L'Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique (Tome III)

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Les catholiques d'Afrique estiment que toutes leurs coutumes ne sont pas consonantes avec les invitations de l'Evangile. Cet ouvrage en souligne certaines, difficilement compatibles avec la doctrine évangélique. Mais les manières d'entrer progressivement en mariage, ou de régler les dysfonctionnements de celui-ci, offensent-elles la loi naturelle? L'Occident serait-il en possession de règles matrimoniales établies par lui et imposables à toutes les cultures planétaires?
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296931237
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Plus ou moins marqués et culpabilisés par leur passé colonial et par des modalités de décolonisation pas toujours sérieusement préparées et accompagnées, nos contemporains français se dépensent en des querelles schizophréniques entre afro-pessimistes et afro-centristes. Les premiers dénoncent : Regardez où ils en sont, après tout ce qu’on a fait pour eux, tandis que les autres répliquent : Quand on aura fini de les exploiter et de décider à leur place, ils nous émerveilleront ! Chaque tendance, bien entendu, cite des titres d’ouvrages confortant les thèses en présence, tels L’Afrique va-t-elle mourir ? (Kâ Mana, Karthala, 1993), ou, à l’opposé, L’Afrique au secours de l’Occident (Atelier, 2004). Pour sortir des présentations et procès extrêmes, je me rallie volontiers à l'analyse d'Alphonse Quenum, recteur de l'Université catholique de l'Afrique de l'Ouest. Il est clair en effet que le célèbre devoir de décolonisation, ce poil à gratter de l'après-guerre 1939-1945, que j'ai évoqué dans le premier tome de cette étude, aurait dû, comme tout devoir collectif sérieux, se préparer et s'accompagner, pour les nouvelles autorités indigènes mises en place, du devoir impératif de veiller à la promotion du bien commun. Or, avouons-le : les anciens maîtres ont entretenus des liens souvent malsains ou malhonnêtes avec leurs ex-colonies, en toute connivence avec les hommes forts désormais au pouvoir, en vue d'avantages politico-financiers souvent exorbitants, et cela au détriment d'un sain développement de toute la population. On a enveloppé ces tristes affaires dans tout un arsenal contractuel destiné à donner le change. Le recteur Quenum nous interroge : Quel contenu donner à une légitimité sous perfusion, sinon celui d'intérêts inavoués qui sont loin de la recherche du bien des populations (journal La Croix, La difficile émergence du droit en Afrique, 13.03.08). Il s'inquiète aussi d'un humanitaire tous azimuts, signe d'une générosité indiscutable mais parfois aussi d'une réelle mauvaise conscience. En effet, ces entreprises souvent énormes peuvent servir d'alibi aux uns et aux autres, retardant d'autant l'éradication des exactions les plus criantes et des maux les plus abominables.

Ajoutons aussi que la plus grosse partie des Eglises chrétiennes s'implantèrent et se développèrent en Afrique noire aux époques où se forgèrent les empires coloniaux occidentaux. L'Eglise catholique se présentait alors volontiers sous l'étiquette forgée par les juristes et les canonistes : celle de société parfaite, fonctionnant depuis plusieurs siècles selon une ligne fortement hiérarchique. Son apostolat sur des terres peu ou pas touchées par elle se déployait en fonction des valeurs humaines et spirituelles privilégiées en Occident. Cela explique en partie les failles des travaux des évangélisateurs : nous sommes partis de nous, de chez nous, de notre eurocentrisme chrétien. Et, en fonction de ce point de départ égocentré, nous avons mesuré le sérieux de l’accueil de la Bonne Nouvelle de l’Evangile par les Africains. En s’installant sur les terres africaines, les Eglises chrétiennes, tout naturellement, y ont implanté leurs institutions religieuses, escomptant que toutes les races et cultures africaines s’y épanouiraient. Une telle attitude dominatrice semblait même prometteuse, dans un contexte culturel où la soumission et l'obéissance primaient. Les évangélisateurs se sont ainsi présenté à la manière des puissances colonisatrices, venant avec leurs programmes économiques, sociaux et politiques. Cependant, avec la circulation des personnes et des idées qui accompagnèrent la seconde Guerre mondiale, colons comme évangélisateurs purent mesurer à leur tour le désabusement de tout jardinier devant une greffe mal prise. Ainsi, en économie, on relève de façon tenace des îlots d’opulence, au bénéfice de groupuscules et de nantis plus ou moins mafieux qui, avec la complicité intéressée de riches groupes et Etats occidentaux, bradent les ressources de leur pays, tandis que les foules autour d’eux meurent de faim, de maladies et de déconsidération. Les structures traditionnelles ont disparu ou sont en voie de déliquescence. Devant ces catastrophes anthropologiques, que font les Eglises ? Souvent elles protestent, et parfois fort courageusement, par leurs épiscopats indigènes. Mais par ailleurs ceux-ci continuent à se lancer dans des constructions dispendieuses, cathédrales en tête, et songent prioritairement à multiplier un clergé qui fonctionne selon les habitudes pastorales des Eglises d’Occident. On se demande parfois où sont les combats prophétiques contre des oppressions et des injustices détestables, ces combats qui ont assis la crédibilité des prophètes de la Bible, dont Jésus de Nazareth est le fleuron suprême. Nous le constatons en tous domaines : en Afrique noire, l’Eglise catholique n’a guère manifesté jusqu’ici une ferme volonté d’inculturation. 6

De là, ce caractère d’extériorité et de permanente importation qu’elle revêt. Comment en serait-il autrement, quand on sait que la plupart des décisions majeures et même souvent mineures relèvent d’une autorité sise sur un autre continent et venant d'une autre culture ? Comment peut-on alors parler sérieusement d’Eglises véritablement locales ? Grosse d’environ 800 millions de fidèles répartis diversement sur tous les continents, l’Eglise catholique du début du XXI° siècle aurait intérêt à regarder de plus près le fonctionnement des autres Eglises chrétiennes, qui, toutes ensemble, regroupent presque autant d’adhérents. Il serait instructif de mieux percevoir comment ces Eglises non rattachées à Rome ont mis en oeuvre les larges facultés d’adaptation dont elles bénéficient. Sur la même lancée, on pourrait aussi étudier la manière africaine de vivre l’Islam, avec les variantes qui marquent nécessairement les 350 millions de musulmans de ce continent, où résident environ 157 millions de catholiques (chiffres de 2007). Un grand corps ecclésial catholique qui, en soixante ans, a triplé ses effectifs, avec une poussée plus visible en feuillages qu'en racines. Sur cette dernière question capitale touchant à l'inculturation, on peut s'interroger sur l'efficacité des quarante voyages de Jean Paul II sur les terres africaines. Et si l'on me demandait comment, aujourd'hui, se porte l'Eglise catholique en Afrique, je reprendrais cette réplique, dite chez nous normande, mais de fait ici congolaise : Comment je vais ? -Oh, un peu bien...Une manière pudique de faire allusion à quantité de choses qui grincent et qui auraient besoin d'huile dans les rouages. Chez les chrétiens, on devrait savoir que l’Evangile nous invite à sortir du simplisme des jugements globalisants, déclarant en tout bien ou en tout mal, spécialement lorsqu’il s’agit d’apprécier des comportements humains, individuels ou collectifs. Notre petit parcourt à travers l’Occident nous a révélé combien il serait désastreux que la catholicité de notre Eglise prenne visage d’uniformisation, tels ces tristes modèles soviétique ou consumériste.

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Les progrès de la navigation au long cours permirent, à l’aube des temps modernes, une exploration progressive et systématique des côtes africaines, ainsi que la découverte des immensités américaines. L’espoir de se procurer des richesses économiques abondantes créa rapidement une forte émulation parmi les nations occidentales. Les gouvernants comprirent tous qu’aux marins et soldats, il fallait joindre des colons qui, eux, demeureraient sur place pour tenir les comptoirs commerciaux et aussi pour mettre prioritairement en exploitation les sols et les mines. Avec réalisme, on passa peu à peu de l’espoir d’une mainmise sur des richesses fabuleuses à l’idée plus modeste d’une colonisation qui devait être courageuse pour devenir avantageuse. Toutes les nations européennes affichaient publiquement le même triple dessein : colonisation, commerce, évangélisation. Parmi les colons, si l’on comptait un certain nombre de familles de paysans et d’artisans, l’on dénombrait évidemment beaucoup plus d’hommes célibataires. Ceux-ci, ne trouvant pas sur place de femmes susceptibles de devenir leur épouse, se mettaient aisément en ménage avec une indigène, et les enfants ne manquaient pas d’apporter une certaine assise sociale à ces couples qui ainsi s’installaient dans la durée, sans pourtant passer à l’étape du mariage religieux. Illustrons ces propos par l'exemple historique ci-dessous décrit et qui passionne aujourd’hui les Français.

Délaissé durant un demi-siècle après les voyages de Cartier (1494-1554) et de Roberval (1500-1561), le Québec sortit peu à peu de sa torpeur à partir du moment où Richelieu décida qu’il deviendrait une colonie de peuplement et une Nouvelle France. Le réalisateur de ce grand projet fut Samuel de Champlain (1567-1635). En fait, l’accroissement de la population fut très lent : une centaine de résidents en 1627, environ 2.500 en 1660, dont le tiers

nés sur place. Essentiellement des agriculteurs, marchands, artisans, journaliers, prêtres, religieuses enseignantes et hospitalières. Voici en quels termes Jean Hamelin, dans son Histoire du Québec (ed. Edisem/Privat, 1976, 538 p.), décrit la pénibilité des premiers peuplements. ... Le noyau central de la migration fut constitué de soldats et de jeunes filles seules. Celles-ci, orphelines ou enfants trouvées, résidaient pour la plupart à l’hôpital général de Paris, aux frais du roi. Généralement bien élevées, pourvues de quelque instruction, elles purent venir chercher mari en Nouvelle France, sous la protection des autorités civiles et religieuses. On estime qu’il y en eut environ 775 entre 1665 et 1672. La plus grande majorité s’unit à des résidents dans les trois mois suivant l’arrivée (...). En plus de favoriser l’immigration dans la colonie, l’Etat instaura une politique de mariages précoces, rapides, faciles sinon forcés. Les très jeunes gens pouvaient prendre époux (sic). Les jeunes filles encore célibataires à 20 ans étaient l’exception. Les veuvages ne duraient pas. Presque toutes les filles du roi se mariaient avant l’hiver suivant leur arrivée. L’intendant les dotait de 50 livres pour aider les nouveaux ménages. Talon rédigea une ordonnance menaçant les célibataires masculins de les priver des droits de chasse, de pêche et de traite, s’ils ne choisissaient pas une épouse dans les 15 jours suivant l’arrivée des filles du roi. Il facilita aussi les mariages des Français avec des Indiennes. Ce plan de peuplement était complété par une politique de natalité. L’intendant favorisa les familles nombreuses en donnant une prime aux couples qui avaient 12 enfants (p. 149-150). On atteignit ainsi les 20.000 personnes en 1700, loin cependant derrière les colonies britanniques voisines. En 1763, par le traité de Paris, les Anglais, vainqueurs des Français, reçurent en toute propriété, la colonie et ses 60.000 habitants. La résistance à l’assimilation se fixa essentiellement sur deux points : la langue et la religion, ce double ancrage de la québécitude, selon le terme employé parfois là-bas. La réussite de ce refus culturel parle d’elle-même à travers les chiffres : entre 1760 et 1960, alors qu’en Europe les populations se multipliaient par 5, au Québec la souche française se multipliait par 80, et pratiquement sans apport d’immigration nouvelle. Ce poids du nombre permit de surmonter toutes les tentatives anglophones d’absorption. Le clergé catholique soutenait d’autant plus cette haute fécondité francophone que l’on associait aisément anglophones et protestants. Dès le départ, le clergé s’était efforcé d’organiser la vie chrétienne selon les habitudes françaises, reconduisant tout ce qu’il était raisonnable de transplanter, avec les quelques accommodements liés aux conditions de vie locale. Une vie rythmée chrétiennement par le cycle agricole et liturgique. Un catholicisme construit pour cette nouvelle France, où les Amérindiens 10

ne sont tenus que pour portion négligeable, malgré les efforts des missionnaires s’attaquant aux résistances païennes, en fidélité aux modalités d’évangélisation pratiquées dans les missions régionales françaises des XVI°-XVII° siècles (Bretagne, Avignonnais, Chablais). Selon un cliché tenace qui infesta l’esprit de très nombreux Français métropolitains au moins jusqu’aux années de la révolution tranquille du Québec (1960/70), on s’imaginait qu’un clergé nombreux et fortement organisé tiendrait inébranlablement et d’une main ferme un peuple tout de docilité. L’histoire locale démontre actuellement le contraire. On était certes baptisé mais, au XVIII° siècle par exemple, la fréquentation des églises demeurait souvent médiocre, particulièrement du côté masculin. Des pratiques très règlementées, dont la pertinence humaine et évangélique n’était guère évidente, n’entraînaient que fort peu l’adhésion des esprits critiques et indépendants, nombreux jusque dans les campagnes. Mais on ne pouvait pas toujours afficher son indifférence religieuse, au coeur d’une société basée sur un catholicisme fortement identitaire. Il fallait donc à l’occasion savoir s’arranger et naviguer dans les zones frontières, en estimant que Dieu était plus compréhensif que ses ministres. Par exemple, face à un prêtre refusant de bénir certaines unions matrimoniales, parce que n’entrant pas dans le cadre canonique, on se débrouillait parfois sans lui et, semble-t-il, sans scrupules excessifs. On utilisait ainsi toutes sortes de moyens pour présumément se marier : un couple entre à l’église durant une cérémonie de mariage, se tient à l’arrière et répond à voix basse aux questions posées à l’avant par le prêtre, les partenaires se disant oui l’un à l’autre; quelques témoins accompagnent un couple à l’église et en présence de Jésus dans le tabernacle, les deux amoureux se promettent par serment de vivre mariés indéfiniment; un dimanche, pendant la lecture d’un extrait de l’Evangile, en présence d’une soixantaine de personnes dont les trois quarts peuvent en témoigner, Louis Paquet et Josèphe Lauson se donnent leur consentement mutuel de mariage. Le mode le plus fréquemment utilisé était le mariage à la gaumine. Les futurs mariés se rendaient à la messe en compagnie de leurs témoins et, à l’instant où le célébrant se retournait à la fin pour bénir l’assistance, ils se levaient et déclaraient se prendre pour mari et femme, transformant le geste du prêtre en bénédiction nuptiale; pour d’autres couples, l’échange des consentements s’effectuait au moment de la consécration, en présence d’au moins deux témoins (Lucien Lemieux, Histoire du catholicisme québécois **, tome I, p. 274, ed. Boréal, 1989). On voit bien le problème : comment s’efforcer de concilier des accordailles de coeur et de vie en leur donnant des allures d’un mariage 11

social et religieux, alors que les lois ecclésiastiques font opposition à telle ou telle union ? Mais d'autre part, réduire de telles démarches à des gestes superstitieux ou mensongers relève d’une bien piètre approche socioculturelle. Lorsque la religion, tout comme la médecine, estime que, vis-àvis d’une situation donnée, on ne dispose d'aucun remède établi, comment s’étonner que les plus tenaces aillent chercher ailleurs ou s’inventent des trucs inédits ? Est-ce alors par crainte, paresse ou aveuglement que les responsables institutionnels refusent de s’interroger sur la pertinence et la suffisance de leurs approches, propositions et impositions ? Le sociologue québécois Fernand Dumont s’exprime nettement à ce sujet : dans notre Eglise catholique, dit-il, au cours des temps, on a explicité les enseignements évangéliques; rien là que de normal puisque l’Evangile est un germe et non pas un code monolithique dont on répèterait inlassablement les articles. Néanmoins, explicitation ne va pas sans sédimentation. Les principes, les normes, les règles s’accumulent; par après, on a du mal à distinguer la mémoire vivante et les scories de la routine. Les bureaux, les appareils, ont aussi de la mémoire (Une foi partagée, ed. Bellarmin, 1996, p. 99).

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Lorsque le christianisme a pris son essor, ni les Juifs, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Barbares, ne semblaient douter de la légitimité de l’esclavage. Détonnaient quelques exceptions, comme Sénèque, Epictète ou les stoïciens, qui tenaient l’esclavage pour opposé au droit naturel. Chez les Sémites, y compris dans le peuple descendant d'Abraham, livrer quelqu'un en esclavage ne semblait pas impensable. On connaît l'histoire de Joseph, ce fils de la vieillesse du patriarche Jacob et à ce titre le préféré de ses autres enfants : jalousé, à la merci de ses frères qui avaient pensé le tuer, il fut finalement vendu en esclavage pour vingt pièces d'argent, et les acquéreurs, des caravaniers ismaélites, l'emmenèrent pour la revente en Egypte. (Ge 37). Bien avant la traite pratiquée par l'Occident à la suite des grandes découvertes de terres jusque-là inconnues, de vastes ensembles de populations humaines connaissaient l'esclavage. Ainsi les communautés malgaches, dès le XII° siècle, reposaient sur le travail des esclaves, et elles sont aisément entrées dans le commerce international avec les Hollandais au début du XVII° siècle. En 1896, pour l'ensemble de l'île dont la population est estimée à deux millions et demi d'habitants, le recensement fait par le résident français Laroche avance le chiffre de 800.000 à 900.000 esclaves. (Ignace Rakoto, L'esclavage historique et ses séquelles à Madagascar, bulletin Bémoi, n° 7, déc. 1998, p. 21). Si l'esclave est responsable de ses actes, il n'a accès ni à la propriété terrienne ni à un tombeau funéraire familial, ces deux éléments inséparables de l'identité de l'être malgache à part entière et libre (id). Aboli en 1896, avec l'officielle colonisation par la France, l'esclavage persista économiquement et socialement pour beaucoup : Ils sont restés comme auparavant sans ressources, sans terre, donc sans possibilité de gagner leur vie de manière indépendante, et traînant toujours les marques du passé. (p. 22). Aujourd'hui encore, on rencontre des villages d'anciens esclaves complètement isolés, et dans les villes, des quartiers réservés à des descendants d'esclaves malgaches. Partagée avec l'un ou l'autre clan déprécié, cette véritable mise à mort sociale et collective persiste encore.

Il est évident en effet que les retombées de l'esclavagisme destructurent l'humanité durablement, bien au-delà de la suppression officielle de celui-ci. Ainsi, à partir de 1821, l'accostage des navires en provenance des USA ramenèrent en Afrique les esclaves affranchis volontaires pour ce retour. Malheureusement, ceux-ci instaurèrent sur place des conditions de vie sociale ségrégationnistes, copiées sur celles dont eux-mêmes avaient pâti en Virginie, en Georgie ou au Maryland. Ces quelques dizaines de milliers d'affranchis Américano-Libériens imposèrent ainsi aux 16 tribus locales installées sur ces terres, dites désormais du Libéria, de très fortes restrictions concernant leurs déplacements, ainsi que la liberté de mariage avec les colons affranchis venus d'Amérique. Cette mise au point, planifiée depuis Monrovia, préluda aux mesures racistes instaurées plus tard par les Afrikanders de race blanche siégeant à Prétoria. Au Libéria, les récalcitrants connurent de fortes répressions, allant des punitions les plus diverses jusqu'aux exécutions capitales. Le travail forcé et la vente comme esclave tombèrent donc sur les hommes des tribus rebelles. Après la première Guerre mondiale, la SDN intervint, avec des résultats visibles, ce qui n'empêcha nullement les pratiques incriminées d'inventer des chemins de clandestinité. Quand, en 2001, une loi bien tardive proclama la traite négrière crime contre l’humanité, elle ne ratissait visiblement pas assez large, semblant mettre hors de cause toutes les autres pratiques esclavagistes si largement pratiquées depuis toujours et un peu partout, particulièrement à la suite de guerres victorieuses. Avant que les populations chrétiennes n’organisent des déportations esclavagistes massives d'Africains vers les Amériques et autres colonies, et même après que les chrétiens y mirent fin, les Arabes puisèrent des esclaves noirs en nombre certainement plus élevé. Avec ce commun dénominateur : posséder une force de travail pratiquement gratuite, taillable et corvéable à merci. Bien que ces razzias ne relèvent pas de la notion technique de génocide, qui implique toujours l'élimination d'une population jugée gênante, dangereuse ou parasitaire, elles manifestent cependant, elles aussi, une indiscutable criminalité contre l’humanité. Les nations qui déclarèrent solennellement, au début du XXI° siècle, que l’esclavagisme relevait d’un crime contre l'humanité, ne firent preuve que d’un zèle fort médiocre pour lutter efficacement contre cet ignoble trafic des êtres humains. Car que vaut une déclaration publique si l'on ne met pas en place les moyens de sa réalisation ? Aujourd'hui encore en effet, des milliers d’Africains disparaissent chaque année, au cours de razzias que ni les Etats ni les organismes internationaux ne répriment de façon crédible. Une égale inefficacité se constate sur toute la terre à l'endroit de millions de mises en servitude domestique, agricole et industrielle, ce que le quotidien La Croix 14

appelle Les nouveaux visages de l'esclavage (06.05.08). N'ayant aucune reconnaissance légale ou sociale, ces personnes en situation de clandestinité n'ont pratiquement aucun recours contre les multiples formes d'exploitation, trop rarement dénoncées et sanctionnées. Les lois de l’ancienne Rome ne reconnaissaient pas de personnalité juridique aux esclaves, souvent captifs de guerre, ou individus de races méprisées, ou encore débiteurs insolvables. On les trouvait tout juste bons à exécuter les durs travaux qui répugnaient aux libres citoyens. Traités comme des choses, ménagés dans la mesure où ils rapportaient, achetés, vendus ou anéantis au gré du maître, ces esclaves n’avaient pas le droit de se marier, et leurs enfants appartenaient au propriétaire de la mère, en application d’un vieil adage réglant la reproduction du bétail : les petits accompagnent le ventre (partus sequitur ventrem). lls reviennent donc au maître de la femme esclave.

La religion chrétienne a connu ses premiers développements dans un contexte esclavagiste. A l’époque en effet, une part notable de l’économie tant publique que domestique reposait sur l’intense exploitation de l’outillage productif qu’étaient les esclaves. Le code d’Hammourabi, dixhuit siècles avant notre ère, témoigne que le monde assyro-babylonien pratiquait largement l’esclavage. A la même époque, Joseph, vendu par ses frères à des caravaniers esclavagistes, se retrouva en Egypte, pays dont la prospérité était assurée par le travail forcé imposé sans aucun ménagement à des populations entières dont on se méfiait, tels des animaux rétifs et mal domestiqués (Ex, 1, 8-22). Le peuple hébreu est invité par ses prophètes à se souvenir qu’il fut luimême esclave en Egypte (Dt. 15, 12-18). Au nom de ce passé tragique et douloureux, Israël a introduit une certaine tonalité de pitié dans sa pratique de l’esclavage. Ainsi, celui qui a été contraint de se vendre pour insolvabilité sera libéré au bout de 6 ans, seul, ou avec son épouse s'il était marié (Ex, 21, 2-6). De plus, il convient d’aider cette famille affranchie à s’installer correctement. Pour des prophètes comme Isaïe (58, 6) ou Jérémie (34, 8), briser le joug des esclaves plaît particulièrement au Seigneur. Ce peuple hébreu, groupe humain restreint et bientôt violemment persécuté, n’ambitionne pas de bouleverser l’ordre établi, au moins à court terme. Ni Jésus de Nazareth, ni les premières communautés de ses disciples, ne combattirent directement l’institution esclavagiste. L’évêque Clément d’Alexandrie, à la fin du second siècle, trouve indigne d’un chrétien non pas 15

de posséder des esclaves, mais de faire ostentation d’un trop grand nombre de ceux-ci, en en tirant vanité à l’instar de ses propres parures, bijoux et vaisselles précieuses. Cependant, la prédication évangélique, elle, en conformité avec les promesses messianiques, s’adressait à tous, y compris aux petits et aux méprisés. Les nantis évidemment pouvaient hésiter devant cette catéchèse, inquiets parfois devant l’égalité sociale qui accompagnait la conversion. Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ, déclare solennellement un célèbre passage de la lettre de l’apôtre Paul aux Galates (3, 27-28). L’on connaît à Lyon le récit de la mort de l’esclave Blandine, périssant lors d’une persécution, en 177, en même temps que l’évêque Pothin et quarante six autres fidèles. Cette fraternité dans le baptême d’eau et de sang, comment ne se serait-elle pas aussi traduite par le libre accès au mariage pour tous ces frères et soeurs, qu’ils soient libres ou esclaves ? A Rome, au III° siècle de notre ère, bien des esclaves affranchis avaient alors acquis une condition sociale davantage acceptable. Cette promotion s’accompagnait souvent d’une situation de concubinage, puisque le mariage légal leur demeurait interdit. Une loi de l’empereur Claude décrétait néanmoins qu’une femme libre ayant des relations sexuelles avec un esclave serait punie de servitude. Un ancien esclave devenu pape, Calixte (217-222), dans la logique de Paul affirmant l’égalité de tous devant Dieu, permit à des femmes chrétiennes de qualité, qui ne trouvaient pas à se marier selon leur rang, de considérer comme époux leur compagnon, libre ou esclave. Cependant, la législation civile était telle qu’il fallût faire machine arrière. Dans cet empire romain devenu officiellement chrétien à la suite de l’édit de Milan (313), et puisque l’esclavage semblait indispensable à l’économie d’alors, les autorités de l’Eglise durent se contenter d’adoucir les conditions de vie des esclaves. Ainsi, on supprima la crucifixion, les combats de gladiateurs, et l’on punit les maîtres cruels ou injustes. Sur ce dernier point, on demandait une conduite exemplaire de la part des clercs et des institutions ecclésiastiques, qui, pour faire fructifier leurs biens, possédaient des esclaves. Au coeur de la rude société mérovingienne, la célèbre poitevine sainte Radegonde, fille d’un roi barbare, avait été amenée captive en Gaule par Clotaire I°, et cette pièce de butin fut tirée au sort. Pareillement la saxonne Bathilde, devenue reine en épousant Clovis II, avait été une captive vendue à vil prix. Le processus inverse existait aussi, à titre pénal. Ainsi, pour imposer à un clergé latin souvent récalcitrant un célibat tenu désormais pour 16

obligatoire, le 9° concile de Tolède (655) ne trouva rien de mieux que de confiner pour toujours en esclavage les enfants issus de ces unions illégitimes. Le pape Urbain II, en 1089, autorisa les princes à réduire en esclavage les femmes qui s’entêtaient à demeurer avec des prêtres. Les femmes, bien entendu, non les prêtres. Au X° siècle, alors qu’il était strictement interdit de garder en esclavage des captifs chrétiens, on pouvait cependant puiser abondamment dans le vivier humain situé hors chrétienté. On importait volontiers des Angles et des Slaves, que l’on entreposait par exemple à Verdun, en attendant de les exporter vers l’Espagne. A Coire, dans les Grisons, l’évêque percevait une taxe de passage sur de tels convois. Mais, plus que tout autre, demeura longtemps fort vivace l’esclavage résultant des affrontements entre chrétiens et musulmans. Les prises maritimes et les razzias des barbaresques, sur les pourtours méditerranéens, leur fournissaient des captifs chrétiens. Robert C. Davis, pour la période allant de 1530 à 1780, avance une fourchette allant de 1.000.000 à 1.250.000, comprenant à 90% des hommes. (Cf. Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclave blanc en Méditerranée (1500-1.800), ed. Jacqueline Chambon, 2005). Quel travail de fourmis pour les ordres religieux qui s’efforçaient de racheter ces malheureux ! Ce rachat ou la délivrance à la suite d’un abordage maritime victorieux ne s’accompagnait pas nécessairement de retrouvailles heureuses sur la terre natale, par exemple pour les renégats qui se voyaient livrés à l’Inquisition. Du côté chrétien, le monde ibérique n’hésita pas à se procurer des esclaves noirs soudanais capturés par les musulmans et que l’on rencontrait tant à Séville qu’à Lisbonne. A la fin du XV° siècle, le trafic négrier s’étiola, davantage au nord de l’Europe qu’au sud. A Naples, en 1685, on comptait 2.800 galériens : 300 forçats et 2.500 esclaves maures. A raison de 400 rameurs par galère, cela faisait une escadre de sept galères. Le père du futur saint Alphonse de Ligori était capitaine de galère. Il choisit parmi sa domesticité d’esclaves un jeune musulman nommé Abdallah, voué au service exclusif d’Alphonse. Chose excessivement rare parmi ces captifs musulmans : Abdallah se fit instruire et baptiser. De telles conversions donnaient bonne conscience aux esclavagistes chrétiens, puisque la capture mettait non seulement ces turcs hors d’état de nuire, mais encore les fixaient définitivement en terre catholique, leur offrant ainsi la chance de découvrir la vraie foi. (Cf. Théodule Rey-Mermet, Le Saint du siècle des Lumières, Alphonse de Ligori, Nouvelle Cité, 1987, p.43-45 et 110-111). De son côté, Claude Prudhomme évalue à 2.000 par siècle le nombre de ceux qui servaient sur les galères pontificales, du XVI° à la fin du XVIII° siècle. (L’Eglise catholique et l’esclavage : une si longue attente, in L’Eglise et 17

l’abolition de l’esclavage, ed. Les Cahiers du Centre d’Etudes du Saulchoir, n° 9, Cerf, 1999, p. 9, note) Mais le pire était proche, avec une ampleur extraordinaire et dans des conditions particulièrement abominables, et ceci sur l’initiative des nations chrétiennes qui venaient de découvrir le nouveau monde. Elles avaient grand besoin d’une main d’oeuvre résistante et bon marché : ainsi se mit en place la traite des Noirs (XV°-XIX° siècles). Notons au passage que ces déportations apportèrent avec elles des maladies tropicales inconnues jusqu'alors dans les Amériques, tels le paludisme et la fièvre jaune, qui firent bien des ravages parmi les populations autochtones. Parler de crime contre l’humanité aurait été incompris à l’époque. Très vite, des théologiens s’arrangèrent avec l’Ecriture pour justifier ce qui nous semble aujourd’hui injustifiable. On édifia alors tout un arsenal de distinctions, avec droits et devoirs réciproques, comme si l’aveuglement de départ se trouvait postérieurement gommé par les arguties et les mises en forme civiles et ecclésiales. Le célèbre Code Noir (1685) illustre parfaitement ce propos. La légitimité de l’esclavagisme fut officiellement enseignée en France jusqu’au coeur du XIX° siècle, par exemple à travers le manuel de JeanBaptiste Bouvier, évêque du Mans, qui en était à sa treizième réédition en 1886, et que les professeurs de morale utilisaient dans une soixantaine de grands séminaires, dont celui du Saint-Esprit en charge de la formation du clergé colonial. Question : Le commerce des noirs est-il licite ? –Réponse : Le commerce des noirs, quoique à déplorer, est néanmoins licite, à la rigueur, si trois conditions existent, qui sont entièrement nécessaires, savoir : -1/ qu’ils soient justement privés de leur liberté; -2/ qu’il n’y ait aucune fraude ni aucun dol de la part des marchands; -3/ qu’ils soient humainement traités (3° ed., 1839, t. VI, chap. 2). Il est regrettable que le célèbre Bouvier n’ait pas pris en considération un texte du pape Urbain VIII, daté de 1639, et allant tout à fait à l'opposé : nous interdisons avec force à quiconque d’oser ou d’envisager réduire en servitude les indiens, les vendre, les acheter, les échanger, les donner, les séparer de leurs épouses et de leurs enfants, les dépouiller de ce qu’ils avaient et de leurs biens, les transporter dans d’autres lieux, les priver de leur liberté en quelque manière que ce soit, les retenir en esclavage; comme aussi conseiller, sous un prétexte quelconque, de secourir, de favoriser et d’assister ceux qui font ces choses, ou dire ou enseigner que cela est permis, ou coopérer en quelque manière à ce qui est marqué ci-dessus. (cité par Mgr Ambrogio Spreafico, cf. Actes du colloque L’esclavage, négation de 18

l’humain, tenu à Rome les 6 et 7 novembre 1998, publié dans la revue Mémoire Spiritaine, n° 9, 1999, p. 15). Cette ferme position papale sera reprise par Grégoire XVI, pour asseoir historiquement la position condamnatoire qu’il renouvelle dans ses lettres apostoliques In supremo apostolatus (3 décembre 1839). Celles-ci se veulent un texte fort, certes, mais qui, peut-être, n’a pas le caractère radical qu’on lui a attribué, car s’il condamne la traite, il ne le fait pas nécessairement pour l’esclavage luimême (Claude Prudhomme, l. c. p.14). Bruno Chenu me semble exprimer une appréciation nuancée, quand il écrit : Le christianisme n’a jamais éprouvé de terribles problèmes de conscience à l’égard de l’esclavage. Il s’en est accommodé, mieux, il l’a justifié. Certes, la tradition chrétienne a toujours affirmé l’humanité fondamentale des esclaves. Mais à cette humanité se greffait toujours quelque culpabilité collective qui justifiait, aux yeux du théologien, la situation de servitude. Les esclaves étaient des hommes, mais des hommes corrompus. Et puis, est-ce que l’esclavage premier n’était pas celui du péché ? Personne n’y échappait. En même temps, tout homme, quelle que soit sa condition terrestre, pouvait expérimenter une vraie liberté dans sa relation au seul Seigneur. L’esclave en ce monde pouvait donc toujours être libre spirituellement, de cette liberté qui seule comptait. On comprend mieux qu’avec une telle théologie, le christianisme ait traité les serfs ni mieux ni plus mal que les autres traditions religieuses. Pendant les seize premiers siècles de son existence, il n’a produit aucun courant majeur de protestation en la matière. (Dieu est noir, Bayard, 1977, p. 95-96). Pour se donner bonne conscience, les partisans chrétiens de l’esclavagisme des populations noires s’efforcèrent d’accréditer la fable biblico-théologique, soutenant que la malédiction pesant sur Cham, le fils irrespectueux de Noé, (Gn chap. 9) s’était étendue sur toute la race noire, qui était ainsi devenue inférieure aux autres populations humaines. L’acceptation de la condition servile offrait donc aux esclaves noirs la possibilité d’expier leur malédiction collective tout en garantissant le salut de leur âme. A défaut d’un courant protestataire majeur contre l’esclavagisme, l’un ou l’autre baptisé mena une vie exemplaire pour contrer une telle abomination. Ce même Bruno Chenu, dans Le grand livre des Negro Spirituals, (Bayard, 2000, introduction), cite Pierre Claver, jésuite espagnol, qui a vécu de 1585 à 1654, a été envoyé à Carthagène, en Nouvelle-Grenade (la Colombie actuelle) en 1610. Ordonné prêtre en 1616, il se donne comme devise au moment de sa profession solennelle : ‘Pierre Claver, à jamais l’esclave des 19

Ethiopiens’ (le terme Ethiopien désignait à cette époque tout Africain). Carthagène était alors le grand port d’entrée des esclaves pour l’Amérique espagnole. Au début du XVII° siècle, ce port recevait au moins trois mille esclaves par an, débarqués d’une vingtaine de bateaux, à destination des mines et des plantations. A l’arrivée de chaque cargaison, Pierre Claver se faufilait à travers la foule des colons et réussissait à accéder au négrier pour accueillir les captifs, leur apporter le réconfort de sa présence et leur dispenser les premiers soins. Il lui arrivait de transporter les malades sur ses propres épaules. Il baptisait ceux qui ne l’avaient pas été au départ de la traite et les instruisait dans la foi chrétienne à l’aide d’images et de dessins. On parle de cent mille esclaves secourus et évangélisés. Il n’empêche : De toutes les aberrations historiques de vaste envergure et de longue durée, la Traite des Noirs est celle qui offense le plus rudement nos convictions sur les droits de l’homme, constate le cardinal Roger Etchegaray (au cours du colloque déjà cité, L’esclavage, négation de l’humain, au centre Saint-Louis des Français, à Rome, en novembre 1998). Et il ajoute cette douloureuse interrogation : Pourquoi et comment l’Eglise, qui pérégrine dans la caravane des hommes sur des pistes longues et sinueuses, n’a pas toujours été à l’avant-garde de la lutte contre l’esclavage, soucieuse de son humanisation plus que de son abolition ? Toute révérence gardée envers ces paroles de Monsieur le Cardinal, on peut s'étonner de ce que ce peu d'empressement des catholiques en vue de l'abolition de l'esclavage ait pu être accompagné d'une réelle humanisation à l'intérieur même de ce misérable état de vie, qualifié justement dans le colloque ci-dessus mentionné comme étant purement et simplement une négation de l'humain. Attentifs avant tout à leur prospérité, les Etats chrétiens d’Europe n’ont guère hésité à multiplier leurs infâmes alliances avec les négriers tant européens qu’africains. Ils pouvaient même mettre leur conscience à l’abri derrière de hauts responsables de l’Eglise ou de célèbres théologiens, étalant toute une argumentation justifiant l’esclavagisme, à l'instar des étranges raisonnements autorisant leur Eglise à user de la torture. Non sans raison, les apologistes de l’Eglise nous rappellent le contexte culturel de ces époques révolues. Ils nous invitent aussi à ne pas transposer nos appréciations contemporaines sur le passé et sur la manière dont nos ancêtres chrétiens entendaient l’Evangile. Certes... Mais les appels évangéliques existaient hier comme aujourd’hui, même si nos oreilles demeurent parfois longtemps bouchées vis-à-vis de telle ou telle incitation évangélique. C’est pourquoi certaines repentances, telle celle du cardinal Etchegaray, se trouvent être les bienvenues, même si elles sont terriblement 20

tardives ou incomplètes. Normalement, ce terme vieilli de repentance exprime le regret que l’on éprouve face à une mauvaise action ou à une omission coupable dont on est personnellement ou collectivement responsable…ce qui n’est pas le cas ici, des siècles après ces abominables événements. Ces repentances ne réparent aucunement les crimes du passé causés contre autrui. Tout au plus, nous invitent-elles à ne pas tomber aujourd’hui dans des attitudes aussi désastreuses en d’autres secteurs de notre activité humaine, nous provoquant à une meilleure attention au contenu de l’Evangile. Heureusement, dans le passé, certains catholiques se montrèrent des opposants farouches à tout esclavagisme, y compris dans un contexte où la chose semblait naturelle. Parmi eux, relevons le capucin jurassien Epiphane de Moirans (1644-1689), débarqué aux Antilles en 1678. Il fut persécuté non seulement par les propriétaires d’esclaves, mais aussi par ses frères en religion, parce qu’il dénonçait avec véhémence l’esclavagisme, qu’il estimait absolument illégitime. Il menaçait même les possesseurs d’esclaves de damnation éternelle, après leur avoir refusé l’absolution. En bonne logique évangélique, disait-il, les colons qui étaient arrivés nus aux Indes occidentales devraient s’en retourner chez eux tout autant dépouillés, après avoir restitué aux esclaves le juste prix pour leurs travaux. Il vaut mieux entrer nu au royaume des cieux que descendre riche en enfer, ajoutait-il. Les esclaves ont le droit et le devoir de fuir les entreprises qui les exploitent, et même de chasser les maîtres injustes.(La liberté des esclaves, ou Défense juridique de la liberté naturelle des esclaves, Fort-de-France, Société d’histoire de la Martinique, I995, Mémoires de la Société d’histoire de la Martinique, n° 6). Beaucoup plus célèbre en France, l’Abbé Henri Grégoire, très engagé politiquement et religieusement dans les combats révolutionnaires, milita avec force en vue de l’abolition de toutes les discriminations et inégalités (Cf. Bernard Plongeron, L’Abbé Grégoire (1750-1831), ou l’Arche de la fraternité, Letouzey et Ané, 1989). Ainsi fit-il preuve d’une détermination extrême contre l’esclavagisme, prenant en milieu francophone le relais des philosophes et des évangélistes anglophones. Et cet élu du peuple fit voter par la Convention la suppression des subventions octroyées jusqu’alors aux armateurs négriers, puis, le 4 février 1794, l’abolition de l’esclavage. Cette première décision prophétique fut abolie par Bonaparte qui, sous la pression des lobbies sucriers, rétablit l’esclavage et la traite. Après son éloignement partiel de la vie politique et du monde ecclésiastique, l’abbé Grégoire continua à militer en vue de l’émancipation des esclaves. La pointe de son message se retrouve par exemple dans cette phrase : Les âmes ont-elles une couleur ?( …) La véritable noblesse, la vertu peut être l’apanage des 21

hommes de toutes les couleurs (De la noblesse de la peau, ou Du préjugé des blancs contre la couleur des Africains et celle de leurs descendants noirs et sang-mêlés, derniers mots de cet opuscule de 121 pages, daté de 1826. Grenoble, Jérôme Million, 1996.) La hiérarchie catholique française, qui sait parfois avoir la mémoire rancunière, n’oublia pas qu’on avait refusé la sépulture religieuse à cet abbé, devenu évêque constitutionnel et qui avait affirmé son opposition au Concordat. Ainsi, lors du transfert des cendres de l’Abbé Grégoire au Panthéon (12.12.1989), garda-t-elle une position de retrait vis-à-vis de ce prêtre dont elle réprouve aujourd’hui encore la liberté de penser et d’agir, oubliant ainsi qu’il fut un précurseur tenace et prophétique contre l’esclavagisme. Seul Mgr Jacques Gaillot y fut présent. Les rétrospectives ne réparent en rien le passé, certes, mais elles génèrent cependant des avertissements éthiques mettant en garde contre d’autres dérives collectives tout aussi dévastatrices pour la dignité humaine. Ainsi, peut-on espérer que le quart de million de visiteurs qui, à Nantes, en 1994, ont vu l’exposition Les anneaux de la mémoire, n’oublieront jamais ce monstrueux passé, tout en s’interrogeant sur l’origine de certaines fortunes colossales qui passent aujourd’hui pour respectables. La grande espérance : que ces visiteurs se considèrent désormais comme des éveilleurs et des vigiles de la défense de toute personne humaine. Antérieurement déjà, le pape Jean Paul II avait sollicité le pardon des Africains pour cette épouvantable traite, en 1985 (Cf. D.C. 1903, p. 914), puis de nouveau en 1992, au Sénégal, lorsqu’il se recueillit sur l’île de Gorée, l’un des centres les plus actifs de la déportation négrière. Mais la question demeure : pourquoi tant de retard pour reconnaître une si lourde faute ? Faute lourde, et qu’il serait immoral de vouloir relativiser en évoquant l’esclavagisme antique, presque aussi vieux que l’humanité. Car la traite esclavagiste des XV°-XIX° siècles a pris naissance et amplitude au sein de nations dites chrétiennes, dans une sorte de naufrage moral collectif. Ainsi fut détruite de façon quasi systématique l’élémentaire dignité humaine de dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Chez les victimes principalement. Mais aussi chez les bourreaux. Une seule phrase du poète Marie-Joseph Chénier (dans Fénelon) balaie toutes les justifications irrecevables de notre triste humanité : Dieu fit la liberté, l’homme a fait l’esclavage. Malgré les freins puissants actionnés par ceux qui avaient intérêt au maintien de l’esclavagisme, qui ne fut aboli dans les possessions françaises qu’en 1848, de grandes voix chrétiennes préparèrent de loin cette 22

émancipation. Ainsi la mère Javouhey, fondatrice d’une congrégation de religieuses missionnaires, la Société de Saint-Joseph-de-Cluny, se déclarait, dès 1820, partisane d’un clergé indigène oeuvrant à la moralisation et à l’évangélisation des esclaves des colonies, dont elle entrevoyait la future libération. Comme l’abbé Grégoire, elle demeure en contact avec la Société Abolitionniste, où elle est invitée à s’exprimer, sur l’invitation de Lamartine. Elle était de plain-pied avec la pensée et l’oeuvre du père Libermann, futur supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit, qui s’en expliquait longuement dans son grand Mémoire pour les missions des Noirs, adressé en 1846 au cardinal Fransoni, préfet de la Propagande, à Rome. Arrachées de toutes les parties de l’Afrique noire, les populations réduites en esclavage s’efforcèrent de conserver ce qu’elles pouvaient de leurs mythes, de leurs croyances et de leurs pratiques religieuses. On mêlait volontiers le tout, en l’absence d’une autorité religieuse reconnue. Des divinités ou des forces célestes se trouvaient secrètement honorées sous la statue d’un saint ou d’une sainte relevant du catalogue du catholicisme, ce qui ne pouvait que tranquilliser les maîtres. Particulièrement florissant en Haïti, le vaudou s’est ainsi forgé, mettant ses forces cachées au service du soulagement des misères humaines, ou au contraire en mobilisant ses ressources en vue d’accomplir des vengeances. Faute de pouvoir se construire visiblement, le vaudou s’est exprimé et développé lors de rencontres discrètes, la danse et la création artistique encourageant la structuration de cette religion née en réaction contre la cruauté inhumaine de l’esclavagisme. Aujourd'hui, on peut légitimement se demander pourquoi l'Eglise catholique s'est accommodée aussi durablement de l'esclavage pour des populations qu'elle acceptait de baptiser. Certes, en ses débuts, le christianisme s'est développé au coeur de cultures pour lesquelles l'esclavagisme allait de soi. Mais, à mesure que celui-ci disparaissait des nations dites chrétiennes, on a continué à le trouver acceptable pour les terres nouvellement découvertes et colonisées, et cela pour des raisons essentiellement économiques. On a même laissé circuler une fable concernant les peuples noirs : par un amalgame diabolique, colporté par les négriers, on a prétendu que, pour les Africains noirs, l'esclavage était une punition transgénérationnelle frappant en ses descendants le crime de Cham, maudit pour s'être moqué de la nudité de Noé, son père (Gn 9, 20-26). Les autorités catholiques ne lâchèrent leurs arguties justificatrices que progressivement, à mesure que les besoins en main-d'oeuvre s'amenuisèrent, et aussi parce que d'autres chrétiens relevant d'Eglises évangéliques déclarèrent d'emblée que l'esclavage était intrinsèquement immoral, et donc 23

incompatible avec l'Evangile. Qui ne souhaiterait que l'Eglise catholique, elle aussi, ait eu une attitude et des combats plus prophétiques face à des conduites qui ruinèrent l'humanité chez tant de millions de personnes ? Jusqu'ici, nous avons essentiellement parlé de l'esclavage des temps passés, et occasionnellement des conséquences subies par les populations actuelles descendant de ces siècles de servitude. Beaucoup de nos contemporains estiment que de telles horreurs relèvent d'époques bien révolues. Il est de fait qu'à quelques exceptions géographiques près, l'esclavage sous sa forme traditionnelle -chaînes aux pieds, vente publiquen'a plus cours. Ce qui permet à l'Unesco d'organiser à grands frais des rétrospectives historiques sur le sujet, en se taisant sur les réalités actuelles pour ne pas indisposer les pays membres.(...) L'association Anti-Slavery (la plus ancienne de la planète) qui, depuis sa création en 1839 se bat sans relâche pour dénoncer l'esclavagisme et toutes ses résurgences (... déclare) : 'A la fin du XX° siècle, il existe un plus grand nombre d'esclaves qu'à aucun moment du passé.' Et Dominique Torrès cite un chiffre en soustitre de son ouvrage : Esclaves, 200 millions d'esclaves aujourd'hui (Phébus, 1996). Et les portes du mariage leur sont habituellement fermées, à l'instar des autres droits élémentaires reconnus par les grandes instances internationales comme par les Eglises. Reconnaissons que ce combat d'actualité ne mobilise guère nos instances ecclésiales, alors que l'Evangile nous presse de nous pencher sur toute misère humaine, à commencer évidemment par les plus criantes et les plus injustes.

Dans le domaine matrimonial qui focalise ici notre attention, les Constitutions Apostoliques, vers 380, exigent des maîtres chrétiens, sous peine d’excommunication, qu’ils donnent officiellement un conjoint à leurs esclaves qui vivent dans le désordre. Et cette union est tenue pour légitime mariage. Mais cela n’autorise pas un esclave à se marier contre la volonté de son maître. A la charnière des IV° et V° siècles, Jean Chrysostome, dans une homélie à propos de l’épître aux Ephésiens (22, 2) estime que les mariages d’esclaves produisent les mêmes effets que ceux des personnes libres, et donc que les maris esclaves ont eux aussi pouvoir sur leur épouse et leurs enfants. Que l’on séduise une reine mariée ou une esclave mariée, c’est le même crime d’adultère, déclare-t-il. Avec les grandes invasions barbares qui disloquèrent, submergèrent et transformèrent le monde romain, les conciles locaux et régionaux sont souvent intervenus pour fixer les droits et les devoirs réciproques entre 24

maîtres et esclaves. Si un homme et une femme esclaves se réfugient dans une église pour s’y marier contre la volonté de leurs maîtres, ce mariage est nul, et les clercs ne doivent pas se faire les défenseurs d’une telle union (IV° concile d’Orléans, en 541, canon 24). A l’inverse, quand un mariage entre esclaves a été fait avec l’accord des maîtres, ce mariage est reconnu par l’Eglise, et les maîtres ne peuvent plus le dissoudre (cf. concile de Chalons, en 813, canon 30). Ainsi donc, les Pères de l’Eglise admettaient sans difficulté le mariage entre deux esclaves, dans la mesure où chacun des deux propriétaires de ces esclaves donnait son assentiment et s’engageait à ne pas séparer par la vente ceux que l’Eglise reconnaissait comme époux. Sous Charlemagne, les maîtres contrevenant à leur promesse étaient punis. C’est au coeur du X° siècle que l’Eglise latine, exerçant désormais la juridiction de façon quasi exclusive sur le mariage, autorisera les esclaves à se marier même contre l’avis de leurs maîtres. Prêtres et moines trouvaient des solutions toute préparées face aux difficultés pastorales les plus fréquentes, en consultant les pénitentiels, ces manuels pratiques mêlant casuistique et spiritualité, qui connurent leurs heures de gloire entre les V° et X° siècles. Par exemple, on y permettait parfois le remariage d’une femme dont le mari avait dû se livrer comme esclave en paiement de ses dettes. Dans le même esprit, un esclave marié qui se voyait affranchi mais n’avait pas les ressources nécessaires pour racheter sa femme, pouvait se remarier avec une femme libre. Relevons au passage cette propension, qui nous déplait profondément aujourd'hui, à faire entrer des personnes dans de petites cases préparées à l'avance, avec application de remèdes généraux définis pour toute une catégorie d'êtres humains. Bien plus délicate fut l’affaire des mariages entre personnes libres et esclaves. De tels mariages étaient tenus pour valides quand ils étaient contractés en connaissance de cause (cf. par exemple le canon 13 du concile de Verberie, en 756, ou encore le canon 8 du concile de Compiègne, en 757). Et cela, malgré la répugnance du droit romain envers ces unions inégales. Il faudra attendre l’aube du X° siècle et l’empereur d’Orient Léon VI le Philosophe pour que le droit civil accepte enfin la validité du mariage entre une personne libre et une autre qui serait esclave esclave. Mais qu’en était-il d’une partie libre qui avait ignoré la condition servile de son conjoint ? Au départ, l’Eglise avait adopté la solution du droit romain, tenant ce mariage pour interdit. Dans cette hypothèse donc, décrète le concile de Compiègne, en 757, le conjoint libre peut répudier son conjoint quand il en découvre la condition d’esclave.

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Par la suite, et surtout à partir du X° siècle, l’Eglise, devenue force sociale dominante, mit en place un droit matrimonial qui affirma de plus en plus son indépendance par rapport au pouvoir séculier et aux coutumes régionales. Des canonistes comme Burchard de Worms et Yves de Chartres peuvent désormais affirmer sans crainte qu’un mariage entre une personne libre et un esclave est valide (cf. Décret de Gratien, Cause XXIX, q. II, c. 4 et c. 5). A moins évidemment qu’il y ait eu ignorance ou erreur à propos de cette différence de condition sociale, diront les papes Alexandre III, Urbain III et Innocent III. Ce point de droit se trouve aux Décrétales (I. IV, tit. IX, c. 2, 3, 4) : c’est une simple reprise d’une ancienne disposition canonique, telle qu’elle apparaît par exemple au concile de Compiègne, en 757 : Si un homme franc a épousé une femme la croyant libre, et qu’il soit ensuite prouvé qu’elle ne l’est pas, il peut la renvoyer et en épouser une autre... Il en sera de même si une femme libre épouse sans le savoir un homme qui ne l’est pas (canon 7). A noter qu’au VIII° siècle, on parlait de renvoi ou de répudiation, avec autorisation d’un nouveau mariage. On n’avait pas encore établi la doctrine canonique de l’invalidité radicale et initiale d’un mariage, compte tenu de la présence d’un empêchement important dirimant le mariage. Les derniers pas doctrinaux et disciplinaires concernant le libre accès au mariage pour les esclaves furent accomplis, aux XII° et XIII° siècles, grâce aux travaux des théologiens et des canonistes : les esclaves possèdent la liberté de se marier, même sans le consentement de leur maître, et cela par la force du droit naturel lui-même. Cette position fut canonisée dès le milieu du XII° siècle par le pape Adrien IV (Décrétales, I, IV, tit. IX, c. 1).

Quand on consulte des ouvrages aussi sérieux que celui du prêtre béninois Alphonse Quenum, Les Eglises chrétiennes et la traite atlantique du XV° au XIX° siècle, Karthala, 1993), on est frappé par l'abondance des argumentations philosophiques, théologiques et éthiques concernant la traite, et le peu d'informations offertes en ce qui concerne la vie quotidienne humaine et chrétienne des populations ainsi déportées et enracinées de force pour travailler sur des terres lointaines. Avec justesse, cet auteur déclare : la religion sert avant tout de paravent,(...)mais il serait inexact d'affirmer que la préoccupation religieuse fut totalement absente (p. 102). Celle-ci se cristallisait autour de l'octroi du baptême, précédé d'une instruction très sommaire et très formelle, qui donnait plus ou moins bonne conscience aux esclavagistes et à la hiérarchie catholique. Mais, une fois assurés du baptême, ni les maîtres, ni le clergé, sauf exceptions, ne prenaient souci de 26

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