La démocratie est-elle soluble dans l’islam ?

Les attentats du 11 septembre 2001 ont brutalement posé la question des libertés politiques dans le monde arabe. Ces pays musulmans ne seraient-ils que des « démocraties sans démocrates » ? La frustration de populations réprimées serait-elle une cause de la « violence islamiste » ? L’Occident voit dans la réforme de ces régimes autoritaires les prémices d’un rempart contre l’hyperterrorisme. Il cherche à convaincre – par la force si besoin – les gouvernements arabes d’organiser des élections, d’améliorer le statut de la femme, de protéger les minorités... bref, de s’ouvrir à la démocratie. Démarche difficile s’il en est car, au xxie siècle, la notion de pouvoir en islam fait toujours débat, en particulier en raison de l’imbrication du religieux et du politique. Cet ouvrage vient précisément éclairer la place du politique en « terre d’islam » sous différents angles – histoire, anthropologie, sociologie, science politique. Il dresse un tableau vivant de la situation au Maroc, en Égypte, en Arabie saoudite, en Iran et en Turquie.


Publié le : jeudi 16 juin 2016
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EAN13 : 9782271091536
Nombre de pages : 280
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La démocratie est-elle soluble dans l’islam ?

Abdellah Hammoudi, Denis Bauchard et Rémy Leveau (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Sociologie
  • ISBN électronique : 9782271091536

OpenEdition Books

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782271064943
  • Nombre de pages : 280
 
Référence électronique

HAMMOUDI, Abdellah (dir.) ; BAUCHARD, Denis (dir.) ; et LEVEAU, Rémy (dir.). La démocratie est-elle soluble dans l’islam ? Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2007 (généré le 17 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/5531>. ISBN : 9782271091536.

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© CNRS Éditions, 2007

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Les attentats du 11 septembre 2001 ont brutalement posé la question des libertés politiques dans le monde arabe. Ces pays musulmans ne seraient-ils que des « démocraties sans démocrates » ? La frustration de populations réprimées serait-elle une cause de la « violence islamiste » ? L’Occident voit dans la réforme de ces régimes autoritaires les prémices d’un rempart contre l’hyperterrorisme. Il cherche à convaincre – par la force si besoin – les gouvernements arabes d’organiser des élections, d’améliorer le statut de la femme, de protéger les minorités… bref, de s’ouvrir à la démocratie. Démarche difficile s’il en est car, au xxie siècle, la notion de pouvoir en islam fait toujours débat, en particulier en raison de l’imbrication du religieux et du politique.

Cet ouvrage vient précisément éclairer la place du politique en « terre d’islam » sous différents angles – histoire, anthropologie, sociologie, science politique. Il dresse un tableau vivant de la situation au Maroc, en Égypte, en Arabie saoudite, en Iran et en Turquie.

Sommaire
  1. Introduction

    Abdellah Hammoudi
  2. Première partie. Démocratie et réforme

    1. La démocratie arabe vue d’Occident : entre encouragements et ingérence

      Denis Bauchard
      1. L’appel la démocratie
      2. Les gouvernements arabes sur la voie de la réforme
      3. Frémissements démocratiques et retours en arrière
    2. Note sur la demande de réforme

      Abdellah Hammoudi
      1. L’analyse conjointe des de réforme
      2. Une demande de réforme enracinée
  3. Deuxième partie. L’État dans les sociétés musulmanes : sécularisation et références islamiques

    1. Volonté de réformes et changements, le modèle de Bonaparte à Bush

      Henry Laurens
      1. L’Empire ottoman doit être réformé
      2. Le Moyen-Orient mis sous tutelle au nom de la liberté
      3. La tentation des « rêveurs diurnes »
    2. Actualisation du discours sur islam et laïcité

      Abdou Filali-Ansary
      1. Un « Tractacus » consacré aux traditions musulmanes
      2. Une laïcisation par procédures ?
    1. Islam, islamistes et ouvertures politiques dans le monde arabe. Quelques jalons pour une approche non culturaliste

      Malika Zeghal
      1. Le paradigme orientaliste
      2. Au-delà du paradigme orientaliste : comprendre les transformations politiques sans oublier l’islam
      3. Les contextes de l’ouverture politique
      4. Régimes hybrides et oppositions islamistes au Maroc et en Égypte : stratégies d’inclusion et d’exclusion
      5. Les effets ces stratégies étatiques sur les discours et les pratiques politiques des islamistes
  1. Troisième Partie. Trois pays, trois visions, trois rapports à l'islam et à la démocratie

    1. La question de la démocratie en Turquie

      Hamit Bozarslan
      1. Les termes de l’identité nationale Turque
      2. La fragilité de la nation
      3. L’autonomie de L’État
      4. L’expérience AKP
    2. Iran, la nouvelle donne

      Farhad Khosrokhavar
      1. Le nucléaire iranien
      2. La rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis
      3. La revendication iranienne d’être puissance régionale
      4. La relation les puissances régionales
      5. La situation sociale et politique du pays
      6. L’Inversion de la tendance régionale
    3. Interdire le politique : le discours religieux wahhabite en Arabie saoudite

      Madawi Al-Rasheed
      1. Le discours politique officiel des salafistes-wahhabites
      2. La doctrine wahhabite et la construction étatique
      3. L’obéissance aux dirigeants face la dissidence politique et religieuse
  1. Quatrième partie. Pouvoirs et sociétés civiles

    1. Nouvelles technologies et processus démocratiques dans le monde arabe. Yves Gonzalez-Quijano

      1. Quelques précisions...
      2. La situation des NTIC dans le monde arabe
      3. Internet et démocratiques
      4. Internet, nouveaux médias et espace public
    2. Opinions publiques et processus politiques dans le monde arabe

      Mohammed El Oifi
      1. La reconnaissance des opinions publiques dans le monde arabe comme une variable politique importante
      2. La gestion problématique d’opinions publiques hostiles
      3. Les opinions publiques comme international
    3. Le défi de la gouvernance démocratique dans les pays arabes

      Nader Fergany
      1. La situation difficile de la gouvernance actuelle ; les bases du premier transfert de pouvoir
      2. L’intervention réformiste étrangère
      3. Objectifs globaux et caractéristiques du système de gouvernance souhaité
      4. Futurs alternatifs pour la liberté et la bonne gouvernance
      5. La réforme de la gouvernance aux niveaux régional et mondial
      6. Épilogue : le lotus de la limite
  2. Cinquième partie. La démocratie entre pressions internes et externes

    1. La démocratisation à la lumière de l’invasion de l’Irak

      Hicham Ben Abdallah El Alaoui
      1. La guerre en Irak et les deux points de vue sur la démocratie
      2. Le cas irakien : trop spécifique ou bien révélateur d’enseignements généralisables ?
      3. Vers un pouvoir constructif pour monde arabe
      4. La place de l’islam
      5. Quels axes privilégier ?
    1. La « doctrine Bush » explicitée : une généalogie complexe et une stratégie déroutante

      Richard Falk
      1. Remarques introductives
      2. La « doctrine Bush »
  1. Bibliographie

  2. Postface à la mémoire de Rémy Leveau

    Hicham Ben Abdallah El Alaoui
  3. Liste des auteurs

Introduction

Abdellah Hammoudi

La question de la réforme des sociétés musulmanes se repose aujourd'hui à nouveaux frais. Les termes dans lesquels les problèmes sont formulés changent, mais la dynamique d'ensemble engage toujours les mêmes acteurs : États et sociétés musulmans affaiblis, États et sociétés d'Occident montés en puissance de façon continue depuis le xviiie siècle. En des temps plus anciens, les musulmans connaissaient bien des moments de crise et de réforme de l’esprit et de la société. La nouveauté qu’apportent pour eux les temps modernes est qu’ils doivent, désormais, répondre à des pressions venues d’ailleurs, appuyées par la puissance économique et militaire.

Au milieu du xxe siècle on avait cru révolue la domination impériale et coloniale, avec ses programmes civilisateurs. Les principes d’autodétermination et de non-alignement consacraient la souveraineté des États nationaux indépendants et leur autonomie de choix ; principes d’autant mieux affirmés que dans le monde bipolaire de la guerre froide, le camp socialiste représentait, aux yeux de beaucoup, l’aspiration à la libération économique et politique.

Or, la situation actuelle des pays musulmans du Moyen-Orient, objet du présent ouvrage, semble obéir à un renversement complet de la donne. Ce changement, qui se dessinait depuis les années 1970, prit forme pendant la décennie reaganienne, avec l’échec des États postcoloniaux en matière de développement, leur incapacité à faire face aux désordres politiques, aux affrontements et purifications ethniques, aux épidémies et à la montée des identités rivales... Échecs qui consacrent la montée des droits humanitaires et l’élaboration, au plan international, d’un droit d’ingérence. Dans ce contexte nouveau, les États-Unis se posent comme principal garant de la paix mondiale, notamment par la promotion d’une économie de marché globalisée et la propagation des idées et pratiques américaines de la démocratie. Du coup, leur action prend-elle l’allure d’une intervention systématique, hautement soutenue, y compris par la force militaire. Ceci contrastant avec la position européenne qui privilégie l’incitation par les voies économiques et diplomatiques.

Les valeurs prônées par l’Europe et les États-Unis sont les mêmes, avec une déclinaison plus sociale et plus ouverte aux compromis côté européen, comme on le voit dans la déclaration de Barcelone (1995)1. Côté américain, ces conflits sont négligés pour ne pas dire passés sous silence, au profit de la lutte contre des dangers supposés plus pressants : États voyous, islamismes radicaux, terrorisme, voire la culture ou civilisation islamique elle-même, constituant, aux yeux de certains, un terrain fertile pour la violence. L’épilogue des luttes contre la présence russe en Afghanistan, les conflits ouverts ou larvés avec le régime iranien, les interventions en Libye et, plus tard, en Irak (première guerre du Golfe), les procès hautement médiatisés contre les islamistes accusés dans l’affaire des bombes du World Trade Center : tout cela converge dans la doctrine d’un front de la liberté confrontée aux périls d’un totalitarisme nouveau, d’inspiration islamique. Mais le tournant décisif s’est produit à la suite des événements du 11 septembre 2001. D’autant que le coup criminel et meurtrier intervient après l’élection du président Bush, grâce à la montée des ultraconservateurs et des évangélistes, qu’on ne pouvait soupçonner de sympathie vis-à-vis de l’islam.

Dans ce contexte, les États-Unis ne se contentent plus de défendre leurs intérêts vitaux dans le monde et d’assurer la paix et la stabilité du nouvel ordre international. Une doctrine nouvelle apparaît, puissamment soutenue par la force armée, et défendue par une rhétorique inédite. La lutte contre Al Qaïda, la poursuite d’Ossama Ben-Laden, l’invasion de l’Afghanistan, et l’installation d’un nouveau régime élu sous protection américaine légalisée par l’ONU : les actions se condensent en une logique totale et absolue après l’attaque du 11 Septembre. Elles aboutissent au projet du Grand Moyen-Orient, dont l’occupation de l’Irak en 2003 devait constituer la phase initiale décisive. Il ne s’agit plus de faire face à des menaces sur les intérêts des États-Unis. Selon les tenants de la nouvelle doctrine républicaine, il s’agit de défendre le territoire, la société et les valeurs de civilisation sur lesquelles repose la nation américaine, en tant que modèle de vie démocratique aboutie. La ligne ainsi tracée met au centre de son dispositif le principe de l’intervention préventive, entièrement laissée à l’initiative de l’Amérique, pour faire face à un ennemi décrit comme omniprésent (tant à l’extérieur qu’à l’intérieur). Et la promotion de la démocratie à l’échelle mondiale fait partie de la même mission. Dans le cadre de celle-ci, la priorité est donnée au Moyen-Orient, car cette région, toujours selon les tenants de la doctrine Bush, constitue la menace principale pour les États-Unis et leurs amis. Niant toute responsabilité – mainmise sur les ressources, soutien sans nuance à Israël... –, l’administration américaine affirme que tous les problèmes de ces sociétés sont nés de leur échec en matière de développement, et de la tyrannie de leurs régimes. Se référant à l’Irak, le président Bush le déclare clairement dans son discours de 2003 sur l’état de l’union : « Tant que le pays restera en proie à la tyrannie, au désespoir, à la colère, il continuera à produire la haine et des mouvements menaçant la sécurité de l’Amérique et de ses amis. L’Amérique poursuit donc une stratégie de liberté au Moyen-Orient ».

Pour les sociétés arabes et musulmanes ce discours vient illustrer la longue expérience de la pratique américaine des deux poids, deux mesures, justifier l’invasion de l’Irak et consolider l’alliance américano-israélienne en vue de la domination totale du Moyen-Orient. Quant aux régimes, ils se trouvent, dans la plupart des cas, soumis aux pressions opposées des États-Unis et des mouvements islamistes radicaux. Ils choisissent des ouvertures purement symboliques ou à petits pas, se contentant de faire valoir l’idée d’une consolidation de la pratique démocratique, en sous-entendant ainsi que celle-ci existe déjà (déclaration de la Ligue arabe, 20 mai 2004). Malgré tout, les réticences de ces régimes, exprimées notamment par l’Égypte et l’Arabie saoudite, vis-à-vis de la doctrine et de l’action américaines étaient bien claires. Elles furent confirmées par l’échec de la conférence de Bahreïn (novembre 2005) qui devait définir la voie à suivre pour mettre en œuvre la Broader Middle East and North Africa Initiative, avalisée auparavant par les pays du G8.

***

C’est dans cette conjoncture qu’est née l’idée d’un séminaire sur la démocratie dans le monde arabe, fruit de concertations entre le regretté Rémy Leveau, conseiller scientifique de l’Ifri et Abdellah Hammoudi, professeur à l’Université de Princeton. Il leur est apparu important de s’interroger sur la façon dont la démocratie était pensée et pratiquée dans les pays arabes et musulmans du Moyen-Orient et du Maghreb. Il leur est apparu également intéressant de confronter ces concepts et pratiques avec l’action de promotion de la démocratie menée par l’administration américaine, et ses fondements doctrinaux. D’où le titre choisi : La démocratie est-elle soluble dans l’islam ?

Organisé conjointement par l’Institut français des relations internationales et l’Institut d’études contemporaines sur l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et l’Asie centrale de l’Université de Princeton, ce séminaire a bénéficié du soutien actif et généreux du Prince Hicham Ben Abdallah El Alaoui, personnalité connue pour ses positions en faveur des réformes démocratiques, du développement de la société civile et des droits humains. C’est ainsi qu’il y a une dizaine d’années, Hicham Ben Abdallah El Alaoui a fondé l’Institut précité, et veillé à inscrire dans son programme l’étude du changement et du développement des institutions qui garantissent les libertés politiques et la justice sociale.

Cette manifestation scientifique, dont le présent volume réunit les principales contributions, s’est tenue à l’Ifri les 29 et 30 mai 2005 et a réuni de nombreux participants et intervenants venus d’Orient comme d’Occident. Les communications et débats se sont ordonnés autour de trois axes principaux : les références culturelles, religieuses et historiques qui orientent la pensée et la pratique politique dans les sociétés musulmanes ; les rapports qu’entretiennent les pouvoirs avec les sociétés civiles ; enfin, les dynamiques et pressions internes et externes qui poussent les États à adopter des pratiques de gouvernance relativement sécularisées, ou, au contraire, à institutionnaliser des formes d’exercice du pouvoir justifiées par la référence religieuse.

* * *

Le tableau d’ensemble, présenté par Denis Bauchard, apporte l’éclairage nécessaire sur la représentation des courants et opinions politiques, les réformes institutionnelles, les pratiques démocratiques et leurs limites. Il permet d’apprécier certains effets et risques inhérents à la tentation d’imposer la démocratie par une forte pression de l’extérieur, ou la conjonction de celle-ci avec la force. Ce tableau, permet également de situer les analyses théoriques et historiques, les études de cas, ainsi que l’examen approfondi des rapports entre État et société civile. Enfin, les analyses portant sur le destin de la démocratie entre pressions internes et externes prennent un relief particulier sur cette toile de fond. La synthèse de Denis Bauchard résume les circonstances et les justifications invoquées par l’administration américaine en faveur de son programme de démocratisation dans le monde, et de façon cruciale au Moyen-Orient. Elle souligne la différence entre les voies européenne et américaine. Enfin, prenant la distance salutaire vis-à-vis des procédures quantitatives simplistes (pour mesurer les niveaux de démocratisation au Moyen-Orient) elle décrit l’ancienneté relative des organisations partisanes et les avancées institutionnelles, tout en soulignant les limites des réformes et, dans certains cas, l’absence de libertés fondamentales. Enfin, on notera que la pression occidentale en faveur de la démocratie peut aussi bien conduire à une revendication d’autodétermination au niveau des valeurs culturelles et religieuses. Ce qui ne va pas nécessairement dans le sens d’une démocratisation à l’occidentale.

À l’étape actuelle de l’expérience historique des sociétés concernées, les deux directions qu’un tel processus peut prendre seraient peut être mieux compromises à la lumière d’une analyse approfondie de ce qu’Abdellah Hammoudi appelle « demande de réforme ». Cette notion permet tout d’abord d’identifier les acteurs socio-historiques qui mettent en avant une telle demande (en l’occurrence ici les puissances étrangères, les États musulmans, les élites influentes, ainsi que certains courants plus proches du peuple).

En considérant l’évolution sur une durée suffisamment longue, on s’aperçoit que la « demande externe » est relativement récente (xviiie siècle) et que la « demande interne », plus enracinée dans le passé et la tradition, doit se comprendre à la fois comme réponse aux crises des sociétés arabo-musulmanes et comme réaction aux pressions externes. Cette dialectique peut être assez facilement suivie, mais il faut prendre acte du fait qu’elle se déroule sur fond de changements de plus en plus étendus affectant les sociétés ; notamment par une séparation de facto des sphères (politique, administrative, économique, juridique et, pour finir, religieuse). Ces changements prennent un tour décisif à la faveur des colonisations et des modernisations postcoloniales, lesquelles, de surcroît, radicalisent et densifient les choix et les échanges culturels. Si bien qu’il paraît désormais inopérant d’analyser séparément les deux demandes de réforme (interne/externe) : d’un côté, la revendication de l’identité culturelle et de la justice sociale et de l’autre la revendication de la liberté et de l’universalité des droits humains (les deux thèmes dans lesquelles ces demandes peuvent se résumer) sont toutes deux enracinées dans les sociétés, s’interpénétrant et se questionnant sans cesse mutuellement. Et l’on peut penser que leurs militants réaliseront progressivement leurs zones respectives de faiblesse. Car en effet, quand on les considère de plus près, on s’aperçoit que chacune des deux procède d’un discours bifurqué : identité et justice bifurquent vers l’oppression, alors que liberté et individualisme (en négligeant la justice économique-sociale) bifurquent vers le discours de classe. Dans ces conditions, il semble que toute intervention unilatérale de la part de l’Europe et les États-Unis fausse les termes du débat en cours dans les sociétés, en radicalisant la demande identitaire et en mettant les tenants de la démocratisation en porte-à-faux.

Le lien entre l’interne et l’externe est bien mis en évidence, sous un autre angle, par la lecture audacieuse que fait H. Laurens des interventions de l’Europe et de l’Amérique au Moyen-Orient, au nom de la réforme. Dans le cadre d’une rivalité à trois d’abord – France, Grande-Bretagne, Russie –, système dont l’équilibre devait être assuré par des réformes de l’Empire ottoman, favorables aux intérêts de l’Europe occidentale. À ce stade déjà, le premier est affaibli et n’inspire plus la crainte de l’ancien despotisme puissant. Le changement des rapports de force met brutalement l’avenir des pays d’obédience ottomane entre les mains de ces puissances, par ailleurs en rivalité quant aux voies impériales, notamment celles qui permettent l’accès à l’Inde et aux mers chaudes.

De cette première phase on passe à la prise en charge directe de la réforme par l’occupation. L’expédition de Bonaparte en Égypte et la proclamation de 1798 vont constituer un schème : l’intervention extérieure est justifiée par la libération des peuples de la tyrannie de leurs gouvernants (mamelouks en Égypte, turcs à la prise d’Alger en 1830). Discours aux mêmes constantes, malgré la variation des termes et des circonstances, qu’on retrouve à la prise de Bagdad en 1917 et, en ces premières années du xxie siècle, à l’occupation de l’Irak par les troupes américano-anglaises.

Les mandats, qui ont fait suite à la Première Guerre mondiale, ont bouleversé l’échiquier, par la création et la reconnaissance d’entités nationales sous la tutelle de principe de la SDN, consacrant l’abolition de l’ancien Empire musulman. Cette phase décisive qui instaure déjà une sorte de droit d’ingérence, consacre, par ailleurs, la réalité de fait où le critère de la réforme et de la liberté se confond avec la présence ad infinitum des puissances (colonisatrices et mandataires). Une logique que semble reproduire l’occupation américaine de l’Irak, toujours justifiée par la tyrannie des gouvernants et l’incapacité des régimes à assurer la libération de leur peuple. Pour finir, Henry Laurens constate que, dans ces processus d’ingérence, les intérêts géopolitiques ne sont pas à négliger ; qu’ils prennent « les formes, au moins lors des crises majeures, que dicte l’imaginaire politique et romantique des sociétés occidentales ». Dans ces conditions, les rêveurs diurnes de Bonaparte à Bush, et de Sylvestre Sacy à Bernard Lewis, se succèdent. Les sociétés arabo-musulmanes diagnostiquent toujours les ruses de la domination.

Cette constante prise de conscience des périls qui les menacent, doublée d’une détermination inexpugnable que les sociétés arabes et musulmanes opposent aux tentatives de domination impérialistes – faut-il le nier ? – contraste violemment et à première vue avec ce qui apparaît comme une incapacité de leurs gouvernants à améliorer le sort de leurs peuples depuis la fin de la situation coloniale classique. À ce propos, les interprétations par les destructions coloniales et par les pérennités aggravées du colonial dans le postcolonial, aussi importantes soient-elles, ne sont pas totalement convaincantes pour rendre compte de la présente situation. Il faudra sans doute reconsidérer le rôle des élites et des classes privilégiées. Par ailleurs, la mondialisation de celles-ci et des nouvelles classes moyennes, est un fait récent et ambigu : elle peut aussi bien expliquer la survie de larges couches sociales dans un état de satisfaction minimum des besoins, que la paupérisation avancée d’une grande masse de la population. Deux aspects contradictoires qui nourrissent l’affrontement entre la revendication de justice d’un côté et, de l’autre, la revendication de liberté.

Toujours est-il que par les critères du Rapport arabe du développement humain (2002-2003) publié par l’ONU et résumé ici par N. Fergany – réponse aux besoins de base, libertés, dignité, production de connaissance, participation politique, bonne gouvernance, etc. –, les sociétés arabes ont échoué compte tenu de leurs potentiels humains et de leurs ressources matérielles. Sur le plan international, leur situation parait également peu enviable puisqu’elles ne jouissent pas de considération dans les organisations internationales et qu’elles n’ont pas les moyens d’obtenir leurs droits quant à la libération du peuple palestinien ainsi qu’à l’occupation de l’Irak (pour ne prendre que ces deux exemples). La conclusion, que l’auteur souligne, est que seule une réforme profonde des systèmes de gouvernance permettrait à ces sociétés de faire face aux impératifs du développement et de la libération.

On peut tempérer ces conclusions en prenant acte des disparités entre les pays arabes. Par exemple, le problème de la pauvreté connaît une grande acuité en Égypte et au Maroc. Mais pas ailleurs. Des différences analogues se constatent quant aux soins médicaux. Sur le plan politique, certains pays changent plus vite que d’autres. De ce côté c’est le Maghreb, et le Maroc en premier lieu, qui semble aborder une phase de changements élargis... Mais surtout ce tableau, bien utile au demeurant, gagne à être refait sur des critères plus concrets et moins globaux.

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