La faute de Rachel

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L'auteur nous raconte l’histoire d'un couple né dans les années 1920 en Pologne. Elle a quinze ans et lui vingt, au lendemain de la Révolution manquée de 1905 qui marquera toute leur vie. Il est fils de Rabbin et promis au rabbinat, bien sûr. Elle est ouvrière, fille d'un Révolutionnaire et révolutionnaire elle-même. Elle sera victime d'un viol collectif lors d'un pogrom dans leur village. Venu à son secours, il tuera les violeurs.

Devenu un meurtrier, il ne peut plus être Rabbin, mais il restera un Guide (Rabbin signifie aussi Guide). Un guide révolutionnaire qui se réfugiera en France car il est condamné à mort par les tribunaux du Tzar.

Une initiation au judaïsme (comparaison des différents rites ashkénazes), la découverte de l’hiver polonais, une approche de la Drougine sacrée et des Protocoles des sages de Sion, la préparation et l’exécution d’un pogrom, un appel à l’unité de l’humanité toute entière, cette aventure nous mènera jusqu’au « Yourtzaït », la cérémonie qui marque l’anniversaire de la mort d’un Juif, fût-il devenu non croyant, à la fin de la seconde guerre mondiale en France.


Publié le : mardi 4 septembre 2012
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EAN13 : 9782812141447
Nombre de pages : 320
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ISBN numérique : 978-281-2-14144-7

 

© Edilivre, 2013

Remerciements…

Je dois à Léo Rosten, l’auteur de : « Les joies du yiddish », d’avoir redécouvert les intonations et les tournures de phrases entendues dans ma jeunesse. Né peu avant la Deuxième Guerre mondiale, je les avais, je l’avoue, réprimées.

Léo Rosten écrivait les mots dont la prononciation ressemble à la JOTA espagnole avec un « H’», alors que A. Prime-Margules et N. Déhan-Rothschild, plus respectueux des décisions du congrès de 1908 qui reconnut le Yiddish comme une des langues officielles du peuple juif, les écrivent, eux, dans la méthode Assimil : « Le Yiddish », avec le « KH » habituel dans la translittération de l’écriture arabe à la latine.

M’étant servi des deux livres pour tenter de transcrire ces expressions en dépassant la seule phonétique conservée dans ma mémoire, je les prie de me pardonner si parfois il m’arrive de n’être pas tout à fait l’élève attentif et respectueux de leur art qu’ils auraient souhaité. Car le Yiddish est un art. Ainsi, l’un mettait des majuscules, là où les autres n’en mettent pas et je ferai comme eux, car comme tout bon Juif, je crois qu’on peut aussi « le dire comme ça. ». Unifier dans l’écriture le yiddish, cette langue aux multiples racines, cela n’eût été possible que si l’un ou l’autre de ces auteurs avait su inventer la recette de la carpe et du… pardon ! De la carpe farcie, bien sûr, et d’un animal aux longues oreilles que, pour respecter les interdictions culinaires juives, je ne nommerai pas.

Et puis, inventer cet animal, interdit à la consommation à cause de ses griffes en guise de sabots, n’est certainement pas plus difficile que d’inventer le Yiddish.

A l’un, j’emprunte donc la sensibilité et la joie, je dirais même la jubilation ; aux autres, l’orthographe. Quoi qu’il en soit, Qu’est-ce que je fasse et qu’est-ce que je dise ? Sinon merci !

Dédicace

 

 

Un grand merci également à mon amie Sylvie Tafani sans laquelle la narration de cette épopée eut manqué de rigueur et à Monsieur Sauveur Assous pour son soutien.

Préface

 

 

Préface de Monsieur Sauveur Assous, Président du fond social juif unifié des Alpes maritimes, Vice-président du CRIF des Alpes maritimes.

Que nous apprend ce livre de Maurice Winnykamen : « Qu’est-ce que je fasse ? », écrit à partir de l’histoire à peine romancée de sa famille ? Que le monopole de la souffrance et de la douleur n’appartient à personne – pas davantage que le monopole du courage, qui parfois se manifeste par l’humour ou par la Foi – dans ses diverses rites – et le plus souvent par les deux à la fois.

Il est cependant évident que ces forces opposées ramenées à une même personne, exercent sur elle des tensions insoupçonnables dont elle-même et la Société devront bien tenir compte. Les paramètres de la vie sont le fruit de ces forces contradictoires, un fruit qui permet à chacun d’exercer une force libératrice sur ses pulsions refoulées au plus profond de soi, en se fixant des buts à court, moyen et long terme. Ainsi, si la vie est un long chemin d’espoirs, donc d’ambitions, elle ne peut être celui de rêves irréalisable que l’on imputerait à sa grandeur. Si l’on construit sa vie autour de ses propres forces, réelles et non imaginaires, on peut concevoir que certains arrivent à surmonter les épreuves de la vie plus facilement que d’autres. Maurice Winnykamen nous montre que tout au long de ses derniers siècles les juifs d’Europe de l’est – les Ashkénazes dont il est issu – et ceux d’Afrique du nord – les Sépharades qui sont ma famille –, pensaient qu’ils échapperaient à leur tragique destin. Ils s’imprégnèrent petit à petit des us et coutumes des pays dans lesquels ils vivaient. Ils arrivèrent même chacun de leurs côtés à « inventer » leur langue « Le yiddish et le Judéo-arabe ».

Ce récit qui commence en 1905 par l’opposition de non-croyants et de croyants de divers rites, montre qu’au début des années 30, les Juifs continuaient à croire que tous les séparait… des Juifs. Il fallut attendre le triste réveil de 1945, pour qu’ils puissent voir, malheureusement, que la réalité était là et que le nazisme n’avait pas fait de différence. Ils comprirent alors que tout les rassemblait, et côte à côte ils purent ensembles avancer et comprendre que Le monopole de la soufrance et de la douleur s’il n’appartient à personne, oblige les victimes à s’unir.

Sauveur ASSOUS

Yourtzait

Paris 1946

Boris, le narrateur

I

C’est aujourd’hui, Yourtzaït, jour du souvenir où les Juifs commémorent l’anniversaire de la mort d’un proche. Ceux qui le connaissaient le mieux diront toute l’estime qu’ils avaient pour lui, ses actions et ses pensées. Les autres s’abstiendront. Selon la tradition, la famille et les amis sont invités. C’est pourquoi je t’invite, lecteur mon ami, à celébrer avec nous mon Zaïdè, mon grand-père. Nous te raconterons les moments forts de sa vie. Une vie de révolutionnaire, d’autres diront : d’assassin, – moi je dis de Justicier – ce dont, tout bien considéré, je suis fier. Quoi qu’il en soit, une vie hors du commun, je te dirai tout.

Parfois, peut-être, tu riras car depuis la nuit des temps, l’humour fait partie de notre vie. Il nous a aidés et nous aide encore à supporter plusieurs millénaires d’avanies, de souffrances et de meurtres cumulés dont nous fûmes et sommes encore parfois les victimes, non en punition de ce que nous avons ou aurions fait, mais au seul motif que nous sommes nés Juifs. Il nous donne la distance nécessaire pour vivre encore après la Shoah. L’humour comme thérapie. Shalom Aleikhem1 ne disait-il pas, s’adressant à Dieu : « Adonaî, Seigneur de la terre et du ciel, mille fois béni sois-Tu,Toi qui asfait de nous le peupleélu, mais ne pourrais-tu, parfois, tourner Ton auguste face d’un autre côté et en élire un autre ? ».

Certaines fois, aussi, tu pleureras. Mais la plupart du temps, tu resteras stupéfait, attendri, anéanti entre rires et larmes et tu sentiras monter en toi la colère. Si alors, une goutte salée vient mouiller tes joues au moment même où tes zygomatiques dessinent ton sourire, ne te demande pas : « Est-ce de peine ou bien de joie que je pleure ? ». Dis-toi seulement que le Jean-qui-rit, Jean-qui-pleure du dicton devait être un peu juif !

Ce Yourtzaït pour Lazare son gendre, feu Yehuda mon arrière-grand-père – qu’il siège à la droite de l’Éternel –, l’aurait dit mieux que moi : « Éternel, Toi là-haut qui m’obliges si souvent à Te parler les yeux et mains tendues vers le ciel, Toi qui me laisses grepser2 comme une pie malade et jamais ne me réponds, Toi oui Toi, Tu le sais bien, quel homme c’était, notre Lazare. Et tu sais aussi que je n’ai pas toujours pensé comme ça ! oy vay, Tu peux te taire autant que Tu voudras, mais moi je le sais que Tu le sais. » En son for intérieur, après avoir vérifié que nul ne le pourrait voir ni entendre, il aurait ajouté : « Si Tu existes ! »

C’est qu’il traitait d’égal à égal avec l’Éternel, lui, sans intermédiaire ! N’est-ce pas chose normale de la part d’un charretier ? Car il était charretier. Charretier, khassid3 et révolutionnaire. Le plus souvent solitaire, pendant les hivers les plus rudes ou les étés les plus chauds, il pensait à haute voix, des heures et des heures durant, en parcourant les interminables chemins creux de sa Pologne natale pour livrer les shmattès4 et autres marchandises produites dans les shtetlekh5 alentour. Perché sur le siège de sa charrette, au rytme nonchalant des sabots de son cheval rouge et borgne, dont la croupe ondulait devant lui comme celle d’une danseuse lascive, Jéhouda parlait tout seul. Ou plutôt, je crois qu’il parlait à l’absent qui se tenait assis à sa droite ! À l’Éternel qui si souvent se déguise en courants d’air. Mais mieux vaut que je n’aborde pas cette question de fond car, les Juifs eux-mêmes n’étant pas d’accord, cela ferait du tirage.

Les mots en français que ma boubè mélange à son yiddish sont souvent incertains. Imagine Rachel, cette chère vieille femme mise comme la folle de Chaillot qui, après la seconde guerre mondiale, arpente, en titubant autour de l’hôpital Saint Louis, les rues parisiennes de la Grange aux belles, Bichat, Alibert, Juliette Dodu et l’avenue Claude Vellefaux. Elle va murmurant tous les trois pas : « oy vay mir6, Qu’est-ce que je fasse… Qu’est-ce que je fasse… Qu’est-ce que je fasse ! » Toute la colère du monde est dans ses pas, toute la colère du monde est dans ses mots. La colère et le désarroi. Le désarroi et l’impuissance, car elle qui, en 1905, dans sa jeunesse, avait voulu et même failli changer le monde, la voilà désarçonnée, rabougrie. La voilà, la haine chevillée au corps !

Ce halètement, cette palinodie qui vient comme un désaveu de toute une vie aventureuse au service de ses frères humains : « qu’est-ce que je fasse », c’est seulement, aux yeux des gens du quartier où elle habite, un fait, une habitude, une folie de plus, bien innocente, celle-là, dans ce monde qui tente, après cinq années de terreur nazie, de sortir de la fureur des hommes. Mais, peut-être est-ce là une nouvelle arme, plus adaptée à ses capacités physiques déclinantes, qu’elle utilise pour poursuivre son combat ? Leur combat. Qui sait ? Ce combat, ils étaient deux à le mener, ensemble, comme mari et femme et aussi comme camarades. Mais de cela, il y a maintenant une éternité.

Désormais, Rachel va seule, désemparée, au bord de la vie, au bord de la mort. Elle qui connut les nihilistes, les bakouniniens, les spartakistes, les socialistes révolutionnaires ; qui participa à la lutte fratricide des bolcheviques contre les mencheviques jusqu’au triomphe des communistes ; qui, au cours de plusieurs vies, partagea leur misère, leurs victoires et leurs défaites ; qui connut le nazisme en France, le Pays des droits de l’homme ; elle ne veut plus connaître personne. Elle est trop vieille. Elle va, elle ira, seule, parce qu’une femme comme elle ne se suicide pas, elle ira jusqu’à ce qu’elle tombe, jusqu’à la tombe. « Oy vay mir, Qu’est-ce que je fasse ? »

Écoute, ami lecteur, écoute pourtant comment protesta ma grand-mère, quand, un jour de 1946, l’Orateur, accompagné de quelques camarades, frappa à sa porte. Justement, ce jour-là, j’étais chez elle : « Nous venons, lui dit-il, te proposer de commémorer l’anniversaire de la mort de ton Lazare.

– Moi, de votre commémoration j’ai besoin ? lui répondit-elle.

– Voy, ils ont dit. Pour faire revivre la “Société des Amis de Popowlany” qu’il a créée. Azoy, comme ça, il ne sera pas mort tout à fait.

– Et puis, ai-je ajouté, moi son petits-fils, je te le demande aussi, car ce sera une bonne occasion pour que tu nous racontes, kleinèbobèlè7, petite grand-mère, allevaï8, puisses-tu vivre jusqu’à cent vingt ans, la vie de mon grand-père !

– Alors, a-t-elle répondu, pour toi et pour Lazare, je viendrai. Mais commémoration shmomémoration9 ! C’est vous qui la voulez, pas moi. »

Et s’adressant directement au disparu, comme son père s’adressait à Dieu, elle ajouta : « À ta mémoire, Lazare, une réunion ! Oy ! Riboynè Shèl Oylèm10 ! Lazare tu te fous de ta mémoire. Tu es mort et seule je reste. Et même pas tu le sais. Tu me manques, qu’est-ce que je fasse ? Tu m’as quittée en 1940 et tu te promènes, maintenant, tout seul, dans une des vallées de la guèhènne ? En 34 ans, de vie commune à Paris, m’emmener voir la plus belle avenue du monde éclairée la nuit, tu n’as pas eu le temps. Cette promenade aux Champs Élysées, demain, toujours à demain nous la remettions ! Lazare, de personne je n’ai besoin pour me souvenir de toi. Avec moi tu es, tu ne me quittes plus. Avant, oy ! tu courais par ici, tu courais par-là, en réunion, toujours tu étais. Maintenant, je ne te cherche plus. Ton corps au cimetière de Bagneux il est et ton cœur près du mien il reste, ton cœur. Seule à Bagneux je vais et sur ta tombe un nouveau caillou je dépose11 ; mais il arrive, ne t’étonne pas mein liebe, mon amour, que malgré moi ma main s’ouvre et qu’un peu trop fort il tombe, le caillou, quand à Bagneux je vais, seule. »

Lazare est arrivé à Paris, en 1907. À la demande du BUND12, il a créé la Société des Amis de Popowlany dont il est devenu le Président fondateur. D’autres camarades ont créé la Société des Amis de Varsovie, de Cracovie, de Powonski, de Kielce, de Bialystok, de Niecki, de Mokbre, de Krajewo, de Jartypory, de Mazowiecka, de Raddom, de Rozan, de Prasnysz, de Lodz, de Wloclawek, de Turek, de Kamenev… de toute la Pologne. Toutes étaient fédérées au sein de la « Société juive de France et toutes avaient pour seul objet social, l’entraide aux arrivants et aux Juifs nécessiteux ».

Pendant 34 ans, des Juifs sont arrivés à Paris. Lazare et ses amis ont couru jour et nuit comme des fous pour les aider à trouver un logement, du travail, de quoi vivre. D’abord, ce furent les réfugiés politiques condamnés à mort par les tribunaux tsaristes, ceux qui avaient raté leur révolution en 1905. Puis ce furent les battus de février 1917 qui, avec Kerenski, avaient été refoulés devant le Palais d’Hiver. Ensuite, après la mort de Lénine en 1924, quand Staline voulut faire porter le chapeau d’une industrialisation irréfléchie et bâclée à un bouc émissaire et qu’il eut choisi, comme par hasard, les Juifs, ce furent les déçus de la révolution d’octobre qui constataient que celle-ci n’avait pas su mettre fin à l’antisémitisme et qui fuyaient les pogroms. Il y eut dès 1933 quand le Parti nazi eut pris de la force et que s’ouvrirent les premiers camps de concentration, les Juifs allemands et autrichiens chassés de leurs pays. Enfin, quand les troupes de Hitler envahirent l’est de l’Europe, il y eut les Polonais, les Ukrainiens, les Slovaques, les… il y eut, de tout. Des politiques et des religieux. Tous sans exception, furent aidés : ceux qui avaient soutenu les rouges et ceux qui avaient soutenu les blancs.

Pourquoi la France ? La France, c’était le pays des droits de l’homme, un pays central qui n’était pas trop éloigné des lieux où se déroulaient les drames, un pays dont les frontières étaient encore perméables.

Écoute encore ma grand-mère, ami, écoute : « Avant 1929, l’Amérique, shnamérique ! Ses frontières elle a fermées. Les milliardaires ruinés se jetaient par les fenêtres, les ouvriers étaient au chômage, les paysans perdaient leurs champs et s’engageaient pour des salaires de misère dans des exploitations gardées par des bandits en armes, alors ils n’allaient pas accepter de faire entrer des Juifs, pauvres en plus !

En France, terre d’accueil, les usines n’embauchèrent plus. Le commerce allait mal. Les faillites aux faillites succédèrent. La “Société juive de France” fit créer, par les plus entreprenants des nouveaux immigrants, des entreprises qui embauchèrent des Juifs. Certains fabriquèrent des sacs à main, des casquettes, des chapeaux. On trouva des médecins juifs dans la confection et des ingénieurs dans la mode. Dans l’industrie et dans la banque, il y en eut également. Beaucoup animèrent les syndicats, d’autres firent fortune.

Toi, Lazare, des tiges de bottes, la nuit, tu coupais et le jour tu militais. C’est un homme pauvre qu’une automitrailleuse allemande a, par hasard, dans les rues de Paris, un jour écrasé. Par hasard ? Non, pas par hasard ! Comme tous les communistes juifs, mon amour, ta foi en yahvé tu avais conservée, bien que tu aies rompu avec la religion. Tu étais devenu révolutionnaire parce qu’en l’homme tu croyais. Tu étais un croyant, un vrai, pas seulement un mishiguè13 de religieux. Sans ta foi, tu ne pouvais pas vivre. Cette shmattè d’automitrailleuse n’était que l’outil de ta mort. Un outil fait pour tuer, bien sûr, mais seulement un outil. Le nazisme n’avait pas tué ta foi, mais le sixième sens que tous nous possédons, celui qui éveille notre attention et qui, des pièges de la vie, nous protège, celui-là tu l’avais perdu. La mort était en toi. Le fascisme toujours ainsi, il commence. La foi en l’homme il ne tue pas, mais il insinue le doute et l’homme fait le reste : il meurt. Pourtant, celui qu’il ne tue pas, il le rend plus fort pour lutter. Le fascisme construit la force qui le conduira à sa perte. Voy, provisoire toujours elle est, la victoire du fascisme. Pourtant, durant ce provisoire, combien de victimes il fait ! Tu es descendu du trottoir quand la voiture arrivait. Le pas de trop. Tu m’as abandonnée. Sois maudit, mon amour, pour m’avoir laissée seule ! Mais, au moins, ils ne t’auront pas déporté, gazé, brûlé.

Peut-être, si je t’avais mieux aimé, encore avec moi, tu serais. Ou ensemble, toi et moi, exterminés nous aurions été. Ou tu serais parti sans moi, avec d’autres Juifs, fusillés ou déportés vous auriez été et je serais fière de toi ! Leur cérémonie, kish mein toukhès14, embrasse mon cul ! Tu sais, toi, où ils pourraient se la mettre ! Mais écrasé par une voiture ! Qu’est-ce que je fasse, qu’est-ce que je fasse ! »

Yourtzait. La cérémonie est organisée au 35 rue de la Grange aux Belles, dans la grande salle de la maison des syndicats. Curieux endroit pour une commémoration religieuse. Mais Lazare n’eut pas aimé qu’elle se déroulât dans une synagogue. D’ailleurs, il n’eut pas aimé qu’elle eût lieu, tout simplement. Au fond, une estrade sur laquelle sont disposées une table et deux chaises. L’une qu’occupe déjà Rachel, qui, à la stupéfaction générale, a revêtu les pires oripeaux qu’elle à pu trouver au fond du fond de ses armoires. La folle de Chaillot plus vraie que nature. L’autre siège est pour l’Orateur que tout le monde attend. Cet homme, qui avait travaillé – milité – avec Lazare, était parti pour l’Amérique du Sud dès qu’il avait senti le climat se gâter. Après la guerre, il était revenu, ne pouvant vivre au Brésil : « Trop de nazis y ont élu domicile, a-t-il dit.

– Voy ? a répondu Rachel. »

Derrière l’estrade, tendu sur le mur blanc, un tissu rouge sur lequel sont punaisés, au format double raisin, les portraits de Lazare, de Rachel et de Jehouda. Les deux premiers paraissent bien humbles à côté de ce géant barbu portant le shtreymèl15 en fourrure des khassidim.

Devant, l’estrade, aux premiers rangs, des hommes portant payès16, chapeaux et caftans noirs ; leurs barbes sont prises d’un tremblement curieux quand ils récitent leurs prières ; les mots s’échappent parfois de leur bouche avec leurs finales accentuées. Les femmes s’agitent au fond, préparant le buffet koshèr dans le coin le plus éloigné de la tribune. Elles piaillent à qui mieux mieux, chacune voulant vanter son savoir-faire personnel et les produits qu’elle a apportés. Elles font autant de bruit que les étourneaux sur les platanes certains soirs d’automne dans les anciennes halles de Paris. Ceux-la fréquentent plus régulièrement la synagogue que la maison des syndicats, mais ils sont venus. Plus nombreux et regroupés au fond de la salle, les socialistes et les communistes d’aujourd’hui, pour la plupart anciens résistants, anciens du BUND d’hier. Ceux-ci se regardent dans les yeux, se serrent la main ou s’embrassent sans vergogne, femmes et hommes impudiquement assis côte à côte. Ce sont les habitués de ce lieu. Ils jettent de rapides coups d’œil narquois vers les barbus des premiers rangs.

Entre ces extrêmes, les modérés des deux bords qui, n’étant ni de Dieu ni du Diable, ne fréquentent la synagogue que les jours de fête ou les jours de deuil : des traditionalistes non-pratiquants et des libres penseurs non encartés. Parmi tous ceux-là, prosélytes de l’État juif en état de devenir, les sionistes qui partiront, demain vers la Palestine. Car tous, du premier au dernier rang de l’assemblée, connaissent, eux-mêmes, quand ils ne la récitent pas eux-mêmes la prière ânonnée pour la première fois six cents ans avant Jésus Christ, au cours de la première exode, cette prière qui se termine toujours par : « L’année prochaine à Jérusalem ». Tous aussi connaissent cette auto-malédiction : « Si j’oublie Jérusalem, que mon bras droit m’en tombe et que ma langue dans ma bouche se dessèche ». Cette diversité dans l’assistance est en elle-même un succès. L’ultime succès de Lazare.

Je jette un coup d’œil dans la salle. Ah ! mon invité est là. Arrivé bien avant moi, il veille à me garder une place, au premier rang. Moi, j’aurais préféré le dernier, plus près de la sortie. Vu l’affluence, il a bien du mal. Quoi qu’il en soit, en costume cravate, il tranche parmi les religieux qui l’entourent. Je fends la foule et, après être allé embrasser ma boubè, je retourne m’asseoir près de lui. Nous nous embrassons. « Oy, semble penser Rachel qui ne me quitte pas d’un œil, c’est qui celui-là – elle prononce “cvi-là”, ce timtam17 ? D’où est-ce qu’il sort ? Ils s’embrassent ! Oy oy oy, il serait pas un peu fayguèlè18, un peu olé-olé, ce type ? Que fait mon Boris avec lui ? Comme ils se ressemblent, voy, à peu près le même âge, l’autre blond et Boris brun, mais grands, élancés et sans barbe tous les deux ! Ot ot ot, qui c’est cvi-là ? »

La question me tarabuste depuis que j’ai invité Nicolas Janek à participer à la cérémonie. J’avais longuement hésité : Lazare était mon grand-père, mais pas le sien. En commun, nous n’avions que notre grand-mère qui ne le connaît pas. Comment le présenterai-je à Rachel. Lui dirai-je tout de go : « Je te présente ton autre petit-fils ? » Non, cela, je ne le ferai pas. Je la connais, ma bobè19. Je sais que son cœur saigne encore, après tant et tant d’années, à cause de « l’autre », le fils maudit qu’elle a eu… mais elle ne veut jamais en parler, elle ne voudra pas connaître le fils de ce fils-là. Elle m’a dit qu’elle en mourrait. Chaque famille a ses secrets. Je sais que lui n’attend que ça, d’être enfin présenté à sa grand-mère, mais, tout bien réfléchi, je n’ajouterai pas de peine à la peine de ma vieille Rachel. Allons, c’est décidé. Je ne dirai rien. Je ferai l’innocent. « Un copain que j’ai connu en Pologne durant le Festival de la jeunesse et que j’ai invité » lui dirai-je.

Je sais bien ce qu’elle pense en ce moment. Elle me maudit, tout simplement d’être arrivé dans les derniers : « oy oy oy, que ce soit pour shabbat20, quand il court chez moi pour allumer la lampe et partager la khalla ou que ce soit ce soir, à la réunion pour son grand-père, il est en retard. Mille fois je lui ai dit : « Boris, manger kalt (froid) et me diriger à tâtons je préfère, plutôt (elle dit plitôt) que de te voir tripoter les boutons électriques et les robinets du gaz le shabbat, Boris ! Mais il est sourd comme un pot. Je lui ai offert la montre de Lazare, mais ça n’a rien changé, rien du tout, gounich21 ! Le kalikè22 ! »

 


1. Shalom Aleikhem. De 1883 à 1916, il a écrit et produit plus de 40 volumes en Yiddish, dont « le violon sur le toit ». Avocat insatiable du Yiddish comme langue nationale du peuple juif, il encouragea les autres écrivains yiddish et fonda en 1890 un almanach, Die Yiddishe Folksbibliotek (La Librairie Yiddish Populaire) qui publiait des œuvres d’écrivains yiddish. Il était profondément attaché à la cause sioniste, et fit partie des Hovevei Tsion à partir de 1888. En 1907, il participa au congrès sioniste.

2. Grepser : Parler, bavarder, pérorer. Un grepser est un charlatan.

3. Khassid (pluriel khassidim, adjectif khassidim) : Homme très pieux, disciple de Baal Shem Tov qui préférait les chants et les danses par lesquels il éprouvait des sensations qui le rapprochaient de Dieu, plutôt que réciter les textes sacrés.

4. Shmattè : chiffon, loque, vêtements bon marché, serpillières, produit de mauvaise qualité, produit néfaste. Personne non digne de respect, de faible caractère qui change d’avis avec le dernier qui a parlé. Notez le « SH ».

5. Shtètèl, pluriel shtetlekh : Village pauvre pour Juifs pauvres ou quartier juif des grandes villes.

6. Oy vay mir : Pauvre de moi !

7. Kleinè bobèlè : Kleine : petite, bobèlè : petite poupée.

8. Allevaï : Sois béni(e).

9. « SH » ou « SHM » : Les Juifs tournent en dérision les mots et les personnes en posant ce préfixe devant l’objet de leur rancœur.

10. Riboynè shel oylèm : Maître du monde. Correspond à notre « Nom de Dieu ! » quand quelque chose nous étonne.

11. Caillou : Les Juifs ne mettent pas de fleurs sur les pierres tombales. Ils déposent un caillou. Il s’agit-là d’une survivance de la vie dans le désert, quand ils évitaient ainsi de laisser les cadavres de leurs proches servir de nourriture aux bêtes sauvages.

12. BUND : initiales d’un mouvement syndical et politique juif proche des socialistes révolutionnaires russes (comprendre Grande Russie), opposé aux sionistes et aux religieux orthodoxes.

13. Mishiguè : fou.

14. Kish mein toukhès : embrasse mon cul. Expression courante car, comme on le verra, le cul est un élément important de la vie des Juifs.

15. Shtreymèl : Coiffe ronde en fourrure portée par les juifs religieux de l’Est. Couvre-chef paraissant inadapté dans les pays chauds, et pourtant !

16. Payès : Longues papillotes portées par les Juifs très religieux.

17. Timtam : Garçon un peu bancal, notamment sexuellement.

18. Fayguèlè : Certainement homosexuel.

19. Bobè : Grand-mère.

20. Shabbat : Commence le vendredi soir avec l’apparition de la première étoile et finit le samedi soir.

21. Gounich : Rien du tout !!

22. Kalikè : Sot.

II

L’Orateur traverse la salle et prend place à côté de Rachel. Je reste médusé par leur différence vestimentaire. C’est un homme d’un certain âge, plutôt petit, rond, le cheveu rare et portant ses lunettes d’écailles sur son front. Il est arrivé en boitant. Sa blessure de guerre, comme il dit. Il a monté les marches avec effort, embrassé Rachel et fixé la salle dans les yeux : « Qu’est-ce que je veux tirer de ces gens-là », s’interroge-t-il, « qu’ont-ils à m’apporter ? Est-ce que je veux vraiment remplacer Lazare Devenir leur Président ? Oui, sans doute puisqu’il faut en passer par là. Comment, sinon, entrer en politique ? »

Lecteur, mon ami, ne juge pas la vieille Rachel seulement sur ses « oy vay, qu’est-ce que je fasse ? », sur les oripeaux fanés et démodés qu’elle porte ce soir. Je te le dis en confidence, moi qui la connais bien, elle ne les porte pas, elle les arbore comme autant de pavillons de combat. Mais lui, l’Orateur, est-il encore capable de comprendre son message ?

La bataille est engagée. Rachel connaît bien l’Orateur. Elle sait quelles sont ses ambitions. Elle était sûre qu’il arriverait vêtu comme un Lord. Elle appelle cela, va savoir pourquoi : « se mettre sur son trente et un ». Complet-veston en tissu à chevrons, gilet croisé en satin, la chaîne en or de sa montre-gousset bien en vue. Du sur mesure, s’il vous plaît ! Elle a voulu ce contraste. Elle a voulu lui faire honte. Lui mettre son nez dans sa merde ! Chacun sa stratégie. Elle le considère comme un lâche depuis qu’il a déserté, depuis qu’il s’est enfui, les laissant là, tous les deux, Lazare et elle, dans une précarité absolue que seuls connaissent les condamnés à mort qui ont émigré pour sauver leur peau et qui sont à la merci de décisions abusives de petits fonctionnaires en quête d’avancement, même au pays des droits de l’homme. Surtout quand ce pays tourne le dos à la démocratie et signe les accords de Munich. Il y avait tant et tant de problèmes à régler pour venir en aide aux camarades dans la détresse. Le salaud ! Ces haillons, elle les porte en guise de preuves. Elle veut les lui montrer, lui faire mesurer leur usure. Les lui faire avaler par les yeux. Ils ont, pour elle, autant de valeur que pour les chevaliers d’hier, leur armure. Elle en est fière. Elle est rancunière et ce soir, ils sont sa revanche : « geb a kik, jette un œil, toi qui voudrais remplacer mon Lazare, toi qui es venu mendier des voix. Pendant que tu faisais le beau dans ton Argentine, que du guelt, du fric, tu te faisais, nous, on continuait le combat et pauvres on est restés, shnorrer23. »

L’Orateur, de son côté, rigole. Lui aussi, il connaît bien son adversaire. Une vieille yankhnè qui, par delà bien des combats qu’ils ont menés, ensemble et cependant l’un contre l’autre, l’attendrit toujours. En son for intérieur, il se dit : « Ah ! la vieille peau. Si elle croit quelle va m’impressionner, comme avant ! Une emmerdeuse, c’est tout ce qu’elle est. Déjà du temps de Lazare, c’était comme ça, avec sa rigueur, sa jalousie. Le devoir avant tout. Si je l’avais écoutée, je serais resté sur place. Où serais-je, aujourd’hui ? Nulle part comme six millions des nôtres ! Fusillé au coin d’une rue, à l’orée d’un bois, ou gazé et brûlé dans un four. La salope ! Elle n’a jamais connu de mesure. Je suis sûr que dans sa tête elle me traite de Shnorrer. Elle peut montrer ce qu’elle veut, dire ce qu’elle veut, penser ce qu’elle veut, cela m’est absolument égal. Elle a voulu m’humilier en montrant ses haillons, et bien qu’elle les montre ! Le peuple, même le peuple juif, a tendance à suivre ceux qui sont bien vêtus, ça rassure. Pas les mendiants. Mais, Auf die andèrè seite, d’un autre côté, ce soir j’ai besoin d’elle. Donc je conserverai mon calme. La peau de vache, quand même ! »

Je te l’ai dit, ami lecteur, Rachel lit dans les pensées de l’Orateur et sa réponse est d’autant plus vacharde qu’elle est muette : « Lui voler la vedette, oy oy oy ! Le gaon, il croit que j’ai envie ! L’Orateur, ce ganèf, il racontera ce qu’il voudra, n’importe quoi pour faire plaisir à son public. Pour prendre ta succession, Lazare. Et moi, je le laisserai dire ! Qui pourrait te remplacer, mon Lazare ? Si tu le sais, fais-moi un signe, qui ? Il ne reste plus, aujourd’hui, en 1946, assez de Juifs pour offrir un choix véritable, plus assez. Le moins mauvais, c’est encore ce boulvon, ce bavard. Lui, au moins, il t’a connu.

Le nouveau Président il sera. Mais, franchement, remplacer mon Lazare on doit ? Qui, en 1946, a encore besoin de la Société des Amis de Popowlany ? Pour faciliter l’immigration des Juifs de Pologne ? Il n’y a plus de Juifs, en Pologne ! Qu’est-ce que je fasse ? Ces mots dans mon kopf ils tournent : Qu’est-ce que je fasse ? Qu’est-ce que je fasse ici ? »

L’œil de ma vieille Rachel, semble toujours attiré par mon « invité ».

L’Orateur a saisi son regard. Il se demande : « Pourquoi est-il là ? Et que veulent dire ces regards entre la vieille et lui ? Cette conversation muette ne me semble pas ordinaire ! » Il laisse ses yeux évaluer l’espace. Son regard glisse sur les Loubavitches, les antireligieux, les sionistes et les laïques, puis il s’attarde un moment sur les femmes. Celles-ci se taisent, maintenant, attendant de boire ses paroles. Quelques-unes sont à son goût. Il reprend le cours de ses pensées : « Il ne faut pas que je me laisse distraire » pense-t-il. « Si je veux être compris, il faudra que je mêle quelques mots de yiddish à mon discours ».

Il boit une longue gorgée : « Pouah ! de l’eau. Décidément, je préfère la vodka. C’est ce qui m’a le plus manqué en Argentine. Entre la vodka polonaise tirée de nos belles patates et leur caña ou leur ginevra24 extraites de leurs cannes à sucre… Enfin ! » Son front se plisse, déjà moite de sueur. Il essuie ses lunettes avec un grand mouchoir ajouré à carreaux bleus, les ajuste sur son nez et se lève à demi en s’appuyant des deux mains sur la table. « Auf diese seite, dans un sens, si je veux être élu Président, se dit-il, il faut que la notoriété de la veuve rejaillisse sur moi. Me présenter comme le membre évident de cette Société et l’en tenir éloignée. Après tout, elle n’était que l’ombre de Lazare ! Une femme… Auf die andèrè seite, d’un autre côté, elle m’emmerde, tout simplement ».

Ami lecteur, faisons un pari. Sachant que la capacité d’élocution de Rachel est inversement proportionnelle à sa capacité de penser qui, elle, est immense, il va lui donner la parole. Rachel la refusera le plus dignement possible. Alors, l’Orateur fera le discours de son choix, sans être interrompu. Pendant qu’il parlera, la vieille suivra le cours de ses propres pensées. Tiens, voilà, c’est précisément ce qui se passe. Admire le jeu de ces deux bêtes politiques.

D’un geste théâtral, l’Orateur se remet debout, lève les deux bras, se tourne vers Rachel, bombe le torse, se hisse autant qu’il le peut sur sa jambe valide et tape des mains en la désignant à l’assemblée. : « Mes amis, nous pouvons applaudir notre camarade Rachel qui nous fait ce soir le rare honneur et l’amitié d’être parmi nous. » Les applaudissements crépitent « C’est bon pour elle, c’est bon pour moi », se réjouit l’Orateur. « Allons, c’est assez. Il faut savoir couper court aux bravos qui encensent les autres. Il ne faudrait pas que cette vieille has been me vole la vedette. Ah, non, il ne faudrait pas ! Rachel ne m’aime pas. Elle ne me pardonnera jamais d’être parti au Brésil pendant la guerre. Pourtant, je leur ai demandé, à Lazare et à elle, de me suivre. C’est eux qui ont refusé. J’ai fui l’hitlérisme parce que je savais. Est-ce un crime ? Je n’ai rien à me reprocher. Ce n’est pas comme si je les avais abandonnés. Il faut que je me méfie de cette vieille folle. Elle pourrait me mettre des bâtons dans les roues. M’empêcher de prendre la succession de son idéaliste de mari. Pour lui, tous les hommes étaient purs, jusqu’à la preuve du contraire. C’est pour ça qu’il ne m’a pas suivi en Amérique du Sud. Il ne pouvait pas croire que tout un peuple, et le peuple allemand en particulier, le plus civilisé du monde occidental, deviendrait ce qu’il est devenu avec Hitler à sa tête. Lazare était un homme dangereux. Le genre de sauveteur qui met sa vie en jeu pour sauver sa victime. Par inconscience, par bravoure, par solidarité, par amour du prochain ? Dangereux ! Quand le sauveteur est mort, que devient la victime ? Ça fait deux morts, c’est tout. »

Il examine l’auditoire et cherche dans l’assistance la personne qui sera la plus à même de lui renvoyer, par sa voix et par ses attitudes, son sourire ou sa mine renfrognée, ses applaudissements ou ses marques d’hostilité, l’image de lui qui s’imprimera dans les consciences. Il se basera sur cet auditeur pour moduler son discours dans le sens qui plaira à tous. Voilà, il a choisi. Il peut reprendre le cours de ses pensées : « Moi, je suis plus pragmatique. Et puisque les hommes sont ce qu’ils sont, puisqu’on ne peut les entraîner qu’en les dominant, je les dominerai. Je sais que bien des Juifs d’opinion diverses refuseront de me suivre. Les survivants, surtout. Mais je ferai en sorte que les médias parlent davantage de la Communauté juive que des Juifs eux-mêmes qui sont trop différents les uns des autres – autant de Juifs, autant de chefs – et donc ingouvernables. Ainsi, j’aurai le dernier mot. Mais Rachel me fait peur. Pourquoi est-elle si modeste ? Qu’est-ce que ça cache ? “Et mon Lazare ceci, et mon Lazare cela, mon Lazare a fait ci, mon Lazare a fait ça !” Elle ne parle jamais d’elle-même. Elle, qui fut l’amie de Rosa Luxembourg, pourquoi se place-t-elle tellement en retrait ? Elle a été jeune en Pologne où l’espérance de vie était si courte qu’on la conservait dans l’alcool. Femme dans ce pays où les habitants les plus avancés considéraient leur mère, leurs sœurs et leur épouse comme de simples matrices et où les autres en faisaient des putains. Ouvrière regardée comme volant le pain des ouvriers qui, ne trouvant pas d’embauche chômaient, chômant s’enivraient et ivres se battaient. Socialiste...

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