La Cité de Dieu T2. Livres XI à XVII

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La Cité de Dieu 2


Livres XI à XVII


Quand Rome est mise à sac en 410 après J.-C., les Romains s'interrogent : le christianisme serait-il responsable du déclin de la cité ? Augustin relève le défi de cette interrogation.


La force de La Cité de Dieu consiste à proposer un principe pour comprendre des événements inédits. Augustin distingue deux cités : la cité de Dieu et la cité terrestre. Leurs destins ne doivent pas être confondus : le règne du Christ et la domination terrestre ne sont pas la même chose. La paix de Dieu et celle des hommes ne se recouvrent pas. La cité de Dieu est certes présente dans l'Église, et donc dans le monde, mais elle n'y est pas " réalisée ". Elle représente un principe critique par rapport à la cité de la terre. En celle-ci, tout doit être relativisé, même si, dans la perspective du jugement dernier, tout garde une valeur unique. Le chrétien vit dans cette ambiguïté.


Les résonances politiques, religieuses, culturelles de La Cité de Dieu ont été immenses dans l'histoire de l'Occident.





Traduction du latin de Louis Moreau, revue par Jean-Claude Eslin


Publié le : samedi 25 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021245486
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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Confessions

(traduit par Louis Montandon,

présenté par André Mandouze)

Seuil, « Points Sagesses » no 31, 1982

 

La Cité de Dieu 1

Livres I à X

(traduit par Louis Moreau,

revu par Jean-Claude Eslin)

Seuil, « Points Sagesses » no 75, 1994

 

La Cité de Dieu 3

Livres XVIII à XXII

(traduit par Louis Moreau,

revu par Jean-Claude Eslin)

Seuil, « Points Sagesse » no 77, 1994

Abréviations des livres de la Bible, par ordre alphabétique


(Le premier chiffre après l’abréviation indique le chapitre, le second le verset)

Ab

Abdias

Ac

Actes des apôtres

Ag

Aggée

Am

Amos

Ap

Apocalypse

Ba

Baruch

1 Ch

1er livre des Chroniques

2 Ch

2livre des Chroniques

1 Co

1er Épître aux Corinthiens

2 Co

2Épître aux Corinthiens

Col

Épître aux Colossiens

Ct

Cantique des Cantiques

Dn

Daniel

Dt

Deutéronome

Ep

Épître aux Ephésiens

Esd

Esdras

Est

Esther

Ex

Exode

Ez

Ezéchiel

Ga

Épître aux Galates

Gn

Genèse

Ha

Habaquq

He

Épître aux Hébreux

Is

Isaïe

Jb

Job

Je

Épître de Jacques

Jdt

Judith

Jg

Juges

Jl

Joël

Jn

Évangile de Jean

1 Jn

1er Épître de Jean

2 Jn

2Épître de Jean

3 Jn

3Épître de Jean

Jon

Jonas

Jos

Josué

Jr

Jérémie

Jude

Épître de Jude

Lc

Évangile de Luc

Lm

Lamentations

Lv

Lévitique

1 M

1er livre des Maccabées

2 M

2e livre des Maccabées

Mc

Évangile de Marc

Mi

Michée

Ml

Malachie

Mt

Évangile de Matthieu

Na

Nahoum

Nb

Nombres

Ne

Néhémie

Os

Osée

1 P

1ère Épître de Pierre

2 P

2Épître de Pierre

Ph

Épître aux Philippiens

Phm

Épître à Philémon

Pr

Proverbes

Ps

Psaumes

Qo

Qohéleth (Ecclésiaste)

1 R

1er Livre des Rois

2 R

2e Livre des Rois

Rm

Épître aux Romains

Rt

Ruth

1 S

1er Livre de Samuel

2 S

2e Livre de Samuel

Sg

Sagesse

Si

Siracide (Ecclésiastique)

So

Sophonie

Tb

Tobit

1 Th

1ère Épître aux Thessaloniciens

2 Th

2e Épître aux Thessaloniciens

1 Tm

1ère Épître à Timothée

2 Tm

2e Épître à Timothée

Tt

Épître à Tite

Za

Zacharie

LA CITÉ DE DIEU




LIVRE XI

CRÉATION DU MONDE ET DES ANGES



Le Livre XI ouvre la seconde partie de La Cité de Dieu et en donne le plan : « J’entreprends, selon mes forces, le tableau des deux cités, céleste et terrestre, que le siècle nous présente mêlées et mélangées ; leur naissance, leur progrès, la fin qui les attend » ; puis il annonce le motif spécifique du Livre XI : « Et d’abord je veux montrer l’origine primitive de ces deux cités dans la diversité des anges. »

L’origine des deux cités va donner lieu à une lecture de la Genèse ; à deux reprises Augustin reprend l’œuvre des six jours (ch. 7 et 30) et le repos du septième jour (ch. 8 et 31), « le repos de ceux qui se reposent en Dieu » (ch. 8). Œuvre de lumière, car le verset « Que la lumière soit et la lumière fut. Et Dieu vit que cela était bon » est inlassablement commenté.

1. La création du monde en général (4-8).

2. La création des anges, leur condition (9-15).

3. La création est bonne parce qu’œuvre de la Trinité (16-23).

4. La Trinité a laissé son empreinte dans la création (23-28).

 

Cette lecture est conduite en fonction des objections du temps, celles de Volusien, celles des manichéens, celles d’Origène.

 

1. L’objection de Volusien, fréquente à l’époque, évoque l’instabilité des décisions divines : que d’un coup apparaisse une création là où jusqu’alors il n’y avait rien et d’où maintenant émane quelque chose, cela ne relève-t-il pas du caprice divin ?

Réponse : la création est une œuvre bonne, une œuvre de lumière, qui tant qu’elle n’est pas obscurcie par les fils de ténèbres, maintient en elle cette lumière. Augustin parle d’une aube matinale, d’une connaissance matinale pour l’esprit qui la contemple. La création est faite pour le bonheur et le repos de tous.

 

2. Les manichéens attribuent au diable une substance propre. Les thèmes majeurs du Livre sont dirigés contre eux.

La création des anges. La lumière créée par Dieu comprend nécessairement les anges. Le monde est compris à partir des créatures spirituelles, cela va de soi pour le platonicien Augustin, bien que cela ne soit pas mentionné dans le récit de la Genèse.

Les anges sont créés lumière. « À l’instant même de leur création ils ont été lumière » (ch. 11). Mais les hommes sont associés à la joie des créatures spirituelles. Surtout, et c’est le cœur du message de ce Livre XI, qu’importe qu’on soit créature spirituelle ou humaine, l’essentiel est la cité à laquelle on appartient, la polarité dont on relève, orgueil ou humilité, (ch. 12, 13).

Contre les manichéens, toute l’argumentation d’Augustin tend à démontrer que le mal métaphysique n’est pas une substance, mais une privation de bien.

 

3. Augustin s’oppose enfin au ch. 23 à Origène (première moitié du IIIe siècle, représentant de l’École d’Alexandrie), chrétien comme lui, qui, dans le Péri Archon, Du Principe, ouvrage de théologie systématique, voit le monde et la cause de la création du monde comme la conséquence du péché des âmes et ne voit à la création qu’une seule raison, de répression du mal – le monde est fait pour opérer la réclusion des âmes dans la prison des corps.

À propos d’Origène, mais aussi bien des deux autres adversaires, on mesure à quel point le christianisme a pu être historiquement sous influence platonicienne. Augustin et Origène sont en fait déterminés par leurs adversaires, manichéens et gnostiques ; ils sont déterminés par le terrain.

 

Contre ces trois objectants avec lesquels lui-même est parfois en connivence, Augustin poursuit une méditation sur la bonté foncière de la création. « Dieu vit que cela était bon » en constitue le leitmotiv, « la preuve évidente que ni la nécessité ni un besoin né de l’indigence, mais la bonté seule est la raison de l’œuvre divine ». La création est bonne aussi parce qu’elle est l’œuvre de la Trinité et la Trinité a laissé son empreinte dans son œuvre. L’Être est bon, doux.

Augustin redresse autant qu’il le peut la dignité de la créature. Il marque un frappant amour de l’homme où intervient toute sa sensibilité (ch. 26-27). Il corrige sa première anthropologie personnelle par la méditation des trois premiers chapitres de la Genèse et du premier chapitre de l’Évangile de Jean.

 

De nombreux thèmes ici esquissés donneront lieu à prolongement. Dans la création Augustin voit l’empreinte de la Trinité, la dignité de l’homme. La perfection des six jours de la création, et davantage celle du repos du septième jour marquent d’une certaine manière la supériorité des hommes sur les anges, « car Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles ». Relire le récit de la création selon un Principe compris comme le Verbe, selon une Sagesse qui est le propre Verbe de Dieu, est un exercice qui donnera lieu à mainte élaboration de la pensée chrétienne, jusqu’à saint Bernard et saint Thomas d’Aquin.

Selon l’Évangile, les petits des hommes sont associés aux anges de Dieu : « Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car, je vous le dis, leurs anges, dans les cieux, voient sans cesse la face de mon père qui est aux cieux. » Ainsi apparaît que cette considération des anges n’a pour but que de redresser l’homme dans la hiérarchie des êtres, de le tirer du manichéisme, d’affirmer sa dignité, de donner la dignité des esprits aux plus petits des enfants des hommes situés « un peu au-dessous des anges ». Que les plus petits des hommes aient des anges qui voient sans cesse la face de Dieu est un message inouï et révolutionnaire pour l’Antiquité.

LIVRE ONZIÈME

I. Nous appelons cité de Dieu celle à qui l’Écriture rend témoignage : cette Écriture qui, investie d’une autorité divine, doit à un ordre marqué de la souveraine Providence et non à la disposition capricieuse des esprits, sa prééminence sur tous les monuments des autres nations et la domination qu’elle exerce sur toute sorte d’intelligences. C’est elle qui parle ainsi : « On rend de toi un glorieux témoignage, cité de Dieu. » Et dans un autre psaume : « Le Seigneur est grand et infiniment digne de louanges, dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte, fécondant les allégresses de la terre. » Et un peu plus loin, au même psaume : « Ce que nous avions entendu, nous l’avons vu dans la cité du Dieu des puissances, dans la cité de notre Dieu ; Dieu l’a fondée pour l’éternité. » Ailleurs : « Le torrent des bénédictions répand la joie dans la cité de Dieu ; le Très-Haut a consacré son tabernacle dans son enceinte ; Dieu est au milieu d’elle ; elle ne sera point ébranlée. » Ces témoignages, et tant d’autres qu’il serait trop long de rappeler, nous apprennent qu’il est une cité de Dieu dont nous désirons être les citoyens, de tout l’amour que son fondateur nous inspire, le fondateur de la cité sainte. Les citoyens de la cité terrestre préfèrent leurs dieux ; car ils ignorent qu’il est le Dieu des dieux, non des faux dieux, c’est-à-dire de ces dieux impies et superbes, qui, privés de la commune jouissance de sa lumière immuable, appauvris dans leur puissance et jaloux de cette puissance même, demandent les honneurs divins aux victimes de leurs séductions ; mais le Dieu de ces saintes et pieuses divinités, qui se soumettent avec amour à lui seul, plutôt que de soumettre plusieurs à soi, et adorent Dieu, loin de se faire adorer au lieu de Dieu.

Dans les dix Livres précédents, j’ai répondu aux ennemis de la cité sainte, autant que j’ai pu, avec l’assistance de notre Seigneur et Roi. Maintenant, fidèle à mes engagements, et reconnaissant ma dette, mais toujours sur la foi de ce divin secours, j’entreprends de retracer, suivant mes forces, le tableau des deux cités, du ciel et de la terre, que le siècle nous présente mêlées et confondues ; leur naissance, leur progrès, la fin qui les attend. Et d’abord je veux montrer l’origine primitive de ces deux cités dans la diversité des anges.

 

II. C’est un grand effort, et bien rare, de s’élever, par la puissance de la raison, au-dessus de toutes les créatures dont l’observation a reconnu la mutabilité, jusqu’à l’immuable substance de Dieu, et d’apprendre de lui-même, que toute la nature, qui n’est pas lui, n’a pour auteur que lui seul. Car Dieu ne parle à l’homme par aucune créature corporelle, il ne frappe point l’oreille d’accents qui vibrent dans l’air intermédiaire entre la parole et l’auditeur ; il ne se sert d’aucune de ces images spirituelles, semblables aux figures des corps et aux fantômes de nos songes ; et cependant il semble que l’oreille l’entend, car il semble qu’il parle par des organes corporels, et comme à différentes distances locales ; ces manifestations présentent en effet de nombreuses similitudes avec les corps ; mais il parle réellement par sa vérité même, langage qu’entend de l’esprit, et non de l’oreille, quiconque est propre à l’entendre. Car il parle à ce qui est, en l’homme, le plus excellent de son être et qui ne cède en excellence qu’à Dieu. Comme l’on sait, ou du moins comme l’on croit avec raison, que l’homme est fait à l’image de Dieu, il est certain qu’il n’approche de Dieu que par où il l’emporte sur le reste de lui-même, ces parties inférieures qui lui sont communes avec les bêtes. Mais l’esprit, en qui résident naturellement la raison et l’intelligence, couvert des ténèbres de certains vices invétérés, et trop faible pour embrasser la jouissance, que dis-je ? pour soutenir même le rayon de cette lumière immuable, en attendant que de jour en jour renouvelé et guéri, il devienne capable d’une telle félicité ; l’esprit, dis-je, devait d’abord être pénétré et purifié par la foi. Et afin que par elle il marchât avec plus de confiance à la vérité, la vérité même, Dieu fils de Dieu, revêtant l’homme sans dépouiller le Dieu, établit et fonde cette foi qui ouvre à l’homme la voie vers le Dieu de l’homme par l’homme-Dieu. Voilà donc le médiateur des dieux et des hommes, Jésus-Christ homme ; et c’est comme homme qu’il est le médiateur et la voie. Lorsqu’en effet, entre le point de départ et le but il se trouve une voie intermédiaire, on a l’espoir d’arriver ; dans l’absence ou dans l’ignorance de la voie, que sert de connaître le but ? Mais c’est l’unique voie, assurée contre toute erreur, que le même soit Dieu et homme ; but, en tant que Dieu, voie, en tant qu’homme.

 

III. Ayant parlé, d’abord par les prophètes, puis par lui-même, enfin par les apôtres, autant qu’il a jugé suffisant, il a encore fondé l’Écriture dite canonique, investie d’une si haute autorité, en qui nous avons foi sur ce qu’il ne nous est pas bon d’ignorer et que nous sommes incapables de connaître par nous-mêmes. Car, si l’on peut connaître, sur notre témoignage, ce dont nos sens intérieurs ou extérieurs ont été saisis (d’où vient que nous disons présent ce qui est près de nos sens), il est certain que notre témoignage ne pouvant rien nous apprendre de ce qui est éloigné de nos sens, il nous faut requérir d’autres témoins, et croire ceux qui déposent sur les impressions immédiates de leurs sens. Donc, comme à l’égard des choses visibles que nous n’avons pas vues, nous croyons ceux qui ont vu, et de même pour tous les objets correspondant à chaque sens du corps ; ainsi, quant à ce qui tombe sous le sens de l’esprit et de la raison (car on peut justement donner le nom de sens au principe de nos sentiments ou opinions) ; quant aux réalités invisibles, éloignées de notre sens intérieur, il faut en croire ceux qui les ont vues disposées ou les contemplent permanentes dans cette lumière incorporelle.

 

IV. De tous les êtres visibles, le plus grand est le monde ; de tous les invisibles le plus grand est Dieu. Nous voyons le monde, nous croyons en Dieu. Or, que Dieu soit l’auteur du monde, nous n’en pouvons croire une plus sûre autorité que Dieu même. Où parle-t-il ? Nulle part plus clairement jusqu’ici que dans les saintes Écritures, où son prophète dit : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre. » Quoi donc ! quand Dieu créa le ciel et la terre, ce prophète était-il présent ? Non, mais la sagesse de Dieu, cette sagesse par qui toutes choses ont été créées, qui daigne descendre dans les saintes âmes, qui les fait amies de Dieu et prophètes, et leur raconte ses œuvres intérieurement et sans bruit. Elles entendent aussi la parole des anges, qui voient toujours la face du Père et annoncent sa volonté à qui il faut. De ce nombre était le prophète qui a dit et écrit : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre. » Vénérable, sincère témoin, à qui nous devons d’autant plus croire, comme à Dieu même, que l’esprit de Dieu, qui lui révèle la connaissance de ces vérités, lui inspire aussi, tant de siècles auparavant, la prédiction de notre foi.

Mais comment a-t-il plu au Dieu éternel de faire alors le ciel et la terre que jusqu’alors il n’avait point faits ? Si, par cette objection, l’on prétend établir l’éternité du monde, et nier la création divine, c’est se détourner étrangement de la vérité, c’est être possédé du mortel délire de l’impiété. Car, outre le témoignage des prophètes, le monde lui-même, par l’ordre de ses révolutions et la constance de ses vicissitudes, par la beauté de tous les objets visibles, proclame en silence qu’il a été créé, et n’a pu l’être que par un Dieu ineffablement et invisiblement beau. Avouer d’autre part qu’il est l’ouvrage de Dieu, et lui reconnaître un commencement, non de temps, mais de création, en sorte que l’on admette l’hypothèse à peine intelligible du monde créé de tout temps, c’est à peu près sauver à Dieu l’apparence d’un caprice fortuit ; prévenir l’opinion qu’il lui soit venu à l’esprit la fantaisie soudaine de créer le monde, une volonté nouvelle, à lui immuable : mais je ne vois pas comment cette hypothèse peut subsister d’ailleurs, et surtout à l’égard de l’âme. Si l’on soutient qu’elle est coéternelle à Dieu, d’où lui est survenue cette misère nouvelle qu’elle avait jusqu’alors éternellement ignorée ? Comment l’expliquer ? Si l’on veut qu’elle ait toujours subi ces alternatives de misère et de félicité, il faut nécessairement dire qu’elle les subira toujours : d’où suivra cette conséquence absurde que, lorsqu’elle est heureuse, elle ne l’est point, en tant qu’elle prévoit sa misère et sa honte future. Si, loin de les prévoir, elle croit à la durée de son bonheur, ce n’est donc que par cette erreur qu’elle est heureuse. Peut-on rien dire de plus insensé ? Si l’on croit que des siècles infinis se sont écoulés pour elle dans cette vicissitude de félicité et de misère, mais qu’à l’avenir, après sa délivrance, elle ne retombera plus dans la misère, n’est-ce pas encore une preuve qu’elle n’a jamais possédé une félicité véritable, et que cette félicité même dont elle jouira plus tard avec sécurité sera un événement nouveau ? Nouveauté magnifique, et inconnue au passé de son éternité. Or, nier que la cause de cette nouveauté ait toujours été dans les éternels conseils de Dieu, c’est nier qu’il soit l’auteur de la béatitude de l’âme : détestable impiété ! Si l’on veut, d’autre part, que Dieu, par un dessein nouveau, ait pour l’avenir décrété l’éternelle béatitude de l’âme, comment alors le défendre de cette mutabilité que l’on éloigne de sa nature ? Si l’on accorde enfin que l’âme a été créée dans le temps, et qu’elle ne périra point dans le temps, semblable aux nombres qui ont un commencement et point de fin ; qu’ainsi après sa délivrance elle ne subira plus l’épreuve de la misère, qui pourrait douter qu’il n’en soit ainsi sans que Dieu déroge à l’immutabilité de son conseil ? Est-il donc plus difficile de croire que le monde, créé dans le temps, n’implique aucun changement survenu dans les desseins et les volontés éternelles de Dieu ?

 

V. Et maintenant ceux qui nous accordent que Dieu est l’auteur du monde et nous pressent de questions sur le temps, qu’ils nous répondent eux-mêmes sur le lieu de la création. S’ils nous demandent en effet pourquoi le monde a été crée à tel moment plutôt qu’auparavant, ne pouvons-nous demander aussi : pourquoi plutôt ici qu’ailleurs ? S’ils imaginent avant le monde des espaces de temps infinis, qu’ils imaginent donc pareillement hors du monde des espaces de lieux infinis. Et si l’on ne veut pas que le Tout-Puissant y ait pu demeurer en repos, il faudra rêver avec Épicure une infinité de mondes ; sauf cette différence qu’Épicure attribue leur formation et leur destruction au concours fortuit des atomes, tandis que ces philosophes, qui ne permettent pas à Dieu de demeurer oisif dans l’immensité sans bornes, le reconnaissent nécessairement pour l’auteur de ces mondes dont ils affirment l’indestructibilité absolue. Car ici nous discutons avec ceux qui partagent notre croyance en un Dieu incorporel, créateur de tous les êtres distincts de lui. Quant aux autres, il serait au-dessous de notre dignité de les admettre à cette discussion religieuse ; car de ce nombre sont les partisans du culte des dieux. Et si les platoniciens ont la prééminence et l’autorité, c’est que, loin encore de la vérité, ils en approchent toutefois davantage. Mais diront-ils que la substance divine qu’ils dégagent de toute condition locale, et dont ils reconnaissent (sentiment digne de la divinité) l’omniprésence incorporelle, diront-ils qu’elle est absente de ces vastes espaces répandus hors du monde et qu’elle se borne à ce monde, à cet espace imperceptible au prix de l’immensité ? Je ne crois pas qu’ils portent jusque-là l’extravagance de leurs discours. Or, comme, de leur aveu, un seul monde existe, corps immense, mais qui a ses limites et sa place, et dont Dieu est l’auteur, quand, à l’égard des temps infinis antérieurs au monde, ils demandent pourquoi Dieu est demeuré oisif, qu’ils se répondent ce qu’ils répondent sur les espaces infinis répandus hors du monde, quand on leur demande pourquoi Dieu s’y repose. Et comme ce n’est pas une raison d’attribuer plutôt au hasard qu’à la sagesse divine le choix que Dieu, pour créer le monde, a fait de ce lieu plutôt que d’un autre, sans qu’une excellence morale ait pu déterminer ce choix entre les espaces infinis, comme le motif de la Providence demeure impénétrable à l’intelligence humaine ; ce n’est pas non plus une raison qu’il soit survenu rien de fortuit en Dieu, s’il a choisi ce temps de préférence aux temps antérieurs, quoique le passé dans le cours de sa durée uniforme ne présente aucune différence qui puisse motiver une préférence en faveur des époques suivantes. S’ils rejettent comme des rêves de l’imagination ces étendues infinies, l’étendue, hors du monde, cessant d’être, n’est-ce pas également une pure imagination que ce désœuvrement de Dieu dans la durée infinie des temps passés, puisque avant le monde le temps n’est pas ?

 

VI. Si c’est le caractère vraiment distinctif du temps et de l’éternité que le temps ne soit point sans une changeante mobilité et que l’éternité exclue le changement, qui ne voit que le temps n’eût pas été, s’il n’y eût eu une créature qui changeât par mouvement ? Mouvement et mutation, renouvellement et succession d’éléments incapables de coexister, et dont les durées inégales donnent naissance au temps.

Dieu donc, en qui l’éternité est sans changement, étant le créateur et l’ordonnateur des temps, comment peut-on dire qu’il a créé le monde après le temps, si l’on ne dit aussi qu’avant le monde quelque créature existait déjà dont les mouvements déterminaient le cours du temps ? Or, comme les saintes Lettres, infiniment véritables, nous apprennent que dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, ce qui laisse entendre qu’auparavant Dieu n’a rien fait, parce que le texte sacré dirait de cette création antérieure, qu’elle a été faite dans le principe ; il est indubitable que le monde a été créé non dans le temps, mais avec le temps. Car ce qui s’accomplit dans le temps, suit ou précède un certain temps, il suit le passé et précède l’avenir ; or avant le monde il ne pouvait exister aucun temps passé, parce qu’il n’existait aucune créature dont les mouvements eussent déterminé le cours du temps. Or le monde a été créé avec le temps, puisque le mouvement a commencé avec le monde ; comme l’indique l’ordre même des six ou sept premiers jours, où sont désignés le matin et le soir jusqu’à ce que l’œuvre des six jours soit accomplie, et que le septième nous annonce le grand mystère du repos de Dieu. Quelle est la nature de ces jours, c’est ce qui est inexplicable, incompréhensible peut-être.

 

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