L'ébranlement de l'universalisme occidental

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L'auteur s'attache, dans cet ouvrage, à l'inscription, dans une vision renouvelée du monde, de l'héritage qui est le sien, celui de la tradition chrétienne. Mais, ce faisant, il évoque aussi comment, de la même manière que les religions, les grandes institutions porteuses de valeurs collectives (l'école, les partis et associations se référant aux grandes "familles de pensée"...) sont concernées, dans leur tâche de transmission, par une certaine remise en cause des dogmatismes.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782336278506
Nombre de pages : 122
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et universelles en europe occidentale : présence et force des « croyances modestes »

i dans l’ébranlement des valeurs absolues

chAPitRe PRemieR Relativisation des vérités universelles et affirmation des croyances relatives
dans tous les domaines - économique, géopolitique, culturel... - nous percevons une accélération des transformations de l’humanité, avec la crainte, plus ou moins claire, que la suprématie de notre monde occidental y soit remise en cause. on ne développera pas ici les diverses dimensions scientifique, technique, économique, sociale, écologique, militaire... de cette nouvelle étape de la « cosmopolitisation » : en elles se jouent des transformations considérables, qui méritent des débats spécifiques sur les concurrences, les intérêts et les dangers pour telle ou telle catégorie sociale, telle nation ou groupe de nations, avec les conflits, les stratégies de conquête ou de défense et les essais de régulation qui les structurent. on se limitera aux répercussions de ce brassage sur les « systèmes de valeurs », dont la diversité dans l’humanité nous apparaît mieux à travers la multiplication des relations. certes, les évolutions constatées dans ce champ « culturel » ne sont pas sans lien avec celles des autres facteurs, dans un jeu d’influences réciproques, ou même d’instrumentation de la défense des valeurs au service d’autres intérêts : il importe donc d’y être attentif. mais ce domaine des valeurs a aussi sa spécificité, et c’est d’elle dont il sera d’abord question. Plus modestement, l’angle de vue sera restreint à celui d’où nous percevons cette transformation du monde : l’ébranlement des « valeurs



fondamentales », ressenti dans notre « monde occidental » 1 à travers la prise de conscience de la consistance et de la résistance des autres cultures et croyances. tout le monde ressent plus ou moins, dans nos pays occidentaux, la remise en cause des principes qui paraissaient immuables. en France, on rattache souvent cet ébranlement à mai (et, dans le monde catholique, au concile vatican ii), oubliant parfois que ce mouvement, porté par la jeunesse étudiante, s’est produit un peu partout au cours des mêmes années, à travers le « monde développé » (uSA, Japon, Allemagne fédérale... et même à l’est au cours du « Printemps de Prague »), dans des contextes culturels marqués par des religions ou des courants de pensée différents. Surtout, il faut situer ces événements dans un cadre plus large : de profonds changements techniques, économiques (les « 30 glorieuses », marquées par un très large accès à des modes de consommation nouveaux) et sociaux. ils ont entraîné, pour une grande part de la population, des déracinements par rapport au milieu et à la famille d’origine (nouveaux métiers, urbanisation...) et le renforcement de l’indépendance critique (extension de la scolarisation « secondaire » et « supérieure », des moyens d’information...) des individus, qui trouvaient maintenant la protection des « risques » de la vie (maladie, vieillesse, chômage alors presque inexistant) dans la « Sécurité Sociale » plus que dans les liens familiaux. il faut rappeler également que ces changements ont été vécus comme des « progrès » par une grande partie de ceux qui voyaient leur vie quotidienne « améliorée », et que les remises en cause de certains des principes qui paraissaient jusque là « indiscutables » à une grande majorité de la société furent perçues comme une « libération », d’abord par des minorités contestatrices, puis par des parties de plus en plus grandes de nos sociétés.

1 . dans un contexte différent, les autres cultures sont aussi « ébranlées » par ce mouvement. cf. par exemple : Jackie Assayag La mondialisation vue d’ailleurs. L’inde désorientée (Seuil, 200). cf. encore cette déclaration du vice-ministre chinois de l’environnement au quotidien China Daily «...nous avons cru, de manière erronée, que le développement économique était la solution à tous nos problèmes. la poursuite des gains matériels semble être devenue le seul objectif de la société, et cela a eu pour résultat le déclin de nos standards moraux. Notre culture traditionnelle, qui met l’accent sur l’harmonie entre l’homme et la nature, a été perçue comme une camisole de force limitant la croissance économique » (Le Monde, 23-24 juillet 200).



cette transformation technique, économique et sociétale s’est poursuivie et même amplifiée depuis, mais les contradictions sociales, écologiques et même les limites intrinsèques de la compréhension scientifique 2 sont devenues plus communément perceptibles dans notre monde « développé », ce qui a renforcé les interrogations « de l’intérieur » sur notre modèle de société d’autre part, la maîtrise de l’occident sur le développement du monde a rencontré des résistances croissantes. certes, surtout depuis l’effondrement de l’uRSS, jamais la suprématie militaire américaine n’a été aussi grande : mais déjà mise en échec par la résistance d’un petit « petit pays », le vietnam, et la contestation d’une partie de la jeunesse américaine, avec le slogan « faites l’amour, pas la guerre », elle n’a pu empêcher les nouvelles formes du terrorisme médiatisé jusqu’au cœur des etats-unis, et la riposte massive de ses armées semble s’essouffler. de même, la formidable transformation économique de l’occident s’est poursuivie et a même triomphé de son modèle en partie concurrent 3, après l’échec patent de l’économie soviétique. mais l’entente des pays producteurs de pétrole à partir de 13, et les « chocs pétroliers » qu’ils ont entraînés dans nos économies, ont été les premiers signes largement perçus de nos dépendances réciproques, jusqu’aux répercussions sur nos industries, et maintenant nos services, de la montée rapide de nouvelles puissances économiques : la chine, l’inde, l’Afrique du Sud, le Brésil... découverte douloureuse de l’interdépendance économique, du partage de risques globaux (dégradation de l’environnement, terrorisme...), que nous ne pouvons plus maîtriser seuls, mais aussi, dans ces échanges inévitables, imposition de la consistance et de la résistance d’autres sociétés, d’autres modes de vie, d’autres civilisations du monde. car l’occident à été habité par un rêve d’uniformisation du monde à son image, par la domination des peuples « inférieurs » (on s’est même interrogé sur leur caractère humain ou rationnel),
2 . cf., par exemple, cette interprétation de la théorie de la relativité par ilya Prigogine et isabelle Stengers dans La nouvelle alliance (gallimard, Folio essais, 1, p.2) : « le fait que la relativité se fonde sur une contrainte qui ne vaut que pour des observateurs physiques... qui ne peuvent être qu’en un seul endroit à la fois et non partout simultanément, fait de cette discipline une physique humaine – ce qui ne veut pas dire une physique subjective, produit de nos préférences et de nos convictions, mais une physique soumise aux contraintes intrinsèques qui nous identifient comme appartenant au monde physique que nous décrivons ». 3 . Raymond Aron avait souligné les rapprochements des systèmes capitaliste et communiste dans ses Dix-Huit leçons sur la société industrielle dès 13.



grâce à la supériorité de notre technique et de notre raison : grandes expéditions d’exploration du monde (avec de nouveaux outils pour la navigation, et en recherche de nouvelles voies commerciales...), avec notre « expansion » coloniale et notre « mission civilisatrice »..., puis notre « aide au développement » (économique et technique, selon nos critères...), devant convertir progressivement les pays « sous-développés », « arriérés » du « tiers-monde » (le second étant le monde communiste... maintenant hors-jeu) à notre mode de vie et à notre modèle de société « libre et démocratique ». or, si nombre de ces pays sont entrés dans le même univers technique et scientifique que nous, et dans un dynamisme économique qui nous semble maintenant menaçant, et s’ils ont adopté certains des modes de vie et de pensée liés à la diffusion de ces techniques et de ces nouvelles ressources, leurs « conceptions de la vie », leur civilisation non seulement n’ont pas disparu ou n’ont pas été réduites à un vague folklore pour distraire nos touristes, mais elles semblent faire preuve d’une nouvelle vitalité dans le « concert des nations ». le «réveil de l’islam » est peut-être le plus spectaculaire, parce qu’il a directement contesté la domination de l’occident avec la « révolution iranienne » d’abord, puis avec l’apparition d’un terrorisme visant à faire triompher la charia contre notre civilisation « matérialiste » et « décadente », mais aussi le plus proche par la cohabitation dans nos pays avec des musulmans dont nous pouvons voir la force de la foi et le renouveau des pratiques identitaires (le jeûne du ramadan, le port du voile...), même dans les populations instruites et utilisatrices des techniques les plus modernes, ici et dans le reste du « monde musulman ». mais des constatations semblables pourraient être faites concernant l’hindouisme en inde, le Bouddhisme dans différents pays asiatiques, le culte des ancêtres et les traditions confucéennes en chine... A leur manière, avec des évolutions comme nous en connaissons nous-mêmes, ces traditions sont vivantes, porteuses d’un idéal de vie et d’un type de relations sociales. Ainsi au moment où des difficultés internes nous conduisent à douter de notre modèle de société, et où notre hégémonie est menacée à l’extérieur, nous sommes obligés aussi de prendre au sérieux d’autres manières de vivre (y compris pour négocier de « simples contrats commerciaux »...), en respectant (ou au moins en « tolérant », parfois avec encore un peu de « condescendance »...) des conceptions de la vie humaine et du monde qui se révèlent forces
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d’engagement et de sagesse, alors que nous les pensions « dépassées » par notre modèle de société et nos principes « indiscutables », « incontestables », à vocation universelle. la « cosmopolitisation » qui s’impose à nous, dans ce changement des rapports d’interdépendance, n’est pas seulement de nature « purement » économique, scientifique ou technique : ce sont des manières de consommer, de manger, de s’habiller, de communiquer, de faire de la musique, de croire (la progression de la croyance en la réincarnation chez les jeunes par exemple)..., qui circulent par les « moyens de communication », qui s’implantent chez nous avec ces « étrangers », qui ont parfois le « culot » de garder certaines de leurs coutumes, « contaminant » des « européens de souche » (à commencer par les jeunes)... sans parler des « métissages » physiques et/ou culturels. A travers tout cela, avec crainte, méfiance ou sympathie, nous ne pouvons plus ignorer l’existence et la force d’autres visions de la vie et du monde, d’autres principes d’action et de pensée. les autres manières d’être homme s’imposent à notre regard dans leur « actualité » (alors que nous les tolérions au plus comme des résidus d’un passé en voie de disparition devant notre « modernité »), avec laquelle, même si nous réussissons à nous en protéger ici, il va falloir cohabiter dans le monde : notre manière de vivre, de faire société, de penser... nos valeurs et nos principes, s’ils demeurent (plus ou moins « adaptés ») comme une « particularité », sont ébranlés dans leur prétention à l’absolu, à l’universalité. les différences ne se trouvent pas tant dans le détail des valeurs, dont on découvre aisément qu’un certain nombre sont proches des nôtres. entre la plupart des autres civilisations et celle de notre modernité occidentale, la distinction porte plutôt sur la structure d’ensemble, la référence au fondement. ces civilisations se présentent comme des traditions collectives spirituelles et/ou religieuses, se référant à l’expérience passée, au message d’un homme qui a été plus « sage » que d’autres ou le sujet d’une « révélation », d’une « illumination », à travers une histoire, dans des lieux vénérés ou sacrés. Notre modernité s’est construite sur la distance envers l’emprise d’un pouvoir religieux : par des mouvements de réforme religieuse, par des oppositions politiques... à travers une séparation difficile entre la République et l’église catholique en France, plus pacifique aux etats-unis (avec une référence à dieu dans la déclaration des droits de l’homme), où avec d’autres arrangements assurant
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la suprématie du politique sur des « religions d’état » en Angleterre et dans d’autres pays d’europe... mais le point commun est une fondation sur des « principes » de « libre-pensée » des individus et des décisions collectives reposant sur la volonté des citoyens par voie démocratique. ces principes ne se réfèrent pas à un « fondateur », comme la sagesse chinoise à confucius par exemple. même si des « intellectuels » (Rousseau, voltaire...) ou des hommes politiques et des événements (la Révolution de 1...) ont des rôles reconnus, honorés (dans un Panthéon) célébrés (dans des anniversaires), ils n’en sont pas le fondement : dans notre conscience moderne d’européens, ces principes ne sont que la traduction d’une nature humaine raisonnable, que chaque individu possède également. il peut y avoir des différences de sagesses ou de religions « particulières », mais le fondement commun de la société est non la référence à l’une ou l’autre, mais la tolérance envers toutes : si l’on doit respecter les croyances et leurs références, elles sont « particulières » et aucun personnage (pas plus Jésus, le Pape... que mahomet...) n’est sacré pour la communauté politique. ce qui est « sacré », c’est un principe : la liberté de pensée. l ’affaire des caricatures danoises du « Prophète », quand elles circulent d’une civilisation à l’autre, audelà des exploitations politiques et médiatiques, s’enracine dans cette différence : une société ne perçoit pas que c’est une attaque du « fondement » de l’autre, l’autre ne comprend pas que cette liberté puisse être un principe de société « fondamental ». la différence dans l’issue de ce conflit avec ce qui se serait passé il y a 0 ans (on ne se serait peut-être même pas aperçu qu’il y avait des réactions...), c’est que cela a coûté économiquement cher au danemark, et qu’on a dû chercher à calmer le jeu, même si on jugeait ces réactions ’avancée, amorcée « exagérées », voire « incompréhensibles ». l ici, pourrait être, de notre côté, de mieux « comprendre », dans la ligne de notre tolérance proclamée, comment on peut être aussi « moderne » et aussi « raisonnable » que nous dans une civilisation qui se vit comme fondée sur une « tradition », sur le message religieux d’un homme... en redécouvrant aussi la part de croyance et de tradition particulière derrière notre affirmation de principes rationnels et universels ; et, de l’autre côté, l’espoir que se développent la tolérance envers les autres religions et conceptions de la vie, ainsi que l’interrogation de leur référence fondamentale avec les instru-

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