L'Héritage de Babel

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Physiquement, nous vivons après Babel, mais spirituellement, nous en sommes les héritiers directs. Est-ce un bon ou un mauvais héritage ? Quels avantages pourrons-nous tirer de l'enseignement biblique concernant la destruction de la Tour de Babel ? N'aurions-nous pas été plus tranquilles et moins hargneux les uns envers les autres, si l'unité du genre humain eût été acquise lors de la construction de la Tour ?
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296400443
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L'HERITAGE DE BABEL

Cheminements Spirituels Collection dirigée par Noël Hily

Toutes réflexions théologiques, spirituelles, Toutes expériences mystiques, religieuses, qu'elles se situent au sein ou hors des grandes religions méritent d'être connues. C'est pourquoi nous favorisons leur édition dans cette collection « Cheminements Spirituels» chez I'Harmattan. Vous pouvez nous envoyer vos écrits, même les plus personnels. Nous vous répondrons.
Centre de Recouvrance 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans

Déjà parus: BERNABEU A., Laissons les enfants grandir
BOMBLED J.P., Quand la modernité raconte le salut... CONTE A.-M., L'ivre de vie

DESURVIRE, Dire vrai ou Dieu entre racisme et religions DUROC R., Lafoi et la raison GALLO J.G., Lafin de l'histoire ou la Sagesse chrétienne GARBAR F., Chasser le mal GENTOU A., Invités à vivre
HARRIS J.P., Ste Bernadette KIRCHNER D., Dieu, Créateur ou biblique G., La cigale

ROCHECOURT SANTANER

P. M-A., Qui est Croyant?

SCIAMMA P., Dieu et l'homme - Méditations

Bluma Finkelstein

L'HERITAGE DE BABEL

Eloge de la diversité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur
Livres critia ues L'Écrivain Juif et les Évangiles, Ed. Beauchesne, Paris 1991. D'Isaac à Jésus: le malentendu, Essais sur le Sacrifice, Ed. Aléas,
Lyon 2000.

Recueils de noèmes La Vie d'un Passant, Ed. Chambelland, Paris, 1972. Retenir le Vent, Ed. José Millas-Martin, Paris, 1978. La Déchirure et l'Espace (poèmes mystiques inspirés du Zohar), Cherche-Midi éditeur, Paris, 1980. L'être et le Paraître, Ed. José Millas-Martin, Paris, 1981. Le Veau d'Or, Ed. Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1982. Interpellations, poèmes païens, Ed. Le Pont de l'Epée, Paris, 1982. La Falaise du Temps, Ed. Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1984. Inanima Mundi, Ed. Barré & Dayez, Paris, 1991. Les Vignes Sauvages, Ed. Echo-Optique, Les Herbiers, 1992. Le Mouton Téméraire, Ed. Interventions à Haute Voix, Chaville,1992. Fais qu'Oedipe s'apaise, Ed. La Bartavelle, Charlieu, 1992. Prométhée au Paradis, Ed. Hôtel Continental, Plancoët, 1993. Faute de Combattants, Ed. La Bartavelle, Charlieu, 1995. Mise en Boîte, Ed. Cahiers Froissart, Valenciennes, 1997. Le Loquet du Temps, Ed. Friches, Saint-Yrieix, 1998. Pour un bout d'ombre, Ed.Clapàs, Aguessac, 1999. Rien que pour agir, Ed. Encres Vives, Colomiers, 1999. Le guichet du destin, Ed. Interventions à Haute Voix, Chaville, 2000. Vitefait, bien fait, Ed. Clapàs, Aguessac, 2000 La femme de Cro-Magnon, Ed. La Bartavelle, Charlieu, 2001. Gratis pro Deo, Ed. Encres Vives, Colomiers, 2002. Beatus Vir, Ed. Tarabuste, St-Benoît du Sault, 2003. Les éclopés de lafraternité, Ed. Encres Vives, Colomiers, 2003.

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8499-2 EAN: 9782747584999

« On raconte qu'au cours du siècle dernier, un voyageur juif arrive au Yémen et se rend immédiatement auprès du rabbin de la localité, lequel était connu aussi comme kabbaliste. Quelle n'est pas sa surprise quand il apprend en consultant les livres du rabbin que celui-ci a l'habitude de prêter serment sur Yéchou (Jésus). Interrogé sans ménagement, le rabbin répond: "Je n'ai jamais entendu dire qu'il y avait un problème à propos de cet homme. Pour moi, il s'agit d'un ange. » Histoire rapportée par Moshé Idel dans: Les chemins de la Kabbale, conversations avec V. MaIka, Albin Michel, 2000.

LES DERNIERS DINOSAURES

Avant-propos

« Ô la vile chose, dit-il (Sénèque), et abJ.ecte que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité! Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjamber plus que l'étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l'homme se monte au-dessus de soi et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. » Montaigne, Essais III Physiquement, nous vivons après Babel, mais spirituellement, nous en sommes les héritiers directs. Estee un bon ou un mauvais héritage? Quels avantages pourrons-nous tirer de l'enseignement biblique concernant la destruction de la Tour de Babel? N'aurions-nous pas été plus tranquilles et moins hargneux les uns envers les autres, si l'unité du genre humain eût été acquise lors de la construction de la Tour?

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L'histoire nous enseigne qu'elle est une chaîne ininterrompue de guerres, de violences, de dissensions et de haines génératrices de tous les maux individuels et collectifs qui se sont abattus sur l'homme depuis que le premier couple a dit « non» à Dieu. C'est vrai et cependant il y a eu cette volonté des hommes de reconstruire l'unité initiale, ils se sont réunis pour rebâtir leur avenir-un dans la Tour de Babel. Elle s'élevait bien haut lorsque Dieu opposa son veto à l'homme. Vous avez dit « non» à mon interdiction, je dis «non» à votre totalitarisme. L'humanité est riche dans la diversité, dans la complexité infinie de la vie, dans le renouvellement incessant du monde, dans le questionnement ininterrompu. Le plus enrichissant est toujours le changement, la révolte, la recherche, la rencontre non pas d'un alter ego, d'une photocopie de moi-même, mais d'un être complètement différent, venant d'une autre culture et avec lequel je n'ai en commun que notre appartenance à la même race humaine. Babel représentait l'uniformité et non pas l'unité, le brassage par le bas de la soumission à une seule autorité en vue d'un projet d'avenir totalitaire, et non pas l'élévation morale des individus particuliers, chacun avec ses désirs, ses projets, sa vie. Babel signifiait l'abstraction réductrice autour de l'unique drapeau, l'abstraction dans le même: un peuple - le même toujours; une langue, - la même à jamais; une idéologie - l'unique pour l'éternité. Un immense récipient rempli d'abstractions: le peuple, l'homme, la société, le projet d'unité, autant d'idées soutenues par la volonté de « métissage» idéologique et de domination. Autant de volonté d'écrasement des différences, autant d'énergies gaspillées à vaincre les oppositions naturelles et culturelles, à anéantir les

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spécificités, à éliminer à tout jamais l'individu au profit de la masse. Dans son histoire, l'homme a connu de nombreux Babel, des totalitarismes de tout genre. Dans ce livre, nous nous proposons de parler seulement du totalitarisme théologico-politique. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux deux religions, juive et chrétienne, à leurs oppositions et controverses, à leur lien interne, par l'amour-haine de ces deux frères jumeaux, serrés l'un contre l'autre comme ces « Twin Towers» de New- York qui ont été détruits, non par Dieu, mais par le troisième frère jumeau, l'islam, nouveau Babel œuvrant à la reconstruction du totalitarisme sur les débris de son incapacité d'apporter aux peuples musulmans un peu plus de bonheur et de servir à leurs enfants un repas chaud, chaque jour qu'Allah leur a accordé. Construite en briques dures, l'ancienne Tour se voulait un projet spirituel, une élévation au-delà de l'humain, un dépassement. Atteindre le Ciel, le remplacer même, acquérir le vrai savoir, la connaissance ultime. Toute idéologie, religieuse ou autre, dès qu'elle mise sur le spirituel comme signe de supériorité dans la catégorie humaine des valeurs, se doit aussitôt de déprécier le matériel, la matière, le corps, enfin le réel qui nous porte et qui, en effet, est le seul à répondre à nos désirs et interrogations. Seul le réel, car l'esprit et le spirituel sont tellement silencieux que, par la force des choses, nous avons recours à des ruses afin de leur faire dire ce qu'ils n'ont pas dit. Mais ils se taisent toujours, ils sont si silencieux qu'il s'en dégage presque un mutisme absolu! Jeanne d'Arc, dans la simplicité et la sincérité de sa foi, ne répondit-elle pas à ses savants inquisiteurs que ses voix venaient de sa tête, de sa pensée? Elle en savait quelque chose.
Il

Théologies et dogmatiques s'unissent toujours en un scientisme brutal et babélisant. Elles espèrent que Dieu leur donnera raison en se révélant dans une ultime révélation, rien qu'à elles. Les questions de La Vérité nous guettent: donner une réponse définitive est une tentation permanente et un grand péché d'orgueil, alors que, comme dans les sciences, tout devrait rester ouvert quand bien même certains parmi nous se disent que tout n'est peut-être qu'une affaire de protéines et de sucres. Le paradoxe est le propre de l'homme, il devrait s'y habituer et l'investir de ses doutes et certitudes sans renier ceux des autres. Tout savoir est savoir humain, y compris le savoir religieux. Laissons quelques doutes nous surprendre sur les chemins de Dieu, faisons comme si l'absolu n'était qu'affaire divine, pas humaine, faisons comme si nous ne savions rien ou presque de Dieu. Un scientifique peut se tromper sur une particule de matière ou sur un calcul mathématique. Il y reviendra, un jour il trouvera une solution, mais il sait aujourd'hui que cela pourrait n'être qu'une solution provisoire. Comme disait J. Rostand: «Les théories passent, les grenouilles restent. » Jean Hamburger, de l'Académie des sciences, écrivait dans son ouvrage La raison et la passion, réflexions sur les limites de la connaissance: « Cet essai s'efforcera de démontrer que la connaissance scientifique est cernée de frontières infranchissables, l'homme sait maintenant que l'espoir est vain qu'il connaisse jamais "l'essence" du monde dans lequel il vit; il n'en aura au mieux qu'une traduction en langage humain, sévèrement limitée par les limites même de son vocabulaire mental. Il cherche à comprendre le monde et, au cours de sa recherche, il s'aperçoit que comprendre est un concept de son propre cerveau et ne trouve 12

aucune preuve que ce concept puisse s'appliquer au monde en dehors de l'homme. L'intelligence est une disposition mentale de l'être humain, il n'est pas sûr que ce soit une disposition de la nature. L'homme peut avoir l'illusion de sortir de luimême, mais c'est nécessairement une illusion. »1 Le théologien, lui, n'analyse pas de particules, il ne fait pas de calculs mathématiques, il veut déchiffrer l'infini - Dieu. Mais il est sommé de reconnaître dès le début qu'à La Vérité dernière il n'arrivera jamais. Quand bien même celle-ci était inscrite dans les Livres Saints, il ne saura pas la reconnaître dans sa totalité qui le dépassera à tout jamais. Là, il ne s'agit pas de calculer ou de pénétrer dans les recoins les plus refoulés de l'atome, mais de réunifier la connaissance parfaite et son objet. Autant dire du travail pour l'éternité. Il faut donc avancer avec modestie et, pour le bien de l'humanité, réduire nos discours à notre niveau d'homme, dans la pluralité des opinions et dans le
prOVISOIre.

Il faut dire que les trois monothéismes sont les derniers dinosaures idéologiques arrivés vivants au seuil de ce XXIe siècle. Ce sont les trois totalitarismes restés encore à « la une» de l'histoire et de l'actualité. « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », avait dit André Malraux. Peut-être, l'homme est religieux par nature, très probablement. Ce n'est d'ailleurs pas du tout la religion ou la religiosité qui font peur, mais l'idée totalitaire par laquelle elles définissent leur mission. Peut-être la seule des trois religions monothéistes, le judaïsme, n'est missionnaire qu'envers ses propres sujets. Comme ce n'est pas une religion qui vise à s'étendre à toute l'humanité, elle
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Ed. du Seui1. 1984, pp. 20-21. 13

ne participe pas à la construction de la Nouvelle Tour. Les deux autres se battent encore pour la primauté. Mais le judaïsme n'est pas pour autant exempt de quelques aspects totalitaires et intransigeants par rapport à la collectivité juive. La singularité juive, le particularisme juif ont au moins ceci de valable: ils ne veulent pas intégrer les autres et ne les considèrent pas comme infidèles. Non qu'ils les rejettent, mais ne pas vouloir les intégrer, ne pas vouloir les convertir, signifie ne pas assimiler l'autre et le faire changer de foi ni même par la force de persuasion. Convertir l'autre malgré lui veut dire le nier dans ce qu'il est, dénigrer son identité, considérer sa valeur comme nulle. C'est dire à l'autre qu'il vit dans le mensonge, qu'il est en dehors de Dieu, qu'il est dans le faux. C'est le sacrifier à ma vérité afin que triomphe l'autorité qui écrase. La révélation biblique s'est éclairée sous des plumes aussi multiples que diverses. Elle se donne à voir et à revoir presque indéfiniment. Elle n'est pas que juive, mais aussi chrétienne et musulmane. Sa vérité est une trilogie: Bible, Évangiles, Coran. Dans la différence et dans la richesse. Qui dit le contraire « rebabélise » la complexité biblique, met Dieu sur le trône des spéculations humaines, appauvrit la portée de la Parole en la subtilisant aux autres, en réquisitionnant le sens. En tant qu'enfants du XXe siècle, nous devrions rentrer nos griffes et nos griefs. Trop de sang a coulé pour strictement rien. Nous devrions absorber nos hontes communes, taire nos désarrois articulés sur les ondes des règlements de comptes. Certes, nous avons le droit de ruminer nos idées noires et de gratter les petites puces de notre incompétence morale, car ce siècle aura été le siècle des hommes de guerre: un malheur et une honte. Les cellules d'ADN de notre sang ont nourri trop de terres sur les routes de la destruction de l'homme par l'homme. Ceux 14

qui pensent encore que nos guerres ne sont pas des guerres de religion n'ont rien compris à l'âme humaine. Dans l'air irrespirable que nous héritons du siècle qui vient de finir, sous le ciel bas de nos idéologies cannibales, les religions peuvent encore nous réserver de mauvaises surprises. Seul le dialogue pourra, peut-être, les arrêter. Nous n'en sommes pas du tout certains, mais nous maintiendrons notre droit à l'espoir. Il faut continuer et dialoguer, dans les sillons de la bonne volonté, on trouvera toujours quelques compagnons de route et ce sera autant de gagné. Nous avons hérité d'une marchandise de très mauvaise qualité de nos pères et grands-pères. Ils ont été avares en grandeur d'âme et riches en petitesse d'esprit. Avec une pareille génétique culturelle, notre horizon est plutôt terne. Des restes de raison sont quand même disponibles et ils sont gratuits. Gratis pro Deo, tel devrait être le sigle à inscrire sur le nouveau calendrier des hommes engagés dans le dialogue. Désespérer est facile, nous prenons cette pose pour rendre la photo de famille plus crédible. Les jérémiades sont aussi une porte ouverte sur la facilité. La mémoire indélébile de l'Histoire et du mal qui s'y est gravé nous empêche de regarder au-delà de notre propre personne. Dans le cas du peuple juif, c'est encore plus grave car sa vue s'arrête souvent aux portes du ghetto. À l'étroit, nous avons chaud, mais la respiration devient si difficile qu'à moins d'une ouverture sur le monde et d'un changement radical de conception, nous suffoquerons très bientôt. La vie reste encore et toujours une valeur inégalable et inégalée. Préservons-la, Caïn guette sans arrêt la fragilité humaine. Dieu l'a laissé vivre parmi nous et le signe sur son front est une maladie contagieuse. Peut-être même héréditaire. Une pathologie de notre conscience. Si
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Caïn vit toujours, nous sommes responsables d'avoir alimenté ses greniers. Pourrons-nous organiser une croisade pour déjouer ses plans? Une croisade de justice, sans autres conquêtes que nos propres faiblesses et manquements? Laissons l'amour du prochain, c'est un trop grand projet pour l'homme, malheureusement. Espérons que le nouveau siècle sera moins barbare que celui que nous venons de traverser aux sons des marches funèbres. Espérons que nous saurons descendre de nos barricades trompeuses et hypocrites pour adopter la vie comme projet commun. Redéfinissons les termes de nos discours et rajustons les proportions de nos virulences oratoires. Nous sommes capables d'organiser des guerres de religion, comme celle qui a lieu à présent entre le monde judéo-chrétien et le monde musulman, nous sommes capables de planifier le taux exact de vies humaines à sacrifier à telle ou telle idée, alors que nos chefs spirituels se font des gorgées chaudes et déversent sur nous des discours de haute morale divine pour un avortement qu'on est obligé de faire ou pour un embryon de cinq cellules qui gît au fond d'une éprouvette. Si ce n'est pas de l'hypocrisie, ce n'est pas non plus de la charité. Un massacre oui, un avortement non. Telle est notre équité et notre justice. La vie d'un seul homme, c'est ce qu'on nous répète depuis la nuit des temps, est très chère. En tuant un seul homme, on tue l'image de Dieu en lui. Et cette vie, nous sommes prêts à la sacrifier pour moins qu'un plat de lentilles! Serait-ce la loi de la jungle humaine? Si oui, on ne peut que l'accepter, mais on a le droit d'en déplorer l'existence et d'avoir honte d'en faire partie.

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LE JUIF PHENOMENE QUANTIQUE

« Est-il vain ou exagéré de supposer que, quels que soient les efforts qu'ils déploient, les juifs dans une nation de gentils sont toujours assis près de la porte? Et là, naturellement, ilsfont naître la méfiance. » George Steiner, Langage et silence

Yom Kippour 2002. Jour du Grand Pardon, éminemment religieux pour les juifs. La ville est calme, aucune voiture, aucune moto, les cafés sont tous fermés, les restaurants aussi. On dirait que les rues ont été vidées de leur sang. Dans les synagogues, les gens prient. Pratiquants et laïcs prient, les uns Dieu, les autres parce que cela se fait, et de toute façon si ça n'aide pas, ça ne peut pas nuire. Atavisme religieux des juifs laïcs. Certes, tous ne sont pas dans les synagogues, mais c'est un fait: personne n'a pris la voiture en ce jour. Et Haïfa n'est pas Jérusalem, Haïfa est une ville laïque, personne ici ne jette des pierres sur les voitures qui roulent. Ville mixte, le calme et la cohabitation y règnent. Même les juifs ultrareligieux respectent les laïcs, enfin, ils sont minoritaires.

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Celui qui regarderait de l'extérieur dirait que presque tous les juifs sont croyants ou pratiquants. Il se tromperait peut-être, mais pas entièrement. L'existence juive se nourrit de ce paradoxe d'un Dieu qui poursuit son peuple qui s'accroche à son tour à son Dieu, parfois pour y croire, parfois pour lui montrer d'une manière tout à fait insolite et originale qu'il pratique pour se révolter. La laïcité a envahi la judaïcité et beaucoup de juifs ne sauront même plus dire en quoi consiste la foi ou la pratique juive. Une couche épaisse d'ignorance s'est déposée sur la sagesse juive d'autrefois. Une grande majorité parmi nous ignore en quoi consiste leur appartenance ou leur identité. Ils vous diront avec fierté ou indifférence qu'ils sont juifs mais ne pourront pas vous donner les détails de cette marchandise qu'ils considèrent, à juste titre, invendable. Rares seront ceux qui ne se définissent que comme Israéliens et, pour que vous ne vous trompiez pas, ils ajouteront « habite en Israël ». Ils ne nient pas leur judaïcité, mais elle compte moins que leur nationalité israélienne. Ces derniers non plus n'ont pas pris la voiture ce jour de Kippour. De ces données-là, on devrait essayer de tirer des conclusions, mais à quoi correspondront-elles? Qui et que définiront-elles? Qui est juif, qu'est-ce qu'un juif? Henri Meschonnic nous exhorte bien à ne pas nous fourvoyer dans le domaine des définitions et à ne pas accaparer le judaïsme ou l'identité juive. Et il a raison2. En effet, toute
2 « 0 ui, sortir du. piège del a défi nit ion du j uif. 0 éfi nir, c' est enfermer. En ce sens, la question de l'identité juive n'est pas juive. C'est une question chrétienne, reportée, importée, intériorisée, incarnée. Comme l'angle dans la chair.» Et aussi,: «Je ne contribuerai pas à une définition de l'être juif. J'ai exposé dans Jonas et le signifiant errant, que définir le juif était un piège. Que la pensée de l'identité est un piège. Si on est défini, c'est par un faire, non par 18

définition est pareille à un dogme, elle pose des barrières fixes partout, ronge sur le sens et la pluralité, détruit les spécificités et s'entête sur l'idée que la diversité mène à l'hérésie. L'Eglise appelle cette diversité « relativisme », comme nous le verrons par la suite. Le dogme est un totalitarisme du dictionnaire des idées reçues. Fixer dans le temps et dans l'espace l'identité d'un être aussi complexe et aussi chargé d'histoire que le juif serait à coup sûr une erreur de conception. Ce serait placer le juif sur le terrain adverse, en pays dogmatique chrétien ou en faire ce que Sartre en fait dans son étude sur l'antisémitisme, un juif-aux-yeux-de-l'autre. Aucune nation, aucun peuple aujourd'hui ne se pose aussi intensément que le peuple juif cette question incongrue: qui est catholique? Qui est protestant? Qui est musulman? Est-ce que l'Italie appartient aux Italiens ou la France aux Français? Cependant, dans l'un des numéros du Nouvel Observateur de 1967, après la guerre des Six Jours, lorsque déjà on accusait Israël de colonialisme, Maurice Clavel, dans sa rubrique sur les programmes de T.V, écrivait avec l'humour qu'on lui connaissait: « Quel toupet! Les juifs judaïsent la Judée. » Certains Israéliens s'imaginent encore que tous les problèmes seraient résolus s'il était écrit sur leur carte d'identité « Israélien» et non «juif» à l'endroit de la nationalité. C'est prendre ses désirs pour la réalité. Car ce n'est pas une question de papiers d'identité, on ne peut pas rayer à la gomme une mémoire multimillénaire ! Un fait est certain, le juif qui paraît aux yeux des autres la
un être. » (in H. Meschonnic, l'utopie du juif, Oesclée de Brouwer, 2001, p.26 et 29). 19

personne la plus facilement identifiable, cherche encore à mettre sur son propre visage une identité. La complexité idéologique et théologique dans laquelle il vit et qui lui offre de multiples pistes de définition l'empêche en même temps d'en choisir une ou plusieurs qui puissent le mieux convenir à ce qu'il croit être. La différence entre un anglais ou un français et un juif, c'est que les deux premiers se définissent tant bien que mal en fonction de leur histoire ou religion ou appartenance à une nation, identité choisie par eux-mêmes, indifféremment de ce que les hollandais ou les hindous pensent d'eux. Le juif, lorsqu'il essaie de se définir, met dans sa définition des données qu'il emprunte aux autres. Très souvent on l'entend énumérer des qualités ou des défauts qu'il croit avoir, mais qu'en fait il a empruntés tout au long de son histoire, ou de ceux qui le respectaient ou des antisémites qui le haïssaient. Il existe encore des juifs qui, lorsqu'on leur demande de s'identifier, commenceront par vous réciter tout ce qu'ils ne sont pas, comme s'il s'agissait d'abord de se défendre contre l'antisémitisme. La question d'ailleurs est mal posée dès le début: qu'est-ce qu'un juif? La réponse est simple: c'est un être humain. La question devrait être: que doit faire un être humain qui se dit juif? Car le juif, tel que nous le concevons, est définissable en fonction d'un faire, religieux ou éthique. Que doit donc faire un juif pour se distinguer de la masse des humains et devenir juif? Il n'y a que le faire qui peut mener à un devenir, l'être est plutôt statique. Posée de cette façon, la question paraît au premier abord plus simple mais elle ne l'est guère, vu l'histoire complexe du peuple auquel se rattachent les individus juifs. Jusqu'à l'émancipation - libération (de

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quoi, au juste ?) 3 des juifs en Europe -, le juif était celui qui pratiquait les commandements de la Loi mosaïque. À la sortie du ghetto, la joie de vivre en liberté paraissait attendre les juifs au coin de la rue avec l'intégration dans la masse chrétienne. Dehors, il fallait se définir, dans le ghetto on pouvait vivre sans devoir se définir. Il fallait, pour s'intégrer, atténuer les signes extérieurs de l'identité, se comporter autrement, imiter la majorité. La joie de vivre en liberté a vite commencé à battre de l'aile. Nous ne ferons pas l'historique de l'assimilation juive ni de son émancipation. Les historiens l'ont déjà fait. Je rappellerai seulement qu'au bout de leurs errements assimilationnistes et autres, après la catastrophe hitlérienne, une partie de ces juifs fraîchement sortis du ghetto est allée vivre en Israël tandis que la diaspora juive qui existait depuis toujours est restée à vivre partout dans le monde. La définition aussi devait changer, mais quelle définition et comment changer ce qui n'existe pas? Il Y a des juifs qui ne se définissent que par leur mémoire historique, une mémoire de souffrance. Celle-ci, en Israël par exemple, nous empêche d'avoir un regard objectif sur notre propre histoire et, aussi loin qu'on veuille regarder, elle ne touchera que la souffrance. Comment agir normalement lorsqu'on pense une anormalité ? Et qu'on se définit par une anormalité ? Certains même voient en cette souffrance une finalité, d'autres y voient un antidote contre l'antisémitisme, la toile rouge dépliée devant le méchant
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H. Meschonnic nous rappelle quels ont été les « dégâts» de la

Révolution Française pour les juifs: " C'est pourquoi la Révolution est une forme d'annihilation, douce mais efficace: effacer le particularisme par l'universalité-modernité-citoyenneté. Une dialectique perverse, dans ce qu'on a nommé l'émancipation, plus tard, a à la fois libéré dans la société et effacé, ou tendu à effacer, comme tels, les Juifs. " (Op. cil., p. 326). 21

taureau. Mais avec une souffrance, fût-elle grande et unique dans l'histoire humaine, on ne fait pas un peuple mais seulement un Mur des Lamentations. II existe des juifs qui se définissent par une philosophie cosmopolite. Pas toujours par conviction, parfois même pour couper court à tout questionnement les concernant. Pourvu qu'ils aient un faciès adéquat, ils peuvent vivre n'importe où, sauf si on les repère et que l'identité trop criante des autres les accule à reconnaître la leur. Comme dit le dicton: les juifs ne se sentent à l'étranger qu'en Israël. Le cosmopolite ne vous dira pas qu'il est juif, non pas qu'il en ait honte, mais il en est fatigué. Même à l'étranger, l'atavisme le rattrapera, il suffit que quelqu'un le regarde de travers dans le métro pour qu'à Yom Kippour, sans donner aucune explication, il aille remplir les derniers rangs de la synagogue de son quartier. La mémoire ancestrale lui aura joué un mauvais tour et le lendemain, il ira manger de la carpe farcie rue des Rosiers. C'est un fait indéniable: seuls les juifs pratiquants savent ce qu'ils doivent faire pour être juifs à plein temps sans interférences culturelles étrangères. Trois mille ans ils ont transporté la Torah sur leurs épaules d'un pays à l'autre comme si tout l'or du monde y était caché. La plupart, ce qu'on appelle du nom biblique âmeha Israël, - Ton peuple Israël - , le peuple de Moïse, n'avait pas à s'expliquer, n'en sentait pas le besoin, ne se cherchait pas, ne s'identifiait à rien d'autre qu'à son judaïsme réduit à la pratique. Ils vivaient devant et par leur Dieu, seul point fixe de leur exil et de leur errance. Les deux termes « identité juive» n'avaient pas de correspondants, ni dans leur mémoire ni dans leur quotidien. La réponse à Dieu par le faire signifiait être juif et le monde tout autour paraissait statique par rapport à leur errance. Statique, inintéressant et même souvent insignifiant. Par esprit de défense, par 22

manque d'identité nationale à la suite de la perte de l'indépendance, par manque de frontières et de cadre étatique, le juif rentrait dans sa coquille fruste: la pratique minutieuse des commandements. Fruste car si elle faisait la joie des uns, elle faisait aussi le malheur des autres qui se sentaient à l'étroit dans les quatre coudées de la Loi. Une mentalité s'est créée, je dirais même une nature juive qui s'exprimait dans l'errance, la révolte dans la fidélité, la fuite en avant pour dépasser le monde, pour doubler l'histoire qui paraissait les laisser de côté, pour rapprocher l'horizon. Faire advenir l'être nouveau du monde, toucher les cimes des arbres du Paradis retrouvé. En un mot: l'utopie. Ceux qui peinaient sous le joug de la Loi devenaient prophètes ou messies. Mais à aucun moment ils ne cessaient de rester juifs. Paul était et est resté juif. Un révolté errant. Le drame de Paul est double: d'abord il se définit comme juif jusqu'à la fin de sa vie et ne pense pas se définir par une autre religion quelle qu'elle soit; ensuite, il est le premier chrétien, comme l'appelle Nietzsche et cette nouvelle identité appliquée à Paul l'aurait dérangé et humilié jusqu'au plus profond de son judaïsme. Un autre personnage - mais il y en a tant! -, c'est Shabbetaï Zvi qui s'est converti à l'islam. Pourquoi pas au christianisme? C'est une question à se poser. Le juif-messie Shabbetaï Zvi ne pensait sans doute pas devoir quoi que ce soit à une comparaison entre lui et Jésus. Mais ce que nous voulons dire c'est que le juif, même lorsqu'il abolit la Loi dans son cœur et dans sa chair, reste juif dans sa mémoire. On dirait une tare génétique... Une plaie non incluse dans les dix plaies d'Égypte. Inguérissable. Le juif serait-il une contradiction ambulante? Un amas de confusions comme il existe des amas de galaxies? Écoutons Moshé Idel dans son entretien avec Victor MaIka: 23

« II faut comprendre une chose essentielle: la kabbale est une production du monde juif dans lequel - il suffit de penser au Talmud pour s'en convaincre - on trouve les idées, les attitudes et les opinions les plus contradictoires. De même qu'il y a dans le panorama du Talmud l'école de Chammaï d'un côté et celle de Hillel de l'autre, dans le monde de la kabbale il y a des idées plurielles, différentes, pas toujours convergentes et parfois même totalement opposées 4. » L'homme qui croit en Dieu a aussi des réponses. L'Alliance dans la chair du juif serait-elle passée du stade physique au stade psychique? L'Alliance, c'est-à-dire la présence de Dieu dans son peuple, une sorte de communion indestructible. Ne nous prenons pas pour des interprètes de Dieu, nous décrivons ce que le juif croit à propos de la présence de Dieu, non pas ce que Dieu a fait ou n'a pas fait. Les juifs sentent Dieu présent presque physiquement, c'est comme une «sous-catégorie» sanguine supplémentaire dans leur corps. Écoutons plutôt le témoignage du Rav J. D. Soloveitchik : « Je ne suis ni cabaliste ni mystique. Je ne parle de la proximité de Dieu que parce que je l'expérimente sitôt que j'ouvre mon Talmud. En me plongeant dans l'étude, j'ai la sensation que le Saint, béni soit-Il, se tient derrière moi, sa main sur mon épaule, examinant la page, demandant sur quel sujet je planche. Ce n'est pas un effet de mon imagination, mais une expérience réelle (ln

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Moshé IdeI. Les chemins de la Kabbale, Albin Michel, 2000, p. 44. 24

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