Le Christianisme. Ce qu'il est et ce qu'il est devenu dans l'Histoire

De
Publié par

Oser un bilan de 2000 ans de christianisme, il fallait le faire. hans Küng a relevé le gant, et c'est une gageure réussie. Son livre est d'abord une somme passionnante d'informations historiques, culturelles, théologiques, en particulier sur les "trois christianismes" qui se sont constitués au cours du temps : l'orthodoxie (ou le modèle "hellénistique"), le catholicisme (ou le modèle "romain"), le protestantisme (ou le modèle "réformateur"). Avec son habituelle clarté, Küng rappelle dans le détail les traits qui forment le "socle", la structure de ces formes chrétiennes majeures (et de beaucoup d'autres, moins importantes). Mais il se refuse à être un historien, un sociologue ou un théologien neutre. La mesure de tout christianisme en tout temps demeure l'Evangile. Aucune tradition, aucune Eglise chrétienne ne saurait échapper à un jugement à partir de ce critère. "Ce n'est pas le passé comme tel qui m'intéresse ici, mais comprendre comment et pourquoi le christianisme est devenu ce qu'il est aujourd'hui - en considérant ce qu'il pourrait être."





Pour comprendre et juger de façon nuancée et équitable vingt siècles de christianisme, pour entrevoir ce qu'il sera demain, il faut lire ce livre sans équivalent.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021337013
Nombre de pages : 1232
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Du même auteur

Être chrétien

Seuil, 1978, et coll. « Points Essais », 1994

 

L’Église assurée dans sa vérité ?

Seuil, 1980

 

Dieu existe-t-il ?

Seuil, 1981

 

Vie éternelle ?

Seuil, 1985

 

Le Christianisme et les Religions du monde :

islam, hindouisme, bouddhisme

(en collab.) Seuil, 1986

 

Une théologie pour le troisième millénaire.

Pour un nouveau départ œcuménique

Seuil, 1989

 

Qu’est-ce que l’Église ?

Desclée de Brouwer, 1990

 

Liberté du chrétien

Cerf, 1991

 

Projet d’éthique planétaire

Seuil, 1991

 

Christianisme et Religion chinoise

(en collaboration avec Julia Ching)

Seuil, 1991

 

Le Judaïsme

Seuil, 1995

 

Credo

Seuil, 1996

En souvenir reconnaissant
du pape Jean XXIII, évêque de Rome,
d’Athénagoras, patriarche œcuménique de Constantinople,
de Michel Ramsay, archevêque de Cantorbéry,
de Willem Visser’t Hooft, premier secrétaire général du
Conseil œcuménique des Églises,
qui ont incarné de façon crédible leur paradigme du
christianisme, tout en l’ouvrant sur la grande oikoumenê
chrétienne.
H.K.


Joseph Feisthauer, traducteur de ce livre, est décédé le 22 janvier 1998. Il tenait à remercier son épouse Christiane et sa fille Florence pour leur relecture du manuscrit, et le père Daniel Olivier, qui a relu le chapitre consacré à la Réforme. L’auteur et l’éditeur lui rendent hommage avec reconnaissance pour cette ultime traduction – à tout point de vue considérable – et pour toutes celles qu’il a assurées durant quinze ans.

Les changements de paradigme du christianisme

Éléments structurels dominants des divers paradigmes

Pourquoi ce livre ?


Un gros livre, aujourd’hui, sur le christianisme ? Oui, aujourd’hui précisément ! Parce que la grave crise que traverse le christianisme appelle de manière pressante une réponse de grande ampleur. Et, disons-le d’emblée, cette réponse est radicale. Elle ne met à l’abri de la critique aucune tradition chrétienne, aucune Église, parce que, justement, elle fait radicalement confiance à la cause de l’Évangile. Elle confrontera – sans compromis ni souci d’harmonisation – le catholicisme, l’orthodoxie, le protestantisme et l’anglicanisme au message des origines, et elle leur rendra ainsi un service œcuménique. Ce livre peut et doit se montrer critique à l’égard de l’Église parce qu’il est porté par une foi inébranlable en la personne et dans le message de Jésus-Christ et parce qu’il traduit la volonté que l’Église de Jésus-Christ reste présente au IIImillénaire.

Mais pouvons-nous encore faire confiance à la cause chrétienne ? A l’orée du IIImillénaire n’avons-nous pas tout lieu de désespérer du christianisme ? Le christianisme n’a-t-il pas perdu en intelligibilité et en crédibilité, au moins en Europe, dans ses pays d’origine ? La tendance n’est-elle pas, aujourd’hui plus que jamais, à s’éloigner du christianisme – pour aller du côté des religions orientales, pour rejoindre toutes sortes de groupes d’engagement politique et d’expériences vécues, ou encore pour se replier, tout simplement, dans la sphère confortable de la vie privée, libre de toutes les obligations ? Pour nombre de nos contemporains, même dans nos pays « chrétiens », catholiques notamment, le christianisme n’évoque-t-il pas surtout une Église officielle, jalouse de son pouvoir et dépourvue d’esprit de compréhension, l’autorité et la dictature doctrinale d’une instance génératrice d’angoisse, les complexes sexuels, le refus du dialogue et, si souvent, des rapports méprisants avec ceux qui pensent autrement ? L’Église catholique, en particulier, n’est-elle pas souvent identifiée à la discrimination à l’égard des femmes, quand Rome voudrait interdire « définitivement » leur ordination (tout comme le mariage des prêtres, la contraception…) ? Face à une telle incapacité à opérer des révisions, l’ancienne indifférence plus ou moins bienveillante à l’égard du christianisme ne s’est-elle pas retournée, en maints endroits, en hargne, voire en hostilité déclarée ?

Mais qu’est-ce donc que « le christianisme » ? Le christianisme existe-t-il ? N’avons-nous pas plutôt affaire à des christianismes différents : le christianisme orthodoxe oriental, le christianisme catholique romain, le christianisme réformé protestant, sans parler des différents christianismes des Églises libres et des innombrables sectes et groupuscules chrétiens ? Reconnaissons-le dès l’abord : l’interrogation sur ce qu’est le christianisme éveille partout des sentiments extrêmement contradictoires. Que de choses ne met-on pas dans la rubrique « christianisme » ! ? Des chrétiens eux-mêmes éprouvent un profond malaise. Que d’institutions, de partis et d’actions, que de dogmes, de législations et de cérémonies qui portent tous l’étiquette « chrétien » ! Tout au long de l’histoire ce qui est chrétien a si souvent été négligé, bradé, trahi ! Et combien de fois n’a-t-il pas été négligé, bradé, trahi précisément aussi par les Églises ! Au lieu du christianisme, nous n’avons que des configurations ecclésiastiques ! Au lieu de la substance chrétienne et de l’esprit chrétien, nous avons le système romain, le fondamentalisme protestant ou le traditionalisme orthodoxe.

Et pourtant, plus encore que le judaïsme, le christianisme est resté une puissance spirituelle présente dans tous les continents – si menacé qu’il fût par l’oppression dans l’Est, alors communiste, ou par la société de consommation dans l’Occident laïcisé. Il est de loin la plus importante en nombre des grandes religions du monde, et ni le fascisme et le nazisme, ni le léninisme, le stalinisme et le maoïsme n’ont pu le détruire. Et bien que nombre de chrétiens ne sachent plus très bien que faire de leur appartenance ecclésiale, abandonner le christianisme, ils ne le voudraient pas. Ils aimeraient peut-être savoir ce que signifie réellement « le christianisme », ce qu’il pourrait signifier. Ils aimeraient trouver le courage, le courage d’être chrétiens aujourd’hui. C’est précisément à cela que voudrait aussi aider ce livre, si critique qu’il soit, en encourageant ainsi les forces réformatrices qu’on trouve dans toutes les Églises.

 

Pour moi aussi le christianisme reste ma patrie spirituelle – en dépit de l’inhumanité du système romain dont j’ai fait la douloureuse expérience. Et peut-être la présentation du christianisme par un chrétien engagé sera-t-elle même plus passionnante que la description « neutre » de spécialistes des sciences religieuses ou des différentes confessions, voire la dénonciation ou la caricature cyniquement antichrétiennes. Non, je n’ai pas abandonné l’espoir qu’il sera toujours possible, au IIImillénaire, de vivre le christianisme de façon crédible – tout à la fois fidèle et critique –, avec des contenus de foi convaincants, sans rigidités dogmatiques, avec des orientations éthiques sans la tutelle du moralisme. La chrétienté doit devenir plus chrétienne – il n’y a pas d’autre perspective d’avenir pour le IIImillénaire. Le système romain, le traditionalisme orthodoxe et le fondamentalisme protestant ne sont tous que des manifestations historiques du christianisme. Ils n’ont pas toujours existé et ils disparaîtront un jour. Pourquoi ? Ils n’appartiennent pas à l’essence de la réalité chrétienne !

Mais pour que le christianisme redevienne chrétien, une conversion s’impose : une réforme radicale, qui est plus qu’une mise à l’heure de la psychologie ou une remythification du christianisme. Une réforme n’est « radicale », « allant jusqu’aux racines », que si elle fait rayonner de nouveau l’essentiel. Mais qu’est-ce que l’essentiel du christianisme ? Il ne suffit pas, ici, de se réclamer d’expériences religieuses en faisant l’économie de tout travail de réflexion. Il faut mettre tout en œuvre pour essayer de répondre à la question : qu’est-ce qui fait tenir ensemble toutes ces Églises chrétiennes si diverses et si multiformes, tous ces siècles chrétiens si différents ? Y a-t-il – en dépit des abus et erreurs sans nombre – une essence du christianisme connaissable et reconnaissable, à laquelle on puisse revenir pour y réfléchir dans les différentes Églises ?

Cette interrogation a suscité beaucoup de livres, et des livres contradictoires. Le présent ouvrage reprend ce que j’avais déjà exposé en 1974 dans Être chrétien. En effet, on ne saurait répondre à l’interrogation sur l’essence du christianisme sans retour aux orientations fondamentales de la Bible, à son document fondateur, à sa figure originelle, Jésus-Christ. Jésus, reconnu comme le Christ, est la figure fondatrice et le motif originel de toute réalité chrétienne. C’est de lui seul, à titre de figure centrale, que le christianisme tient son identité et sa signification.

Mais ce livre continue aussi Être chrétien en l’inscrivant dans l’histoire de la théologie et de l’Église. En effet, sans examen critique de la tradition ecclésiale dans ses différentes expressions confessionnelles, il n’y a pas de réponse à la question de ce qui est authentiquement chrétien durant ces deux mille ans d’histoire ambiguë de la chrétienté. Ce n’est pas le christianisme tel qu’il existe concrètement en tels lieu et temps qui est le critère de l’authenticité chrétienne, mais la proximité ou l’éloignement par rapport à son origine, son fondement et son centre.

Dans cette perspective, nous voudrions donc tenter un bilan critique de l’histoire de vingt siècles de christianisme. C’est là une entreprise prodigieusement difficile, je le sais. Et bon nombre de théologiens et d’historiens l’estimeraient proprement impossible. Il nous faut pourtant oser cette entreprise difficile si nous ne voulons pas entièrement perdre de vue la totalité du christianisme, si nous voulons comprendre le présent et ouvrir des perspectives pour l’avenir. Disons-le clairement, cet ouvrage n’est ni une présentation scientifique de l’histoire du christianisme, ni un exposé de théologie systématique sur sa doctrine. Il ose tenter une synthèse des deux dimensions, celle de l’histoire et celle de la théologie systématique : il se veut à la fois, d’une part, récit chronologique et, d’autre part, analyse et discussion objectives. Ce livre relate une histoire incroyablement dramatique et complexe, mais en même temps ce récit se trouvera sans cesse interrompu pour un regard critique à partir des origines. Nous nous interrogerons sur le prix payé par le christianisme dans telle constellation paradigmatique particulière. Nous poserons des « questions pour l’avenir », questions qui surgissent à chaque fois qu’une tradition ecclésiale s’est durcie, devenant ainsi incapable d’une véritable ouverture œcuménique. Ce livre relève ainsi d’une conception interdisciplinaire, parce qu’il fait éclater les « compartiments » stériles et tente une approche pluridimensionnelle du christianisme. Il se voudrait un livre œcuménique au meilleur sens du terme, porté par la conviction que les confessions chrétiennes ne survivront dans le IIImillénaire que dans l’esprit et sous la forme d’une véritable vie œcuménique. Les quatre grands responsables d’Église à qui est dédié ce livre sont témoins de cette perspective.

Mais une telle entreprise ne peut être tentée que parce que, avec l’analyse des paradigmes, je dispose d’éléments de théorisation et d’un outil conceptuel qui ont déjà fait l’objet d’une réflexion méthodique dans mes autres ouvrages, Une théologie pour le IIImillénaire (1987, traduction française 1989) et Projet d’éthique planétaire (1990, traduction française 1991) et qui ont fait leurs preuves pour établir un bilan historique dans Le Judaïsme (1991, traduction française 1995). C’est pourquoi nous pourrons nous dispenser ici de reconstruire dans le détail l’histoire bimillénaire du christianisme, aux différentes époques et dans les différentes aires d’expansion, avec ses courants diversifiés et ses personnalités marquantes. N’importe quel manuel d’histoire de l’Église en apprendra davantage au lecteur à ce sujet1. Penser en termes de paradigmes est tout autre chose : c’est comprendre l’histoire dans ses structures dominantes avec ses figures marquantes. C’est analyser les différentes constellations d’ensemble du christianisme, leur apparition, leur maturation et (même s’il n’est décrit que brièvement) leur durcissement. Penser en termes de paradigmes, c’est décrire la survie dans le temps présent de paradigmes rigidifiés dans un sens traditionaliste.

 

Pourquoi entreprendre tout cela ? Pour comprendre plus profondément le temps présent. Ce n’est pas le passé comme tel qui m’intéresse ici, mais comprendre comment et pourquoi le christianisme est devenu ce qu’il est aujourd’hui – en considérant ce qu’il pourrait être. Ce qui spécifie cette façon d’écrire l’histoire, ce n’est pas la pure chronologie, mais l’imbrication des époques et des problèmes.

Il a fallu renoncer à d’innombrables détails intéressants, à des anecdotes merveilleuses, ainsi qu’à des aspects importants, pour permettre l’acuité du regard indispensable à propos de formations historiques qui ne cessent de bouger. Pour chacun des paradigmes ou des grandes constellations d’ensemble – paradigme judéochrétien-apocalyptique (P I), paradigme hellénistique-byzantin-russe (P II), paradigme catholique romain médiéval (P III), paradigme réformateur protestant (P IV), enfin paradigme moderne des Lumières (P V) –, j’ai donc dû porter tous mes efforts à faire ressortir, sur l’arrière-plan du développement historique brièvement esquissé, les conditions, les raisons, les contraintes, les constantes et les variables, pour découvrir et repérer le paradigme de l’époque dans ses traits fondamentaux. Mais les paradigmes anciens ne meurent pas avec l’avènement d’un paradigme nouveau, ils continuent à se développer parallèlement et interagissent ensuite avec lui de multiples façons. Quelques petits chevauchements sont donc non seulement inévitables, mais même utiles.

Ce livre constitue le deuxième volume « sur la situation religieuse de notre temps », conçu dans le cadre du projet Pas de paix mondiale sans paix entre les religions, encouragé par la Bosch-Jubiläumsstiftung et le Daimler-Benz-Fonds. Comme pour la présentation du judaïsme, je pars de l’idée qu’un examen du christianisme ne fera droit à sa réalité que s’il se développe dans une double direction : il doit analyser les forces spirituelles d’une histoire bimillénaire qui sont toujours agissantes aujourd’hui et donc poser un diagnostic à la fois historique et systématique. Cette analyse du présent devra ensuite déboucher sur une prospective à propos des différentes options pour l’avenir, avec des éléments de solutions œcuméniques pratiques. Tandis que je travaillais à ce tome, il s’est avéré que la présentation de l’histoire et des grandes traditions chrétiennes requérait à elle seule un volume de cette importance. La description de la situation présente et des attentes d’avenir sera donc traitée dans un deuxième volume.

Pour comprendre ce livre, il faut savoir aussi que la conception développée ici est l’aboutissement d’un long itinéraire de pensée. Ce n’est pas la première fois que l’auteur de cette étude traite des développements historiques du christianisme. Au terme de quatre décennies de recherche théologique, je suis en mesure de proposer une vision d’ensemble cohérente. On ne m’en voudra donc pas si, dans certains chapitres, je renvoie à des ouvrages antérieurs pour étayer et approfondir les idées développées ici.

Une dernière chose m’apparaît importante : conçu dans le cadre d’une université allemande, ce livre est toutefois celui d’un « citoyen du monde » dont l’horizon se veut aussi universel que possible. C’est pourquoi je me suis efforcé, selon les périodes étudiées, de me situer aussi dans la perspective d’autres pays, d’où venaient les forces de changement décisives pour telle constellation historique donnée. Ce volume n’a pu aborder que de façon marginale les continents non européens, non parce qu’ils seraient moins importants ou par manque de place, mais parce que ces continents n’ont exercé de puissantes impulsions sur les chrétiens de « souche » que depuis quelques dizaines d’années. Pour moi c’est là un signe très clair (entre autres) qu’après la constellation eurocentrique des temps modernes nous sommes entrés dans une constellation polycentrique (postcolonialiste et postimpérialiste, qui s’annonçait depuis la Première Guerre mondiale et qui s’est imposée après la Seconde), la constellation « postmoderne » – ou de quelque autre nom qu’on veuille l’appeler. C’est pourquoi je traiterai plus en détail de l’influence et de la signification propres des autres continents (Afrique, Asie, Amérique du Nord et du Sud, Océanie) dans le deuxième volume annoncé. Mais il me faudra d’abord mener à bonne fin mon projet concernant la situation religieuse de notre temps et clore la trilogie annoncée avec un volume sur l’islam – si Dieu veut et me prête vie…

Tübingen, juillet 1994,
Hans Küng.

A

L’ESSENCE DU CHRISTIANISME



Seuls des ignorants peuvent prétendre que toutes les religions se valent. Non, pour toute religion, et tout particulièrement pour les religions prophétiques, qu’il s’agisse du christianisme, du judaïsme ou de l’islam, il est de la plus haute importance de se poser la question : en quoi ma religion propre se distingue-t-elle d’autres religions ? Quelle est la singularité, la caractéristique spécifique, où est l’« essentiel », quelle est l’« essence » de telle ou telle religion1 ? J’ai posé cette question à propos du judaïsme, je voudrais ici la poser pour le christianisme – dans un esprit œcuménique, sans polémique aucune contre les autres religions.

I

« Essence » et « dénaturation » du christianisme1


Qu’il soit bien clair que nous ne parlons pas du typique, du caractéristique, de l’essentiel de la religion pour poser la question abstraite et théorique d’une conception unitaire systématique : un système ou un régime chrétien unique. Nous avons plutôt en vue la question très pratique de savoir ce qui, dans le christianisme, doit être valeur durable, engagement permanent, ce à quoi on ne saurait tout simplement pas renoncer. Disons-le tout net, ce qui m’intéresse ici et qui sous-tend ma recherche n’est pas le maintien du statu quo, si important pour les conservateurs de toutes les religions. C’est encore moins, bien sûr, la restauration du statu quo ante, qu’appellent de leurs vœux et dont se font les défenseurs les restaurateurs de tous bords, catholiques romains, protestants fondamentalistes et vieux-orthodoxes. Ce qui m’intéresse – précisément pour préserver l’essentiel – c’est la transformation, la réforme, le renouveau de la réalité chrétienne en vue d’un statu quo post, en vue de l’avenir. Dans cette perspective, il convient de faire la différence entre image idéale, image hostile et image réelle du christianisme.

1. L’image idéale

Il n’y a – et il n’y a jamais eu sur terre – aucune réalisation de la sagesse politique humaine qui mérite autant un examen approfondi que l’Église catholique romaine. L’histoire de cette Église relie entre eux les deux grands âges de la culture humaine. Aucune institution ne subsiste aujourd’hui qui nous reconduise en esprit aux temps où la fumée des sacrifices s’échappait du Panthéon et où girafes et tigres couraient dans l’amphithéâtre de Flavien. Les maisons royales les plus fières de leur passé ne sont que d’hier, si on les compare à la longue théorie des princes de l’Église romaine. Cette succession, nous pouvons la remonter, sans interruption, depuis le pape qui, au XIXe siècle, a couronné Napoléon jusqu’à celui qui a couronné Pépin le Bref, au VIIIe siècle… La République de Venise est toute récente, comparée à la papauté ; mais la République de Venise a sombré, la papauté subsiste. La papauté subsiste non pas sur son déclin, comme une pure vieillerie, mais débordante de vie et de force juvénile. L’Église catholique continue à envoyer des messagers jusqu’aux confins du monde ; ils sont aussi zélés que ceux qui ont abordé jadis, avec Augustin, la côte de Kent. Elle brave toujours les rois hostiles avec le même esprit qui lui fit braver Attila.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.