L'essor du pentecôtisme dans le monde

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Le pentecôtisme est aujourd'hui le phénomène religieux le plus fulgurant de l'histoire du Christianisme. Il s'est imposé en un siècle comme la religion d'un quart des chrétiens de la planète. Il semble occuper le terrain en friche d'un christianisme traditionnel en panne de solutions aux problèmes existentiels et concrets. Des raisons sociologiques, culturelles, économiques et même politiques ont été avancées pour tenter d'expliquer la puissance du phénomène.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296226036
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L'essor du pentecôtisme dans le monde

Collection EGLISES D'AFRIQUE Dirigéepar François Manga-Akoa
Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s'est inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et politique de l'Occident, au point d'en être le fil d'Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d'explorations scientifiques, suivis d'expansions coloniales et missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations d'hommes et de femmes, s'est répandu, entre autres contrées et à différentes époques, en Afrique. D'où la naissance de plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à l'avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd'hui, dans les domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l'Église en Afrique? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les Églises d'Afrique participeraient-elles d'une dynamique qui leur serait propre? Autant de questions et de problématiques que la collection « EGLISES D'AFRIQUE» entend étudier. Dernières parutions

Jean-Claude DJEREKE, Les évêques et les évènements politiques en Côte d'Ivoire (1990-1999), 2009. Jean-Baptiste SOUROU, «Ecc/esia in Africa» à la lumière de l' «Esprit d'assise », 2008. Pépin Wenceslas Firmin Dandou, La Conférence Episcopale du Congo-Brazzaville. Ses défis face à l'éducation de la jeunesse, 2008 Ruffin L.-M. Mika MFITZSCHE, Éthique et démographie dans les documents des Conférences épiscopales des cinq continents (1950-2000), 2008. Claver BOUNDJA, Foi et modernité africaine. L'anticipation du Règne de Dieu en Afrique, 2008.

Gabriel TCHONANG

L'essor du pentecôtisme dans le monde
Une conception utilitariste du salut en Jésus-Christ

L'Hlemattan

(Q L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08566-4 EAN : 9782296085664

A ma mère A ma petite maman

Mes profonds et sincères remerciements aux professeurs Michel DENEKEN et André BIRMELE, au Groupe de Recherches et d'Etudes Doctrinales et Oecuméniques (GREDO) de l'Université de Strasbourg, ainsi qu'à tous ceux qui de près ou de loin ont oeuvré pour que cet ouvrage voie le jour.

INTRODUCTION GENERALE
L'intérêt du sujet

L'on parle de plus en plus aujourd'hui dans certains milieux de la renaissance du christianisme, non pas que les Eglises instituées plusieurs fois séculaires aient subitement repris la vigueur et le dynamisme d'un élan missionnaire qui les a caractérisées à leurs débuts, mais bien parce qu'un christianisme parallèle est né, et semble, par son dynamisme et sa fougue missionnaire, mettre à mal les premiers modèles. Les paradigmes et les orientations fondamentales de la foi, même s'ils restent incontestablement scripturaires, comportent des insistances particulières qui donnent à ce courant un visage nouveau, interroge les fondements de la foi, forge même des figures christologiques particulières et opère une véritable immixtion du surnaturel dans le quotidien, et partant, peut renverser les conceptions sotériologiques traditionnelles et unanimement répandues. Cet étonnant christianisme est le mouvement pentecôtiste, né à l'orée du 20èmesiècle, qui va se développer de manière quasi exponentielle jusqu'à atteindre les Eglises instituées, catholiques, orthodoxes, et Eglises issues de la Réforme. En 1998, les pentecôtistes indépendants représentaient 25% de la population chrétienne mondiale, l'autre quart étant constitué des orthodoxes anglicans, méthodistes, réformés baptistes etc., et la moitié étant faite de catholiques. En 2025, si la tendance se confirme, le pentecôtisme constituera à lui seul les 44% de toute la population chrétienne. Les catholiques ne seront plus que 33% et les Eglises issues de la Réforme 23%1. En Amérique latine, 8000 fidèles quittent chaque jour l'Eglise catholique pour rejoindre les
1 David BARRETT, The world christian Encyclopedia. London, Oxford University Press, 1982,p.337

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groupes et Eglises pentecôtistes. Walter Hollenweger peut ainsi se réjouir et dire: «Le pentecôtisme est le seul exemple dans toute l'histoire d'une communauté religieuse qui passe de zéro à 500 millions de membres en moins de 100 ans. En une génération, elle aura dépassé toutes les autres Eglises».1 L'on comprend notre intérêt pour ce courant qui a des ramifications dans l'Eglise catholique, entre autre, sous la forme du renouveau charismatique. La percée du pentecôtisme n'est pas sans susciter d'importantes questions. Ses pratiques cultuelles et ses orientations «doctrinales» fondamentales ne manquent pas d'interpeller. Si de nombreuses études ont été jusqu'ici menées sur la question, elles sont, pour une grande partie, de nature sociologique ou historique. TI nous a paru nécessaire d'aborder le mouvement pentecôtiste sous son angle théologique, sans certes négliger l'histoire qui l'a déterminé. TIétait urgent d'aller au cœur de la foi chrétienne, à savoir l'œuvre salvifique du Christ et comprendre l'articulation pentecôtiste de ce mystère, d'où le sous-titre de notre recherche: «une conception utilitariste du salut en Jésus-Christ ». En bref, l'expansion fulgurante du pentecôtisme au début du 20ème siècle, son influence incontestable au sein du christianisme, et aussi la perspective d'avenir qui s'ouvre à lui au regard des statistiques, en font un phénomène religieux qui mérite une étude théologique spécifique, par delà les approches historiques et sociologiques qui lui sont consacrées.
Problématique

La présente fondamentales.

étude

veut

répondre

à

trois

préoccupations

- Peut-on, sans discernement, parler du pentecôtisme comme d'un courant entièrement nouveau, fruit de la volonté divine, déterminée à renouveler les anciennes institutions chrétiennes sans aucun lien théologique ou historique avec elles? Quelle est alors la juste place du mouvement pentecôtiste dans la grande chaîne des courants spirituels qui ont façonné l'histoire du christianisme? Comment est-elle née, comment a-t-elle évolué? - Comment circonscrire et définir la christologie et la sotériologie pentecôtistes? Quelles sont leurs caractéristiques fondamentales? Si le
1 Walter HOLLENWEGER, «Avenir du christianisme dans le Tiers-monde », in: Cahiers de l'IRP 39 (avriI2001). 10

courant pentecôtiste n'a pas d'autre Christ à proposer que Jésus de Nazareth, tout aussi confessé et proposé dans les autres Eglises, s'il confesse et propose le même salut que les autres, comment appréhender sa spécificité et comment expliquer cet engouement des fidèles et cette progression que rien ne semble arrêter? - Comment les traits fondamentaux de la christologie et de la sotériologie pentecôtistes peuvent-ils s'articuler avec les questions théologiques liées aux ministères, aux sacrements et à l'Eglise? Les hypothèses L'étude du Pentecôtisme nous a conduits aux hypothèses suivantes qui doivent être vérifiées. Le pentecôtisme dans son ensemble accorde une place centrale à l'action du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit se présente comme la clef de voûte du système. L'œuvre du salut de Dieu en Jésus-Christ est accomplie, actualisée et rendue efficace par et dans l'Esprit Saint. Le Christ Jésus demeure le centre de l'opération de l'œuvre salvifique. Mais ce Christ, parce qu'il agit dans et par l'Esprit, est un Christ pneumatique. C'est dans la troisième personne de la Trinité que l'œuvre de la seconde trouve son sens et se donne à voir. La christologie peut alors être dite pneumatologique. L' œuvre du Christ pneumatique doit prendre forme dans l'espace sensoriel et transiter très souvent par les voies surnaturelles du miracle et du merveilleux. Cette exigence irrépressible de faire transiter l' œuvre du salut de Dieu par les sens donne à cette christologie un caractère fonctionnel au détriment de l'ontologie. C'est dans le cadre d'une recherche humaine de bien-être que le Christ joue prioritairement son rôle de Seigneur et sauveur. Cette opération prend forme et s'épanouit dans l'expérience du baptême dans l'Esprit, devenue caractéristique du mouvement. Les christologies dites d'en haut et d'en bas sont renvoyées dos à dos au profit d'une autre, pneumatologique, qui a l'avantage de répondre aux questions existentielles du fidèle. Ici la spéculation théologique est sans objet. Les concepts deviennent inaptes à traduire la réalité du Christ, et celui-ci quitte progressivement la sphère spirituelle pour s'incruster dans la concrétude historique et matérielle au fur et à mesure que l'on va du Nord vers le Sud, de l'occident vers le tiersmonde. Ce processus de «descente christologique» est à vérifier. La théologie du salut de l'âme et de la paix du coeur semble plus présente et active dans le pentecôtisme occidental que dans celui des pays de l'hémisphère sud où les préoccupations de survie matérielle sont plus importantes.

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Là où le pentecôtisme tente une compréhension de son propre système et de son orientation théologique, il semble plus naturellement porté à prendre position pour les thèses de certains Réformateurs sur les questions centrales comme les ministères, les sacrements et l'Eglise.
La méthode

Les aspects divers de cette recherche imposent des méthodes distinctes et différentes en fonction des objectifs. Dans la tentative de compréhension de l'histoire du pentecôtisme, notre méthode sera simplement de type historique. Il sera question d'aller aux sources lointaines ou proches du pentecôtisme, de dégager les traits fondamentaux de la spiritualité si tant est que ce concept convienne pour cette mouvance, et de mettre en exergue la différence spécifique qu'apporte le pentecôtisme. Il s'agira aussi de mesurer l'ampleur d'un phénomène qui, sans être tout à fait nouveau, peut comporter des points d'insistance importants, lesquels, aujourd'hui, expliqueraient son extraordinaire expansion. Pour déterminer les orientations christologiques et sotériologiques du pentecôtisme, notre méthode aura plusieurs approches. L'une analytique: il, s'agira de colliger et d'analyser les grandes sources écrites, du moins les plus importantes du pentecôtisme, et d'y repérer un discours théologique cohérent, pouvant permettre de comprendre ce que dit et pense le pentecôtisme de lui-même. L'analyse s'étendra sur les textes des rapports finaux de dialogue, notamment les rapports du dialogue catholiquepentecôtiste, où l'on peut voir transparaître de manière très nette les positions pentecôtistes sur diverses questions. On devra y ajouter l'analyse des textes et propos émanant d'observateurs extérieurs ou menant des réflexions critiques sur les grandes tendances du mouvement. Les textes de sociologues de la religion seront dans ce cadre d'une grande importance, puisqu'ils sont très souvent les fruits d'enquêtes de terrain, et visent une plus grande objectivité. La méthode sociologique de l'analyse de contenu sera ici partiellement appliquée, pour déterminer les champs d'expression pouvant orienter vers une compréhension en profondeur des options théologiques du mouvement. La méthode sera également comparative lorsqu'il s'agira de mettre au clair les positions du pentecôtisme sur les questions principales et récurrentes des débats œcuméniques. Des références seront constamment faites aux options théologiques de l'Eglise catholique et parfois des Eglises issues de la Réforme, ceci pour mieux faire paraître la spécificité pentecôtiste. 12

Elle sera enfin critique. En effet, une évaluation du discours théologique du pentecôtisme s'impose, de même pour toute doctrine qui se revendique du christianisme, selon les critères herméneutiques de la place de l'Ecriture et des fondements dans la Tradition. Le plan Cette recherche comporte trois parties: La première tente d'une part une construction historique du mouvement pentecôtiste en prenant soin de mettre en évidence la manière dont les historiens du mouvement construisent l'histoire des origines, comment ils contribuent à fonder un mythe des origines. Elle veut se situer loin d'une perspective spiritualiste, et établir objectivement les faits, proches ou lointains qui auront permis l'éclosion du mouvement de pentecôte à l'orée du 20èmesiècle. Ce faisant, elle tente une présentation des grands courants spirituels ayant précédé le pentecôtisme et qui ont plus ou moins des traits de similitude avec lui. Ceci nous conduira notamment à émettre des réserves au sujet de la thèse de la nouveauté radicale du pentecôtisme dans l'histoire du christianisme après les temps apostoliques. Elle tente d'autre part une mise en lumière des raisons sociologiques, politiques et économiques qui ont concouru à l'éclosion du mouvement. Quatre chapitres la structurent, et tentent entre autres de présenter les raisons diverses de l'éclosion du pentecôtisme moderne au 20ème siècle, de mettre en exergue les grandes affirmations théologiques du méthodisme américain et du mouvement de sainteté, qui se présentent comme les deux derniers maillons ayant présidé directement à la naissance du pentecôtisme. Le troisième se veut une description de l'expansion du christianisme d'abord aux USA et sur d'autres continents. Le dernier traite du néo-pentecôtisme dans les différentes Eglises instituées: épiscopaliens, luthériens, catholiques et orthodoxes. La seconde partie de ce travail propose d'aller au cœur de la christologie et de la sotériologie du mouvement pentecôtiste. Elle commence en son chapitre premier par une analyse du fondement doctrinal essentiel du courant qui est le baptême dans l'Esprit Saint. Elle se poursuit par une mise en lumière de l'interprétation pentecôtiste des dons et manifestations du Saint-Esprit. Le troisième chapitre tente une conceptualisation de l'approche christo logique pentecôtiste, dite pneumatologique, à partir d'auteurs néopentecôtistes ayant abordé la question. Le Christ, Verbe révélé du Père, ne peut se comprendre parfaitement que si l'on tient compte du donné révélé qui le livre à la foi du fidèle. Le quatrième chapitre, de ce fait, traite la question de la Révélation biblique et son rapport au Christ dans le pentecôtisme. Le cinquième et dernier chapitre mettra au clair la différence fondamentale entre 13

les christologies pentecôtistes selon que l'on se situe en Occident ou dans le Tiers-monde. La troisième et dernière partie de cette recherche permettra de découvrir un pentecôtisme en débat, travaillant à l'articulation d'un discours cohérent sur les grandes questions œcuméniques, s'insurgeant contre ou prenant parti pour les grandes thèses sotériologiques et christologiques qui ont marqué I'histoire du christianisme. Le chapitre premier rendra historiquement compte de la démarche pentecôtiste vers le dialogue avec d'autres Eglises, notamment l'Eglise catholique romaine avec laquelle elle est en dialogue depuis 1972. Le second chapitre se penchera sur le dialogue proprement dit, ses caractéristiques et les conditions qui ont permis l'émergence d'un tel événement. Dans l'ensemble des débats œcuméniques, les questions liées à l'ecclésiologie tiennent une place importante. Il s'agira dans un troisième chapitre de comprendre la place que tient l'Eglise dans la sotériologie pentecôtiste et de la mettre en parallèle avec les positions catholiques. Un quatrième chapitre tentera de dégager des textes de dialogue, une compréhension pentecôtiste des ministères et leur rôle dans l' œuvre du salut. Seront examinées les questions liées à l'ordination et aux ministères laïcs. Le cinquième chapitre abordera les questions liées aux sacrements et à l'initiation chrétienne. Il s'agira de comprendre la réception pentecôtiste de la théologie catholique des sacrements, et de mettre en lumière les différences fondamentales entre les deux approches. Celles-ci seront appliquées aux trois sacrements dits de l'initiation chrétienne, d'après la terminologie catholique: le baptême, la confirmation et l'eucharistie. L'eucharistie nécessitera un développement plus approfondi du fait du caractère houleux des débats et surtout de la prise de position officielle du pentecôtisme en faveur des arguments de Zwingli contre Luther, dans la querelle qui les a opposés au sujet de la cène. Une brève récapitulation de cette querelle sera nécessaire pour mieux faire ressortir ses implications christo logiques, et par ricochet, les retombées sur un pentecôtisme .qui a jusqu'ici plaidé pour une christologie

pneumatologique.

Le sixième chapitre veut émettre quelques réserves critiques sur des points essentiels de la théologie et de la pratique pentecôtistes. Il faudra relever les paradoxes d'une double christologie oeuvrant au sein du pentecôtisme: la christologie pneumatologique et la christologie zwinglienne, et' faire voir en quoi ils paraissent peu conciliables. Dans plusieurs groupes pentecôtistes, surtout du tiers-monde, s'est développée une théologie dite de la prospérité qui met l'accent sur l'acquisition des biens matériels et sur la réalisation d'un bonheur terrestre qui, en faisant l'impasse sur la croix, fait très peu cas de l'éternité. Une étude approfondie de cette 14

théologie, de même que sa critique, seront nécessaires pour une mise en lumière de la théologie néotestamentaire du salut et de la nouveauté qu'elle constitue par rapport à la sotériologie vétérotestamentaire, très proche de la théologie de la prospérité. Il s'agira aussi d'examiner les implications théologiques et pratiques d'une concentration pneumatologique très présente dans le pentecôtisme, et de poser les limites objectives à une « sola scriptura » non extensive au littéralisme et au fondamentalisme biblique. Ces considérations critiques s'achèveront par une mise en lumières des grandes intuitions du pentecôtisme qui, aujourd'hui, pour les Eglises établies, constituent une véritable interpellation.

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PREMIERE PARTIE: LA GENESE DU MOUVEMENT PENTECÔTISTE
Introduction Nous ne pouvons comprendre en profondeur les grandes articulations christologiques, et en particulier sotériologiques du mouvement pentecôtiste, sans évoquer sa genèse et son évolution. Cette première partie retracera donc succinctement les grandes étapes doctrinales et courants spirituels qui ont précédé la naissance des mouvements de pentecôte, avant de comprendre ce courant en son surgissement, son évolution et les raisons de sa fulgurante et étonnante ascension. Cette partie, préliminaire aux questions doctrinales sera, on le comprend, essentiellement historique. Elle retracera brièvement l'histoire du mouvement piétiste allemand avec Spener, transitera par le méthodisme de John Wesley, avant d'arriver aux mouvements de sainteté aux USA, lesquels précédèrent immédiatement le surgissement du pentecôtisme. Ce parcours montrera combien le pentecôtisme ne procède pas par génération spontanée, et que ses grandes lignes doctrinales se situent en prolongement d'une longue chaîne. Mais les grands maillons devant progressivement présider à la naissance du mouvement commencent avec les mouvements radicaux de la Réforme protestante du l6ème siècle qu'il est indispensable de passer en revue si l'on veut comprendre le pentecôtisme dans sa juste mesure. Déjà avant la Réforme, Jan Hus portait en sa doctrine les premiers linéaments des enseignements et des pratiques qui, aujourd'hui, caractérisent le pentecôtisme, à savoir le biblicisme, l'anti-liturgisme, et la pratique d'une spiritualité contextuelle, peu enclin à la réflexion. Andreas Von Karlstadt et Thomas Müntzer développèrent également des points de vue qui s'apparentent fortement à ceux du mouvement de pentecôte du 20ème siècle.

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CHAPITRE I. : LES GRANDS COURANTS SPIRITUELS AVANT LE PENTECÔTISME
1.1.1 Jan Hus et la tentative de réforme

Jan Hus est né vers 1369 en Bohême. Il étudie à l'université de Prague. Il est bachelier en théologie en 1404. Ordonné prêtre, il prêche dans le vieux Prague et enseigne en même temps à l'université. Sa prédication est axée sur la réforme des mœurs de tout le peuple chrétien y compris du clergé: pape, évêques et prêtres. Il prend la tête du mouvement réformiste qui s'inspire des écrits de Wycliff. Au vu de cette activité, son archevêque lui retire sa confiance, de même que sa mission de prédicateur. Cet archevêque fait brûler les écrits de Wycliff et excommunie Hus. Accusé d'hérésie, Hus est convoqué au concile de Constance. Trente de ses propositions sont censurées et il est condamné à mourir sur le bûcher le 6 juillet 1415.
1.1.2. La doctrine de Jan Hus Nous passerons outre les nombreuses controverses que Hus entretient avec ses confrères dans le sacerdoce à Prague et au concile de Constance pour retrouver la spiritualité de I'homme, essentiellement scripturaire. Ses prédications et sermons étaient toujours d'inspiration biblique. Ce que les cadres doctrinaux de l'institution ne pouvaient lui fournir, il le cherchait dans la lecture directe de l'Evangile. Paul de V ooght écrit à ce propos: L'Evangile fut son livre de méditation, le lieu où il rencontrait Jésus, son Seigneur et sauveur, en dehors de toute science divine et humaine et où il méditait ses exemples. Lorsqu'il éclatait en invectives contre les prélats et flagellait ceux qui obscurcissaient l'image de Jésus-Christ aux yeux de ses fidèles, il le faisait parce qu'il voulait arracher les hommes au péché et leur faire partager son amour de Jésus-Christ [...] L'image de Jésus qu'il aimait était celle

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des synoptiques, ceci au détriment pauliniennes ou Johanniques. 3

des

grandes

synthèses

Le caractère sélectif des représentations du Christ chez Hus, annonce et prépare le fondamentalisme littéraliste du pentecôtisme.

Une autre caractéristique principale de la doctrine de Hus est sa proximité avec la situation existentielle du peuple des fidèles qui veut accueillir la foi au Christ de manière très pragmatique et accessible. Les abstractions intellectuelles sont inaptes selon lui à favoriser l'adhésion de l'âme au Christ. Seule la prise en compte de son vécu quotidien peut lui permettre d'adhérer au message du Christ comme Bonne Nouvelle4. P. de Vooght l'exprime bien: «On ne peut imaginer rien de moins théologique, de moins intellectuellement construit que cette spiritualité. Elle met la vie chrétienne à la portée immédiate des humbles et des petits ».5 Apparaît ici l'une des caractéristiques majeures des mouvements de réforme qui consiste à mettre à la portée du peuple des fidèles des éléments essentiels du salut, en les sortant des sphères de la spéculation, de l'idéologie et de l'institution. Cette caractéristique, comme nous le verrons, fera le succès du mouvement de pentecôte sur le continent latino-américain et en Afrique sub-saharienne. La spiritualité de Hus est non seulement évangélique et contextuelle, mais aussi individualiste. Elle a pour centre Jésus-Christ, lequel doit être recherché par l'âme dans une lecture assidue de la Parole de Dieu. La relation à Dieu est intimiste et méfiante voire hostile par rapport aux institutions. L'Eglise visible et la hiérarchie lui inspiraient méfiance. Le clergé, dans son ministère, était assimilé à des prédateurs et rapaces, à des « prébendiers qui avaient payé cher leur prébende et qui s'efforçaient d'en toucher les intérêts ».6 La vie sacramentaire, parce que fade et livrée à la simonie par ses ministres, n'inspirait plus qu'une spiritualité retirée de « la source première et primordiale de l'esprit chrétien».7 Ces critiques forment aujourd'hui l'archétype des prédications pentecôtistes qui ont en aversion les Eglises historiques instituées et leurs ministères.

3 Paul DE VOOGHf, « Hus », in: Dictionnaire de spiritualité, col. 1197. 4 On lui fit le reproche au concile de Constance d'avoir fait une prédication en langue tchèque au peuple des fidèles alors qu'elle devrait être réservée au clergé et prêchée en latin. S P. DE VOOGHT, op.cit., col. 1198. 6 Ibid., col 1198. 7 Ibid., col 1198.

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La spiritualité hussite est enfin anti-liturgique. Elle offre une place prépondérante à la parole prêchée. Ce qui fait dire à de Vooght que le réformisme tchèque a « créé dès lors un nouveau genre de prêtres. A la place de celui qui officiait, parut celui qui prêchait. Dans le christianisme hussite, l'homme de la liturgie fit face à celui de la Parole. La piété en subit le contrecoup. Elle déserta les Eglises et les cérémonies, et en attendant qu'elle se restructurât provisoirement autour des prêches et des chants de masses, elle se réfugia avec Hus dans les cœurs individuels ».8 1.1.3. L' « union des frères» Le Hussitisme fera des émules en Bohême après la mort de Jean Hus. Les partisans se regroupent en fraternité et manifestent un besoin pressant de s'appliquer à l'observance stricte et rigoureuse des préceptes de l'Evangile. Ils manifestent une soif spirituelle intense et profonde. L' « union des frères» dit vouloir conserver la doctrine du Christ dans sa pureté, dépouillée de toutes les doctrines humaines. Cette «Union» va progressivement se marginaliser par rapport à l'ordre social et politique. Elle va rejeter tout gouvernement et toutes les institutions et ne reconnaîtra d'autre autorité que celle de la Bible. Les «frères» s'opposent à toute forme de guerre et nourrissent une profonde aversion pour les études théologiques poussées qui, selon eux, obscurcissent et compliquent la compréhension du message de l'Evangile. L'« union des frères» versait dans un réalisme évangélique et s'écartait autant qu'elle le pouvait des courants utopistes, idéologiques et irréalistes qui phagocytaient le christianisme. Ainsi, le désir d'un retour aux sources « inaltérées» de l'Evangile ne date pas seulement, loin s'en faut, du 20èmesiècle avec les mouvements de pentecôte. Son origine est lointaine et s'articule toujours en opposition à une forme institutionnelle du christianisme qui ne parvient plus à répondre aux besoins spirituels des fidèles. Même à l'intérieur de l'Eglise, des nouveaux mouvements animés de la même quête du spirituel voient le jour. Le mouvement religieux des frères de la vie commune en est un exemple. Il prend sa source dans la congrégation des chanoines augustins de Windesheim.9 Ce courant religieux va se nourrir des écrits spirituels du mystique flamand Ruysbrock. Il se développe en fondant des structures d'aide sociale à l'instar des écoles et des hôpitaux. Ce courant veut vivre dans le sillage de la tradition ascétique et retrouver la foi « pure » des communautés chrétiennes primitives. Les pénitences, les cérémonies et prières liturgiques y étaient pratiquées avec assiduité. Toutes les autres
8
9

Ibid., col. 1198.
Différents historiens de l'Eglise ont étudié ce mouvement avec force détails notamment M.D
et D. OBOLENSKY, Le Moyen âge, T.2, Paris, 1968, p. 500-552.

KNOWLES

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fonnes de célébration et de discours qui ne rendaient pas simple la compréhension de l'Evangile pour le plus petit des fidèles étaient supprimées.
La spiritualité qui accompagna ce style de vie fut appelée la devotio moderna, qui se veut une spiritualité simple et affective, complètement tournée vers le mystère de l'Incarnation et insistant sur la passion du Christ. Erasme fut le plus grand des érudits que cette école de spiritualité a fonnés. Cette école a vu naître de nombreux auteurs spirituels comme Ludolphe de Saxe, auteur d'un ouvrage de méditation très populaire, La vie du Christ. Ces auteurs sont appelés des mystiques non intellectuels, méditatifs et piétistes. Le point commun à ces nouveaux mouvements, qu'ils soient révolutionnaires ou réfonnistes, est la quête du spirituel, un spirituel appelé à rompre avec les cadres institutionnels parfois rigides et inaptes à élever l'âme vers Dieu. D'où la propension de ces groupes à une spiritualité individualiste et intimiste où l'individu, par des exercices personnels de piété, parvient à une quiétude de l'âme qui lui donne l'assurance et la certitude de son salut. Le cadre sacramentel et ecclésial devient ainsi facultatif et même inutile. Cet aspect du problème ne peut être éludé dans l'étude des nouveaux mouvements religieux. Il est constant dans l'histoire de l'Eglise et bien plus à cette époque du piétisme comme l'atteste M.D. Knowles: Il nous faut reconnaître que l'un des grands besoins religieux ressentis à l'époque, notamment chez les laïcs cultivés des villes, était celui d'une action personnelle, d'une réalisation de soi-même dans le domaine religieux. Ce besoin fut satisfait par les activités individuelles et collectives proposées par les réformateurs, aussi bien que par l'esprit des exercices de Saint Ignace et par l'éducation nouvelle donnée dans les collèges des jésuites. En outre, il y eut le désir de découvrir et d'imiter la pureté présumée de l'Eglise primitive. Ce fut là un des plus profonds souhaits des chefs de la pré-réforme. Ce désir avait sous-tendu certains des premiers mouvements de mécontentement en occident comme celui des Vaudois. Il avait éclaté au grand jour avec Wycliff et ses partisans. Désormais, la découverte d'une partie de la littérature chrétienne primitive, l'étude de la version grecque du Nouveau Testament, la méthode critique de Valla, adaptée et développée par Erasme, tout cela rendit possible la recherche, dans le Nouveau Testament, d'une présentation claire de la vie humaine du Christ et du mode de vie présumé des premiers chrétiens, tel qu'il apparaissait directement dans les épîtres de Saint Paul et non plus à travers l'écran de la liturgie et de la théologie spéculative. 10

10

M. D. KNOWLES,

op. cil., p. 550.

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Tout est fin près pour la Réforme et le vaste mouvement postréformateur dans lequel s'inscrivent en bonne partie le piétisme allemand, le méthodisme anglais et enfin le pentecôtisme nord-américain. Sur bien des aspects, la Réforme du 16ème siècle oeuvre dans la continuité des mouvements spiritualistes qui l'ont précédée. Les courants radicaux de la Réforme protestante ont porté bien des caractères que l'on retrouve aujourd'hui dans les mouvements pentecôtistes. L'examen de ces courants est nécessaire, si nous voulons faire ressortir les similitudes avec les mouvements pentecôtistes actuels. 1.1.4. Luther et les spiritualistes La Réforme du 16ème siècle ne relève pas d'une génération spontanée. Elle est précédée et préparée entre autre par le mouvement hussite et toute la théologie de Wycliff. La Réforme a également engendré des mouvements radicaux considérés comme révolutionnaires. Ces mouvements sont appelés aussi spiritualistes et peuvent sans ambages être considérés comme des « mouvements de réveil» du 16èmesiècle, car ils ont de fortes similitudes avec les mouvements de pentecôte actuels. Ces mouvements accusèrent Luther d'être lent à introduire de véritables réformes et de se compromettre dans une foi superficielle sans impact réel sur l' intériorité. Il Ces courants considèrent la religion spirituelle comme supérieure à la religion historique. Le critère de la vraie Eglise réside dans sa capacité à mettre au premier plan le spirituel. Puisque le but de la vie chrétienne est la sanctification, indépendamment du temps et de l'espace, les contingences historiques sont donc sans importance dans la démarche de foi. Tout est intérieur. Ces courants radicaux de la Réforme se sont également illustrés par un anti-institutionnalisme souvent radical. Pour eux, l'Eglise et les ministères doivent être reconnus à leurs fruits. Le spirituel doit primer sur l'institutionnel. Ce qui semblait faire défaut à Luther, comme le souligne Gordon Rupp: « Une agitation est à l'œuvre contre la piété tiède de Wittenberg, très lente et très liée aux obédiences hiérarchiques. Si les radicaux sont montés tous au créneau presque au même moment, c'est qu'ils étaient peut-être plus sensibles à ce qui se passait dans l'esprit de l'homme ordinaire ».12 Les mouvements radicaux de la Réforme portent déjà en germes les grands axes autour desquels se sont bâtis les pentecôtismes
11 Carter LINDBERG, "theology and Politics: Luther the radical and Müntzer the Reactionary" in: Encounter 37/4 (1976) p. 370. 12 Gordon RUPP, Word and spirit in the first year of Reformation, cité par C. Lindberg, in: The Third Reformation? p. 56. 23

d'aujourd'hui. Parmi ces mouvements, figurent en bonne place les courants de Thomas Müntzer et d'Andreas von Karlstadt, que nous présenterons succinctement ici. 1.1.5. Thomas MÜNTZER Thomas Müntzer est né vers 1488 à Stolberg. Il fait des études à l'université de Leipzig. Quelques sources précisent qu'il n'obtint pas son diplôme de théologie, ce qui expliquerait certaines de ses positions contre les études poussées en théologie. Il est ordonné prêtre peu après 1512 et nommé prédicateur à Zwickau. A cause d'un conflit avec la municipalité, il se rend à Prague où il commence un chemin autonome de réflexion sur les grands sujets de la Réforme luthérienne. C'est dans cette ville qu'il aurait écrit son premier grand texte, le manifeste de Prague. En 1523, il est nommé prédicateur à Allstedt en Thuringue. C'est dans cette ville qu'il écrivit l'essentiel de son œuvre. Il est en tournée en Allemagne lorsque éclatent les premiers soulèvements des paysans. De retour en Thuringe en 1525, il devient le principal chef de la rébellion. Il est fait prisonnier au cours de la bataille de Frankenhausen et fut exécuté. Nous retiendrons de son œuvre trois axes fondamentaux que l'on repère dans les mouvements de pentecôte actuels. Il s'agit de la nécessité pour le croyant d'établir un contact direct avec Dieu par le biais de la Révélation prophétique et privée,13 le combat acharné contre l'institution ecclésiale établie et une prédilection nettement affichée pour les classes peu instruites de la société. 1.1.5.1. Le prophétisme müntzérien C'est dans sa Protestation au sujet de la cause des Bohémiens, encore appelé Manifeste de Prague, que Müntzer exposera ses conceptions sur la Révélation. Dans l'écriture de ce manifeste, Müntzer ne s'embarrasse point des règles de la disputatio .. il expose dans un flux continu ses idées sur l'évolution de la condition de l'Elu. C'est le premier texte de la Réforme où l'on voit l'Ecriture sainte être relativisée au profit de l'Esprit saint qui inspire directement le croyant. « Faites de votre mieux, écrit Müntzer pour devenir des prophètes, des hommes de l'Esprit »14 Il va établir un itinéraire précis
13 Cette révélation directe de la volonté divine peut selon Müntzer faire fi de la révélation biblique, car elle utilise les canaux peu ordinaires de la diffusion de la grâce. Les songes et l'illumination intérieure jouent ici un rôle primordial et le « sola scriptura» de Luther est mis à mal et très violemment critiqué. 14Müntzer, cité par X.L. DUFOUR, « Ecriture sainte et vie spirituelle », in : Dictionnaire de spiritualité, col. 163. 24

pour tout chrétien qui désire parvenir à la vraie foi et à la condition de 1'« élu ». En premier, le chrétien est appelé à faire le « vide» en soi, c'est-àdire à faire table rase des vieilles idées et conceptions papistes sur la chrétienté, pour épouser les nouvelles et vraies idées sur la foi.15Le vide peut aussi signifier le dépouillement des biens et plaisirs terrestres. L'ascèsel6 est donc importante pour Müntzer et constitue la porte d'entrée du processus de l'élection divine. Une fois le vide réalisé, l'âme est en mesure de recevoir l'Esprit, en particulier l'Esprit de crainte de Dieu. C'est après avoir réuni les deux conditions que le chrétien peut être considéré comme « élu ». A partir de ce moment, Dieu pourra se manifester directement au chrétien pour lui indiquer le sens de son action, car «Dieu n'est pas un Dieu muet, mais un Dieu qui parle ». Il ne s'est donc pas révélé ponctuellement et de manière définitive dans l'Ecriture comme le prétend Luther et ses partisans, mais il parle encore dans le cœur des élus par le biais des songes et des visions. Pour lui, «tous les vrais prêtres devraient avoir des révélations et des songes. La Bible est certes la Parole de Dieu, mais elle ne l'achève pas et ne peut non plus la limiter. La Bible «intérieure» est inscrite par le doigt de Dieu lui-même dans le cœur de ses « élus », dit Müntzer: Pour certains, l'Evangile et l'Ecriture tout entière sont fermés à clé. [...] Ezéchiel a ouvert ce qui était fermé. Le Christ dit [...] que les prêtres volent la clé de ce livre fermé; ils ferment à clé l'Ecriture en prétendant que Dieu ne peut parler en personne aux hommes. C'est quand la semence tombe sur le champ fertile, c'est-à-diredans les cœurs remplis de la crainte de Dieu, c'est là que sont le papier et le parchemin sur lesquels Dieu inscrit non pas avec de l'encre, mais de son doigt vivant la véritable Ecriture sainte dont la Bible extérieure est le vrai témoignage. Et rien n'atteste de façon plus certaine la vérité de la Bible que la parole vivante de Dieu quand le Père s'adresse au Fils dans le cœur de l'homme.l?
15

Ici, on n'est pas loin de certainesméthodespentecôtistesd'endoctrinement.

16L'ascèse prônée par Müntzer, loin de mener à la contemplation, doit conduire à une action sociale concrète, à un engagement dans la dynamique du progrès historique. 17 T. MÜNTZER, Ecrits théologiques et politiques, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 59. Cette tendance à la révélation surnaturelle métabiblique est typique de plusieurs mouvements dits de « réveil» qui accordent une place prépondérante à l'action de l'Esprit dans les dons, manifestations extraordinaires et charismes. Lajustification de cette pratique est toujours biblique, mais la transcende pour embrasser les champs nouveaux, parfois non bibliques. De nouveaux « charismes» apparaissent alors à divers usages. 25

Cette révélation surnaturelle est considérée par Müntzer comme la voie royale, l'unique voie de l'effusion de l'Esprit sur le fidèle. C'est l'authentique manière de discerner le Saint-Esprit dans le cœur d'un « élu ». La Bible « extérieure» est accomplie dans la Bible « intérieure» par la révélation surnaturelle. Ici, Dieu prend lui-même l'initiative de communiquer sa volonté à l'âme, dans une relation intime et personnelle. Toutes les autres formes de révélation sont ainsi appelées à disparaître. Müntzer le dit clairement: « Je l'affirme et le jure par le Dieu vivant: celui qui n'entend pas de la bouche même de Dieu Sa vraie parole vivante et ne distingue pas Bible et Babel, celui-là n:est qu'une chose morte. Mais la Parole de Dieu qui pénètre le cœur, le cerveau, la peau, les cheveux, les os, la moelle, le sang, la force et la vigueur, peut bien survenir d'une autre manière que ne le racontent nos [...] idiots de docteurs. Personne ne peut faire son salut d'une autre manière et personne ne peut être trouvé autrement ».18Le prophétisme est ici poussé à son extrême.19 Le Dieu de Müntzer comme celui des manifestations charismatiques doit dire une parole audible à l'intelligence et au cœur de l' « élu» et l'acheminer progressivement dans les voies de la perfection. La manière dont Müntzer signe ses lettres est en ce sens révélatrice de l'attachement qu'il accorde à cette donnée: « Thomas Müntzer qui ne veut pas adorer un Dieu muet mais un Dieu qui parle ». Ce prophétisme a comme corollaire immédiat une prédilection pour les couches populaires et une démarche anti-institutionnelle autant qu'anti-intellectuelle, tant au niveau de la liturgie que de l'engagement social. C'est la liturgie qui nous préoccupera ici. 1.1.5.2. Müntzer et l'alliance d'AlIstedt En 1523 Müntzer est appelé à occuper la cure de la ville d'Allstedt en Saxe. Cette ville, entourée de mines de cuivre, d'argent et d'or emploie une nombreuse population ouvrière surexploitée qui avait fait en 1511 une tentative d'insurrection pour protester contre leurs conditions de travail. Cette foule viendra massivement écouter les sermons du nouveau prédicateur. Ce
18

Ibid, p. 61.

19Le subjectivisme est ainsi exalté et prend le pas sur l'objectivité de la révélation biblique. Les sentiments, les émotions et les sensations seuls désormais forment les canons irréfragables du donné révélé. C'est le stade ultime de l'élection. Force est de constater que cette orientation est aujourd'hui le socle sur lequel se déploient et se stabilisent les mouvements de réveil pentecôtistes et charismatiques. Müntzer semble donc être à certains égards l'instigateur d'un subjectivisme spirituel qui trouvera son prolongement et sa radicalisation dans les mouvements de réveil actuels. 26

dernier est déjà à couteaux tirés avec Luther, qui supporte mal son impatience et son zèle « destructeur ». Luther tente en vain de le freiner dans ses élans extrémistes.2o Sa popularité ne cesse de croître et l'on vient de partout pour écouter ses sermons et vivre ses nombreuses innovations liturgiques. Il est le premier Réformateur à transformer de fond en comble le culte. La messe est célébrée en allemand et toute entière chantée. A chaque office est lu un chapitre entier de la Bible, dans la traduction de Luther. La communion est donnée sous les deux espèces. Son principal but est de mettre la Bible et la liturgie à la portée du commun des fidèles. Le latin est supprimé, car, l'usage s'explique par des conditions historiques particulières. Il s'en explique: Récemment ont été publiés à mon initiative divers offices et cantiques en allemand qui pendant longtemps avaient été célébrés en latin par les prêtres et moines papistes, au détriment de la foi chrétienne. Les doctes me l'ont répété haineusement et se sont efforcés de l'empêcher [...] Mon but était bien plutôt de contribuer à sauver les pauvres et misérables consciences aveuglées en faisant connaître ce qui jusque là était chanté en latin dans les églises et couvents par les prêtres, moines, et nonnes hypocrites et menteurs, et qui, de ce fait avait été dissimulé à la pauvre masse des laïcs pour la ruine de la foi, de l'Evangile et de la Parole de Dieu [...] En conséquence, le but que je poursuis très sérieusement avec cet office en allemand est de porter secours à la pauvre chrétienté en ruines afin que tout homme de bonne volonté puisse voir, entendre, saisir comment les coquins de papistes [...] ont volé la sainte Bible pour le grand dommage de la chrétienté.21

Cette restitution de la Parole au peuple, prônée par Müntzer, ne peut être possible que dans la disparition de l'institution qui l'a « volée », d'où l'appel pressant de Müntzer à la décléricalisation. 1.1.5.3. La décléricalisation et le retour aux pratiques de l'Eglise primitive Décléricaliser signifie démonter le système hiérarchisé de l'Eglise et promouvoir l'état laïc, non seulement du sacerdoce, mais aussi de la communication du sacré et des sacrements. Dans son « sermon aux princes », Müntzer appelle les princes à combattre vigoureusement le clergé, qui est
20 Luther avait chargé Spalatin de faire savoir que Müntzer était un fou dangereux. Cf. Marie SCHUAB, Luther contre Müntzer, Paris, A l'enseigne de l'arbre verdoyant, 1984, p. 77. 21 T. MÜNTZER, La messe évangélique en allemand, in: Ecrits théologiques et politiques, op. cir. p. 65. 27

pour l'heure, le mal premier au sein de la chrétienté, car il empêche les fidèles d'intégrer le sens de la vraie révélation et se vautre dans ses privilèges. Il faut selon lui retrouver les pratiques de l'Eglise primitive qui ont été remplacées par des pratiques adultères. La vérité, écrit-il, c'est que le Christ, Fils de Dieu et ses apôtres, et avant lui ses saints prophètes ont fondé au début une chrétienté authentique et pure et jeté dans le champ le pur IToment, c'est-à-dire planté la précieuse parole dans le cœur des élus [...] Mais les serviteurs paresseux et négligents de cette même Eglise n'ont pas voulu soutenir ni mener à bien cette entreprise par une négligence active. [...] C'est ainsi, dis-je, que l'Eglise commençante est partout tombée en ruines [...] Et peu après elle est devenue une femme adultère comme il avait été annoncé par les chers apôtres Pierre et dans les Actes des apôtres. 22

Il pourfend hargneusement la vie d'un clergé qu'il assimile aux « pourceaux» et aux « idolâtres », qui forme une masse aussi « frustre» et « grossière» que lui.23Il accuse le clergé d'avoir« traité l'Esprit du Christ en objet de dérision », et de l'avoir volé comme des brigands et des assassins. Les membres du clergé ont « privé les brebis du Christ de la vraie voie et ont fait du Christ crucifié une idole fantastique [...] Ils ont rejeté la pure connaissance de Dieu et mis à la place un gracieux et délicat Bon Dieu tout en or devant lequel les pauvres paysans bavent d'admiration ».24Il qualifie les rituels de célébration liturgiques de diaboliques, et attribue à Satan la paternité de toutes les cérémonies au sein de l'Eglise instituée. Le clergé se trouve être « l'abomination de la désolation dont parle le Christ ». Ses messes sont «diaboliques », ses sermons, ses cérémonies et son mode de vie idolâtres. «Après quoi, il ne reste qu'un Bon-Dieu en bois, et un clergé idolâtre de bois lui aussi, et un peuple grossier, fruste et plein de nœuds,

incapable de saisir la moindre pensée. » 25

Ce radicalisme dans l'orientation théologique et spirituelle est aussi très perceptible chez Andreas Von Karlstadt qui fut l'un des piliers de la réforme du 16ème siècle.

22

Ibid., p. 86.

23 Müntzer est sans retenue dans cette véhémente critique qui n'est pas sans penser aux critiques des pentecôtistes radicaux contre les institutions ecclésiales établies et leur clergé.
24 25 Ibid., Ibid., p. 87. p. 87.

28

1.1.6. Andreas Bodenstein von KARLSTADT Karlstadt arrive à l'université de Wittenberg en 1505. Il est théologien thomiste et publie deux études sur la logique de Saint Thomas. Il est aussi porté sur le droit, tant civil que canonique. Il se convertit à l'augustinisme à cause d'une dispute qu'il eut avec Luther sur la théologie médiévale de la pénitence. Afin de mieux réfuter Luther, Karlstadt décide de se mettre très sérieusement à l'étude de Saint Augustin. En 1517, il achète sa propre édition des œuvres de Saint Augustin. Après recherche, il aboutit au résultat inverse de celui qu'il escomptait et publie le 26 avril 1517 son propre manifeste sur la théologie de Saint Augustin. Il s'agit de 151 thèses dans lesquelles il expose entre autres l'idée de la corruption générale de l'homme et de la régénération par la seule grâce de Dieu.26 Il est aussi partiellement influencé par le courant mystique de Zwickau qui a pour origine trois « prophètes» : Stübner, Storch, et Dreschel qui influencèrent plus profondément encore Müntzer. Ces prophètes étaient contre le baptême des petits enfants, car selon eux, le baptême devait être précédé d'un acte de foi et engager la libre adhésion de l'individu, ce qui n'est pas le cas d'un enfant.27 La révélation biblique était également insuffisante et inapte à communiquer l'entière volonté de Dieu comme mentionné plus haut. Des révélations spéciales devaient donc être reçues par le biais des rêves, des visions et des entretiens directs avec Dieu. L'homme doit être inspiré et enseigné par le Saint Esprit seul. De ce point de vue, Karlstadt va se considérer comme un prophète conduit par l'Esprit de Dieu pour proclamer la Parole de divine. «La Parole, écrit-il, est tombée sur moi avec une grande soudaineté. Malheur à moi sije ne prêche pas. »28 Karlstadt progressivement s'attaquera au célibat des prêtres, et proposera une réforme de la liturgie eucharistique dans laquelle il prône la communion des fidèles sous les deux espèces. Il démontre l'inutilité des rites et des pratiques extérieures de piété. Selon Jn 6, 63, il conclut que l'Esprit seul donne la vie et que Dieu doit être adoré en esprit. Toutes les autres formes visibles de piété sont donc inutiles et sans aucun impact sur l'âme
26

Cf. R.J. SIDER. Andreas Bodenstein van Karlstadt, Leiden, E. J. Brill, 1974.318 p. C'est

l'une des études les plus complètes que nous ayons sur Karlstadt.. 27 Cette position est celle du pentecôtisme aujourd'hui. 28 KARLST ADT, dans une lettre à Einsiedel in Corpus reformatrum ci!. p. 66.

cité par C. Lindberg, op.

29

dont le désir est de tendre vers Dieu. Paradoxalement et contrairement aux prophètes de Zwickau qui marginalisaient la Bible au nom d'une forme mystique et charismatique de communication avec Dieu, Karlstadt revient à un littéralisme biblique ~ui ne sera pas exempt de déviations fondamentalistes et légalistes. 9 En effet, Karlstadt défend le bien-fondé de l'inspiration mystique, pourfend l'institution qui est sans importance dans la relation de l'âme avec Dieu. Cette spiritualisation à outrance de sa conception chrétienne va l'entraîner à des réformes radicales, rigides et formelles, dont certaines vont obliger sous peine de péché. Il considère comme péché le fait de ne pas communier sous les deux espèces.30 Il va jusqu'au bout de sa logique et le 25 décembre, il célèbre sans ornements liturgiques, prononce la prière de consécration en allemand et distribue la communion sous les deux espèces. Cela fit sensation. Il faut ajouter à cette réforme liturgique radicale, ses prises de position iconocl.astes. Il s'en prend à la musique sacrée, prêche contre l'iconographie et l'art chrétien en vertu des commandements de Dieu donnés à Moïse. Il publie un tract sur « l'abolition des images ». Dans ce tract, il démontre le caractère anti-biblique des images et statues, et affirme qu'il n 'y a aucune raison à prétendre que les images, même le crucifix, attirent à Dieu. Les chrétiens doivent avoir en horreur les images tout comme le vol, le meurtre ou l'adultère?1 Ces courants radicaux du protestantisme ont été plus ou moins des catalyseurs durables des idées qui ont déteint sur les mouvements de pentecôte actuels. La Réforme prendra racine en Allemagne et se stabilisera en institutions ecclésiales. Munies de règles et de lois, ces institutions eurent tendance à se scléroser et à laisser peu de place à la piété. La faille apparut donc dans le système, et c'est sur celle-ci que le piétisme allemand bâtira son édifice.

29Karlstadt se présente ici comme un modèle accompli du pentecôtiste puisque se réconcilient en lui le mystique irrationnel et le fondamentaliste biblique. 30Cf Thèses 9 et 10 de ses thèses du 19juillet 1521 cité par BARGE, Karlstadt, voU, 291 n° 118. 31 Cette attitude négative vis-à-vis des images de culte est tout aussi manifeste et prononcée dans les mouvements pentecôtistes qui comme Karlstadt, évoquent les passages bibliques vétéro-testamentaires pour justifier la non-représentation des figures bibliques en images ou statues. Pour certains, cette attitude va pousser jusqu'à la diabolisation des figures bibliques très souvent représentées en iconographie comme celle de Marie. 30

1.1.7. Philip Jacob SPENER et le piétisme allemand 1.1.7.1. Le contexte du piétisme

Le piétisme naît dans le luthérianisme. Il n'existe pas de piétisme sans Luther. Ceci se remarque dans trois domaines: le recours à la Bible, une foi personnelle et parfois subjective, et l'activité de la foi dans l'amour. Les textes fondamentaux de la littérature piétiste étaient les textes de Luther qui insistaient sur l'expérience personnelle de la rencontre de Dieu. « Quelle aide y a-t-il pour toi que Dieu soit Dieu s'il n'est pas Dieu pour toi? »32 écrivait Luther. Le piétisme se comprend donc comme une continuité et un retour aux sources de la Réforme, et a pour principal objectif de retrouver les racines de la foi chrétienne, ou mieux, de retourner aux pratiques de la communauté chrétienne primitive. La transformation du monde passe par la transformation des individus, d'où l'accent mis sur l'intériorité. Cette transformation individuelle se fait dans la «nouvelle naissance ». Le piétisme considère que la Réforme luthérienne s'est limitée à la réforme des institutions. C'est pourquoi elle est restée très stéréotypée. La réforme des institutions devrait dès lors être complétée par la réforme des individus. L'homme nouveau devrait être formé à l'image du Christ. En règle générale, les mouvements de réforme constituent un ensemble de réactions à un ordre archaïque, considéré comme inapte à répondre au besoin pressant et fondamental de vie spirituelle et de foi. Dans le cas du piétisme, il s'agissait d'un constat malheureux de l'institutionnalisation de la doctrine réformatrice, confinée dans une pratique ecclésiale figée, et incapable d'assouvir la soif spirituelle d'une majorité des fidèles. Les crises ont toujours été génératrices de réformes. Elles insistent sur une plus grande exigence d'intériorité par rapport à la pratique extérieure, et sur une conscience du salut, par rapport à une organisation ecclésiale et sa doctrine. Contre l'orthodoxie luthérienne, faite de recherche d'intelligibilité de la foi avec une place importante accordée à la théologie, le piétisme oppose des slogans comme': «La vie contre la doctrine », «L'Esprit Saint contre le ministère» et « l'expérience contre les apparences de dévotion ».33

32

WA, 2,137.6.

33 Cet aspect est très fortement souligné par plusieurs historiens de Luther, notamment M. LIENHARD, op.cit., M. SCHMIDT, «Pietismus» in: RGG n05, p. 370 et C. LINDBERG, op.cit., p. 137.

31

La montée du piétisme s'explique aussi par le contexte historique de l'Allemagne, fortement marqué par les affres de la guerre de 30 ans, et par l'incapacité de la Réforme à assurer l'éducation et la socialisation des laïcs. Les écoles étaient financées par les municipalités et les princes dont la seule préoccupation était d'inculquer aux élèves des valeurs civiques, et de garder le contrôle de la religion. Les superstitions et doctrines parallèles étaient préférées à la « pure» doctrine des pasteurs mal payés et distants du petit peuple ignorant et socialement défavorisé. Par leur science sacrée hermétique, écrit Strauss, « ... répandue dans les sermons, les catéchismes, les tracts, les hymnes, les commentaires bibliques et les guides pour maîtres de maison, le message protestant était adressé au citoyen solide [...] Comme pour la grande majorité d'hommes et de femmes, ils auraient pu trouver une petite survivance des valeurs dans les doctrines qui ne faisaient aucun effort pour prendre en compte dans leurs préceptes les besoins pratiques et les aspirations du bas peuple. »34
1.1.7.2 Le mouvement piétiste

On ne peut considérer et comprendre le mouvement pentecôtiste dans ses grandes articulations théologiques, si l'on ne fait pas un bref retour sur des antécedants comme le mouvement piétiste. Ce mouvement s'apparente en bien des points avec le mouvement de pentecôte qui aujourd'hui étonne par sa vitalité. Ce mouvement représente une des conséquences de la Réforme et une mise en pratique de certaines de ses intuitions. La nouveauté du pentecôtisme pourrait consister essentiellement dans l'orientation pneumatologique considérable de sa vision de la foi et de sa conception de l'union au Christ. Il est donc nécessaire de revisiter le piétisme afin de mieux percevoir l'originalité du pentecôtisme. Le piétisme est un mouvement typiquement protestant, issu de la Réforme du 16èmesiècle. Il désigne l'attitude de ceux qui insistent sur une piété individuelle, qui attachent une grande importance à l'expérience, et investissent fortement le domaine de l'affectivité. Ils prônent une transformation de l'être tout entier au contact de la Parole de Dieu, et encouragent à certains égards une attitude d'ostracisme vis à vis du monde. Ce mouvement est l'un des plus importants du protestantisme depuis la Réforme de Luther. Il pourrait par certains aspects être considéré comme la seconde Réforme protestante, le mouvement de pentecôte survenant
34

G. Strauss, Luther's House of Learning Indoctrination of the youth in the German
Baltimore-London, John Hopskin's University press, 1978, p. 306.

Reformation,

32

comme une troisième Réfonne.35 Denis Peterson l'exprime assez clairement: « Dieu, par son Esprit en ce siècle, suscite une troisième restauration de son Eglise. Il l'a suscité par le passé dans la Réfonne du 16ème siècle et ensuite à travers le réveil piétiste du 17èmeet ISèmesiècle. Aujourd'hui, le Seigneur accorde la pleine bénédiction de la Pentecôte à ses Eglises sans se soucier des oppositions sécûlaires et résistances ecclésiastiques ».36 Le piétisme veut s'écarter de manière plus radicale des «orthodoxies confessionnelles dominantes jusqu'au 17ème siècle, « se détourner de l'aristotélisme qui sur le plan philosophique leur était souvent sous-jacent, se détourner des controverses doctrinales si vivaces à cette époque, et dépasser un christianisme souvent figé dans des fonnes traditionnelles extérieures ».37 Sur un plan purement spirituel, le piétisme est précédé, porté et nourri par les écrits spirituels de J. Arndt (1555-1621), qui sont des manuels d'édification chrétienne, prodiguant de nombreux conseils relatifs à la prière, à la vie de piété et à l'imitation de la vie du Christ. De ce point de vue, il peut être considéré comme le versant spirituel de la Réfonne. Même s'il répond à des besoins d'ordre politique, social ou culturel, son apport reste essentiellement d'ordre spirituel. L'accent y est mis sur la vie plutôt que sur la doctrine, «sur une piété centrée sur la nouvelle naissance et la sanctification plutôt que sur la foi réfonnatrice dans la justification par la foi ».38Il se présente donc comme un pont entre la tradition réfonnatrice et les nouveaux mouvements d'inspiration charismatique. Les similitudes avec les mouvements actuels sont nombreuses, notamment en ce qui concerne l'insistance sur la nécessaire expérience spirituelle qui conditionne et détennine une vraie relation à Dieu. Le primat de l'expérience sur la théorie y est clairement défini. L'étroite relation entre la pensée et l'action, le croire et le faire, la théologie et le vécu chrétien y est prônée, même si les difficultés d'application sont également très visibles. En résumé, le piétisme se caractérise par trois grands aspects: Une insistance sur l'édification religieuse et chrétienne dans des petits cercles appelés les «collegia pietatis », qui évoluent très souvent en
35

C'est du moins l'hypothèse de certains auteurs comme Lindberg Carter dans The third reformation? Charismatic movements and the lutheran tradition, MUP, Macon, Georgia, 1983. 36 Denis PETERSON, Pentecost challenge for the 20th century in: Lutheran renewal international, 2 (1981) p. 19. 37M. LIENHARD, Le piétisme allemand, in: Fac-Réflexion 53(2001) p. 5.
38 Ibid., p. 6.

33

marge des assemblées traditionnelles, ce qui donne à leurs membres le sentiment d'appartenir à une caste de chrétiens pieux et soucieux de leur salut. Les nouveaux chrétiens se disaient « nés de nouveau }}.39 L'appel à une intensification de la vie spirituelle va s'accorder avec l'exigence d'un recours constant à la Bible. Cette attitude cédera le pas à un biblicisme naïf, forgé sur un sentimentalisme exacerbé qui a été encouragé par les pères fondateurs du piétisme. Le subjectivisme religieux qui confine à une séparation du monde et peut-être à une vision manichéiste de la réalité. Le monde et l'esprit du monde y sont vivement critiqués. Spener peut être considéré comme le premier à avoir introduit de manière assez radicale les conceptions piétistes dans le protestantisme après Luther. Il est né le 13janvier 1635 à Ribeauvillé en Alsace. Issu d'une pieuse famille, il va s'initier très tôt à la doctrine et la piété protestante. Il étudie la théologie à l'université de Strasbourg, et se familiarise avec les orientations spirituelles de J. Arndt. Il s'ouvre, grâce à son professeur Johann Schmitt, à bien des aspects de la mystique. Il apprend les fondements de la théologie de Luther. En 1663, Spener devient prédicateur libre, et se prépare à une carrière d'enseignant. Il fait un doctorat en théologie et rédige une dissertation sur l'apocalypse johannique. Il est nommé pasteur à Francfort. Il va orienter sa catéchèse vers l',édification spirituelle. En 1670, il organise sur le modèle de 1Co. 14, Ie « collegium pietatis }}qui est Ie premier conventicule piétiste où on y lit uniquement des œuvres spirituelles.40 Après 1675, seule la Bible était lue dans ces assemblées. Celles-ci veulent également promouvoir la fraternité chrétienne fondée sur l'amour. En se développant, elles entrent en concurrence avec l'Eglise instituée qui les considérait non seulement comme une menace, mais comme des Eglises dans l'Eglise. Cette nouvelle forme d'instruction religieuse qu'introduisit Spener, de même que les débats dans les conventicules, constituent sans aucun doute le point de départ du piétisme. Mais le mouvement piétiste ne prend réellement effet qu'avec la publication en 1675, du De Pia desideria41 (Désir sincère d'une amélioration de la vraie Eglise évangélique.) Cet ouvrage rencontra un très large écho, et
39L'expression est aujourd'hui encore utilisée dans les mouvements pentecôtistes et charismatiques. 40 Cf. Dictionnaire de spiritualité, t. XIV, col 1122. 41 Une traduction française de cet ouvrage a été faite par Annemarie Lienhard. De Pia Desideria ou désir sincère d'une amélioration de la vraie Eglise évangélique. Paris, St Paul, 1990..

34

devint l'ouvrage de référence du mouvement piétiste. Spener va s'intéresser aux discussions théologiques de l'université de Leipzig où il défend l'idée d'un retour radical à l'Evangile et à une vie de pureté ascétique. Il devient en 1691 conseiller consistorial et pasteur de l'église Saint-Nicolas à Berlin. Il y mène une vie retirée jusqu'à sa mort le 3 février 1705. Les De Pia Desideria est une préface que l'éditeur Johann David Zunner de Francfort demanda à Spener pour une réédition des sermons de J. Arndt sur les évangiles de l'année liturgique. Il les fit paraître en début 1676 comme un ouvrage indépendant. Il publia de nombreux autres textes et sermons. Mais le De Pia Desideria est considéré comme le texte révolutionnaire majeur dans lequel il expose sous un accent parfois alarmiste la situation du protestantisme de son temps. 1.1.7.3. De Pia Desideria
L'ouvrage est divisé en trois parties. La première, intitulée « le triste état de l'Eglise évangélique» est une constatation désolée de la perversion du monde et de l'Eglise de son temps, surtout des détenteurs du pouvoir spirituel. En introduction de son plaidoyer, Spener écrit: Si nous examinons la situation actuelle de toute la chrétienté avec des yeux de chrétiens, ou simplement avec des yeux un peu éclairés

[...]

alors nous éprouvons

une juste

envie de nous répandre

en

clameurs plaintives avec Jérémie 9, 1: « Ah, si seulement nous avions assez d'eau dans nos têtes et que nos yeux fussent des sources de larmes pour pouvoir pleurer nuit et jour sur la misère de notre peuple, et en des temps pourtant dorés encore, ce cher vieux père a pu dire Ah, pour quels temps nous as-tu gardés Seigneur! de même nous aurions bien plus aujourd'hui matière,-non pas à le redire, car notre tristesse extrême ne nous laisse plus guère la force 42 d'émettre quelques mots- mais à pousser les mêmes gémissements Il évoque entre autres causes de la déchéance du protestantisme, les persécutions que doit subir la « pure doctrine» en particulier de « l'antéchrist de Babylone ». Il stigmatise le comportement des autorités ecclésiastiques, cause non négligeable de la dérive de la « vraie foi ». Il affirme: Donc, dans l'état séculier, la situation est plutôt désolante. Mais hélas, nous les prédicateurs de l'état ecclésiastique, nous ne pouvons nier que cet état aussi est complètement pourri, et que nos deux états dirigeants sont donc à l'origine de la plupart des corruptions qui
42

SPENER, De pia desideria, op.cil., p. 15. 35

déferlent sur la communauté. [...] Nous les prédicateurs, nous avons besoin dans notre état d'autant de réforme, que n'importe quel état. Ainsi, chaque fois que Dieu projetait une réforme, par exemple dans l'Ancien Testament à travers les rois pieux, il les commençait ordinairement par l'état sacerdotal. [...] Oui, rien ne m'afflige autant que cette quasi incapacité de discerner comment, dans cette corruption abominable, nous autres pourrions trouver le salut de notre conscience. 43

Les laïcs dans ce sombre tableau ne sont pas épargnés, et ont leur part de responsabilités que Spener relève sans ambages. Il dénonce la vie dépravée de ceux qui prétendent être luthériens et qui ne reconnaissent pas l'enseignement de Luther basé sur la foi vivante. On trouve chez eux de graves scandales. « Je ne veux pas parler dit-il, des vices qui sont reconnus comme tels dans le monde, car ces scandales là ne causent finalement pas de si grands dommages. Beaucoup plus grave est ce qui provient des péchés qu'on ne reconnaît plus comme péchés ou dont on n'estime plus la gravité à
saJuste mesure ».

.

44

Il dénonce avec véhémence l'ivrognerie, les disputes et querelles qui les conduisent devant les tribunaux; l'égoïsme et toutes les formes de vice, se plaint que la doctrine de la justification par la foi soit mal comprise, et s'insurge contre le caractère superficiel de la foi chrétienne.
Dans la seconde partie de l'ouvrage, Spener rappelle la promesse de Dieu d'un état meilleur de l'Eglise. Il fonde son optimisme sur la conversion progressive et bientôt totale des juifs. Si nous examinons les Ecritures, écrit-il, nous ne pouvons pas douter du fait que Dieu a promis pour son Eglise ici sur terre, quelque situation meilleure. Nous avons d'abord la magnifique prophétie de Saint Paul. Le mystère révélé par lui (Rm Il, 25-26) après que la totalité des païens sera entrée [dans l'Eglise du Christ], tout Israël connaîtra le salut [...] D'ailleurs, si on les analyse correctement, beaucoup de passages chez les prophètes de l'ATtendent vers cette affirmation. Et à côté des anciens pères de l'Eglise, les plus éminents presque des maîtres de notre Eglise ont confessé ce mystère en se basant sur le passage apostolique en question. 45

43 Ibid, p. 20-21 44 Ibid. p. 31-32. 45 Ibid. p. 51.

36

Il table également sur la chute de Rome. « Il faut nous attendre, écritil, à une chute plus profonde encore de la Rome papiste. Car si elle a subi un choc certes non négligeable de la part de notre bienheureux Luther, il lui reste encore une puissance spirituelle bien trop grande pour que nous puissions dire que la prophétie de l'apocalypse (ch. 18 et 19) soit entièrement réalisée. Regardons bien avec quelle insistance elle est décrite par le Saint Esprit dans ce passage. »46 La troisième partie de son ouvrage consiste en une série de propositions concrètes pouvant améliorer l'état de l'Eglise dans le monde. Il ressori de ce bref aperçu de l'œuvre de Spener un schéma classique de fonctionnement, caractéristique de tous les mouvements piétistes et fondamentalistes qui ont marqué l'histoire de l'Eglise, et dans lesquels s'inscrivent en bonne place certains courants pentecôtistes. Il s'agit de la dénonciation alarmiste des vices du monde et de l'Eglise, la prédiction de la chute des institutions, et l'annonce de l'avènement d'une ère nouvelle où tous les peuples et toutes les nations, bon gré malgré eux, adhéreront à la doctrine nouvelle. Ce schéma, très visible dans le courant radical du pentecôtisme, donne déjà une idée précise des modalités de salut au sein de ces groupes. Le salut est exclusif et ne s'opère qu'en lien ou en relation avec la structure « prophétique », dans une négation systématique d'autres possibilités ou voies de salut.47 La structure alors tente de s'identifier purement et simplement au Christ, ou encore érige la communauté en lieu unique des opérations de la grâce du Christ. Les idées de Spener eurent une influence considérable dans les querelles des théologiens de l'université de Leipzig, et dès 1695, des cercles piétistes vont se former dans 7 Etats allemands et dans 25 villes. « L'œuvre réformatrice de Spener, écrit Roland Pietsch, eut une influence indirecte, mais d'importance, sur la fondation à Halle de l'institution de Francke; celle-ci donna la possibilité d'étudier à divers théologiens d'Ukraine et d'autre part, elle fut active dans les missions au-delà des frontières de l'empire ».48

46

Ibid. p. 52.

47 Cette vision du salut sera plus amplement traitée dans notre chapitre sur les considérations critiques. 48Roland PIETSCH, « Spener », in : Dictionnaire de spiritualité. coU123. 37

En résumé, Spener propose l'extension de l'étude biblique aux familles et à tout chrétien. La connaissance profonde des Ecritures ne doit pas être le seul apanage des pasteurs. Il préconise ensuite que la foi soit moins de l'ordre de la doctrine que du vécu, qu'elle soit faite de piété dévotionnelle, tant pour le clergé que pour les laïcs. Il milite en faveur du sacerdoce universel des fidèles et leurs tâches dans la sanctification de l'Eglise universelle. Ils doivent tous étudier les Ecritures, enseigner, consoler, visiter les malades, et mener une vie sainte. Il propose que l'on réduise à son strict minimum les controverses et polémiques théologiques, pour promouvoir la doctrine unique de la repentance et de la sanctification. Il prône une réforme des études théologiques par l'étude des ouvrages de piété et par l'établissement au sein même de l'académie, des « collèges de piété », pour renforcer la foi des étudiants. L'ouvrage insiste également sur la nécessité de retrouver la foi et les pratiques de la première communauté chrétienne. Ce thème du retour aux sources a traversé la quasi-totalité des réformes et des essais de réforme de la vie religieuse tout au long de l'histoire de l'Eglise. Ceci depuis le monachisme ancien jusqu'aux mouvements charismatiques actuels, en passant par la Réforme protestante et les mouvements piétistes et anabaptistes. Cette fascination pour le mode de vie de l'Eglise primitive est aujourd'hui très présente dans les mouvements de pentecôte, qui mettent tout en œuvre pour reproduire dans leurs assemblées, les récits des Actes des apôtres. Ceci implique un mode de vie qui se veut non seulement de partage et de fraternité chrétienne, mais aussi une pratique spirituelle qui s'inspire de l'exercice des dons spirituels et des charismes. Le piétisme allemand se consolidera avec les apports de August Hermann Francke (1663-1727) et de Gottfried Arnold (1666-1714). Spener est donc sans aucun doute le premier qui, dans le protestantisme, va susciter un mouvement de réveil réactionnaire et prophétique, lequel inspirera d'autres courants, notamment le mouvement de « réveil» de Wesley et plus tard le pentecôtisme que nous étudions.
1.1.8. John Wesley et le méthodisme

John Wesley naquit le 17juin 1703. Il est le quatorzième enfant d'un ministre de l'Eglise d'Angleterre (High Church), alors recteur d'Epworth. Il est éduqué à Chaterhouse et à Christ Church à Oxford. Il décide en 1725 de se faire ordonner. Il consacre entièrement sa vie à Dieu après avoir lu 38

L'imitation de Jésus-Christ et les Rules and exercises of holy living and dying de Jeremy Taylor.49 Il observe une règle de vie très stricte fondée sur l'enseignement de Taylor. «Il cherchait à vivre selon les modèles du christianisme primitif tel que l'ont interprété les anciens pères ».50A partir de 1730, Wesley s'engagea plus profondément dans une vie d'ascèse et rejoignit un groupe d'intellectuels versés dans l'étude des classiques et de la théologie. Très vite, ils reçurent le nom de « méthodistes» ou de « Holy club» à cause du lien entre leur pratique sacramentelle et leur travail social. Wesley cherchera un moment son modèle dans les Actes des apôtres, où l'on voit l'action prépondérante de l'Esprit Saint. Il délaisse alors les Pères de l'Eglise et cherche à reproduire dans sa prédication les manifestations charismatiques de la primitive Eglise. C'est ce que l'on aperçoit encore aujourd'hui dans les mouvements pentecôtistes. «Au début, écrit S.Wakefield, des scènes violentes avaient lieu lors des prédications en plein air, des exaltations qui lui rappelaient les expulsions de démons dans les Évangiles, de sorte que Charles51 gardait constamment des baquets d'eau froide à portée de main. Pour cela, John Wesley était considéré comme un agitateur qui troublait la paix, et la foule l'attaquait brutalement ainsi que ses disciples. Ces manifestations attirèrent sur lui une vive opposition des membres de l'Eglise d'Angleterre qui avaient en aversion l'enthousiasme et l'exaltation méthodiste. Cet enthousiasme émotionnel, qui virait au quiétisme, inquiétait la haute hiérarchie ecclésiastique. Ces manifestations se situaient en réaction contre le ritualisme liturgique et la décadence morale de l'Angleterre du lSèmesiècle, comme le montrent bon nombre d'historiens. Il nous paraît ici important de replacer Wesley dans son contexte afin de mieux comprendre sa doctrine et expliquer l'enthousiasme caractéristique de son mouvement qui n'est pas sans lien avec l'exubérance pentecôtiste. 1.1.8.1. L'Angleterre au temps de John Wesley

On s'accorde aujourd'hui pour dire que les facteurs socioéconomiques ont été déterminants dans l'éclosion et l'essor du méthodisme
49 Des détails biographiques importants sur la vie de Wesley nous sont fournis par plusieurs auteurs, notamment Léon Joseph. RATABOUL, John Wesley, un anglican sans frontière, Nancy, PUN, 1991,239 p. 50Simon WAKEFIELD, op.cit., col1374. 51 Charles Wesley, frère de John Wesley fut pour ce dernier d'une aide précieuse dans la fondation de son mouvement. 39

anglais. Au siècle de Wesley, plus de 80% de la population anglaise appartient à des classes subalternes. La situation politico-sociale est alors marquée par une profonde inégalité entre riches et pauvres. L'accroissement des richesses pour les plus nantis entraîne un appauvrissement toujours plus considérable des moins favorisés. La flambée des prix n'est suivie d'aucune augmentation de salaires qui, bien au contraire, ont tendance à baisser. Les mauvaises récoltes et les nombreuses averses provoquent de graves crises qui entraînent la disette. La protection sociale contre le chômage et la maladie est inexistante. « Les poor houses» sont des bagnes plutôt que des asiles, et les enfants et vieillards qui échouent là par centaines de mille n'y survivent pas longtemps ».52Les classes pauvres sont minées par la précarité, l'insécurité et se trouvent sous la menace constante de la mort. Cette précarité va constituer le terreau d'un immoralisme, ou mieux, d'une démoralisation prononcée. Le peuple, malgré tout a ses élites: il s'agit des artisans, d'ouvriers qualifiés, des membres de corporation et de corps de métiers. Grâce à leur savoir-faire et à leur sens de l'épargne, ils s'élèveront à l'échelle sociale. «Le reste du peuple, écrit Léon Joseph Rataboul, c'est-à-dire l'écrasante majorité, est constituée par des masses qui s'entassent maintenant dans les quartiers pauvres de Londres et des villes industrielles démesurément gonflées par l'afflux des foules de plus en plus nombreuses. Elles formeront les premières générations du prolétariat des temps modernes ».53De nombreuses familles se trouvent déracinées et plongées dans la plus grande misère. Les enfants sont soumis à de durs esclavages dans des usines et au fond des mines. Condamnés à travailler dès leur plus jeune âge, les femmes et les enfants, privés de toute éducation, sont considérés comme des sources de revenus pour des familles pauvres. Rataboul décrit sans complaisance cette situation de misère. «Les traitements brutaux et souvent cruels que subissent ces enfants et les salaires de misère qu'ils reçoivent pour leurs longues heures de peine témoignent du mépris dans lequel ils sont tenus et de la honteuse exploitation dont ils sont victimes de la part de leurs parents et de leurs employeurs. Les pauvres des campagnes ne sont guère mieux nantis. Leur nombre ne fera que croître au cours du siècle à mesure que les « enclosures» regrouperont les plus grandes propriétés aux dépens des plus petits [...] Nombre d'entre eux sont réduits à une plus grande misère, se nourrissant

essentiellementde seigle, d'orge, d'avoine, et rarement de blé. 54

Dans les milieux populaires, l'absence chronique d'hygiène entraîne de grandes maladies et épidémies comme la dysenterie et le choléra. Le
52

C.l BERTRAND, Le méthodisme, Paris, 1971, p. 15.
L. J. RATABOUL, op.cit., p.35.

53

54 Ibid, p. 35.

40

travail précaire et la protection sociale inexistante ne favorisent guère les choses. L'alcoolisme fait des ravages. La violence et la délinquance juvénile appellent une répression sans merci des autorités qui craignent le désordre social. C'est d'abord à ces pauvres sans devenir que s'adressera Wesley pour leur annoncer un Evangile d'espoir et de dignité. Il est à noter que ce sombre tableau de l'Angleterre au 18ème siècle est typique des contextes dans lesquels ont germé et fleuri les mouvements pentecôtistes, comme nous le montrerons plus loin. A la misère sociale s'ajoute une misère morale des plus grandes. De nombreux historiens s'accordent pour dire du 18èmesiècle anglais qu'il fut celui de la grande déconfiture morale. L'alcoolisme tourne au fléau national. La consommation de l'alcool avait atteint un seuil des plus inquiétants. « Le gin, écrit Samouélian, inventé en 1684, faisait d'immenses dégâts. Une maison sur six à Londres servait de cabaret en 1736 ».55 En dépi~ de tous les efforts déployés par les institutions religieuses pour rétablir les bonnes mœurs, l'immoralité était sans bornes. L'extrême misère des couches sociales défavorisées ne leur laissait d'autres loisirs que la débauche et la violence. Les mineurs croupissaient dans l'ignorance la plus fruste, au point d'être considérés comme des bêtes brutes sans civilisation et sans aucun sens moral. Ils étaient considérés comme les rebuts du genre humain. 56 La misère spirituelle quant à elle n'était pas en reste. Le christianisme réformé avait depuis longtemps perdu son rigorisme moral, tant sur le continent qu'en Angleterre. La doctrine de la justification par la foi était de plus en plus absente des prédications, tandis que la frivolité régnait en maîtresse au sein du clergé. L'époque glorieuse du puritanisme était révolue et l'Eglise attendait désespérément une « réforme dans la Réforme ».57 Beaucoup d'Anglais se résignent à l'acceptation formelle du rite national, et à une activité dominicale en rupture avec le quotidien. La soif d'une profonde et ardente spiritualité se fait de plus en plus sentir. Le clergé est corrompu et médiocre, méprisé et impopulaire, très peu en phase avec les grands progrès sociaux de son temps. Il reste cantonné dans les campagnes au détriment des villes. La morale séculière et le respect de l'ordre établi sont prêchés à la place de l'incarnation et de la rédemption.

55

S. SAMOUELIAN, Le réveil méthodiste, Nîmes, PEM, 1974, p. 6.
John Wesley, sa vie, son œuvre, Kansas City-Nîmes, op. cit., p. 8. MPN-PEM, 1992

56 Cf. M. LELIERE, 57 S. SOUMELIAN,

41

Quant aux Eglises indépendantes, elles se retranchaient très souvent derrière une théologie attentiste et résignée ou simplement s'épuisaient dans d'interminables querelles intérieures sans entreprendre aucune initiative d'évangélisation ou de réforme. C'est dans ce contexte que Wesley va prêcher sa nouvelle doctrine. Cette doctrine qui n'est pas sans réelles similitudes avec certains éléments de la doctrine pentecôtiste. Il viendra rallumer la braise de l'enthousiasme évangélique qui couvait sous la cendre d'un anglicanisme mal en point.
1.1.8.2 La doctrine de Wesley

C'est par l'intermédiaire de l'anglicanisme, du puritanisme et du piétisme allemand du 17ème siècle que le méthodisme héritera des réformes de Luther et de Calvin. siècle, le luthérianisme allemand se trouve embourbé dans Au 17ème d'interminables controverses théologiques. Les réformes de Spener et de Francke vont déboucher sur la création de collèges de piété au sein de l'Eglise, qui ont pour but de permettre à l'âme de s'unir véritablement à Dieu au moyen de la foi, et par la prise de conscience de sa justification. Mais ce piétisme va glisser très vite vers un sentimentalisme mystique qui laisse peu de place à la raison, et exalte les émotions. Ce courant est en perte de vitesse lorsque se produit en Angleterre le mouvement de réveil évangélique avec les frères moraves, descendants indirects des Hussites. Ce mouvement très antiinstitutionnel fait comprendre à Wesley l'inefficacité de la loi par rapport à l'amour. Pour le méthodisme, la Bible est la seule source de révélation et doit être respectée dans toutes ses prescriptions. Le salut est considéré sous un angle purement individuel et indépendant des sacrements et des lois d'une institution ecclésiale. L'homme, totalement corrompu par la chute originelle, n'a de salaire que la damnation. Mais la rédemption du Christ lui donne la chance d'échapper à cette condamnation. Il dispose de son libre arbitre face à la proposition du salut que lui fait le Christ. A celui qui prend conscience de ses fautes, est accordée une grâce prévenante qui le rend capable d'accueillir le pardon et la' nouvelle naissance en Dieu. Ce salut passe aussi par la méditation de la Bible et reste très lié à la vie de l'âme. Le fidèle doit mener une vie d'action ascétique qui doit le conduire à la sainteté dans le siècle. C'est ainsi que l'on insiste sur la repentance et la nouvelle naissance. Les laïcs ont tous les droits sauf celui d'administrer les sacrements.

42

Wesley rejette la doctrine de la prédestination et sur ce point, se montre anti-calviniste. Dieu ne peut être injuste ou se plaire à voir ses créatures s'éloigner de lui, et aller à leur perte. Une telle doctrine est selon lui très dangereuse, car elle mène à l'indifférence fataliste et peut pousser à l'immoralité et même à l'athéisme. Il se dresse également contre le mysticisme quiétiste qui inspire une inaction égoïste et qui fait fi de l'intelligence et de la morale. La « lumière intérieure» pour Wesley ne saurait se substituer à la révélation biblique. Il s'insurge contre le ritualisme qui ne laisse aucune place à l'expérience intime de la relation à Dieu ou à l'effort vers la sainteté dans le monde. Fait significatif, Wesley puise dans la doctrine augustinienne de la grâce les prémisses de sa doctrine. L'homme abandonné à ses propres forces est fondamentalement mauvais, et se montre incapable de connaître Dieu. Seule la grâce divine peut le conduire au salut. Wesley prendra en aversion le moralisme, I'humanisme et le rationalisme, considérés comme des guides aveugles composant avec le mal. Ceci était le préalable nécessaire à l'aspect émotionnel de sa doctrine. Au cœur de cette doctrine se trouve la sanctification. 1.1.8.3. La sanctification selon J. Wesley La place privilégiée qu'occupe la notion de sanctification dans la théologie de Wesley s'explique par sa démarche spirituelle personnelle, ainsi que par les grandes misères et corruptions décrites plus haut. Le méthodisme se considère donc comme un mouvement de réveil et de renouveau spirituel des croyants. La sanctification est considérée par Wesley lui-même comme étant le «dépôt» confié par Dieu aux méthodistes. Cette doctrine est prépondérante chez Wesley et éclipse celle de la justification. Wesley aurait jugé que les Réformateurs s'étaient tellement attachés à réhabiliter la doctrine de la justification qu'ils en sont venus à oublier celle de la sanctification. D'un autre côté, les catholiques romains, comme François de Sales, développaient plus amplement la doctrine de la sanctification au détriment de la justification par la foi. C'est à partir de ce constat que John Wesley parvint à restaurer, grâce à l'enseignement de l'Écriture ainsi que de la littérature piétiste, la doctrine de la sanctification au sein du protestantisme. La doctrine wesleyenne de la perfection chrétienne a son fondement dans la doctrine de la justification et de l'élection. «La sanctification commence au moment même où nous sommes justifiés.»58 Malgré cette régénération, la nature humaine reste inchangée et donc susceptible de pécher. Rien n'est acquis une
58 Sennon, the scripture way ofsalvation, 1. VI, 45.

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fois pour toute. La perfection chrétienne est progressive et trouve son point culminant dans l'entière sanctification. Wesley s'inspire en cela du pseudoMacaire qui considère que la voie de la perfection est graduelle. C'est seulement par étapes qu'un homme atteint la perfection. Wesley conçoit le salut comme un processus à deux voies, dans la conjugaison de la grâce divine et de l'effort humain. L'effort de l'homme n'est donc pas absent de la démarche de sanctification, contrairement à une certaine compréhension de la doctrine de la justification. Une place importante est donc accordée à la loi, prêchée après la justification et servant de «carte de voyage vers l'amour parfait ».59 La loi doit être prêchée à la lumière de l'Evangile, «non seulement comme un commandement, mais comme un privilège, comme une branche de la glorieuse liberté des enfants de Dieu ».60 La loi et l'amour se conjuguent dans l'unique exigence de sanctification. Cette exigence qui doit être commune à tous les justifiés. « Chaque fois que Dieu donne un nouveau degré de lumière, écrit Wesley, il donne également un nouveau degré de force. Dieu vous aime. Par conséquent, aimez-le et obéissez-lui. Le Christ est mort pour vous. Par conséquent, ressuscitez vous aussi à l'image de Dieu. Le Christ vit pour toujours. Par conséquent, vivez pour Dieu jusqu'à ce que vous viviez avec Lui dans la gloire ».61L'originalité de la doctrine Wesleyenne du salut réside dans l'idée de 1'« extrême sanctification », considérée comme une phase de « seconde bénédiction» ou de « deuxième grâce ». Ces mouvements de réforme qui ont précédé le courant pentecôtiste se distinguent presque tous par leur refus de l'institution ecclésiale établie, de même que leur aversion pour les moyens de salut autres qu'une expérience spirituelle individuelle fondée sur la méditation de la Bible. Les sacrements sont pour la plupart considérés comme de simples inventions humaines, inaptes à opérer le salut. Cette insistance sur l'intimité avec Dieu peut conduire parfois à un mysticisme quiétiste, quand il ne dévie pas dans un irrationalisme impotent et un obscurantisme paralysant. De même, l'insistance sur la révélation biblique qui a préparé le sola scriptura de la réforme luthérienne ouvrira progressivement la voie, lorsqu'elle sera mal comprise, au fondamentalisme biblique lequel sera le principe de base à l'origine du mouvement pentecôtiste aux USA.

59
60

G.S. WAKEFIELD,Op.cil., col. 1388.
Ibid., col 1388.

61 J. WESLEY, Letters, Ed Telford, 1931, t.3, pp. 78-85.

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