Le Grand Absent ou 4 cases vides

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On dit que Dieu est mort. Mais qui l'a tué ? L'inspecteur Thomas Lhomeau est chargé de l'enquête. Sauf qu'il ne traque pas Dieu, mais une métaphore, une allégorie de celui-ci : Alex Zimmerman, dit Zimm, « créateur » de mots croisés et « immortel » en tant que membre de l'Académie française. Car, si « la terre est l'ombre du Ciel » (Saint Augustin), on doit y retrouver la forme grossière de Dieu, à défaut de l'éclat de son image. L'inspecteur va rechercher tous les témoins qui l'ont approché et qui se réclament de son livre « le Babil » (anagramme de la Bible).
Découvrez qui a tué Zimm dans cette enquête policière d'un nouveau genre, plus linguistique que criminelle. L'auteur joue avec les mots et le lecteur se laisse prendre au jeu ! Original, complexe, drôle : immanquable !


Publié le : mardi 7 avril 2015
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EAN13 : 9782332885234
Nombre de pages : 240
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C o u v e r t u r eC o p y r i g h t













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ISBN numérique : 978-2-332-88521-0

© Edilivre, 2015Du même auteur
Du même auteur
Romans
• La Pomme rouge, Pierre Horay, réédition Phébus
• Les Miroirs et les Chaînes, Albin Michel, réédition Phébus
• Un Bras d’honneur, Éditions Institut André Gide
• Le Grand absent, Publibook
Anthologies et études
e• Contes et coutumes canaques au XIX siècle, La Légende des Mondes, L’Harmattan
• Un cannibale sur la balancine , Anagrammes
Contes pour enfants
• La Clé des champs et autres récits imaginaires , Jeunesse L’Harmattan, illustrations d’Anne
Adam
• Tonton Marcel sous l’Occupation, Jeunesse L’Harmattan
• Fables et contes à lire aux enfants , Anagrammes
Éditions illustrées :
Poésie
• Chemin de croix, Éditions Rigal, eaux-fortes de J.J.J. Rigal
Adaptation
• Épitaphes grecques, Les Impénitents, présentation de Jean Cocteau, frontispice de Jacques
Villon, gravures de Michèle Bardet
Contes
• Le Meneur d’ombres, Les Impénitents, frontispice de Max Ernst, gravures de Lars Bo
• Le Paradis bradé, gravures de P. Voynet – Éditions du Prussien
D’après Molière
• Belle Marquise, Les Impénitents, gravures de 18 artistes
Théâtre
• Une douzaine de pièces jouées à Paris et en Province, dont une ( Les Membres de la famille)
publiée à l’Avant-Scène
Plus beaucoup d’inédits…É c l a i r c i s s e m e n t s
On dit que Dieu est mort. Mais qui l’a tué ? L’inspecteur Thomas Lhomeau est chargé de
l’enquête. Sauf qu’il ne traque pas Dieu, mais une métaphore, une allégorie de Celui-ci : Alex
Zimmerman, dit Zimm, « créateur » de mots croisés et « immortel » en tant que membre de
l’Académie française. Car, si « la terre est l’ombre du Ciel » (saint Augustin), on doit y
retrouver la forme grossière de Dieu, à défaut de l’éclat de son image. L’inspecteur va
1rechercher tous les témoins qui L’ont approché et qui se réclament de Son livre, LE BABIL.
Suspense ! On ne découvrira l’assassin qu’à la fin. Mais le véritable responsable de la mort
de Dieu n’est-il pas l’Homme, c’est-à-dire chacun d’entre nous ? Seul Judas ne put supporter
de l’avoir tué.
Le lecteur butera parfois sur des mots désuets ou rares. Ne suffit-il pas d’ouvrir le Petit
Larousse pour achopper sur eux ? Mais le royaume de Cruciverbie est ainsi peuplé. Peut-être
s’agit-il de branches mortes que la langue française devrait élaguer, aux risques de lésine et
d’un appauvrissement certain, pour favoriser des mots nouveaux, barbares ou immigrés, qui
vivifient la langue grâce à des bâtards parfois géniaux. Vivisection ou vivification ? Mais ici, le
lecteur est prié de n’y voir que clin d’œil et facétie, danse avec les mots qui parfois se
télescopent et carambolent, batifolent et caracolent, faribolent et cabriolent en farandole de
2paraboles, sur un thème physique plus pata que méta.
Marmontel dans sa jeunesse recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit
et son incrédulité. Le vieillard lui dit : « Trouvez-vous au café Procope. – Mais nous ne
pourrons pas parler de matières philosophiques. – Si fait, en convenant d’une langue
particulière, d’un argot. » Alors, ils firent leur dictionnaire. L’âme s’appelait Margot ; la religion,
Javotte ; la liberté, Janneton et le Père éternel, M. de l’Être. Les voilà disputant et s’entendant
très bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation,
dit à Boindin : « – Monsieur, oserais-je vous demander ce que c’était que ce Monsieur de
l’Être qui s’est si souvent mal conduit et dont vous êtes si mécontent ? – Monsieur reprit
Boindin, c’était un espion de police. »
1. Anagramme de LA BIBLE. « La Bible… du gnangnan de moinillon… un enfantelet de livre
qui ne dit rien » (Journal des Goncourt). Certains contextes de la Bible « sont des enfantillages
», dixit le théologien Hans Küng.
2. Cf. Du chemin de Croix considéré comme une course de côte (Alfred Jarry).C i t a t i o n s


On peut juger de l’éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.
Chamfort (Maximes, pensées, caractères et anecdotes)
On dit que Dieu est mort : je cherche le cadavre.
Alain Bosquet (Les petites Éternités)Chapitre I
Où il est démontré que les Immortels, eux aussi, devraient prendre une assurance sur la
vie.
Au commencement, il y avait une gerbe, immense et florissante, garnie d’une banderole
mauve piquée d’une inscription en lettres dorées :
« À Zimm, regrets éternels. »
Elle serait passée longtemps inaperçue, malgré sa taille et son embonpoint, le septième et
dernier étage étant dévolu entièrement à l’appartement devant la porte duquel elle trônait sans
vergogne, si Madame Briouche n’était venue passer l’aspirateur sur la moquette du palier.
Madame Briouche ne perdit pas le temps d’appeler l’ascenseur, un peu dur d’oreille et lent
à la détente. Elle dévala l’escalier, dont la fermeté des marches sous le feutre du revêtement
faisait tressauter une graisse répartie en tablier de sapeur. Le tableau rappelait étrangement le
Nu descendant un escalier de Duchamp, si ce n’est que le Nu était habillé. Elle n’osait pas
crier, dans cet immeuble de grand standing où la moquette murale, au plafond comme au sol,
étouffait tout éclat de mauvais goût, mais elle criait à voix basse, poussant de petits
jappements de chien qui a vu filer un mouton vert, et courait, comme elle disait, à perdre la
laine.
« Monsieur Serpoulet ! Monsieur Serpoulet ! » gémissait-elle en frappant et se collant
contre la glace sans tain du rez-de-chaussée, à l’adresse du gardien. Qui, de l’autre côté,
délaissa les mots qu’il essayait de croiser, et regarda cette masse étalée comme une boule de
pâte masticatoire tirée du chicle, latex du sapotillier, sous la compression des deux lamelles de
verre à glisser dans la sous-platine d’un microscope, car le croisement des deux l’avait cultivé.
– Pour quelle raison vous mettre dans tous vos états, Madame la technicienne de surface ?
dit-il en passant dans l’entrebâillement de sa porte un long nez surmonté d’épaisses lunettes
de myope.
– Pour la raison que Monsieur Zimm serait mort, à ce qu’il semble !
– Ignorez-vous que Monsieur Zimm est immortel ? ironisa-t-il. (Fine allusion à l’habit vert
réputé inusable que ce monsieur revêtait avec trente-neuf autres personnalités).
Elle l’ignorait. Pour elle, tous les hommes étaient mortels, plus que les femmes, sauf
Monsieur Zimm qui ne l’était peut-être plus, s’il était mort. Ou bien n’était-ce pas un homme ?
Difficile à croire, vu le tableau de chasse de conquêtes féminines et autres que la rumeur
publique lui attribuait.
C’est en philosophant sur le psittacisme et la précarité de la condition humaine comparée à
la condition tortuesque et même perroquétale que tous deux furent hissés par l’ingénieuse
machine de Messieurs Roux et Combaluzier jusqu’au septième ciel. Où l’évidence les saisit à
bras-le-corps et ne les lâcha plus : des regrets commençaient une interminable carrière au
service de Monsieur Zimm, et des fleurs s’en portaient garantes.
– Vous croyez qu’il est vraiment mort ? hasarda Madame Briouche.
– Il n’y a pas de gerbe sans feu, énonça Monsieur Serpoulet en redressant une fleur
affalée. L’homme est éphémère.
– Il faut faire quelque chose ! supplia Madame Briouche. Et si on sonnait ?
On sonna, longuement, et à plusieurs reprises. Les fleurs se languissaient.
– Et s’il ouvrait, soudain ?
– C’est la vocation d’une sonnette.
Mais la porte restait pantelante et de bois, comme une langue de muet. Le silence pesait
des tonnes.
– Et s’il n’ouvrait pas ?
– C’est là l’utilité d’un double des clés.Monsieur Serpoulet déplaça la gerbe qui obstruait l’entrée, et tira un trousseau de clés dont
l’une, portant l’étiquette adéquate, fut introduite par lui dans la serrure.
On ne cherche jamais à éclaircir le mystère qui préside à la rencontre d’une clé et d’une
serrure, à leur entente, à leur copulation, à leur action conjuguée sur la suite des événements.
« Tire la chevillette et la bobinette cherra » ? Je t’en fous. Langue de profane ! La réalité est
nettement plus complexe. Le cylindre bloqué dans le canon par les mentonnets prenant appui
dans les logements creusés à l’intérieur du tube, l’effort de rotation donné par la clé tendait à
faire rentrer les susdits mentonnets vers l’intérieur du cylindre, qu’un jeu de garnitures
basculantes s’entêtait à contrarier. Mais un subtil mouvement du poignet de Serpoulet fit
basculer lesdites garnitures pâmées de plaisir d’une quantité telle, que tous les passages de
mentonnets se trouvèrent en ligne, et tous ces derniers s’effacèrent docilement, les découpes
des côtés de la clé étant en rapport exact avec le degré de basculement à donner à chaque
garniture.
Le miracle technologique se produisit : la clé et la serrure étaient manifestement faites l’une
pour l’autre, et la porte dut céder devant leur complicité active.
Monsieur Serpoulet hasarda un pied, puis un autre, puis un troisième. « Il y a quelqu’un ? »
lança-t-il d’une voix de faussaire. Derrière lui, Madame Briouche prit le problème à l’envers :
« Il y a personne ? » Aucune de ces deux éventualités ne reçut de réponse, à leur grand
étonnement car il n’y en avait pas d’autre.
Le lourd silence du palier profita de l’ouverture pour s’écouler dans l’appartement. Monsieur
Serpoulet s’avança dans l’entrée. C’était un large couloir aux murs entièrement recouverts
d’une multitude de chapeaux en tous genres, comme si une foule bigarrée les avait laissés
accrochés aux patères avant de pénétrer dans le saint des saints, tels des babouches (autre
religion, autres extrémités) à l’entrée d’une mosquée. Monsieur Zimm, à l’évidence,
collectionnait les couvre-chefs : adjectivement parlant, il y en avait des larges, des évasés, des
grands, des ronds, des hauts, des profonds, des gros, des petits, des mous. Substantivement
parlant, on distinguait à l’envi les feutres et les melons, les panamas et les canotiers, les
coltins et les galurins, les fez, les chéchias et les turbans, les tromblons et les sombreros, les
casquettes de toutes les professions, les mortiers et les bonnets de tout poil, les rémiges des
Indiens, les bérets de toutes les ethnies, avec la famille mondaine et fêtarde des
hauts-deforme, gibus, claques, huit-reflets, la cohorte guerrière des chapkas, shakos, talpacks,
colbacks, casques, képis, calots, bi et tricornes, la procession des tiares, mitres, barrettes,
capuces, kippas, calottes de tous les calotins… Instinctivement, Monsieur Serpoulet se
caressa le crâne dégarni, et Madame Briouche suivait à distance, respectueusement
admirative.
Au bout du couloir, s’ouvraient les pièces de réception. Monsieur Serpoulet, sur la pointe
des pieds, atteignit leur seuil et, soudain, s’arrêta pile et pâle : un véritable cyclone avait
bouleversé le bel agencement des salons.
– Quel charivari ! s’exclama Madame Briouche.
– Propos impropre, précisa Monsieur Serpoulet. Certes, ce silence est assourdissant ! Mais
dans le cas présent, il est plus juste de parler de chaos.
Puis il murmura : « David est passé par là… »
– David ? s’étonna Madame Briouche, qui avait l’oreille plus fine que tout le reste de sa
personne. Elle connaissait les origines hébraïques de Monsieur Zimm et fit mentalement le
rapprochement.
Monsieur Serpoulet stoppa son geste quand elle fit mine, en professionnelle, de ramasser
un vase de Chine en morceaux : « N’y touchez pas, il est brisé », prudhomma-t-il avec
àpropos. « Un vrai cafard à homme ! » constata la femme de ménage, en connaisseuse de
cause. Monsieur Serpoulet haussa les épaules : ce n’était guère le moment de corriger des
erreurs langagières. Il l’entraîna d’autorité vers l’entrée qui, dans ce sens, se révéla être une
sortie : « Il ne faut toucher à rien, Madame Briouche, avant l’arrivée de la police, que je vaisprévenir de ce pas. Cela va déclencher un de ces tohu-bohu ! »
La technique reprit à l’envers ses rites compliqués, serrure et clé rompirent leur union, et
close redevint la porte. Sur le palier, les fleurs étaient déjà fanées. Utiliser ce qu’il y a de plus
éphémère pour évoquer 1’éternité, quelle dérision ! « Regrets éternels, ouais… Ils ont vécu ce
que vivent les roses », ronsardisa Monsieur Serpoulet.Chapitre II
Qui voit démarrer l’enquête sur les chapeaux de roues, mais où voyeurisme n’est pas
voyance et m’as-tu-vu n’est pas « j’ai tout vu ».
L’inspecteur Thomas Lhomeau, replet et repu, avait du mal, en ce matin de mercredi des
Cendres, à retrouver son assiette. Il l’avait vidée et copieusement arrosée la veille, au cours
d’une partie fine en tête-à-tête avec Madame. Sacrifiant à la tradition, crêpes et bouchon
bruyant d’une clairette dioise avaient sauté, mais pas Monsieur Madame, hélas, l’introït
conjugal se faisant rare avec une femme quasi infirme. Alors, aiguillonné par ces agapes,
Thomas Lhomeau avait mis sur le dos du service, vers minuit, la nécessité d’effectuer une
ronde pas si enfantine que ça. Et, son gyrophare sous le boisseau, il fonça vers le sud de Paris
où il cachait d’adultérines amours.
Ostia était italienne, et chaude comme une Méditerranéenne mâtinée de Scandinave. Les
exigences de sa nature étant impérieuses si près de la retraite, Lhomeau avait jeté son dévolu
(et sa gourme) sur cette jeune fille qu’il avait arrachée des mains d’une bande de voyous.
Depuis, son service de nuit lui offrant des prétextes à une absence extra-matrimoniale, il lui
consacrait une nuit par semaine, au fin fond d’une lointaine banlieue où il l’avait installée, dans
un studio hérité de sa mère et qu’il disait avoir mis en location. Fruits d’une location qu’il
touchait en nature, en la généreuse nature d’Ostia.
Elle n’avait pas vingt ans, c’est vrai, c’est bien jeune, pensait-il tout en roulant, pour un sexa
peu sexy comme moi. Mais quoi, n’est-on pas majeure à dix-huit ans ? Il notait que les
détournements de mineurs ont nettement diminué avec l’abaissement de l’âge de la majorité. Il
suffirait donc d’accorder la majorité aux enfants à partir de leur puberté, pensait-il, en
constatant que leur maturité mentale et leur ardeur sexuelle sont plus importantes que celles
de beaucoup d’adultes, pour supprimer du même coup la plupart des délits de pédophilie.
En poursuivant son raisonnement, l’inspecteur Lhomeau arrivait à la conclusion que,
d’après la formule bien connue, « la propriété étant le vol », voler un voleur était un moyen de
restitution qui ne devrait plus être poursuivi. Encore faudrait-il que le nouveau propriétaire soit
à son tour volé et cætera, et il s’embrouillait dans les circonvolutions de sa logique interne. À
moins de supprimer la propriété aux fins de neutraliser les voleurs, comme on l’a fait en
URSS ? Enfin, pour couronner ce bel édifice, pourquoi ne pas considérer que toute personne
assassinée succombe à une mort naturelle, puisque la violence est dans la nature humaine ?
Mais, à la réflexion, l’inspecteur Lhomeau devait se rendre à l’évidence : s’il n’y a plus de
crimes ni de délits, il n’y a plus de policiers. Laissez-les vivre ! pensait-il, en leur fournissant
leur ration quotidienne de malfaiteurs ! Ce raisonnement a contrario justifiait une vie consacrée
à l’application de la Loi. Il n’empêche que, profitant des dispositions de cette loi, il jouissait
sans contrainte d’une jeune personne qui, quelques années plus tôt, au même âge, l’eut voué
aux foudres du Code pénal.
L’impudeur et la passivité d’Ostia, sa poupée, comme il l’appelait, lui permettait d’assouvir
tous ses fantasmes. Il avait glissé une bouteille de champagne sous son imper, échafaudant
tout un plan, où la mousse glisserait le long du Mont-de-Vénus jusqu’à sa bouche, et cette
pensée ne faisait qu’attiser son désir.
Il avait l’habitude de sonner avant d’ouvrir la porte avec la clé qui ne le quittait pas. Mais
cette fois-ci la serrure était forcée, et il eut le temps d’apercevoir un jeune adolescent qui
rajustait son slip et le bousculait pour s’enfuir. Elle le trompait avec un gamin ! Et pourtant,
allongée sur son lit, nue, elle arborait son sourire enjôleur. « Ostia ! Ma poupée ! Me faire ça à
moi, ton bienfaiteur ! » Elle ne répondait pas, elle ne baissait même pas les yeux. Alors il se
jeta sur elle avec passion, mais sous son poids elle se dégonflait et devenait fiasque avec un
sifflement de bouilloire surchauffée. Adieu les beaux seins fermes, la bouche goulue, le ventrelisse, les fesses rondes… « Le petit salaud ! s’écria Thomas Lhomeau. Il me l’a crevée ! » En
effet, ne restait d’Ostia qu’un bout de caoutchouc, que sa foi défaillante ne pouvait plus
transsubstantier en femme, qu’il roula et remit dans sa boîte d’origine made in Italia.
Qu’il y a loin de la croupe aux lèvres ! De désespoir, le malheureux avait bu toute la
bouteille de champagne à même le goulot. Ivresse amère… Le retour ? Il n’en gardait aucun
souvenir, seulement le concert de klaxons et les appels de phares entre lesquels il avait
slalomé, comme un ludion entre des bulles.
Voilà pourquoi, en ce terne matin de mercredi des Cendres, l’inspecteur Thomas Lhomeau
avait la gueule de bois quand on vint le tirer du lit pour une affaire de la plus haute
importance : rue de Babylone, Alex Zimmerman, dit Zimm, académicien, homme de lettres et
de mots dits croisés, avait disparu. On redoutait un enlèvement avec demande de rançon, ou
le pire, qui n’est heureusement pas toujours sûr.
Au passage des voitures de police stridulantes, les gens relevaient des fronts qu’ils avaient
fait maculer de cendres comme d’autres font des nœuds à leur mouchoir, pour se souvenir
qu’ils ne sont que poussière. L’inspecteur Lhomeau, la face de Carême, évoqua le sens qu’il
donnait enfant à cette journée de pénitence qui clôturait tant de tours sur les chevaux de bois :
le mardi monter, le mercredi descendre. À dix-huit ans, « monter » prenait une autre
signification, car on n’est pas de bois.
Arrivé rue de Babylone, il disposait d’un service d’ordre à l’entrée de l’immeuble incriminé,
car la nouvelle en ce matin gris s’était répandue comme une traînée poudrée faisant le trottoir,
et les gens s’agglutinaient à la porte cochère. Puis, précédé de Monsieur Serpoulet, maître de
cérémonie clés en main, et suivi de ses fins limiers, il montait au plus haut niveau.
Les fleurs finissaient de se désagréger. L’inspecteur s’accroupit, les examina longuement,
frottant et piétinant d’un doigt expert les pétales qu’il humait ensuite, et l’explication lui vint
naturellement à l’esprit : il s’agissait de fleurs artificielles spécialement conçues pour faner plus
vite que les naturelles. À l’un de ses hommes : « Recherchez-moi le fournisseur d’origine. » Se
redressant : « Vous êtes sûr, Monsieur le gardien, que rien n’a été touché en votre
absence ? » Monsieur Serpoulet fit cliqueter son trousseau : « Il ne m’a pas quitté, Monsieur
l’inspecteur. – Alors, allons-y ! »
Mais tandis que Monsieur Serpoulet trifouillait dans les mentonnets (voir supra la notice
explicative), la porte s’ouvrait et encadrait une noire silhouette.
– Monsieur Cateau ! s’exclama Monsieur Serpoulet.
– Pourquoi pas ? fit la silhouette. N’ai-je pas les clés en permanence ?
– Inspecteur Lhomeau. Veuillez décliner votre identité.
– Pierre Cateau, secrétaire particulier de Monsieur Zimm.
– Que faites-vous là, à cette heure ?
– Je remettais un peu d’ordre. Apparemment, le Maître a fêté le Mardi gras joyeusement.
– Savez-vous qu’il a disparu ?
– Monsieur l’inspecteur, vous avez évidemment un mandat de perquisition. Cependant,
jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas disparition de Monsieur Zimm, mais absence. Hier, il
m’a annoncé son départ en voyage.
– Et cette gerbe, sur le palier ?
– Plaisanterie de fort mauvais goût. Nous avons l’habitude.
– Vous permettez ?
L’inspecteur se fraya le passage. Il jeta sur la profusion chapelière un regard de
connaisseur, ponctué d’une exclamation adéquate : « Chapeau ! » Mais quid des coiffes et des
hennins, des béguins et des bavolets, des marmottes et des cabriolets, des mantilles et des
cornettes, des quichenottes et des benèzes ? En somme, une mâle collection, terriblement
sexiste, de signes de l’autorité virile. Mais il en avait vu d’autres en trente-sept ans de carrière,
et passa outre. Dans les pièces suivantes, un certain ordre régnait maintenant. Plus
exactement, le désordre avait été rassemblé dans un coin et l’ordre dans un autre, tous deuxse regardant en chiens de faïence cassée.
– Monsieur le secrétaire particulier, vous êtes en train de faire disparaître des
indicescutables, dit Lhomeau en un génial raccourci. Il faudra m’en donner raison. Quelqu’un d’autre,
à part le maître des lieux, possédait-il les clés de l’appartement ? Car apparemment il n’y a pas
eu effraction.
– J’étais chargé de les distribuer ou de les retirer. Il y a beaucoup de conviés, mais peu de
convives : le gardien, par sécurité, moi-même par nécessité, et celui que le Maître considère
comme son fils spirituel…
– Son nom ?
– Monsieur Sauveur Delmondo. (Montrant le sol du doigt). Mais il voyage aux antipodes
depuis plusieurs mois.
– Un solide alibi, s’il est confirmé.
– Où il prêche le NIVELAGE (anagramme de l’ÉVANGILE) aux indigènes du cru.
– Le Nivelage ?
– C’est le nom de notre association.
– Mais niveler, en vieux français, c’est s’amuser à des bagatelles !
– Le français a heureusement évolué : le nivelage, c’est mettre à niveau tous les hommes,
notre enseignement étant universel, des mots croisés pour tous.
Déjà les fins limiers s’étaient mis au travail. Après avoir branché le téléphone sur table
d’écoute, ils relevaient indices et empreintes, armés de petites brosses et de pelles à gâteau,
passant au crible, photographiant et répertoriant chaque grain de poussière. À défaut de
girafe, ils peignaient finement le tapis, millimètre par millimètre. Avançant à la vitesse de
2 210 cm à l’heure, et l’appartement faisant une superficie de 360 m avec les terrasses, à
2raison de 40 heures hebdomadaires, la surface vérifiée s’élèverait à 4 m par semaine. D’un
index sûr, l’inspecteur Lhomeau appuyait sur les touches de sa calculette : il ne faudrait pas
moins de 90 semaines pour le seul sol, à rajouter la superficie des murs et du plafond, ainsi
que le relief de tous les objets, les dessous-de-table, l’envers des tapis, la profondeur des
sofas, les replis de la garde-robe, les circonvolutions des voilages et la tortuosité de Pierre
Cateau, bref la face cachée de toute chose. Comme qui dirait, un temps infini. Encore se
erefusait-il à calculer sur la base des 35 heures par semaine, soit 1/8 de temps à rajouter, ce
qui allait contre ses convictions politiques, mais lui aurait prouvé que cette mesure nuisait au
rendement, sauf augmentation d’effectifs : dix chaussures cloutées au lieu de six n’auraient pu
2que se chevaucher autour des 10 cm non plus à l’heure mais en 36 minutes (en raisonnant
2sur l’accroissement de vitesse), ou même autour de 16,6 cm à l’heure (en raisonnant sur
l’accroissement de superficie qui mettrait les godillots plus à l’aise). Même ramenée aux
modestes dimensions de la nanoseconde lumière, la notion d’espace-temps se révélait
vertigineuse.
– Chef ! Du sang !
La brutale exclamation réaliste le tira de ses calculs planétaires. Enfin autre chose que de la
vaisselle cassée, une suite logique de la bagarre homérique de la veille : sur le divan, du sang.
Le secrétaire particulier se fit particulièrement rassurant :
– Ne vous inquiétez pas, inspecteur, c’est du cuir de vachette indienne, ça partira
facilement au lavage.
– Tant que vous y étiez, pourquoi ne pas avoir eu la délicatesse de nettoyer cette tache
avant notre arrivée ? Car j’ai horreur du sang.
On ne savait lequel des deux avait l’ironie la plus facile, et qui la plus mordante : il aurait
fallu examiner à la loupe les blessures d’amour-propre.
– Que voulez-vous prouver avec ce sang ? interrogea Pierre Cateau, qui gardait le sien
froid. Le Maître est sujet à de fréquents saignements de nez. Il s’étend alors sur ce divan, avec
cette grosse clé que je glisse dans son dos.– Et il s’endort doucement, car c’est la clé des songes. Vous me prenez pour un idiot ?
s’énerva l’inspecteur.
Les épais sourcils de Monsieur Cateau se circonfléchirent avec étonnement :
– Je ne prétends qu’à vous éviter un démarrage sur une fausse piste. Mais errez donc, je
vous en prie.
– Chef, un poil de barbe ! s’esclaffa l’un des fins limiers.
– À quoi vois-tu qu’il est de barbe ?
– Si vous permettez, intervint Monsieur Cateau, qui l’examina. C’est vrai, il s’agit bien d’un
poil de la barbe du Maître.
– Il faudra le faire encadrer et le mettre au musée, si c’est tout ce que nous connaissons de
sa personne. Au fait, décrivez-moi Monsieur Alex Zimmerman.
– Alex pour les intimes, et Zimm pour tout le monde. Car il a conquis sa célébrité avec ce
raccourci qui en dit long.
– Physiquement, comment était-il ?
– Doucement, inspecteur, doucement, son heure n’a pas encore sonné. Vous voulez dire :
« Comment est-il ? » Il a été, il est et il sera grand, très grand, mince, très mince, la démarche
altière, le beau visage encadré par un collier de barbe blanche, les yeux d’un bleu céleste, le
crâne lisse très mat émergeant d’une couronne de cheveux blancs.
Les deux hommes en aparté arpentaient l’appartement. Dans le désordre ambiant, les deux
plus fins limiers bouleversaient l’ordre des choses encore intact dans les chambres, en quête
d’ils ne savaient trop quoi.
L’œil de Lhomeau furtif furetait dans les strates.
Déjà les polochons valsaient dans tout l’appart.
– Qu’est-ce ? demanda l’inspecteur, qui lorgnait un coffre en bois des îles.
– Le courrier du jour. C’est-à-dire la profusion de missives d’admiratrices et admirateurs,
comme autant d’oraisons jaculatoires muettes, sans compter les lettres de menaces.
– Ah ah, lettres de menaces. Tu m’épluches tout ça, Gaston.
Et le susnommé se mettait à l’ouvrage, comme un vrai rat de bibliothèque ou plutôt de
marée car, le contenant renversé, le contenu s’échappait sur le tatami comme un tsunami,
dans une profusion de timbres colorés.
– Il vivait seul ?
– Il vivait, il vit, il vivra. Seul, et très entouré.
– C’est-à-dire ?
– Je ne vais pas livrer sa vie privée en pâture aux curiosités malsaines des médias.
Attendez son retour, et vous lui demanderez. D’ailleurs, à ce moment-là, votre enquête n’aura
plus aucun objet. Alors, n’allez pas trop vite. Moins vous coudrez, moins vous en découdrez.
Pour votre gouverne, sachez que le Maître a beaucoup de relations.
– Vous avez une photo de lui ? demanda l’inspecteur qui s’abstint de dénuder la menace
voilée.
– Je n’en connais pas de bonne. Curieusement elles sont floues, mal prises car il bouge
sans arrêt, c’est le mouvement perpétuel. Et il protège des yeux fragiles sous de grosses
lunettes noires, qui lui permettent en outre de rester incognito. Ou bien il est déguisé, ce qu’il
adore faire. Tenez, le voici en Père Noël.
– Ressemblance parfaite, en effet, avec le prototype de tous les pères Noël qui prolifèrent
en décembre ! Merci, je le reconnaîtrais entre mille.
– S’il n’aime pas qu’on le photographie, il ne déteste pas photographier, car on ne voit pas
celui qui prend la photo. À une période de sa vie, ce fut même une véritable passion. Les
paysages, les scènes de rue, les gens, les amis, la plus humble fleur, tout y passait.
Tout en pluriloquant, ils arrivèrent sur la terrasse qui cernait entièrement l’appartement. Elle
était somptueusement garnie de plantations arbustives en bacs, de parterres fleuris, de
verdure grimpante et descendante, de statues gréco-serbo-croates, et même d’une vasquemésopotamienne d’où jaillissaient des gerbes aqueuses que tentaient de remonter des
carassins dorés se disant saumonés nourris de conferves. Balancines et meubles en bois
laqué blanc peuplaient ce paradisiaque jardin suspendu si près de (Sèvres) – Babylone.
D’un geste large, Monsieur Cateau faisait admirer le Paris panoramique.
– C’était justement le sujet d’une série de photos prises d’ici par le Maître. Il lui a suffi de
pivoter sur lui-même et de découper l’horizon en tranches. Il en tira des agrandissements
géants qui devaient tapisser une pièce circulaire.
Soudain l’inspecteur montra du doigt, sous la charmille, une cage finement ciselée, bâillant
d’ennui la porte ouverte, vide. Monsieur Cateau ne put retenir une exclamation de douloureuse
surprise :
– Que va dire le Maître ? La colombe s’est envolée !
En vain scruta-t-on tout autour, les toits environnants restaient de zinc, les cheminées
gardaient leur chapeau sans oiseau perché.
–...

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