Jésus

De
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Reprenant les catégories théâtrales du Moyen Âge et de la Renaissance, Jean Cabanel rappelle l'apport non mystique de l'enseignement de Jésus dans nos fondamentaux culturels (mystère, au sens de genre théâtral ayant un sujet religieux) ; il rend hommage aux actes de bonté, de générosité qui se manifestent dans notre société (moralité) ; il stigmatise les dérives des pratiques quantitativistes contemporaines, même en matière de sentiments (sotie); il met en scène la bureaucratie (comédie); il exprime un point de vue ironique, hétérodoxe, transgressif sur les riches (monologue).


Publié le : jeudi 27 août 2015
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EAN13 : 9782332954589
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ISBN numérique : 978-2-332-95456-5

 

© Edilivre, 2015

 

 

JESUS

Mystère

GILLEVOISIN

Moralité

BIZARRE, TRES BIZARRE HISTOIRE D’AMOUR, Sotie

LE FAKIR BUREAUCRATE

Comédie

HYMNE AUX RICHES

Monologue

Avant-propos

Les divers types de spectacles du Moyen Âge et de la Renaissance − mystère, moralité, sotie, comédie, monologue, etc. − prolongeaient, en les rendant vivants, les enseignements et les leçons de morale des prêches prononcés dans les églises, mais aussi brocardaient les puissants en faisant tenir des propos subversifs à des « fous » et en confiant à des « sots » le soin de railler vertement le clergé et les autorités. Ce cocktail incongru de formes théâtrales disparates participait paradoxalement à la cohésion de la cité. Ces catégories me paraissent bien adaptées également au monde actuel, en quête de repères, de valeurs communes renouvelées, exprimées de manière accessible au plus grand nombre, faites de distanciation, pour ne pas dire de libération par rapport à des modes de vie finalement imposés à travers les manipulations des esprits promues par des gourous du marketing et de la publicité. À mon sens, le monde du théâtre devrait contribuer à donner un sens à la société, dans le respect de valeurs communes, mais aussi dans la diversité de ses aspirations, de ses plaisirs, de ses attentes ; il ne peut plus se contenter de proposer des créations littéraires, esthétiques et intellectuelles séduisantes, mais sans dessein évident pour l’Homme, et qui n’intéressent qu’un milieu limité.

Évidemment, le contexte est radicalement différent de celui du Moyen Âge et de celui de la Renaissance. À l’époque, tout le monde croyait dur comme fer à ce qui était écrit dans la Bible ; l’existence de Dieu allait généralement de soi. À présent, le monde est devenu largement athée et, en France du moins, une inculture religieuse crasse est devenue la règle. Il s’agit, dans Jésus, un mystère au sens de « genre théâtral ayant un sujet religieux », de retrouver le fil d’une histoire pas toujours merveilleuse, mais qui a façonné le monde. Il faut rappeler que la foi de tous les chrétiens (catholiques, orthodoxes, protestants) est fondée sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Les musulmans se réfèrent à ces mêmes textes et pour eux, Jean-Baptiste, et surtout Jésus, sont de grands prophètes, mais l’idée que ce dernier puisse avoir une nature divine les révulse. Les israélites, eux, s’en tiennent à l’Ancien Testament et ils n’ont aucune considération pour Jésus. Malgré leurs différences, ils croient tous au même Dieu unique.

Dans les mystères du Moyen Âge et de la Renaissance intervenaient des êtres surnaturels : les anges, présentés vêtus d’aubes d’un blanc immaculé, ainsi que des diables, grimaçants et fourchus. À notre époque, contrairement à cet ancien temps, ils sont véritablement présents dans notre vie quotidienne. Pour moi, les diables sont des individus bien réels, à l’allure normale, qui répandent le malheur autour d’eux : ce furent les nazis, les bolchéviques, les maoïstes, les Khmers rouges, sans oublier les Montagnards de la Terreur sous la Révolution française ; ce peut être à présent des cadres souvent habillés avec élégance, à l’aspect sportif et bronzé, qui manipulent sans vergogne les âmes et les finances ; sans parler des extrémistes tortionnaires, des salauds, des ordures. Les anges ne sont pas des êtres éthérés, mais des hommes, des femmes, des enfants qui agissent concrètement envers les autres de manière admirable : les bénévoles, les infirmières ou les aides-soignantes faisant le geste qui soulage et rassure le malade, les parents qui aiment leur enfant handicapé comme dans la moralité Gillevoisin. Les actes, avec leurs conséquences, de ces diables et de ces anges, structurent, par les exemples qu’ils donnent, notre part d’âme qui nous incline à agir dans le sens du bien ou du mal. Oui, à notre époque matérialiste, il existe bien toujours des diables et des anges.

Gillevoisin est une moralité qui rend hommage au courage de certains couples qui, par amour pour leur enfant, même handicapé, endurent les pires épreuves sans penser à se dérober à ce que leur dicte leur conscience.

L’absurdité des pratiques quantitativistes contemporaines poussées à l’excès, même en matière de sentiments, est le sujet de la sotieBizarre, très bizarre histoire d’amour. Sotie et moralité prennent la forme de lectures publiques qui tendent de nos jours à devenir une manière familière de faire du théâtre.

À la suite de ce mystère, de cette sotie, de cette moralité, une comédie met en scène un problème contemporain très grave : la bureaucratie. L’auteur ne cache pas qu’il s’est inspiré de la part amère de son expérience professionnelle. Dans les administrations, il y a des individus qui ont un pouvoir de nuisance redoutable en mettant sans cesse des bâtons dans les roues de ceux qui veulent faire avancer les dossiers, mais beaucoup de hauts fonctionnaires les laissent agir, ne se sentant pas concernés par les problèmes qui sont subalternes à leurs yeux, à moins qu’ils ne provoquent des remous nuisibles à leur carrière. Ce sujet important n’intéresse pratiquement personne, même pas les victimes ; j’ai pensé qu’il serait plaisant, pour les spectateurs comme pour les lecteurs, de le traiter sous la forme d’une comédie, Le Fakir bureaucrate, agrémentée de paroles pour lesquelles un musicien talentueux composera de jolies mélodies. Qu’on rigole, qu’on rigole, qu’on chantonne, mais c’est tragique. Attention, il ne s’agit ni de l’ensemble des personnels, car certains sont admirables, comme les pompiers, les infirmières, les institutrices, etc., ni des employés obscurs qui arrivent, malgré les pièges tendus par la prolifération des textes de toutes sortes, à trouver des solutions aux problèmes.

Hymne aux riches est un monologue qui donne un point de vue ironiquement hétérodoxe et transgressif sur les riches, mais qui, paradoxalement, parle en creux des pauvres.

Voici, en bref, ce qui est contenu dans ce recueil de textes.

J. C.

Jésus
Mystère

Ce mystère est dédié aux prêtres qui s’exténuent, malgréleur grand âge, à glorifier la dignité de l’Homme lors des grandes étapes de la vie : venue au monde, entrée dans l’âge adulte, mariage, décès.

Suis-je encore chrétien ? Je ne le sais, mais je ne supporte plus qu’un tas de gens se permettent d’insulter les croyants sans retenue en les traitant, sur un ton de commisération, d’arriérés mentaux pour croire à toutes les sornettes ânonnées par le clergé. Des scientifiques arrogants, comme des footballeurs adulés ou de soi-disant humoristes expriment dans les médias leur profond mépris à leur égard ; ils stigmatisent ainsi une grande partie de la société pour ses croyances, sans que les défenseurs des libertés, pourtant si prompts à manifester contre le moindre fait de discrimination à l’égard de telle ou telle ethnie, ne trouvent rien à redire. J’ai été vraiment scandalisé par une affiche d’un film associant la croix gammée à celle du Christ et meurtri par le fait que les autorités religieuses n’aient pas réagi à cette injure qui dissimulait, sciemment, le rôle de nombreux religieux dans le sauvetage de Juifs.

Alors qu’une énorme proportion de l’humanité croit en un au-delà, les anticléricaux de notre pays, qui se présentent souvent comme les héritiers des humanistes des Lumières, continuent d’expliquer par inculture, par lamentable mauvaise foi, ou les deux à la fois, que la religion est un facteur d’ignorance et que les catholiques ne sont qu’un ramassis d’individus rétrogrades. Ils passent sous silence les apports à la science, aux savoirs en général, de l’Église en matière d’architecture avec les cathédrales, de transmission des connaissances de l’Antiquité, de création d’écoles, d’hôpitaux, de lancement d’actions humanitaires parfois au bout du monde… Pour le coup, ce sont eux qui commettent un acte d’obscurantisme. Et quand se pose un problème de société, ces prétendus défenseurs de la démocratie estiment que l’avis de millions de fidèles n’a pas à être pris en considération.

Surtout, ceux qui ont fait de l’enseignement laïc un vecteur de promotion de l’athéisme – en faisant accroire que la laïcité se confond avec l’athéisme – oublient de dire une terrible vérité : les suppôts des régimes dont l’idéologie était largement fondée sur l’athéisme, voire le scientisme – révolutionnaires de la Terreur, nazis, communistes soviétiques, maoïstes, Khmers rouges, etc. – ont créé l’enfer sur Terre ; ils ont été les pires tortionnaires de tous les temps.

En tout cas, Jésus a existé, aucun historien ne le conteste, même si les sources ne sont pas très importantes, ce qui est normal pour l’homme du peuple qu’il était. L’enseignement de cet homme obscur au départ constitue, qu’on le veuille ou non, le fondement de la civilisation occidentale et il a suscité des adeptes dans le monde entier, qui forment une des plus importantes religions du monde. Pour ma part, je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à son enseignement, qui conserve toute sa modernité…

De nos jours, le théâtre à sujet religieux apparaît en France comme une incongruité, mais il faut rappeler qu’à l’échelle de la planète, c’est le genre dramatique le plus populaire. La forme de spectacle vivant qu’est le mystère – au sens de « genre théâtral ayant un sujet religieux » – paraît en outre particulièrement bien adaptée à l’évocation de Jésus et de son enseignement. En effet, ce dernier était dispensé lors de rencontres, de promenades, de repas de fête, au cours des pérégrinations nécessitées par les persécutions dont le Nazaréen était l’objet.

Ce mystère ne s’adresse pas à ceux qui ont la foi, mais à ceux qui n’ont plus de repères, ceux qui ne savent pas ce qu’ils doivent dans leur quotidien à l’enseignement de Jésus et à l’action de l’Église créée à sa suite. Aussi, les questions qui fâchent, qui choquent les incroyants, comme l’Inquisition ou la question de la toute-puissance divine, sont carrément mises en scène.

J. C.

P. S.: Les fondements historiques et religieux sur lesquels repose ce mystère sont détaillés dans une postface qui peut servir de matière pour la rédaction d’un programme édité à l’occasion d’une représentation.

Jésus
Mystère

Ce mystère – au sens de « genre théâtral ayant un sujet religieux » – se déroule dans une atmosphère tantôt conviviale, tantôt tendue. Il peut être joué par un nombrevariable d’acteurs, selon les moyens et les circonstances. Chacun d’eux est donc susceptible d’interpréter plusieurs personnages. Dans ce cas les changements de rôle s’effectuent à vue, mais chaque protagoniste doit pouvoir être identifié sur-le-champ de manière évidente, par exemple par un détail vestimentaire. Dans cet esprit, les personnages sont en général identifiés dans le texte par des désignations neutres, en particulier des majuscules. La troupe forme une sorte de chœur d’où émerge telle ou telle figure selon le moment. Certaines répliques s’enchaînent comme des répons.

Ce mystère raconte la vie de Jésus, il évoque l’aventure de la religion chrétienne qu’il a créée, il soulève les questions de foi qui se posent. Les diables fourchus, grimaçants, surnaturels tenaient une place importante dans les mystères du Moyen Âge et de la Renaissance. Ils sont devenus à notre époque des personnages bien réels, souvent athées. La mise en scène est fluide et mouvante tout au long de la représentation ; elle s’organise dans la première partie autour de repas chaleureux, en rencontres moins conviviales dans la seconde, en conciliabules entre familiers dans la troisième. Le décor unique évoque sobrement un horizon de mouvements de terrain. Il peut être aussi constitué par la façade d’une église. L’accompagnement musical est assuré par des percussions et une flûte.

Première partie

1

Plusieurs tables sont installées sur la scène. Les percussions imposent le silence. Noir. La scène s’éclaire peu à peu. Les acteurs entrent un à un. Chacun d’eux entreprend, au fur et à mesure, de faire des mouvements de relaxation. Certains mettent des turbans.

Meneur de jeu

Pourrons-nous avoir les enchaînements de gestes simples, lents, étrangement nobles, des hommes et des femmes des pays du sable, de la rocaille et du soleil, accomplis comme un rituel ? Arriverons-nous à recréer l’atmosphère de méditation permanente des villages du Moyen-Orient ? Parviendrons-nous à oublier les odeurs, la presse, le stress de notre quotidien laborieux ? Saurons-nous révéler à travers nos mots, notre jeu, l’extraordinaire de l’aventure ?

Une toute jeune fille, Marie, traverse lentement le plateau en portant une cruche. Elle puise de l’eau à la fontaine. Elle est prise d’un léger malaise, puis elle poursuit sa marche d’un pas incertain. Des hommes la dévisagent sans ménagement.

Badaud 1

Regarde comme elle marche, comme elle s’accroupit précautionneusement.

Badaud 2

Elle s’est fait…

Elle rejoint un groupe de femmes qui la font asseoir. Elles se concertent tandis que les autres personnages observent la scène, l’air réprobateur, certains ricanent. Un menuisier de plateau, âgé, passe ; il s’approche des femmes. Il considère un instant la petite, puis il la prend par le bras et quitte la scène en affrontant les regards à la fois hostiles et railleurs des badauds.

Meneur de jeu

Pourquoi cette scène vous fait-elle rire ? Pourquoi vous moquez-vous de ce vieil homme ? Hein ! Il s’appelle Joseph. Il a pris sous sa protection la gamine affligée et l’enfant qu’elle porte. Il l’a peut-être sauvée des pierres des brutes. Il a affronté les lazzis cruels des imbéciles. Qu’avez-vous à redire ? Pour faire taire les mauvaises langues, vite, il a épousé la gosse déjà enceinte. Il a fait ce qui se faisait et se fait toujours dans de nombreux pays pour sauver la respectabilité d’une petite et de sa famille en la protégeant de la cruauté collective. Alors, hein, pas de ricanements stupides.

Au bout de quelques mois, Joseph et Marie partirent se faire recenser pour obéir aux injonctions de l’administration romaine. C’est pendant le déplacement que naquit le bébé. Dans une étable, dit-on. Des bergers vinrent l’admirer. Puis se présentèrent des personnages à la fois poètes et devins, des mages, qui cherchaient un nourrisson destiné, selon eux, à régner sur le pays. Ils prétendirent avoir été guidés jusqu’à la crèche par une étoile. Ils offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe au marmot.

Badaud 1

Arrêtez avec ces mièvreries pour gamins ! Ce ne sont que sornettes et balivernes invérifiables.

Meneur de jeu

Nous étions dans un temps, dans une contrée où le merveilleux faisait partie de la réalité. Comme la cruauté, comme le danger.

Régnait alors sur la Palestine Hérode le Grand, le protégé de Rome, un potentat sanguinaire, un paranoïaque. Il avait déjà tué son propre fils et sa femme Mariamne, car il craignait qu’ils ne s’emparent de son pouvoir. Informé par des mouchards que venaient d’arriver sur ses terres des astrologues qui étaient à la recherche d’un nouveau-né appelé à devenir le roi des Juifs, il créa l’abominable : il envoya ses soldats égorger tous les enfants de moins de deux ans. Comme vous pouvez l’imaginer, il en résulta un affolement général dans tout le pays. Marie et Joseph furent obligés de fuir jusqu’en Égypte pour cacher leur petit, pour le soustraire à la cruauté jalouse d’Hérode. À leur retour, par précaution, ils s’installèrent loin de Jérusalem, où se trouvaient les puissants. Ils allèrent à Nazareth. Ainsi le vieux Joseph, après avoir sauvegardé l’honneur de Marie et de son fils, sortit le gosse des griffes du tyran, puis il l’éleva. En auriez-vous fait autant que lui dans le contexte de l’époque ? Hein ? Même de nos jours, le feriez-vous ?

2

Dans le public.

Spectateur

Je ne vois pas pourquoi tu m’as traîné voir un spectacle qui met en scène une histoire dont on connaît la fin. Le comble, c’est qu’ils l’appellent « mystère ». Rire. Je serais bien mieux à la maison.

Spectatrice

Toi, tu n’es jamais content : ou le sujet est idiot, ou il est ennuyeux. J’en ai assez d’être encombrée par un bonhomme comme toi, qui n’est pas sensible à la délicatesse d’une situation.

Spectateur

Au moins, l’auteur nous a épargné la fable de la conception de Jésus « par l’opération du Saint-Esprit ». Rire sarcastique.

3

Flûte. Une femme à l’accent d’une région de langue d’oc traverse lentement la scène, en diagonale.

Vous n’avez pas honte, malhonnêtes que vous êtes, de vous moquer de la Vierge Marie et de Jésus, son petit. Le fils de Dieu n’a pas pu être l’œuvre d’un homme. Moi, je les prie tous les jours pour que notre pauvre monde devienne meilleur, que les Hommes ne se fassent plus la guerre.

Ou, à condition que l’actrice soit de culture d’une régionde langue d’oc :

Una femna passa lentament de biais sus la scèna. Lo parlar de la tèrra. Flaùta.

Avetz pas vergonha, mallhonèstes que setz, de vos trufar de la Vièrge Maria et de Jèsus, son pitchonèl. L’enfant de Dieu non posquèt èstre l’obra d’un ôme. Leu lo prègui cada jorn per que nostre paure mond venguesse melhor, que los ôme se fasguèssen pas mai la guèrra.

4

Meneur de jeu, le calme étant revenu.

Bon, bon. Jésus mena l’existence tranquille d’un villageois ordinaire à Nazareth, tantôt artisan, tantôt pâtre. C’était un petit village paisible blotti dans un paysage de vignes et de prairies parsemées de fleurs. Il n’était vraiment pas possible alors de pressentir son destin.

Au bout de trente ans, il quitta ses outils de charpentier et les moutons que parfois des voisins lui confiaient, pour affronter le monde. Les percussions rythment le récit. Dans la région, le calme n’était qu’apparent. L’époque était tout aussi trouble que lors de sa naissance. Il y avait des factions en embuscade pour s’emparer du pouvoir : des Zélotes, qui étaient des anarchistes religieux, ainsi que des Galiléens, toujours prêts à se rebeller contre les collecteurs d’impôts quand leurs exactions devenaient vraiment insupportables. Les troupes d’occupation romaines étaient toujours là. Les fonctionnaires étaient corrompus, les extrémistes religieux implacables. Un tyran exerçait un pouvoir de nuisance sanguinaire. Il s’agissait toujours d’un Hérode, pas celui de la naissance de Jésus, mais de son fils, Hérode Antipas. Il était tout aussi dépravé que son père, mais sans en avoir l’envergure. Après une nuit d’ivresse, ensorcelé par la danse particulièrement lascive de Salomé, cet Hérode Antipas fit trancher la tête de Jean, une sorte de gueux soi-disant prophète, pour l’offrir à Hérodiade, sa nouvelle épouse. Cette femme haïssait ce prêcheur, qui s’était opposé au divorce d’Antipas puis à son remariage avec elle. Jésus avait cru malin de se faire baptiser quelque temps avant ce drame par ce Jean. Enfin, passons.

Flûte. Jésus n’était ni un prince, ni un conquérant. Il n’était rien. Il n’y avait aucune raison pour que l’on trouvât dans les archives et dans les récits des chroniqueurs du temps la narration de ses faits et gestes, à part quelques allusions, comme celles de Flavius Josèphe. Ce sont ses disciples, Matthieu, Marc, Jean, Luc, qui ont rapporté l’essentiel de ce que l’on sait de lui. Leurs récits sont remarquables par leur absence de génie littéraire. Aucun souffle, ils se contentent de consigner ce qu’ils ont vu et entendu. On se demande pourquoi de telles narrations intéressent toujours tant de gens… Peut-être parce que l’on a tendance à croire les dires des hommes qui se sont fait tuer pour leurs témoignages.

Jésus et ses compagnons iront d’une table à l’autre dans les scènes qui suivent. Pendant les monologues, les acteurs disponibles manifestent par des mimiques leurs réactions aux paroles de Jésus. Celui-ci est interprété par un acteur ayant un robuste charisme. Il n’a pas de barbe.

5

Sous forme de répons.

Disciple 1

Avant de délivrer son message, Jésus se retira dans le désert pour méditer.

Disciple 2

Quand il se sentit prêt, il entreprit de parcourir la Judée, allant de maison en maison, partageant souvent le repas.

Disciple 1

Il allait de village en village. Ce qu’il enseignait était si nouveau que de plus en plus de curieux venaient l’écouter.

Disciple 2

Un jour, il partit avec un groupe d’amis sur une montagne. Là, il choisit les douze qui allaient devenir ses compagnons fidèles, les apôtres.

Disciple 1

Au bas de cette montagne, il trouva une foule venue l’entendre. Il leur tint des propos curieux : « Heureux, dit-il, ceux qui ont le cœur de pauvres, ceux qui sont doux, ceux qui sont affligés, ceux qui ont faim et soif de justice. Heureux ceux qui sèment la paix… »

Témoin 1

Après cet hymne béat à la non-violence, il les flatta : « Vous êtes le sel de la terre », leur assura-t-il.

Ricanement.

6

Jésus déjeune avec ses amis. Deux d’entre eux quittent la table pour participer à une castagne qui éclate à l’extérieur. Il se lève pour les ramener au calme. Il revient avec eux tandis que les autres bagarreurs s’enfuient.

Jésus

Vous vouliez vous venger parce qu’ils sont encore venus braconner dans votre territoire de pêche. Comme toujours, au lieu d’essayer de vous entendre, de régler le litige par la négociation, vous avez préféré la bagarre. Vous le savez bien, à ce jeu, il n’y a que des perdants, mais vous ne pouvez pas vous empêcher d’avoir recours à la violence avant même de discuter. Pour éviter les luttes inutiles, il ne faut plus appliquer la règle « œil pour œil, dent pour dent » édictée à l’époque de Moïse. À présent, je vous le dis, il faut vous aimer les uns les autres… J’irais même jusqu’à dire que vos ennemis aussi, vous devez les aimer.

Disciple

Même nos ennemis qui nous ont étripés !?

Jésus

Oui. Les conflits doivent être réglés par la diplomatie. Il faut tout faire pour éviter la guerre. D’ailleurs, celui qui sort son épée du fourreau meurt en général par l’épée : il faut tendre la joue droite si l’on vous donne un coup sur la gauche.

Témoin 1

Vous rendez-vous compte de ce qu’il dit ? Je me demande si j’ai bien entendu.

Témoin 2

Le voilà qui délire. Comme si un homme pouvait accepter de se laisser massacrer par un adversaire !

Jésus

Mais oui, il faut s’aimer les uns les autres, je vous le dis. C’est la meilleure solution pour vivre en paix. Pour vivre heureux, il faut aller vers les autres, être bon avec son prochain, quel qu’il soit.

Disciple

Les autres, les autres… tu parles toujours des autres, mais chacun pense d’abord à soi, ce qui est normal.

Jésus

Tu as raison, je ne dis pas le contraire. Il faut évidemment en premier lieu s’aimer soi-même, être bien dans sa peau pour pouvoir partager son bonheur avec autrui.

Il s’éloigne.

7

Disciples, témoins, badauds restent seuls, ils déambulent tout en devisant.

Témoin 1

Il ne m’a pas bien regardé ! Ai-je une tête à tendre ma joue à celui qui m’a frappé ? Vraiment, c’est n’importe quoi.

Disciple 1

Je suis un peu d’accord avec toi, mais c’est peut-être une image qu’il a utilisée pour bien se faire comprendre.

Disciple 2

Remarque, il a un peu raison, au fond : il vaut mieux s’entendre plutôt que d’en venir aux mains.

Témoin 1

Oui, mais ce n’est pas toujours possible. Il faut bien se défendre. Et puis, il y a des salauds intégraux, des dégueulasses, des ordures, des manipulateurs qui ne pensent qu’à faire du mal, à attiser les haines entre des clans pour mieux asservir les peuples, assouvir leur soif de pouvoir, se livrer aux pires cruautés. Alors, hein, que faire ? Laisser les tyrans continuer tranquillement à faire régner la terreur ?

Disciple 1

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