Le Christ était-il chrétien ?

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Le Christ était-il chrétien ? Quels regards les Africains portent-ils sur le "Dieu des Blancs" au XXIe siècle ? Est-il possible, en Afrique, de vivre Dieu et sa foi sans détournements purement utilitaires de ceux-ci ? Les conservatismes politico-économiques et spirituels ont-ils des liens ? Quelle est leur contribution à certains problèmes de développement africains ? Peu catholiques et souvent provocantes, ces questions n'en sont pas moins cruciales. L'auteur met en évidence un ensemble de défis, pour l'Eglise, les chrétiens et l'homme contemporain.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296267664
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LE CHRIST ÉTAIT-IL CHRÉTIEN ?
Lettre d’un Africain à l’Église catholique et aux chrétiens

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga-Akoa
Déjà parus Thimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXIe siècle, 2010. Martin KUENGIENDA, République, Religion et Laïcité, 2010. Maurice NGONIKA, Congo-Brazzaville: 50 ans, quel bilan ?, 2010. Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise, 2010. Mahamat MASSOUD, La Banque des États de l'Afrique Centrale, 2010. SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales 2009, 2010. Alassane KHODIA, Le Sénégal sous Wade, 2010. Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935, 2010. Jean-Célestin EDJANGUE, Les colères de la faim, 2010. Jean-Célestin EDJANGUE, Cameroun : un volcan en sommeil, 2010. Gilbert TOPPE,.Communication politique et développement en Côte d’Ivoire, 2010. Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989, 2010. Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo, 2010. Alexandre GERBI, Décolonisation de l’Afrique ex-française, 2010. Ignace GNAN, Le développement de l’Afrique : un devoir pour les Africains, 2010.

Thierry AMOUGOU

LE CHRIST ÉTAIT-IL CHRÉTIEN ?
Lettre d’un Africain à l’Église catholique et aux chrétiens

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13310-5 EAN : 9782296133105

DEDICACE Quoiqu’assumant tout seul tout ce que je dis dans ce livre, je tiens à remercier ma femme, Jeannine BAKINAHE, dont la foi inébranlable en Dieu est pour moi le premier témoignage de l’importance de celui-ci pour certains d’entre nous en recherche de sens et de repères dans leur vie. Je tiens aussi à remercier Philippe Collet, mon collègue et ami, avec lequel j’ai beaucoup discuté des préoccupations que je développe dans ce livre. Si une seule personne le lit et y retire quelque chose de positif pour sa vie, alors il aura déjà contribué à quelque chose de grand. Je remercie finalement ma mère, Atsama AMOUGOU Régine, en lui disant que ce n’est pas parce qu’elle ne m’aura pas montré le chemin de l’Eglise que j’écris ce livre. Elle l’a très bien fait, toute sa vie, avec assiduité et application. C’est justement parce que je veux et que j’attends plus du Dieu qu’elle m’a enseigné depuis le plus jeune âge que j’ai écrit les lignes qui suivent.

AVANT-PROPOS « Être démocrate ne consiste pas en une mise sous éteignoir de ses adversaires idéologiques ou politiques, mais en leur mise en dialogue avec soi, entre eux et le peuple. » Pierre Warin, Évêque auxiliaire de Namur, Eglise St-François de Louvain-la-Neuve, Le 7 mai 2008, Belgique1

« Père, père pourquoi m’as-tu abandonné ? » se demanda le Christ sur la croix au Mont Golgotha. Si le Messie s’est adressé à son père dans cette forme interrogative, c’est qu’il y avait quelque chose qu’Il ne comprenait plus et que, par conséquent, Il s’autorisait à lui poser une question tout Dieu qu’Il fût. Autant le Christ l’a fait sans cesser d’être le fils de Dieu, autant je pense que je peux faire de même sans cesser de l’être. Même ceux que l’Eglise catholique excommunie sont toujours fils de Dieu qu’elle le veuille ou non. Je peux en effet croire en Dieu et le critiquer. Je peux être catholique et critiquer le pape et l’Eglise catholique. Je peux croire en Dieu et penser le pape actuel anachronique. Le rapport de l’Homme à Dieu consiste-t-il uniquement en la prosternation devant le père à qui l’on demande sans cesse pardon ? Est-ce le prix de la bonne vie éternelle et de la reconnaissance par ce père ? L’Homme n’a-t-il pas, à l’instar des juifs qui attendaient un libérateur, aussi besoin d’un Dieu concret et agissant sur sa vie terrestre ? Le livre, ou mieux, La lettre d’un Africain à l’Eglise catholique et aux chrétiens que vous avez entre les mains, n’est pas une missive écrite par un homme athée. Je suis croyant à ma manière, c’est-à-dire, très critique et insatisfait. Je suis pourtant, non seulement issu d’une famille catholique pratiquante, mais aussi, époux d’une femme pieuse, catholique et hautement pratiquante.
Alors que je suis en train de me confirmer à cette date à l’église Saint François de Louvain-La-Neuve en Belgique, j’ai, pendant la messe, retenu cette phrase dans l’homélie de l’évêque. Homélie centrée sur le rôle du chrétien dans le monde actuel.
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Pour ma part, j’ai une foi plus problématique parce qu’indocile et inquisitrice en permanence. Je suis comme l’apôtre Paul, capable d’aimer profondément Jésus et de le renier dans la même journée sans cependant cesser de l’aimer. J’ai un rapport très conflictuel à Dieu et à ce qui en tient lieu de représentation sur terre. Cette situation provient du fait que je suis insatisfait, tant de Dieu dont j’attends plus pour résoudre les problèmes des Hommes, que de ce que j’appelle le « Dieu-institutionnel » représenté par l’Eglise catholique, le catholicisme et le christianisme. Je suis aussi insatisfait de moi-même dans ce que je considère, à titre personnel, comme indigne d’un maillon de la chaîne de réalisation des vœux du « Dieu-réel » sur terre. Ceci dit, ce livre est à la fois une confession publique et un long chemin de croix du catholique critique et indocile que je suis. J’y dialogue avec l’Eglise catholique et d’autres chrétiens en disant ce que je pense franchement et en mettant en exergue tant mes multiples doutes, incertitudes et conflits avec le divin que ce qui en tient lieu de représentation institutionnelle sur terre. Autrement dit, Dieu est important pour moi, non parce que je suis convaincu à 100 % de son existence. L’état désastreux et piteux de nombreuses parties du monde peut même parfois tendre à me donner plus d’arguments en faveur de sa non-existence qu’en faveur de son existence. Cependant, j’ai cette intime conviction que Dieu est important pour moi parce que, non seulement Il se doit d’exister pour que notre vie sur terre ait un sens dans ce qu’elle a d’absurde, mais aussi parce que Dieu, fait social au sens durkheimien du terme2, joue un rôle central dans la structuration symbolique et spirituelle de ma vie d’Homme, dans les actes quotidiens que je pose. Aussi, je me rends de plus en plus compte qu’il est fondamental de faire une distinction claire entre le « Dieuinstitutionnel » et le « Dieu-réel », puis entre le « Dieu idéal typique de la Bible » et les Hommes puis les institutions qui disent le représenter ici bas. Lorsqu’il m’arrive de lire la Bible, je me rends très souvent compte que les mêmes scènes du Christ sont décrites différemment suivant qu’on passe d’un apôtre à un autre. C’est une preuve que la sensibilité, la masse émotive, la position au monde et les centres
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C’est-à-dire quelque chose qui exerce une contrainte sur nous.

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d’intérêts de chaque apôtre ont influencé leur façon respective de raconter les faits et actes du Christ. Aussi, en m’alignant sur la vision de Max Weber et non sur celle de Von Hayek pour qui le type idéal correspond à la réalité historique3, j’entends par « Dieuidéal typique de la Bible », non seulement celui qui correspond à la perfection inatteignable par l’Homme, mais aussi celui dont la présentation théologico-théorique et non contradictoire de la Bible, est une exagération par la pensée des éléments concrets et déterminés du Christ de l’histoire. En conséquence, les « Dieuxinstitutionnels » sont le catholicisme, l’Eglise catholique et le christianisme comme institutions qui se disent garantes du « Dieuidéal typique de la Bible ». Les « Dieux-réels » sont, quant à eux, les moyens concrets que les hommes de chair et d’os trouvent pour résoudre leurs problèmes d’Homme sur terre. Ce sont ces Dieux-là qui, comme le dit Hannah Arendt, prennent la responsabilité du monde en vivant au cœur du monde réel. En conséquence, autant il est clair pour moi sur le plan scientifique et idéologique que Karl Marx n’était pas marxiste et encore moins Keynes keynésien, autant il est de plus en plus évident, sur le plan religieux, que le Christ n’était pas chrétien et encore moins catholique de son vivant. Il semble même peu probable qu’il le soit devenu s’il était encore en vie tellement les hommes et les institutions qui incarnent le christianisme et le catholicisme font, à mon sens, fausse route en poursuivant uniquement le renforcement de leur pouvoir dogmatique. Le Christ n’était donc pas chrétien et encore moins catholique pour plusieurs raisons logiques : Jésus-Christ n’a jamais fondé ni le christianisme, ni le catholicisme. Même si Jésus a dit à Pierre qu’il était la pierre sur laquelle il voulait bâtir son Eglise, peut-on dire, lorsqu’on sait les factions institutionnelles et les inspirations rivales qui se sont battues dans l’histoire de la naissance de cette Eglise, que le christianisme et le
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Pour plus d’informations sur les différences entre ces deux auteurs dans la conception du type idéal voir LONGUET (S.), 2004, « Ordre institutionnel. Les processus institutionnels chez Hayek et Lachmann », Economie et Institutions, n°4, pp.71-94.

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catholicisme qui ont triomphé sont actuellement les plus fidèles à l’œuvre et au message du Christ ? au même titre que le keynésianisme et le marxisme que n’ont jamais élaboré de leur vivant les auteurs auxquels ils se réfèrent, le christianisme et le catholicisme sont des constructions sociopolitiques postchristiques dans lesquelles le Christ n’est que la référence historique qui les fonde en tant qu’institutions ; le christianisme et le catholicisme ne sont, de ce fait, que des institutions humaines avec tout ce que cela comporte d’imperfections ; si le Christ revenait aujourd’hui, Il serait peut-être scandalisé des agissements de nombreux grands prêtres modernes, de nombreux chrétiens et de nombreux catholiques, tant leurs agissements sont éloignés de ce que lui-même aurait fait ; l’Eglise catholique, de nombreux chrétiens et de nombreux catholiques, non seulement font ce que le Christ aurait condamné avec véhémence de son vivant, mais aussi n’arrivent pas à en être des imitateurs acceptables comme ce devrait être le cas ; l’Eglise catholique et le christianisme sont devenus des institutions qui cherchent, non le salut de l’Homme, mais le renforcement de leur propre pouvoir d’action. Etant donné que je trouve obsolète et contreproductive une Eglise catholique enfermée dans le droit canonique et incapable de sortir de son huis-clos pour se tourner vers le monde qu’elle dit vouloir orienter, ce livre consiste aussi à dire aux chrétiens et catholiques que si les lieux dits sacrés sont des lieux clos qui se transforment en lieux de pouvoir avec une production de vérités autoréférentielles, alors ils signent leur arrêt de mort par rapport à l’extérieur social où la vérité est évolutive et discursive, comme le montrent les multiples temporalités du 21ème siècle auxquelles l’Eglise catholique actuelle ne veut s’adapter pour réussir sa mission normative. Cheikh Hamidou Kane, un écrivain et

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philosophe africain, nous apprend, dans l’Aventure ambiguë4, que toute vérité est provisoire tant que l’histoire continue. Pour moi, la forme du rapport au religieux et au divin dont le catholicisme et le christianisme sont des incarnations, ne peuvent être, comme ils le voudraient, des systèmes de pensée clos au sens de paradigmes achevés une fois pour toute. Les ultraconservateurs actuels du Vatican le pensent. Moi pas et cela ne me gêne pas du tout car Dieu ne m’aurait pas mis un cerveau hautement critique dans la tête et considéré ensuite son activité comme un péché. Ce serait absurde. Le « Dieu-réel », le « Dieu-institutionnel » et le « Dieu-idéal typique de la Bible » exerçant tous des contraintes sur les hommes et leurs organisations sociales, je ne peux m’interroger sur eux sans lier cette interrogation à celle de leurs impacts sur la société au sens global. Aussi dans cette lettre, l’Africain que je suis questionne, tant l’Eglise catholique, les chrétiens et les catholiques, que le lien du « Dieu-institutionnel » avec ce qu’Immanuel Wallerstein et Fernand Braudel5 appellent l’économie-monde occidentale. Comment le « Dieu-institutionnel » a-t-il participé à sa construction dans l’histoire du système-monde ? De quel type de conservatisme le virement à droite actuel de l’Eglise catholique est-il le nom et l’acolyte ? Quels liens et quelles différences y’a-t-il entre le dogmatisme religieux et le scientisme occidental qui veut, à l’instar de Benoît XVI sur le plan spirituel, uniformiser les manières de faire, d’agir et de penser à travers le monde ? Quels sont leurs rôles et leurs conséquences conjointes en Afrique noire ? Le « Dieu-idéal typique de la Bible » représente l’absolu, la vérité. Celle-ci est la même depuis le début des temps et sera identique jusqu’à la fin de ceux-ci quel que soit l’espace-temps historique et culturel où l’on se situe. Cependant, si on laisse tomber l’hypothèse toutes choses sont égales par ailleurs qui soustend cette logique biblique, la certitude précédente tombe. Le cas de l’Afrique noire le montre au sens où Dieu, sa perception, le rapport à Dieu et les métiers de Dieu répondent aux réalités du
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HAMIDOU KANE (C.), 1963, L’Aventure ambiguë, Paris, 10/18. WALLERSTEIN (I.), 1980, Capitalisme et économie-monde, 1450-1640, Paris, Flammarion.

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milieu et démontrent que si le « Dieu-idéal typique de la Bible » ne change pas parce que tout est accompli avec sa mort, les subsahariens, leurs milieux de vie et leurs problèmes le changent inévitablement parce qu’ils agissent sous contrainte d’une situation particulière au monde : Le sous développement durable6. Il semble dès lors important de se poser la question de savoir quels peuvent être les liens et les interdépendances théoriques et réelles entre les dictatures subsahariennes, le sous-développement durable et le Vatican. Autrement dit, quels peuvent être, d’une part, les homologies de structures entre les conservatismes politiques qui obstruent le processus démocratique en Afrique noire et les conservatismes dogmatiques de l’Eglise catholique et, d’autre part, leur impact sur le processus de développement subsaharien ? Ce livre est donc aussi une voix d’une Afrique noire très souvent absente et muette sur les débats qui la concernent comme celui suscité par le récent voyage de Benoît XVI dans le continent noir en 2009. Eclipsés par les médias et les voix des Occidentaux en furie contre leur pape, les Africains n’ont pas beaucoup donné leurs avis sur une affaire qui les concerne pourtant directement. Je mets en évidence ici ma vision du rapport de l’Afrique noire au divin et à ce qu’il est convenu d’appeler le « Dieu des Blancs » exporté par la colonisation. En mettant en perspectives historiques et en résonance le contact entre l’Afrique subsaharienne et la civilisation judéo-chrétienne occidentale à travers la colonisation, j’interroge la parole et la portée des paroles de Benoît XVI ainsi que les contradictions entre une Afrique noire en recherche de développement et donc d’innovations sociopolitiques et économiques, et une parole de Dieu qui se réfère uniquement au passé et à l’immobilisme. L’Afrique noire est certes diverse et variée, mais elle est aussi une dans la mesure où elle connaît une caractéristique commune : l’absence de développement ou un sous6

AMOUGOU (T.), 2008, « Le modèle de développement chinois sert-il le développement durable ou le sous-développement durable en Afrique subsaharienne ? », 12th EADI General Conferences : Global Governance for Sustainable Development, consulté le 19/05/09 sur http://www.eadi.org/fileadmin/Documents ; AMOUGOU (T.), 2008, « L’impact du modèle-économico stratégique chinois en Afrique : de l’opportunité à court terme au sous-développement durable ? », Prospective Africaine, revue panafricaine de projection stratégique, n°002, pp.124-144.

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développement durable. Peut-on, dans une telle condition spécifique, vivre Dieu, faire les métiers de Dieu et concevoir Dieu de la même façon qu’un Occident à la recherche d’un nouveau cap pour sa civilisation ? Je ne le pense pas et je dis pourquoi. Ne pas le penser comme je le dis ne me conduit pas cependant à cautionner une quelconque théorie du complot selon laquelle, l’Occident aurait décidé, pour son bien-être, d’ « esclavagiser » le Tiers-monde en général, et l’Afrique subsaharienne en particulier. Je parle dans ce livre de la logique d’un système-monde qui, centré non sur le renforcement des autonomies sociopolitiques et économiques des pays, mais sur la satisfaction des intérêts privés de ceux-ci, fait la part belle aux Etats les plus puissants. C’est ce système, le plus souvent inconscient de se son caractère dominant, étant donné l’autocréation des mécanismes de soutien et de préservation de sa structure dominante, qui entraîne ce que j’appelle une pauvreté institutionnelle en Afrique noire. L’idée de cette lettre m’étant venue alors que je faisais mon jogging le 25 décembre 2008 dans la petite ville belge où je finis ma thèse de doctorat, les articulations de cette course à pieds nous servent d’intermèdes tout au long des lignes qui suivent. Il en est de même de mes parties de football et des discussions entre mes amis et moi. Ces introductions et intermèdes basés sur mes activités sportives n’entament, selon moi, aucunement les analyses qui s’en dégagent. C’est une façon de rendre le texte accessible à tout le monde tout en restant sérieux dans l’analyse. Sur le plan méthodologique, mon esprit critique fait que je me situe, non du côté de l’épistémologie normative à la Gaston Bachelard ou de Popper, mais du côté de l’épistémologie critique selon laquelle la science est la production d’une culture spécifique qui la construit par épurations successives de données et de phénomènes pour répondre à des questionnements spatialement et temporellement situés autant que le scientifique lui-même qui s’interroge. En conséquence, mon paradigme de lecture n’est pas celui de la linéarité initié par Newton et selon lequel le temps est réversible dans une activité scientifique qui consiste à rendre simple ce qui est complexe dans une vision linéaire. Je me situe dans le paradigme de la complexité selon lequel le temps n’est pas plus réversible que la linéarité n’est une absurdité. La science pour moi ne consiste pas à tronquer la réalité par des modèles simplistes

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sans fondements réels, mais à s’approcher, autant que faire se peut, le plus près possible de l’explication et de la saisie de la complexité du réel. Je suis donc pour une Eglise catholique et un christianisme qui n’ont plus de complexe face à la science et la modernité avec lesquels ils doivent faire alliance pour être dans le monde et prétendre le réguler. La lettre d’un Africain à l’Eglise catholique et aux chrétiens que vous avez entre les mains se déploie sur six chapitres. Le chapitre I interroge le discours du « Dieu-institutionnel » par rapport à la temporalité du 21ème siècle. Le chapitre II montre comment une réalité d’origine judéo-chrétienne comme l’humanitaire, aboutit à des pratiques contemporaines dans lesquelles ne pourrait se reconnaître le Christ. Je le démontre en analysant ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui l’affaire Arche de Zoé. Le chapitre III soutient que « ne pas tendre l’autre joue » peut aussi parfois faire et sauver le monde. Il se base notamment sur la dynamique sociopolitique du monde issue de la violence fondatrice. Le chapitre IV analyse la situation particulière de l’Afrique noire qui connaît une modernité insécurisée7. Il en tire les implications sur son rapport au divin et au « Dieu des Blancs ». Le chapitre V met l’accent sur le virage à droite actuel de l’Eglise catholique sous Benoît XVI en exploitant l’attitude du Christ dans la Bible vis-à-vis de la prostituée à qui il refusa de « jeter la première pierre ». Le chapitre VI achève la lettre en examinant l’avenir de l’Afrique noire face aux conservatismes contemporains, dont celui de l’Eglise catholique n’est qu’un maillon du système. C’est, avec le chapitre II - le plus ambitieux étant donné qu’il esquisse, tant une compréhension de la pauvreté institutionnelle de l’Afrique noire par rapport à l’économie-monde occidentale, qu’une explication, même si celle-ci existe déjà dans les autres chapitres - des liens entre les cycles idéologiques de l’économiemonde occidentale, et les cycles politico-dogmatiques de l’Eglise catholique. S’agissant de ces cycles, tout se passe dans deux dynamiques :

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LAURENT (P.J.), 2003, Les pentecôtistes du Burkina Faso. Mariage, pouvoir et guérison, Paris, Karthala.

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Plus le monde ou une partie de celui-ci va à gauche de l’échiquier politique en matière économique, plus l’Eglise catholique rencontre Karl Marx, le progressisme et le « peuple-Dieu » qui la déclassent ; Par contre, plus le monde ou une partie du monde va à droite de l’échiquier politique en matière économique, plus l’Eglise catholique fait face, tant au « dieu du développement » qu’est le marché autorégulateur, qu’au scientisme et au libéralisme qui en font autant à son égard. Jean-paul II a combattu contre la première situation, Benoît XVI combat la seconde. Ils ne peuvent le faire sans être les alliés d’une économie-monde occidentale qui connaît des mouvements de balancier de même nature, lesquels affectent l’Afrique noire de façon asymétrique : l’asymétrie coloniale, l’asymétrie des ajustements structurels, l’asymétrie de la mondialisation, l’asymétrie de la crise des crédits subprime…

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CHAPITRE I

Dieu, l’Eglise catholique, les chrétiens et les temporalités du 21ème siècle

Le 25 décembre 2008 fut un noël comme je les passe très souvent : rien d’extraordinaire. Pas d’excès ni de folies. Un arbre de noël, quelques cadeaux à son pied, bénédiction urbi et orbi à la télé depuis le Vatican, puis quelques mails à des amis et aux membres de ma famille pour leur souhaiter un joyeux noël. Comme ce jeudi 25 décembre 2008 a l’air d’un samedi, je me suis décidé à aller faire mon jogging de fin de semaine. J’ai enfilé mes vieilles baskets, mon survêtement, mon bonnet et mes gants pour me protéger du grand froid de cette période. Je n’étais pourtant pas très en forme. Il faut avouer que je me suis senti un peu fatigué en début de semaine. Néanmoins, j’ai pu terminer mon parcours habituel. Une dizaine de kilomètres. J’ai parfois l’habitude d’en faire plus mais je me contente de ça aujourd’hui. Il faut écouter son corps. Le mien, ce jour-là, me demandait de ne pas aller plus loin même si le bruit de coquilles d’œufs écrasées que font mes pieds en pénétrant dans la neige me plait bien. Alors que j’ai aussi souvent l’habitude de courir les dimanches, courir le jour de noël m’a réservé une agréable surprise : la révélation de la puissance de la dimension symbolique de l’institution qu’est le christianisme. En effet, les rues de la ville où j’habitais étaient désertes. Certains, parmi les conducteurs pressés qui me croisaient du regard, avaient l’air de trouver bizarre de voir un homme courir par un temps glacial, comme en ce jour de noël. C’était comme si cette journée et ce qu’elle représente me l’interdisaient d’office. Les mines et les mimes des rares passants qui me croisaient me le disaient aussi sans qu’on s’échangeât aucune parole. Ce fut un dialogue muet où le sourire et l’étonnement qu’exprimaient les visages furent très bavards. Les quelques voitures qui passaient semblaient le faire à leur corps défendant, tellement le jour ne semblait pas indiqué pour rouler. Les stations services étaient orphelines des acheteurs d’essence. L’or noir n’était pas roi ce matin-là comme d’habitude. C’est bien, la couche d’ozone retardait l’agrandissement quotidien de son trou une fois l’an. Les magasins, supermarchés et drugstores étaient comme des zombies. Ils avaient comme perdu

leurs âmes avec la migration des hommes dans les églises et leurs familles hors de la ville. Les parkings ne vivaient plus. Ils étaient fermés et tristes. Les places, si chères en temps normal, étaient toutes libres. Je courais dessus, j’avais l’espace pour moi tout seul. Je gérais l’abondance d’espace. Les hommes et leurs automobiles qui le peuplaient d’habitude étaient chez eux pour fêter la naissance de l’enfant Jésus. D’autres faisaient ce qui en tient lieu comme courir comme moi ou vite chercher un ami. Au loin, le train s’en allait à toute allure dans le tunnel et disparaissait comme honteux d’être seul en piste. Les feux de signalisation fonctionnaient dans le vide. Ceux qui les respectaient dans ces rues bizarrement calmes, le faisaient par un comportement pavlovien qui les poussait à respecter le message du feu rouge, du feu vert et du feu orange. Je venais moi-même de m’arrêter sur le petit bonhomme rouge alors qu’il n’y avait aucune voiture qui arrivait dans ma direction. Mais, par le même conditionnement pavlovien, j’attendais que le petit homme redevienne vert pour que je puisse traverser la rue. Voilà, me disais-je, je suis aussi prisonnier de la discipline inconsciente qu’instaure une institution même lorsqu’il n’y a aucune force de l’ordre pour nous surveiller. Noël serait-il devenu le signe d’un conditionnement pavlovien où, sans nécessairement croire en Dieu, on fait machinalement ce qu’exige la tradition routinière de ce jour ? Le temps de noël n’est-il pas très souvent le temps du sapin, celui des cadeaux, le temps du père noël, des marchés de noël, des guirlandes et des villes illuminées ? J’ai nettement le sentiment que le temps de noël est de plus en plus semblable à la traduction concrète d’une grande religiosité sans foi. Aller à la messe dans sa ville ou aller suivre celle du pape à Rome deviennent des actes ritualisés loin de traduire une foi pratique et un espoir auxquels on croit fermement. Noël aurait été aussi florissant en foi agissante qu’en lumières, guirlandes, cadeaux et promotions commerciales, que le monde serait déjà un petit paradis d’amour depuis longtemps. La faute à qui ? Très franchement à l’institution qu’est l’Eglise catholique qui pondère plus le symbolique et l’imaginaire par rapport à l’action en temps social réel : le décalage entre l’ordre politico-dogmatique de l’Eglise catholique et les réalités d’aujourd’hui est trop grand. Je crois que Dieu ne doit plus

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seulement parler à travers ces hérauts que sont les laïcs engagés, les diacres, prêtres, évêques, cardinaux, papes et autres. Il doit résolument se mettre au travail : « Dieu doit travailler plus pour gagner plus d’âmes ». C’est la seule façon de conquérir plus d’âmes capables de transformer le monde en allant en guerre contre les souffrances sociales. Le monde actuel est celui où l’âge de la retraite et de l’activité est de plus en plus retardé. Pour rester à la page dans l’effectivité du monde et résoudre ses problèmes sur terre, il faut travailler plus tard. Plusieurs démocraties occidentales semblent avoir pris cette direction pour sauver leurs systèmes de retraites et attaquer certains problèmes de pauvreté et de chômage. Le travailleur, le pauvre, le chômeur, le jeune, le vieux doivent être conquis par Dieu en temps réel, pas seulement symboliquement, mais parce qu’Il serait devenu pour eux un « Dieu-solution concrète ». Il faut désormais travailler le dimanche dans certains pays. Les prêtres et d’autres services et secteurs le font déjà depuis longtemps. Le temps de Dieu, le dimanche, devient donc anecdotique par rapport au temps du travail qui est « un tempssolution » aux problèmes sur terre. Le Dieu de l’Eglise devrait suivre un tel monde afin que le temps du travail qui nous envahit soit aussi le temps de Dieu. Sans devenir concret, c'est-à-dire, sans devenir un Dieu dont la temporalité épouse celle du travail, de son objet et de l’endroit où il se fait, le temps du travail va phagocyter le temps de Dieu qui reste sporadique dans une vie où les occupations et la recherche de solutions aux problèmes sont permanentes. A l’heure de la mondialisation où la flexibilité et la délocalisation sont des paramètres de compétitivité, un Dieu qui veut avoir droit au chapitre devrait se délocaliser des institutions catholiques austères et sécurisées, vers les grands chantiers sociaux risqués et concrets. C’est un Dieu qui, à l’instar du spéculateur boursier qui poursuit son accumulation personnelle, doit prendre des risques pour promouvoir des produits sociaux et des solutions matérielles de sécurisation de la vie sur terre. *

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