L'antisémitisme : La haine générique

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à la mémoire de cet homme qui incarnait la conscience de la Shoah, cet ouvrage est dédié. Y sont rassemblés des hommages personnels consacrés à Simon Wiesenthal et des essais provenant d’un large panel d’auteurs, traitants de l’antisémitisme et d’autres formes d’intolérance, de racisme et de xénophobie. Partant de l’idée que l’antisémitisme est en soi le paradigme des haines collectives et individuelles, sont examinées à travers ces lignes certaines des raisons qui lui ont permis de prospérer à travers les âges pour être toujours présent à notre époque, malgré la condamnation presque universelle de la Shoah. Le livre cherche ainsi à comprendre ce paradigme particulier de la haine et à suggérer des moyens de l’affronter, au nom des valeurs essentielles de notre humanité partagée.
Publié le : jeudi 3 avril 2008
Lecture(s) : 68
EAN13 : 9782304012200
Nombre de pages : 570
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i
ii
L’Antisémitisme :
La Haine Générique
iii ivTextes réunis par
Shimon Samuels et Mark Weitzman
L’Antisémitisme :
La Haine Générique
Hommage à Simon Wiesenthal















Éditions Le Manuscrit
v
© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-01221-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304012217 (livre numérique)
ISBN : 978-2-304-01220-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304012200 (livre imprimé)

Couverture : Simon Wiesenthal
© Centre Simon Wiesenthal
viPréface






Cet ouvrage a reçu le Prix National Américain du Livre Juif dans la
catégorie : « Anthologie et Recueils ». Cette récompense ainsi que l’ouvrage dans
son ensemble sont dédiés à la mémoire de notre agent littéraire de Paris,
Boris Hoffman (Z’L), protagoniste de l’érudition, aussi bien juive
qu’universelle et qui à inspiré ce projet depuis son commencement.


i Préface
Préface
Cet ouvrage se voulait initialement une « Festschrift »
célébrant l’œuvre de Simon Wiesenthal de son vivant. Après son
décès à l’âge de 96 ans en septembre 2005, il est devenu un
hommage à sa mémoire. Bien qu’il ait survécu à tous ses
ennemis, et que les moments partagés avec ses
arrière-petitsenfants en Israël aient donné un sens supplémentaire à sa vie
de survivant de la Shoah, Simon est mort en homme déçu. Il
n’avait jamais imaginé qu’il pourrait assister à une résurgence
de l’antisémitisme à l’échelle mondiale, soixante ans
seulement après la Shoah.
L’idée de cet ouvrage s’est dessinée avec le souhait de
publier les actes de deux colloques internationaux sur
l’« Éducation à la Tolérance – le cas de la résurgence de
l’antisémitisme », organisés par le Centre Simon Wiesenthal
et par l’Unesco à Paris en 1992 et en 2003. Il était vite
devenu patent toutefois que le seul contenu des communications
aux colloques, bien qu’il ouvrît des pistes, ne rendait pas
suffisamment compte de ce qu’on appelle « le nouvel
antisémitisme » et ne laissait que peu de place à ce que pouvait
évoquer l’œuvre de Simon en tant que paradigme de la
défense des peuples persécutés.

Il est important de préciser que, même si le colloque sur
l’antisémitisme de 1992 organisé par le Centre Simon
Wiesenthal et l’Unesco a conféré la reconnaissance des Nations
Unies à la signification essentiellement anti-juive de ce mot,
cette définition reste toujours disputée. On assiste à une
campagne concertée – aux manifestations multiples, d’un
procès à Moscou sur Les Protocoles des Sages de Sion à la
conférence de Durban – pour déjudaïser l’antisémitisme et le
i L’Antisémitisme : La Haine Générique
redéfinir comme une forme d’« arabophobie », en invoquant
la filiation sémite des Arabes. Pour combattre les
ramifications politiques de ce vol sémantique, et réaffirmer
l’intention exclusivement antijuive du créateur de ce mot,
Wilhelm Marr, le Centre Simon Wiesenthal ne met pas de
tiret à « antisémitisme » lorsqu’il emploie ce mot, comme on
le fait le plus souvent en anglais, notamment.
Simon avait accepté de donner son nom à notre centre à
condition que l’action de celui-ci soit tournée vers la
prévention, vers le monde et vers le présent. Il aurait approuvé le
choix de notre fondation sœur – Verbe et Lumière – qui
travaille en France à des projets éducatifs, de se consacrer en
e2008, à la commémoration du 70 anniversaire du soi-disant
« programme d’euthanasie » (en collaboration avec la Société
Olokaustos en Italie), par lequel les nazis ont exterminé plus
de 100 000 Allemands handicapés physiques et mentaux.
Leurs assassins, appartenant au corps médical, avaient
ensuite été affectés à Auschwitz, ce qui vérifie l’affirmation de
Simon, qui constatait que les sociétés qui méprisent leurs
franges les plus vulnérables (les handicapés, les personnes
âgées et les minorités) sont elles-mêmes au fond de l’abîme.
Il faut absolument faire savoir à ces marchands de haine
qu’ils ne pourront plus agir impunément. Notre engagement
est de faire en sorte que tous ceux qui incitent au racisme et
à la violence, ceux qui passent à l’acte et ceux qui en font
l’apologie, encourent le châtiment moral, légal ou matériel
qu’ils méritent.
Partout dans le monde, que ce soit au Danemark quand
une station de radio appelle au meurtre des musulmans, face
aux chambres à gaz de Corée du Nord, au génocide des
Tutsis du Rwanda, et à celui du Darfour ; ou encore pour en
appeler à la vigilance du monde face aux menaces nucléaires
iraniennes, les enseignements de la Shoah représentent
autant de signaux d’alarme, qui constituent un véritable
système d’alerte anticipée. Nous gardons comme impératif la
première leçon de Simon : « Ce qui commence par les Juifs
ne s’arrête jamais aux Juifs. » Ils sont la première cible d’une
ii Préface
haine globale qui vise la condition humaine dans son
ensemble.
Un des privilèges que m’ont valus vingt-cinq ans de
travail aux cotés de Simon Wiesenthal, est d’avoir appris à
affronter ces épreuves – selon ses propres mots – « avec un
sérieux adouci par l’humour ». C’est ce même esprit qui
habite le Directeur général de l’Unesco, Koïchiro Matsuura, en
tant que gardien du « patrimoine inaliénable de l’humanité »,
dans son intention toujours plus forte d’affirmer la primauté
de la justice, de la tradition et de la mémoire. Son
engagement pour la cause des droits de l’homme est animé par
l’esprit de positivisme stoïque de son Japon natal : « ame futte
ji katamaru » (« après la pluie, la terre est plus solide »).
Monsieur le Rabbin Marvin Hier, président et fondateur
de notre centre, est le visionnaire qui a commencé à mettre
ela technologie au service de cette bataille du XXI siècle
contre le racisme et l’antisémitisme. Avec son doyen associé,
Monsieur le Rabbin Abraham Cooper, j’ai vécu vingt ans sur
le front de ce conflit sans répit. Et comme le Talmud le
reconnaît : « de tous mes maîtres j’ai glané de la sagesse. »
En vérité ces « maîtres » sont les auteurs qui ont apporté
expertise et passion à ce livre.
Michaël Berenbaum rappelle le principe de base du
combat de Wiesenthal, non par souci de vengeance mais pour
rétablir dans la justice le tort subi par les victimes de
discriminations collectives, une bataille toujours en cours dont
Ephraïm Zuroff nous expose la signification.
Consécutivement à la Shoah, l’antisémitisme a revêti le
masque de l’antisionisme chez certains intellectuels de
gauche et certaines féministes. Le Grand Rabbin Sacks parle de
l’antisémitisme comme d’un virus, toujours susceptible de
muter. De son coté, Robert Wistrich voit en lui la « haine la
plus durable ». Pour Jerry Post, cette haine sert d’exutoire à
des individus, voire des populations n’ayant aucun contact
avec des juifs. Le juif mythique et imaginaire est abordé par
la plume de Steven Baum. Pour Morad El Hattab
« l’antisémitisme n’a pas besoin de motifs, car tout motif lui
va ». Ce qui compte selon Paul Weller est le savant dosage
iii L’Antisémitisme : La Haine Générique
entre réalité et fiction, ce qu’il appelle la « structure de
crédibilité ». Cela peut être une absurdité, mais qui répétée
suffisamment de fois peut devenir idéologiquement
protéiforme comme le démontrent Mark Weitzman d’une part, et
d’autre part Ronald Eissens, par le biais d’Internet.
D’après plusieurs de nos auteurs, il faut, pour s’attaquer
aux racines de l’antisémitisme, combattre les stéréotypes
attribués aux juifs, comme le montre l’initiative de
Kreuzberg de Gunther Jikeli. À l’instar de Simon Wiesenthal,
Yaakov Kirschen croit au pouvoir de l’humour pour
désamorcer la haine raciale. Le pasteur Christian Weber offre un
récit très personnel de son travail avec des skinheads
allemands, Gert Weisskirchen analyse l’efficacité de
l’enseignement de la Shoah et George Whyte, à travers un
questionnement sur l’intégration dans une société ayant pour
cadre l’affaire Dreyfus, avance qu’être admis et être accepté
ne sont pas des notions similaires.
Geoffrey Short décrit l’antisémitisme sur les campus
universitaires, et Dina Porat l’évoque en tant que déterminant
de l’histoire juive. Irwin Cotler, Shimon Samuels, Goetz
Nordbuch et Rachid Kaci rassemblent sous une même
bannière, celle du « nouvel antisémitisme » l’évolution du conflit
israélo-arabe vers une confrontation judéo-musulmane et ses
affinités avec le terrorisme international. Franklin Littell
présente les enseignements de l’antisémitisme comme les
signaux d’un « système d’alerte anticipée » adaptable à
d’autres groupes humains pouvant être visés, voire pour des
génocides potentiels, comme Steven Jacobs en donne des
exemples. Giovanni de Martis, Assumpta Mugiraneza,
Richard English et Xu Xin transposent le paradigme vers
d’autres victimologies.
La question du pardon pour les criminels génocidaires
occupait bien souvent l’esprit de Simon Wiesenthal, une de
ses œuvres majeures : « Les Fleurs de Soleil » y est consacrée.
John Roth et John Pawlikowski reprennent encore une fois
ce questionnement et s’interrogent sur la signification d’un
pardon après Auschwitz.
iv Préface
Parmi les « parents » qui ont encouragé la parution du
livre je tiens à remercier tout particulièrement Michael
Phillips, président de l’Association Verbe et
LumièreVigilance, ainsi que son conseil d’administration ; mon frère
Graham Morris, président du Centre Simon
WiesenthalRoyaume-Uni et les membres de son conseil
d’administration ; mon ami Richard Odier, président du
Centre Simon Wiesenthal-France et ses administrateurs ;
L’Oréal pour son concours ; je tiens également à remercier
cet éminent donateur qui, bien qu’ayant contribué de tout
son être à l’élaboration de ce livre, a préféré conserver la
modestie de l’anonymat ; enfin je souhaite remercier le
Ministère français des Affaires Étrangères pour son soutien à la
publication de ce livre par la souscription de 527 exemplaires
de son édition française pour les ambassades et centres
culturels.
Ma gratitude va à Boris Hoffman (z’l), mon ami et
conseiller, sa disparition laisse un vide douloureux – ce livre lui
est dédié – ainsi qu’à Jane Smith : nos deux grands agents
littéraires. Un grand merci aux éditeurs, Nicolas Philippe et
Martine Lemalet des Editions Le Manuscrit à Paris, à Franck
Cass (z’l) et Mark Anstee des éditions Vallentine Mitchell de
Londres pour leur conseil et leur diligence ; à notre
traducteur Noam Levy et à notre rédactrice Rosemary Wiltshire ; à
mon collègue et co-directeur éditorial Mark Weitzman – le
premier directeur de notre Centre pour la Tolérance de New
York et du Groupe d’Actions du Centre Simon Wiesenthal
contre la Haine ; à la famille de Simon : Paulinka et Gérard
Kreisberg, leurs enfants Racheli, Joeri et Danny et leurs
petits-enfants ; à Anke Zeugner et à Alex Uberti de notre
bureau de Paris. Enfin, mes remerciements vont à celle avec
qui je partage ma vie, le Dr Graciela Vaserman Samuels, sans
qui ce livre n’aurait jamais vu le jour.
eLa publication de ce livre célèbre le 40 anniversaire de
notre vie commune. La fratrie, déjà composée de Davina,
Michal, Yardena, Ori, Dan et de notre premier petit-fils Gil,
s’élargit encore avec lui. Puisse sa génération faire mûrir ses
enseignements, pour qu’un monde se construise dans lequel
v L’Antisémitisme : La Haine Générique
enfin les mots « antisémite », « raciste » et « xénophobe »
soient des épithètes du mépris ; et où, pour paraphraser
Simon, « les violences perpétrées contre n’importe quelle
communauté ethnique ou religieuse seront considérées
comme une violence envers nous tous ».


Shimon Samuels
Directeur des Relations Internationales
Centre Simon Wiesenthal
Paris
mars 2008
vi Table des matières
Table des matières
Préface .............................................................................i
Table des matières...................................................... vii
Remerciements.......................................................... xiii
La coopération entre l’Unesco, le Centre Simon
Wiesenthal et Verbe et Lumière-Vigilance
de 1992 à 2007
Unesco .................................................................... xv
Le Centre Simon Wiesenthal ............................... xv
Verbe et Lumière-Vigilance ................................ xvi
Introduction
par le Rabbin Marvin Hier Doyen
et fondateur du centre Simon Wiesenthal......... xix
Hommages à Simon Wiesenthal .............................. xxiii
Hommage
par Koïchiro Matsuura, Directeur général
de l’Unesco........................................................... xxv
En hommage à Simon Wiesenthal
par Shimon Pérès................................................ xxix
Hommage
par Nicolas Sarkozy ............................................ xxxi
Les souvenirs d’une fille
par Paulinka Wiesenthal Kreisberg................ xxxiii
En hommage à Simon Wiesenthal,
un combattant de la mémoire, de la justice
et de la tolérance
Message de Simone Veil................................. xxxvii
vii L’Antisémitisme : La Haine Générique
Hommage à Simon Wiesenthal,
la conscience de la Shoah
par le Rabbin Abraham Cooper......................xxxix
À la recherche de Simon
par Hannah Heer .................................................xliii
Hommage
par Martin Rosen .....................................................li
Hommage
par Martin Mendelsohn.........................................liii
Simon Wiesenthal et les Roms
par Ian Hancock....................................................lvii
Hommage
par Richard Odier ..................................................lix
Hommage
par Mary Robinson ................................................lxi
Symbiose judéo-musulmane : le temps
de la réflexion pour les communautés juives
et musulmanes d’Europe
par Basharat (Bashy) Tahir Quraïshy,
Président honoraire d’ENAR.............................lxiii
Wiesenthal, le tout-puissant
par Greville Janner
(Lord Janner of Braunstone, QC).....................lxvii
Hommage
par Beate et Serge Klarsfeld ...............................lxix
Hommage ..................................................................lxxi
par David de Rothschild .....................................lxxi
Hommage
par Eric de Rothschild.......................................lxxiii
Hommage
Déclaration de Sa Majesté le Roi Hussein,
Souverain Hachémite de Jordanie, au Musée
de la Tolérance (Centre Simon Wiesenthal),
le 24 mars 1995....................................................lxxv

viii Table des matières
Hommage
par Hubert G. Locke......................................... lxxix
Citations à propos de Simon Wiesenthal............ lxxxi
Documents .........................................................................1
Commentaire éditorial..................................................2
Études .................................................................................9
1 Leçons de la Shoah :
le Système d’alerte anticipée
par Franklin L. Littell............................................ 11
2 Antisémitisme et antisionisme
par Robert S. Wistrich .......................................... 23
3 Le nouvel antisémitisme :
une atteinte aux droits de l’homme
par Irwin Cotler ..................................................... 31
4 Les Protocoles de Durban :
La Mondialisation du nouvel antisémitisme
par Shimon Samuels.............................................. 55
5 Voyage en Enfer
par Pilar Rahola...................................................... 75
6 Les Protocoles des Sages de Sion
et la « propagande du progressisme »
par Mark Weitzman............................................... 93
7 Défendre les changements au sein
des sociétés arabes : Les théories
de la conspiration et leurs critiques arabes
par Goetz Nordbruch......................................... 105
8 L’antisémitisme : un trouble psychique
par Steven K. Baum ............................................ 119
9 Les fondements psycho-historiques
de l’antisémitisme
par Jerrold M. Post.............................................. 133
10 L’humour contre la haine
par Yaakov « Dry Bones » Kirschen................. 143
ix L’Antisémitisme : La Haine Générique
11 Antisémitisme et anti-occidentalisme
dans le mouvement féministe
par Phyllis Chesler................................................153
12 Un dénominateur commun pour les
marchands de haine : l’incitation sur Internet
par Ronald Eissens ..............................................163
13 L’antisémitisme sur les campus :
la situation en Grande-Bretagne
par Geoffrey Short...............................................177
14 Admettre n’est pas accepter :
Réflexions sur l’affaire Dreyfus
par George Whyte................................................191
15 L’extermination des handicapés par les nazis,
un prélude à la Shoah
par Giovanni De Martis......................................207
16 L’importance des poursuites judiciaires
contre les criminels de guerre nazis
dans l’Europe post-communiste
par Efraïm Zuroff................................................217
17 Comment comprendre la Shoah :
la controverse entre Élie Wiesel
et Simon Wiesenthal à la fin des années 1970
par Michael Berenbaum ......................................229
18 Qui a besoin de pardon ? Considérations
approfondies sur le dilemme posé par Les Fleurs
de soleil de Simon Wiesenthal
par John K. Roth..................................................243
19 Pardon et réconciliation après la Shoah
par John Pawlikowski..........................................257
20 Les théories de la conspiration et l’incitation
à la haine : les mécanismes de la tromperie,
de la crédibilité et de la diffamation
par Paul Weller .....................................................267


x Table des matières
21 L’Initiative de Kreuzberg
contre l’Antisémitisme chez les jeunes
d’origines musulmane et non musulmane
par Günther Jikeli................................................ 289
22 L’antisémitisme est l’enfant légitime
de l’islamisme, véritable cancer de l’Islam
par Rachid Kaci ................................................... 309
23 Le non-sens de l’antisémitisme
dans le monde arabe
par Morad El-Hattab El-Ibrahimi..................... 317
24 La lutte contre l’antisémitisme :
Paradigme pour contenir la négrophobie
par Assumpta Mugiraneza.................................. 335
25 Endiguer l’antisémitisme :
leçons de tolérance d’Irlande du Nord
par Richard English............................................. 353
26 Les études de la Shoah
et de l’Antisémitisme en Chine
par Xu Xin............................................................ 359
27 Toucher le point sensible :
une épopée personnelle
par Christian Weber ............................................ 377
28 Quand savoir ne suffit pas :
l’expérience européenne
par Gert Weisskirchen ........................................ 385
29 Réflexions sur Simon Wiesenthal
et le concept de génocide
par Steven Jacobs ................................................ 395
30 L’historiographie de l’antisémitisme
à l’ombre de la Shoah .............................................. 409
par Dina Porat ..................................................... 409
31 Antisémitisme : mutations d’un virus
par le Grand Rabbin Jonathan Sacks............... 431
Présentation des auteurs ......................................... 449
Index................................................................. 455
xi Table des matières
Remerciements
Cet ouvrage avait été initialement conçu comme un recueil
d’essais, un hommage à Simon Wiesenthal. Si ce genre
d’ouvrages est le plus souvent publié en l’honneur de
sommités du monde universitaire, l’idée d’en consacrer un à Simon
nous a semblé particulièrement bienvenue. Bien qu’il n’eût
jamais été investi d’une fonction universitaire, il se présentait
souvent comme un chercheur, et ses sujets d’intérêt allaient
notamment jusqu’à Christophe Colomb (à qui il a consacré un
livre étudiant les racines juives du voyage transocéanique). Eu
égard à l’influence considérable que son travail a exercée sur
des aspects nombreux de la vie moderne, même s’il n’a jamais
eu aucun élève au sens strict du terme, il est évident qu’il fut
un mentor pour beaucoup. Les hommages qui composent ce
recueil sont malheureusement devenus des hommages
posthumes, mais ce fut néanmoins un privilège en même temps
qu’un plaisir de les rassembler, et, aux côtés de Shimon
Samuels et de MM. les Rabbins Marvin Hier et Abraham
Cooper, de relever la mission de Simon Wiesenthal et de lui
donner la forme d’une organisation pour poursuivre son
œuvre ; je leur suis reconnaissant de leur vision et de leurs
encouragements. Martin Rosen et Martin Mendelsohn, les
meilleurs amis et conseillers de Simon, m’ont aidé à entrer
dans son intimité et m’ont donné la possibilité de le connaître
mieux que je ne l’aurais pu faire autrement, de même que ma
vieille amie Racheli Kreisberg Zakarin, la petite-fille de Simon.
Le nom de Simon a accompagné mes fils, Yaron et Ilan, tout
au long de leur éducation ; puisse cet ouvrage entretenir la
flamme vivante de ce souvenir et de ces enseignements, non
seulement pour ceux qui l’ont connu mais aussi pour leur
génération et au-delà. Enfin, je voudrais dire à mon épouse
xiii L’Antisémitisme : La Haine Générique
Elaine, qui a accepté les exigences de ce travail avec son
amour et tout son soutien, et qui partage notre engagement
pour un avenir juif fécond et sûr, et pour un monde plus
tolérant en général, toute ma reconnaissance et mon amour.

Mark Weitzman
Directeur du Groupe d’action contre la haine,
Centre Simon Wiesenthal,
New York
mars 2008

xiv L’Antisémitisme : La Haine Générique
La coopération entre l’Unesco, le Centre
Simon Wiesenthal et Verbe et
LumièreVigilance de 1992 à 2007
UNESCO
L’Organisation des Nations Unies pour l’éduation, la science
et la culture (en anglais, United Nations Educational,
Scientific and Cultural Organization) a été fondée au lendemain de la
Seconde Guerre Mondiale, suivant le principe que « les
guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans
l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de
la paix ». Un des aspects de cette entreprise réside dans la
promotion de la tolérance et du dialogue interconfessionnel.
C’est une agence spécialisée des Nations Unies dont le siège
est à Paris, qui établit des normes internationales et opère
comme un laboratoire d’idées, tout en favorisant les
coopérations internationales entre ses 192 États membres dans les
domaines de l’éducation, des sciences, de la culture et de la
communication.
LE CENTRE SIMON WIESENTHAL
Le Centre Simon Wiesenthal est une organisation juive pour
la défense des droits de l’homme qui compte 440 000
membres à travers le monde. Créé en 1977, ayant son siège à Los
xv L’Antisémitisme : La Haine Générique
Angeles, son travail consiste à tirer les enseignements de la
Shoah pour les appliquer à des situations contemporaines de
maltraitance raciale et de discrimination. Le Centre est une
ONG disposant d’un statut consultatif auprès des Nations
Unies, de l’Unesco, de l’OSCE, du Conseil de l’Europe, de
l’Organisation des États Américains et du Parlatino (le
Parlement Latino-Américain).
VERBE ET LUMIÈRE-VIGILANCE
Verbe et Lumière-Vigilance est une association française,
fondée en 2003 sous les auspices du Centre Simon
Wiesenthal-Europe, pour encourager les recherches sur la Shoah en
France et sur les applications que l’on peut tirer de ces
enseignements.



• 1992 – Premier colloque international sur
« l’Education à la tolérance : le cas de la résurgence de
l’antisémitisme », à Paris.
• 1993 – Participation de l’Unesco à l’inauguration du
Musée de la Tolérance à Los Angeles.
• 1995 – Organisation par l’Unesco, le Centre Simon
Wiesenthal et le Parlement Européen d’un concours
de dissertation sur le sujet : « Seconde Guerre
Mondiale, les enseignements 50 ans après ». Les 30 lauréats
(deux par État membre de l’UE) ont été reçus par le
Directeur général de l’Unesco à Paris.
• 1996 – Un séminaire à Paris sur le thème : « de la
xénophobie à la tolérance : Juifs et musulmans en
Europe et ailleurs ».
• 1998 – Un séminaire à Londres sur le thème :
« l’ouverture des archives : mythes nationaux brisés et
mémoires collectives dissonantes. »
xvi L’Antisémitisme : La Haine Générique
• 1999 – Un colloque à Moscou avec la Commission
nationale russe pour l’Unesco sur le thème : «
construire la tolérance au sein de la société civile :
extrémismes nationaliste et religieux, xénophobie et
antisémitisme ».
• 1999 – Un séminaire à Vienne, pour célébrer les
90 ans de Simon Wiesenthal organisé conjointement
par l’Unesco et l’Institut diplomatique autrichien sur le
thème : « affronter les crimes contre l’humanité : des
droits de l’homme aux responsabilités
internationales ».
• 2000 – Un séminaire en association avec la
Commission nationale allemande pour l’Unesco à l’Université
Libre de Berlin sur « les théories de la conspiration :
genèse, diffusion et déconstruction ».
• 2003 – Un séminaire au bureau de Venise de l’Unesco
sur « le centenaire des Protocoles des Sages de Sion : le
paradigme de la littérature haineuse contemporaine ».
• 2003 – Le deuxième colloque international à Paris sur
« l’éducation pour la tolérance : le cas de la résurgence
de l’antisémitisme », à l’occasion duquel le Directeur
général de l’Unesco Koïchiro Matsuura s’est vu
décerner le Prix Humanitaire du Centre Simon
Wiesenthal pour 2003.
• 2003 – Visite du Directeur général de l’Unesco à Los
eAngeles pour célébrer le 10 anniversaire du Musée de
la Tolérance.
• 2004 – Attribution à Simon Wiesenthal et au Centre
Simon Wiesenthal du Prix Madanjeet Singh pour la
Promotion de la Tolérance et de la Non-Violence
avec mention honorable.
e• 2005 – La commémoration par l’Unesco du « 60
anniversaire de la libération des camps de la mort nazis »
à Paris.
• 2006 – Colloque en Sardaigne sous le parrainage du
Président de la République italienne sur le thème :
« construire la paix par la base ».
xvii L’Antisémitisme : La Haine Générique
• 2007 – accueil à l’Unesco de la troisième délégation
des lauréats du concours littéraire, co-organisé par le
Centre Simon Wiesenthal, Verbe et Lumière et la
Fondation Russe pour l’étude de l’Holocauste. Cette
eannée le thème était « le 70 anniversaire du tribunal
de Nuremberg : la perspective de la Fédération de
Russie ».
• Réunions régulières à Paris du Comité consultatif
pour l’éducation et la tolérance constitué par l’Unesco,
le Centre Simon Wiesenthal et l’Association Verbe et
Lumière.

xviii L’Antisémitisme : La Haine Générique

Introduction
LE RABBIN MARVIN HIER
DOYEN ET FONDATEUR DU CENTRE SIMON WIESENTHAL
eAux derniers jours du III Reich, dans un bunker situé sous la
chancellerie, Adolf Hitler commença à rédiger son testament
et ses dernières volontés. Il y faisait cette effroyable
prédiction : « les siècles passeront, mais des ruines de nos villes et de
nos centres culturels, la haine renaîtra contre ceux qui sont les
responsables ultimes… la juiverie internationale ».
Hitler se trompait : ça n’a pas pris des siècles ; il n’a fallu
que soixante ans pour que l’antisémitisme retrouve un terrain
favorable en Europe et au Moyen-Orient. Des incendies de
synagogues aux profanations de cimetières et aux agressions
de Juifs dans les rues de Paris, d’Anvers ou de Londres,
l’antisémitisme fait maintenant partie de notre quotidien.
Qui aurait cru, par exemple, qu’il ne faudrait que soixante
ans pour que le président d’un État membre de l’ONU ait
l’impudence d’appeler la Shoah un mythe, de nier les horreurs
d’Auschwitz et de Majdanek et même d’encourager son pays à
accueillir une exposition sur le négationnisme ? Mais pire
encore, le président Ahmadinejad a pu faire tout cela sans
encourir aucunes sanctions et il a pu se présenter à la tribune
de l’Assemblée Générale de l’ONU sans crainte de voir son
allocution boycottée.
Les fondamentalistes islamistes qui sont largement à
l’origine des nouvelles attaques antisémites à travers le monde
ont des visées qui vont bien au-delà des Juifs. Leur véritable
xix L’Antisémitisme : La Haine Générique
objectif est la fin de la civilisation occidentale. Ce qui doit
tous nous inquiéter, c’est que pour la première fois dans
l’histoire ces fanatiques disposeront bientôt du potentiel pour
dechaîner un « antisémitisme nucléaire » conduisant à un
Holocauste nucléaire.
Ce qui est encore plus troublant, c’est que ces jihadistes et
kamikazes ont introduit une philosophie encore inconnue aux
ejours noirs du III Reich. À savoir, un culte de la mort,
préférant le monde à venir à la vie sur terre. Assurément, les nazis
furent la quintessence des assassins de tous les temps. Mais
même les plus sadiques des tueurs nazis faisaient tout leur
possible pour épargner leur propre vie. Ainsi, Adolf
Eichmann, qui avait supervisé la Solution Finale de Hitler contre
les Juifs, s’est enfui en Argentine et y a vécu la vie d’un
travailleur ordinaire. L’infâme « Ange de la Mort », le Dr. Mengele, a
vécu dans un appartement miteux au Brésil en essayant
désespérément de prolonger ses jours. Franz Stangl, le
commandant de Treblinka, a vécu au jour le jour en
changeant régulièrement de domicile pour éviter l’ombre du
bourreau.
Mais les terroristes et jihadistes actuels sont impatients de
faire exploser un avion, acte qu’ils conçoivent comme la
garantie d’une place d’honneur à la table de Dieu au paradis.
Imaginez la menace pour le genre humain quand ces gens en
quête de martyre auront accès aux armes chimiques et
biologiques avancées. Que peut-on dire à ceux qui prétendent
appartenir à la foi d’Abraham et qui pourtant profanent le
commandement divin fait à Abraham lorsqu’il crut que c’était
la volonté de Dieu qu’il lui sacrifiât son fils Isaac. Dieu dit :
« Abraham, Abraham, n’élève pas ta main sur le jeune homme
ni ne lui fais aucun mal ».
Les chefs musulmans modérés à travers le monde sont
pleinement conscients du danger que représente le terrorisme
qui se réclame de l’islam. En 2005, lorsque nous avons remis à
Sa Majesté le Roi Abdallah II de Jordanie le Prix de la Paix du
Musée de la Tolérance du Centre Simon Wiesenthal, le Roi a
tenu à préciser que la raison pour laquelle il avait créé un
programme spécial, l’Initiative d’Amman, était de tenter de
xx L’Antisémitisme : La Haine Générique

reprendre l’islam à ceux qui l’avaient volé et qui avaient
abandonné ses principes.
Cela me ramène à Simon Wiesenthal, en qui beaucoup
voient la conscience de la Shoah. Simon avait perdu
quatrevingt-neuf membres de sa famille, dont beaucoup dans les
chambres à gaz d’Hitler. Quand à grand peine il est sorti du
camp de concentration de Mauthausen, il pesait moins de
quarante et un kilos. Il avait beaucoup de sujets de colère,
mais il a refusé de suivre le chemin de la vengeance et des
représailles. Ce qui l’a mu, c’était la noble aspiration de mener
les criminels en justice dans l’espoir que le genre humain
entendrait son enseignement et bâtirait un avenir meilleur.
Simon passa sa vie entière à combattre le fanatisme et à
parler de la tolérance et de la dignité humaine. Puisse son
héritage être un monde qui prenne conscience que rien de
durable n’est bâti sur la haine ; que nul Dieu n’est en rien
glorifié par le sang répandu et que la seule voie vers le monde
d’en-haut est une vie de dignité humaine ici-bas.
xxi L’Antisémitisme : La Haine Générique

Hommages
à Simon Wiesenthal

xxiii Hommage

Hommage
KOÏCHIRO MATSUURA
DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’UNESCO
L’Unesco est fière de rendre hommage à Simon Wiesenthal
que l’on considère à juste titre comme la conscience de la
Shoah. Notre organisation a coopéré activement avec le
centre qui porte son nom depuis 1992, lorsqu’elle a accueilli un
colloque marquant sur l’antisémitisme. Depuis ce premier
projet commun, nos deux institutions ont, en coopération
avec d’autres organismes nationaux et internationaux, tenu un
certain nombre de rencontres sur le rôle de l’éducation et du
dialogue culturel dans le combat contre l’antisémitisme et
d’autres formes d’intolérance.
En 2002, Simon Wiesenthal et le Centre Simon
Wiesenthal se sont vus décerner une mention honorable du Prix
Madanjeet-Singh de l’Unesco pour la Tolérance et la
NonViolence, « pour saluer leur dénonciation des crimes commis
par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale et le travail
qu’ils effectuent dans les domaines de l’éducation à la
tolérance et la non-violence ».

En 2003, l’Unesco a accueilli le deuxième grand colloque
sur l’antisémitisme organisé par le Centre Simon Wiesenthal.
J’ai été heureux de participer à la conférence de presse qui a
précédé l’ouverture de cet événement et de rendre hommage,
en cette occasion, à M. Wiesenthal, qui a voué sa vie à
sauvegarder le souvenir de la Shoah et à lutter contre l’impunité de
ses exécutants. Au nom de la justice et jamais de la vengeance,
xxv L’Antisémitisme : La Haine Générique
il a passé plus de cinquante ans à chasser les criminels de
guerre nazis, s’exprimant publiquement contre les néo-nazis
ou le racisme et perpétuant l’expérience des Juifs comme un
enseignement à tirer pour l’humanité tout entière. Sa
conviction que le droit et la justice sont les pierres angulaires de la
société et les piliers sur lesquels furent établis les tribunaux
internationaux, contribuant à reconstruire les sociétés
déchirées par le génocide, et à inverser le cycle de la violence. Il
voulait que le monde tire l’enseignement de la tragédie de la
Shoah.
Cette terrible époque de notre histoire récente a eu pour
prélude une exacerbation des sentiments nationalistes, une
marée d’intolérance et une imprégnation de la société par le
racisme et l’antisémitisme. Cette tragédie ne fut rendue
possible que par la négation des droits de l’homme et par un
sentiment de supériorité et de peur face aux autres cultures.
Dans des périodes plus récentes, ces mêmes formes
d’intolérance ont mené à des nettoyages ethniques et religieux
en Bosnie, au Kosovo, au Timor Oriental, au Rwanda et en
Afghanistan. C’est une vérité insoutenable que de se rendre
compte que la Shoah, l’Holocauste, ne peuvent qu’être
considérés comme l’événement le plus marquant du siècle qui vient
de s’écouler. Ce n’est pas seulement les historiens, mais tout le
monde et en particulier la jeunesse, qui doit se souvenir du
nombre infini des victimes qu’il a faites – les Juifs, mais
également les Tziganes et d’autres minorités – et de l’idéologie
qui a inspiré sa mise en œuvre.
En octobre 2002, l’Unesco a participé à une session
spéciale du Conseil de l’Europe à Strasbourg, lors de laquelle les
Ministres de l’Éducation de 48 pays ont proclamé une «
Journée de Commémoration de la Shoah et pour la Prévention
des Crimes contre l’Humanité », qui doit se tenir chaque
année dans les écoles de toute l’Europe. C’était pour l’Unesco
un devoir d’ordre éthique que de s’associer à ce moment
historique. Nous avons de même salué la décision prise par
l’Assemblée Générale des Nations Unies en septembre 2005,
de choisir le 27 janvier, jour anniversaire de la libération
d’Auschwitz-Birkenau, comme Journée de Commémoration
xxvi Hommage

de la Shoah, marquée par l’Unesco avec l’État d’Israël pour la
première fois en janvier 2008.
Ce recueil de textes a été conçu dans un esprit analogue.
Mais alors que le sens d’une commémoration est de maintenir
vivant le souvenir de la Shoah dans les esprits, d’honorer les
victimes et d’empêcher la perpétration d’autres génocides,
l’intention de ce livre est de servir de guide aussi bien pour
mieux comprendre les phénomènes de racisme et
l’antisémitisme, que pour concevoir des moyens d’action pour
les prévenir et les contrer. Pour l’Unesco, il est primordial de
veiller à ce que l’enseignement de l’histoire se fasse sans
déformations et que les manuels scolaires soient révisés. En
travaillant aux niveaux nationaux et régionaux, l’Organisation
a aidé ses États membres à réviser les manuels scolaires, à
améliorer les méthodes d’apprentissage et, dans le cadre des
programmes scolaires, à introduire une nouvelle discipline,
l’éducation à la tolérance religieuse, ethnique et culturelle.
L’Unesco a aussi pour mandat de promouvoir la diversité
culturelle et le dialogue entre les communautés, et d’aspirer à
une meilleure connaissance, mutuelle et bienveillante, de la
culture de l’autre. Le Centre Simon Wiesenthal, pour sa part,
ne se contente pas de veiller à ce que le souvenir de la Shoah
soit perpétué, et à chercher à rendre justice à ses victimes, il
joue aussi le rôle d’observatoire et de structure de veille. L’une
de ses missions est d’alerter le monde à la moindre
manifestation d’antisémitisme, et de promouvoir les bonnes pratiques
au niveau international.
Aussi, il est naturel que l’Unesco s’associe au Centre
Simon Wiesenthal pour que ce livre voie le jour, avec aussi le
concours du Ministère français des Affaires Étrangères, le
pays hôte de notre institution. Nous espérons qu’il sera utile
aux individus, aux institutions et aux États dans leur lutte
contre le fléau de l’antisémitisme et de toutes autres formes de
racisme, de xénophobie et d’intolérance, qui ont laissé leur
terrible marque sur des pages bien trop nombreuses de
l’histoire de l’humanité.
xxvii Hommage


En hommage à Simon Wiesenthal
SHIMON PÉRÈS
Des dizaines d’années après la Shoah, Simon Wiesenthal a,
pour employer une image, reposé sa plume et dit : « mon
travail est terminé. » Mais soixante ans seulement après la fin de
la Shoah, le spectre de l’antisémitisme a encore une fois relevé
la tête, et l’Iran menace d’annihiler l’État d’Israël.
L’incroyable est en train de se produire. Simon Wiesenthal
a consacré sa vie à traquer sans relâche les criminels de guerre
nazis pour les faire comparaître devant la justice. Son
intention était d’amorcer un profond processus de guérison qui
permettrait à l’humanité de ranger les jours sombres du
nazisme dans les greniers de l’histoire, les mettre de côté sans
jamais être oubliés. Il a œuvré, avec opiniâtreté et efficacité ;
lentement mais sûrement il a rassemblé chaque petite parcelle
d’information qui pouvait indiquer où se cachaient les nazis
fugitifs, pour qu’ils puissent être poursuivis par leurs juges.
Un travail moins ardu en aurait rebuté bien d’autres, mais pas
Simon. Il a dit plus d’une fois qu’il ne cherchait pas à se
venger, mais à rétablir la justice. Et c’est ce chemin qu’il a suivi
sans compromission, même lorsque le monde se souciait peu
de son combat, car il avait compris que ce combat pour
rétablir le souvenir de ces hommes, femmes et enfants qui avaient
été massacrés parce qu’ils étaient nés juifs, devait être
poursuivi jusqu’à son terme, jusqu’au dernier criminel. Ainsi les
âmes des disparus pourraient enfin reposer, ainsi que les
xxix L’Antisémitisme : La Haine Générique
consciences de toute personne douée de morale sur cette
planète.
La caractéristique de la période qui a précédé le nazisme
fut le silence. La machine maléfique du nazisme s’est avancée
inexorablement, sans jamais avoir été arrêtée, même quand il
en était encore temps. Six millions de Juifs ont été tués par ce
silence. Nous assistons aujourd’hui à une redite effrayante du
passé. Il faut espérer que les nations libres de ce monde
s’éveilleront cette fois à temps, et que justice sera faite, pour
qu’un autre Simon Wiesenthal n’ait pas à ressurgir pour
réparer l’irréparable.
J’espère que Simon Wiesenthal a réellement achevé son
travail, et qu’il peut désormais reposer en paix.
xxx Hommage
Hommage
NICOLAS SARKOZY
Mon hommage est en souvenir de Simon Wiesenthal. Il
témoigne également des liens forts qui unissent le Ministère
de l’Intérieur et le Centre Simon Wiesenthal.
Très honoré et profondément touché par l’estime que vous
m’avez montrée, je vous remercie chaleureusement et souhaite
à cet ouvrage dédié à Simon Wiesenthal, tous les succès.
Cet homme exceptionnel, déterminé à conduire les nazis,
coupables du plus grand crime jamais commis dans l’Histoire,
devant les tribunaux, Simon Wiesenthal a orienté sa vie dans le
sens de la lutte pour la vérité et la justice.
Son nom résonne dans nos mémoires, éveille nos
consciences et incite les nouvelles générations à méditer sur les actes
commis contre l’humanité, afin de pouvoir empêcher qu’ils ne
se reproduisent.
Quelles que soient les fonctions que je serais amené à
occuper, soyez convaincus que je resterais fermement résolu à
poursuivre les actions que j’ai entrepris pour combattre toutes
formes de racisme et d’antisémitisme.
(Ce texte était destiné à la publication de l’édition anglaise
de cet ouvrage, alors que M. Sarkozy était Ministre de
l’Intérieur. Il s’est vu attribuer en 2003 le prix annuel du
Centre Simon Wiesenthal, aux cotés de Koïchiro Matsuura lors de
la conférence internationale sur la résurgence de
l’antisémitisme conjointement organisée par l’Unesco et le
Centre Simon Wiesenthal)
xxxi Hommage
Les souvenirs d’une fille
PAULINKA WIESENTHAL KREISBERG
Je suis née en 1946 à Bindermichl, un camp de Personnes
Déplacées situé en dehors de Linz sur le Danube en
HauteAutriche, non loin du camp de concentration de Mauthausen
dont mon père venait d’être libéré. En 1947, nous nous
sommes installés à Linz où mon père, avec l’aide d’un
groupe de volontaires, avait créé un centre de
documentation.
Ma mère percevait le monde extérieur comme hostile et
antisémite ; elle voulait m’en protéger en me gardant à la
maison autant que possible. Je ne me souviens pas avoir vu
mes parents entretenir de relations sociales avec des non
Juifs.
Quand je suis entrée à l’école élémentaire, j’ai soudain été
exposée à un environnement qui m’apparaissait étranger et
menaçant. Ma mère m’avait emmenée un jour à l’école locale
pour m’y inscrire, et je me souviens jusqu’à ce jour de la
stupéfaction de la directrice quand elle apprit que j’étais
juive. Je l’entends encore dire : « Je n’arrive pas à y croire, je
croyais qu’il n’en restait plus, qu’on les avait tous tués. »
Était-elle antisémite ? Je n’en sais rien. Mais le simple fait
d’aller à l’école me paraissait une épreuve. En un instant, il
fut de notoriété publique que j’étais juive : de petites étoiles
de David ont commencé à apparaître, gravées sur ma table
de bois. On me posait des questions inimaginables. (Est-ce
xxxiii L’Antisémitisme : La Haine Générique
que j’avais une queue ?) On se moquait de moi, on m’isolait
et par conséquent je me sentais mal à l’aise et démunie.
Qui étaient ces parents qui semaient les germes de
l’antisémitisme chez leurs enfants de six ans ? Ça non plus je
ne sais pas. Mais je sais que ma mère m’a conseillé de rester
dans mon coin, de ne pas réagir et de rentrer à la maison
tout de suite après l’école. J’avais le droit de jouer avec les
enfants des voisins, tant que ma mère ou notre gouvernante
étaient dans les parages. J’avais le droit d’inviter des amis à
venir à la maison, mais je n’avais pas le droit de leur rendre
visite.
J’ai été rapidement marginalisée par mes camarades de
classe. Même si je n’arrivais pas à comprendre pourquoi
j’étais différente, et en quoi consistait mon étrangeté, il était
évident que c’était de ma faute, qu’il y avait en moi quelque
chose de bizarre et de malsain. Instinctivement, je savais
que, quoi que je fasse, je n’arriverai pas à me débarrasser de
cette anormalité et que je ne serais donc jamais acceptée
comme l’une d’entre eux.
Au fil des ans, j’ai été de plus en plus exposée aux
stéréotypes à propos des Juifs – la malhonnêteté, l’arrogance, la
cupidité. « Vous », me disaient-ils, par opposition à « eux ».
Je comprenais qu’ils ne voulaient pas forcément dire que
j’étais affectée de tous ces vils traits de caractère, mais que je
faisais partie de ce groupe honni.
Je sentais, par ce goutte-à-goutte empoisonné, leur haine
pénétrer en moi ; j’ai commencé à me demander si ce n’était
pas eux qui étaient dans le vrai ou si cette animosité était
totalement gratuite. Peut-être, pensais-je, avaient-ils raison,
peut-être qu’il y avait quelque chose chez les Juifs qui
justifiait cette attitude de rejet.
J’ai donc essayé d’être gentille, de tendre l’autre joue,
mais cela n’a pas arrangé les choses. Au contraire, ils se sont
dit : « Voyez comme elle est lâche ! Elle n’est même pas
capable de se défendre ». Et quand je me réfugiais en
moimême, ils disaient : « Elle se croit supérieure, comme tous les
Juifs. »
xxxiv Hommage
En grandissant, pendant mon adolescence, je me suis mis
à provoquer mes camarades de classe, ce qui avait l’effet
invariable de déchaîner une agressivité sans retenue : « vous
les Juifs – me disaient-ils – vous n’avez rien à faire ici, partez
en Palestine. »
J’ai fini par abandonner, c’était une bataille que je ne
pouvais gagner. Incapable de défendre mon honneur et celui
de mon peuple, je voulais que les Juifs deviennent invisibles,
et qu’ils ne soient reconnaissables qu’à leur comportement
impeccable, qu’ils soient propres sur eux, bien habillés et
parlant sans même un soupçon d’accent.
Il m’a fallu des années pour me débarrasser de ces
stéréotypes antisémites que j’avais fini par faire miens. J’ai fini
par comprendre que les non Juifs avaient soit un problème
qu’ils ne pouvaient pas résoudre, soit que leur racisme ne
leur posait aucun problème.
Mon père prenait chaque jour le problème de
l’antisémitisme à bras le corps, tel un lion indomptable.
Même s’il était la cible d’attaques incessantes – des lettres
adressées au « porc juif Wiesenthal, Autriche » étaient
acheminées sans encombre par la poste ; il recevait des appels
téléphoniques de menaces tard le soir ou même au milieu de
la nuit ; la maison de mes parents a été attaquée à la bombe
incendiaire en 1982 – cela ne semblait pas le perturber plus
que ça. Il voyait dans ces attaques une incitation à
poursuivre son travail et disait sans cesse que cela ne faisait que
renforcer sa conviction qu’il devait continuer.
Je ne sais pas de quelle manière mon père a vécu,
pendant sa jeunesse, sa judéité, ou encore, comme il disait, « son
statut de citoyen de seconde zone », en Pologne. Il a vécu
l’antisémitisme sous toutes ses formes et jusqu’à son point
culminant : la Shoah. Cela ne l’a pas brisé ; il n’a jamais posé
genou à terre, il n’a jamais tremblé devant ses responsabilités
ni hésité à entreprendre aucune action qu’il croyait
nécessaire pour exposer au grand jour le mal antisémite.
Mon père était persuadé que les Juifs ne devaient jamais
prétendre au monopole de la condition de minorité
persécutée. Sans remettre en cause l’unicité de la Shoah, il a été
xxxv L’Antisémitisme : La Haine Générique
capable de se confronter aux crimes commis contre d’autres
peuples en s’élevant pour leur cause. Au lieu d’isoler les Juifs
dans une tour d’ivoire en tant que victimes de
l’antisémitisme, il le définissait comme une des multiples
formes du racisme. Après avoir défini ce dénominateur
commun, il a soutenu la mise en place d’alliances avec
d’autres peuples pour former une base de combat solide,
prête à aller débusquer le racisme jusque dans ses derniers
retranchements.
xxxvi Hommage
En hommage à Simon Wiesenthal,
un combattant de la mémoire, de la justice
et de la tolérance
MESSAGE DE SIMONE VEIL
Je souhaite saluer le courage et la conscience morale de Simon
Wiesenthal qui, dès 1945, a œuvré inlassablement pour rendre
justice aux victimes de la Shoah. Il a ainsi contribué à ce que
les responsabilités des criminels nazis soient établies et
reconnues et que les acteurs et les complices de la machine
d’extermination mise en place par les nazis ne puissent
échapper à la justice des hommes.
En créant le Centre de documentation juive, chargé non
seulement de traquer les anciens criminels de guerre nazis,
mais aussi d’enquêter sur les activités des groupuscules
néonazis, Simon Wiesenthal a également mené un combat en
première ligne contre la résurgence de l’activisme néo-nazi, le
négationnisme et contre l’antisémitisme.
Son exemple a conduit à la création en 1977 du centre
international qui porte son nom et joue un rôle très important
pour la préservation de la mémoire des victimes de la Shoah,
tout en étant un observateur vigilant des manifestations de
l’antisémitisme dans le monde.
Je tiens à saluer l’action de ce Centre qui, au-delà de la
défense d’une communauté, contribue à une meilleure
connaissance de l’Histoire, à promouvoir la tolérance et le
xxxvii L’Antisémitisme : La Haine Générique
dialogue entre les différentes cultures et religions et à faire
avancer la lutte pour les droits de l’homme.
Pour nous, survivants des camps de la mort, doublement
meurtris par l’anéantissement de nos proches et la volonté
d’effacement des traces du crime par les bourreaux
euxmêmes, l’action de Simon Wiesenthal, commencée dans une
solitude quasi-totale, a symbolisé le combat pour que la
mémoire subsiste et que le crime ne reste pas impuni.
Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à Simon
Wiesenthal, c’est de poursuivre son combat pour la tolérance
et sa lutte contre le racisme et l’antisémitisme.
Créée en 2000, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
a pour vocation de perpétuer la mémoire de la Shoah. La
recherche, la transmission des connaissances, la solidarité envers
les victimes de la Shoah sont ses axes majeurs d’intervention.

xxxviii Hommage

Hommage à Simon Wiesenthal,
la conscience de la Shoah
LE RABBIN ABRAHAM COOPER
Il n’est pas encore possible d’apprécier dans sa pleine mesure
tout ce que Simon Wiesenthal a apporté au peuple juif et au
monde. Ce n’est pas simplement en raison de sa longévité, qui
lui a permis de vivre jusqu’à 96 ans et de survivre ainsi à la
plupart des bouchers nazis qu’il avait traqués avec tant de
détermination toute sa vie.
De nos jours, alors que la commémoration de la Shoah est
un thème si central dans nos sociétés – avec les Jours du
Souvenir de la Shoah, les musées, les films, les sites Internet – il
nous est peut-être impossible de concevoir l’isolement et la
solitude qu’il a connus en suivant la voie qu’il a choisie à sa
libération il y a 60 ans, lorsqu’il sortit des camps, titubant,
jeune fantôme décharné recueilli par les libérateurs américains
de Mauthausen.
Que l’on ne s’y trompe pas, Wiesenthal fut presque seul
dans sa quête de justice pour les six millions de juifs assassinés
au cours de la Solution Finale. Après les procès des Tribunaux
de Guerre de Nuremberg, l’alliance victorieuse a pris l’aspect
de la confrontation acharnée de la Guerre Froide. Pour les
Soviétiques, les Américains et Britanniques, il fallait fouiller
les dossiers des anciens nazis, non pour y rechercher des
preuves des crimes contre l’humanité, mais plutôt afin d’y
xxxix L’Antisémitisme : La Haine Générique
trouver des ressources pour leurs services secrets en vue de
servir leurs visées militaires et stratégiques.
Wiesenthal a dû également faire face à une dure réalité :
l’attitude de beaucoup de dirigeants de communautés juives
après-guerre. Ils n’arrivaient pas à comprendre à quel point il
était important d’« exhumer » les souvenirs pénibles et
d’engager des rapports de force qu’ils pensaient inutiles avec
les responsables politiques à propos du « passé ». Des années
1950 jusque dans les années 1970, des Juifs éminents et
influents exhortaient Simon : « Oubliez votre quête de Don
Quichotte ; il est temps de pardonner et d’oublier !»
C’est l’Autriche qu’il choisit comme quartier général.
Après une brève étape à Linz, il s’installa dans un bureau
quelconque de Vienne – à quelque 100 mètres de l’ancien
siège de la Gestapo en Autriche. Chaque jour, alors qu’il
évoluait au milieu de cette populace très largement apathique, il
était le rappel inévitable, quoique malvenu, de tous les
fantômes du génocide auxquels personne ne voulait faire face.
Vienne fournissait à l’époque son lot de pistes, mais aussi de
plus en plus de menaces par la voix des nazis non repentis,
puis même, après la capture d’Eichmann, de menaces de mort
contre sa famille. Lorsque sa femme, pourtant investie dans le
combat, le pria de partir s’installer en Israël, il y envoya sa
fille, mais il lui fut impossible de fermer le centre de
documentation. Même la bombe des nazis qui réduisit en miettes
son appartement, ne parvint pas à atteindre la résolution de
Simon Wiesenthal.
Mais qu’est-ce qui animait tant Wiesenthal ? Bien sûr, il
ne fait aucun doute qu’à l’instar de nombreux rescapés de la
Shoah, il cherchait à donner un but et un sens au fait
vertigineux qu’il ait survécu au carnage nazi alors que sa mère et
quatre-vingt-huit autres membres de sa famille avaient
disparus. Il ne pouvait tout simplement pas tourner le dos au passé.
Mais dès le début de son épopée, il refusa de se compromettre
avec d’anciens partisans dont la seule idée était d’administrer
aux assassins la balle justicière de la vengeance. Simon
Wiesenthal entendait utiliser pour sa mission les principes de droit
et de justice que les nazis avaient réduits en cendres dans leur
xl Hommage
blitzkrieg à travers toute l’Europe. Finalement, le seul projet
de reconstruction que cet architecte ait entrepris fut de
reposer, pierre par pierre, les fondations juridiques essentielles de
justice et de droits universels, qu’Hitler et ses suivants avaient
voulu effacer de la mémoire de l’humanité. Chaque
arrestation, chaque procès, n’était pas simplement un symbole fort
adressé aux familles des victimes de la terreur nazie. Selon
Wiesenthal lui-même, ces actes se voulaient « un vaccin contre
la haine et un avertissement adressé aux meurtriers de masse
en puissance, qu’ils devraient un jour répondre de leurs
actes ». Cela signifiait que l’engagement de Wiesenthal à traîner
les criminels nazis devant la justice dépassait les victimes
juives et s’étendait aux Tziganes et aux autres minorités
persécutées. Cela l’a amené progressivement, mais
immanquablement, à affronter de nouvelles atteintes aux droits
fondamentaux de l’homme dans le monde contemporain.
Cela l’a conduit à s’investir dans des causes très diverses, telle
que celle des tribus indigènes amérindiennes menacées, ou la
campagne de soutien à Andreï Sakharov dont il fut l’un des
leaders, lors de la confrontation historique et déterminante du
savant contre l’Empire soviétique.
Vers la fin de sa vie, Wiesenthal m’a confié qu’il tirait tout
de même une certaine satisfaction d’avoir vécu suffisamment
longtemps pour voir des chefs d’État ou de gouvernement,
parfois pressés d’agir, quand ils entendaient un génocide
gronder à l’horizon. Mais malheureusement, du Rwanda au
Darfour jusqu’à la Corée du Nord, le palmarès de l’humanité
n’est pas glorieux, car nous avons failli à entendre l’appel de
Simon Wiesenthal, pour que jamais plus cela ne se reproduise.
Wiesenthal était également choqué d’avoir vécu assez
longtemps pour assister à la résurgence de l’antisémitisme violent
en Europe. L’acharnement sans faille de M. Wiesenthal à faire
appliquer la justice à travers l’État de droit, que ni les
criminels génocidaires, ni l’apathie des politiques n’ont pu entamer,
devrait représenter une source d’inspiration pour tous ceux
qui résolument défendent, dans les allées du pouvoir et de la
diplomatie, la cause des droits de l’homme.
xli L’Antisémitisme : La Haine Générique
Le legs de M. Wiesenthal parle d’une voix forte, en ces
temps de confusion morale. Comme victime et comme
témoin du crime le plus atroce de l’humanité, son choix de
préférer la justice à la vengeance, son appel à ce que chacun
puisse bénéficier d’une vie digne, sont autant de coups de
boutoir dans les rhétoriques des dirigeants qui tentent de
promouvoir ou de légitimer ceux qui choisissent le terrorisme
et son culte de la mort.
Et enfin, qu’en est-il des six millions qu’il représente ?
Wiesenthal racontait l’histoire d’un repas de shabbat en
Italie à la fin des années 1940. Ses amis le pressaient de
renouer le fil de sa vie et de se remettre à construire des
maisons comme il avait appris à le faire. Il répondit ceci, en
fixant du regard les bougies vacillantes : « Comme vous tous,
je crois au monde à venir, et je peux sans crainte de me
tromper, affirmer que toi le bijoutier, toi le médecin et toi l’homme
d’affaires allez être riches, et que moi je devrai lutter. Mais
quand nous mourrons et que nous devrons passer devant les
six millions, je serai le seul d’entre nous à pouvoir dire : “je ne
vous ai jamais oubliés”. Dans ce monde-là je serai le plus
riche de vous tous ».
Repose en paix Simon, et que Dieu te bénisse.

xlii Hommage
À la recherche de Simon
HANNAH HEER
Un vieux proverbe nous dit qu’aussi longtemps que l’on garde
dans son cœur le souvenir d’un être qui a disparu, il demeure
toujours vivant parmi nous. Simon Wiesenthal, qu’on a décrit
lors de l’office célébré en sa mémoire le 27 septembre 2005 à
New York comme l’un des hommes juifs les plus importants
edu XX siècle, restera sans aucun doute très longtemps dans
notre souvenir. Mais je crois que ce qui est encore plus
important, c’est que nous, qui l’avons connu et avons partagé sa
passion pour le rétablissement de la justice, continuions à
porter le témoignage de l’œuvre de sa vie le plus honnêtement
possible et à rétablir la vérité sur certains mythes qui
entouraient Simon.
Mon mari et collaborateur, Werner Schmiedel, et moi
avons réalisé et produit un long-métrage documentaire
consacré à Simon Wiesenthal intitulé L’Art de la mémoire, entre 1986
et 1995. Au milieu des années 1980, nous étions préoccupés
par la résurgence des attitudes et des slogans antisémites de
part et d’autre de l’Atlantique. Il nous a fallu déployer des
efforts et une énergie considérables pour convaincre Simon
Wiesenthal de s’impliquer dans notre projet de film et encore
plus de temps et d’acharnement pour trouver son
financement. En tant que réalisateurs-producteurs, nous désirions
qu’il s’engage sur un certain nombre de jours de tournage afin
que nous puissions mener à bien des interviews filmées de
Simon et le suivre dans son action sans être pris par le temps.
xliii L’Antisémitisme : La Haine Générique
Je tiens à préciser que Simon Wiesenthal n’a bénéficié d’aucun
droit de contrôle sur notre projet, et qu’il n’en a même pas
demandé.
Aussitôt que Werner et moi commençâmes à travailler sur
le film, nous fûmes assaillis de manière lancinante par toutes
sortes d’« histoires » cherchant à déformer, à minimiser ou à
dénigrer ce que Simon avait réalisé de façon si retentissante.
Le sujet qui vient tout de suite à l’esprit à ce propos était le
rôle de Simon Wiesenthal dans la localisation d’Adolf
Eichmann, l’officier de la Gestapo qui avait eu la part la plus
déterminante dans la mise en œuvre du sort effroyable réservé
aux Juifs sous le régime nazi. Une brève rencontre au festival
du film israélien de Jérusalem en 1992, où nous avions été
invités à présenter notre précédent film, The Other Eye, résume
parfaitement la situation. À l’évocation du sujet du film que
nous étions en train de tourner, un organisateur israélien du
festival nous coupa sèchement en disant : « C’est nous qui
avons attrapé Eichmann, pas Wiesenthal ! »
Mais jamais Wiesenthal n’a prétendu avoir « attrapé »
Eichmann…
Quand j’étais enfant à Vienne, mes parents étaient de
fervents défenseurs du travail de Simon Wiesenthal. Dans les
années 1960, mon père, l’historien Friedrich Heer, a coopéré
activement avec Simon Wiesenthal pour créer un Institut de
Recherches sur l’Antisémitisme et la Shoah à Vienne, mais les
autorités autrichiennes ne voyaient aucun intérêt à soutenir
une pareille institution.
Bien que Werner et moi ayons toute confiance dans la
façon dont Simon Wiesenthal rendait compte de son
expérience, nous avions aussi le sentiment que notre travail
pour ce film avait besoin de reposer sur des recherches
approfondies. Ainsi, à chaque fois que nous percevions un doute ou
une méfiance à l’égard de quelqu’une des actions de Simon
Wiesenthal, nous élargissions d’autant le champ de notre
recherche afin que chacun des faits remis en question puisse
bénéficier de la garantie d’une double vérification.
Nous avons passé des jours et des jours au Centre de
documentation des victimes juives du régime nazi de Simon
xliv Hommage
Wiesenthal à Vienne, ainsi que dans les locaux de la
Zentralstelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklaerung von
NSVerbrechen à Ludwigsburg en Allemagne, où nous avons
interviewé plusieurs magistrats instructeurs qui travaillaient
encore activement à cette époque. En continuant à nous
familiariser avec des sections entières de la vaste correspondance
conservée dans les archives de Simon Wiesenthal, force nous
a été de constater une fois de plus que ceux qui s’étaient
engagés à mener en justice les criminels nazis après la Seconde
Guerre Mondiale étaient en nombre infime. Nous avions
l’impression que la plupart des Juifs et des non Juifs aspiraient
également à clore ce chapitre particulièrement ignoble de
l’histoire et à échapper à toutes les leçons et responsabilités
que l’on pouvait en apprendre ou en retirer. Et comme s’il ne
suffisait pas que la majorité silencieuse ne fasse aucun effort
pour apporter sa contribution à ce combat pour la justice, que
ce soit financièrement ou par l’action, Simon Wiesenthal se
voyait souvent reprocher de n’être pas assez efficace, de
n’avoir pas retrouvé Mengele ou de n’avoir pas mis tel ou tel
criminel derrière les barreaux. Ce fut pour nous une
consternation et une perte de temps considérables de présenter des
faits à des gens qui refusaient obstinément de reconnaître
cette triste vérité, que Simon Wiesenthal avait dû le plus
souvent travailler dans la solitude, confronté à une résistance (au
sens freudien du terme) à tous les niveaux, non seulement de
la part des gouvernements et des organisations, mais aussi de
la plupart des personnes avec qui il avait été en contact.
Il est peut-être utile de s’arrêter un instant sur le rôle joué
par les média dans la diffusion et la formation de l’image
publique de Simon Wiesenthal. Pendant des dizaines d’années,
de très nombreux articles et titres de journaux, si ce n’est tous,
ont présenté Simon Wiesenthal comme un « chasseur de
nazis », ce qui associait immédiatement son image à celle d’un
héros de films de James Bond. C’est justement cette image
trompeuse d’idole de la culture populaire qui a fait qu’il a été
difficile pour la plupart des gens de comprendre que Simon
était bien loin de tout ça. La légende inventée d’un Simon
« chasseur », puissant et célèbre, a pu permettre à maint
xlv L’Antisémitisme : La Haine Générique
journaliste, des différents média, de consacrer un article à son
action et d’en faire ainsi un personnage renommé et
recherché. De cette manière, ces citoyens qui, de par le monde,
voulaient voir les auteurs des crimes nazis mis derrière les
barreaux ont cherché à tout prix à contacter Wiesenthal et à
lui confier toutes les pistes qu’ils pouvaient avoir sur les
suspects nazis. Peut-être même le symbole de Wiesenthal en
« James Bond juif » a-t-il aidé à distiller la peur chez de
nombreux criminels nazis porteurs de fausses identités, qui ne
voulaient pas que leurs histoires infâmes soient divulguées
afin de ne pas être traduits en justice et par la suite jetés en
prison.
L’image fictive de Simon Wiesenthal comme agent secret
plein de force morale et capable de faire le tour du monde a
donc eu un certain mérite. Mais cette image trompeuse de
puissant super-héros empêchait qu’on se fasse une idée
sérieuse de ses réalisations et faussait toute compréhension de la
façon dont il travaillait. Simon Wiesenthal s’était engagé dans
une recherche de chaque instant, faite d’efforts laborieux et de
souci du détail afin de localiser les criminels nazis pour
ensuite requérir du tribunal compétent leur jugement. Tout aussi
important était son travail infatigable pour localiser d’abord,
et convaincre ensuite les victimes du régime nazi qu’elles
étaient aussi des témoins, et se devaient à ce titre de
comparaître devant les tribunaux.
Aujourd’hui, on pourrait dire de Simon Wiesenthal qu’il
fut un militant de base résolu, un ouvrier stratège, un
détective, qui tirait partie de ses capacités à la fois intellectuelles et
intuitives. L’historien Raul Hilberg l’a décrit comme un «
collecteur d’information et un archiviste » important lorsque
nous l’avons interviewé pour notre documentaire. En outre,
Simon Wiesenthal était investi dans la défense des droits de
l’homme, il s’est engagé pour différents peuples, tels que les
Roms, les Amérindiens et les Bosniaques.
Nous sommes tous marqués par un système de valeurs,
que nous en soyons conscients ou non. Quand vous aviez
l’occasion de parler à Simon Wiesenthal et de lire des parties
de sa correspondance intégrale conservée dans ses archives,
xlvi Hommage
vous vous trouviez en présence d’un penseur très érudit et
très attentif, dépositaire d’un immense système d’analyse des
données, dont les jugements et la vie puisaient à la source des
Dix Commandements tels que les Juifs pieux les lisent dans la
section de la Torah chaque année lors de la fête de Chavouot
(les Semaines). Un jour, il nous raconta que sa grand-mère
était une femme très pratiquante et l’emmenait souvent,
quand il était petit, voir un « Wunderrabbi » (un rabbin
miraculeux) à Czortkow, en Galicie. Je lui demandai alors s’il se
considérait comme un Juif religieux, et Simon répondit par un
« Oui » clair et affirmé. C’est au regard de cet univers éthique
et religieux que Simon croyait dans la responsabilité de
l’individu ; il abhorrait l’idée de « responsabilité collective »; ce
à quoi il aspirait, c’était à réparer le monde, « tikkun ‘olam » en
hébreu.
Pour revenir à l’« Affaire Eichmann », Simon avait écrit, dans
les Mémoires qu’il a publiés, qu’il avait su dès 1954 – soit six ans
avant la capture d’Eichmann – que celui-ci vivait en Argentine
sous le nom de « Klement ». Il avait informé à la fois Nahum
Goldmann, qui était alors président du Congres juif mondial, et
le consul d’Israël à Vienne des pistes qu’il possédait sur
Eichmann, mais personne ne semblait se soucier de donner suite à
cette information en agissant. Quand Werner et moi travaillions
à notre documentaire, nous avons cherché et retrouvé la lettre de
quatre pages adressée par Simon Wiesenthal au Congrès juif
mondial ainsi que la réponse, et nous avons monté des images
des deux lettres dans notre film comme preuves de l’antériorité
de la découverte et de l’action de Wiesenthal. Mais même de nos
jours, le journaliste israélien Tom Segev a paru impressionné
quand il a fini par voir ces lettres lui-même lors des recherches
qu’il a entreprises dans l’ancien bureau de Wiesenthal une
douzaine d’années plus tard, en 2006. Les gens ont peut-être du mal
à croire qu’une personne puisse être aussi dévouée et opiniâtre.
Si Simon Wiesenthal n’avait pas été si tenace dans sa recherche
d’Eichmann, cet homme aurait pu être « déclaré mort » plusieurs
années avant sa fuite en Argentine. La femme d’Eichmann,
Veronika Liebl, avait essayé d’obtenir un certificat de décès pour
Eichmann auprès d’un tribunal autrichien, à Bad Ischl en 1947.
xlvii L’Antisémitisme : La Haine Générique
Simon Wiesenthal a réussi à mettre en évidence que la famille ne
pouvait apporter aucune preuve de la mort d’Eichmann. Si
Adolf Eichmann avait été déclaré mort comme d’autres officiers
nazis de haut rang, personne n’aurait continué à le rechercher et
il aurait ainsi sans doute vécu heureux pour toujours en
Argentine ou ailleurs.
Werner et moi avons tourné dans huit pays pour L’Art de
la mémoire ; le voyage en Ukraine, où Simon Wiesenthal était
né et où il avait vécu de nombreuses années avant la Seconde
Guerre Mondiale, nous l’avons gardé pour la fin de notre
tournage. Nous avons invité Simon à se joindre à nous, mais
nous nous attendions à ce qu’il décline cette invitation, ce qui
fut le cas. Il n’était jamais revenu sur les lieux de sa jeunesse
en Europe de l’Est. Après d’intenses préparatifs, Werner et
moi prîmes le train de Vienne pour Lemberg (aujourd’hui
L’viv ou Lwow) par une chaude soirée d’été. Nous avions
emporté des provisions et de l’eau comme si nous partions
pour une grande expédition. C’était pour nous deux le
premier voyage en Ukraine et nous avions entendu des histoires
terribles de braquages et de violences, surtout dans les trains
et les avions. Le train avançait en montant et descendant
tranquillement les collines verdoyantes de Slovaquie, et les
larges fenêtres offraient à la vue du voyageur des images
touchantes de familles profitant de grillades dans leurs
jardins. Après une bonne nuit de sommeil, nous arrivâmes à
Lemberg vers midi. Notre chauffeur interprète était au
rendez-vous à la gare. Le but de ce voyage était de voir et de
filmer les lieux de l’enfance et de la jeunesse de Simon
Wiesenthal, et peut-être de découvrir un ou deux immeubles
qu’il avait construits quand il était jeune architecte.
Dès notre première heure à Lemberg, en nous rendant à
l’hotel, nous remarquâmes la ressemblance frappante de
l’architecture de la vieille ville de Lemberg avec celle du vieux
Vienne. Mais les gens marchaient différemment à Lemberg :
tout le monde semblait se mouvoir au ralenti et paraissait
scruter quelque espace vide dans le lointain. Notre interprète
nous expliqua que la plupart des gens vivaient encore dans un
xlviii Hommage
état d’hypnose à la suite des années de communisme et de
dictature.
Simon Wiesenthal nous avait donné quelques vagues
adresses et sur un morceau de papier il avait même tracé deux
lignes symbolisant une rue, ou il etait né et avait vécu petit
enfant. Mais les noms de toutes les rues avaient changé
plusieurs fois au cours du siècle passé. Avec l’aide de notre
traducteur, nous pûmes retrouver une rue du nom de
Szmulanschi dans Lemberg, où d’après Simon il avait vécu, jeune
homme, avec sa femme Cyla et sa mère, dans une petite pièce,
avant d’être déporté dans le Ghetto. Nous nous rendîmes à
l’immeuble portant le n˚5 et entrâmes dans la cour intérieure,
où nous vîmes une femme qui suspendait des robes blanches
de mariées sur une corde traversant la cour d’un coin à l’autre.
Nous apprîmes qu’elle était couturière. Son ouvrage aurait
fourni une belle image pour notre documentaire, mais non,
malheureusement, elle n’avait jamais entendu parler de Simon
Wiesenthal, car elle avait emménagé dans cet immeuble bien
plus tard. Après avoir interrogé toutes les personnes que nous
ayons pu trouver dans l’immeuble, quelqu’un nous suggéra
d’essayer aussi dans l’immeuble d’en face, car il était habité
par des gens qui y vivaient depuis bien plus longtemps.
Malheureusement, personne n’ouvrit sa porte.
En revenant un autre jour, nous finîmes par trouver
quelqu’un au deuxième étage qui se souvenait de Simon
Wiesenthal. Il s’appelait Roman et il avait huit ans quand
Simon Wiesenthal vivait là. Il nous dit que Simon
Wiesenthal était toujours « très gentil avec les enfants ». Roman
nous conduisit dans une petite pièce d’environ deux mètres
sur quatre ou Simon avait vécu. À l’époque de notre visite
la pièce avait été transformée en cuisine. En guise de
preuve, Roman sortit quelques revues d’architecture aux
titres allemands, telles que Die Baukunst datant de 1930, qui
avaient appartenu à Simon ; Roman avait gardé ces revues
pour Simon pendant toutes ces années. Il nous demanda de
les rapporter à Simon, en forme de salut, tâche que nous
acceptâmes avec joie ; et à notre retour à Vienne, nous
rendîmes les revues à Simon Wiesenthal. Mais avant cela, en
xlix

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