholique au sein de l'Église latino-américaine 129 Chapitre 4 : Les organisations catholiques conservatrices au service de l'orthodoxie et de la rigueur morale 141 Con elusion Tab le détaillée 165 179

PRÉFACE
Jean-Paul ll, le pape de la mondialisation

François Houtart Professeur émérite à l'Université Catholique de Louvain

L'ouvrage d'Anne Haller apporte un éclairage important sur la personnalité et l'œuvre de Jean-Paul II, que bien des ouvrages existants n'ont pas ou peu abordé. Il est important de pouvoir disposer d'un certain recul pour traiter d'un tel sujet. Il faut le faire également avec lucidité et honnêteté, tout en reconnaissant que tout écrit dans ce domaine représente un point de vue, en l'occurrence, celui de ceux qui espéraient après le Concile Vatican II, une Église plus proche des valeurs évangéliques, plus fidèle à la conception ecclésiologique de peuple de Dieu et plus identifiée aux victimes du système économique dominant. Il est vrai que Jean-Paul II fut un géant de l'histoire. Sa trajectoire est étonnante et peu banale. Né dans une famille modeste du Sud-Ouest de la Pologne, il a traversé les frontières des nations et celles de tous les échelons de l'institution ecclésiale. Comme jeune prêtre, il étudiait à Rome et logeait au collège belge, car après la Seconde Guerre mondiale, le collège polonais n'avait pas encore été réétabli. Il venait passer très généralement ses vacances de Noël et de Pâques en Belgique à cause de la difficulté d'obtenir un visa de rentrée pour une courte durée. C'est à ces occasions que j'ai pu le rencontrer, ayant été responsable de l'organisation de son temps pendant ses brefs séjours en Belgique. Il s'intéressait à tout ce qui concernait la vie religieuse et sociale de la société belge. Nous avons pris ensemble des contacts avec l'action catholique et particulièrement la JOC, nous avons visité des usines, rencontré des communautés paroissiales, parcouru la Flandres et la Wallonie. S'intéressant aux langues, il apprenait également le néerlandais et s'exerçait, à l'aide de l'Assimil, jusque sur les plates-formes des tramways. 7

Profondément spirituel, il consacrait un temps important à la prière et à la méditation. Rentré en Pologne, il enseigna à l'Université de Lublin, en philosophie et fut également l'aumônier du mouvement estudiantin catholique. Son esprit ouvert à la modernité, son caractère sportif, son expérience de la vie ouvrière, du théâtre et de la littérature, en faisait une personnalité particulièrement appréciée par les jeunes. Il fut très proche aussi de certaines initiatives catholiques qui avaient pris leur distance vis-à-vis d'une Église considérée comme trop traditionnelle et qui se manifestait par des publications, telles que le Tygonik Pochekne. Ayant également fréquenté à de nombreuses reprises ce groupe de laïcs, j'avais pu constater tout l'espoir qu'il mettait dans la personnalité de ce professeur théologien et philosophe, qui allait bientôt devenir évêque auxiliaire de Cracovie. Lors d'un séjour dans cette ville, Carol Woytila me proposa, ainsi qu'à deux compagnons belges, de l'accompagner pour une visite pastorale dans un village de la montagne proche où il devait faire les conftrmations. Lorsque nous arrivâmes sur place, la route était ornée d'un arc de triomphe fait de branchages et de fleurs et l'attendait un attelage de chevaux tirant le char-à-bancs destinés à son entrée dans le village. Le secrétaire du Parti communiste local le reçut au sortir de la voiture et lut un discours de bienvenue pour l'accueillir dans la localité. C'est en cortège ensuite que nous fîmes notre entrée dans l'église paroissiale. C'était tout un symbole. Nommé archevêque de Cracovie, il devait rapidement devenir cardinal. Les chrétiens polonais les plus ouverts sur un avenir de l'Église avait salué sa nomination avec beaucoup de joie, mais commencèrent assez rapidement à être déçus de certaines de ses positions, qui s'alignaient sur celles du Cardinal Wychisky de Varsovie, ayant connu les prisons du système communiste et peu orienté vers des changements ecclésiaux. Déjà s'affirmait une des grandes tendances du futur Jean-Paul II: pour affronter un adversaire, il faut serrer les rangs et ne permettre aucune fissure dans l' institution. Au Concile Vatican II, Carol Woytila, membre de la Commission théologique et de la sous-commission préparant Gaudium et Spes se manifesta notamment par une ouverture 8

philosophique et théologique qui tranchait sur l'épiscopat le plus conservateur. Il fut celui qui s'opposa à une condamnation du communisme à l'intérieur des documents conciliaires, non pas par concession à ce système de pensée et d'organisation politique, mais parce qu'il affirmait qu'une telle prise de position ne ferait que rendre la situation des catholiques dans les pays de l'Est européen plus difficile et pénible. Il convainquit facilement l'ensemble de l'épiscopat. Lorsqu'il fut élu Pape, alors que Jean-Paul I n'avait survécu qu'un mois, sa nomination fut l'objet d'un consensus entre les éléments les plus conservateurs du collège cardinalis, voyant en lui une valeur sûre et les éléments plus ouverts, qui le voyaient comme une personnalité moderne, ayant voyagé dans plusieurs continents et par ailleurs affable dans les relations avec ses collègues. Pour Carol Woytila, l'accession au Pontificat était une confmnation que la volonté de l'Esprit allait dans le sens de la restauration d'une Église institutionnellement solide et doctrinalement inébranlable. Il considérait ces deux éléments comme indispensables, surtout en fonction des obstacles que l'Église rencontrait dans le monde contemporain. Le premier ennemi était le communisme, que l'Église devait combattre de toutes ses forces et le deuxième le sécularisme occidental, qui minait les mentalités de l'intérieur. Cela forme probablement les deux clés d'interprétation de l'ensemble du Pontificat de JeanPaul ll. Fidel Castro l'avait bien compris, lorsqu'en introduisant la personnalité du Pape quelques jours avant sa visite à Cuba, il expliqua que Jean-Paul ll, invité par le gouvernement cubain ne pouvait être qu'anti-communiste. Le communisme en Pologne, disait-il, n'était pas venu du peuple, mais avait été imposé de l'extérieur et l'Église, dans l'histoire de la Pologne, s'était toujours identifiée au peuple pour la défense de son identité. C'est donc bien le modèle d'É~lise polonais que Jean-Paul II allait étendre à l'ensemble de l'Eglise universelle, de manière cohérente et systématique. Cela signifia à l'intérieur de l'Église une organisation ecclésiastique, hiérarchique et disciplinée. L'instrument privilégié fut l'Opus Dei, qui devint une prélature juridiquement indépendante des épiscopats et dont il canonisa le fondateur mort à peine 25 ans plus tôt. Ce fut aussi une politique 9

de nominations d'évêques ayant une vision ecclésiale parallèle à la sienne et qui transforma assez rapidement la configuration des conférences épiscopales. Ce fut la mise au pas de la Confédération des religieux d'Amérique latine (CLAR) et du Conseil Épiscopal de l'Amérique latine (CELAM). Il en résulta également un démantèlement progressif des communautés ecclésiales de base, une condamnation de la théologie de la libération, l'élaboration d'une doctrine sociale de l'Église ayant un statut épistémologique la mettant à l'abri d'une critique des sciences sociales et condamnant les excès du capitalisme mais pas sa logique. Ce furent aussi les très nombreux voyages pontificaux à travers le monde, qui lui permirent de rencontrer en direct des millions de fidèles, parfois au prix d'un épuisement fmancier des Églises locales et la plupart du temps avec comme principal résultat, le renforcement des courants de droite dans l'Église. Bref, la tâche de restauration se manifestait à la fois sur le plan institutionnel et sur le plan doctrinal, théologique et moral. A l'extérieur, la lutte contre le communisme déboucha sur des alliances fonctionnelles de fait discutables. Ce fut le cas avec les États-Unis du président Reagan, ce dernier appuyant financièrement le syndicat Solidarnosk, via des organismes catholiques, dont certains directement liés au Saint-Siège, alors que dans la même foulée, Jean-Paul II condamnait la théologie de la libération, ce qui était aussi un des objectifs de la politique latino-américaine du Parti républicain ayant élu le président Reagan. Cette politique de Jean-Paul II se manifesta en bien des occasions. L'une d'entre elles fut sa visite au Nicaragua en 1983, où sa vision de la situation l'amenait à considérer le pays et le régime sandiniste non pas comme communiste, mais comme en voie de le devenir. D'où la nécessité de mobiliser l'ensemble des catholiques contre le régime et de condamner les chrétiens collaborant au sein même du gouvernement et des institutions sandinistes. Par contre, lorsque 15 ans plus tard, il visita Cuba, pays officiellement communiste, il n'eut pas la même agressivité, loin de là. Sa vision consistait à penser que le communisme à Cuba était en fm de parcours et qu'il n'était plus nécessaire de manifester de l'agression. Il déclara notamment à une délégation 10

polonaise venue en pèlerinage à Rome quelques jours après son retour que les effets de sa visite à Cuba seraient semblables à ceux de sa première visite en Pologne. Pas de changement donc dans l'objectif, mais seulement dans la manière de le réaliser. Son opposition au sécularisme occidental eut aussi de nombreuses expressions. Il voulait défendre la vie humaine face à un système économique déshumanisant, mais aussi face à une conception matérialiste de l'existence. Malheureusement, les bases philosophiques de sa pensée ne lui permettent guère de sortir des chemins traditionnels et cela eut pour effet le contraire de l'objectif poursuivi. Les positions adaptées concernant la limitation des naissances, l'avortement, la morale sexuelle, les revendications des femmes dans la société et dans l'institution ecclésiale, provoquèrent une incompréhension profonde et une prise de distance, allant souvent jusqu'à la rupture, d'un grand nombre de chrétiens essayant de vivre l'évangile dans le contexte contemporain. Cela servit également à renforcer les groupes et les institutions les plus conservatrices au sein du catholicisme. Dans ce cadre général, la contribution d'Anne Haller à l'histoire d'un pontificat exceptionnellement long et aux facettes multiples, constitue un apport très positif. Jean-Paul II fut en effet le pape de la mondialisation, par la dimension géographique de son omniprésence et aussi parce qu'il se situa au sein même de ce que la mondialisation néolibérale triomphante avait réussi à construire. Le type de luttes qu'il mena contre le communisme servit indirectement à légitimer le néolibéralisme. Par ailleurs, sa condamnation sévère du capitalisme sauvage était le résultat d'une vision humaniste dans la ligne d'une justice voulue par l'évangile, mais qui s'arrêtait aux effets sans s'attaquer aux causes. D'où la condamnation du communisme dans son essence et celle du capitalisme dans ses abus. Son pontificat, certes mondial, fut de restauration plutôt que d'inspiration. Sa spiritualité très profonde alimenta jusqu'au bout sa conviction de devoir reconstruire une institution forte dans un monde hostile. En voulant sauver l'essentiel, il étouffa bien des initiatives et déçut de nombreux espoirs.

Il

INTRODUCTION

Le pape Jean-Paul TIest mort le 2 avril 2005. Dans les jours et les semaines ayant suivi sa disparition, cet événement a constitué la matière quasi-exclusive des périodiques et journaux télévisés du monde entier. Selon les sources, le traitement de ce sujet a revêtu des formes variées. Les images de foules nombreuses pleurant la mort du pape sur la place Saint-Pierre de Rome, dans certaines paroisses françaises ou dans les rues de villes latinoaméricaines ont été diffusées en boucle, mettant en avant le caractère spectaculaire de l'émotion suscitée. D'autres analystes ont choisi de se s'adonner au jeu des pronostics sur l'identité du successeur: ils se sont attachés à faire les portraits des papabilis du Sacré Collège. Enfm, le décès de Jean-Paul II a également été l'occasion de la publication de nombreux bilans de ce pontificat. Chacun des grands titres de la presse française y est allé de son « dossier spécial », a publié une chronologie de ce long pontificat et en a cerné les zones d'ombre ainsi que les succès. La mort du pape a suscité en Amérique latine une émotion considérable, peut-être d'autant plus forte que les LatinoAméricains avaient fait du pape polonais «leur» pape. À México, les fidèles catholiques ont veillé le pape défunt dans la cathédrale de la ville. Se souvenant de sa venue en 1999, ils ont entrepris une procession à travers la ville selon le parcours qu'il avait emprunté lors de sa dernière visite. Enfin, dans la presse et les médias nationaux, la mort du pape a presque occulté un événement majeur de politique intérieure: la tentative des deux partis s'étant succédé au pouvoir (le PRI ou Parti Révolutionnaire Institutionnel et le PAN ou Parti d'Action Nationale) contre le maire de México (du PRO ou Parti de la Révolution Démocratique) afm de le rendre inéligible pour l'élection présidentielle de 2006. Les Latino-Américains ont fait de JeanPaul II « leur» pape parce qu'ils entretenaient avec lui un fort lien affectif. Si l'Amérique latine constitue le plus gros foyer catholique au monde, aucun pape ne lui avait encore porté autant d'attention, n'y avait effectué autant de visites. Paul VI est le premier pape à s'y être rendu (en 1968), Jean-Paul II en a fait la 13

destination de près d'une vingtaine de ses voyagesl. L'Amérique latine a longtemps fait figure de vitrine du catholicisme: l'évangélisation des Indiens y a été réalisée rapidement du nord du Mexique jusqu'à l'extrémité sud du continent; le souscontinent a longtemps été l'une des destinations de prédilection des missionnaires; la dévotion - mariale en particulier - y est spectaculaire. Néanmoins, ces quelques constats ne sauraient faire illusion: l'évangélisation si elle a été rapide n'a été que superficielle, la dévotion et la religiosité cachent encore bien souvent des tendances syncrétiques, en particulier au sein des populations indigènes. De même, la relation affective mutuelle qu'entretiennent Jean-Paul II et les Latino-Américains ne saurait nous amener à considérer le sous-continent latino-américain comme «ne posant pas problème» à l'Église catholique. Au contraire, au cours de la période passée par Jean-Paul TI à la tête de l'Église, il y a eu une politique latino-américaine du SaintSiège pour affronter un certain nombre de «problèmes ». Cette politique consiste en un ensemble de théories et de méthodes qui sont autant de moyens définis par le Saint-Siège pour répondre aux changements ayant cours au sein de l'Église latinoaméricaine ou plus généralement au sein des sociétés latinoaméricaines. Le Saint-Siège est l'institution du Siège du pouvoir épiscopal de Saint-Pierre, il s'agit de l'organe politique de l'Église catholique et le Vatican correspond au territoire de cet État. Je traiterai de la politique religieuse du Saint-Siège en Amérique latine et non pas des relations politiques ou diplomatiques du Saint-Siège avec les différents États. L'Église catholique romaine est une institution centralisée et hiérarchisée à la tête de laquelle se trouve placé le pape. Ainsi, il est en mesure de concentrer l'autorité et de faire taire les dissidences. Historiquement, l'Église a toujours dû lutter contre des propositions en marge de la doctrine érigée par elle comme infaillible ainsi que contre des forces de contestation internes. Ce fut notamment le cas lors de la Réforme protestante au XVIe siècle. Au XXe siècle, l'Église a désapprouvé le mouvement des prêtres ouvriers dont elle craignait le rapprochement avec les communistes. Il s'agit ici de

1. Voir Ie chapitre

1 : Jean-Paul

ll.

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voir quelle est l'analyse qui va être faite par le pape Jean-Paul II des problèmes qui se posent alors à l'Église catholique et quels moyens d'action il va employer pour y répondre. L'Amérique latine concentre environ la moitié de la population catholique totale, soit - en 2000 - 571 millions de fidèles sur le continent latino-américain 1. L'évangélisation de l'Amérique latine a été présentée par la Couronne espagnole comme un mandat divin. Cette « catholicisation » du continent a été superficielle mais exhaustive. Dès lors, le sous-continent latino-américain est la région catholique de référence: une écrasante majorité de ses habitants se déclare «catholique». Cependant, au tournant du XXe siècle, le monopole catholique est menacé par la montée en puissance de nouvelles affiliations religieuses. Un nombre croissant de Latino-Américains désertent les Églises catholiques ou ne font plus baptiser leurs enfants. Si on constate encore une progression continue du nombre de baptisés en valeur absolue; il faut souligner que cette augmentation est due à la croissance démographique mais que la prépondérance de l'Église catholique sur le sous-continent est en baisse2. Bien qu'il n'y ait encore que peu d'enquêtes précises disponibles, on note une baisse de l'indice de catholicité déclarée (80% aujourd'hui contre 90% dans les années 1950-1960), un déclin des taux de messalisants ainsi qu'une diminution des pratiques sacramentelles3. Différentes hypothèses peuvent être émises pour expliquer cette évolution; néanmoins, la croissance fulgurante des Églises pentecôtistes protestantes laisse à penser qu'il y a un déplacement de fidèles du catholicisme vers le pentecôtisme protestant. Si parce que « latin» le sous-continent a longtemps été considéré comme nécessairement catholique, force est de constater qu'une recomposition du paysage religieux y a cours. Selon les thèmes abordés, je tenterai de prendre pour exemples l'un ou l'autre des pays du sous-continent, sans pour autant les confondre ou négliger les très fortes particularités locales, les contextes politiques et historiques propres.
1. Frédéric Lenoir, Ysé Bayard, 2000, p.717. 2. Jean-PielTe 3. Olivier christianisme: Desclée Moisset, Compagnon, dEs origines 2000, Tardan-Masquelier, du catholicisme, (dir.), Encyclopédie dEs religions, 2006, Mayeur p.476. (dir.), Histoire du Paris, tome l, Paris,

Histoire

Paris, Flammario~ in Jean-Marie et renouveau

« L'Amérique à nos jours, p.515.

latine »,

tome 13 Crises

dE 1958 à nos jours,

de Brouwer,

15

En 1978, alors qu'accède au trône de Saint-Pierre le premier pape polonais, la théologie de la libération latino-américaine fête ses dix ans d'existence. Il s'agit d'un renouveau théologique élaboré à partir d'une étude des réalités économiques et sociales latino-américaines et en vue de permettre la libération des plus pauvres de l'oppression matérielle dont ils sont victimes. Cette théologie suscite espoir et ralliement en Amérique latine. Si cette théologie y est née, c'est également sur ce continent qu'elle rencontre le plus de succès auprès des fidèles. Il y a pléthore de publications sur la théologie de la libération, qu'elles soient de la main même des théologiens de la libération, d'analystes ou encore d'adversaires.. La réaction du Saint-Siège face à ce nouveau courant a également fait l'objet de nombreuses publications: les documents du Saint-Siège, les réponses qui leur ont parfois été faites, de multiples analyses. Au contraire, la «nouvelle évangélisation» du Saint-Siège et les stratégies d'imitation des protestantismes qu'il a déployées n'ont fait l'objet que de peu de publications ou alors le sujet n'y est évoqué que par incidence. Ainsi, dans les nombreuses publications traitant de l'Opus Dei, une part de l'analyse est parfois réservée à l'Amérique latine et à la manière dont l'organisation y a été soutenue par le Saint-Siège. De même, les articles et ouvrages consacrés aux mutations religieuses en Amérique latine évoquent souvent le rôle de l'Église catholique et les stratégies déployées par celle-ci en retour. Enfm, les fréquents voyages du pape en Amérique latine ont été l'occasion d'analyser la position défendue par le pape au cours de ses interventions. Pour ces raisons, je souhaite fournir quelques éléments explicatifs au sujet de la bibliographie sur laquelle repose ce travail. L'absence de publications dans des revues scientifiques sur certains thèmes abordés dans ce travail m'a contrainte à me reporter sur les articles de périodiques et en particulier sur ceux du Monde, considéré comme le quotidien de référence français. Henri Tincq opère au sein de ce quotidien un suivi pointu des questions religieuses depuis 1985. La direction du Monde est volontiers partagée depuis sa création entre un homme plutôt de gauche et un homme plutôt de droite. Henri Tincq est à rattacher à la fraction conservatrice: on connaît ses penchants pour une 16

Église théologiquement conservatrice. Or, il détient un quasi monopole du traitement des questions religieuses. J'ai également consulté d'autres périodiques, mais de manière moins systématique, dès lors qu'il n'y est pas rendu compte de l'actualité religieuse d'une façon aussi suivie qu'au Monde. Les articles parus dans Le Monde diplomatique reflètent une sensibilité toute différente de ceux du Monde traitant des questions religieuses. En effet, le directeur de la rédaction (Ignacio Ramonet, chilien de l'exil) et le rédacteur en chef (Maurice Lemoine) lui insufflent une orientation critique, progressiste et, sur certains thèmes, radicale. Sur la page internet du journal, on peut lire qu'il entend conjuguer «une large ouverture sur les questions internationales avec une vision critique de ce qui reste le plus souvent dans l"'angle mort" de la presse» 1.Manière de voir est une parution bimestrielle éditée par Le Monde diplomatique et suit, à ce titre, une ligne rédactionnelle similaire. Sans réfléchir titre par titre, il est utile de donner quelques points de repères en ce qui concerne la bibliographie utilisée. La maison d'édition Le Centurion est ainsi très liée au SaintSiège. Sans nullement être monolithique, Desclée de Brouwer ou Le Cerf, en matière religieuse, ne suivent pas nécessairement une ligne éditoriale progressiste: Marc Leboucher, président du directoire de Desclée de Brouwer, précise que la mission de cette maison d'édition «n'est pas d'abord de transmettre un message ou de se référer exclusivement aux traditions, mais de favoriser le débat, la discussion sur les points qui font problème dans l'Église,
dans la vie spirituelle, dans la société» 2

.

Les Éditions de l'Atelier sont nées dans un tout autre creuset, celui de l'engagement social et politique de la Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC). Dans une tonalité voisine, les ouvrages cités publiés par les Éditions ouvrières sont souvent liés au mouvement des prêtres ouvriers. La maison d'édition Karthala, issue d'une branche de la catholique très tiers-mondiste L'Harmattan, est spécialisée sur l'aire africaine et afro-caraïbe; mais elle abrite
1. http://www.monde-diplomatique.ft/diplo/apropos/ page consuhée le 7 mai 2006. 2. La théologie et le monde de l'édition, entretien avec Marc Leboucher pour le site www.theologia.ft; http://www.theologia.ft/article/index.jsp?docId=2205307 consulté le 7-052006 (le dossier date de mars 2005).

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aussi une collection «Chrétiens en liberté» dirigée par le dominicain René Luneau dans laquelle sont publiés « des essais ou des études sur le christianisme en Afrique, sur les nouvelles Églises, sur les recherches théologiques à partir des expériences de la mission» I. Si l'on pousse un tout petit peu plus la recherche, certains noms méritent une esquisse de commentaire. Ainsi, Richard Marin est le biographe français de Dom Hélder Câmara, un homme qui a fortement compté dans la présence et la représentation de l'Église latino-américaine en France; Richard Marin a été coopérant dans le Nordeste brésilien et c'est en lien avec cette expérience, qu'il a entrepris la rédaction de la biographie de l'évêque brésilien: une nette sympathie pour « l'évêque des pauvres» transparaît dans cet ouvrage. Charles Antoine, José Comblin et François Houtart sont tous les trois des clercs proches de la théologie de la libération. Charles Antoine était prêtre et a exercé plusieurs années ses fonctions pastorales en Amérique latine. Il a été le fondateur et le rédacteur en chef de DIAL (Diffusion de l'information sur l'Amérique latine): c'est une agence de presse traitant principalement des questions religieuses en Amérique latine. Il est décédé en 2002 et Alain Durand lui a succédé. Il a publié différents ouvrages sur l'Église catholique latino-américaine et en particulier sur les persécutions dont a fait l'objet «l'Église populaire» de la part de la hiérarchie catholique. José Comblin, docteur en théologie, a également exercé son ministère en Amérique latine. Il est rattaché par Manuel Alcala à un groupe d'autocritique de la théologie de la libération2. Il continue à publier régulièrement sur des thèmes se rapportant à la théologie de la libération ou à la lutte contre le néo-libéralisme. François Houtart a une formation en philosophie et en théologie; il a fréquenté le théologien de la libération Gustavo Gutiérrez en Europe dans les années 1950 : ils ont étudié ensemble. François Houtart est considéré comme appartenant au courant marxiste de

1. Dossier: la théologie et le monde de l'édition, entretien avec Robert Ageneau pour le site www.theologia.ft ; http://www.theologia.ft/article/index.jsp?docId=2243309 page consultée le 7 mai 2006 (le dossier date de mars 2005). 2. Manuel Alcala, «Théologie de la libération. Histoire, courants, critique », Introduction à Thiologies de la libération. Documents et débats, Paris, Le Cerf-Le Centurion, 1985, p.32.

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