La Genèse autrement

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La rivalité et la traîtrise des acteurs du cycle de Jacob ne doivent pas nous faire oublier que la saga de Jacob et l'histoire de Joseph se terminent toutes deux sur le pardon. Pour l'ordre apparent des choses, rêve et rouerie sont les thèmes principaux, pour l'ordre caché des choses, c'est le pardon le grand thème directeur qui éclaire le récit de la Genèse, racontant l'histoire de l'humanité.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296633605
Nombre de pages : 317
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Rêves, roueries... et réconciliation La Genèse autrement

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02801-2 EAN : 9782296028012

André Thayse
avec la collaboration de

Marie-Hélène Thayse-Foubert

Rêves, roueries... et réconciliation
La Genèse autrement

L'Harmattan

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux.

Dernières parutions PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L’Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l’univers, 2006. André THAYSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l’aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZANON, J’ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005. Jean-Paul MOREAU, Disputes et conflits du christianisme, 2005. Bruno BÉRARD, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, 2005. Camille BUSSON, Essai impertinent sur l’Histoire de la Bretagne méridionale, 2005. Erich PRZYWARA (Trad. de l'allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l’Occcident suivi de Luther en ses ultimes conséquenses, 2005. Jean-Dominique PAOLINI, D’Aphrodite à Jésus. Chroniques chypriotes, 2005. André THAYSE, A l’écoute de l’origine, 2004. Etienne GOUTAGNY, Cisterciens en Dombes, 2004

1 Introduction

Longtemps la tradition judéo-chrétienne avait attribué la paternité de la Genèse à un seul homme : Moïse, celui que les Juifs considèrent comme le plus grand de leurs prophètes. C’est à partir du dix-huitième siècle que les premières œuvres de haute critique biblique ont ouvert une veine de pensée aujourd’hui adoptée par la quasi-unanimité des exégètes : la Genèse est constituée d’une collection d'écrits qui furent élaborés au cours de l’histoire plus que millénaire du peuple d’Israël. Par voie de conséquence, il existe une relation de réciprocité forte entre la constitution du livre de la Genèse et celle du peuple d’Israël. Autrement dit, la Genèse est un produit, aussi bien de la vie quotidienne des habitants de la Terre Promise, que de leurs échanges avec les autres civilisations de l’Orient ancien. Particulièrement importante à cet égard fut la confrontation des Judéens avec la puissante civilisation babylonienne. Au moment d’aborder ce troisième et dernier tome de commentaires sur la Genèse, il est sans doute opportun de rappeler le découpage classique qui découle de la lecture

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du livre, ainsi que les thèmes qui ont été proposés pour les parties déjà traitées dans les premier et deuxième tomes. La Genèse se subdivise en deux parties principales : l’Histoire des origines (Gn 1-11) et l’Histoire des Patriarches (Gn 12-50). Chacune de ces deux parties s’est constituée séparément et mérite donc un traitement distinct. De toute façon, Genèse 1-11 est composée de récits autonomes, et les liens avec le reste du Livre sont quasi inexistants. L’Histoire des origines a fait l’objet d’un premier volume (À l´écoute de l’origine). Le thème qui avait été retenu pour guider les commentaires était bien évidemment celui de l’origine, ou encore du commencement. Ce thème rend compte de la correspondance profonde et troublante entre le fait primordial de la Parole créatrice et le phénomène du début de l’Univers sur le fond duquel s’inscrit le discours scientifique. L’Histoire des origines contient un certain nombre de récits qui, du point de vue de l’histoire des formes, s’apparentent à des sagas. Les personnages en sont surtout des figures idéales - des prototypes -, et la naissance de l’Univers où vivent les hommes et les femmes est racontée du point de vue du cultivateur. Très différente est la partie qui suit, celle où est racontée la vie et l’œuvre des Patriarches ; aucune référence explicite, dans un sens ou dans un autre, ne la lie à l’Histoire des origines. L’histoire d’Abraham commence de façon abrupte en Genèse 12,1-3. Elle marque un début radicalement nouveau : à partir de l’histoire générale de l’humanité surgit celle d’un peuple dont Abraham est l’ancêtre. Bien qu’associés à des lieux déterminés, les Patriarches sont présentés comme des nomades habitant sous la tente et changeant souvent de pâturage pour leurs troupeaux. Lorsqu’ils quittent leur pays - celui de Canaan -, ce n’est que pour des raisons exceptionnelles, et ils y reviennent toujours par la suite. Dans l’histoire des Patriarches, (ou des Pères), il faut encore distinguer plusieurs subdivisions. Nous y trouvons

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successivement le cycle d’Abraham (Gn 12-25), quelques traditions sur Isaac (Gn 26), le cycle de Jacob (Gn 25-35) et l’histoire de Joseph (Gn 37-50). Les deux parties les plus importantes, à savoir le cycle d’Abraham et celui de Jacob, sont fort différentes l’une de l’autre. Le cycle d’Abraham est constitué de brèves séries narratives et a été composé à partir de récits isolés qui, ultérieurement, ont été fondus en un tout homogène. Ce cycle a fait l’objet du deuxième volume (Vers de nouvelles Alliances). Les thèmes retenus pour ce volume étaient ceux du Dialogue et de PAlliance ou de la Promesse. Abraham est le premier homme auquel Dieu S’est adressé pour le gratifier d’un appel personnel. Cet appel contient une Promesse : une terre lui sera donnée et un fils lui sera accordé. Et cette Promesse -ou Alliance - divine est à l’origine d’une initiative en retour du Patriarche : Abraham va entamer un véritable dialogue qui fera de lui un confident de Dieu, un homme en avance sur Dieu (A. Neher). Le cycle qui suit, celui de Jacob - auquel on adjoint en général le seul chapitre consacré à Isaac -, est nettement plus unifié que celui d’Abraham. On peut y mettre en évidence, sans beaucoup d’hésitation, un ensemble narratif homogène qui décrit les conflits de Jacob avec son frère Ésaû et avec son oncle Laban. Ce cycle constitue la première partie du présent volume. On y adjoindra encore l’histoire de Joseph - un des fils de Jacob -, qui sera commentée dans la seconde partie. Les thèmes que je retiendrai pour le cycle de Jacob et pour l’histoire de Joseph sont ceux qui découlent directement de la personnalité du troisième Patriarche et des péripéties de sa vie aventureuse. Jacob est un rêveur, et si - comme tout un chacun -il est sujet à des rêves nocturnes, il rêve également tout éveillé. Jacob rêve de déposséder son frère Ésaiï de son droit d’aînesse, et ensuite de lui ravir la bénédiction à laquelle l’aîné avait droit. Il rêve d'épouser Rachel, sa cousine, et

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d’accroître ses troupeaux en vue de devenir plus riche et plus puissant que son beau-père. Et, pour réaliser tous ces rêves, Jacob ne regardera pas toujours à la manière : ruses, tromperies et coups fourrés seront ses armes favorites. Ou bien celles de ses alliés ou de ses ennemis. Mais réussir, ou tromper en vue de réussir, ne va pas sans provoquer l’animosité de ceux que l’on mystifie. Le temps de la ruse, de la rouerie et de la course au pouvoir (à la bénédiction) ou à la richesse, est bien souvent suivi du temps des conflits et de la guerre. Jacob entrera en conflit, tour à tour avec son père, avec son frère et avec son beau-père. Mais Jacob n’est pas un être qui cultive la rancune. Il saura pardonner à ceux qui l’avaient exploité ou trahi et se faire pardonner par ceux qu’il avait trompés. Ainsi, après bien des péripéties, le bon sens, la modération et l’honnêteté reprendront le dessus : Ésaiï pardonnera à Jacob sa tricherie et Laban ne se séparera pas de son beau-fils avant d’avoir conclu un pacte. Toutes ces spécificités de la vie de Jacob font que les thèmes que je choisirai pour guider les commentaires de cette dernière partie de la Genèse sont ceux du rêve, de la rouerie et du pardon. Ces thèmes devraient rendre compte, tout autant des grandes étapes de la vie de Jacob et de celle de Joseph, que de l’articulation de la vie humaine en général. Troublante également est la constatation que, dans la vie de Jacob, ruses, conflits violents et réconciliations sont entrecoupés de rêves au sens premier du terme, c’est-à-dire d’expériences oniriques durant le sommeil. C’est au cours de ces expériences que Dieu communique au Patriarche Son rêve à Lui, comme si le rêve de Dieu devait périodiquement amender et corriger les rêves des hommes. Les images que Jacob perçoit au cours de ces visions nocturnes l’escorteront ensuite, tout au long de sa périlleuse existence, sur le difficile chemin qui, de conflits en réconciliations, le conduira enfin à la paix intérieure comme extérieure.

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Rêves, roueries et réconciliations rythment donc tout le cycle de Jacob, comme également l’histoire de Joseph. Et il en est bien souvent ainsi pour la vie de chacun d’entre nous. Les hommes et les femmes rêvent tous de buts à atteindre, de niveaux de bonheur auxquels ils doivent accéder, de succès à engranger et, pour parvenir à leurs fins, n’hésitent pas à utiliser ruses, malversations et tromperies. Mais vouloir réussir sa vie à tout prix et par n’importe quel moyen est fatalement source de rivalités, de discordes et de conflits. Les humains entrent alors dans l'état de guerre qui suspend toute morale et qui projette son ombre sur les actes des hommes (E. Levinas). Enfin, après le temps de la rivalité et de la guerre, vient celui de la réconciliation, du pardon et de la paix. C’est le temps qui liquide ce que les roueries et la violence avaient entretenu, le temps qui éteint la rancune et qui permet en quelque sorte de rejoindre le but initial du rêveur. Car l’Homme, trompeur, violent et même parfois meurtrier ne rêvait finalement que de bonheur durable et de félicité éternelle. Le rêve, la ruse et le pardon sont les sujets respectifs des trois sections suivantes. Le rêve
Le rêve comme fondement de l’humain

L’Homme est un être qui rêve et qui aime à rêver. Parce qu’il a besoin, pour cultiver cet univers symbolique qui est le sien, de laisser vagabonder son esprit à travers les vastes espaces que lui ouvre son imagination, l’Homme mène en quelque sorte une double vie. Tout d’abord, de par son activité physique, il évolue dans le réel, dans le concret de l’existence quotidienne ; ensuite, son activité psychique lui ouvre les portes du symbolique et de l’imaginaire. Rêver, c’est donc avant tout se soustraire aux contraintes immédiates du réel, c’est laisser la porte ouverte à l’imaginaire, à

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l’inconnu, au fascinant. La pensée est le labeur de l’intelligence, la rêverie en est la volupté, a dit Victor Hugo. Parmi les rêves, il y en a de plus courants, de plus universels. Ainsi, tout un chacun tentera d'échapper à la banalité de la vie quotidienne en rêvant, qui d’une carrière plus brillante, qui d’une consécration littéraire ou artistique, qui d’exploits sportifs, qui encore d'être tout simplement reconnu à sa juste valeur. Aussi bien le commun des mortels que les hommes célèbres aiment à se complaire et à s’absorber dans le rêve d’aimer et d'être aimé, ou bien dans le désir d'être heureux et de rendre heureux, ou encore tout simplement dans l’espoir d'être un jour justement appréciés et reconnus. Au moins à certains moments de notre existence, nous avons tous rêvé de construire des châteaux en Espagne. Mais à côté de ces rêves universels, il y en a de plus spécifiques, comme il y a également des rêveurs plus célèbres, ou tout simplement plus connus. L'écrivain et philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau a composé Les Rêveries du promeneur solitaire, vaste œuvre autobiographique où l’auteur, désormais détaché de toutes les affections terrestres, se livre à son goût de la solitude et de la contemplation. En herborisant au sein de la nature, Jean-Jacques Rousseau réalise son rêve de retour à la simplicité de la vie champêtre. Plus près de nous, physiciens et cosmologistes poursuivent le rêve d’une théorie ultime. Rêve de la découverte d’une loi unique et universelle qui permettrait d’unifier aussi bien les lois fondamentales qui gouvernent les constellations d'étoiles que celles qui s’appliquent aux particules élémentaires. Quant aux religieux et aux mystiques, ils poursuivent depuis toujours le rêve de pouvoir communiquer leurs expériences, c’est-à-dire d’exprimer par des mots ce que précisément les mots ne peuvent pas dire.

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Pour rencontrer ce même rêve quasi impossible d’exprimer dans le langage philosophique ce quelque chose de la réalité qui peut se laisser mettre en ordre, le philosophe Emmanuel Levinas avance, lui, l’idée de l’Infini en nous qui contiendrait plus qu’elle ne serait à même de contenir, plus que sa capacité de cogito, l’idée qui penserait en quelque sorte au-delà de ce qu’elle pense. Avant Emmanuel Levinas, l’encyclopédiste Denis Diderot avait déjà déclaré que nous avons plus d’idées que de mots. À l’instar des physiciens et des cosmologistes, les mystiques, les philosophes spiritualistes et les penseurs univer-salistes rêvent donc également d’une sorte de théorie ultime, c’est-à-dire d’une approche explicative globalisante et unificatrice comme grille d’interprétation de la totalité de notre expérience vécue. C’est dire si le caractère symbolique et imaginatif du rêve, même s’il n’ouvre pas toutes les portes de l’existence, ouvre en tout cas celles qui touchent aux valeurs artistiques, spirituelles et religieuses. La preuve par l’absurde en est fournie par l'évolution des grandes religions qui, lorsqu’elles en viennent à substituer la doctrine abstraite au rêve et à l’imaginaire, gaspillent ipso facto leur disponibilité au spirituel et au religieux, et donc perdent de ce fait, à la fois leur raison d'être et leurs fidèles... Il s’en faut de toute l'épaisseur du ciel que le christianisme de la foi et le christianisme de raison, que le catholicisme mystique et le catholicisme politique ou stratégique reviennent au même, comme il y a un monde entre les sophistes et Socrate qui est pourtant un sophiste : car la manière est tout (V. Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, 2. La Méconnaissance. Le Malentendu, p. 193). En conclusion, s’ils veulent vivre, et pas seulement subsister, les hommes et les femmes ont besoin de compléter la réalité objective immédiatement accessible par une réalité

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rêvée. Réalité intérieure, toujours différée, souvent même inatteignable, mais réalité sans laquelle l'être humain demeure toujours en manque de quelque composante essentielle de son existence. La tolérance de ces deux types de réalité est bien souvent la condition sine qua non, non seulement du maintien de l'équilibre de l’Homme, de la construction de son aptitude à vivre une existence harmonieuse et équilibrée, mais également de la persistance dans le Monde de cette onde fossile issue d’une origine plus que cosmique et qui annonce un Tout Autre caché au plus profond d’un inconnaissable Extérieur. Le type de rêve dont il a été question jusqu’à présent peut être assimilé à l’imagination créatrice des artistes et des scientifiques, ou encore à certaines expériences des religieux et des mystiques, ou tout simplement à l’espoir de monsieur tout le monde d’améliorer les perspectives de son existence ou d'échapper aux pénibles contraintes du réel. Il s’agit donc bien d’une construction de l’imagination qu’un sujet élabore à l'état de veille. Par exemple, c’est Jacob qui rêve de conquérir le droit d’aînesse, d'épouser Rachel et de devenir riche et prospère. Mais le rêve a également une autre signification : celle d’une suite de phénomènes psychiques se produisant pendant le sommeil. Ces deux sens du mot rêve ne sont cependant pas séparés ; ils sont au contraire liés par une relation forte. C’est en tout cas un des apports de la théorie de Sigmund Freud que d’avoir mis en évidence cette interconnexion entre le rêve produit pendant le sommeil, le rêve à l'état de veille, et la réalité vécue. Ainsi l’inventeur de la psychanalyse a montré, à travers le rêve qu’il fit à propos d’une de ses patientes (Irma), comment s’organisent et se nouent, dans le rêve, l’imaginaire, le réel et le symbolique. Ultérieurement, le psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981) a vu dans les trois anneaux enlacés du blason des Borromée de Milan le modèle d’une union entre le réel, le symbolique et l’imaginaire. Comme le montre la figure,

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il suffit qu’un des anneaux se détache pour qu’aussitôt les deux autres se séparent ; de même, le réel, le symbolique et l’imaginaire sont indissociables.

Suggestive à cet égard est la réflexion de René Descartes à propos de trois songes qu’il fit en une nuit et qu’il nota à son réveil, précisant qu’il s’agissait de V affaire la plus importante de sa vie. C’est dans son rêve que le philosophe et mathématicien aurait découvert la géométrie analytique. Selon ses dires : « C’est l’Esprit de la Vérité qui a voulu m’ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe ». Ainsi, bien avant Freud et son interprétation psychanalytique des rêves, René Descartes, le plus rationnel des hommes, avait déjà senti la nécessité de relier les résultats de son raisonnement aux rêves nocturnes, produits de son inconscient. Les philosophes et les scientifiques ne sont pas les seuls à s'être intéressés à l’expérience onirique. Dans leurs œuvres, écrivains et poètes ont également intégré l’univers du rêve. Ainsi, au dix-neuvième siècle, les auteurs proches du romantisme faisaient grand cas des ressources extraordinaires du rêve. Par exemple, dans sa nouvelle Éléonora, Edgar Poe aborde la question du rapport entre l’expérience du rêve et le dévoilement des choses cachées depuis la fondation du monde.

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Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l'éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent dans le vaste océan de la lumière ineffable, et, comme pour imiter les aventuriers du géographe nubien, agressi sunt Mare Tenebrarum, quid in eo esset exploraturi (Œuvres en prose, p. 897). Avec des idées telles que les énonce Edgar Poe, le romantisme en restait au stade des prémonitions poétiques qui ne recevront leur justification scientifique qu’ultérieurement, grâce à la psychanalyse. Les premières constatations qu’autorise la psychologie du rêve sont venues confirmer ce qu’Edgar Poe décrivait lorsqu’il disait être sur le bord du grand secret.
Le rêve dans la Bible

Le rapprochement fait par la psychanalyse entre rêve au cours du sommeil, rêve à l'état de veille et réalité vécue nous conduit tout naturellement à nous tourner vers l’expérience des rêves qui est racontée dans l’univers biblique et, plus particulièrement, dans le monde de Jacob. Tous les peuples du Proche Orient ancien ont admis que le rêve était l’un des moyens de communication privilégiés entre l’Homme et la divinité. Aussi bien en Mésopotamie qu’en Égypte, les récits de rêves sont nombreux et variés. L’Ancien Testament témoigne que cette conception était également celle des Hébreux ; le rêve y est utilisé de façon systématique comme forme littéraire pour mettre en évidence le fait que l’information reçue est d’origine divine, et donc fiable.

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Au cours des deux premiers cycles de la Genèse, ni les hommes, ni les femmes n’avaient encore fait l’expérience du rêve. Car si Adam d’abord (Gn 2,21), Abraham ensuite (Gn 15,12), avaient bien été plongés dans une torpeur, P effroi qui les saisit à cette occasion ne peut cependant en aucun cas être assimilé à un état hypnotique. Il aura donc fallu attendre Jacob, le troisième des Patriarches, pour que, pour la première fois, apparaisse dans la Bible le motif du songe comme forme essentielle de l’expérience de l’intériorité, expérience qui, dans le contexte de l'Écriture, se confond pratiquement avec celle de la Transcendance. C’est tout d’abord dans l’humble mais fantastique décor d’une échelle où circulent des Anges parfaitement muets que Jacob éprouvera une Présence qui, pour le Patriarche, est la Présence authentique de Dieu. C’est ensuite dans une autre péripétie onirique, celle où Jacob affronte l’Ange de Yahvé (ou Yahvé Lui-même), que le Patriarche fera l’expérience de l’intériorité. Car c’est là, au cours de ce qui apparaît comme un rêve éveillé, qu’il découvrira qu’il vaut la peine de lutter, de combattre, de relever le défi de l’affrontement, pour dominer le monde matériel que l’Homme porte en son sein. Depuis les expériences de Jacob, la Bible ne cessera d’utiliser le songe comme espace du mystère de la Présence divine et comme lieu d’expression pour la communication entre Dieu et l’Homme. L’importance théologique que revêt le rêve dans l’univers biblique est bien mise en évidence, dans le livre de Job, à travers les paroles du jeune Élihu. Dieu parle d’une façon et puis d’une autre, sans qu’on prête attention. Par des songes, par des visions nocturnes, quand une torpeur s’abat sur les humains et qu’ils sont endormis sur leur couche, alors il parle à leur oreille, il les épouvante par des apparitions, pour détourner l’homme de ses œuvres et mettre fin à son orgueil (Jb 33,14-17).

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Élihu, l’auteur de ces paroles, est un personnage haut en couleur, un prophète jeune et courageux, un anticonformiste qui jusqu’à présent s'était tu pour laisser la parole aux vieux sages, aux hommes de la tradition et du système. Maintenant que ces interprètes de la pensée de Dieu se sont tus après avoir abreuvé Job de leurs explications lénifiantes, Élihu, lui, va vraiment parler au nom de Dieu. Et peut-être tout son discours ne tend-il qu’à dénoncer l’impossibilité où se trouve la théologie traditionnelle à ouvrir la route à une véritable expérience du divin. Élihu, le contestataire, se veut le porte-parole d’une autre théologie - théologie dont font partie le rêve et la révolte -qui pourrait répondre à de nouveaux questionnements et ainsi ouvrir la route à une autre approche de Dieu. Car, et contrairement à la science qui ne peut se développer et prospérer que dans un contexte de rigueur et de précision, la théologie s’affaiblit et fait fausse route lorsqu’elle élimine le rêve, le questionnement et le risque. La musique, la littérature ne se démontrent pas : elles se rêvent. Ainsi en est-il pour Dieu. Mettre Dieu au centre du rêve, c’est encore dire ceci : l’art est une composante essentielle de la création, et si la liberté imaginative qui préside à la création artistique est à l’origine de l'être, elle tient donc à la nature profonde de Dieu. Oublier cela, c’est toujours rester en manque de l’essentiel. De là vient l’importance théologique du rêve dans les récits bibliques. À noter cependant que, malgré l’importance que la Bible accorde au phénomène du rêve, ce n’est qu’avec la plus grande circonspection que les Hébreux admettent l’idée de la manifestation divine dans les rêves, ceci afin de ne pas menacer la croyance en l’absolue transcendance et extériorité de Yahvé, le Dieu caché depuis la fondation du monde. Concrètement, l’attitude biblique envers le rêve ressemble davantage à une forme littéraire qu’à une réalité vraiment vécue.

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C’est pourquoi il n’est pas étonnant que l’expérience onirique ait progressivement disparu dans la conscience des adeptes des religions du Livre. Si le rêve occupe donc l’avant-scène de toute une partie de la littérature biblique, cela ne veut cependant pas dire que son rôle exact ne demeure pas une énigme pour ceux qui ont rédigé les récits où interviennent les songes. Comme de nos jours, malgré les découvertes de la psychanalyse, les rêves et le sommeil hypnotique continuent à défier les tentatives d’explication scientifique. Invitée à un colloque universitaire sur le rêve et l’hypnose, la journaliste scientifique Élisa Brune avait conclu ses réflexions sur son incursion dans les marécages du psychisme par ces mots : Finalement, il n’y a pas la science puis la poubelle. Il y a la science, les autres savoirs, et puis l’irrationnel. Ruses et roueries Si le rêve apparaît incontestablement comme une des clés du cycle de Jacob, la ruse, ou la rouerie, en constitue une autre. Car Jacob, le Patriarche qui en songe avait reconnu l'échelle comme le lieu où se réalise la rencontre entre le monde divin et celui des humains, Jacob va également voir sa vie émaillée de roueries, de tricheries, voire de fourberies. Ruses et malhonnêtes dont Jacob sera tour à tour le principal protagoniste et la victime jalonneront une vie tout entière marquée par des relations difficiles et ambiguës, tout d’abord avec Ésaù, son frère jumeau, ensuite avec Isaac, son père, également avec Laban, son beau-père, et enfin - quoique dans une moindre mesure - avec Rachel et Léa, ses deux femmes. Quoique les roueries de Jacob et des autres protagonistes bibliques soient ultérieurement développées et analysées dans le corps du texte, il vaut sans doute la peine, dès cette

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introduction, de relever le degré de fourberie auquel les personnages du cycle de Jacob finissent par arriver. Anticipons donc certaines parties du récit et voyons quelques morceaux choisis de ruses et de roueries. Dans le cycle de Jacob, le triomphe de la ruse sur l’honnêteté trouve sa source dans le récit de la bénédiction volée dont nous rappelons brièvement les circonstances. Jacob et Ésaiï sont jumeaux, ils se battent dès le ventre de leur mère, et Jacob naît le second, en tenant le talon de son frère dans la main. Ésaû est l’aîné et a donc le droit de bénéficier de la bénédiction d’Isaac, le père. Arrivés à l’âge adulte, les jumeaux continuent à se disputer (selon le Midrash). Et un jour, Jacob, qui n’a cessé de jalouser son frère, profite de l'état de faiblesse d'Ésaiï, affamé et fatigué après une chasse épuisante, pour lui acheter son droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Isaac, le père, ignorant l’arrangement frauduleux de Jacob, se prépare à bénir son fils Ésaû. C’est alors que Rébecca, la mère, conseille à Jacob - qui était son fils préféré - de se couvrir d’une peau de chevreau, que le père aveugle prendra pour la peau velue d'Ésaû. Ainsi trompé, Isaac bénira Jacob en croyant bénir Ésaû. La ruse réussit, mais Jacob, désormais l’usurpateur du privilège d'Ésaû, devra fuir la colère meurtrière de son frère qui projette de le tuer. C’est dans le sauve-qui-peut qui suit que Jacob, fugitif désormais sans patrie et sans avenir, arrive à Béthel où il voit soudain s'épanouir en lui le rêve d’illumination prophétique qui met en scène des Anges qui circulent sur une échelle. Immédiatement après les révélations inouïes qu’il eut le privilège de recevoir en songe, Jacob part pour Harân rejoindre son oncle Laban, le frère de sa mère Rebecca. C’est là, à Harân, que Jacob a décidé de se réfugier pour y refaire une vie ruinée par le conflit avec Ésaû et avec Isaac. Mais c’est également là que Jacob, le trompeur, sera à son tour trompé par Laban, homme rusé et cupide, fermé à toute vie intérieure et uniquement guidé par l’appât du gain. Voyons les faits.

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Laban avait deux filles : Léa et Rachel. Jacob aime Rachel, la cadette, et propose à Laban de le servir durant sept années pour pouvoir épouser sa fille. Mais au bout de cette période de temps, Jacob, la nuit de ses noces, serre dans ses bras Léa qu’il prend pour Rachel. Laban, le père de Léa et de Rachel, n’avait pas hésité à échanger ses filles dans le lit de Jacob, et cela dans le seul but de maintenir ce dernier sept années supplémentaires à son service. La révélation de Dieu dans le songe de Jacob à Béthel est ainsi entourée de deux tromperies : l’une dont Jacob est le protagoniste, l’autre dont il est la victime. Quel enseignement tirer de cette étrange proximité entre révélation divine et rouerie humaine ? Dieu écrit Sa vérité, non seulement en Se révélant dans les rêves, c’est-à-dire dans le symbolique et l’imaginaire, mais également en utilisant les réalités que sont les mensonges et les roueries des hommes. La ruse et la tromperie - comme d’ailleurs le Mal - existent de toute façon, alors autant les utiliser pour construire l’humanité plutôt que pour la condamner. De même que la Loi du Jardin en Éden avait fait entrer le malheur dans la vie des hommes et des femmes, ainsi la ruse servira à leur bien. L’analyse du texte nous montrera comment toutes les tricheries dont se rendront coupables les Patriarches et leur entourage déboucheront finalement sur un progrès pour l’humanité. C’est la tricherie de Jacob qui l’avait jeté, orphelin, sur les grands chemins de l’Orient inconnu et hostile. Mais c’est sur ces mêmes chemins qu’il aura la révélation de la Présence de Dieu à ses côtés et qu’il croisera la route de celle qui deviendra sa femme. Ensuite, c’est après avoir été malmené par son oncle Laban que Jacob rencontrera l’Ange de Yahvé au gué du Yabboq, rencontre qui, dans le cadre de la lutte farouche qui l’accompagne, scelle l’Alliance éternelle entre Yahvé et Israël. La morale que l’on peut tirer de cette succession de rêves prophétiques et de tromperies honteuses est que Dieu peut

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faire le bien avec ce qu'il a sous la main, et qu'il demande à l’Homme d’en faire autant. Il vaut mieux construire l’humanité avec des matériaux médiocres que d’attendre l’hypothétique moment où on en trouvera de meilleurs. Pour être comprises, les leçons se doivent d'être répétées. Nous retrouverons ainsi certains des faits et gestes qui ont émaillé la vie du Patriarche Jacob dans l’histoire de Joseph. Tout comme la vie de Jacob, celle de Joseph, quoique moins primitive et moins brutale, est également parsemée de rêves et de tromperies. La prise sur le réel qui progressivement se fait jour dans les histoires de Jacob et de Joseph montre que l’humanité continue de s'éloigner de l’origine. Pardon et réconciliation Comme nous avons pu le constater, les différences entre le cycle d’Abraham et celui de Jacob sont importantes. En particulier, une avancée plus prononcée de la dimension éthique se fait jour avec les divers récits et anecdotes qui émaillent les vies de Jacob et de Joseph. Le troisième Patriarche ne pourra rentrer en Terre Promise s’il n’apure pas ses comptes avec Esaiï, c’est-à-dire s’il ne se réconcilie pas avec son frère. L’accentuation de la dimension humaine qui apparaît dans le cycle de Jacob est due, entre autres, à l’introduction des thèmes du pardon et de la réconciliation. Accentuation qui se marque encore davantage à la fin du cycle, dans l’histoire de Joseph. Les ruses de l'élu Joseph y sont bien moins brutales que celles que l’on trouve dans l’histoire de Jacob, et la réconciliation entre Joseph et ses frères est exemplaire de l’acte de pardon. Non seulement l’offensé sera guéri parce qu’il aura pardonné, mais les offenseurs (les frères) seront guéris parce qu’ils réaliseront la gravité de l’offense. Rêves, théophanies, tromperies et réconciliations entre protagonistes rythment donc les récits de cette partie de la Genèse de leurs temps forts comme de leurs tableaux tragiques ou chatoyants. En particulier, la prise sur la réalité

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qui se manifeste sous le couvert des histoires bien structurées de Jacob et de son fils Joseph, est due à l’intensité nouvelle du thème du pardon (P. Beauchamp). La Genèse se termine donc sur le pardon. C’est la raison pour laquelle je voudrais voir dans le pardon et la réconciliation un des thèmes majeurs - sinon le thème majeur - de cette dernière partie de la Genèse. Que la façon dont Ésaû accueille son frère Jacob au retour d’exil, ou celle dont Joseph se réconcilie avec ses frères en Égypte, soient non seulement les premières manifestations du pardon dans l’Ancien Testament, mais encore l’exemple même du vrai pardon qui est un rapport personnel entre deux êtres, c’est ce que je voudrais mettre en évidence tout au long de l’analyse du texte. Pour l’ordre apparent des choses, ce sont le rêve et la rouerie qui sont les thèmes principaux du cycle de Jacob ; pour l’ordre caché des choses, c’est le pardon qui est le grand thème directeur. Or, comme chacun le sait, ce qui est voilé, ce qui est sous-entendu, ce qui se déroule à l’abri des regards (et des caméras de télévision !), recèle - dans un texte comme dans une vie - ce qui est le plus riche et le plus sûr, ce qui en constitue le véritable nœud de vérité. Les retrouvailles, que ce soit entre Jacob et Ésaiï, entre Jacob et Laban, ou encore entre Joseph et ses frères, liquident ce que la méfiance et la rancune entretenaient, et résolvent l’obsession vindicative. Le nœud de la vengeance et de la rancune se dénoue. Le lecteur d’aujourd’hui, qu’il soit croyant ou non croyant, ne saurait ignorer la conclusion à laquelle aboutit un texte composé il y a plus de vingt-cinq siècles. Méconnaître que la Genèse, le livre qui rapporte également tant de violences humaines, se termine sur le pardon, ce serait renier le sens de l’histoire biblique, le sens de l’incarnation de la Parole. La profondeur de l'Écriture rejoint en quelque sorte la nouveauté de la philosophie moderne qui voit dans l’acte de

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pardonner le cadeau parfait de l’offensé à l’offenseur, et dans l’acte de reconnaître sa culpabilité, la réponse de l’offenseur à l’offensé. Actes de pardon et de gratitude dans lesquels Vladimir Jankélévitch distingue les constituants et les conditions du vrai pardon. Le pardon, en un premier sens, va à l’infini. Le pardon ne demande pas si le crime est digne d'être pardonné, si l’expiation a été suffisante, si la rancune a assez duré... Ce qui revient à dire : il y a un inexcusable, mais il n’y a pas d’impardonnable. Le pardon est là précisément pour pardonner ce que nulle excuse ne saurait excuser : car il n’y a pas de faute si grave qu’on ne puisse, en dernier recours, la pardonner. Rien n’est impossible à la toute-puissante rémission ! Le pardon, en ce sens, peut tout. Là où le péché abonde, dit saint Paul, le pardon surabonde (Le Pardon, p. 203).

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Avertissement et remerciements Cet ouvrage propose une lecture personnelle du texte de la Genèse. Cette lecture ne se veut nullement exemplaire ou normative. Elle devrait plutôt inviter chacun et chacune à entreprendre sa propre lecture et à dialoguer avec les diverses approches existantes. L’analyse proposée s’appuie sur les travaux de nombreux auteurs contemporains. Citer ces auteurs par des extraits bien choisis m’a paru honnête dans la mesure où leur fréquentation a été essentielle dans mon cheminement et où de courtes citations présentent pour le lecteur l’avantage de pouvoir apprécier le génie de la langue utilisée par l'écrivain. La photo de couverture est due à Myriam Dechamps. Les illustrations sont dues à Jean-Luc Thayse. Marie-Hélène Thayse-Foubert et Pierre de Guchteneere ont accepté de lire et de commenter le manuscrit. Qu’ils en soient tous remerciés. Il me plaît également de souligner l’excellent accueil que j’ai reçu de Monsieur Richard Moreau, Directeur de la collection Religions et Spiritualité. La traduction utilisée est celle de la Bible de Jérusalem de 1973.

Première partie Le cycle de Jacob

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Contexte rédactionnel du cycle Voilà l’histoire d’Isaac fils d’Abraham : c’est par cette phrase que commence le cycle de Jacob. Cela veut-il dire qu’à côté des deux grands cycles que sont ceux d’Abraham et de Jacob, il n’y a pas de cycle d’Isaac ? Les commentateurs s’accordent généralement à reconnaître qu’en regard de ces monuments bibliques que sont Abraham et Jacob, le personnage d’Isaac vaut surtout, d’abord comme fils d’Abraham, ensuite comme père de Jacob. Contrairement aux personnalités d’Abraham et de Jacob, celle d’Isaac n’est liée à aucun thème biblique. Dans son contexte actuel, l’histoire d’Isaac est insérée dans celle de Jacob (Gn 25,19-34 ; 26-28, 9). Que peut-on dire de la formation du cycle de Jacob ? Comme toute l’histoire des Patriarches, celle de Jacob est, dans sa forme achevée, le fruit d’un long processus de tradition et de composition. On peut y relever les traces d’une préhistoire nomade d’Israël où les clans se déplaçaient suivant des itinéraires qui se distribuaient autour des lieux

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citée par les récits. Tout d’abord les localités méridionales de Gérar (Gn 26,1) et de Bersabée (Gn 26,23-25) ; ensuite Béthel (Gn 28,10-22 et 35,1-15) et Sichem (Gn 33,18-20) dans la montagne septentrionale ; enfin Mahanayim (Gn 32,3) et Penuel (Gn 32,31) en TransJordanie. C’est lors des haltes qui jalonnaient les itinéraires des caravanes que se racontaient des histoires qui ont constitué la base la plus ancienne des récits des Patriarches. C’est ainsi que des exégètes pensent qu’avant de devenir une figure emblématique d’Israël, Jacob a pu être un personnage folklorique dont on se racontait les histoires paillardes, le soir, sous la tente. Ceci expliquerait l’importance accordée aux épisodes où interviennent les ruses et les tricheries, pour ne pas parler de la scène de l'échange de femmes lors de la nuit de noces. Ce n’est qu’ultérieurement que ces textes auraient été interprétés par rapport à des circonstances qui mettaient en jeu l’existence du peuple d’Israël et son statut de propriétaire de la terre de Canaan. Ces circonstances concernent tout particulièrement le temps de l’exil. L’histoire de Jacob devait alors y acquérir une signification hautement symbolique. C’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre les promesses de bénédiction (Gn 12,3 et 28,14) selon lesquelles les Nations doivent découvrir en Israël un peuple béni par Dieu. L’histoire de Jacob est ainsi devenue le premier témoin de la survivance, ou mieux, de la résurrection d’Israël après l’expérience traumatisante de l’exil. Comme Jacob après la lutte avec l’Ange, ces textes portent encore les cicatrices de leur douloureuse histoire (J.-L. Ska). Selon cette vue des choses, les histoires des Patriarches trouvent leur origine dans un ensemble de contes et de légendes qui n’ont été intégrés à la tradition du Pentateuque qu’à la faveur d’une vaste révision théologique. Révision qui a conduit le peuple hébreu sur le chemin difficile et escarpé de la rencontre avec l'Être divin et, finalement, sur le chemin encore bien plus difficile du pardon et de la réconciliation avec l'étranger.

Les cycles d’Abraham et de Jacob

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Le cycle de Jacob diffère du cycle d’Abraham par de nombreux points. Tout d’abord, par les lieux géographiques parcourus par les deux Patriarches, ensuite par la façon dont les cycles se sont constitués, enfin par leurs thèmes, leurs atmosphères, leurs trames. Abraham vit dans une région voisine du Sud de la Terre de Canaan ; il voyage en Égypte (Gn 12, f 0-20) et a des contacts avec les Philistins (Gn 20-21) ; ses lieux de résidence habituels sont Hébron et Bersabée, non loin du désert. Le cycle d’Abraham est localisé en Palestine du Sud ; l’histoire d’Abraham serait donc née dans le Sud. Quant à Jacob, il est davantage en contact avec les Ara-méens de la région de Harân ; il vit aux alentours de Sichem et de Béthel. Les actions se déroulant toutes dans l’Israël du Nord, les récits de Jacob serviraient, entre autres, à légitimer les débuts du royaume du Nord, par exemple en accordant de l’importance aux lieux de culte de Béthel et de Penuel. Selon les spécialistes, l’histoire de Jacob est née dans le Nord (voir R. Rendtorff, Introduction à l’Ancien Testament, p. 232s). À travers la Promesse d’une descendance nombreuse, le cycle d’Abraham concernait la prospérité d’un clan. Cette Promesse avait servi de fil conducteur à travers tout le cycle. Avec le cycle de Jacob, ce sont les relations entre frères et sœurs (et non plus entre père et fils) qui deviennent le moteur de l’action. La dimension symbolique des personnages renvoie à l’histoire de Caïn et Abel : Ésaiï et Jacob représentent respectivement les chasseurs et les pasteurs. En outre, Jacob sera l’ancêtre des Israélites et Ésaû celui des Édomites. Quant aux récits qui concernent les fils de Jacob - dont Joseph -, ils renvoient aux tribus d’Israël qui sont ainsi rattachées aux figures des Patriarches. Les thèmes de la Parole et de l’Alliance, qui étaient omniprésents dans le cycle d’Abraham, sont remplacés par ceux des rêves et des roueries. Dans le cycle de Jacob, ce n’est plus la Promesse

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qui domine, mais c’est la bénédiction, recherchée par tous les moyens, y compris les plus frauduleux. Le cycle d’Abraham est constitué d’une succession d'épisodes composés à des époques différentes. Les entrées en matière des différents récits ne se raccordent pas à l'épisode précédent et leurs conclusions n’impliquent pas non plus de continuité narrative. Parmi les textes les plus anciens, les spécialistes de l’histoire du Pentateuque rangent l'épisode d’Abraham et de Lot (Gn 13,1-18), le récit du séjour en Égypte (Gn 12,10-20), les deux versions de l’expulsion d’Agar (Gn 16,1-16 et 21,8-21), ainsi que quelques traditions sur le séjour d’Abraham à Gérar (Gn 20,1-18 et 21,22-34). Les autres épisodes sont plus récents, et l'épreuve d’Abraham (Gn 22,1-19) ainsi que le mariage d’Isaac (Gn 24) sont même des récits que l’on considère aujourd’hui comme très tardifs, c’est-à-dire comme post-exiliques. (Voir par exemple J.-L. Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque et R. Rendtorff, Introduction à l’Ancien Testament.) Contrairement au cycle d’Abraham, dans le cycle de Jacob, tout est subordonné à une trame omniprésente : celle des conflits qui opposent le Patriarche, tout d’abord à son frère Ésaû (Gn 25,29-34 ; 27), ensuite à son oncle Laban (Gn 29-31). Les épisodes qui vont du vol par Jacob de la bénédiction qui revenait à Ésaû, à son retour en Terre Promise, en passant par ses mariages avec Léa et Rachel, et son conflit avec Laban son beau-père, constituent un seul et unique récit : l’histoire du Patriarche Jacob. Les deux apparitions de Dieu à Béthel (Gn 28,12-22) et à Penuel (Gn 32,23-33), situées à des tournants décisifs de la vie de Jacob, contribuent aussi à l’architecture de l’ensemble. Le cycle de Jacob est donc nettement plus homogène que celui d’Abraham. La rivalité entre Ésaiï et Jacob (Gn 25,19-34) et la fuite de Jacob (Gn 27,1-28,5), les aventures de Jacob à Harân (Gn 29,1-32,1), enfin son retour en Terre de Canaan (Gn 32-35, 8) constituent véritablement une histoire au sens moderne du terme. On sent que le récit a été pensé

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et construit ; même si certains épisodes ont pu avoir une vie indépendante, l’histoire forme un tout. Le cycle d’Abraham concerne surtout la survie d’un clan à travers la Promesse d’une terre et d’une descendance. Cette Promesse constitue l’acte de naissance d’Israël ; elle est tournée vers le futur, vers l’avenir d’une nation. Dans ce cycle, Abraham est, de très loin, le personnage principal. Figure qui restera centrale dans tous les épisodes, il est le héros sans peur et sans reproche dont la renommée ne se limitera pas au peuple hébreu. Abraham acquerra une notoriété universelle. Plutôt qu’un héros, le cycle de Jacob met en évidence une famille. La figure de Jacob ne prendra sa véritable dimension que dans le contexte de ses rapports avec ses parents, son frère, son beau-père et ses femmes. Plus que dans la personnalité d’une célébrité hors du commun, c’est donc dans les correspondances qui lient les divers acteurs qu’il faudra chercher la cohérence du cycle. Aux deux extrémités, deux femmes, Rébecca et Rachel, toutes deux aimées et stériles, donnent naissance à des fils dans des conditions difficiles. Au cœur du cycle, deux êtres, Ésaiï - brute sanguinaire comme Caïn - et Laban - homme cupide et sans scrupules - vont être confrontés à Jacob qui ne devra bien souvent son salut qu’à la ruse ou à la fuite. Le cycle de Jacob rend donc bien compte d’une histoire de famille. La figure de Jacob est également moins universelle que celle d’Abraham : Jacob est avant tout l’ancêtre des Israélites et ses fils sont rattachés chacun à une tribu du Peuple Choisi. Alors que pour Abraham le discours clé se situait dans l’appel lancé par Dieu (Gn 12,1-3), pour Jacob il appartient à la vision de Béthel (Gn 28,10-22). Dieu S’y révèle comme le Dieu d’Abraham et d’Isaac et souligne ainsi la continuité entre Jacob et les autres Patriarches. Outre les promesses d’une terre et d’une descendance nombreuse, Genèse 28,13-15 contient un élément nouveau : celui de faire revenir Jacob sur la terre de ses pères. La vie de Jacob est ainsi marquée par un itinéraire circulaire puisqu’il quitte le pays pour y

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