JÉSUS, FILS DE JOSEPH

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Que Jésus soit né de Marie par la puissance de l’Esprit Saint, sans père biologique, voilà qui constitue une donnée fort énigmatique de la foi chrétienne. Faut-il proroger dans sa formulation traditionnelle la doctrine de la conception virginale de Jésus ou celle-ci doit elle se dissoudre en récit mythique des origines ? Cet ouvrage s’efforce de rouvrir, en renonçant à toute apologétique, les différents dossiers de la question : biblique, dogmatique, historique, mais aussi d’élucider les enjeux nouveaux liés au questionnement de la génétique moderne, de la psychanalyse et des religions comparées. Ainsi dessaisie de ses déterminations mariales et piétistes, la doctrine de la conception de Jésus par l’Esprit peut retrouver son sens profond et sa saveur véritable.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
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EAN13 : 9782296305908
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JESUS, FILS DE JOSEPH

Collection Religion et Sciences Humaines dirigée par François Hou/art et Jean Remy
collaboration: M-Pierre Goisis et Vassilis Saroglou Dans les sociétés contemporaines, le phénomène religieux est remis en valeur, sous des formes très diverses. Il s'agit, dans le cadre du christianisme, de la naissance de nouveaux mouvements religieux, aussi bien à l'intérieur des Églises classiques, qu'en dehors d'elles. Pour ce qui est de l'Islam: les mouvements islamiques dans les pays musulmans, la place que prend l'Islam dans les pays européens et un renouveau de la pensée islamique dans les questions sociales, sont des faits qui revêtent une grande importance. Par ailleurs, l'évolution des institutions religieuses se situe également à la croisée des chemins. Bref, les phénomènes religieux sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Par ailleurs, l'angle d'approche des sciences humaines est aussi utile pour ceux qui recherchent dans l'adhésion religieuse une spiritualité ou des motifs d'acfion. Dans cette perspective, la collection Religion et sciences humaines possède trois séries: 1. Faits religieux et société Les ouvrages publiés dans cette série sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de l'histoire, de la sociologie, de la psychologie ou de l'anthropologie. Les églises protestantes en Haïti, Fritz FONTUS. L'Héritage d'Auguste Comte - Histoire de « L'Eglise» positiviste (18491946), Jean-Claude W ARTELLE. Comparatisme et christianisme. Questions d'histoire et de méthode, Michel DESPLAND, 2002. 2. Sciences humaines et spiritualité Il s'agit d'ouvrages où des croyants s'expriment sur des problèmes en relation avec les diverses sociétés dans lesquelles ils vivent et jettent un regard, avec l'aide des sciences humaines sur l'évolution des faits religieux, la relecture des écritures fondatrices ou l'engagement des croyants. Le mal au féminin, Ivone GEBARA. Approches symboliques de la musique d'André Jolivet, Gérard MOINDROT. Contre les dogmes, Patrick des YLOUSES.

3. AFSR
Cette série, coordonnée par l'Association française de sciences sociales des religions, a pour objectif prioritaire la publication de recherches appuyées sur des travaux de terrain, portant sur le fait religieux et relevant des différentes disciplines des sciences sociales. Elle publie aussi les Actes des colloques de l'AFSR dans le but de confronter et de mettre en débat les travaux en cours. Le pentecôtisme à l'île de la Réunion, Bernard BOUTTER.

JEAN-MARC MOSCHETIA

JESUS, FILS DE JOSEPH
Comment comprenche aujourd'hui la conception virginale de Jésus?

Collection

Religion et 5 de nces Humaines
L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3450-2

Préface

Dans la lettre au Père George Coyne, directeur de l'Observatoire du Vatican, le Pape Jean-Paul II dit: « Les
développements de la science lancent à la théologie un défi beaucoup plus grand que celui de l'introduction d'Aristote en Europe occidentale, au

Xllre siècle ». Ces paroles évoquent pour beaucoup les grandes' questions venues de la cosmologie et de la biologie, nécessaires à toute réflexion sur la Création, la Providence et l'éthique fondée sur la dignité de la personne humaine. Il en est bien d'autres! En effet, toute la culture est concernée par les progrès scientifiques. Ceux qui sont soucieux de la transmission de la foi le savent bien; parents, catéchistes, prêtres et évêques ressentent combien tout l'enseignement chrétien est touché par le progrès des sciences. La difficulté est souvent diffuse et les objections à l'enseignement de l'Église sont comme une hydre sans cesse renaissante. C'est un des grands mérites de Jean-Marc Moschetta d'avoir eu le courage d' affron ter une difficulté réelle de la transmission de la foi. Le point est en effet très sensible, parce qu'il touche à la dévotion mariale. Il a affronté la difficulté suivante: les progrès de la science ont bouleversé les connaissances à propos des processus de la conception des enfants. Ces connaissances n'ont guère plus d'un siècle! Elles ~odifient la vision traditionnelle des rôles respectifs du père et de la mère dans la conception d'un enfant. Pendant des siècles, on accordait à la mère un rôle passif et au père un rôle actif, selon la métaphore de la graine jetée en terre; la femme

était comme la terre, accueillante et nourrissante de l'extérieur, tandis que le germe venait de l'homme. Les représentations étaient marquées par la conception ancienne où seul le principe masculin était actif. Le langage religieux dépendait de cet état des connaissances; il habitait la présentation de la conception virginale de Jésus dans le sein de Marie. Or les découvertes incontestables, depuis un siècle environ, rendent ces images désuètes. Plus que cela, elles deviennent un obstacle à l'accès au mystère, puisque liées à un état imparfait des connaissances. Que faire? Un grand silence porte sur cette question. Peut-on interroger le discours ancien sans risquer d'offenser la dignité de Marie? Mais en contrepartie n'est-ce pas se leurrer que de refuser de voir la difficulté et d'esquiver toute interrogation? Peut-on mener à bien l'évangélisation sans trouver un langage qui respecte les connaissances actuelles? Telle est la valeur du travail de Jean-Marc Moschetta. Il a affronté la difficulté de front, sans esquiver les périls de l'entreprise. Il l'a fait pour obtenir une maîtrise en théologie, obtenue avec succès en 2000. Le Père Simon Légasse qui a suivi ce travail, en tant qu'exégète, a noté: « L'étude de Jean-Marc Moschetta a l'avantage et le mérite de renouveler et de compléter un sujet souvent traité de façon allusive et que les commentaires d'évangiles abordent rarement de front. Selon la liberté des esprits, au gré des appartenances confessionnelles, le problème posé à un moderne par la « conception virginale» de Jésus est souvent résolu à l'aide de quelques mots ou d'une phrase sans envisager le comment d'une telle opération du point de vue physiologique. L'auteur de cette étude est bien informé de la question sous l'angle exégétique, tout autant d'après l'histoire de la pensée chrétienne au cours des siècles ~'étude des évangiles apocryphes n'est pas négligeable en l'occurrence). Mais il a voulu dépasser le domaine où se cantonnent habituellement les commentaires des évangiles en abordant le 8

sujet d'abord en homme de science, et de science contemporaine. Sous cet aspect, il apporte un éclairage nouveau et inédit. On souhaite que ce travail, loin d'être relégué parmi les « essais» sans lendemain, trouve sa place dans la réflexion théologique de notre temps ». Ces remarques autorisées ont invité Jean-Marc Moschetta à reprendre son travail, à le compléter et à le développer. C'est ce résultat qui est l'objet de la publication présente. Le résultat est une excellente réalisation de ce que souhaitait le pape Jean-Paul II : «Tout commepar le servicede quelques grands maîtres comme Thomas d'Aquin, la philosophie aristotélicienne finalement façonné certainesdes expressionsles plus a profondes de la doctrinethéologique, ourquoi ne poum'ons-nouspas p espérer que les sciencesd'aujourd'hui, avec toutes les formes de la
connaissance humaine, fortifient et informent, cettepartie de la théologie qui porte sur les relations entre la nature, l'humanité et Dieu? »

Pour répondre à la question, Jean-Marc Moschetta met en œuvre une démarche théologique exemplaire. Il a le souci d'enraciner l'expression de la foi en la conception virginale dans les sources bibliques, tant dans le Nouveau Testament que dans l'Ancien, relu comme prophétie de la venue du Messie. L'étude biblique se confronte aux récits religieux qui présentent des conceptions merveilleuses. Il ressort de cette comparaison une intelligence plus fme et plus profonde des textes du Nouveau Testament. L'étude se poursuit avec l'attention portée à la Tradition: les Pères et les grands docteurs médiévaux. Puis elle entre dans les débats contemporains, avec' le souci d'une présentation exhaustive des arguments échangés de manière à permettre de juger en connaissance de cause. Au cours de ce parcours, on ne peut qu'admirer la manière précise et nuancée avec laquelle Jean-Marc Moschetta procède. Il n'affirme rien qu'il n'ait vérifié; il ne laisse dans l'ombre aucune proposition concernant le sujet. Il distingue soigneusement les points en discussion montrant les 9

spécificités du langage théologique et du langage scientifique. Il distingue soigneusement ce qui relève de la dévotion, ce qui est dogmatique et ce qui est réflexion théologique. Il le fait avec clarté et dans un courageux franc-parler, qui correspond bien à sa situation dans l'Église, où il est actif dans sa paroisse, et la société. Il est en effet chercheur scientifique de haut niveau, ingénieur, docteur ès science, professeur à l'Ecole Nationale Supérieure de l'Aéronautique et de l'Espace. Marié, père de famille - quatre enfants - son épouse est médecin. Les exigences intellectuelles universitaires sont honorées; on le constate à la manière dont il propose ses conclusions avec une grande fmesse. Sur un thème aussi sensible que celui de la conception virginale, il sait procéder avec subtilité et grande délicatesse. Sa réflexion, loin de réduire le mystère, le fait apparaître dans sa vraie lumière. Nul doute que Thomas d'Aquin ne se réjouisse de voir un scientifique reconnu poursuivre le dialogue qu'il entreprit avec les savants de son temps! Nul doute que la modestie avec laquelle Jean-Marc Moschetta présente ses conclusions ne témoigne du sens du Mystère! Jean-Michel Maldamé, o.p. membre de l'Académie Pontificale des Sciences Pâques 2002

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Avant-propos

« Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l'avons trouvé: Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth» On 1, 45)

Ce cri de joie de l'apôtre Philippe rencontrant le Seigneur s'exprime à travers le plus étrange titre christo logique qui soit: «Jésus, fils de Joseph ». Ce titre ne souligne rien de ce qui est traditionnellement choisi pour dire la messianité de Jésus. Il semble même ignorer ce que les évangiles de Noël nous ont appris: que Jésus n'est pas le fils naturel de Joseph mais seulement son fils adoptif. Et que son vrai père, c'est Dieu. Ainsi, lorsque les enfants contemplent la crèche pour la première fois, ils semblent comprendre sans difficulté que l'enfant Jésus soit désigné comme le Fils de Dieu tout en étant visiblement le bébé de Marie et de Joseph. Ainsi en était-il des disciples de fraîche date. Il faut reconnaître que rapidement, pour les vieux chrétiens que nous sommes, cette insouciance s'est perdue. Or, s'il est un lieu doctrinal où se ressent aujourd'hui un certain malaise parmi les chrétiens qui s'interrogent sur leur foi, c'est bien celui de la conception virginale de J ésus1.
1 Distinguons tout de suite la question de la conception virginale- qui désigne le fait que Jésus a été conçu de Marie sans le concours d'un père humain de celle de la naissancevirginalequi désigne le fait que Marie a accouché de

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Cette question, qui remonte pourtant aux origines de l'Eglise, a régulièrement fait l'objet de rectifications strictes du Magistère - notamment depuis une trentaine d'années - sans que ces déclarations parviennent à assécher défmitivement le débat. Après les attaques extérieures à l'Eglise visant à récuser la filiation divine de Jésus, après les objections rationalistes et modernistes rejetant la possibilité même des événements miraculeux, après la démythologisation des Ecritures et la survalorisation sociale de la sexualité, la question est loin d'être réglée, en particulier dans l'esprit et le cœur de beaucoup de chrétiens. Il nous semble que plusieurs facteurs nouveaux, en particulier ceux liés à l'évolution ou à l'émergence de nouveaux modes de savoirs, ont été négligés. A commencer par ce qui paraît pourtant le plus évident: la description biologique de la conception virginale dans le langage des sciences médicales modernes. Le point de départ de ce travail est précisément de prendre acte des bouleversements apportés par l'embryologie et la génétique moderne dans les connaissances médicales se rapportant à la procréation humaine. Comment peut-on vouloir faire comprendre à nos contemporains que «Jésus est né d'une vierge» sans examiner un à un ce que ces mots représentent au 21ème siècle? Ne serait-ce que pour des raisons pastorales, la question de la conception virginale de Jésus nécessite d'être mise à jour, ou du moins d'être
Jésus sans perdre son intégrité physique. Dans la littérature anglo-saxone notamment, les deux expressions ne sont pas toujours bien distinguées, ce qui peut conduire à des confusions durables (virgin birth). Cette seconde doctrine, dont le statut est beaucoup plus précaire parmi les chrétiens en raison de sa forte connotation docétique, ne nous paraît pas aussi intéressante que la première. D'abord parce que, sauf à puiser dans la littérature apocryphe, il n'y a aucune attestation de cet accouchement miraculeux dans le Nouveau Testament, et que d'autre part, le pessimisme sexuel de cette doctrine et son ambiguïté christologique sont tels qu'il ne nous paraît pas indispensable de lui accorder le même crédit.

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refonnulée afm de redevenir audible pour les chrétiens d'aujourd'hui. Ce travail doit s'effectuer dans des termes qui prennent en compte la notion d'historicité entendue dans le sens actuel que lui donne la philosophie de l'histoire. Une autre source contemporaine de difficulté provient de l'étude des religions comparées montrant l'existence de mythes d'enfants divins qu'il est possible de rapprocher des récits de la conception de Jésus. L'étude critique des textes bibliques et des récits de traditions non chrétiennes pennet de faire apparaître l'originalité de l'Ecriture par rapport à ces traditions tout en manifestant l'existence de mythèmes universels (ou «archétypes »). La compréhension de ces archétypes passe par la prise en compte du symbole comme mode supérieur d'expression et comme processus de guérison, ainsi que le suggère la psychologie jungienne. Loin de remettre en cause la suprématie et la pertinence de la lecture historico-critique de la Bible, la prise en compte de la dimension psychologique des textes et l'identification de symboles archétypaux tels que ceux étudiés par la psychologie des profondeurs, permet au lecteur moderne d'honorer la diversité même du matériau biblique, écrit à des époques et dans des cultures très variées. De plus, le surinvestissement affectif de la question de la conception virginale de Jésus tel qu'il s'exprime dans le discours de la dévotion mariale peut être démasqué et corrigé à l'aide des grilles de lecture proposées par la psychanalysee. Les excès des énoncés piétistes contrastent avec la sobriété de la théologie qui a toujours situé l'enjeu véritable de la question dans un cadre essentiellement christologique. Enfm, l'étude critique de la Tradition et de quelques débats théologiques contemporains permet de mieux situer la question de la conception virginale de Jésus par rapport aux fondements de la théologie trinitaire. En particulier, le dossier théologique doit pennettre de répondre à des questions de fond comme celle de la nécessitéde la conception virginale 13

pour affirmer la filiation divine du Christ. Au-delà des questions posées habituellement au théologien - comme l'incontournable et difficile problème de l'historicité - ce travail voudrait contribuer à reformuler, sans en perdre la saveur d'origine, la foi des chrétiens dans la conception de Jésus par l'Esprit.

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Chapitre 1

Rupture épistémologique

Le discours de foi sur la conception virginale de Jésus, s'il exprime d'abord une conviction christologique, n'est pas étranger au degré de connaissances que les hommes ont eu sur la procréation humaine. En particulier, la révolution scientifique du début du 20èmesiècle en matière d'embryologie et de génétique repose à nouveaux frais la question de la formulation de cette doctrine traditionnelle dans un contexte scientifique et culturel qui a radicalement changé.

1. Brève histoire des connaissances procréation hUlDaine

sur la

Parce que la doctrine de la conception virginale fait référence, notamment dans le monde catholique, à une dimension biologique pour décrire la conception de Jésus, il importe de prendre en compte la manière dont ont évolué, en parallèle du discours théologique, les connaissances médicales sur la procréation humaine. 15

a. Suprématie

du schéma agraire

Depuis la civilisation égyptienne puis la civilisation grecque et jusqu'aux premières dissections de cadavres au 16ème siècle, la procréation humaine a été décrite presque universellement selon le modèle «agraire» de la semence masculine enfouie dans le terreau féminin, un rôle déterminant pour spécifier l'être de l'enfant et comparable à celui de la « petite graine» dont on parle aux plus petits. Dans cette conception, la femme ne participe pas à donner l'être à l'enfant au même titre que l'homme, mais seulement le matériau de base pour constituer le fœtus. Naturellement, les hommes se sont tout de suite aperçus que les enfants ressemblaient aux deux parents et pas seulement à leur père. Mais cette ressemblance pouvait s'expliquer par la nature du terreau féminin qui «infusait» ses caractères à la semence masculine. Cette vision des choses remonte à la plus haute antiquité puisque l'on en trouve des traces dans l'Egypte de l'Ancien Empire ainsi qu'en Grèce à l'âge classique, autour notamment de la figure d'Aristote, dont on sait l'influence sur la théologie occidentale et particulièrement sur la théologie scolastique. La métaphysique aristotélicienne distinguant forme et matière, dans le schéma agraire, c'est le père qui donne forme et âme à l'enfant, le rôle de la mère se réduisant à fournir au bébé, pendant la grossesse, la matière de son corps. La semence masculine n'est pas, à proprement parler, considérée comme prenant matériellement part à la constitution de l'embryon mais agit sous la forme d'une « présure », d'un catalyseur, comme dirait le chimiste aujourd'hui, la contribution virile étant dépeinte comme l'acte créateur du Dieu biblique qui, à l'origine des mondes, met en ordre et sépare des éléments entremêlés et informes (Gn 1, 2). De même que le Dieu créateur donne fonne aux choses, sépare, nomme et spécifie l'être de chaque élément du monde, 16

de même le rôle du père dans la procréation humaine a longtemps été décrit comme celui qui donne forme et spécifie l'être de l'enfant à partir des matériaux organiques élémentaires fournis par la mère. Cette description, démentie par l'embryologie moderne, n'est pas sans motivation psychologique et culturelle. Outre une conséquence culturelle des sociétés patriarcales, cette surévaluation du rôle masculin dans la procréation peut s'expliquer, d'un point de vue psychologique, comme un recours pour amplifier le rôle de l'homme dans la génération de l'enfant, génération dont la visibilité féminine est naturellement bien plus grande que celle du père. En affirmant que l'être de l'enfant est transmis par le père, celui-ci reprend à son compte une fonction importante dans l'acte social de fondateur et chef de famille. Ainsi en estil de la transmission du nom de famille du père à l'enfant: il permet au père de reconnaître, déjà pour lui-même, mais surtout vis-à-vis de sa femme et de la société, la réalité de sa paternité dans l'émergence de l'enfant. C'est donc le doute qui pèse sur la paternité, doute inhérent à la réalité physiologique de la grossesse, qui motive une telle amplification du rôle masculin dans la génération humaine. Malgré l'influence de la médecine juive et arabe, le modèle aristotélicien restera le modèle dominant pendant presque toute l'histoire de l'Eglise. Ni les premières dissections de cadavres au 16ème siècle qui marqueront les débuts de l'anatomie humaine, ni l'observation au microscope des ovaires et des spermatozoïdes au 17èmesiècle, ne suffiront à ébranler la description aristotélicienne en cours dans les cercles théologiques. En revanche, une analyse plus attentive des débats scientifiques au cours de l'histoire montre que d'autres modèles, moins dépendants de la métaphysique d'Aristote, ont également existé. Avant de se demander comment et pourquoi l'évolution du savoir scientifique sur la procréation humaine a, jusqu'à présent, si peu affecté les 17

énoncés théologiques sur la conception de Jésus, il convient d'effectuer un bref survol de ces débats.
b. Visions antiques

En Egypte, on invoquait de très nombreuses divinités de la fécondité qui étaient en même temps des divinités de la végétation ou des éléments naturels. Le thème de la fertilité humaine était ainsi déjà naturellement associé à celui de la fertilité de la végétation. Dans les «Leçons de Ptah -Hotep » écrites pendant la sèmedynastie de l'Ancien Empire (vers 2500 avant J.C.), la femme est comparée à la terre, à un champ qui doit nourrir les graines semées par l'homme2. On retrouve de semblables motifs agraires dans la Grèce antique et en particulier avec l'école présocratique. Ainsi, Anaxagore pensait que les animaux sont nés de la terre à partir de semences tombées du ciel. Pour Hippocrate, le printemps est la meilleure saison pour concevoir car c'est aussi l'époque du renouveau de la végétation. Il existait donc, dans la Grèce à l'âge classique, un lien très fort entre la procréation humaine et la fertilité végétale, lien qui allait même bien au-delà de l'analogie. Le cas d'Hippocrate est beaucoup plus atypique. Le père de la médecine occidentale connaissait le rôle de l'utérus et du sang menstruel dans la conception mais pensait que le père et la mère possèdent chacun une double semence masculine et féminine dont le mélange détermine le sexe de l'enfant au terme d'une sorte de lutte. Aristote s'opposa très nettement sur ce point à Hippocrate puisque pour lui, la femelle ne contribue à la procréation que par l'apport du sang menstruel qui agit comme pur élément nourricier. Si la femelle apporte la matière utile à former l'embryon, le mâle apporte par son
Ce bref parcours s'inspire de l'ouvrage récent de J. Gonzalès, Histoire Naturelle etArtificielle de la Procréation, arousse-Bordas, Paris, 1996. L
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sperme la forme, le principe efficient et l'âme du nouvel être. Cette vision aristotélicienne, confonne à sa philosophie de la nature qui distingue matière et forme, est évidemment calquée sur une vision agraire de la procréation dans laquelle c'est la graine qui spécifie le type d'arbre à venir et non le sol dans lequel elle est tombée. Aristote fait donc relativement peu hommage à la contribution féminine dans la génération humaine puisque celle-ci se bornerait à fournir une certaine quantité de matière organique sans fonne et sans âme à son enfant. Galien (129-210), né à Pergame, se présente comme l'héritier spirituel d'Hippocrate et succède à l'école d'anatomie d'Alexandrie. Il reprend à son compte la théorie d'Hippocrate selon laquelle chaque parent fournit une semence dont le mélange dans l'utérus opère la procréation. Les observations anatomiques de Galien le conduisent à considérer l'anatomie féminine comme similaire à celle de l'homme mais retournée comme un gant. Bien que cette conjecture ne soit corroborée par aucune observation directe Qes premières dissections siècle), elle introduit un élément tout n'auront lieu qu'au 16ème à fait nouveau dans l'histoire de la médecine: les testicules ont leurs homologues chez la femme Qes ovaires), ce qui laisse supposer une sorte de symétrie des contributions des deux parents dans la conception d'un enfant. Mais cette étonnante hypothèse ne sera jamais exploitée dans ce sens et Galien luimême considèrera la femme comme un être mutilé et imparfait.
c. Moyen Age et Renaissance

Bien que profondément marqué par les textes d'Hippocrate, d'Aristote et de Galien, le savoir médical connaît, à partir du 9ème siècle, une lente et profonde évolution sous l'impulsion notamment de médecins arabes et juifs. Au Moyen Age et jusqu'à la Renaissance, il reste communément 19

admis que la femme possède l'organe de la procréation, l'utérus, mais que seul l'homme possède la semence capable de former l'embryon. Toutefois, il sera aussi question de testicules chez les femmes ~es testesmulieres)qui ne prendront le nom d'ovaire qu'à partir du 17ème siècle et certains (Barthélémy l'Anglais ou Thomas de Cantimpré au 13ème siècle) tiennent même que le « sperme» féminin est nécessaire à la conception. Cependant, cette idée heurte les partisans d'Aristote car si la femme possède à la fois l'utérus et la semence, rien ne l'empêcherait de concevoir sans l'intervention d'un homme. Il est ici significatif que le débat ait pu susciter des controverses dans les milieux philosophiques en l'absence de tout recours à des observations expérimentales, ce qui montre bien la réalité des enjeux psycho-affectifs de la question. Ce n'est qu'au 16ème siècle en effet que les connaissances médicales vont connaître un saut très significatif grâce aux premières dissections de cadavres et au souci de décrire et de nommer avec précision les différentes parties du corps. D'un point de vue épistémologique, il s'agit d'un tournant décisif dans la mesure où le corps humain devient objet d'étude et d'observation, non plus pris comme un tout, mais examiné comme une agrégat de matériaux organiques entretenant, avec le reste de la nature et avec les animaux notamment, une troublante mais évidente solidarité.
d. La rupture
génétique

Au 17ème siècle, la découverte des ovaires par De Graaf (1672) déplace le lieu de la procréation de l'utérus vers l'œuf ~'ovaire). Cette découverte relance l'idée selon laquelle la femme pourrait procréer seule. Mais quelques années plus tard, Antoni von Leeuwenhoek (1677) observe du sperme humain à l'aide d'une forte lentille et y découvre des « animalcules» composés d'un corps et d'une queue très 20

agitée Oes spennatozoïdes). D'après lui, il s'agirait d'êtres humains en miniature, ce qui renverse le point de vue précédent et réduit à presque rien le rôle de la femme dans la génération humaine, suivant le modèle de la reproduction végétale. Et cependant, les avis restent partagés au sein de la communauté scientifique: les uns prétendent que l'être est entièrement issu de l'œuf féminin contenu dans les ovaires Qes ovistes), les autres pensent que tout est déjà contenu dans l'animalcule du mâle Oes animalculistes) mais ni les uns, ni les autres ne sont capables d'expliquer pourquoi les enfants ressemblent à leurs deux parents ou pourquoi le mulet a des oreilles d'âne. C'est aussi à cette époque que s'échafaude la théorie de l'emboîtement selon laquelle l'être, s'il est préformé dans les animalcules de l'homme ou bien dans les œufs de la femme, doivent également se trouver dans ceux de leurs grands-parents et ainsi de suite jusqu'à Adam et Eve. Cette théorie stupéfiante fera un certain nombre de partisans cependant bien embarrassés pour expliquer comment apparaissen tles « monstres » ~es malformations) puisque cela signifierait que Dieu a établi des défauts dans les générations humaines dès le commencement. Buffon et bien d'autres rejetteront vite cette fable. Le 18èmesiècle sera principalement préoccupé par la question de l'évolution des espèces et celle de l'origine de l'homme plus que par les mécanismes de la procréation humaine, encore que ces questions soient intimement liées. La virulence des débats concernant l'inné et l'acquis (cf. Linné, puis Lamarck et Darwin) indiquera à quel point des progrès étaient nécessaires dans les connaissances sur la procréation humaine. C'est au 19èmesiècle que naîtra enfm la génétique moderne grâce à Morgan (1866-1945), redécouvrant les travaux de Mendel et publiant une série de travaux fondamentaux sur la drosophile en 1910. Les découvertes de la génétique contemporaine permettront enfm de comprendre comment chacun des parents contribue de manière 21

étonnamment symétrique, aux caractères de l'enfant. D'un point de vue épistémologique, nous avons affaire, avec l'essor de la génétique, à une rupture totale du schéma antique, mais aussi, d'une manière générale, d'une rupture par rapport aux schémas dissymétriques favorisant le rôle de l'homme ou celui de la femme dans la procréation. En ce sens, il ne s'agit ni d'évolution progressive du savoir, ni de raffmement de connaissances antérieures mais d'un changement radical de paradigme. En effet, la découverte du génome pour la totalité des êtres vivants, va bousculer la description traditionnelle de la procréation en permettant de rendre compte avec précision des ressemblances et des différences qui existent entre le règne végétal et le règne animal.
e. Conclusion

Ce bref historique montre comment les connaissances médicales sur la procréation humaine ont évolué de façon siècle, répétant sans extrêmement lente de l'Antiquité au 17ème presque aucune variation les schémas établis sur des bases non expérimentales par les précurseurs de l'Antiquité. On remarque aussi pendant cette période la pérennité et le succès du modèle agraire pour décrire la fécondation humaine et le décalage qui existe entre ce modèle désormais caduc et le modèle proposé par la génétique moderne qui introduit une remarquable symétrie dans la fécondation humaine en faisant la part égale aux contributions des caractères masculins et féminins. Enfm, cette description permet de comprendre la parfaite adéquation entre le récit de la conception virginale de Jésus et le schéma agraire de la procréation humaine. Si l'on maintient la réalité biologique de la conception virginale de Jésus, force est de constater que cette adéquation est perdue et qu'une reformulation s'impose.

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2. Les données de l'etnbryologie génétique tnoderne

et de la

Les connaissances génétiques ont révolutionné la description scientifique de la procréation humaine en se débarrassant défmitivement des courants animalculistes ou ovistes du 17ème siècle. Elles ont également balayé la conception agraire de la procréation qui attribue analogiquement à l'homme et à la femme les rôles bien distincts de semence et de terre nourricière, conception dans laquelle l'homme joue un rôle tout à fait essentiel dans la transmission de l'être nouveau tandis que la femme remplit une fonction purement nourricière. Il s'agit maintenant de préciser, la façon dont la génétique contemporaine décrit les mécanismes de la procréation humaine3 et les conséquences immédiates de cette description nouvelle sur l'inadéquation de certaines formulations doctrinales.
a. La notion de « semence» est inadéquate

Chez l'être humain, chaque cellule du corps (à très peu d'exceptions près), contient l'ensemble du code génétique d'un individu. Le code génétique, ou génome, contient tous les programmes nécessaires à la croissance, aux mécanismes immunitaires, à l'organisation et la spécialisation des organes et au développement des différentes parties du corps. Chaque être vivant contient, dans chacune de ses cellules, la notice de montage complète qui pennet de fabriquer un être vivant
3 L'ensemble de ce paragraphe s'appuie sur l'ouvrage suivant: J.-M. Robert, Génétique, coll. «De la biologie à la clinique », Ed. Flammarion, Paris, 1983.

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presque totalement identique. Il n'existe pas de lieu particulier dans l'organisme où cette infonnation serait centralisée comme le serait, par exemple, le bureau d'études pour une fabrique d'automobiles: l'intégralité des informations est dupliquée dans chacune des 100 000 milliards de cellules que constituent le corps humain. En ce sens, la vision archaïque de l'embryologie dans laquelle une « semence» localisable organiserait et superviserait la construction du corps à la manière d'un conducteur de travaux est totalement erronée. Chaque « ouvrier» sait, grâce au génome, ce qu'il doit faire et à quel moment précis il doit le faire, quel que soit l'état d'avancement du chantier sur un autre front. La distinction entre ce qui donneJormeet la matièrequiPrendJorme est donc, à la limite, une distinction opératoire au niveau cellulaire, mais pas au-delà et, en tous cas, pas au niveau de l'organisme complet. De plus, la forme des différents tissus et organes du corps provient d'une information véhiculée sous forme matérielle dans le génome et non d'une liqueur subtile ou d'un souffle animateur comme le pensait Aristote. Le notion même de « semence », au sens où les canons des conciles du Moyen Age l'ont utilisé, est donc devenue totalement périmée.
b. Parenté et identité humaine

Chez l'homme, le génome est composé de 22 paires de chromosomes dits autosomes et une paire d'hétérochromosomes ou chromosomes sexuels notés X ou Y. La femme est porteuse d'une paire d'hétérochromosomes XX tandis que l'homme est porteur d'une paire XY. Si l'on met de côté le phénomène de «crossing-over », on peut dire qu'au sein de chaque paire de chromosomes, un chromosome est issu du père tandis que l'autre est issu de la mère. S'il reste vrai que la femme joue, au cours de la grossesse, le rôle de terre nourricière en fournissant l'essentiel de la matière du 24

corps de l'enfant, ce sont en revanche les deux parents qui lui transmettent, dans d'égales roportions,toutes les caractéristiques p génétiques. Contrairement à ce qui se produit dans la reproduction où les variations génétiques sont extrêmement lentes, la procréation pennet de brasser à chaque accouplement les caractéristiques génétiques des individus. Ce brassage permet la singularité des individus en même temps qu'une meilleure adaptabilité des espèces. Chaque cellule possède donc en réalité, deux « notices de montage» dont l'une et l'autre seraient utilisées suivant les cas: un gène pouvant être dominant ou récessif.Il y a donc, si l'on veut, au moins deux fois plus de matériel génétique que nécessaire dans chaque génome pour fonner un individu complet. Cette présence dans chacun des gènes d'un individu de la trace de ses parents, est à la base de la notion de traçabilité génétique et permet de procéder à des analyses pour prouver la filiation d'un individu. Dans le cas de Jésus, la partie paternelle de son génome, si l'on admet qu'elle provient effectivement de l'Esprit Saint, correspondrait à un être humain absolument unique mais seulement virtuel.
c. Est humain, l~'ndividu issu de parents humains

Le génome contient en réalité deux niveaux distincts d'informations: à une échelle grossière, il caractérise l'appartenance d'un individu à une espèce tandis qu'à une échelle plus fme, il permet de singulariser un individu par rapport à ses congénères. Dans sa structure générale, le nombre de chromosomes contenus dans chaque cellule et l'agencement des gènes les uns par rapport aux autres, caractérisent génétiquement l'espèce humaine par rapport aux autres espèces d'êtres vivants. C'est ainsi que l'on peut distinguer un génome humain d'un génome de singe ou de rat. Le génome contient donc l'empreinte de l'espèce humaine. Le mot espèce étant pris ici au sens biologique, 25

c'est-à-dire comme l'ensemble des individus susceptibles de se reproduire entre eux. Or la reproduction n'est pas possible entre deux êtres vivants dont les gènes sont trop différents dans leur structure générale. Cette propriété suggère donc une première défmition de l'espèce humaine, défmition presque tautologique: est humain, l'êtrevivantissu deparents humains. Cette défmition, sans doute assez rustique d'un point de vue métaphysique4, n'est pas sans fondement dans le cadre de la génétique moderne ni sans intérêt pour la question de la conception virginale de Jésus.

3. D'où vient le génolIle

du Christ?

Si Jésus est vrai homme, son génome est un génome humain, identique, dans sa structure, au génome des autres hommes. Il possède donc une partie issue de chacun de ses deux parents. La question est ici de savoir d'où provient la partie normalement issue du père. Plusieurs hypothèses sont envis ageab les pour maintenir, dans sa forme actuelle, la doctrine de la conception virginale de Jésus: 1. La partie paternelle est issue de Marie. Dans ce cas, on aurait affaire à une forme particulière de parthénogenèse dont on sait qu'elle ne peut produire, à la limite, qu'une fille. Mais même à supposer qu'un enfant de sexe masculin ait pu être miraculeusement engendré, la question de la pleine humanité de Jésus reste posée si celui-ci n'eut qu'un seul parent humain. De plus,
4 Cette définition pennet toutefois d'affinner pas des seules qualités physiques ou mentales, ces qualités, comme les sociétés occidentales anglo-saxon ont réussi à l'imposer, mais intrinsèque d'un individu d'être né du projet de que l'humanité ne dépend ni de l'état de maturité de marquées par l'empirisme seulement de la qualité deux parents humains.

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comment comprendre l'incarnation du Fils si Marie avait remédié par elle-même à l'absence de père humain ? 2. La partie paternelle est issue de l'Esprit Saint. Cette opinion est écartée par la Tradition chrétienne qui a toujours refusé de faire jouer à l'Esprit Saint le rôle d'un géniteur pour bien se démarquer des théogamies païennes. D'un point de vue théologique, cela signifierait que c'est l'Esprit Saint qui s'incarne et non le Fils. 3. La partie paternelle provient de Dieu le Père par la puissance de l'Esprit Saint. Dans ce schéma, on quitte le motif de la génération pour adopter l'allégorie de la création. Cette position adoptée par beaucoup aujourd'hui présente le danger réel de faire du Christ une créature du Père et non le Fils éternel de Dieu fait homme. La conception virginale de Jésus se pose donc en termes nouveaux au regard des connaissances biologiques modernes et il existe une réelle difficulté pour tenir ensemble la réalité de la pleine humanité de Jésus et sa conception sans père humain. Autant dans la perspective dissymétrique du schéma antique de la procréation, le rôle du père était de transmettre l'être de l'enfant et ce rôle pouvait être idéalement attribué à Dieu dans le cas de Jésus, autant dans le schéma moderne de la procréation qui décrit une parfaite symétrie des contributions paternelle et maternelle, l'absence d'un des parents pose, à nouveaux frais, la question de la conception virginale de Jésus et soulève une difficulté nouvelle pour affirmer la réalité de son humanité. Ayant pris acte du déplacement opéré par les connaissances médicales, nous pouvons maintenant aborder l'examen du dossier historique et scripturaire de la question en commençant par ce qui constitue pour beaucoup aujourd'hui le point d'entrée le plus fréquent sur la question: 27

la prise en compte de traditions religieuses éloignées du contexte culturel biblique mais qui témoignent de l'existence de récits que l'on peut, en première analyse, rapprocher des récits évangéliques de la conception virginale de Jésus.

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Chapitre 2

Les parallèles non chrétiens

En dépit de différences non négligeables, le thème de la conception virginale tel qu'il apparaît dans les évangiles n'est pas d'une originalité absolue d'un point de vue littéraire. En particulier, la comparaison de la conception virginale de

Jésus avec des traditions non chrétiennes antérieures, donc a
priori indépendantes d'un point de vue littéraire, permet de mieux comprendre en quoi l'Ecriture est véritablement porteuse de nouveauté, et dans quelle mesure elle assume des intuitions religieuses qui trouvent leur origine dans les profondeurs de la psychologie humaine.

1. La conception virginale du Bouddha
Le corpus des textes relatant la conception et la naissance du Bouddha est considérable. Les quelques textes utilisés ici sont soit traduits du sanscrit Qe Lalitavistara), soit issus de la tradition pâlie (Digha Nikqya). Dans le premier cas, il s'agit de textes écrits quelques siècles après Jésus-Christ, c'est-à-dire comparables aux apocryphes chrétiens, voire, pour 29

certains d'entre eux, aux poèmes médiévaux, plutôt qu'à nos évangiles. En revanche, la tradition pâlie est, dans son ensemble, antérieure au christianisme. Dans les deux cas, mis à part un certain nombre de détails merveilleux, les récits relatifs à la conception et la naissance du Bouddha d3!1s chacune des deux traditions sont relativement concordants sur l'essentiel.
a. La mère du Bouddha

Maya Devi est la mère du Bouddha. Elle est décrite dans le Lalitavistara5 comme une femme pieuse et d'une grande pureté morale:
«elle ne néglige aucun devoir (... ) elle a des mœurs accomplies, elle est d'une abnégation accomplie (...) sans artifice (...) sans jalousie (...) sans légèreté (...) elle n'est pas bavarde (...) elle n'a pas les défauts du sexe féminin ».

Cette femme n'a pas les défauts que les hommes attribuent habituellement au sexe féminin, elle a même toutes les qualités féminines. Parmi ces qualités, on note celles qui sont plus directement liées à ses relations aux hommes:
« elle est sage, soumise (...) sans jalousie (...) elle a peu de passion (...) elle est dévouée à son mari» (Lalitavistara, p. 26)

Cette femme idéale n'a, bien entendu, aucune activité ou désir sexuel:

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Le La/itavistara, l'histoire traditionnelle de la vie du Bouddha Cakyamuni,

traduit

du sanscrit par P. E. Foucaux, Ed. les deux océans, Paris, 1988.

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« TI est de règle, quand un Bouddha descend dans le sein d'une mère, que la mère n'ait aucune propension à se livrer aux plaisirs des sens avec des hommes et repousse les avances de ceux-ci» CDigha Nikaya, livre 14, p. 22)

A la différence de la plupart des écrits spirituels chrétiens décrivant la figure de Marie, les descriptions de Maya incluent volontiers de longues descriptions physiques qui ont pour but de souligner la perfection de sa personne à travers la beauté de son corps. Cependant, la contemplation du corps de Maya n'a pas de dimension érotique:
« il n'y a pas un dieu, un Asoura ou un homme qui soit capable de la regarder avec une pensée de désir. Tous voient en elle une mère ou une fille» (p. 29).

On trouve là une étonnante lucidité dans la vision de la mère du Bouddha: elle n'est pas d'abord une femme mûre, en âge de procréer, mais un personnage qui tient à la fois de la mère, vue par l'enfant, et de la jeune fille, vue par le père, deux lieux classiques d'idéalisation de la femme par les hommes.
b. L'absence de père humain

Le Bouddha possède un père légal, le roi Couddhodana, l'époux de Maya. Mais, à la demande de Maya, celui-ci est écarté du processus de procréation. Maya demande au roi la pennission de se retirer dans un sérail virginal en faisant littéralement« vœu de virginité» : « c'est mon désir CH.) de me réjouir agréablement sur une
couche semée de fleurs douce et parfumée. Qu'il n'y ait ni eunuques, ni jeunes gens, qu'aucune femme vulgaire ne se tienne en ma présence» (p. 55)

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L'élément castrateur représenté par la mention des eunuques est renforcé par le refus de la sensualité des femmes vulgaires pouvant rappeler à Maya la dimension sexuelle de sa propre personne6. C'est alors que lui apparaît en songe la vision de la conception du Bouddha:
«le Bodhisattva (...) entra dans le sein de sa mère; par le flanc droit de sa mère livrée au jeûne, sous la figure d'un petit éléphant blanc à six défenses» (p. 55).

Il convient, à ce stade, de rappeler que le contexte culturel et religieux dans lequel les écrits bouddhiques ont été rédigés est assez différent de celui du pourtour méditerranéen du début de notre ère. La conception d'un enfant dépend de trois conditions7 : 1. L'union physique des époux, 2. La fécondité de la mère, 3. L'existence d'un gandharva,c'est-à-dire un être prêt à se réincarner. Tandis que les deux premières conditions sont d'ordre physique, la troisième est d'ordre métaphysique, elle concerne la sphère du divin. Dans une naissance normale, ce troisième aspect métaphysique intervient toujours. Ce qui est exceptionnel, ou considéré comme tel, dans le cas du Bouddha, c'est, d'une part, le fait que la première condition n'est pas satisfaite 0'absence de père humain et d'acte sexuel), et que, d'autre part, l'esprit qui se réincarne est l'esprit du
6 L'absence de relation sexuelle est doublée par le jeûne volontaire que s'impose la mère du Bouddha (p. 55), la relation au corps de l'autre étant ici transférée sur la relation à la nourriture comme dans les cas d'anorexie ou de boulimie. 7 L. de la Vallée Poussin, « Le Bouddhisme et les Evangiles Canoniques », Revue Biblique Internationale,vol. 3, p. 373.

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Bohdisattva, celui-là même qui a traversé une foule d'existences toutes plus vertueuses les unes que les autres, au point de s'être élevé à un niveau de pureté jamais égalé auparavant. S'il ne s'agit pas d'un dieu qui s'incarne, il s'agit d'un esprit d'une pureté incomparable qui prend corps dans une vierge. Alors que, dans les conceptions normales, la tradition bouddhique voit un esprit descendre dans le sein de la mère sous la forme d'un embryon de bébé, dans le cas du Bouddha, il s'agit d'un éléphant blanc à six défenses, c'est-àdire un être d'une exceptionnelle rareté, mais aussi un symbole royal. On peut sourire de l'animal choisi mais l'éléphant n'est pas plus incongru pour un indien que ne peuvent l'être pour un occidental des animaux tels que l'agneau sans tache ou la colombe. Ce qui est dit à travers cette scène de l'éléph()tlt blanc descendant dans le sein de Maya, c'est que cette naissance est celle d'un être totalement exceptionnel, absolument irréductible à toute détermination humaine - ce que signifie l'absence de père humain - et sans comparaison possible dans l'ordre de l'être - ce qu'exprime le caractère si particulier de l'éléphant blanc.
c. La lumière du monde

D'une façon très imagée et très proche de la scène de la nuée lumineuse du ProtévangiledeJacques (19, 2), le Bouddha illumine le sein de sa mère de l'intérieur. Cette belle image exprime le transfert de la sainteté du Bouddha vers le monde dans lequel il fait son apparition. Le Bouddha «illumina le corps tout entier de sa mère et après l'avoir illuminé, il illumina le siège où il était assis» puis « toute la demeure» et enfm «le monde entier» (p. 65). L'enfant est considéré comme «lumière du monde» qui illumine d'abord sa propre mère, puis ceux de sa maison, avant d'embraser, de proche en proche, le monde entier. Ce thème de l'illumination appartient à la même catégorie que celui du thème de la naissance dans la 33

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