LA GENÈSE

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Ce livre a principalement pour objet de procéder à une analyse critique du texte original de la Genèse, en mettant en lumière les incohérences, les invraisemblances, et les inacceptables contradictions dont il abonde. Il tente de montrer comment en dehors d’une tradition qui remonte aux Pères de l’Eglise, une vraie lecture de la Genèse reste possible.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300071
Nombre de pages : 348
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La Genèse
(Une lecture littérale)

Jacques

Gruot

La Genèse
(Une lecture littérale)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'HARMATTAN, ISBN: 2-7475-3100-7

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Introduction
La Genèse - premier livre du Pentateuque1 et premier livre de la Bible - traite dans une première partie de la création de l'univers et de l'homme, de la chute de l'homme et de son expulsion du paradis, et du premier développement de la communauté des hommes, dont la dépravation sera durement châtiée par le déluge. Après le déluge, dont seuls réchapperont Noé et ses fils, elle traite du peuplement de la terre et de l'émergence des nations, jusqu'à l'apparition d'Abraham sur la scène de l'Histoire. Dans une deuxième partie, elle se concentre sur les histoires d'Abraham et de ses descendants, Isaac, Jacob, et Joseph. Le texte hébreu de la Genèse, à l'origine des versions en d'autres langues, a été finalisé par un inconnu - ou un collège d'inconnusque nous appellerons le combinateur final, qui a collationné, assemblé, et révisé des manuscrits anciens que d'autres inconnus avaient rédigés en fixant des traditions populaires d'origines variées. Le contenu de ces traditions avait lui-même subi des modifications tout au long de sa transmission orale par de nombreuses générations. Leurs origines les plus lointaines remontent, semble-til, au XVIIIe siècle avant J.-C., avec des traditions mésopotamiennes reprises dans la première partie de la Genèse, et des traditions populaires sur les débuts de l'histoire d'Israël dans la deuxième partie. Les sources proprement dites sont identifiées bien plus tard, avec l'apparition des premiers documents. On en connaît trois principales: i) Le document yahviste, rédigé au IXe siècle avant J.-C. Son nom vient de ce que Dieu y est appelé Yahvé Dieu ou Yahvé. ii) Le document élohiste, rédigé au VIlle siècle avant J.-C. Son nom vient de ce que Dieu y est appelé Élohim.

1On sait que le Pentateuque (du grec penta: cinq, et teukhos : livre), en hébreu la Thora, c'est-à-dire la Loi, comprend la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, et le Deutéronome.

iii) Le Code sacerdotal, rédigé au YIe siècle avant J.-C. Son nom vient de ce qu'il fut écrit par des prêtres ou des scribes. Le document final de la Genèse fut réalisé à partir d'emprunts plus ou moins modifiés à ces trois documents; il date du lye siècle avant J.-C.
En conséquence de ce processus de formation, le texte consacré par l'Église dont nous disposons aujourd'hui fourmille de redites, de doublets, d'invraisemblances, et, ce qui est plus grave, de contradictions. Les commentateurs qui ont, ou se sont donné pour tâche d'initier les fidèles à l'intelligence du texte se trouvent, dans ces conditions, confrontés au problème, en apparence insoluble, de concilier l'existence de ces défauts avec ce que professe l'Acte de foi que tout chrétien apprend par cœur au catéchisme: « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que vous nous enseignez par votre Église, parce que c'est vous, la vérité même, qui les lui avez révélées et que vous ne pouvez ni vous tromper, ni nous tromper. »

Ce problème peut s'énoncer ainsi: Ou bien ce qui est écrit est révélé - ou inspiré - et retrace la réalité, et dans ce cas les textes ne peuvent ni ne doivent comporter de contradictions. Ou bien les textes comportent des énoncés contradictoires qui ne peuvent être vrais à la fois, et dans ce cas leur révélation - ou inspiration - ne peut qu'être mise en doute. Comment les commentateurs s'y sont-ils pris au fil des siècles pour sortir de ce dilemme? Pour répondre à cette question, il convient de distinguer la position des exégètes, qui se prononcent sur le texte même de la Bible tel qu'il nous a été transmis, et celle des vulgarisateurs, qui tentent d'en dégager le sens à partir d'un résumé qu'ils ont effectué eux-mêmes. i) Les exégètes, jusqu'à une époque récente, se sont livrés à des analyses dont les fins étaient à peu près exclusivement apologétiques, toute critique de fond étant alors inconcevable, voire condamnée. Les contradictions et autres défauts ne faisaient l'objet d'aucune remarque, ou étaient présentés comme des variantes sans importance qui n'en altéraient pas l'esprit, dont il convenait d'abord de se pénétrer. Ce n'est que vers la fin du XIXe siècle que des études critiques portant sur les sources de
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l'Ancien Testament commencèrent à attirer l'attention sur les anomalies que comportaient les textes. Mais ces travaux, poursuivis par des spécialistes pour des spécialistes, n'étaient pas destinés au grand public. ii) Les vulgarisateurs, qui ne sont pas prisonniers des textes originaux, procèdent tout autrement. Leur objectif étant entre autres d'enseigner et de convaincre le lecteur sans susciter de questions difficiles de sa part, ils s'arrangent pour que leurs propres condensés ne contiennent plus de contradictions. Quand deux récits provenant de sources différentes traitent d'un même sujet, ils les fondent habilement en un récit unique qui emprunte à l'un et à l'autre. Les transitions sont faites de telle sorte que le lecteur ne se doute de rien. Dans un autre domaine, des passages gênants qui pourraient heurter certaines conceptions de la morale sont passés sous silence ou déformés. Bien que la Bible soit toujours le livre le plus vendu dans les pays de culture chrétienne, il est bien peu de catholiques, parmi ceux qui ont entrepris de lire la Genèse, qui aient eu le courage et la persévérance d'en poursuivre la lecture au-delà de quelques pages. Rebutés par un texte difficile qu'ils ne cherchent pas à analyser, ils abandonnent en général dès qu'ils y découvrent les interminables listes de noms que comportent les généalogies du premier homme. Leur connaissance de la Genèse provient d'abord de l'enseignement qu'ils ont reçu au catéchisme, ou d'extraits soigneusement sélectionnés lus pendant les offices, ou de récits d'initiation biblique qu'ils ont écoutés lors d'émissions spécialisées par des stations' de radiodiffusion religieuses, ou des ouvrages de vulgarisation qu'ils ont pu lire. Or cet enseignement, quelles qu'en soient les formes, est conçu de telle sorte qu'ils ne peuvent en aucun cas en percevoir les failles. Ce livre a d'abord pour objet de procéder à une analyse critique de la Genèse qui mette en lumière les nombreuses incompatibilités et contradictions qu'elle comporte. Nous avons à cette fin utilisé la version française de la Bible de Jérusalem qui abonde en notes explicatives et en références croisées, et qui indique la ou les sources d'où procèdent ses différentes parties. En raison de notre souci d'objectivité, nous en avons intégralement reproduit le texte, à l'exception de quelques passages à caractère répétitif, et de passages que leur longueur rendait confus ou indigestes, que nous avons 7

cru pouvoir résumer. Indépendamment de cet objectif premier, nous avons fait des remarques sur certains aspects du comportement de Dieu vis-à-vis des hommes, sur l'inobservance par les chrétiens de commandements pourtant imprescriptibles édictés par Dieu, et sur des jugements que l'on peut être amené à porter dans le domaine moral. Nous avons enfin effectué quelques calculs élémentaires mettant à même le lecteur de mieux situer dans l'espace et dans le temps les évènements décrits dans la Genèse. Nous souhaitons que les réflexions et commentaires objet de ce livre incitent le lecteur à entreprendre la lecture du texte intégral de la Genèse, et à se pénétrer de son contenu. Ce travail ne comporte pas de conclusion. Nous laissons au lecteur le soin d'en formuler une lui-même.

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Notations:

i) La Bible de Jérusalem est désignée dans la suite par l'acronyme la BdJ. ii) L'identification des chapitres et des versets est reportée à la fin des passages reproduits. Le système adopté est illustré par le modèle suivant: les chiffres entre parenthèses (2, 1-4a) signifient que le texte qui précède est constitué des versets l, 2 et 3, et d'une première partie du verset 4, du chapitre 2 de la Genèse. iii) Les passages des citations que nous avons résumés sont mis entre crochets. iv) La quasi-totalité des noms géographiques cités figurent dans les cartes en fin de volume. 8

I. La création
Le premier livre de la Bible, la Genèse, traite en son début de la création de l'univers et de l'homme, et s'achève avec l'histoire des Patriarches jusqu'à Joseph. Il y a deux récits de la création qui couvrent, pour le premier récit, le chapitre 1 et les quatre premiers versets du chapitre 2 et, pour le second récit, le reste du chapitre 2. Le chapitre 3 sera consacré à la chute, de la faute d'Adam et Ève à leur expulsion du Paradis. De conceptions différentes, de genres littéraires différents, les deux récits ne pouvaient qu'avoir des auteurs différents, des origines différentes. On leur connaît deux sources distinctes: le Code sacerdotal pour le premier récit, et le document yahviste pour le second récit. Un coup d'œil à l'Introduction montre que l'ordre de présentation des deux récits est l'inverse de l'ordre de codification de leurs sources dans Ie temps.

Premier récit de la création
(Origine sacerdotale)

Le nom de Dieu: «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Dans la Bible de Jérusalem, le Créateur du premier récit s'appelle Dieu, tout simplement. À l'article Genèse de son Dictionnaire Philosophique, Voltaire écrivait en 1765 : «C'est ainsi qu'on a traduit; mais la traduction n'est pas exacte. Il n'y a point d'homme un peu instruit qui ne sache que le texte porte: 'Au commencement, les dieux firent ou les dieux fit le ciel et la terre. '»3
V oltaire traduisait lui-même par les dieux le mot hébreu Élohim, un nom collectif pluriel (au singulier Éloha), entraînant le singulier ou

3 On peut se demander combien d'hommes un peu instruits savent encore cela aujourd'hui: force est de constater que les matières enseignées ont quelque peu changé de nature depuis le XVIIIe siècle. Dans un autre ordre d'idées, on notera que la conjonction ou est en italique chez Voltaire. 9

le pluriel en construction. Chez les peuples sémites, les Élohim étaient des êtres surnaturels, dieux ou esprits, omniprésents, qui régissaient le monde, chacun ayant sa fonction propre. La création peut être comprise comme ayant été l'œuvre d'une multitude d'êtres surnaturels, ce qui n'interdit pas qu'il y ait eu au-dessus d'eux un être transcendant tout-puissant unique4.

Les six étapes de la création
On sait que le monde et tout ce qui vit furent créés en six jours et que Dieu chôma le septième. C'est Dieu lui-même qui définit par la parole: «Dieu dit... » ce qui va être fait à chaque étape de la création. Il donne un ordre, par exemple: « Que la lumière soit », au début, et parfois au cours de chaque jour. Dans ces conditions, l'ordre de la création fut le suivant: 1er jour: la lumière, 2e jour: le firmament (le ciel), 3e jour: la terre et les mers, les herbes et les arbres, 4ejour: les luminaires (le soleil, la lune, et les étoiles), Sejour: les animaux marins et aquatiques, et les oiseaux, 6ejour: les animaux terrestres, et l'homme. Pour chaque jour, le récit de la création fait l'objet d'une approche en apparence systématique comme si tout ce qui était à dire sortait du même moule. Des différences se manifestent toutefois, et dans la longueur du texte (le nombre des lignes varie de six pour le premier jour à 34 pour le sixième), et dans la présence ou l'absence de certaines dispositions, comme le montre le tableau présenté à la fin de l'étude du premier récit. Ces divergences sont interprétées comme étant la marque de remaniements qui auraient affecté le texte original. Le commencement: Si chaque étape de la création dépend effectivement d'un ordre de Dieu, comment faut-il comprendre les deux premiers versets de la Bible qui semblent situer le commencement avant le premier jour. Que disent en effet ces deux versets?
4 Telle pourrait être entre autres l'explication que notre esprit cartésien pourrait donner de l'apparent illogisme grammatical qu'implique la double construction du mot Élohim. Ce mot désignerait, tantôt le Dieu unique, tantôt un ensemble d'êtres chargés d'exécuter ses instructions, sans que ces deux acceptions puissent toujours être clairement distinguées. 10

« Au commencement,Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l'abîme, l'esprit de Dieu planait sur les eaux. » (1, 1-2) Les mots de vague et vide qui qualifient la terre dans la version de la BdJ ne sont porteurs d'aucune signification claire. Ils traduisent mal l'hébreu tohu-bohu, un mot imagé qui signifie le désordre, une confusion de choses mêlées, le chaos. Les deux premiers versets ne sont pas un résumé de la création à venir, ils n'en sont pas une introduction, mais ils peuvent en être le prologue si l'on admet que la création du monde a comporté deux phases, la création du chaos en dehors du temps (le commencement), puis l'organisation du chaos dans le temps (les six jours de la création). Telle était peut-être, telle était sans doute, la pensée de saint Augustin quand il écrivait, en s'adressant à Dieu: «Quant à cette masse informe, à cette terre invisible, à ce chaos, vous ne l'avez pas compris non plus au nombre des jours. Là où il n'y a point de forme ni d'ordre, rien n'arrive, rien ne s'écoule, et par conséquent il n'y a ni jours, ni vicissitudes dans la durée. » (Confessions XIL 9) - Dans cet état de choses, il ne peut y avoir ni ciel, ni terre, ni eau, en donnant à ces mots leur sens de tous les jours. Leur utilisation ici peut signifier que le ciel, la terre, et les mers du monde matériel, qui seront d'ailleurs créés bientôt, existaient déjà en puissance au sein du chaos primordial. Le texte donne aussi à penser qu'il n'y avait rien avant le commencement, ou plus précisément que le chaos primordial fut créé à partir du néant (ex nihilo). Cette thèse était contraire aux enseignements de la philosophie grecque, comme plus tard de la pensée scientifique moderne pour qui l'univers, ou la matière, ne pouvaient être qu'éternels. L'Église a bien évidemment pensé que cette antinomie se trouvait résolue avec l'apparition de la théorie du big bang, formulée en 1948, selon laquelle l'univers serait né d'une énorme explosion survenue il y a quelque quinze milliards d'années: en 1951, sous le pontificat de Pie XII, le big bang était assimilé au Fiat Lux: « Que la lumière soit », du premier jour. Pour nombre de scientifiques, le big bang serait dû à une fluctuation spontanée du vide quantique survenue, soit à l'origine de notre temps physique, soit à un moment quelconque d'un autre temps préexistant. Il est remarquable que, tant l'interprétation du début de la Genèse que les réflexions sur la nature du big bang, aient amené Il

théologiens et astrophysiciens à se poser, en termes à peu près identiques, des questions sur l'essence du temps et son éventuel commencement. Remarquable aussi la ressemblance que l'on peut reconnaître entre la nature du chaos primordial de la Bible et celle du vide quantique, l'un et l'autre inexprimables en termes compréhensibles, l'un et l'autre parfaitement hermétiques5. Le premier jour: Première action de Dieu à partir du chaos. « Dieu dit: 'Que la lumière soit' et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière 'jour' et les ténèbres 'nuit'. Il Yeut un soir et il y eut un matin: premierjour. » (1,3-5) L'assimilation au big bang peut se poursuivre jusqu'à l'apparition de la lumière. L'univers, opaque à sa naissance (les ténèbres), serait devenu transparent dès la formation d'atomes d'hydrogène à partir de la matière ionisée (protons et électrons), dont l'interaction avec les photons (la lumière) empêchait jusque-là la propagation de ces demiers6. Mais là s'arrête l'analogie: les étapes de la création divine, et celles de l'évolution physique de l'univers, vont diverger dès le deuxième jour. Le deuxième jour: Issue du cœur des ténèbres, la lumière se propage au sein d'un milieu homogène en expansion rapide. Que Dieu va-t-il faire pour le différencier? « Dieu dit: 'Qu'il Yait un firmament au milieu des eaux et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux' et il en fut ainsi. Dieu fit le firmament, qui sépara les eaux sous le firmamentd'avec les eaux qui sont au-dessusdu fmnament, et Dieu appela le firmament' ciel'. Il Yeut un soir et il y eut un matin: deuxièmejour. » (1, 6-8) Qu'est donc le firmament? Dans son Dictionnaire de la Langue Française, Littré le définit ainsi: «Dans le langage de la Bible, cloison solide qui soutient le ciel et sépare les eaux supérieures des

5 À l'attention des lecteurs qui pourraient ignorer ce qu'est le vide quantique, nous reproduisons la définition qu'en donne Trinh Xuan Thuan dans La Mélodie Secrète (Fayard, J988) : « Espace rempli de particuleset d'antiparticules virtuelles apparaissant et disparaissant dans des cycles de vie et de mort de très courte durée, grâce au principe d'incertitude. » 6 Seul Dieu, qui peut tout, pouvait faire entrer les 300.000 ans qu'il a fallu pour

cela dans le premier jour de la création biblique. 12

eaux inférieures7. » Le mot firmament, forgé par les clercs au XIIe siècle, désigne ici, non pas la voûte étoilée du ciel, mais une coupole solide8 retenant les eaux d'en haut, celles qui alimenteront plus tard le déluge quand les écluses du ciel s'ouvriront (Cf 7, Il infra). Le chaos n'est plus depuis la veille: les mots terre, ciel, et eaux, mentionnés au commencement, doivent avoir changé de sens. Une lacune apparaît toutefois dans la séquence des évènements: la terre (ici notre planète), au centre de la coupole, et les eaux (ici notre liquide familier), doivent logiquement préexister à la création du firmament, mais leur changement d'état n'est pas mentionné dans le texte. Dieu appelle le firmament ciel, les éléments sont en place pour la poursuite de la création. Le troisième jour: Il reste encore beaucoup à faire alors que le nombre des jours disponibles diminue. Deux étapes très différentes vont se succéder au cours du troisième jour: la création de la terre et des mers, et celle du monde végétal. i) La terre et les mers « Dieu dit: 'Que les eaux qui sont sous le ciel s'amassent en une seule masse et qu'apparaisse le continent' et il en fut ainsi. Dieu appela le continent 'terre' et la masse des eaux 'mers', et Dieu vit que cela était bon. » (1, 9-10) La première étape du troisième j our parachève l'action entreprise la veille: les eaux d'en bas se rassemblent pour constituer les mers, et la terre (troisième sens, non plus l'élément, non plus notre planète, mais les terres émergées) apparaît. Cela a pu aller très vite car les «choses» créées, encore indifférenciées, se comptent sur les doigts de la main. ii) Le monde végétal
« Dieu dit: 'Que la terre verdisse de verdure: des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre des fruits contenant leur semence' et il en fut ainsi. La terre produisit de la verdure: des herbes portant semence selon leur espèce, des arbres donnant selon leur espèce des fruits contenant leur semence, et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir et il y eut un matin: troisième jour. » (1, 11-13)
7 Littré a manifestement tiré sa définition du passage cité de la Bible sans nous en apprendre davantage sur ce que cela veut dire. 8 Étymologiquement, le motfirmament est dérivé du latinfirmare, rendre ferme.
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Il faudra davantage de temps pour la deuxième étape, celle de l'apparition du règne végétal, limité toutefois aux herbes et aux arbres fruitiers portant semence selon leur espèce9. On notera que, selon le premier récit, la vie se serait manifestée d'abord sur la terre ferme, et non dans les océans, comme on le pense aujourd'huilO. On notera surtout avec intérêt la mention, étonnante pour l'époque, de deux concepts scientifiques fondamentaux: la notion d'espèce, base de la classification du vivant, et celle de semence, condition essentielle de la pérennité de la vie. Dieu aurait pu se contenter de créer les herbes et les arbres, sans autre précision. Mais le texte va bien au-delà: les essences créées sont dotées d'un mécanisme assurant leur reproduction à l'identique. La doctrine fixiste était née, selon laquelle des barrières infranchissables séparaient les espèces, interdisant tout processus évolutif. On sait que le fixisme, érigé à l'état de dogme, devait dominer la pensée scientifique du XIXe siècle, très précisément jusqu'à la parution, en 1859, de L'Origine des Espèces de Darwinll. Le quatrième jour: Abandonnant pour un temps la création des êtres vivants, Dieu revient à la cosmogénèse. Il va achever son œuvre de création de l'univers physique et va, ce faisant, soulever quelques questions de logique qui resteront sans réponses. « Dieu dit: 'Qu'il Yait des luminaires au firmament du ciel pour séparer lejour et la nuit; qu'ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années; qu'ils soient des luminairesau firmament du ciel pour éclairer la terre' et il en fut ainsi. Dieu fit
9 Cette restriction, voulue ou non, a pour effet de mettre l'accent sur les plantes qui seront dans quatre jours utiles à I'homme. Il ne faudrait pas en conclure pour autant que Dieu ait omis de créer dans la foulée les arbustes et les arbres, non pas fruitiers, mais fructifères, les cryptogames de toute sorte (fougères, algues, champignons), non plus que les bactéries. 10Le Coran semble avoir vu plus juste: « Les incroyants n'ont-ils pas vu que les cieux et la terre n'étaient que chaos, que nous les avons séparés, et que de l'eau nous avons tiré tout ce qui vit. » (Sourate XXL verset 30) Il La théorie fixiste - ou créationniste ne devait pas pour autant être si facilement abandonnée. Au début du XXe siècle, certains états des États-Unis édictèrent des lois interdisant l'enseignement de l'évolutionnisme. La Cour Suprême annula ces lois en 1987, mais des mesures locales ont tenté d'amoindrir la portée de cet arrêt: en 1999, au Kansas, à la suite d'une décision du Conseil de l'Éducation, l'évolutionnisme peut être enseigné, mais il ne fait plus partie des matières donnant lieu à examen en fin d'année. (Source: Stephen Jay Gould, in Time, 23 août 1999) 14

les deux luminairesmajeurs: le grand luminairecomme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit, et les étoiles. Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, pour commanderau jour et à la nuit, pour séparer la lumière et les ténèbres, et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir et il y eut un matin: quatrièmejour. » (1, 14-19) Où sont les illogismes? Dans son article Genèse cité plus haut, Voltaire en avait décelé deux. Il notait que « l'auteur de la Genèse, par un singulier renversement de l'ordre des choses, ne fait créer le soleil et la lune que quatre jours après la lumière. » Et il poursuivait: «On ne peut concevoir comment il y a un matin et un soir avant qu'il y ait un soleil. » Voltaire se trompait quant au premier illogisme: nous avons vu plus haut en effet que la lumière (le rayonnement des photons du premier jour) est apparue bien avant la formation des astres (nés de l'accrétion de particules solides suivie d'un processus de fusion nucléaire) ; mais il ne s'agit pas de la même lumièrel2. Il avait raison quant au deuxième. On peut en fait remarquer: i) Que la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, avaient été séparés dès le premier jour par l'action de la lumière. ii) Qu'en l'absence de soleil, les soirs et matins des trois premiers jours restent inconcevables, tout au moins dans leur acception usuelle. iii) Que le soleil ne peut pas avoir été créé après son satellite, la terre. iv) Que le soleil et la lune sont désignés par des périphrases afin que l'homme ne les prenne pas pour des dieux. v) Que le verdissement des herbes et des arbres, effectif dès le troisième jour, n'avait pu avoir lieu sans la photosynthèse des rayons solaires, donc avant que le soleil fût créé le jour suivant. Notons enfin que Dieu posera plus tard à son serviteur la question suivante:

On notera pour l'anecdote que Voltaire s'est aussi trompé dans le compte des jours: c'est trois, et non pas quatre jours après la lumière, que le soleil et la lune furent créés. 15

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« Où étais-tu quand je fondais la terre... parmi le concert joyeux des étoiles du matin et les acclamations unanimes des Fils de Dieu? » (Livre de Job 38, 4-7), ce qui laisse entendre que les luminaires ont été crées avant et non pas après la terre. Le cinquième jour: L'univers physique est achevé. Dieu revient à la création de la vie. La moitié d'un jour lui avait suffi pour mettre en place le monde végétal, il lui en faudra deux pour ordonner le règne animal, l'homme inclus. « Dieu dit: 'Que les eaux grouillent d'un grouillement d'êtres vivants et que des oiseaux volent au-dessus de la terre contre le firmament du ciel' et il en fut ainsi. Dieu créa les grands serpents de mer et tous les êtres vivants qui glissent et qui grouillent dans les eaux selon leur espèce, et toute la gent ailée selon son espèce, et Dieu vit que cela était bon. Dieu les bénit et dit: 'Soyez féconds, multipliez, emplissez l'eau des mers, et que les oiseaux multiplient sur la terre.' Il y eut un soir et il y eut un matin: cinquième jour. » (1, 20-23)

La création des animaux vivant sur la terre n'interviendra qu'au sixième jour: le règne animal ne peuple en attendant que les mers (mais sans doute aussi les eaux douces), des protozoaires aux cœlentérés et aux poissons, et les airs (avec une précision, les oiseaux). On aimerait savoir à quel ordre ou classe (ophidiens, dinosauriens, cétacés...) appartiennent les grands serpents de mer. La notion d'espèce, inventée le troisième jour pour les végétaux, est reprise dans les mêmes termes. La notion de reproduction, exprimée différemment (il n'est plus question de semence), s'énonce sous la forme d'un ordre: « Soyez féconds, multipliez. » Une innovation: Dieu bénit le fruit de son travail. Le sixième jour: Au dernier jour de la création, Dieu crée les animaux terrestres, et l'homme. Contrairement à une croyance assez largement répandue, le dernier jour n'a donc pas été entièrement consacré à l'homme, considéré pourtant par beaucoup comme étant le centre et le but ultime de la création. Aussi, bien des auteurs de vulgarisation, encore que sérieux, ont-ils pris des libertés avec le textel3.
13Citons à titre d'exemple Daniel-Rops qui, dans Le Peuple de la Bible (Première partie, Chapitre III), n'hésite pas à résumer ainsi I'histoire de la création: « Dieu 16

i) Les animaux terrestres « Dieu dit: 'Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, animaux sauvages selon leur espèce' et il en fut ainsi. Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce et toutes les bestioles du sol selon leur espèce, et Dieu vit que cela était bon. » (1, 24-25) Les poissons et autres animaux marins, et les oiseaux, ont été créés la veille. Les animaux terrestres qu'il restait à créer vont des vers et des arthropodes aux reptiles et aux mammifères, chéiroptères et cétacés exceptés. On hésitera pour les batraciens, ou amphibiens, qui, par définition, peuvent appartenir au choix à l'ensemble des animaux terrestres ou aquatiques. La taxonomie proposée est acceptable : le texte distingue les bestiaux (les mammifères qui seront plus tard utiles à l'homme), les bêtes sauvages (les autres mammifères, mais aussi les dinosaures), et les bestioles (assimilées plus loin, semble-t-il, aux animaux qui rampent sur la terre, mais comprenant sans doute aussi tout le reste en vrac, y compris les insectes - 950.000 espèces décrites à ce jour). La notion d'espèce est reprise pour la troisième fois, mais les animaux terrestres, contrairement aux poissons et aux oiseaux, ne sont invités, ni à être féconds, ni à multiplier, ce qui ne les empêchera pas de l'être, ou de le faire14.
ii) L'homme «Dieu dit: 'Faisons 1'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.' » (1, 26)

crée le monde; il sépare la lumière des ténèbres; il distingue les eaux et le ciel; il met la terre à part de la mer et, sur le sol à peine surgi, il fait germer le végétal; au ciel il installe les astres; sur la terre et dans l'eau l'animal se met à vivre; ce sont les cinq premiers jours; le sixième, Dieu crée I'homme, après tout le reste, comme un achèvement de son œuvre avant de prendre du repos.» C'est le sixième et non pas le cinquième jour que sur la terre l'animal se met à vivre, mais sans doute bien peu de lecteurs sont-ils conscients de cette falsification. 14 C'est tout au moins ce que semble dire le texte, car l'ordre donné aux animaux des mers et aux oiseaux du ciel d'être féconds et de multiplier n'est pas répété pour les animaux terrestres. Mais le doute n'est pas permis: par définition, la notion d'espèce s'applique, et est réservée, à l'ensemble des individus capables d'engendrer des individus féconds. 17

« Dieu créa I'homme à son image, à l'image de Dieu H le créa, homme et femme HIes créa. » (1, 27) « Dieu les bénit et leur dit: 'Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre.' Dieu dit: 'Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence: ce sera votre nourriture. À toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes', et il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu'il avait fait: cela était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin: sixième jour. » (1, 28-31) La création de l'homme, qui intervient le même jour, soulève quelques questions restées elles aussi sans réponses satisfaisantes15 : i) L'ordre, formulé jusqu'à présent grâce à un impératif singulier impersonnel: « Que... soit », utilise maintenant la première personne de l'impératif pluriel: «Faisons l'homme à notre image... » Mais un peu plus loin, Dieu parle à nouveau à la première personne du singulier: « Je vous donne toutes les herbes portant semence... » Cette dualité de construction donne à penser que Dieu seul décide de la création, mais que son image est celle d'une collectivité, d'une pluralité effective d'exécutants, ces Élohim dont nous avons parlé au commencement.

ii) Question analogue pour l'homme, tantôt singulier, tantôt pluriel: «qu'ils dominent », «il le créa », «il les créa ». La réponse classique, que I 'homme est grammaticalement un collectif, ne lève pas l'ambiguïté de l'alternance des constructions. L 'homme est-il un homme, le genre humain, l'humanité, ou le couple? Homme et femme il/es (ou le) créa peut suggérer, soit que le premier homme était hermaphrodite, à l'image des dieux d'autres peuples d'alors, soit que l'homme et la femme furent créés en même temps. Cette dernière opinion a prévalu, mais elle contredit la relation du façonnement de la femme dans le deuxième récit de la création. (Cf 2, 21-22 infra)
15Nous ne nous posons pas la question suivante: l'homme créé par Dieu n'ayant pu qu'être Homo sapiens, que doit-on penser des autres espèces d'homme: H habilis, H. erectus, H. neanderthalis? Et faut-il classer l'australopithèque parmi les simiens? 18

iii) Que l'homme soit fait à l'image de Dieu traduit une relation privilégiée entre Dieu et l'homme, mais permet aussi de concevoir Dieu (dans la mesure où il peut être conçu) comme ressemblant à l'homme, avec son ignorance (avant la chute) et ses péchés (après la chute), ce qui paraît inconcevable. On nous explique que la ressemblance corrige l'image en lui enlevant de sa force: la formule signifierait seulement que l'homme possède, ou possédera, certains des attributs de Dieu, et notamment l'intelligence et le libre-arbitre, ce qui le distinguerait des animaux avec lesquels il partage une similitude physique manifeste. Après avoir béni l'homme et la femme, ou l'homme-femme, Dieu leur ordonne de multiplier, d'emplir et soumettre la terre, et de dominer sur tous les êtres du monde animal. Pour nourriture, il leur donne les herbes et les fruits des arbres: 1'homme pratiquait l'économie de cueillette, il était végétarien. Végétariens aussi les oiseaux et les animaux vivant sur la terre16: en cet âge d'or les lions, les vautours, les sangsues, le ténia, et la mouche tsé-tsé, se nourrissaient de la verdure des plantes. On ne sait ce que pouvaient manger les requins, le texte ne mentionnant pas les êtres vivants qui glissent et grouillent dans les eaux. Le septième jour: La création est arrivée à son terme. Nous attaquons le chapitre 2. Dieu va pouvoir se reposer.
«Ainsi furent achevés le ciel et la terre, avec toute leur armée. Dieu conclut au septième jour l'ouvrage qu'il avait fait et, au septième jour, il chôma17, après tout l'ouvrage qu'il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait alors chômé après tout son ouvrage de création. Telle fut la genèse du ciel et de la terre quand ils furent créés. » (2, 1- 4a) Le texte est sans équivoque: Dieu a tout18 créé au cours des six

16Nous extrapolons: le texte mentionne les bêtes sauvages et tout ce qui rampe sur la terre, mais non plus les bestiaux. Nous pensons que les brebis mangeaient aussi de I'herbe, comme de nos jours. 17 Le mot semble mal choisi: le chômage implique une inactivité forcée due à l'absence de travail. Il se reposa eût été préférable. 18Et notamment la totalité des espèces végétales et animales: Dieu n'en créera pas de nouvelles. De l'inexistence des concepts de création continue et d'évolution des espèces, par sélection naturelle ou mutation, il découle que toutes les espèces animales ont été créées dès le début, que les hommes vivant à quelque 19

premiers jours, et l'on serait en droit de penser que le premier chapitre de la Genèse donne jour après jour, de façon exhaustive, le détail de sa création; mais il n'en est rien. Deux observations doivent être faites. La première concerne l'armée, mentionnée ici pour la première fois, sans qu'on sache ni quand, ni pourquoi, ni dans quelles circonstances elle a été créée; ni non plus de quoi elle est composée. La deuxième concerne des domaines autres que le ciel et la terre, incontestablement créés eux aussi, dont il n'est fait mention nulle part, ni au cours des six premiers jours, ni ici. Il s'agit là des constituants de l'univers invisible, objet, à côté du visible, de la Profession de foi du Chrétien: « Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible.» (Symbole de Nicée) - Ce double silence, qui laisse 1'homme seul en face du mystère des mystères, a sans doute été voulu par Dieu, afin que I'homme reste libre de croire ou ne pas croire, et décide par lui-même de sa destinée. Quoi qu'il en soit, Dieu conclut son ouvrage, et il bénit et sanctifie le septième jour, instituant ainsi le sabbat. i) Que faut-il penser de cette armée créée, semble-t-il, avec le ciel et la terre? Il s'agit sans doute de ces Élohim dont nous avons déjà parlé deux fois, une manifestation du Dieu transcendant unique faite des artisans spirituels chargés de la création de l'univers visible et de la vie, apparus logiquement après le chaos mais, au moins pour certains, avant l'apparition de la lumière. Ou des Fils de Dieu, supposés former sa cour et son conseip9, dont certains s'accouplèrent aux filles des hommes2o. Ou encore de la Hiérarchie céleste qui, selon la classification établie par le pape Grégoire II, se répartit en trois triades ordonnées en descendant de la façon suivante: Séraphins, Chérubins,

époque que ce soit les aient ou non connues. On ne s'étonnera donc pas que Noé ait dû faire entrer des dinosaures dans l'arche. 19 Les Fils de Dieu, ou leurs fonctions, sont souvent mentionnés dans la Bible. Rappelons le passage du Livre de Job cité à la fin de nos commentaires sur le quatrième jour. Les Fils de Dieu existaient avant que la terre fût créée, et ils étaient alors tous bons car c'est à l'unanimité qu'ils acclamaient Dieu. 20 « Lorsque les hommes commencèrent d'être nombreux sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu'il leur plut. » (Cf 6, 1 infra) 20

Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, et Anges. ii) Après l'armée, les lieux que le récit ignore. Nous en connaissons au moins deux: le paradis, dont nous allons bientôt entendre parler, et le shéol, séjour des morts situé, semble-t-il, dans les profondeurs de la terre21,les enfers où Jésus descendit après sa mort. Il est bien sûr illusoire, ou téméraire, de vouloir ordonner les séquences de la création dans le temps. Et pourtant, le shéol fut-il créé avant la chute (que Dieu aurait donc prévue, sinon préparée), ou après la chute (auquel cas la création n'aurait pas été achevée au sixième jour) ?

Premier

récit:

quelques commentaires

Nous revenons ici sur les différentes étapes de la création en mettant l'accent sur certains aspects des événements ayant marqué chaque jour. L'ensemble est présenté de façon synoptique dans le tableau qui suit le texte. « Dieu vit que cela était bon» : Cette formule d'auto-satisfaction

est utilisée pour la lumière (1er jour), les mers et la terre (3ejour),
les herbes et les arbres (3e jour), les luminaires (4e jour), les poissons et les oiseaux (Se jour), et les animaux terrestres (6e jour) ; mais ni pour le firmament (2ejour) ni pour l'homme (6e jour). En revanche l'ensemble est récapitulé au verset 31 : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait: cela était très bon. », avec le superlatif très bon. Ainsi se trouvent comblées les lacunes concernant le firmament et l'homme. En tout, l'excellence de la création est donc mentionnée sept fois. Saint Augustin avait déjà procédé à ce calcul de classe maternelle.
21Le shéol est mentionné de nombreuses fois dans la Bible. Citons par exemple: « Comme la nuée se dissipe et passe, qui descend au shéol n'en remonte pas. » (Livre de Job 7, 9). «Toi qui disais en ton cœur: 'J'escaladerai les cieux, pardessus les étoiles de Dieu j'érigerai mon trône, je ressemblerai au Très Haut.' Comment! te voilà tombé au shéol dans les profondeurs de l'abîme! » (Isaïe 14, 13-15). De même que la terre s'oppose au ciel, de même le shéol s'oppose aux cieux. Rappelons que, le 13 mai 1917, à Fatima, la Vierge Marie a montré à Lucie « un grand océan de feu qui paraissait se trouver sous la terre et, plongés dans ce feu, les démons et les âmes, comme s'ils étaient des braises transparentes ». 21

Il écrit au chapitre 29 du Livre XIII des Confessions: « J'ai cherché à me rendre compte si c'est sept ou huit fois que vous vîtes la bonté de vos œuvres et qu'elles vous plurent. », question à laquelle il avait déjà répondu dans le chapitre précédent: «Il est écrit sept fois, je l'ai compté, que vous avez vu la bonté de votre œuvre; et la huitième fois, vous avez contemplé votre création tout entière et vous avez dit qu'elle était, non seulement bonne, mais excellente dans son ensemble. » Ou bien saint Augustin ne savait pas compter jusqu'à huit, ou bien il disposait d'un autre texte. Quant au fond, on peut se demander si Dieu ne savait pas à l'avance que ce qu'il entreprenait serait bon, et s'il avait vraiment besoin de faire un constat, en cours ou en fin de création. « Il y eut un soir et il y eut un matin» : Que le soir précédât le matin suggère que la journée commençait au crépuscule et s'achevait au dilucule. Dieu aurait donc travaillé la nuit et pris, déjà, du repos pendant le jour. On pourrait tout autant admettre qu'il travaillait sans arrêt, de j our comme de nuit: dans ce cas, tout jour commencé se serait poursuivi jusqu'à l'aube du jour suivant. L'ambiguïté, d'ailleurs sans importance, provient en partie du fait que le même mot jour s'emploie pour désigner, soit un nychthéméron, soit le contraire de la nuit22.La formule est utilisée ne varietur pour les six premiers jours, mais non pour le septième, peut-être parce que le temps n'y était pas compté. Elle ne pouvait évidemment pas s'appliquer au commencement, situé hors du temps. « Soyez féconds, multipliez» : L'invitation à multiplier est faite indirectement pour le règne végétal (les semences), et explicitement pour les poissons et les oiseaux, et pour l'homme. Mais elle ignore les animaux terrestres, dont la suite a pourtant montré qu'elle ne leur était aucunement nécessaire. Cette lacune dans le parallélisme des parties du discours ne peut être imputée, ni à la volonté, ni à un oubli de Dieu. Cette perte d'information, qui n'est pas irrémédiable (Cf Note 14), doit sans doute être attribuée à
22Nychthéméron (du grec nux, nuktos : nuit et hêmora : jour) : « Espace de temps comprenant un jour et une nuit, ou un jour entier, c'est-à-dire vingt-quatre heures. » (Littré, op. cil.) Dilucule: L'opposé du crépuscule. Nous empruntons ce mot, magnifique, mais inusité, de la langue française à Rabelais (in Pan tagrue l, ray des Dipsodes, chapitre 6, 1532).
22

quelque défectuosité de la transmission orale ou à des erreurs de copistes. «Dieu les bénit» : Quels pouvaient être a priori les bénéficiaires de la bénédiction divine, ceux qui seraient assurés de jouir de sa grâce? Rien ne s'opposait à ce que tout ce qui fut créé fût béni dans les domaines de la matière, de la vie ou de l'esprit. De nos jours, à côté de la bénédiction des hommes, celle de la mer, d'un bateau, d'un crucifix, ou d'un rameau de buis, sont monnaie courante. Mais Dieu n'a pas béni la lumière, ni le firmament, ni les mers ni la terre, ni les luminaires jetés dans le ciel. Parmi les vivants, seuls sont bénis les poissons et les oiseaux, et I'homme. Oubliés les animaux terrestres qui, déjà, n'avaient pas été invités à multiplier. Des êtres spirituels, dont nous avons vu que le récit de la création ne soufflait mot, la bénédiction, qui eut sans doute lieu, n'est pas mentionnée davantage. Mais le septième jour jouit d'un régime spécial: il est, non seulement béni, mais aussi sanctifié, étape ultime de la marche vers le sacré. «Je donne pour nourriture...»: Le traitement parallèle des poissons et des oiseaux, créés ensemble au cinquième jour, trouve ici sa fin car, nous l'avons noté plus haut, la nourriture des poissons n'est pas précisée. Les oiseaux, eux, sont soumis au même système alimentaire que les animaux terrestres: ils se nourrissent de la verdure des plantes. L'homme est également végétarien. Combien de temps ce régime devait-il être appliqué? On pourrait penser qu'il prit fin aussitôt après la chute, quand sonna le glas de cet âge d'or où hommes et animaux vivaient en paix. Mais il n'en est rien. Alors que I'humanité se corrompait, se pervertissait de jour en jour, l'homme continuait de se nourrir des plantes de la terre. Ce n'est qu'après le déluge que Dieu devait dire à Noé et à ses fils: «Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes. » (Cf 9, 3 infra) - Quant aux animaux terrestres et aux oiseaux, on ne sait quand ils se mirent aussi à consommer de la chair. Mais tout cela n'aura qu'un temps, l'âge d'or reviendra un jour: « Le loup habite avec l'agneau, la panthère se couche près du chevreau,... le lion mange de la paille comme le bœuf. » (Isaïe Il, 6-7)

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Synopsis du premier récit

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Second récit de la création
(Origine yahviste)

Le nom de Dieu: Le Créateur s'appelle maintenant Yahvé Dieu. Le nom de Yahvé a été révélé par Dieu lui-même, pour la première fois, à Moïse, à qui il s'adressa en ces termes: « Tu parleras ainsi aux enfants d'Israël: 'Yahvé, le Dieu de vos pères,... m'a envoyé vers vous. C'est le nom que je porterai à jamais, sous lequel

m'invoqueront les générations futures23.'» - Que l'appellation de
Yahvé ait pu être utilisée au chapitre 2 de la Genèse vient de ce que le texte date du VIe siècle avant J.-C., soit environ sept siècles après Moïse. Il est plus important de constater que la prescription impérative de Dieu, à jamais, a fini par être, comme le seront tant d'autres, oubliée!

Les étapes de la création
Au contraire du premier récit, les étapes de la création ne se présentent plus comme les termes d'une suite appliquée sur la suite des jours. La durée qui fut nécessaire à la réalisation de chacune n'est pas indiquée, et l'ensemble forme un tout continu, il n'est plus un assemblage de parties indépendantes. L'homme enfin apparaît dès le début comme étant la raison d'être de la création. Avec des étapes moins nettement séparées, l'ordre de la création fut alors: le étape: la structure d'accueil de l'homme, et l'homme, 2e étape: la plantation d'un jardin en Éden comme séjour de l'homme, 3e étape: la création des animaux comme compagnons de l'homme, 4e étape: le façonnement de la femme et la formation du couple.

23Dieu n'a en fait pas de nom qui puisse être porté à la connaissance des hommes. À Moïse qui le lui demandait, il répondit par ces mots: Éhyéh asher éhyéh, c'està-dire: « Je suis qui je suis », condensés en Yahvéh, troisième personne du verbe être: « Il est ».(Cf Exode 3, 15 et note de la BcUy relative) 25

Première étape: L'homme dans son environnement initial. « Au temps où Yahvé Dieu fit la terre et le ciel, il n'y avait aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champsn'avait encore poussé, car Yahvé Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n'y avait pas d'homme pour cultiver le sol. Toutefois,un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et 1'homme devint un être vivant.» (2, 4b-7)24 Le second récit commence en fait à mi-course de la création avec le modelage de l'homme, car la terre et le ciel sont supposés exister, donc avoir été faits avant, sans qu'aucune indication soit donnée sur les méthodes utilisées. Il n'est plus question de chaos, de lumière, de firmament, des eaux d'en haut ni des eaux d'en bas (les mers). Il n'avait pas plu, il ne pleuvait toujours pas, mais de l'eau de partout sourdait du sol. C'est alors que l'homme est créé, non plus par la parole à l'image de Dieu, mais corps de matière (la glaise du sol), et vie (ou âme: le souffle de Dieu). Il est le tout premier être créé du règne des vivants. Il est intensément seul dans un univers minéral, sans nourriture, sans occupation, sans compagnie ni compagne. Combien de temps cela peut-il avoir duré? Très, très longtemps, ou l'espace d'un éclair? Nous verrons bientôt que cela n'a pas duré longtemps. Deuxième étape: La plantation du jardin en Éden et les conditions de séjour de l'homme. «Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l'orient, et il y mit 1'homme qu'il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissancedu bien et du mal. Un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin et de là il se divisaitpour former quatre bras. Le premier s'appelle le Pishôn : il contournetout le pays de Havila, où il y a l'or; l'or de ce pays est pur et là se trouvent le bdellium et la pierre d'onyx. Le deuxième fleuve s'appelle le Gihôn : il contourne tout le pays de Kush. Le troisième fleuve s'appelle le Tigre: il coule à l'orient d'Assur. Le
24Nous avons noté au tout début que le premier récit débordait le cadre du chapitre 1, mais la bizarrerie de la distribution du texte en chapitres et versets ne s'arrête pas là. Bien que le chapitre 2 procède d'une autre source que le chapitre 1, le verset 4 à la fois termine le premier récit et commence le deuxième, comme si l'auteur de ce découpage avait voulu marquer quelque continuité entre eux. 26

quatrième fleuve est l'Euphrate. Yahvé Dieu prit I'homme et l'établit dans le jardin d'Éden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l'homme ce commandement: 'Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeraspas, car, le jour où tu en mangeras, tu mourrascertainement.' » (2, 8-17) Le texte nous transporte en un site idyllique, une oasis bien irriguée en plein désert, assimilée depuis toujours au Paradis Terrestre dont le mot d'Éden serait un synonyme. Les noms propres et la description du réseau fluvial nous font penser qu'il devait être facile de localiser ce lieu et de s'y orienter. Quelques remarques toutefois s'imposent: i) Que Dieu ait planté un jardin en Éden signifie que le jardin occupe tout ou partie d'Éden. Or le jardin est situé à l'orient. Comme nous ne disposons d'aucun moyen d'orientation, cela veut dire que le jardin occupe la partie orientale d'Éden. Le texte précisant enfin que le fleuve qui arrose le jardin sort d'Éden, le jardin ne peut pas y être. Le jardin est donc dans Éden et il n y est pas. Ne nous en étonnons pas: le principe de non-contradiction était inconnu au Paradis. ii) A sa sortie d'Éden, le fleuve se divise en quatre bras: cela ressemble fort à un delta. Le Tigre et l'Euphrate, dont la mention nous apprend que le jardin couvrait entre autres la Mésopotamie, ont des sources rapprochées mais distinctes. Le Gihôn serait le Nil, et le Pishôn un fleuve de l'Arabie Heureuse des anciens. Les sources des quatre défluents du delta étaient donc indépendantes: cette impossibilité topologique ajoute à la magie du récit. Elles étaient de plus éloignées les unes des autres, d'où l'immensité du territoire occupé par le jardin: l'homme avait fort à faire pour le cultiver et le garder. iii) Après la géographie, le texte innove en nous faisant découvrir en avant-première l'élément sans doute le plus important de la classification de Mendeleïev, 1' or, destiné à exercer pour toujours une fascination sans borne sur les hommes25. Le texte précise que cet or est pur, et qu'il se trouve au pays de Havila,
25

A côté de l'élément or de la table de Mendeleïev, on trouve aussi un composé minéral, la pierre d'onyx, et un composé organique, le bdellium, sorte de gomme aromatique: les deux grandes branches de la chimie commencent. 27

où il Y a l'or. Mais non pas: où il y a de l'or. L'emploi de l'article défini au lieu du partitif amplifie le sentiment de respect que l'humanité éprouvera plus tard pour le métal jaune. Et le rêve vient s'ajouter à la magie. Mais le plus étrange vient de la présence dans le jardin de l'arbre de vie, situé en son milieu, et de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, dont la localisation n'est pas précisée. L'arbre de vie garantit à l'homme l'immortalité. L'interdiction qui lui est faite de manger, sous peine de mort26,de l'arbre de la connaissance, ne peut qu'être destinée à le maintenir dans l'ignorance, et à lui dénier toute faculté de jugement, notamment dans l'ordre moral, ainsi que le sens des responsabilités. Comment, dans ces conditions, aurait-il pu être conscient de sa faute quand il contrevint à cette interdiction? Étrange dessein de Dieu. Notre raison aurait voulu que l'homme, créé à l'image de Dieu selon le premier récit, l'homme libre de ses actes, comme il en sera décidé plus tard, eût eu lui aussi connaissance du bien et du mal, et qu'il lui eût été ordonné de manger de cet arbre à profusion. Troisième étape: La création des animaux comme compagnons de l'homme. « Yahvé Dieu dit: 'Il n'est pas bon que 1'homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie.' Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait: chacun devait porter le nom que I'homme lui aurait donné. L'homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d'aide qui lui fût assortie.» (2, 18-20) C'est seulement après l'avoir créé que Dieu s'aperçoit que I'homme a besoin d'une aide qui lui soit assortie, mais, contrairement à toute attente, ce n'est pas à la femme qu'il pense. Il modèle les animaux, les amène à l'homme pour qu'il leur donne un nom, et ce n'est qu'à l'issue de cette entreprise de dénomination - entreprise fondamentale: le nom crée l'être - qu'il s'aperçoit qu'il a fait fausse route. On peut d'ailleurs se demander si le travail a été

26

Le texte dit: « .. .le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. » Mais I'homme va en manger et il ne mourra pas ce jour-là; il vivra normalement une vie terrestre jusqu'à l'âge de 930 ans! 28

bien fait: Dieu créa toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel; l'homme leur donna des noms. Il en donna aussi à tous les bestiaux, lesquels n'avaient pas été créés. Les bestioles enfin, mais aussi les poissons, ne furent ni créés par Dieu ni dénommés par l'homme. Quatrième étape: Le façonnement de la femme et la formation du couple. «Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu'il avait tirée de I'homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l'amena à l'homme. Alors celui-ci s'écria: 'A ce coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair! Celle-ci sera appelée 'femme', car elle fut tirée de l'homme, celle-ci!' C'est pourquoi l'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme, et ils deviennentune seule chair. Or tous deux étaient nus, l'homme et sa femme, et ils n'avaient pas honte l'un devant l'autre. »(2,21-25) L'opération de I'homme tombé en léthargie a fait croire à bien des générations que les hommes avaient une côte de moins que les femmes. On remarque moins que, le façonnement de la femme ayant dû avoir lieu à l'endroit même du prélèvement, Dieu n'eut pas à l'amener à I'homme pour qu'il lui donnât un nom27: le rédacteur a repris, presque dans les mêmes termes, le processus suivi pour les animaux. Plus remarquable est l'enthousiasme manifesté par I'homme à la vue de sa compagne. Pour la première fois il profère des paroles: son langage est d'un homme simple, mais ce qu'il dit en si peu de mots est lourd de signification. Lourd de signification aussi l'étonnement apparent du rédacteur, que l'homme et sa femme, nus, n'eussent pas honte l'un devant l'autre28. Bien qu'ils fussent appelés à devenir une seule chair, la

27 Que

I'homme ait appeléfemme la femme, paraît relever, en français d'une

simple lapalissade plus que de l'intraduisible rapprochement des mots hébreux Ishsha, la femme, et Ish, l'homme. (Cf Note 29 infra) 28Le sexe est en soi facteur de honte; les parties sexuelles, instruments voulus par Dieu pour la procréation, sont chez I'homme des parties honteuses. Citons à titre d'exemple cette prescription de Moïse au peuple d'Israël: « Lorsque des hommes se battent ensemble, un homme et son frère, si la femme de l'un d'eux s'approche et, pour dégager son mari des coups de l'autre, avance la main et saisit celui-ci par 29

vue du corps de l'autre laissait l'homme et la femme insensibles. Le désir, qui fut plus tard associé au péché, n'avait pas sa place au Paradis. Le premier couple aurait pu procréer par un acte de volonté pure, mais il n'en aurait retiré aucun plaisir. En l'absence de l'appel des sens, l'homme et la femme n'avaient aucune raison de s'unir charnellement: seul aurait pu les amener à l'acte un ordre de Dieu, mais la formulation d'un tel ordre: « Soyez féconds et multipliez », est absente du second récit de la création. L'homme étant immortel, la multiplication aurait d'ailleurs entraîné, tôt ou tard, une surpopulation difficile à gérer dans le jardin en Éden: peutêtre Dieu, dans le cadre du second récit, songeait-il à ne pas avoir à s'occuper un jour de ce problème. On ne sait combien de temps subsista cet état de choses, combien de temps dut s'écouler entre la formation du premier couple et la chute: le fait demeure que l'homme ne connut sa femme qu'après qu'ils eurent été chassés du jardin en Éden.

Rapprochement

des deux récits

Alors que le second récit se lit comme un poème, le premier apparaît comme un tout structuré d'étapes de durées égales aboutissant au repos de Dieu. Sa place privilégiée, au tout début du premier livre de la Bible, traduit l'importance qu'attachaient alors les prêtres à ce que la prescription du sabbat, image de ce repos, fût strictement respectée par le peuple. Le second récit, pourtant écrit avant le premier, vient immédiatement après lui pour parler des mêmes événements. Dans une certaine mesure, les deux récits pourraient même être regardés comme complémentaires: le premier apporte des précisions, qui manquent au second, sur la création de l'univers, et mentionne le nécessaire repos de Dieu; le second donne des détails sur le jardin en Éden, et ce qu'y seront les conditions de vie de l'homme. Indépendamment toute la création émergée berceau le premier récit; des invraisemblances propres à chaque texte en six jours, création tardive des astres, la terre de la vie, nature ambiguë de I'homme, etc., pour l'homme premier et seul être vivant, étrangeté du

les parties honteuses, tu lui couperas la main sans un regard de pitié. » (Deutéronome 25, 11-12) 30

jardin en Éden, création des animaux terrestres (limités aux seules bêtes sauvages) et des oiseaux après celle de l'homme (évolution régressive), bizarrerie du façonnement de la femme, etc., pour le second récit -, le rapprochement des deux récits révèle des contradictions d'ordre chronologique qui ne peuvent être levées. En particulier, l'homme apparaît en tout début de création dans le second récit, en fin de création dans le premier; la femme est créée après tout le reste dans le second récit, en même temps que l'homme dans le premier. Et la question immédiatement se pose: les rédacteurs initiaux qui ont composé les textes à partir de traditions orales éparses, puis les combinateurs successifs qui ont juxtaposé et remanié les deux récits de la création pour leur donner une forme quasi-définitive, ontils été conscients des invraisemblances ou des contradictions que l'ensemble comportait? Ne s'est-il trouvé ensuite aucun théologien, aucune autorité, pour s'en apercevoir et proposer les corrections qui s'imposaient quand il en était encore temps? Les théologiens modernes ont déployé des trésors d'imagination pour tenter d'expliquer l'inexplicable, soutenant par exemple qu'étant à la fois le produit de l'inspiration divine et de l'intelligence humaine, l'origine divine du texte sacré pouvait en être masquée. Les vulgarisateurs, eux, sont allés encore plus loin, n'hésitant pas, dans des raccourcis hardis, à déformer ou à passer sous silence des faits
dérangeants29.
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29 Nous prendrons comme exemple la suite du passage du livre de Daniel-Rops déjà cité (Cf Note 13). Notre citation s'arrêtait au sixième jour avec la création de I'homme (lequel était selon l'auteur, rappelons-le, le seul être créé ce jour-là). Après une longue digression sur le « destin exceptionnel» promis à I'homme, l'auteur poursuit: « L'homme n'est pas créé seul. Dieu qu'un jeu de mots magnifique désigne. 'os de ses os, chair de sa chair', c'est parce qu'elle est sortie d'Ish (l'homme, lui donne un 'vis-à-vis'. C'est la femme Elle est née de la chair même de I'homme, pourquoi elle est appelée Ishah (femme) le mâle). »

C'est magnifique et ce n'est pas faux, mais l'auteur trompe le lecteur. Il se garde bien de dire qu'il Y a deux récits de la création, qu'il est passé sans crier gare de l'un à l'autre, et qu'entre la création de l'homme et le façonnement de la femme, suffisamment de temps s'est écoulé pour que les animaux fussent créés une seconde fois. 31

Ordre des étapes des deux créations

Premier récit Chaos

Deuxième récit Espace et temps Énergie et matière Homme

1er jour
2e jour 3ejour 4e jour Sejour 6e jour

Lumière Firmament T erres et mers Monde végétal Luminaires Poissons et oiseaux Animaux terrestres Homme et femme

Monde végétal

-

Paradis

Animaux sauvages et oiseaux Femme

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II. La chute
(Origine yahviste)

Le récit de la chute fait immédiatement suite au second récit de la création: Dieu s'y appelle toujours Yahvé Dieu. Le rideau était tombé sur le cri d'allégresse de l'homme à la vue de sa femme. Il va se relever au même endroit, au cœur du Paradis Terrestre. Combien de temps l'entracte aura-t-il duré? Autrement dit, combien de temps le couple aura-t-il vécu dans l'état d'innocence où il avait été créé? Bien que le texte ne nous précise rien à ce sujet, il est possible d'en déterminer les bornes: le couple a pu goûter les joies du Paradis de quelques instants très brefs à un maximum de 110 à 115 ans3o.

30Nous devons pour cela quelque peu anticiper. Le chapitre 4 nous apprendra que le couple, hors Paradis, a eu d'abord deux fils, Abel et Caïn, que le second a tué le premier par jalousie (sans doute en son adolescence), et qu'un troisième fils, Seth, leur naquit quand l'homme (Adam) eut 130 ans. Sachant cela, nous pouvons formuler deux hypothèses extrêmes: i) Hypothèse courte: Tout se passe très vite après le modelage de I'homme: celui des animaux, leur appellation par I'homme créé adulte, le façonnement de la femme, sa tentation immédiate par un serpent plein d'impatience. L'entracte n'a pas duré. Seule question résiduelle: si le couple a procréé dès son expulsion du Paradis, ce qui paraîtrait logique, pourquoi aurait-il attendu plus de cent ans après la mort d'Abel avant de se remettre à l'ouvrage? ii) Hypothèse longue: Le couple a procréé dès son expulsion du Paradis, Caïn n'avait que quelque vingt ans quand il tua son frère, le troisième fils est né l'année d'après, I'homme avait donc près de 110 ans quand il fut chassé. C'est le temps qu'aura duré l'entracte. Seule question résiduelle: pourquoi le serpent aurait-il attendu plus de cent ans après le façonnement de la femme pour la tenter? De telles discussions peuvent paraître d'autant plus oiseuses que parler du temps qui s'écoule au Paradis n'a certainement aucun sens. Elles peuvent avoir le mérite de nous emmener vivre quelques instants en ce lieu magique, en compagnie de ces lointains ancêtres auxquels nous devons tout et dont nous savons si peu. Elles peuvent nous permettre de regarder avec plus d'émotion - dans les églises, les musées ou les livres d'art -les peintures ou gravures ou panneaux sculptés où les deux époux se regardent avec une infinie tendresse, mais aussi de la gravité dans le regard. 33

La tentation « Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme: 'Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres dujardin ?' La femme répondit au serpent: 'Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du j ardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de morel.' Le serpent répliqua à la femme: 'Pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal.' » (3, 1-5) Tout était trop beau. Le chapitre 3 nous met d'emblée en présence du quatrième personnage de la Bible. Après Dieu, l'homme et la femme, le serpent, « l'énorme Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier ».

(Apocalypse20, 2) - Nous allons tenter de préciser quelques traits
du rôle joué par chacun d'eux dans la tragédie qui s'annonce. i) Le serpent: On imagine mal comment, en cet âge d'or des premiers temps, le jardin en Éden pouvait abriter un tel être rusé et menteur, un animal modelé par Dieu et dénommé par l'homme comme tous les autres, mais aussi sans doute un élément de ce monde invisible que les récits de la création passent sous silence, un de ces Fils de Dieu qui constituaient l'armée du ciel ou, pour reprendre les termes mêmes du récit, un de ces dieux qui connaissent le bien et le mal. Qu'ayant été conçu libre et avec la connaissance il eût choisi le mal, ou qu'il eût été l'un des acteurs d'une hypothétique chute des anges ayant précédé celle de l'homme, il n'avait pas sa place au Paradis, d'où il aurait dû être chassé dès sa création. ii) Yahvé Dieu: Pouvait-il ignorer que le serpent allait détruire une œuvre jadis jugée très bonne? Et comment put-il accepter, ou vouloir, que cette destruction eût lieu? iii) L'homme et la femme: Étaient-ils en mesure de contrecarrer la puissance maléfique du démon? La partie était inégale et Dieu n'était pas de leur côté. Comment pouvaient-ils être tenus
31La femme raconte n'importe quoi, à moins que ce ne soit l'auteur sacré. C'est l'arbre de vie qui est au milieu du jardin, non pas l'arbre de la connaissance du bien et du mal! 34

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