L'avenir de Dieu

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Les croyants, catholiques en particulier, et les modernes, héritiers des Lumières, vont-ils réussir à sortir des affrontements qui ont marqué, en France, les cent cinquante dernières années ? Quelles révisions profondes de son discours et de son fonctionnement l'Eglise catholique devrait-elle entreprendre pour se préparer aux rendez-vous de l'avenir ? Interpréter les récits archaïques, évoluer à propos de la sexualité, reconnaître la part de vérité du "peuple de Dieu", dépouiller ses pratiques, voilà quelques propositions. Dans la même perspective, quelles rénovations la Modernité doit-elle envisager ?
Publié le : samedi 1 mai 2004
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EAN13 : 9782296358478
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L'avenir de Dieu foi et raison même combat
propositions pour le monde de demain

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Pierre de Givenchy Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Églises? Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne du xxr siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche.
(voir la liste des livres parus dans la collection en fin de livre)

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6340-5 EAN: 9782747563406

François-Xavier Alix

L'avenir de Dieu
foi et raison même combat
propositions pour le monde de demain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Misti, 15 10124 Torino ITALLE

Du même auteur
* Une éthique pour l'information De Gutenberg à Internet (L'Harmattan, 1997) * Insertion et médiation A la recherche du citoyen (L'Harmattan, 2001)

Mesdames et Messieurs! Tout cela est balbutiement. »
«

« Le conceptde Dieu

Hans Jonas

après Auschwi tz »

Point de vue

Une civilisation en quête de nom
« Postmoderne », disaient les doctes autour de l'observateur. Le mot avait acquis droit de cité dans les années 1970. Puis un autre adjectifl' avait rejoint dans le vocabulaire à la mode: « postchrétien ». Post: après. Ces mots avaient valeur de symptôme. Leurs utilisateurs sentaient qu'une époque se terminait, qu'une culture se transformait. Ils ne savaient pas en quoi allait consister la phase nouvelle, bien sûr. C'est toujours la génération suivante qui invente les appellations, le plus souvent sous l'empire d'une nostalgie: « Belle époque », «Années folles », «Trente Glorieuses »... Alors, les « post» se contentaient d'une allusion classant déjà dans le passé ce qu'ils pensaient encore un peu et qu'il s'agissait de quitter ou de faire évoluer. Après quoi venaient-ils donc tous? De quoi parlaient-ils? « Moderne », ce mot renvoyait au durable mouvement qui, affleurant dès le Moyen Age, s'ébranlant à la Renaissance et s'accélérant grâce aux Lumières, avait abouti au XXe siècle à la certitude que la liberté de l' homme primait sur l'ordre des choses et que la vérité sourdait du puits de l'expérience conduite par la raison au lieu de descendre de l'éther de la foi. Cette expérience était enrichie par les progrès des sciences. Ces progrès, en tant de domaines, obligeaient à réécrire le grand récit que l'homme se donnait, depuis toujours, sur le monde et son organisation, sur lui-même et sa destinée. La raison mère du savoir, la liberté couronnée par l'autonomie, tels étaient les piliers de la modernité. Cette modernité avait connu son accomplissement au moment où la France vivait les « Trente Glorieuses », la période qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a vu le pays prospérer pendant que les intellectuels pensaient mener à terme la déconstruction du système DieuHomme. Ces mots à majuscules avaient paru démodés, à ce moment-là, le premier désignant une entité que des auteurs en vue présumaient morte, le second renvoyant à un être réduit à des conditionnements dont il s'agissait de jouer au mieux pour se sentir un peu maître de soi et 9

profiter de la vie rendue plus commode, sous nos latitudes, par mille progrès. Céclipse du Maître et la profusion des moyens les plus divers concouraient à faire croire à la liberté. Au fil des décennies suivantes, dire «postmoderne» avait révélé des attitudes bien différentes. Les uns s'appliquaient ce qualificatif et assumaient l'héritage moderne. Parmi eux, certains allaient de l'avant sur le chemin ouvert, sans trop d'esprit critique. D'autres, tout en restant fidèles au même esprit, se disaient que la modernité n'avait pas tout réglé. Une culture, même nouvelle, ne devait pas rester immobile. Mais tous se donnaient, par ce qualificatif, un brevet de jeunesse et d'agilité d'esprit, voire d'audace. Parmi eux, des souriceaux nés du matin escaladaient les taupinières et s'enivraient des fragrances de fleurs inconnues. Des pachydermes qui avaient résisté à plusieurs hivers défrichaient des sentiers inexplorés. Ils gambadaient allègrement, heureux d'avoir quitté les verts pâturages trop bien enclos, peu soucieux de vérifier si les nouveaux espaces qui s'offraient à eux n'étaient pas les prairies de l'àpeu-près, tant primait l'urgence de paraître neuf. Mais ce mot-valise pouvait se remplir autrement. Des doctes, eux aussi, maudissaient le terme et ceux qui l'assumaient. Forts des certitudes centenaires, ils ne risquaient pas, eux, de succomber aux mirages de la nouvelle lune. De ce côté, de vieux ânes se laissaient guider par leurs ornières, et de jeunes mollusques, car la préhistoire perdure dans les abysses de l'esprit, sécrétaient la carapace de postulats et de règles qui les protégerait des vagues de la vie.

Dire « postchrétien » renvoyait à deux constats. Cun pouvait être dressé chez les doctes fiers de leur postmodernité. Ils étaient désormais capables d'interpréter le monde sans le secours de la religion. Ils réduisaient celle-ci à un phénomène culturel transitoire sur le chemin de l'humanité, une étape révolue des quêtes de l'esprit. De même les responsables de la Cité pouvaient bâtir celle-ci sans se soucier des valeurs religieuses et sans en référer à leurs représentants. Cautre constat concernait la foule des bonnes gens, seulement préoccupés de vivre. Au creux de cette foule, la vérité de l'être humain sourdait à travers les regards, les sourires et les larmes: le goût de la Terre, l'évidence de la fragilité, le souhait d'un bonheur durable pour ceux que l'on aimait. Ils n'avaient pas besoin de grimoires pour cela! S'entendre qualifier de « post» quelque chose leur aurait paru obscur, pédant, inutile en un mot. Pourtant une fraction notable de cette foule se prêtait au diagnostic « postchrétien ». Cette religion, en France sous la forme catholique très principalement, avait façonné les esprits, structuré la vie publique, entraîné une très large majorité dans ses processions et
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ses pèlerinages. Et voilà que ses églises se vidaient, sauf en de rares circonstances. Les prêtres se faisaient peu nombreux. Le mariage religieux reculait, et le divorce augmentait. La morale se distendait, ou bien elle se puisait à d'autres sources. Une médiocre connaissance du contenu théorique et rituel du religieux, la perte de son vocabulaire pouvaient être observées chez les jeunes, dans les médias. Il était de bon ton, dans de larges cercles, de se moquer du croyant et de ricaner sur l'âme. Leffet de masse catholique ne jouait plus. Il jouait d'autant moins que, près de l'incroyance, théorique ou pratique, d'autres convictions, à commencer par l'islam, avaient acquis pignon sur rue. Il y avait vraiment du « postchrétien » dans l'air. Là-dessus, un nouveau millénaire a commencé. Tout artificiels qu'ils soient, de tels repères sur le sablier du temps aident à faire le point. Comment le vaisseau humain va-t-il cingler vers les continents du futur, les cales pleines de ces héritages, chrétien et moderne? Avant d'esquisser une réponse, qui implique la vie autant que la réflexion, il importe de dire de quel point de vue l'observateur propose un cap et des outils de navigation. Transhumance Un texte, c'est un être de mots. Il a sa personnalité. Il dit tout ce qui cherchait à se dire. De toute façon, le lecteur y trouve surtout ce qu'il apporte. Peu importe l'auteur, dont les traits particuliers ne présentent aucun intérêt. Il a tout à perdre à parler de lui au lieu de laisser l' œuvre opérer. Pourtant l' observateur fausse l'observation, déjà en physique fondamentale et tout autant lorsqu'il s'agit de cartographier les chemins de l'âme. Avant le premier trait de crayon, mieux vaut donc avouer, sur un destin ordinaire, deux ou trois composantes qui donneront à tout esprit critique de quoi interpréter les dires. Lobservateur fait partie des gens qui ont vécu les décennies où tant de choses ont changé. Assez âgé pour avoir bien connu l'avant, assez jeune pour durer dans l'après, dans le « post », il s'est trouvé assez adulte au moment fort de l'évolution pour ne faire crédit ni à la satisfaction des uns ni à l'indignation des autres. D'emblée, il a eu l'évidence que ce qui se vivait là, ce qu'il vivait, lui, avec passion parfois, était le franchissement heureux d'un seuil. Jamais plus les hommes ne penseront, ne parleront comme avant. Cet observateur a transhumé, fréquentant divers pâturages selon ses saisons. Il s'est nourri ici et là. Ici: la foi catholique reçue à sa naissance, sa vision d'ensemble et ses appels. Là : la raison, ses Il

observations fondant ses certitudes et légitimant ses hypothèses. Il pense être resté le même, en tous lieux. Voilàce qui apparaît d'emblée, dans un doublet que le lecteur pourra juger contradictoire et qu'il ressent, lui, comme complémentaire. Cette transhumance n'a pas résulté de la seule conjoncture. Le caractère l'y portait. Si l' héritage lui a apporté la foi, la tournure d'esprit l'a incité au doute, à la question tout au moins, et à l'indépendance d'esprit dans tous les cas. Bien avant le concile de Vatican II, à l'époque où les cercles croyants avaient du goût, et des ordres, pour la clôture et même pour la barricade intellectuelle, il a éprouvé le besoin de s'aventurer sur les nombreux sentiers de la contradiction. Il lui a fallu aller lui-même jusqu'au bout des interrogations, ressentant comme une alxlication, une malhonnêteté, la solution de s'en remettre au jugement d'une autorité tutélaire. Tout au long de sa vie, il s'est passionné pour tout ce qui obligeait le croyant à se poser des questions sérieuses: les découvertes de la science, de l'univers à l'intime de l'homme, avec François Jacob, Antoine Danchin, Jean-Pierre Changeux, Ilia Prigogine, la remise en question du sujet par Sigmund Freud puis Claude Levi-Strauss et Michel Foucault, la démystification de la société humaine avec Pierre Bourdieu, l'interprétation rationnelle du fait religieux avec Mircéa Eliade et Carl-Gustav Jung, le soleil triste d'Albert Camus, l'enfer visqueux de Jean-Paul Sartre, les cris vers un ciel fermé ou vide des héros de Franz Kafka, William Faulkner, Virgina Woolf pour ne citer que quelques-uns et sans trop remonter dans l' histoire... Cette transhumance, comme dans les alpages de la montagne, a été faite d'allers et de retours. Car sa pâture d'origine aiguisait, elle aussi, l'appétit de l'esprit. Henri de Lubac, Yves Congar, Hans Urs von Balthasar sont restés ses nourritures classiques tandis que Hans Küng, Maurice Bellet, Edward Schillebeeckx ont confirmé son goût pour les gambades hors pré. Il y a eu aussi le dialogue avec l'invisible de Julien Green, les tourments de Kierkegaard, les fulgurances de Jean Sulivan, les âmes abyssales de François Mauriac, le désir d'un soir parfait de Joseph Malègue, et tant d'autres ici encore. Enfin, fournissant cartes et boussole pour toutes explorations, en tous champs, deux philosophes ont pris figure de guides précieux. Emmanuel Mounier, stimulant de jeunesse, souvent retrouvé. Paul Ricœur, fréquenté assidûment étape après étape, qui lui paraissait être, par son herméneutique et par sa lecture philosophique des multiples domaines de la vie sociale et personnelle, le vrai « postmoderne », ouvrant la nouvelle ère, donnant à réfléchir et offrant des perspectives pour plusieurs générations, quand Sartre, Foucault et les autres avaient conclu la précédente et verrouillé pas mal d'esprits. 12

Telles ont été les lectures. Il y a eu la vie. Presque au bout de son été, un incident a éclairé les effets existentiels de tant de méditations. Un infarctus a conduit l'observateur dans la salle de soins intensifs d'une clinique, pour une longue nuit. La multiplicité des appareils de surveillance, la vigilance pointilleuse du personnel soignant, tout lui indiquait qu'il pouvait se sentir rassuré mais aussi que le mauvais cap n'était pas encore doublé. Le destin semblait hésiter. Jamais il ne s'était senti à une si grande distance de tout. Qu'il suffise de dire ceci, pour le présent propos: plus aucun savoir n'avait d'importance. Restait une évidence, tout à fait claire dans un esprit lucide: il était devant la porte obscure qu'il allait peut-être devoir franchir tout à l' heure. Le regret des êtres chers et des choses de la vie ne s'accompagnait d'aucune crainte, d'aucune angoisse pour lui-même, s'il fallait vraiment entrer dans l'invisible. La confiance du bébé qui guette un sourire sur les lèvres de sa mère, tel était son « état d'âme» à l'approche de ce Dieu qui l'avait toujours inquiété. La confiance du bébé, le sourire de la mère: voilà les mots qui se sont imposés le lendemain quand le goût lui est revenu de verbaliser l'expérience. Ses amis rationalistes auront tôt fait de diagnostiquer dans cette confiance la strate fondamentale du formatage, que n'atteint aucun ravalement. Il y voit, lui, un aboutissement. Une foi héritée, allant de soi durant les premières années, puis assumée par le jeune satisfait d'y trouver le sens de la vie, puis critiquée, rénovée et légitimée par ses diverses expériences et par la rencontre de l'incroyance, cette foi s'est vue désormais confirmée. Cette confirmation, il en a pris acte en toute conscience, en toute clarté, se sentant justifié par les recherches sans échappatoires et par les confrontations du passé. Ces recherches pouvaient, devaient, continuer. Mais il était plus que jamais sûr d'être croyant, de pencher du côté de saint Paul et de ses folies, de Pascal et de son pari. Cette croyance était chrétienne, sans l'ombre d'un doute. Fallait-il encore la dire catholique plutôt que réformée ou orthodoxe, en vue d'un millénaire où de telles distinctions allaient devenir caduques, espérait-il, au bénéfice d'une unité retrouvée des « chrétiens» ? Peu importait, désormais. Au passage, dans cette salle de soins intensifs, Dieu avait perdu sa masculinité. Et ressembler à un enfant, c'était faire confiance à l'amour et non pas être incapable de s'interroger, comme tant de benêts intégristes le prêchaient, au déni de l'observation concrète des toutpetits, si curieux. Menus détails... Plus importante était la sérénité de

cette confiance dans le Dieu « grand pardonneur» après l'expérience
personnelle, profonde, large et durable, de la misère morale etde la
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faiblesse causant du tort aux autres humains, misère et faiblesse communément appelées péché1. Cette confiance colorait même l'esprit de la vie terrestre, paisible attente et non pas pessimisme, crainte et morosité. Cette expérience faite, la posture d'observateur n'empêche pas de rester acteur. Acteur, sur le point essentiel de la vie et de la foi: l'important est de se soucier tout au long du chemin de quiconque est jeté dans le fossé, comme jadis cela fut enseigné. Acteur dans le débat sur la « postmodernité ». Tout modeste scribe doit contribuer à édifier, par son minuscule feuillet, la nouvelle cité de mots qui hébergera désormais l'inquiétude des hommes. Une cité de mots dans laquelle rien ne sera sacrifié de la raison mais où serait accepté le mystère. Mystère et raison Peut-on trouver quelque similitude entre cette transhumance personnelle et la navigation de la communauté humaine? Celle-ci sait, de nos jours, qu'elle doit inventer son avenir, tandis qu'au fil des millénaires de nombreuses générations ont eu le sentiment de recevoir puis de transmettre un héritage immuable. La civilisation occidentale est la première concernée par la prise de conscience postmoderne et postchrétienne. Elle doit mener sur ces thèmes un débat intérieur. Mais celui-ci a pour théâtre le monde entier, qui interagit avec l'Occident, influençant ses idées et sa conduite et en subissant les effets. Mystère. Raison. Ce sont les mots-clés du débat intérieur. La raison a été assumée par les modernes, le mystère par les croyants, majoritairement chrétiens en Occident, jusqu'à ce jour. Croyants et modernes se sont dressés les uns contre les autres. Un bilan de la chrétienté et de la modernité s'impose, afin de poser deux questions d'avenir. Quelles valeurs de l'autre camp chacun doit-il faire siennes pour proposer un discours recevable par tout homme? Une action commune peut-elle ou même doit-elle être envisagée par les deux camps pour que l'esprit prenne le pas sur l'intérêt dans les progrès de la planète vers l'unité? Définir une nouvelle position de l'esprit autrement que par référence à l'étape antérieure n'est pas aisé. Les situations sont très différentes d'un pays, d'une société à l'autre. Cintégrisme persiste, prospère même en divers lieux. Il se fait imbécile chez les chrétiens des
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L'expression de « grand pardonneur » se trouvedansle journal deJulien Green, en

date du 23 décembre 1957. TI indique l'avoir trouvée dans le récit d'enfance de la bergère de la Salette, Mélanie Calvat. 14

Etats-Unis (exemple notoire, non pas unique), dangereux dans plusieurs pays musulmans, criminel même chez les extrémistes. Cela donne crédit à certains modernes qui se figent dans la défense de la raison, perçue comme un acquis encore menacé. Sans perdre de vue ces risques et ces crispations, et dans l'espoir peut-être de contribuer à les réduire, toute une aire culturelle, englobant la société française, peut tout de même aller plus loin. Les adversaires d'hier ont assez évolué pour que l'on ambitionne de les qualifier de partenaires. Les conditions du débat ont suffisamment changé pour cela. Comment aller plus loin? D'un côté, la foi doit réussir à se dire et à se vivre autrement. Les évidences fournies par les sciences rendent impossibles certaines représentations et certaines attitudes. Il est urgent de réécrire la cosmologie et l'anthropologie sous-tendant l'expression traditionnelle de la foi chrétienne et dictant ou inspirant des comportements. La manière de se sentir désormais être humain dans le monde et dans la société a suffisamment évolué pour que l' ecclésiologie qui a donné au Vatican sa figure monarchique soit aussi remise en question. De l'autre côté, la raison doit s'interroger sur ses résultats et sur ses méthodes. Elle n'a plus à se rebeller, chez nous, pour échapper à une domination cléricale ou politique. Elle peut désormais se sentir forte. Assez forte pour continuer de contester à toute autorité, comme à tout intégrisme, un argument qui se parerait de contrainte morale ou physique. Assez forte pour explorer sans crainte d'aliénation les riches marges de son domaine, la forêt de symboles et de signes qui ne conduisent plus à des enchantements factices, produits naguère par l'ignorance, mais aux questions de l'être humain que les équations mathématiques ne résolvent pas. Assez forte, enfin, pour analyser sa propre finitude. Quatre parties, deux conclusions

Tous les débats et les combats du passé ont eu la défense de la vérité pour mobile et pour objectif. C'est par une analyse des mécanismes qui régissent cette vérité que la première partie de notre réflexion va s'ouvrir. Suivra le bilan des forces en présence (modernes et croyants, mais aussi magiciens, ces attardés) . Dans les parties suivantes, le croyant se tournera vers son Eglise très précisémentpour « imaginer» (le mot sera justifié plus loin) un discours et des pratiques rénovés. De nombreux travaux font le constat du recul sociologique de l'Eglise. Ils mentionnent, comme une cause parmi d'autres, le décalage entre sa manière de dire le monde et le
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savoir contemporain. Mais ils proposent rarement des éléments pour une formulation nouvelle qui accroîtrait la crédibilité de l'essentiel du discours ancien, en l'associant aux évidences modernes. Ce qui sera tenté ici. La dynamique chrétienne est celle de l'Espérance, qui reste encombrée de représentations discutables. Ceci va conduire à réécrire certains chapitres du grand récit dans lequel apparaît le Christ. Ce sera la partie cosmologique de la réflexion. Puis, il s'imposera de parler très concrètement de l'Amour, qui est la topique du chrétien. Cette partie fera des propositions relevant de l'anthropologie. Espérance et Amour, ce sont deux des trois vertus fondamentales, « théologales» comme disent les catholiques. La troisième c'est la Foi, qui, en ce texte, garde la figure de son moyen: la Parole. La dernière partie la promettra vivante, sous réserve d'une ecclésiologie retouchée. La conclusion sera double. Elle rassemblera les éléments du nouveau paradigme qui pourrait être celui du christianisme de demain. Elle soulignera les convergences entre ce christianisme et la modernité, ainsi que la possibilité, voire l'urgence, d'une attitude et d'une action communespour donner un esprit à la « mondialisation », à l'unité de la Terre en train de se faire. Le lecteur averti des usages catholiques pourra être surpris au long du chemin par l'ordre dans lequel seront examinées les vertus. La foi d'abord, puis l'espérance, puis la charité, énumèrent les manuels. Ici, l'espérance qui éclaire l' horizon, l'amour qui y conduit domineront le débat. Lobservateur en fait un symbole. Commencer par la construction parolière, ce serait déjà revêtir la carapace de l'idéologie, qui a causé tant de dommages dans l'Eglise. Alors que l'Evangile dit de se tourner vers l'autre sans préalable de pensée, de prendre souci de son besoin et de voir dans son sourire un autre mode du vent coulis qui, sur le mont Horeb, avait indiqué à Elie une présence auguste. Le socle de diamant Un texte qui se donne pour objet principal de suggérer une formulation nouvelle du dire chrétien doit préciser clairement son point d'ancrage. Etre chrétien, c'est croire à quoi? Un Dieu unique, créateur de toutes choses. Un Dieu qui s'est manifesté, bien qu'unique, comme une Trinité, trois personnes: Père, Fils et Saint-Esprit. Autrementdit, un Dieu de relation, un Dieu qui est Amour. Un Fils, Jésus-Christ, incarné, mort et ressuscité, ouvrant les portes de l'Espérance à la foule des humains.
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Tous ceux-ci invités au dialogue affectueux avec l'Invisible, eff1eurésur terre à travers l'amour pour les semblables, puis rencontré face-à-face au delà du temps. Un Livre pour s'efforcer de comprendre et pour être guidé. Une communauté pour partager conviction et action. Tel est le point d'ancrage qui paraît être le minimum commun à s'y retrouve. Un censeur catholique vigilant constatera que des mots sont assez peu explicites, « communauté» par exemple, et que d'autres, tels que « péché», « Rédemption », «Marie» font défaut. C'est qu'on y mettra des nuances. Ce censeur remarquera aussi que figure dans cette formulation un mot que les pères du « Credo» n'ont pas, curieusement, pris en compte: Amour. Omettre quelque chose de ce minimum, ce serait sortir de cette religion-là.

tous les chrétiens. ~essentiel du « Credo»

Ce point d'ancrage, et surtout ce qui est dit de Jésus-Christ, est le lieu du pari pascalien, la matière de la folie paulinienne. Nous l'appellerons le socle de diamant, un socle qui ne s'érode pas, que l'on ne rogne pas. ~ un s' y accroche et il est croyant. ~ autre le délaisse, il est incroyant, ou il croit à autre chose. Ce point d'ancrage est conviction et non démonstration. Ses propositions ne paraissent pas indispensables au positiviste pour expliquer la marche du monde. Des scientifiques pensent établir que tous ses éléments sont projections humaines. Son intelligibilité se plaide pourtant. Et son contenu offre des perspectives exaltantes au cœur épris de ses semblables, à l'esprit amoureux de la Terre, si belle, et fervent des architectures de l'intelligence, parfois magnifiques. Architectures? Voici le lieu du débat: il n'y a pas que le point d'ancrage. La construction qui s' y amarre prend bien de la place et, cela s'est vu, risque d'occulter voire d'écraser son socle. Telle est l'urgence de notre temps: il faut dire autre chose que dans le passé autour de la conviction fondamentale pour tenir, à la fois, cette conviction et les évidences nouvelles, pour montrer aux enfants du siècle que ce point d'ancrage peut être, pour eux aussi, base de pensée, élan pour la vie. Un ferment d'enthousiasme. Les pôles de la sérénité Il s'agit donc de s'aventurer sur le mode critique en ce discours à la fois unique et multiple qui prétend dire la totalité du monde et l'important de la vie. Ce serait facile de faire un résumé conforme à la stricte pensée officielle, garanti par le «nihil obstat» et sanctifié par 17

« l'imprimatur ». Et tout aussi facile de se lancer dans un pamphlet

riche en coups de patte et en approximations. En délaissant ces deux modes, il s'agit de s'essayer au cri de conscience. Une conscience désolée de voir s'estomper dans l'espace public « déchristianisé» et à l'intime des personnes un message qui lui paraît vital. Une conscience impatiente de voir soumises à la critique interne des manières dépassées de dire la foi, manières qui, souvent ne touchent que des contingences mais qui disqualifient, par ricochet, l'essentiel pour un trop grand nombre d'esprits. La pensée doit savoir concilier, en ces matières, toute une série de dipôles. Certains concernent directement le fond: création et rédemption, nature et surnaturel, nature et culture, de même essence et existence, être et devenir, individu et communauté, transcendance et immanence, liberté et conditionnement. D'autres paraissent formels, mais engagent souvent le fond: foi et raison, bien sûr, écriture et tradition aussi, ou encore commandement et appel, dogme et opinion, dogme et pastorale. Aucun de ces termes ne doit être oublié sous peine de verser dans la caricature ou l'inintelligence. Le point d'équilibre retenu au sein de chaque dipôle colore la vue d'ensemble. Ce point d'équilibre varie, de toute évidence, au fil des générations et selon les écoles, et c'est tout notre problème. Un accent mis de travers dans l'un ou l'autre dipôle, et c'est l'une de ces «hérésies» qui tissent la contre-histoire de la chrétienté. Il est tentant d'appliquer à de tels dossiers la volonté d'équilibre que le Concile de Chalcédoine, en 451, a manifestée à propos des deux natures, divine et humaine, de Jésus-Christ: «sans confusion, sans changement, sans division, sans séparationl ». Quels points d'équilibre suggère notre temps? Le propos de l'observateur est d'ouvrir des pistes de réflexion. Une telle initiative particulière n'est qu'une amorce. ~effort commun en retiendra ou non quelque bribe. A ce stade, la sérénité s'impose. Non pas dans la tiédeur d'un centre flou entre les pôles. Au contraire. Il est souhaitable que la proposition se fasse hardie, mais sans oublier que
1 Denzinger, n° 302. « Le» Denzinger, qui a eu longtemps figure de recueil officiel des grands textes de l'Eglise catholique, est traduit en français sous le titre Symboles et définitions de la foi cat/wlique ( Cerf, 1996). L'idée de tenir à la fois toutes les nuances de Chalcédoine sur divers points du débat religieux nous est suggérée par dom Ghislain Lafont qui s'y réfère à plusieurs reprises dans son Histoire théologique de l'Eglise cat/wlique, livre remarquable, donnant une analyse d'une grande fmesse des soubassements philosophiques et anthropologiques de la théologie tout au long des siècles (Cerf, 1994). 18

chacun des pôles enrichit l'autre et que la vérité ne s'approche que par nuances et par touches légères. Mais c'est la souplesse d'une méditation qui sera recherchée, et non pas les aspérités d'une harangue. Chant de grogne, chant d'amour Voilà ce qui peut être dit, pour garder à sa modeste place une réflexion personnelle sur un sujet aussi universel, un point de vue particulier sur des données aussi essentielles. Ce devrait être un cri du cœur, suscité par le goût de la vie. Oui, il faut que ça soit un cri du cœur. Car il y a, enfin, ceci. Au delà de la transhumance, au delà des certitudes confirmées et enrichies, ou réformées, au delà du doute et du pari, son automne a offert à l'observateur cette évidence: il est la Tradition pour ses petits-enfants. Et pour de grands enfants. « Il est », quel toupet! Non, il fait partie de... Il doit verser sa goutte de conviction dans le fleuve millénaire qui va baigner ces jeunes esprits s'embarquant pour l'odyssée du nouveau siècle. Comment tant de catholiques, à commencer par les gens d'appareil, peuvent-ils se cantonner dans la stricte gestion des dires de leurs aïeux (ou de certains d'entre eux, les seuls qui les arrangent) et dans des pratiques magiques, stérilisant leur propre temps, censurant tout ce qui les étonne, contredisant leur propre affirmation selon laquelle l'Esprit souffle où il veut? Le« dépôt de la Foi» disent-ils, fermés comme des banquiers suisses, même après avoir lu la parabole selon laquelle on ne doit pas enterrer le talent reçu! Mille raisons de s'emporter contre ces gens-là, de critiquer, de déplorer, vont se présenter au fil des pages, dont un ressort, il faut l'avouer, est bien la protestation. Protestation devant l'inertie d'une administration qui a codifié le souffle de l'Esprit. Protestation contre l'aveuglement d'idéologues qui ont décrété éternelles leurs impressions momentanées. Protestation désolée devant les générations perdues par ces responsables, qui les ont figées dans le passé dépassé au lieu de leur donner le goût de l'avenir. Pourtant, il ne faudrait pas que la grogne l'emporte sur le chant d'amour et sur l'émerveillement devant la magnifique histoire dont chacun, lorsqu'il observe les immenses charrois de la nature et le fleuve des générations englouties, se reconnaît: « Un point, et moins qu'un point, Rien qu'un fragment de point dans le temps sans mesure, Imperceptible rien. »
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Ce constat de Simonide, cruel, nécessaire, est complété, non pas annulé, par l'espoir que la conviction a inspiré à Anyté de Tégée écrivant une épitaphe:
« C hommequi gît ici, esclavesur la terre,

Est aussi grand que Darius dans le mystère1 ». Entre ces affirmations polaires, la méditation doit se déployer dans une tension jamais tout à fait apaisée, même quand la confiance conforte l'attente, comme dit le psaume, « plus sûrement qu'un veilleur n'attend l' aurore2 ».

1 Le fragment de Simonide, cinq siècles avant J. -C., cité par Plutarque, est traduit par Marguerite Yourcenar dans La couronne et la lyre, p. 147. L'inscription funéraire d'Anyté de Tégée, quatre siècles avant J.-C., promue «Homère des femmes» par Méléagre dans son Florilège (cinquante ans avant J.-C.) se trouve dans le même recueil de Marguerite Yourcenar, p 290. Gallimard 1979. 2 Psaume 129. 20

Première partie

Les chemins de la vérité

Au moment de faire la connaissance d'un jeune abbé, deux catholiques chevronnés s'interrogeaient. Un auditeur, en se référant à la source évangélique, aurait pu s'attendre à la question: «Aime-t-il bien son prochain? » Mais non! Ces messieurs s'inquiétaient: «Est-il doctrinalement sûr? » Telle était l'interrogation prioritaire. Ainsi commencent les mécomptes de l'amour livré aux exigences du discours. D'un bout à l'autre de la Terre, les chrétiens de toute confession disent miser sur l'amour. Mais sa définition et sa recommandation s'inscrivent dans des représentations de Dieu, du monde et de l' homme qui laissent apparaître bien vite des nuances, des différences, des différends. Bientôt les protagonistes se suspectent. Puis ils se déchirent. Ils s'excluent, se rejettent mutuellement dans les ténèbres extérieures. Enfin, pour peu que les facteurs culturels ou politiques et la force des caractères y inclinent, ils s'entre-tuent. En ce début de millénaire, la violence physique entre chrétiens ne persiste qu'en de rares endroits, même quand les oppositions et les suspicions restent farouches entre les membres les plus obstinés des diverses confessions. Les juifs et les musulmans font pire au Proche-Orient, de même que les musulmans envers les chrétiens dans quelques pays, de même que les hindous et les musulmans en Inde. Même quand les facteurs politiques et raciaux ont acquis une importance déterminante dans ces violences et dans ces guerres, la certitude que nourrit chacune de ces religions de détenir la vérité reste un des fondements de la haine. Le constat est scandaleux. Sans commune mesure, certes, avec cette violence sanglante, les méfiances, les inimitiés, les ruptures que provoquent les différends idéologiques entre croyants se prêtent aux mêmes constats: la rigidité de l'esprit étouffe les élans du cœur, la parole, au lieu d'être le moyen de la concertation, devient facteur de division. Lieu de vie de l'homme, elle se fait enclos mortifère. Qu'est-ce qui se passe? Les pages qui suivent gardent en vue l'objet central de ce livre: évaluer le discours catholique. Mais deux préliminaires paraissent 21

nécessaires. D'abord, il importe de se faire une idée des mécanismes qui régissent le jaillissement de toute parole et la construction de tout discours. Puis il sera bon de jeter un coup d'oeil sur deux partenaires essentiels de l'Eglise dans l'évolution des mentalités: d'une part, les survivants de l'ère magique, astrologues, cartomanciens, faiseurs de neuvaines et autres diseurs de bonne aventure; d'autre part les héritiers des Lumières, tenants de la raison et de la liberté.

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Chapitre 1

L'abri du langage

«Le langage est la maison de l' Etre. Dans son abri habite l' homme. » A la première page de sa « Lettre sur l'humanisme1 », Martin Heidegger propose l'image de la maison pour donner son sens profond à la bulle de mots dans laquelle nous vivons. Maison de l'Etre, abri pour l'homme, les deux nuances sont solidaires. Jean l'évangéliste

inviteà la mêmeconjonction: « Au commencementla parole, la parole
avec Dieu [...] Par elle tout est venu [...] La parole a pris chair, parmi nous elle a planté sa tente2. » Comme un mobile de Calder virevoltant sous le soleil, la parole offre des aspects changeants. Sur le premier panneau du mobile, elle apparaît comme le moyen de l'action: c'est un signal renseignant nos congénères (à ce stade nous sommes encore à égalité avec nos cousins les singes), demande, ordre, déclaration d'intention, indication, qui mettent en branle des mécanismes sociaux plus ou moins complexes. Le besoin de vérité Le second panneau s'offre alors au regard: tous ces dires qui permettent l'action sont la condition du vivre-ensemble des humains. Ceux-ci font du recours à une parole commune, appelée coutume, loi, sagesse selon son point d'origine et ses contours formels, le moyen de dépasser les rivalités du désir et les oppositions de la violence, qui constituent la donne naturelle dont nous émeIgeons vaille que vaille, n'en déplaise aux théoriciens nostalgiques d'une nature plastique et harmonieuse.
1 Martin Heidegger, Lettre sur ['humanisme, traduction de Roger Munier, p. 25, Aubier, 1957. 2 Evangile deJean, chapitre 1, versets 1, 3, 14, traduction de Horence Delay, Alain Marchadour, Bayard, 200 1. 23

Cette continuité nous mène au troisième panneau du mobile de la parole: c'est parce qu'elle fait preuve de pérennité dans ses conventions que la parole est « abri ». En ses mots réputés communs et invariants, l'esprit peut se reposer. Il est assuré de ses repères, sûr du lendemain. Le besoin d'une parole constante ne porte pas seulement sur les moyens de l'action et sur les principes de la vie en commun. Il concerne aussi les assises de ces moyens et de ces principes: le sens de l'homme et la vision du monde. Leur pertinence doit être certaine. C'est ici que notre mobile bouge encore et nous fait passer, dans une évolution substantielle, de l'abri de l'homme à la maison de l'Etre. Car c'est le fond des choses qui se cherche et qui se dit dans les mille et une doctrines que se partagent les six milliards d'êtres humains. C'est la quête de la Vérité. Chaque personne a son point de vue. Et toutes celles qui se sentent en accord sur une manière de dire se reconnaissent comme condisciples, coreligionnaires, camarades, confrères et consoeurs (et tous autres mots qui marquent la communauté nécessaire à l'espèce). Ainsi naissent les églises, les partis, les écoles de pensée ou d'action. Pour chacun et pour chaque communauté, ce qui s'est dit au creux de la conscience ou au sein du groupe en matière de sens est si essentiel que sa propagation et surtout sa défense vont susciter des militances susceptibles de conduire aux inimitiés et violences évoquées plus haut. Chacun a besoin de se dire: j'ai la Vérité. Dans le cas des religions, cette Vérité est d'autant plus précieuse qu'elle dit le tout de l'homme, répond à ses manques les plus cruels, nourrit ses espoirs les plus vifs. Elle est d'autant plus impérieuse que sa source, le Tout-Puissant- ToutSachant, ne saurait être mise en doute. Le paradigme, cette atmosphère

Si chaque conscience a besoin de son « abri», sa part de vérité est inégalement affinée. Lun conclura une recherche inquiète par une définition personnelle. L autre se contentera de souscrire avec confiance au système présenté par son groupe. Chez tous, la certitude s'échafaude grâce à des matériaux de provenances diverses, déjà là, déjà dits, à s'approprier, à assumer: interrogations universelles, évidences de civilisation, traits liés au temps et au lieu... Divers mots s'offrent pour dire ces matériaux. Il y a les concepts qui habillent les interrogations universelles et appartiennent à la sphère philosophique: l'être, le temps, le monde, la divinité, la vie, la mort... Chaque cercle de pensée élabore ses réponses à ces interrogations. On peut y discerner un fond invariant, mais ce fond se colore au fil des siècles d'accents très différents qui, sur le moment, paraissent essentiels et irréformables alors que le recul rendra leur contingence évidente.
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Le terme de paradigme est emprunté aux sciences et à la

linguistique. Il désigne la « constellation globale faite de convictions,
de valeurs, d'expériences partagées par les membres d'une société donnéeI ». Ce système global paraît aller de soi dans toutes ses parties. Cadhérent n'en a pas plus conscience que de l'air qu'il respire: c'est
« son ensemble

référentiel », dit Maurice Bellet2, ensemble vis-à-vis

duquel il est «sans distance», c'est «le monde où il est d'avance plongé». Rien ne se critique, tout paraît nécessaire, tout est intangible, et les décisions et choix de la vie sont en quelque sorte dictés par ces évidences. Dictés? A peine, car ce serait y introduire de la conscience alors que souvent l'action est réflexe, tant l'évidence est grande. Pour peu que les aléas du caractère développent chez une personne un sentiment d'insécurité, suggérer une modification de son « ensemble référentiel» lui paraît une menace pour sa vie même car c'est toucher à son « abri» : telle est une des racines de l'intégrisme. « Censemble référentiel », toujours en suivant Maurice Bellet, est aussi une « interprétation englobante ». On passe ici des données réflexes jointoyées par le ciment du paradigme, à une construction délibérée à l'aune de laquelle seront évalués, jugés, toute la réalité des faits, tous les discours des autres hommes. Le besoin d'une vérité fixe, définitive et générale ressenti par chacun est renforcé par la pression du groupe. S'il faut illustrer ce phénomène, on peut dire que les appels de l'Evangile touchaient l'ensemble référentiel, et que ces appels ont été transformés en interprétation englobante par les immenses constructions de Paul, d'Augustin, de Thomas... Lévolution d'un tel système se fait lentement, à mesure que se modifient les multiples causes qui influent sur les mentalités. Les connaissances, les conditions de vie, les urgences du monde changent et conduisent à dire autrement ce qui va aider à vivre, à justifier la vie. Cela se fait tout doucement, au fil des générations et dépend peu de la volonté d'un individu, fût-il responsable. Idéologie et utopie

Faisant corps avec ses évidences personnelles, conforté par le système qu'il partage avec ses semblables, chacun avance, pourvu d'une vérité monolithique et expansionniste. Cette vérité peut prendre deux [onnes: l'idéologie, l'utopie. D'un côté le système fermé, l'ordre existant défendu et étendu, de l'autre le rêve.
I Cette définition, de Thomas S. Kuhn, est donnée par Hans Kling dans son livre Le Christianisme (Seuil 1999). TI distingue, dans I'histoire de la religion chrétienne, six paradigmes successifs. 2 La théorie du/ou, p. 132 (Desclée de Brouwer, 1977). 25

Du côté de l'idéologie, nous assistons à la consécration du paradigme, à la confirmation des références, à l'imposition de l'interprétation englobante. Le dire et l'agir jugés être la seule voie de la qualité humaine et des lendemains qui chantent, sont pris en main par l'A utorité. Elle requiert de tous les pensées et les attitudes correctes, et les leur impose si nécessaire. Dire cela fait d'emblée penser aux redoutables extrêmes que le XXe siècle a connus là où un pouvoir fort a été au rendez-vous d'une masse dépendante et disponible. Les processus sociologiques et psychologiques qui interfèrent dans de telles situations ont été bien démontés par Hannah Arendt1. Les totalitarismes nazi et marxiste en sont les figures accomplies, si l'on ose dire. Mais combien de dictatures plus locales et, relativement, moins dommageables, faudrait-il ajouter sur cette liste rouge et noire? Le phénomène totalitaire n'épuise pas l'emprise idéologique. Nos sociétés plus acceptables, où les gouvernants ont le mérite de se soumettre au jugement des citoyens, sécrètent de l'idéologie par tous les canaux de communication. Leffet de résonance des supports d'information, la prédominance de certains modes d'action, de culture et de détente, les besoins entretenus par les publicitaires, tous ces facteurs concourent à créer une image du citoyen et de la cité hors de laquelle chacun se sentirait déficient ou même coupable. Lidéologie est ambivalente. Ses aspects détestables sont perceptibles les premiers, au point que personne ne se reconnaît « idéologue », c'est toujours le système de l'autre qui encourt cette critique. Pourtant la mise en oeuvre commune de pensées et d'actes cadrée par l'autorité est nécessaire à la société humaine. Et des thèmes s'imposent d'eux-mêmes à l'attention commune. C'est comme cela que nous fonctionnons. Tout le problème est de distinguer, comme y invite Paul Ricœur2, ce qui dans l'idéologie est « en distorsion à l'égard de la réalité », et produit l'ukase sécrété par le système, ce qui est à refuser, et la réponse adaptée aux urgences du réel, la mise en oeuvre de ses possibilités, auxquelles adhérer. Soumettre l'idée à l'épreuve du réel? Noble intention, souvent oubliée par tous les doctrinaires... Lutopie offre à l'examen le même double visage que celui de l'idéologie. La face sombre apparaît, ici aussi, la première: vouloir

bâtirune sociétési parfaite, si lointainequ'on doit la reconnaître « sans
1

voir Les origines du totalitarisme, en particulier le tome 3 de cette oeuvre:

Le

système totalitaire, Seuil, 1972. 2 Paul Ricœur: L'idéologie et l'utopie. En ce qui concerne l'ambivalence de l'idéologie et de l'utopie, leur perception négative, la non-congruence avec la réalité, voir toute la « leçon introductive» p. 17 sq. Seuil, 1997. 26

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