La Tierce Eglise du sud et les défis de l'évangélisation en Europe

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L'Eglise catholique est confrontée, aujourd'hui, à l'un des défis majeurs de son histoire à savoir l'inculturation du message évangélique dans la pluralité de cultures, de religions et de bouleversements. L'auteur essaye de relever dans ce livre le défi de l'inculturation qui s'impose en tant que processus dialogal d'un type nouveau, de résurrection et d'unité dans la diversité des cultures, des religions et des églises locales.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296208476
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LA TIERCE EGLISE DU SUD ET LES DÉFIS DE L'ÉVANGÉLISATION EN EUROPE

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06566-6 EAN : 9782296065666

Blaise BAYILI

LA TIERCE EGLISE DU SUD ET LES DÉFIS DE L'ÉVANGÉLISATION EN EUROPE:

L'inculturation comme chemin de catholicité de l'Eglise une dans la diversité

L 'HARMATTAN

Lauréat de la Fondation Gisèle et Gabriel Barthelemy de l'INSTITUT DE FRANCE.

A mes parents et à ma famille tant éprouvés dans leur chair et dans leur âme; que la croix du christ (en eux) ne soit pas vaine.

A ma mère Martine Ey6 KANTORO, tombée en martyre de la vérité et de son amour pour sa famille ,. que la croix du sacrifice de sa vie semée en christ soit àjamais un arbre-évangile de vie vivante pour sa descendance et pour tous ceux qui se recommanderont à elle.

Introduction générale

Le message évangélique comporte-t-il une valeur d'élévation salvifique pour les cultures et les traditiol1Sreligieuses des peuples, et a-t-il encore quelque chose de valable à dire aux hommes de notre temps, emportés dans le vent de la modernité, de l'ultramodernité et de la globalisation ? Le message de la Révélation pleinement donné dans le Christ ressuscité peut-il être un lieu de surgissement de l'inespéré, un lieu de « résurrection» mutuelle dans sa rencontre avec les hommes de toutes les cultures et de notre temps? Si la foi chrétienne est, d'une certaine façon, inconnue dans les cultures et les religions traditionnelles des peuples du Tiers-monde, dans les sociétés développées de l'ultramodernité et de la globalisation, elle apparaît comme une étrangère perçue avec indifférence. Dans le premier cas, les chrétiens, imprégnés de leurs cultures et traditions religieuses, cherchent à vivre leur nouvelle foi selon un mode d'appropriation à nouveaux frais de la Révélation manifestée pleinement en Jésus-Christ, tandis que de l'autre côté, au sein de sociétés issues (ou non) d'une culture chrétienne séculaire, les personnes cherchent convulsivement à tâtons, dans un monde en sécularisation grandissante, à travers les feux croisés d'un retour impétueux de la religiosité, un Dieu qui leur échappe. Dans les deux cas, l'inculturation du message évangélique constitue un besoin impérieux dans un contexte de pluralité et de diversité criantes, de sorte que la question de l'unité se pose par rapport aux Eglises qui y sont implantées et qui cherchent à faire passer légitimement le message du Christ. En effet, dans une volonté légitime, certes, d'affirmation d'identité par rapport aux réalités en présence, des positions et des interrogations font jour qui tendent à vouloir présenter l'unité de l'Eglise catholique comme un véritable carcan. Au sein de ses positions, il y a celle qui cherche à appréhender le Christ « authentique », c'est-à-dire le Christ sous sa forme pure, tel qu'il était en lui-même, en dehors de tous liens avec l'Eglise institutionnelle, et donc en dehors de ses dogmes considérés alors comme désuets et de sa tradition également perçue comme statique et obsolète. Une autre position, dans cette même perspective, prône un dépoussiérage, un dépouillement, une purification voire une

simplification de l'Eglise catholique, allant même jusqu'à remettre en cause certaines des formules dogmatiques de sa foi. Par ailleurs, on assiste à des critiques subies par la mission de la part de ceux qui l'ont assimilée hier à la colonisation des Tiers-Mondes et de ceux qui, aujourd'hui, ne supportent plus que l'Eglise puisse s'identifier à la vérité, notamment dans certains milieux ou pays de la société moderne et ultramoderne occidentale, par exemple. Et de fait, l'absence d'ouverture à l'égard des vérités des autres traditions religieuses et des cultures reviendrait à rendre la foi chrétienne une quelconque foi particulière à prétention totalitaire, mais sans aucune dimension universelle réelle. Ce n'est, en effet, que dans son ouverture aux autres expressions (religieuses) de la vérité que la foi chrétienne témoignera vraiment de son universalité en tant que référée à toutes choses. On le voit bien, l'Eglise catholique, en son unité, est confrontée, aujourd'hui, de façon particulière, à l'un des défis majeurs de son histoire, à savoir l'inculturation du message évangélique dans une pluralité de cultures, de religions et de bouleversements, de sorte qu'il lui faut, à l'instar du Christ lui-même, mourir à elle-même (d'une certaine manière) pour ressusciter aujourd'hui dans le monde de ce temps» selon l'expression de Vatican II (G.S.). En cela, le défi de l'inculturation s'impose en tant que processus dialogal d'un type nouveau et d'unité à tous les niveaux, comme mouvement de mort mutuelle et de résurrection dont, seul, l'Esprit du Dieu des commencements et des recommencements, du Dieu qui étonne et surprend, a le secret. Sur cette lancée, le théologien africain F. E. Boulaga lance, de façon quelque peu osée mais sans doute légitime: « Il faut avoir le courage de poser des questions de fond sur la nature de l'Eglise, le sens du christianisme, au lieu de se réfugier dans le psittacisme dogmatique et biblisme, de se contenter de replâtrages, d'adaptations régionales et superficielles dictés par un centre extérieur» 1.

1 François Eboussi BOULAGA, contre temps,. l'enjeu de Dieu en Afrique, Paris, A Karthala, 1991, p. 7. 12

Face à de telles critiques, il y a lieu de se demander légitimement si l'on peut, en tout réalisme, détacher le Christ de l'Eglise ou encore dissoudre l'Eglise pour rencontrer le Christ «dans sa pureté». La transparence du Christ ainsi recherchée doit-elle et peut-elle s'obtenir sur fond de destruction de l'Eglise ou même de son remplacement par des communautés qui s'inventeraient elles-mêmes? L'Eglise est-elle oui ou non le Corps du Christ, un corps qui est sa présence personnelle? N'est-ce pas grâce à la proclamation de foi des premiers chrétiens (témoins) de l'Eglise primitive et par leurs écrits sur la vie de Jésus-Christ que nous le connaissons encore aujourd'hui? Cette Eglise qui a grandi et dont la Tradition constitue sa richesse, n'est-elle pas le lieu de la présence manifeste du Christ? Et cette richesse ne demande-t-elle pas encore à grandir, à s'enrichir par l'apport des diversités? En cela, l'inculturation ne constitue-t-elle pas une chance encore et davantage aujourd'hui, un appel à la symphonie polyphonique? «L'Eglise, dira H. U. von Balthasar, est comparable à un grand et authentique orchestre qui sait accorder tous les instruments en vue de son unité totale, celle voulue par son chef d'orchestre, le Christ. C'est justement une telle unité qui permet de comprendre la différence et la diversité des instruments »2. Que signifie, dans ce cadre, pour les églises locales, ce commandement du Maître: «Demeurez en moi comme moi je demeure en vous» (Jn 15, 4)? «Demeurer» ne voudrait-il pas signifier avant tout que «recevoir» est premier par rapport à « répondre» et à « transmettre» ? Peut-on parler sérieusement d'unité sans la diversité? Peut-on parler avec sérieux de symphonie sans polyphonie? «Le réservoir de l'Eglise, poursuit H. U. von Balthasar, se trouve dans « la profondeur de la richesse de Dieu en Jésus-Christ, enfoui en son cœur». Et le Théologien Balthasar d'émettre ce souhait: «Puisse-t-elle (l'Eglise) laisser cette plénitude agir dans une inépuisable diversité qui découle de son unité sans pouvoir être endiguée! »3

2

HANs URS VONBALTHASAR, vérité est symphonique,. aspects du pluralisme La
aspects du pluralisme

chrétien. Saint-Maur, éditions parole et silence, 2000, p. 6. 3 HANs URS VON BALTHASAR, La vérité est symphonique,. chrétien. Saint-Maur, éditions parole et silence, 2000, p. 6.

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Sur cette lancée, F. E. Boulaga se demande avec lucidité si «la méfiance vis-à-vis des dogmes et l'insistance sur l'expérience personnelle, poussée à l'extrême, ne risquent pas d'aboutir à l'individualisme, à l'impossibilité de tout projet commun, et peut-être même de toute communication et de toute vie ecclésiale et sociale... »4. Cependant, toujours lucide, il fait remarquer, rappelonsle volontiers, que «la vérité n'est pas donnée dans une parole intemporelle, hors des vicissitudes de l'histoire. Elle est à faire par chacun et maintenant, avec les autres» 5. Comme pour faire écho à F. E. Boulaga, J. M. Huret affirme que «la Tradition ne peut qu'être morte si elle reste intacte, si une invention ne la compromet en lui rendant la vie, si elle n'est pas changée par un acte qui la recrée »6. C'est pourquoi, autant les Eglises locales doivent vivre profondément l'unité ecclésiale, autant, répétons-le volontiers, dira encore de façon quelque peu osée F. E. Boulaga, « Il faut avoir le courage de poser des questions de fond sur la nature de l'Eglise, le sens du christianisme, au lieu de se réfugier dans le psittacisme dogmatique et biblisme, de se contenter de replâtrage... »7. Et de fait, dira R. Panikkar, «aucune tradition n'est vivante si elle n'avance pas et par conséquent ne laisse pas quelque chose derrière elle. C'est exactement, poursuit-il, ce que le mot tradition signifie» 8. Ce serait, en effet, une erreur de croire que la Tradition est une vérité que l'on posséderait; elle est plutôt une vérité qui s'invente, qui se crée, qui se fait et dont on accouche en vivant sur la route des hommes en présence, à la suite de Jésus-Christ qui est la Vérité. Or justement, la vérité est vie, sinon elle est mortifère. Certes, ce qui importe, c'est que, non seulement, l'Eglise ouvre sans peur et le plus largement possible ses fenêtres sur la culture moderne actuelle, mais encore qu'elle sorte d'une attitude de surplomb par
4 François Eboussi BOULAGA, contre t€mps,. l'enjeu de Dieu en Afrique, Paris, A Karthala, 1991, p. 9.
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François Eboussi BOULAGA, contre temps,. l'enjeu de Dieu en Afrique, Paris, A

Karthala, 1991, p. 7. 6 Jean-Marie HURET,Fidèle insoumission, Paris, Cerf, 1999, cité par René DUMONT, Aux carrefours de la liberté, Paris, Cerf, « l'histoire à vif », 2002, p. 47. 7 François Eboussi BOULAGA, contre temps,. l'enjeu de Dieu en Afrique, Paris, A Karthala, 1991, p.7. 8 Raimon PANIKKAR, L'Eglise du simple, Paris, Albin Michel, 1995, p. 97, cité par René DUMONT, ux carrefours de la liberté, Paris, Cerf: « l'histoire à vif», 2002, p. A 49. 14

rapport aux traditions religieuses, pour autant qu'elle n'est pas l'unique détentrice du dessein du salut de Dieu qui la dépasse de toutes parts dans la mesure où le Royaume de Dieu ne saurait s'identifier avec l'Eglise puisque l'action de Dieu pour le salut des hommes n'est pas contenue et close dans les frontières de l'Eglise9. Aujourd'hui, l'Eglise a pris, et c'est heureux, pleinement conscience que la vérité qui nous rejoint, fait de la foi chrétienne une foi qui ne cesse de « tendre vers la plénitude de la divine vérité» (Dei Verbum) et que, parler de vérité qui vient signifie que celle-ci n'est pas de l'ordre du savoir, mais du mystère qui vient à nous pour autant que, étant d'une commune origine et constituant une unique humanité, nous nous laissons saisir et travailler par les énigmes de la condition humaine, afin d'accueillir la lumière du mystère. En ce sens, l'Eglise reconnaît que chaque culture ou tradition religieuse, que chaque changement culturel, prend en charge ces énigmes dans sa manière de quête de la transcendance, de sorte que tous gagnent à accueillir la manière dont les autres s'y affrontent. L'Eglise donc, dans sa mission, opte résolument pour le dialogue, sachant que, d'une part, le dialogue est un échange réciproque et que, d'autre part, le véritable dialogue fait passer par des étapes de confrontation et d'apprivoisement mutuel, par des étapes de mort d'où surgit une résurrection salvatrice. Le tout est d'oser résolument avancer en eau profonde, d'oser résolument avancer au large.

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Toutefois, l'Eglise ne saurait se comprendre en dehors de son lien intrinsèque avec le Royaume de Dieu et avec le Christ qui le révèle de façon unique. 15

Première partie De la Bible à la Tierce-Eglise du sud et à l'Eglise en Afrique ou l'urgence d'une inculturation tous azimuts de l'Evangile

Si la terminologie d'inculturation est nouvelle, sa réalité intrinsèque est bien beaucoup plus ancienne ainsi que l'attestent des traditions ecclésiales doublées d'une littérature biblique riche confirmée par plusieurs livres (bibliques) qui laissent, en effet, apparaître une inculturation de la foi israélite depuis les patriarches Hébreux jusqu'aux chrétiens des premières heures du christianisme. En relisant l'histoire de la foi de l'ancien Israël, de même que celle du christianisme primitif, on est édifié par un processus évident d'inculturation opéré à partir de contacts avec les cultures étrangères ainsi que l'insertion de communautés croyantes qui s'en est suivie, de telle sorte que les us et coutumes des Juifs et des chrétiens, tout comme leurs expressions propres de foi, s'en sont trouvées transformées. Il est donc permis d'avancer que c'est dès les origines de la Révélation et en raison même de son essence profonde que l'inculturation s'est faite réalité indispensable. Une telle inculturation qui parcourt l'Ancien et le Nouveau Testaments ainsi que nous le verrons dans un premier temps, s'impose également à L'Eglise dans ses 20 siècles d'histoire (occidentale). C'est ce que nous essayerons de découvrir brièvement en un second moment avant de nous pencher sur l'actualité du processus d'inculturation de l'Evangile aujourd'hui à travers le Tiers-monde ce, en deux temps; le Tiers-monde et l'Eglise d'abord, la tierce-Eglise latino-américaine, asiatique et nordaméricaine pour ne considérer que celles-ci dans le présent travail.

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Section I : L'inculturation ; de la Bible à la tierce Eglise du sud

Chapitre 1 L'inculturation : de la Bible à l'Eglise

1- La Bible et l'inculturation
Si, dans le cadre de notre problématique, l'A.T. résulte de contextes culturels divers palestinien et sémitique, le N.T., quant à lui et à l'image de l'A.T., a puisé dans un environnement immédiat, c'est-àdire les cultures grecques et romaines, pour réécrire les traditions israélites à la lumière des événements fondateurs que sont la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth. En quoi donc l'A.T. donne-t-illieu à des mouvements d'inculturation de la foi des Israélites, et comment le N.T., à son tour, présente des valeurs d'inculturation ? Après avoir mis à jour, sous forme de synthèse, quelques repères thématiques vétérotestamentaires en faveur de l'inculturation, nous nous pencherons rapidement sur quelques textes néotestamentaires faisant état d'un effort d'inculturation des dires et actes de Jésus de Nazareth. Des textes tels que Ac 15, 1 Co 15, 2 Co 5, etc. retiendront particulièrement notre attention, car manifestant une forte emprunte d'inculturation à travers les activités missionnaires de l'Apôtre des nations, Saul devenu Paul, et dont l'audace d'évangélisation nous donne de saisir avec profondeur que l'inculturation est une herméneutique contextuelle délicate, particulièrement en ce qui concerne la traduction et la transmission des Ecritures, aboutissant à des pratiques nouvelles et innovatrices. a) L'Ancien Testament l'inculturation et le mouvement de

Israël fut, nous le savons, un peuple de nomades soumis à des déplacements en différentes aires. Cela l'a conduit à se frotter à des situations socioculturelles différentes de la sienne. Dans ces contacts, le peuple élu fut, selon les exigences de l'acculturation et de

l'inculturation, amené à repenser sans cesse la divinité du Dieu d'Israël aussi bien que sa foi en cette divinité, de même que la formulation de cette foi et les pratiques qui en découlent. C'est dire que les cultures sémitiques environnantes ont profondément marqué de leur sceau la vision et la pratique religieuse du peuple hébraïque. Mais par-delà la géographie sémitique, d'autres contextes ont pu marquer le peuple élu. Ce fut le cas de l'Egypte qui, selon les historiens et les archéologues, a joué un rôle déterminant et décisif dans la vie culturelle et religieuse des Hébreux. En tout cela, l'inculturation s'opérait sous forme d'herméneutique du langage et de la pratique (cultuelle), c'est-à-dire que quand des événements majeurs et marquants le commandaient, le peuple élu israélite n'hésitait pas à TRADUIRE des concepts nouveaux son rapport d'alliance avec la en divinité, le Dieu d'Israël en l'occurrence. Hors cette dynamique externe d'acculturation et d'inculturation, il s'avère que les Hébreux connurent aussi une dynamique interne non exclusive certes, qui orienta et réorienta sans cesse le cours de son histoire culturelle et religieuse. Cette dynamique interne s'opérait au travers de crises d'identité tribales et nationales graves qui obligeaient le peuple, à chaque fois, à une inculturation/acculturation réaliste, c'est-à-dire à relire et à redire son rapport « foi et culture(s) ». Au total, on peut dire que le peuple de l'Ancienne Alliance a fait l'expérience d'une acculturation qui se dessine sur fond de mutation culturelle et de modèle de société à refaire sans cesse, acculturation qui, parce qu'inséparable du domaine religieux, laisse percevoir une perspective d'inculturation, pour autant que ces mutations culturelles impliquaient systématiquement et de façon synergique, une reformulation théologique! aussi bien à l'époque du judaïsme primitif qu'au temps gréco-romain, ainsi qu'en témoignent les livres de Siracide, de Qohelet et de Sagesse (ch. 6 à 8). Un tel effort d'actualisation du croire du peuple hébreu se poursuivra jusqu'à l'avènement du N.T., et donc des premiers chrétiens, de sorte
1

A. SHOTER explique très bien cette perspective d'inculturation dans son article

« Evolution de la foi. La Bible, un témoignage d'apprentissage interculturel», Conci/ium 251 (1994), p. 21, dans lequel il afflffile clairement combien l'A.T. témoigne des « efforts impressionnants d'inculturation à l'époque du judaïsme primitif ».

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qu'il est possible de dégager trois mouvements ou phases, caractéristiques de l'inculturation, repérables dans le déroulement de la foi israélite, et que l'on peut stigmatiser comme suit: l'accueil, la résistance et la transformation/reconstruction. Dans la pratique de la vie ordinaire, ces trois niveaux de la dynamique de l'inculturation se rattachent aux crises majeures vécues par le peuple élu et qui s'inscrivent successivement dans un démantèlement du passé, correspondant à une déculturation et donnant un nouvel ordre sociopolitique et religieux équivalant à une acculturation/inculturation2. Mais comment saisir plus concrètement ces trois mouvements dynamiques de l'acculturation/inculturation propres à l'A.T. ? * Au contact des traditions sémitiques au XV/Ir notre ère siècle avant

C'est au cours de ces contacts avec les peuples sémitiques nomades du Proche Orient Ancien que les Hébreux firent l'expérience d'une acculturation, laquelle ne manqua pas -loin s'en faut - de donner une certaine configuration au «croire» de ce peuple et à l'élaboration d'un premier discours religieux. En effet, au travers de ses contacts, les Hébreux firent l'expérience d'un mouvement d'accueil qui déboucha ensuite sur une redécouverte de leur identité d'origine. D. Faivre présente quelques exemples de ces traits d'inculturation caractéristiques de la culture historique redécouverte en cette période obscure mais que la littérature biblique permet de saisir. Ce sont notamment le nomadisme en bordure des déserts, la tente, une structure de clans, l'importance des ancêtres, la quête de la liberté à travers l'errance au désert, le petit bétail, le questionnement sur leur origine, l'angoisse face à la tragédie de la mort et, conséquemment, les offrandes et le culte, le dieu personnel itinérant et montagnard, « un dieu en devenir» qu'on tente d'identifier et de personnaliser3. On le perçoit bien, ces traits relèvent de la réalité
Lire à ce propos Gerard VONRAD, Théologie de l'Ancien Testament. Théologie des Traditions historiques d'Israël (T. 1), Genève, Labor et Fides, 1967. Aux pages 24 et suivantes, l'auteur décrit, par exemple, la conquête de la Palestine par le peuple Hébreu, comme illustrant une crise type qui entraîne un mouvement d'acculturationlinculturation. 3 Daniel FAIVRE, L'idée de Dieu chez les Hébreux nomades. Une monolâtrie sur fond de polydémonisme, Paris/Montréal, l'Harmattan, 1996. Lire particulièrement la page 251.
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quotidienne du peuple Hébreu en formation dont ils traduisent les faits et gestes. A l'instar de tous les peuples «archaïques »4, les Hébreux ont cherché à transmettre leurs traits identitaires au moyen de légendes, de contes, de chants, de mythes et de symboles, mais aussi de proverbes, de lois, d'étiologie et d'épopées. C'est donc dans cette formation et redécouverte identitaire au contact des autres peuples sémitiques que les Hébreux nous présentent la formation initiale de leur foi en des concepts qui s'inscrivent dans un rapport avec ses identités tribales et domestiques propres aux Proches Orientaux et caractéristiques de ce monde de nomades auquel il appartient. L'affirmation de la foi hébraïque va de pair avec celle de leur personnalité socio-religieuse s'édifiant à travers la construction d'une identité toujours nouvelle, de sorte que l'acculturation se fait, ici, chemin privilégié d'une inculturation progressive que l'on pourrait appeler «sémitisation de foi» qui est, à son tour, créatrice d'une identité culturelle nationale nouvelle appelée « Israël ». * Au temps de la canaanisationS vers le XIr siècle avant Jésus-Christ Lors de leur entrée en terre cananéenne, les diverses tribus israélites se sont retrouvées confrontées à une réalité locale autre que la leur. Il leur fallait, pour s'y installer, accueillir et assumer cette réalité culturelle en ses éléments multiples et, ainsi, profiter de leur rayonnement. Nous sommes ainsi en situation d'acculturation ou, mieux, de transculturation, pour autant qu'Israël devait s'intégrer à la culture cananéenne au prix et au détriment de nombre d'éléments de la sienne propre. Dans un article clair et détaillé6, L. Legrand présente, dans ce cadre, une liste large de ces éléments d'acculturation qui, sur le plan religieux, laisse percevoir un processus d'inculturation. Ce sont notamment la sédentarisation, antithèse du nomadisme israélite, l'organisation politique focalisée sur un personnage royal, l'adoption d'un code de lois, l'exploitation des métaux, la construction d'un temple à Jérusalem en vue des célébrations cultuelles, lesquelles sont, par ailleurs, inspirées par les pratiques religieuses cananéennes. Il en
4

Ce terme, sous notre plume, n'est pas péjoratif;

il est à prendre au sens

étymologique d'« ancien» et a pour autre valeur le mot« traditionnel ». 5 La canaanisation est un processus d'acculturation, voire de transculturation consistant en une adoption ou en une imposition des éléments culturels cananéens. 6 Lucien LEGRAND, «Inculturation. Quelques points de repères bibliques », Lettre Inter-Eglise 60/2 (1992). Lire particulièrement la page 14.

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va ainsi, par exemple, de la Pâque dite juive qui trouve son origine dans une fête agricole de Canaan. On le voit, cette acculturation et cette transculturation7 modifièrent profondément la vie quotidienne d'Israël jusque là construite dans un contexte de nomadisme au désert. Le visage sémitique d'Israël se transformant profondément et radicalement jusque dans l'expression de sa foi par l'adoption de symboles et de représentations des populations de Canaan, il se donne ainsi une nouvelle configuration socio-religieuse distincte. Il y eut à cet effet, et comme dans tout processus d'acculturation et de transculturation, des résistances manifestées sous forme de rejet du polythéisme cananéen et même d'un certain refus de la sédentarisation, pour autant que le Dieu d'Israël ne doit être tributaire d'aucune géographie exclusive, encore moins d'institutions. Une telle résistance était, on s'en doute, l'œuvre des prophètes. On peut donc parler de véritable confrontation avec la culture cananéenne, confrontation qui est, ainsi que nous l'avons vu dans notre précédent ouvrage8, une phase nouvelle et logique dans tout processus d'acculturation réelle. En inculturation, cette phase correspond au « drame de la croix», lequel est la résultante directe de ce que nous avons appelé la «dramadialogie». Pour Israël, au sortir de cette confrontation faite à la fois d'attirance et de rejet, au sortir de cette « dramadialogie», une nouvelle identité, une «résurrection» voit le jour, sous forme d'une plus grande et nouvelle affirmation de sa foi en un contexte nouveau. Et de fait, comme le relève R. Proulix, «En cherchant à mieux se définir, Israël a été amené progressivement à [. . .] distinguer les modes d'expressions solidaires d'une situation culturelle particulière »9, d'une création nouvelle, but de tout processus d'inculturation, ainsi que nous l'avons vu. Il est donc permis de parler d'une véritable dynamique d'inculturation dans la rencontre de la foi d'Israël et de la réalité culturelle cananéenne. Et de fait, la dynamique de la canaanisation permet à
Acculturation parce que les Israélites s'approprièrent des éléments culturels cananéens, et transculturation dans la mesure où ils furent contraints, par la force des choses, d'abandonner leur modèle de vie tribal ancestral et d'autres traits culturels originaux par un processus de déculturation profonde. S Cf. Blaise BAYILI, Culture et inculturation : approche théorique et méthodologique, Paris, éditions de l'harmattan, 2008. 9 R. FROULIX,« La rencontre d'une foi et d'une culture dans le Deutéronome », Communauté chrétienne 65-66 (1972), pp. 356-357, cité par Jean BACON,La culture à la rescousse de la foi, Paris, Médiaspaul, 2001, p. 116. 27
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Israël d'inscrire sa foi dans une originalité insolite nouvelle qui se démarque radicalement de la polyâtrie cananéenne et même des autres religions alors en vigueur dans le Proche Orient Ancien et dans le bassin méditerranéen. Cette foi nouvelle perdurera jusqu'à l'avènement du judaïsme et même jusqu'à son hellénisation, un autre processus d'inculturation avant la lettre, marqué à la fois par la fidélité aux traditions ancestrales du désert et par la nouvelle appartenance aux cultures locales en présence. * Du IV siècle avant notre ère au temps de Jésus Un dernier mouvement d'acculturationlinculturation voit le jour au retour de l'exil babylonien des Hébreux: c'est l'hellénisation du judaïsme, surtout à Alexandrie. Cette époque (gréco-romaine) d'hellénisation est rapportée particulièrement dans les livres du Siracide, de Qohelet et de Sagesse qui laissent, en effet, percevoir une stricte observance de la Loi mosaïque et de la Tradition, avec un mélange d'éléments néoplatoniciens. L. LegrandlO précise que la traduction de la Bible hébraïque en grec, de même que l'acceptation (tardive) des livres sapientiaux (notamment le Siracide et la Sagesse) dans le canon alexandrin permet de conclure à une reconnaissance de cette hellénisation de la pensée biblique et donc à l'inculturation de la foi juive, inculturation qui s'est réalisée selon les règles de la dynamique du processus d'acculturation et d'inculturation, à savoir d'abord, l'accueil de la culture grecque et particulièrement sa sagesse, ensuite, la résistance et la crise (ou recherche) d'identité, phase qui correspond, pour les Hébreux, au rejet du polythéisme grec et de son panthéon Il. Cette résistance est suivie, en un troisième temps, par la phase de transformation consistant en une fidélité à la tradition des Pères et au monothéisme dont la Torah constitue un élément clé. Israël retrouve ses sources. Enfin, la dernière phase, celle de la (re)création nouvelle, consiste en une intégration de la sagesse grecque dans l'expression de la foi d'Israël, c'est-à-dire une intégration avisée du
10Lucien LEGRAND,« Inculturation. Quelques points de repères bibliques », Lettre Inter-Eglise 60/2 (1992), pp.18-19. Il Cette deuxième phase est particulièrement illustrée par les livres de la Sagesse (13 à 15), du Deutéro-Isaie (44, 9-20), et de Jérémie (19, 1-16) qui font le procès des pratiques syncrétistes comme devant être rejetées et réprouvées. Le livre d'Osée n 'hésite pas, dans ce cadre, à parler de « prostitution» pendant que celui de Daniel (165 avant notre ère) condamne l'hellénisme contre lequel se fera un soulèvement populaire des Maccabées. 28

judaïsme dans l'hellénisme, l'Ecclésiaste (Qohelet).

exprimée

particulièrement

dans

Au bout du compte, nous assistons, dans l'histoire d'Israël, à un enrichissement de la foi d'Israël en son expression, de sorte que l'apport des autres cultures et religions se révèle être un avantage plutôt qu'un danger, pour autant que le « dialogue» entre les parties diverses a été «authentique». La sémitisation, la canaanisation et l'hellénisation marquent, de façon décisive, l'histoire de la dynamique de la foi d'Israël. A côté de ces trois éléments caEitaux, il en existe d'autres, tels que le temps de l'exil à Babylone et la dynamique interne même du judaïsme qui, tout en évitant de graves crises, fera passer la foi israélite et sa pratique, du sacerdoce au rabbinisme. Et de fait, dans la foi hébraïque, les pratiques liturgiques ont été déterminantes pour l'avenir d'Israël depuis l'antiquité. Cependant, datlS le judaïsme, notamment palestinien (et le christianisme naissant), ce sacerdoce connaîtra une remise en question car, après la destruction du second Temple en l'an 70, suite à l'invasion de la Palestine, Israël s'est posé la question de savoir si, au fond, le sacerdoce en son exercice et la classe sacerdotale en tant que telle ont encore une valeur pertinente pour le peuple et sa foi. Une nouvelle identité de la foi s'imposait, rendue encore plus nécessaire par le choc de la diaspora qui s'ajoutait au démantèlement des structures traditionnelles (masculines du sacerdoce) liées au Temple et aux activités qui l'entouraient. L'institution sacerdotale, en l'état, ne pouvait plus répondre aux questionnements et préoccupations de la nouvelle situation, de sorte qu'une nouvelle réponse adaptée et inédite s'imposait qui devait être inventée pour le nouveau contexte, tout en permettant une stricte fidélité à l'expérience de foi originelle des ancêtres. En effet, dans la tourmente et les bouleversements13, un refuge aveugle pur et dur dans la Tradition n'aurait eu aucun sens, aucun avenir, aucun réalisme. Aussi, fallait-il chercher, inventer, créer une voie nouvelle pour dire et vivre la foi des Ancêtres. C'est ainsi que, dès la fm du premier siècle, la place et le rôle des synagogues sont reconnus et prirent de l'importance, tout comme
12 L'époque de l'exil babylonien fut une épreuve de crise et de traumatisme, un temps de lutte pour sauvegarder et/ou retrouver une identité menacée tant au plan culturel qu'au niveau religieux. 13 Ces événements ont poussé Israël à relire les événements fondateurs de sa foi, notamment celui de l'Exode. 29

ceux des traditions rabbiniques et talmudiques (ou oracles) rapportées essentiellement par les femmes. « Dans ce contexte de crise du sacerdoce au sein du judaïsme, écrit J. Bacon, la foi judéo-palestinienne, d'abord inculturée à la civilisation grecque, a pour effet de créer de nouvelles identités socio-religieuses; qu'on pense au judaïsme hellénistique et au paléo-christianisme (palestinien et hellénistique), résultat d'une scission entre Juifs et chrétiens »14. On l'aura compris, l'inculturation (avant la lettre) de l'expression de la foi israélite constitue une dynamique dont le flambeau passe aux chrétiens de la Palestine pour poursuivre et actualiser sa leçon de foi dans l'histoire. Le N.T., dans sa dynamique d'inculturation, s'enracine ainsi dans les leçons et la continuité de l'A.T. b)

- Le Nouveau

Testament:

les enjeux de l'inculturation

Nous venons de le voir, l'hellénisation de la foi juive et le passage nécessaire de l'institution sacerdotale au rabbinisme constituent les dernières dynamiques de l'inculturation de la foi d'Israël à la charnière de l'A.T. et du N.T., de sorte que nous aurons une hellénisation de la foi pascale dans les communautés chrétiennes primitives. Dans ce contexte, qu'en est-il de Jésus de Nazareth, de ses actes et dires en matière d'inculturation? En d'autres termes, quelle est la portée inculturative du N.T. ? * Jésus de Nazareth et ['inculturation Certes, les Evangiles sont eux-mêmes une version inculturée de l'espérance juive et les thématiques que les quatre évangélistes traitent peuvent permettre de dégager les quatre paramètres de l'inculturation que nous avons déjà passés en revue dans notre précédent ouvragel5, à savoir l'accueil et l'ouverture, le regard critique porté sur les réalités en présence, la transformation ou transfiguration (résurrection) et la recréation d'un ordre nouveau à partir de l'action et de l'Esprit recréateur. Et de fait, l'engagement de Jésus pour la libération de l'être homme à tous les niveaux, sans distinction d'appartenance
14Jean BACON,La culture à la rescousse de laloi, Paris, Médiaspaul, 2001, p. 120. Cf. Blaise BAVILI, Culture et inculturation : approche théorique et méthodologique, Paris, éditions de I'harmattan, 2008.
IS

30

sociale, raciale et/ou religieuse16, sa fidélité indéfectible à l'Esprit Saint dans ce qu'il dit et opère de même que dans sa pratique de vie, laisse apparaître une volonté d'enraciner le rapport de l'homme à Dieu (la foi) dans le réel culturel, social et religieux en présencel? Toutefois, à première vue, il serait délicat, voire difficile d'avancer que les actes et dires relevant proprement de Jésus lui-même comportent une dimension d'inculturation, car cet objectif ne semble pas constituer chez lui une préoccupation, même si la Palestine de son temps connaissait un multiculturalisme évident. Et de fait, il semble, selon J. Bacon18, que le Nazaréen avait surtout le souci du mieux être des paysans galiléens et qu'en cela il montre peu d'envergure sur les plans culturel et national. En effet, la mission de Jésus ne visait que les villages et les campagnes situés sur la couronne Nord du Lac de Tibériade s'étendant sur une distance d'environ trois kilomètres. On peut dès lors avancer que, pour se faire comprendre, Jésus n'avait pas eu recours à des concepts autres (grec, latin) que ceux relevant de sa propre culture judéo-palestinienne dans laquelle il a exercé sa mission de témoin de la présence libératrice du Dieu de ses Pères par des paroles et actes prophétiques et sapientiels19.

16

Le Nazaréen Jésus a réservé un accueil libérateur à 1'« autre », à son « prochain »,

par-delà toute différence sexuelle, culturelle, religieuse, etc. (les Samaritains, la S?ophénicienne, les Romains, les hommes, les femmes, etc.). 1 Jésus de Nazareth a manifesté et vécu une absolue liberté par rapport aux idéologies et institutions politiques et religieuses (le pouvoir romain, le Sanhédrin), a manifesté un profond respect de la promotion de tous les hommes, surtout des pauvres et des exclus, et a engagé un projet de réalisation du « vieux monde» par la Bonne Nouvelle du Royaume. 18Voire Jean BACON,La culture à la rescousse de laloi, Paris, Médiaspaul, 2001, p. 122 et suivantes. 19Cette vision ou impression, si elle est juste, ne se limite qu'à un aspect de la vie de Jésus. En effet, sur le plan religieux et ainsi que nous le verrons dans notre dernière partie, Jésus a hautement infusé dans la religion de ses pères une dynamique d'inculturation sans précédant ce, notamment, par les ruptures radicales qu'il a opérées par rapport à la Loi, à l'institution religieuse, à la religion, à la foi ellemême, par l'éclatement imposé à cette religion et à cette foi en ouvrant sa perspective de salut à tous les hommes sans distinction, bref, Jésus a transformé la « religion» de ses pères en « foi» en un Dieu inédit et inconnu jusque là. C'est justement le dialogue authentique propre à l'inculturation, c'est-à-dire la « dramadialogie» qui l'a conduit à la Croix de la résurrection comme irruption d'une nouveauté absolue et radicale dans la quête d'absolu de son peuple et de l'humanité.

31

Mais, si, selon une première impression il est difficile d'admettre que le pieu charismatique Jésus de Nazareth a intégré à sa mission une dimension proprement inculturative ainsi que le croit J. Bacon, il nous semble permis, en revanche, de déceler des versions inculturées des réalités palestiniennes et hellénistiques de la foi dans le corpus des quatre évangiles et davantage dans les activités missionnaires de Paul, rapportées par les Actes des Apôtres et par ses propres écrits. C'est essentiellement les activités et les écrits de cet apôtre exceptionnel, «instrument de choix» (Ac 9, 15), cet apôtre des nations, qui retiendra notre attention à présent. * Les activités missionnaires de Paul Le converti de la route de Damas, Saul de Tarse devenu l'avorton Paul des nations, est un Juif d'origine mais aussi Grec et palestinien de culture. D'envergure exceptionnelle, cet apôtre fut, après sa conversion fulgurante, obnubilé par deux préoccupations fondamentales: le témoignage de sa foi implacable en celui qui a «barré sa route » (de Damas et de foi de Pharisien farouche), et la création de communautés de croyants partageant cette foi de feu, notamment en milieux urbains2o. En cela, Paul va exploiter toutes les ressources culturelles déposées en lui, tout en faisant preuve d'ouverture et de grande souplesse au nom même de sa mission ce, après que des événements (échecs) l'aient interpellé. En effet, si les facteurs de sa mission d'annoncer celui qui a bouleversé sa vie (le Christ Jésus) relèvent des cultures proches orientales, juives et sémitiques, Paul n'a pas compris tôt que ceux-ci n'ont pas de pertinence pour les autres populations étrangères à ce cadre, notamment les peuples de culture grecque en milieu urbain d'Asie Mineure. Des échecs cuisants dans sa prédication21 lui en font prendre conscience et comprendre que l'accord entre langage et culture constitue un préalable à toute évangélisation. C'est que, même si la Révélation et la foi transcendent les cultures, il demeure que leurs
20Des références attestent ce dernier point. Ce sont, en particulier, les communautés mixtes (grecque et palestinienne, juive et païenne) d'Asie Mineure, le multiculturalisme intrinsèque de ses lieux d'évangélisation, le caractère urbain même de sa mission, etc. 21 Ces échecs se traduisent par une impopularité du message qu'il prône, suite à des irrecevabilités de son discours, notamment en milieu grec, et les préjugés à l'endroit des Juifs. Le cas de l'Aréopage (Ac 17, 22-34) est, en ce sens, patent. 32

modes d'expressions sont inhérents aux contextes locaux. Dès lors, Paul se voit confronté à un défi majeur: comment traduire les concepts sémitiques de la foi au Messie (Christ) en des catégories propres à un milieu culturel et religieux étranger, en l'occurrence le milieu païen issu de l'hellénisme? Il y a assurément là un problème urgent d'inculturer le message de foi dont il est dépositaire. Afin de relever ce défi, Paul qui était pétri d'une grande culture intellectuelle, se voit contraint d'emprunter à l'hellénisme platonicien des catégories philosophiques et des concepts anthropologiques, afin de rendre audible et accessible le message, car il se rend bien compte d'une part, que le mode conventionnel utilisé jusqu'alors n'est point adapté à l'univers culturel grec et, d'autre part, que les particularités culturelles locales sont parfaitement susceptibles d'accueillir et de dire l'essentiel et la spécificité du message qu'il proclame pour peu qu'il accepte de se « faire Juif avec les Juifs, Grec avec les Grecs [...], tout à tous... ». Dès lors, le tribun fera preuve d'une volonté manifeste d'enculturation et d'intégration culturelle, dans le but de témoigner avec réalisme de l'espérance héritée de ses ancêtres et réalisée dans le Christ Jésus qui lui est apparu sur la route de Damas, témoignant ainsi de la nécessité de faire une distinction entre l'universalisme du message et les moyens culturels particuliers de l'exprimer. C'est, en tout cas, ce qui ressort de bon nombre de textes illustrant les pratiques d'inculturation en vogue à cette époque et dont Paul usera. Il en va ainsi, par exemple, de 1 Co 15 et de 2 Co 5 (qui font état d'une double conception de la résurrection), de Ac 15 (la loi sur la circoncision par rapport à l'Esprit) qui laissent apparaître l'importance des cultures dans l'expression de la foi et le souci d'unité ecclésiale. Pour illustrer ce caractère d'inculturation comme étant le cœur même de la missiologie de Paul, nous proposons de voir de près, par exemple, Ac 15. * Etude de texte: Ac 15, 5-35 La séquence Ac 15, 5-35 fait état d'un conflit culturel entre deux groupes de croyants: les Judéo-chrétiens et les Pagano-chrétiens. Le conflit consiste en ceci que la loi de circoncision juive est contestée par la minorité grecque, de sorte qu'une menace d'éclatement plane sur l'unité de la communauté chrétienne d'Antioche (vv 1-4). Dans cette crise, deux modèles s'opposent et s'affrontent:

33

D'un côté le modèle d'implantation d'une pratique particulière Guive), vue comme condition de salut par les chrétiens issus du judaïsme, c'est-à-dire les Hébreux. Ce modèle correspond à ce que nous avons appelé « évangélisation centripète ». De l'autre côté, nous avons le modèle d'inculturation réclamé par les Pagano-chrétiens de culture hellénistique, qui tablent sur la stratégie missionnaire de Paul à savoir une évangélisation de type inculturé correspondant à ce que nous avons baptisé d'« évangélisation centrifuge ». Le premier modèle, en vogue dans la primitive Eglise (Ac 15, 1 et sv) entend imposer une norme juive à l'ensemble des croyants chrétiens, c'est-à-dire la pratique de la circoncision, mais également son enseignement, car il semble impératif de se conformer aux sources dont est issu le christianisme, c'est-à-dire la foi juive, et donc ses pratiques et ses enseignements. Cette institutionnalité du fait religieux juif qui veut s'imposer à la jeune catholicité, c'est-à-dire aux jeunes communautés locales naissantes, se lit en quatre points que nous inspire Jean Bacon 22 : 1) - Les chrétiens judéens de stricte observance juive (v.l) issus du pharisianisme (v 5). Ce sont les sujets médiateurs;

2) - Un tel projet d'implantation par endoctrinement des autres
chrétiens consiste en l'implantation d'une communauté locale Guive) dans la culture grecque (v 7). L'argument utilisé, en cela n'est pas des moindres: la fidélité à l'enseignement de la Torah et donc à une

tradition juive; 3) - Le troisième point est la circoncision, laquelle
constitue le motif du problème; 4) - Enfin, vient le quatrième point qui est le but recherché. Un tel but n'est autre chose que la conformité avec la Tradition juive des ancêtres (v 1), au nom du «salut» des nouveaux convertis, car « en dehors de la Tradition Guive), il n'y a pas de salut ». Dans cette confrontation, la communauté pagano-chrétienne est minoritaire et, de ce fait, faible et vulnérable. L'opération de transposition des règles juives se trouve donc en une bonne position pour s'imposer, de sorte qu'il s'agit d'une vraie opération de

transculturation - pour parler un langage socioculturel - puisqu'il
s'agit bien d'un transfert et d'une imposition d'éléments de la culture juive à des non-Juifs. Mais cette méthode n'est pas acceptée par Paul
22

Jean BACON,La culture à la rescousse de laloi, Paris, Médiaspaul, 2001. 34

qui, fort de son expérience, distingue désormais, ainsi que nous venons de le dire, entre la spécificité du message de salut en Christ et les modalités de son expression et donc de sa transmission. La minorité des pagano-chrétiens est de cet avis car, pour eux, l'inculturation de la foi est une nécessité pour la survie de leur communauté. En cela, et paradoxalement, le pouvoir de ceux-là qui, parce qu'en position de force, impose une universalité de leurs rites et pratiques, provoque un effet inattendu de la part de la minorité faible, à savoir le fait de susciter leur créativité et leurs charismes pour vivre authentiquement leur foi, la même et unique, bariolée. Ainsi, l'incident d'Antioche confirme la pertinence de la stratégie missionnaire de Paul, à savoir l'importance qu'il accorde aux cultures grecques et à ses richesses pour autant que, selon sa conviction, la survie des communautés chrétiennes dépend absolument de cette option fondamentale. Ce schéma d'évangélisation, dans le contexte

du dénouement de la crise en présence se présente comme suit: 10

-

Les sujets médiateurs que sont Paul et Barnabé (vv2, 12) et par qui Dieu manifeste sa présence chez les païens (v 12, v 13 pour Jacques et v 14 pour Simon-Pierre) ; 2) - Le projet consistant dans le témoignage des œuvres de Dieu (vv 7) 15-18) qui rendent comptent du travail de l'Esprit (v 8) qui libère indépendamment de l'observance de la Loi

mosaïque (vv 1 et 5) ; 3) - Le motif est de mener à la conversion« des
nations païennes» (v 3) uniquement par la «grâce du Seigneur Jésus»

qui sauve (vIl) ; 4) - Enfin, le But qui est d'assurer aux convertis le
« salut» par la foi et non par une observance de lois ou de tradition (vI4, 27; 15, 9-11). Nous assistons donc, dans ce processus, à un passage qui va de la fidélité de la foi à une reconnaissance de l'effusion de l'Esprit dans le monde. Cela implique, selon l'approche paulinienne (témoignage de Paul et Barnabé), que les communautés et les sujets croyants issus du paganisme doivent leur salut à l'accueil inconditionnel de l'Esprit Saint, indépendamment des traditions ancestrales et des lois juives. Paul donne ainsi priorité aux cultures ]ocales dans leur accueil du message d'espérance en L'Esprit Saint, de sorte que l'inculturation du message du Christ en ces cultures permet une capacité nouvelle de rassemblement et de création de nouveaux modèles de la même et unique foi. Avec l'Apôtre des nations, nous sommes en présence d'une rupture d'avec la tradition mosaïque, grâce à l'Esprit Saint qui lui fait ainsi dire, de façon absolument révolutionnaire pour son temps, qu'« il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme; car tous, vous ne faites 35

qu'un dans le Christ Jésus» (Ga 3, 28). L'unité de la foi réside, pour l'apôtre, dans l'Esprit qui libère du carcan mosaïque et des traditions, et donc dans la capacité neuve dont jouissent les sujets croyants et les communautés pour dire, exprimer et vivre leur foi. L'Eglise, des premiers siècles à nos jours, a-t-elle su évoluer dans ce sens d'inculturation du message d'espérance et de salut à lui confié par le Christ?

2)

- L'Eglise: un passé d'effort étonnant en inculturation

L'inculturation du message évangélique et, corollairement, des pratiques chrétiennes, ne datent pas d'aujourd'hui; elle plonge ses racines dans les questionnements que connaissait le christianisme naissant dans son passage du berceau palestinien où il a vu le jour, au monde grec, puis à l'empire romain. Dans ce passage d'une aire géographique à une autre, la nécessité s'est imposée de reformuler la foi en ses intuitions fondatrices, afin de permettre son appropriation légitime et authentique par diverses communautés nouvellement créées. Ainsi le rapport foi et cultures constitue une préoccupation inhérente à l'annonce de l'Evangile depuis les origines de l'Eglise, et qui traversera vingt siècles pour, aujourd'hui, se laisser percevoir sous un jour nouveau, eut égard au contexte qui est le nôtre. En remontant rapidement le temps sous forme de survol, nous tenterons de repérer des situations types qui ont été source d'inculturation, chaque fois nouvelle, des éléments fondateurs de la foi chrétienne. a) - De l'Eglise occidental * Rites et liturgies De l'antiquité à nos jours, les domaines d'exercice de la dynamique de l'inculturation sont nombreux (sacrements, théologie, structures institutionnelles, vie en Eglise, exercice de l'autorité, services et 36 des premiers siècles au christianisme

ministères, dogme et droit canonique, liturgie, etc.). Mais, de tous, la liturgie, cœur d'opération des mystères chrétiens, semble constituer le champ d'expérimentation et de recherche à la fois le plus touché et le plus délicat dans les efforts d'inculturation. Ces efforts d'inculturation ne datent pas d'aujourd'hui; ils remontent aux temps apostoliques où on voit s'organiser des assemblées liturgiques (ou communautaires), les fêtes de Noël, de l'Epiphanie, de la Toussaint, etc. Les prières récitées lors de funérailles et de mariages chrétiens relèvent, aux premiers siècles, d'une liturgie qui s'enracine dans la prière juive pour, peu à peu, connaître une évolution propre. Mais parler de liturgie implique nécessairement la question des rites, lesquels semblent rappeler plus directement la diversité culturelle quand on considère que l'Eglise catholique romaine ne comporte pas moins de 22 rites distincts à ce jour, ainsi qu'en témoigne L. Jolicoeur23. A titre d'exemple, on peut citer les rites maronites, syriaque, arménien, chaldéen, byzantin, ambrosien (en Asie), zaïrois (en Afrique), etc. qui, tout en rappelant l'appartenance de leurs Eglises respectives à l'Eglise catholique universelle romaine, ne supposent pas forcement l'adoption du rite latin et de ses normes juridiques et culturelles. N'y a t-il pas là des exemples vivants susceptibles d'interpeller les Eglises locales et l'Eglise Universelle dans un souci d'unité authentique et durable, celle qu'a voulue le Christ? A ce propos, R. Luneau explique, par exemple, que «Si les Eglises africaines sont, pour l'essentiel aujourd'hui, de rite latin, elles le doivent aux Eglises qui les ont fondées. [Mais, s'interroge-t-il] leur avenir est-il définitivement marqué par cette disposition circonstancielle de leur origine? Les Eglises occidentales, poursuit-il, ont-elles, aujourd'hui, le droit d'imposer aux Eglises d'Afrique des structures ecclésiales qui sont les leurs en les tenant délibérément à l'écart d'autres traditions ecclésiales qui font partie de la Tradition catholique et qui seraient peut-être plus en conformité avec leurs aspirations profondes? » 24. Question bien venue et légitime, qui se veut être une interpellation avisée. Malheureusement, l'auteur semble encore opter, non pour une inculturation en tant que telle, mais pour
23

Louis JOLICOEUR,Théologie et cultures des Andes» [sur les Amérindiens de «
vers un droit des Églises

Bolivie], Mission 3/2 (1996), p. 224. 24 René LUNEAU, « L'inculturation en promesse: d'Afrique », Mis 4/1 (1997, pp. 107-131), p. 113. 37

une sorte de transfert, de transplantation de modèle puisqu'il parle non pas de «création africaine» par les sujets chrétiens Africains, mais «d'autres traditions ecclésiales qui font partie de la tradition catholique et qui seraient peut-être plus en conformité avec leurs aspirations profondes». D'ailleurs peut-on encore parler, dans ce cadre, d'aspirations profondes? Même si l'auteur ne reconnaît pas ou ne prend pas en compte la capacité pour les Africains chrétiens d'inculturer le message évangélique y compris dans le domaine liturgique, il est à féliciter pour avoir soulevé un problème ecclésial réel, ne serait-ce que de façon partielle voire partiale. Bien avant R. Luneau, Paul de Meester avait perçu la même problématique quand il écrivait en 1980: «Le culte romain du Sol lnvictus a survécu dans la date de notre fête de Noël; certaines célébrations en rapport avec la crue du Nil, datant de l'Egypte pharaonique, subsistent encore dans le Cham-el-Nessim copte du lundi de Pâque et tant de coutumes religieuses de l'Ethiopie préchrétienne ont laissé des survivances dans leur liturgie actuelle; pourquoi, s'interroge l'auteur, certaines fêtes de l'Afrique traditionnelle ne pourraient-elles pas, au lieu de faire naufrage sous les vagues du modernisme, être retenues dans l'Eglise du Christ, comme la fête des ignames à Anyi-Nona en Côte d'Ivoire? »25. Question légitime et avisée quand on sait qu'aux premiers siècles (et depuis), les rites liturgiques furent des réponses adaptées à des situations et contextes socioculturels et religieux. Heureusement! Sommes-nous tenté de dire, sur un tout autre plan (anthropologique) car, c'est encore la religion qui forme le dernier retranchement autour duquel se cristallisent les valeurs qui ne veulent pas mourir même si, aujourd'hui, au nom de l'ultramodernité, d'aucuns voient en cela un conservatisme, voire un ultraconservatisme inadapté. Peu importe, car il est clair que « le sacré, dira R. Bastide, forme dans la bataille des civilisations, le dernier carré qui refuse de se rendre »26. Le nombre des rites en vigueur encore aujourd'hui au sein de l'Eglise catholique romaine traduit bien cette réalité d'emprunt et d'adaptation et induit en même temps que l'inculturation du vécu de la foi chrétienne est une réalité intrinsèque à l'Eglise, une exigence de l'Evangile. L'éclosion d'autres rites liturgiques sous d'autres cieux est donc, non seulement souhaitable, mais nécessaire à la vérité de l'Eglise, au nom d'un vécu
25Paul de MEESTER,Où va l'Eglise d'Afrique ?, Paris, Cerf, 1980, p. 218. 26Roger BASTIDE, résil, la terre des contrastes, Paris, 1957, p. 241. B 38

authentique de la même foi, dans l'unité de la diversité légitime. C'est une telle exigence du vécu et de la célébration de la foi qui a permis aux premières communautés chrétiennes de se confirmer, de se stabiliser, de (sur)vivre. La liturgie et les rites ont constitué donc un champ privilégié d'inculturation dans l'Eglise des premiers siècles (et ils devraient l'être encore aujourd'hui), car il y avait un réel respect du génie propre de chaque peuple. * Génie propre des peuples et dogmes En dehors du cadre strictement liturgique et rituel, l'Eglise des premiers siècles offre de multiples exemples d'inculturation en différents lieux. En témoignent les Pères de l'Eglise Grecs et Latins. Ils ont, en effet, su traduire dans de nouveaux modes de compréhension et de développement inédits provenant de cultures locales, les énoncés fondateurs de la foi chrétienne27. C'est une telle volonté d'inculturation qui fait dire à C. Champagne que «L'Eglise primitive se caractérise par un respect du génie propre des peuples, de leur langue et de leur particularité culturelle, [que] la diversité locale va de soi [et que] chaque communauté chrétienne réfléchit sur sa foi et célèbre sa liturgie selon son caractère propre »28.Ce respect du génie propre des peuples, les Pères de l'Eglise l'avaient si bien compris que, de l'intérieur même des réalités culturelles en présence et, pétris des données fondatrices de la foi, ils n'hésitaient pas à inculturer ces données, afin de les authentifier dans le vécu quotidien des chrétiens, tout en les préservant contre les menaces de tout genre (hérésies). Il en va ainsi des dogmes dont le cas de la Trinité et de la résurrection, par exemple. En effet, pour les chrétiens d'origine grecque, les concepts judéopalestiniens leur étaient étrangers et, de ce fait, non adaptés. C'est, par exemple, particulièrement le cas de la notion hébraïque de résurrection que nous venons d'évoquer, notion pourtant centrale dans la tradition apostolique, mais difficilement concevable pour la mentalité grecque. Aussi, les Pères Grecs et Latins cherchèrent, selon A. Myie, cité par J.
27 Selon Jean BACON,(La culture à la rescousse de la/oi, Paris, Médiaspaul, 2001, p. 161), jusqu'au IVème siècle, plusieurs formes d'expressions du christianisme devaient même subsister dans les grandes cités, et le gnosticisme, par exemple, ~ourrait être une de ses formes. 8 Claude CHAMPAGNE,Foi et culture à la lumière du passé », Kerygma 19/44 (1985), « p. 19. 39

Bacon (op. cit. p. 162), à la marginaliser au profit du concept de Trinité beaucoup plus philosophique et qui, depuis, fut imposé au reste de la catholicité. En mettant ainsi davantage l'accent sur le concept de le christianisme hellénistique - notamment constantinien - fait preuve d'un choix stratégique culturel, celui de formuler l'expérience fondatrice de la foi des premiers chrétiens en des concepts endogènes propres à la culture gréco-latine dominante. Du coup, l'universalité de la foi et de l'Eglise prend de nouveaux développements qui induisent qu'en ce domaine de dogmes, des cultures non gréco-latines auraient pu être tout aussi en mesure de construire une vision originale des mêmes intuitions fondatrices de la foi à partir de leurs données locales si une im}?osition des concepts gréco-latins n'avait pas été faite à la catholicité29. En d'autres termes, les intuitions fondatrices de la foi des premiers chrétiens d'origine palestinienne peuvent, en principe, être (re)formulées, encore aujourd'hui, si besoin en était vraiment, dans des concepts d'autres aires culturelles, par d'autres peuples et à leur propre compte, tout en demeurant dans l'unité de l'unique Eglise du Christ. Au total, l'Eglise des premiers siècles a vécu et survécu grâce à une dynamique forte et osée d'inculturation tous azimuts, qui trouva comme une sorte d'assise solide dans l'univers culturel méditerranéen qui, on le sait, ne s'est pas imposé sans casser des œufs, ni même sans ambiguïté30, conférant, à ce prix, à l'Eglise catholique romaine et à sa théologie, une personnalité gréco-latine propre qui s'impose à travers le monde. Aujourd'hui, face aux données en présence de l'inculturation du message évangélique dans les aires culturelles montantes au sein de l'Eglise, notamment les cultures de la TierceA ce sujet, on n'est pas sans savoir que des tentatives diverses de redéfmition du fait chrétien - notamment en matière christo logique - ont été faites par d'autres Eglises que celle de Rome qui n'a pas hésité à les taxer d'hérésies, provoquant du coup des réactions schismatiques de la part de ces Eglises. C'est, par exemple, le cas des Eglises éthiopienne et nestorienne qui se séparèrent de Rome dès le Ve siècle. Dans le même temps, des groupes ou personnes furent excommuniés, car jugés hérétiques (hérésies dites trithéiste, modaliste et subordinationiste) dans un contexte de débat dogmatique trinitaire et christologique. 30 Et de fait, l' inculturation des intuitions fondatrices de la foi palestinienne des origines s'est, face aux résistances, quelquefois imposée par la violence et même souvent avec un certain triomphalisme. Les schismes (avec l'Eglise d'Orient), les persécutions, l'évangélisation des peuples vaincus, etc. en sont des illustrations qui ne trompent pas. 40
29

Trinité plutôt que sur la notion de Ressuscité - dont relève le Christ -

Eglise autrefois « terre de mission »31,on est en droit de se demander si l'universalité du modèle romain n'est pas entrain d'entrer dans une phase de déclin, ce d'autant plus que ce modèle est critiqué, remis en cause, boudé, voire refusé au sein même de l'Occident chrétien où la sécularisation et l'ultramodemité imposent de plus en plus leurs lois en un contexte multiculturel et multireligieux globalisé. A l'Aube du présent millénaire, beaucoup d'ingrédients sont là qui permettent un tel questionnement dans le cadre de l'inculturation, et donc du rapport des intuitions fondatrices de la foi judéo-chrétienne avec les cultures locales aujourd'hui32. Ainsi, les intuitions fondatrices de l'humble foi pascale judéochrétienne connut plusieurs inculturations dans maints milieux locaux différents dont les contextes culturels néotestamentaires (palestiniens, hellénistique) paléochrétiens (grec, latin) et byzantins. A titre d'illustration, disons que, depuis particulièrement les conciles NicéeChalcédoine (Iye_ye siècles) et les Pères de l'Eglise, les intuitions fondatrices de la foi pascale judéo-chrétienne furent inculturées en Ethiopie (Afrique) dans les Eglises Coptes, dans la civilisation grécoromaine au sein de laquelle la scolastique joua un grand rôle, dans la civilisation byzantine, dans l'Europe méditerranéenne, dans les cultures germaniques et slaves. Dans un passé récent, des tentatives, sans lendemain certes, furent faites dans les civilisations chinoise, coréenne et indienne (Tamoule) de l'Inde et de l'Amérique du sud. C'est dire, aujourd'hui, que l'Eglise connaît une longue histoire (20 siècles) d' inculturation. b) - Vingt siècles d'histoire d'inculturation complexe de se le la

Au vu de ce que nous venons d'écrire, il pourrait sembler superflu poser la question de savoir comment, dans le concret, les choses sont passées depuis les origines à nos jours, à mesure que christianisme rencontrait des religions sur son chemin. Pourtant,
31

Dans les études théologiques de l'inculturation, nous savons que les théologiens

tiers-mondistes (asiatiques, latino-américains et africains surtout) se révèlent être des plus incisifs tant du point de vue du discours que de la praxis en inculturation. Par ailleurs, comme nous le savons, le christianisme est entrain de basculer vers le l'hémisphère sud et l'Est de la planète. 32 On peut lire à ce propos et avec grand bénéfice, René RÉMOND, e christianisme L en accusation. Entretien avec Marc Leboucher, Paris, Desclée de Brouwer, 2000. 41

question mérite bien d'être posée, qui appelle une réponse à deux ruveaux.

- Il est, tout d'abord, irrécusable que le regard chrétien ne fut pas toujours tendre à l'égard des autres religions et cultures, et une telle manière de faire se situe dans une sorte de continuité avec celle de l'A.T. Qu'on se remémore, en effet, par exemple, Moïse donnant des consignes à son peuple lors de sa prise de possession de la Terre promise (Dt 7, 5-6 : « Voici comment vous devrez agir à leur [peuples vaincus] égard: vous démolirez leurs autels, vous briserez leurs stèles, vous couperez leurs pieux sacrés et vous brûlerez leurs idoles. Car tu es un peuple consacré au Dieu d'Israël ton Dieu; c'est toi que le Dieu d'Israël, ton Dieu, a choisi pour son peuple à lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre»), et saint Paul qui conseille de ne pas former d'attelage disparate avec les incrédules pour autant qu'il n'y aucune association possible entre la justice et l'impiété, ni une quelconque union entre la lumière et les ténèbres, entre le Christ et Beliar, et donc point de relation entre le croyant et l'incroyant (cf. 2 Co 6,15). Pour Paul, en outre, sacrifier aux idoles revient à sacrifier aux démons (cf. 1 Co 10, 20), de sorte qu'il établit une nette opposition entre le christianisme et les religions. D'ailleurs, selon lui, les non-chrétiens, c'est-à-dire les païens, ont tous des vices (cf. Rm 1, 21-32 ; Eph 4, 17-19).
- Pourtant, et de façon paradoxale, la Bible nous apprend que ce peuple élu, « part personnelle du Dieu d'Israël parmi tous les peuples de la terre », n'est pas pour autant replié jalousement sur sa prédilection mais, qu'au contraire, il sait s'ouvrir aux valeurs profondes des autres cultures et religions. Pour preuve, la Bible nous présente d'illustres figures comme étant des serviteurs de leur Dieu qui agrée leur culte et leur octroie un rôle mystérieux dans son dessein de salut, alors même que ces personnes ne font pas partie du peuple élu. C'est par exemple le cas de Cyrus le Perse, de Hénock, de Naaman ou de Melchisédech33. Une telle ouverture se prolonge
33 Cyrus, sous l'inspiration de l'Esprit Saint permit la construction d'un Temple à Jérusalem (cf. Esd 1,1-15) ; Hénock est loué pour son exemple (cf. Gn 5, 21-24) ; Naaman le Syrien converti au Dieu d'Israël est excusé par Elisée de faire des actes de culte païen avec son maitre (cf. 2 R 5, 17-19); Melchisédech est ce roi mystérieux de Salem et prêtre de Dieu dont le sacrifice sera l'archétype de notre actuelle Eucharistie. On peut lire sur ce sujet Jean DANIELOU, saints païens de Les l'Ancien Testament, Paris, Seuil, 1956. 42

également dans le N.T. où nous voyons le même Paul rendre hommage à l'esprit religieux des Grecs (Ac 17, 22-23) et déclarer en Rm 2, 9-12 que Juif ou Grec, tout homme sera jugé par Dieu suivant ce qu'il aura fait de bien ou de mal car, poursuit-il en Tm 24, Dieu veut que tout homme soit sauvé et parvienne à la connaissance de la Vérité. Parallèlement, Jean, lui, déclare par la bouche de Jésus à la Samaritaine que les Samaritains adorent ce qu'ils ne connaissent pas (cf. Jn 4, 22), alors que, de son côté, Luc constate et déclare par Jésus que la foi des païens est parfois un exemple pour la confusion des Juifs (cf. Lc 7, 9). Cette illustration qu'offre la Bible en matière d'inculturation (jugement sévère et ouverture à l'endroit des cultures et religions) se retrouvera tout au long de I'histoire du christianisme avec, cependant certes, des modalités différentes. L'Eglise, en effet, ne cessera de clamer haut et fort, en paroles et en actes, l'absolu de la nouveauté chrétienne, tout en reconnaissant dans le même temps des valeurs inhérentes aux cultures et aux religions qui ignorent encore cet absolu. En cela, les Pères de l'Eglise constituent des exemples et des illustrations bien pertinents ainsi que nous l'avons vu ci-dessus. On peut dire que si l'histoire du christianisme offre à voir un affrontement sans merci accompagné de persécutions durant les trois premiers siècles, à partir de la conversion de Constantin et de l'Edit de Milan qui conduisit à une législation en faveur du christianisme, les cultes gréco-romains disparurent, mais en fécondant la théologie, la liturgie et l'art chrétiens qui en reprirent les symboles et les coutumes en les christianisant. Cette forme d'inculturation se retrouvera avec les Barbares (qui déferlèrent sur 1'Europe) à partir du Ve siècle. Il est permis d'avancer que chaque culture ou chaque religion rencontrée par le christianisme féconda celui-ci en ce sens de l'inculturation. Comme l'écrit R. Girault et J. Vemette, «Chaque religion historiquement rencontrée trouve un aspect qui répond à son attente. Si les Grecs ont accueilli le Christ Logos et les Romains celui qui révèle le péché, les Germains accueillent le vainqueur des puissances infernales »34.Toutefois, force est de reconnaître qu'au Moyen Âge, et depuis lors, le christianisme, en Occident, se trouve dans des affrontements irréductibles avec l'Islam et le Judaïsme. Le dialogue
René GIRAULTet Jean VERNETTE,Croire en dialogue, Limoges, Droguet et AJdant, 1979,p. 164. 43
34

interreligieux actuel atténue cet affrontement certes, mais chaque camp demeure dans « sa» vérité, de sorte qu'il n'y pas lieu de parler d'inculturation de quelque ordre que ce soit comme ce fut le cas dans le passé avec les religions gréco-romaines et germaniques. Par rapport aux religions asiatiques, depuis le Moyen Âge, la situation fut mitigée pour ne pas dire difficile. Aujourd'hui, le contexte change petit à petit, grâce, sans doute, à une certaine ouverture de l'Eglise qui, depuis l'avènement du Concile Vatican II, connaît un tournant inédit dans ses rapports avec les autres religions et avec les cultures (non occidentales) du monde. Présentement, l'inculturation est devenue pour l'Eglise l'un de ses chevaux de bataille dans sa mission évangélisatrice à travers le monde. L'Evangile, de ce fait, rencontre plus d'ouverture chez déférents peuples de cultures et de religions diverses. C'est notamment ce qui se passe dans le Tiers-Monde où l'Eglise est en passe de prendre un autre visage.

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Chapitre 2 Le Tiers-monde et l'Eglise: généralités

« Evangéliser est la vocation propre de l'Eglise, son identité la plus profonde»
(Evangelii Nuntiandi n° 14)

Annoncer Jésus-Christ, voilà la mission essentielle de l'Eglise qui, depuis maintenant deux mille ans, se bat à chaque époque, afin de relever ce défi qui repose sur la parole d'envoi du Christ ressuscité adressée aux onze qu'il avait convoqués sur la montagne de Galilée (cf. Mt 28, 16-20). Vingt siècles après, il est permis de dire que l'universalité de cette mission évangélisatrice est devenue une réalité palpable que le Concile Vatican II a largement contribué à manifester, car les premiers des serviteurs n'étaient plus onze, mais plus de trois mille évêques venant de tous les horizons du monde et représentant des milliers de personnes ayant entendu activement le message de l'Evangile. Cette Eglise est pourtant maintes fois accusée d'être demeurée essentiellement occidentale sous nombres d'aspects (théologie, catéchèse, liturgie, ministères, structures, dogmes, etc.) depuis le Concile1, à tel point que certains réclament une nécessaire déculturation occidentale de l'Eglise universelle, pendant que d'autres brandissent le concept d'inculturation pour mieux rendre compte du rapport de l'Evangile avec les autres cultures. Quoi qu'il en soit, le Concile Vatican II a incontestablement donné une nouvelle vision de l'Eglise et de l'évangélisation en s'inscrivant au centre du catholicisme contemporain comme un événement insolite, singulier et unique dont la signification et l'impact n'ont pas échappé aux Eglises locales, particulièrement celles qui sont dans le Tiers-Monde, même si une telle signification et un tel impact constituent toujours l'objet d'un débat intense sur les plans théologique, pastoral et doctrinal.
1 Que n'a-t-on pas, par exemple, parlé d'emballage culturel occidental du message évangélique!

1) - L'Eglise et les cultures: la nouvelle conscience
Si le Concile Vatican II a largement ouvert les fenêtres de l'Eglise catholique sur le monde contemporain en ses cultures diverses et en ses préoccupations multiformes, la réalité et la vérité pratiques et concrètes d'une telle ouverture passe nécessairement par une « rupture instauratrice», pour emprunter à M. de Certeau le titre d'un de ses articles2, rupture manifestée par une sorte de désillusion et l'instauration d'une culture d'un type nouveau au sein de l'Eglise.

a) - La « rupture instauratrice »
Le message évangélique comporte intrinsèquement et toujours un mouvement de rupture et de restructuration. C'est même là, peut-on dire, l'essence de l'Evangile comme Bonne Nouvelle, d'abord vécue et proclamée par Jésus de Nazareth, puis confiée par lui, Christ ressuscité, à l'Eglise, à ses disciples en Eglise. Et de fait, en Jésus de Nazareth fait Christ, nous lisons l'inculturation comme continuité et à la fois comme rupture radicale au nom même de l'irruption de la Bonne Nouvelle du Royaume comme nouveauté. Comment?

Le mystère du Christ qui s'est fait homme sous l'action de l'Esprit agent de l'Incarnation et de l'inculturation - nous présente le Fils de
Dieu, Jésus, comme Juif, incarné dans la continuité de la tradition juive. En effet, circoncis le huitième jour (Lc 2, 21), on le voit faire son premier pèlerinage au temple à l'âge de douze ans comme tout jeune juif, et observer le cycle de fêtes religieuses telles que la Pâque annuelle, ainsi qu'en témoigne Jean et Luc qui nous le montrent suivre la coutume: « Il vint à Nazareth où il avait été élevé. Il entra, selon la coutume, dans la Synagogue, le jour de Sabbat» (Lc 4, 16). Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, a donc vécu dans la continuité de la Tradition de son peuple, le peuple élu. Ce mystère du Christ dans l'inculturation, en sa dimension de continuité, interpelle aujourd'hui tout processus d'inculturation, invitant à commencer par regarder nos cultures propres, par les reconnaître, par les respecter et les aimer profondément. Cette interpellation nous conduit également à regarder
2

Michel DE CERTEAU, La rupture instauratrice ou le christianisme dans la culture «
», Esprit, vol. 39, 1971, n° 404, pp. 1177-1214.

contemporaine

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avec amour et- à respecter la longue Tradition de l'Eglise, de cette Eglise fondée par le Ressuscité et qu'il a instituée sacrement de salut et dépositaire de son message de salut universel. En tout cela, l'inculturation se veut être «un processus lent» ainsi que nous le rappelle R.M Si l'inculturation comporte une dimension intrinsèque de continuité, la rupture instauratrice (et!ou restauratrice) est encore davantage une réalité inhérente à son essence, ainsi que le montre le Nazaréen luimême qui a, au nom de sa mission, opéré des ruptures radicales irréversibles. En effet, venu pour les Juifs, Jésus de Nazareth ne s'est cependant pas enfermé dans le vase de son peuple; on le voit aller vers les Samaritains - peuple pourtant haï par les Juifs -, accueillir les Cananéens et les Syrophéniciens. N'est-ce pas, par exemple, un Samaritain dont le peuple est rejeté et méprisé par les juifs qu'il prend en modèle pour l'avènement de la Bonne Nouvelle de charité (Lc 10,25-37) ? Les visites et les rencontres de Jésus manifestent donc une rupture inattendue par rapport à son peuple. Mais, il n'y a pas que les visites et les rencontres qui manifestent cette rupture; son enseignement par ses paroles le dit aussi. Et de fait, celui-là même qui n'est pas venu abolir la Loi de Moïse ou les prophètes (Mt 5, 17), mais les accomplir, est le même qui clame haut et fort, sur la montagne, après avoir promulgué la nouvelle Loi que sont les béatitudes: « Il vous a été dit dans la Torah... Et moi, je vous dis... » (Mt 5,21-48). Cette rupture douce, pédagogique et cependant radicale avec la Tradition des Pères se fait plus évidente et plus éclatante dans ses paraboles à travers lesquelles il appelle à un comportement intérieur nouveau vers lequel il conduit progressivement et inexorablement ses compatriotes, sans rompre le dialogue avec eux. Sans la moindre violence, Jésus procède à un dialogue authentique de résurrection en profondeur avec ses interlocuteurs en les amenant à se remettre en question. Jésus manifeste ainsi une profonde fécondité en matière d'inculturation et nous invite, à sa suite, aujourd'hui, à toujours établir un pont de dialogue de résurrection (parce que sincère et authentique) entre toute culture donnée et la nouveauté de son mystère de vie. C'est ainsi que nous ferons de Lui un pont jeté entre l'homme et sa culture et le mystère du Dieu vivant.

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Les messagers du Nazaréen ressuscité ont compris, à la suite du Maître, la nécessité de cette continuité et de cette rupture inhérentes à l'annonce authentique de l'Evangile. Ils nous en offrent des exemples frappants dont voici quelques-uns uns, et tout d'abord, le cas de l'apôtre des nations, Saul, devenu Paul. «Libre à l'égard de tous, je me suis fait esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre possible. Je me suis fait Juif avec les Juifs, afin de gagner les Juifs ,. sujet de la Loi avec les sujets de la Loi

- moi qui ne suis pas sujet de la Loi - afin de gagner les sujets de la
Loi. Je me suis fait un sans-loi avec les sans-lois - moi qui ne suis pas

sans une loi de Dieu, étant sous la Loi du Christ - afin de gagner les
sans-loi. Je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin de gagner à tout prix quelquesuns. Et tout cela, je l'ai fait à cause de l'Evangile... » (1 Co 9, 19-23). Quelle liberté d'amour! Liberté et amour qui 'poussent au dialogue authentique dont le propre est de rejoindre le cœur, 1'« essence» de son interlocuteur, avec respect et délicatesse. Le débat sur la consommation des viandes sacrifiées aux idoles en 1 Co 10, 14-22) par exemple, en est une illustration. L'inculturation, c'est cela: un processus profond, difficile et long, fait d'amour respectueux et de délicatesse, de liberté et de vérité comme constitutifs du dialogue authentique. C'est ainsi que l'Eglise, comme sacrement de salut, peut faire grandir et transfigurer les cultures, de sorte qu'elle soit une chance pour les cultures et les cultures une chance pour elle-même et pour l'Evangile qui lui est confié, pour autant que, si l'inculturation de l'Evangile élève les cultures et les hommes à la dignité de leur vocation fondamentale et première, elle enrichit également l'Eglise en tous ses domaines (liturgique, théologique, œuvres caritatives, structures, etc.). Tout cela sous la motion de l'Esprit Saint qui permet la compatibilité évangélique et la fidélité à l'Eglise universelle. Un deuxième cas, tout aussi parlant, est celui qu'offre l'apôtre Pierre en Ac 10. A Césarée, nous voyons Pierre complètement déboussolé et dérouté par l'Esprit Saint. C'est véritablement un bouleversement pour cet homme profondément attaché à la Tradition de son peuple Guit). En effet, étant en prière à Joppé, voilà que Pierre est gratifié d'une vision insolite; celle d'une série d'animaux «impurs» selon la loi juive, avec l'ordre suivant: «tue et mange ». Et, chose étrange, voilà qu'au 48

même moment, quelqu'un frappe à la porte et l'invite à venir avec lui à Césarée où l'attend un non Juif, Corneille, un centurion romain, agent des occupants. Plus tard, devant la famille de ce «païen», Pierre, sous la poussée lumineuse de l'Esprit, confesse: « Je me rends compte que l'Esprit de Dieu n'est pas partial et que toute nation trouve accueil auprès de lui.» Pierre est complètement «retourné», bouleversé quand, après un temps de catéchèse, il voit se réaliser encore davantage, sous ses yeux médusés, ce qu'il vient de confesser: l'Esprit Saint tombe sur ses auditeurs païens. La puissance de l'Esprit Saint permit ainsi une rupture. de recréation nouvelle. Pierre, de fait, ne voulait point aller chez un païen, à plus forte raison manger avec lui. Cela lui était formellement interdit. La rupture opérée par l'Esprit Saint fut source de fécondité et de recréation pour Pierre dans sa mission d'évangélisateur. Cet épisode nous interpelle et nous rappelle l'inculturation en son essence; celle-ci est bien le fait de la fidélité et de la flexibilité à quelque chose qui nous dépasse et qui s'inscrit dans l'amour respectueux et la liberté. Elle est essentiellement l'expression du tropplein de l'amour de Dieu pour tous les hommes, un trop-plein d'amour qu'on ne saurait et ne doit canaliser, qu'on ne doit et ne peut enfermer dans aucun système humain. Elle est l'expression du débordement du cœur de la Trinité pour l'humanité, pour tout homme et pour toute culture. L'inculturation comme continuité et rupture a parcouru l'histoire de l'Eglise jusqu'à nous. Aujourd'hui encore, elle garde toute sa nouveauté de rupture et de créativité dans la continuité, elle garde toute sa fraîcheur immaculée qui dit bien que le message évangélique ne peut, en ses expressions, être épuisé par aucune culture, celle-ci futelle dominante. A ce propos, C. Geffré est clair et incisif: « Le langage chrétien, écrit-il, inaugure toujours un élément de rupture et de restructuration à l'égard du langage de la culture dominante3». En ce sens, on peut dire que l'Eglise romaine, de culture grecque et latine, est la résultante d'une réinterprétation du christianisme primitif, judéopalestinien à l'origine. Il y eut donc une rupture par rapport au modèle originel dominant, rupture qui fut source de restructuration créatrice
Claude GEFFRÉ,«Thomas d'Aquin ou la christianisation de l'hellénisme »,. cité par J. BACON,La culture à la rescousse de la foi, Paris, Médiaspaul, 2001, p. 163 qui illustre son propos par la démarche philosophique de Tertullien (155-225), Père latin de l'Eglise qui « formula I'héritage judéo-palestinien des premiers chrétiens en une langue et en des concepts familiers à la culture gréco-latine, puis forgea une culture chrétienne - mots concepts et dogmes - à partir du paganisme latin». 49
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dans l'Eglise romaine d'Occident, de sorte que G. Lafon a pu écrire ceci de parlant: «Il est certain qu'au moment de l'inculturation de la Révélation judéo-chrétienne dans le cadre [...] Hellène, il y a donc eu inculturation de quelque chose qui aurait pu s'inculturer autrement »4. A son tour, l'Eglise romaine, au nom de la fidélité au mystère de l'inculturation opérée par le Maître lui-même dans la contrée palestinienne, est invitée à vivre dans sa «chair» ce processus de continuité et de rupture instauratrice/restauratrice. A cet effet et à titre d'exemple, voilà quelques concepts théologiques susceptibles d'illustrer un cadre de rupture restauratrice possible à l'heure où, ainsi que nous le verrons tantôt, la chrétienté tend à basculer au Sud et à l'Est de la planète, prise en charge par d'autres cultures: Le concept de Dieu dans la culture chrétienne occidentale romaine fut présenté comme désignant un Être suprême, immobile, immuable et supra-historique. On le voit bien, Dieu, ainsi, est perçu selon le cadre métaphysique de l'Être. Cela conduit à une foi dans le Dieu Trine comme une foi en un Dieu-nature divine, toute puissante, sage et providentialiste. Or, dans la culture négro-africaine, par exemple, Dieu est pensé en catégorie de vie, d'éthique de solidarité et de justice. C'est un Dieu conçu comme Dieu Vivant et pour les vivants. La Bible, quant à elle, présente aussi Dieu en catégorie de vie, d'éthique et de justice. Mais en plus, il y est perçu en catégorie d'histoire et d'Alliance avec l'humanité. Mieux, en Jésus, nous est présenté un Dieu Père «Abba» (<< papa »), un Dieu humble, pauvre, faible et « impuissant », à la merci des hommes et cela, parce que tout simplement il est un Dieu Amour. «Dieu est Amour », nous dit st Jean, il n'est qu'amour et, en cela, tout est dit. L'amour authentique (celui de Dieu) est toujours humble, pauvre, faible, désarmé, à la merci de l'aimé. La rupture est opérée. Quand dans son encyclique Evangelii Nuntiandi n° 20, le pape Paul VI dit que la rupture entre l'Evangile et la culture est le drame de notre siècle comme il le fut à d'autres époques, cela n'est-il pas dû à une relecture de l'histoire de l'Eglise en sa mission évangélisatrice? L'essence de l'Evangile est-elle encore et est-elle toujours une Bonne Nouvelle pour l'humanité et les cultures d'aujourd'hui? Dieu, tel qu'il a été présenté, correspond-il réellement au Dieu «Abba » révélé
Guy LAFON,« Table ronde autour de la question de l'inculturation », in cllectif, L'Etre et Dieu, Paris, Cerf, 1986, p. 203. 50
4 _

par le Fils? La rupture opérée par le Nazaréen dans la continuité de la Tradition de son peuple (et de I'humanité) ne doit-elle pas encore interpeller aujourd'hui? Dieu, personne ne l'a vu, sauf le Fils qui nous le fait découvrir et nous l'offre en sa vérité intrinsèque et profonde. Quel Dieu l'Eglise annonce-t-elle aux cultures aujourd'hui (cultures tiers-mondistes, cultures occidentales sécularisées, cultures humaines globalisées) ? Comment le Christ nous a-t-il découvert le visage de ce Diell-Ià? Ne faut-il pas repartir à/du Christ en sa vérité de dialogue de résurrection? Repartir à/du Christ en son Paradoxe de la CROIX qui, contre toute espérance, s'achève dans la RESURRECTION? Mystère de la rupture restauratrice et instauratrice! Le concept anthropologique de l'être-personne, par exemple, est, directement, après celui de Dieu, le concept le plus fondamental qui appelle, lui aussi, une rupture dans la continuité. Dans la vision chrétienne gréco-romaine, l'être humain est fait de la rencontre de deux principes; le corps et l'âme, cette dernière concentrant en elle toutes les valeurs, au contraire du corps conçu comme un poids dont il faut se libérer (par l'ascèse, la mort, y compris par le châtiment et la flamme du bûcher au besoin). Seule l'âme est le «lieu de Dieu », seule, elle, a un avenir, elle seule est objet de la sollicitude pastorale. Pour le Négro-Africain, par exemple, l'être homme est une unité de vie tout comme il est, dans la Bible, une unité de situations existentielles vécues dans la « chair », dans le corps et dans l'esprit. C'est tout l'être total en ses dynamiques existentielles qui est le projet de Dieu, et c'est ce que Jésus a dit, clamé, proclamé et démontré dans ses enseignements. C'est ce projet d'être-homme-intégral, voulu par Dieu comme vocation, que le Nazaréen a manifesté dans sa mission de libération, dans sa propre chair et réalisé dans sa résurrection historique. Alors, rupture épistémologique et restauration des intuitions et réalités fondatrices oui ou pas? L'anthropologie chrétienne doit-elle absolument rejoindre et reprendre à son compte, en tous lieux, les intuitions fondatrices de la Révélation et du Maître, afin de mieux s'inscrire dans la vérité de l'inculturation du message de vie du Christ, ou doit-elle rester à la périphérie des interrogations de sens total, des questions absolues et fondamentales des hommes et des cultures du monde actuel?

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Continuité et rupture instauratrice et restauratrice ont aussi à voir, par exemple, avec le concept de « Royaume ». Alors que pour la Bible, ce concept se comprend comme la récapitulation de la «politique» globale de Dieu s'opérant dans l'histoire du peuple choisi, des nations et du cosmos, c'est-à-dire la totalité de la création rachetée, comme la réalisation du dessein de Dieu dans la profondeur de chaque cœur humain, dans la vision du christianisme telle que l'offre la perception occidentale gréco-romaine, le royaume a tendance à se présenter comme un autre monde, un au-delà sur fond de profonde spiritualisation. Du coup, la notion de résurrection relève d'une réalité rapportée à la fin du monde, loin de ce temps-ci. Elle est le temps ultime où l'âme qui, libérée du corps corruptible après la mort et vivant libre, en Dieu, se réunit à ce corps qui est dissout dans la matière. La résurrection était donc une affaire de la fin de l'histoire. Pourtant, dans la Bible, la résurrection est présentée comme la grande utopie de l'homme nouveau, comme une manifestation de notre participation, en Jésus ressuscité, à la réalisation plénière de notre vocation fondamentale. Elle signifie le devenir en plénitude de l'homme intégral, de sorte que, uni au mystère du Christ, c'est dès maintenant, ici-bas, chaque jour, que nous sommes appelés à mourir et à ressusciter avec et en Jésus Christ, dans l'attente de son retour glorieux où il sera tout en tous, récapitulant tout en lui, pour l'offrir au Père, dans la vie pleine de l'Esprits. Il serait possible de continuer l'énumération de cas susceptibles de connaître une rupture (épistémologique notamment) dans le cadre de l'inculturation aujourd'hui. Nous nous limitons cependant à ces quelques concepts dont l'évocation a pour finalité de rappeler simplement l'essence de l'inculturation, c'est-à-dire ses dimensions de continuité mais aussi et surtout de rupture. En donnant ces quelques exemples, nous sommes conscients que des ruptures ont déjà été opérées, que des évolutions ont eu lieu ou sont en cours. Cependant, il, nous semble que, dans la mesure où l'inculturation est un processus permanent d'une part et que, d'autre part, les idées et les idéologies meurent difficilement, L'Eglise doit veiller à ce que les progrès déjà réalisés se poursuivent encore et toujours davantage en profondeur,
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Cf. Blaise BAYILI,Perceptions négro-africaines et vision chrétienne de l'homme; herméneutique d'une anthropologie théologique, thèse de doctorat en théologie catholique (spécialité: anthropologie théologique) soutenue à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg en 2002. 52

afin de permettre à l'Evangile d'être pleinement viable et vécu dans toutes les cultures de tous les lieux aujourd'hui. C'est, nous semble-til, à ce prix que l'Evangile sera réellement une chance pour les cultures, et les cultures une chance pour l'Evangile et pour l'Eglise de Jésus-Christ. Et de fait, le drame dont a parlé le pape Paul VI n'est pas seulement et d'abord ecclésiologique; il est surtout et avant tout intrinsèquement de l'ordre de l'annonce du message du Christ, et donc de la confrontation de l'Evangile avec les cultures et les situations humaines qu'il rencontre. Si, après la sécularisation et les laïcisations, si, après les grands maîtres du soupçon tels que Marx, Freud, Nietzsche, etc., la rupture entre foi chrétienne et culture s'est installée en maître dans les sociétés occidentales, cette rupture n'est pas loin de menacer le reste du monde en ce temps de globalisation vertigineuse tous azimuts. Un tel contexte appelle une autre rupture, celle restauratrice, focalisée sur un retour au centre qu'est le Christ Rédempteur, celle d'une redécouverte des intuitions fondatrices. C'est une rupture qui implique une lecture avisée et perspicace de signes des temps, une rupture qui doit passer de l'esprit de conquête et de triomphalisme à celui du dialogue authentique; dialogue en profondeur qui fait mentir les fausses illusions et qui rejoint la vérité des cultures, notamment celles du Tiers-Monde qui, de toute évidence, manifeste, en ces temps-ci, une ouverture historique, bien que difficile, à l'Evangile de vie de Jésus le Christ, Evangile confié par Lui à l'Eglise. b) - L'Occident chrétien et le monde: la perte d'une illusion et la culture des pauvres Toutes les cultures sont différentes et égales en dignité; chacune produit un sens qui permet la pérennité de son groupe. C'est en tant que telle que chacune d'elle est conviée à accueillir l'Evangile du Christ et à faire germer la Bonne Nouvelle de la vie, c'est-à-dire opérer dans sa rencontre avec l'Evangile une synthèse à partir de ses propres racines en guise de fruit d'un processus d'assimilation, processus qui se veut dialectique et qui implique une double osmose: au contact de l'Evangile la culture s'élève, se transforme et, parallèlement, l'Evangile s'inculture dans son rapport avec les réalités culturelles. Toutefois, dans ce rapport dialectique, c'est, avant tout, la culture qui donne à l'Evangile d'exister réellement comme réalité historique. Cela signifie qu'une fois inculturé, l'Evangile est, à travers 53

cette culture, communiqué à d'autres cultures pour, de nouveau, vivre une nouvelle dialectique d'épuration, d'osmose, d'appel à une existence nouvelle et d'emichissement mutuel. C'est dire qu'une culture ne peut, en toute vérité, enfermer l'Evangile dans ses

catégories et frontières, monopoliser l'expérience de l'Evangile - ce
qui serait contraire à l'essence même de cet Evangile - car, dans ce cadre, la dialectique devient négative, véhiculant des ambiguïtés, des distorsions, des insuffisances et des dénégations.

Le Concile Vatican II a parfaitement compris cette réalité inhérente à l'Evangile et à son annonce de sorte que, ainsi que nous l'avons vu dans notre précédent ouvrage6, il a opéré une sorte de révolution copernicienne à tous points de vue (du moins en théorie), que ce soit au niveau ecclésiologique7 ou au plan pastoral dans son ouverture au monde de ce temps, aux cultures (traditionnelles, modernes, etc.) de ce temps, etc.,. de sorte que c'est l'Eglise en son essence qui fait l'expérience et la preuve d'une conscience culturelle nouvelle. Une révolution de dialogue est née qui va être un moteur puissant d'une renaissance de l'Eglise une et sainte à travers l'éclosion réelle et authentique d'Eglises locales diverses et diversifiées de par leur appartenance à leurs cultures locales dans lesquelles elles sont invitées à rencontrer et à accueillir authentiquement le message évangélique de vie totale et pleine. Telle est la nouvelle utopie de l'Eglise à qui le Maître a confié son message. Les Eglises locales deviennent, dans la continuité et les ruptures restauratrices de l'inculturation, la norme, la richesse et la vérité de l'unique Eglise universelle de Jésus-Christ confiée à la sollicitude de Pierre. Une telle conscience culturelle de l'Eglise demande, on le sait, un apprentissage toujours croissant, afin de toujours faire face aux défis sans cesse nouveaux de notre époque. En ce sens, « cet approfondissement de la conscientisation culturelle de l'Eglise présuppose d'abord, dira A. Peelman, la perte d'une illusion: il n'y a plus de culture parfaite» 8. Ce que réclame ou constate ainsi A.
6

Cf. Blaise BAYILI, Culture et inculturation

: approche théorique et

méthodologique, Paris, éditions de l'Harmattan, 2008.
7

L'Eglise est devenue l'Eglise du «peuple de Dieu» dans l'horizontalité de la

communion, de la collaboration et de la collégialité, loin de l'antique hiérarchie pyramidale. Achiel PEELMAN, L'inculturation,. l'Eglise et les cultures, Paris/Ottawa, Desclé/Novalis, « L'horizon du croyant », 1998, p. 61. 54

Peelman est de bon sens quand on sait le contexte actuel (conséquences) de la culture moderniste. Par ailleurs, l'anthropologie nous enseigne, ainsi que nous l'avons déjà approché, que la culture, que toute culture est un projet toujours inachevé et, en tant que telle, nous interdit de prendre pour norme universelle notre propre culture en nous déconseillant de la considérer comme un modèle unique qui nous autoriserait à juger les autres cultures à partir d'elle. C'est dire la place éminente du dialogue qui doit prévaloir entre les cultures (à travers les contacts culturels notamment). C'est dire également que si tout être humain est culturel et n'existe pas en dehors d'une détermination culturelle ainsi que déjà vu, le même être humain est aussi et surtout fondamentalement transculturel parce que justement il est être humain. C'est dire encore et toujours que le message de l'Evangile qui est transculturel et qui s'adresse à l'être humain qui, également est transculturel, doit, dans sa rencontre avec les cultures, s'inscrire dans une logique de dialogue authentique car, en 'réalité, une telle rencontre ne se réalise pas entre cultures, mais bien entre acteurs sociaux de deux ou plusieurs cultures distinctes et au travers desquels acteurs sociaux l'Evangile se dit,9 et l'Eglise se manifeste comme sacrement de salut et d'unité. L'Eglise n'a donc plus à sa disposition une culture (qui serait) parfaite et qui lui donnerait de dire la foi chrétienne dans un langage universel et normatif. Au contraire, elle doit se libérer de cette illusion que dénonce Paul VI quand il parle de «drame de notre époque », drame qui dit, entre autres vérités, que le christianisme et la culture d'Occident connaissent un réel éclatement. Ainsi, «Longtemps considérée comme un modèle, l'Eglise des Etats Unis, par exemple, traverse aujourd'hui une grave crise de confiance après les scandales liés aux cas de pédophilie dans le clergé. Des affaires qui mettent aussi en péril les finances d'un des plus gros contributeurs au budget du Saint-Siège, avec l'Allemagne. Or, de l'autre côté du Rhin, les diocèses connaissent également des difficultés. Tout au long du pontificat de Jean Paul II, les relations entre Rome et l'Allemagne ont
9 Parler d'acteurs sociaux dans une telle rencontre, c'est signifier que le dialogue met à jour les structures culturelles de chacune des parties (langue et langage, coutumes, vision du monde, religion, organisation du pouvoir et/ou de l'autorité, etc.). Il s'agit donc de rencontre de différents acteurs, d'horizons spécifiques, de problématiques déférentes, dans un contexte quelquefois de confrontations à travers lesquelles se manifeste la nouveauté du «phénomène Evangile» comme utopie, comme appel fondamentalement humain et divin. 55

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