Le phénomène Dieu

De
Publié par

Par-dessous les religions institutionnalisées, le phénomène Dieu ne semble avoir été attaqué jusqu'à présent que sous un angle dogmatique qui tient tout pour acquis. Mais à travers les mythes et leurs médiations sacrés, surtout le jeu de langage théiste, se dégage l'essence du monothéisme comme Surpersonne, explicitée comme Puissance Favorable. Chaque personne, constituée en divinité à l'égard d'elle-même, a comme souci fondamental son propre salut au sens de santé.
Publié le : lundi 1 mars 2004
Lecture(s) : 247
Tags :
EAN13 : 9782296350533
Nombre de pages : 272
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Le Phénomène Dieu
L'expérience monothéiste

Judaïsmes Collection dirigée par Ariane f(alfa
Dernières parutions KALFA Ariane, Pour Edmond Jabès, 2003. V ALDMAN Edouard, Dieu n'est pas mort. Le malentendu des Lumières,2003. STORPER PEREZ Danielle, Chronique du religieux à Jérusalem, 2002. PEREZ Felix, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel Levinas, 2001. HANDELl Jack, De la tour Blanche aux portes d'Auschwitz, un Juif grec de Salonique se souvient, 2001. PEREZ Félix, En découvrant le quotidien avec Emmanuel Levinas. Ce n'est pas moi, c'est l'être. 2000. VlGÉE Claude, Vision et silence dans la poétique juive. Demain, ma seule demeure, 1999. GUETTA Alessandro, Philosophie et kabbale. Essai sur la pensée d'Elie Benamozegh, 1998. A YOUN Richard, Les Juifs de France. De l'émancipation à l'intégration (1787-1812), 1997.

Rotiv Atanev

Le Phénomène Dieu
L'expérience monothéiste

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan

Hongrie

FRANCE

Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

@ L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-5920-3 BAN: 9782747559201

Présentation
Il est aujourd'hui extrêmement difficile de traiter la question de Dieu avec des yeux innocents tellement les traditions pèsent sur elle et les partis pris sont ancrés. Afm de l'aborder lucidement, il faut commencer par refroidir les esprits et les démobiliser, et enfm avoir le courage de prendre la chose en main avec un recul salutaire. Si bien qu'on ne trouvera pas ici un recensement d'opinions illustres, ni un historique, mais une analyse conceptuelle faite à la lumière d'une expérience que je dis « potentiation ». On soutient les faibles au nom de Dieu, on apporte aux hommes des secours au nom de Dieu, on tue les hommes au nom de Dieu. Pourtant tous les hommes naissent de la même manière, ont les mêmes maladies et meurent aussi de la même manière. Qui donc est ce Dieu qui protège tous nos actes comme un bouclier? Nous voyons tout de suite que la question même est tendancieuse et mal posée en ce qu'elle suppose un Dieu-Autre là-dehors. Il faut plutôt nous demander: comment je me sens en l'invoquant? Après Auschwitz la donne a changé, et nous ne pouvons plus penser comme avant. Auschwitz fut un coup de cloche, une ultime ligne de rupture qui retourne nos regards vers nous-mêmes et identifie monothéisme et psychologie. Mais bien sûr, nous avons toutes peines à nous con-centrer au milieu du martèlement assourdissant des fois institutionnalisées, ou « secondaires» qu'il faudra mettre entre parenthèses. Ainsi seulement pourrons-nous retrouver, par-dessous les problèmes (théologiques) et leurs réponses, la fraîcheur du phénomène Dieu. Notre programme devient alors une dé-construction, non pas au sens de différance, mais au sens d'une désarticulation ou démontage théologique pour en venir au factuel. Factuel ne veut pas dire empirique au sens d'un réalisme hypothétique, qui par ailleurs n'est perceptible que par le truchement de symboles conceptuels. Toutes les approches empiriques et causalistes reviennent en effet à une discussion conceptuelle dans laquelle s'épuise le phénomène Dieu au terme de ses miroitements et de nos mirages. Ce qui a l'allure d'une comédie - le Dieu là-dehors jouant à cache-cache avec l'homme - reprend alors dans l'intériorité un élan élégant et spontané. Le monde est simplifié. Nous jouons le plus souvent à notre insu un jeu cosmique qui finit par se tasser dans ce qu'on pourrait dire de « justes» ou naturelles proportions. Elles seules vont définir la sagesse humaine. Les hiatus qui dualisent le monde sont des cauchemars sinon des caricatures tragiques. Et nous retrouvons enfm la force d'avouer que nous avons adoré un faux-Dieu, le vrai Dieu étant le sujet même qui le cherchait, et plus fortement encore, sa « potentiation». Ainsi que le sous-titre de l'ouvrage l'indique, il s'agit bien de faire ici une expérience dans toute la richesse de son ambivalence, tant comme expérience vécue que comme une expérimentation entre autres possibles.

Je suis bien conscient de rentrer dans un des sujets les plus débattus et passionnés de l'histoire, et qu'il serait aussi présomptueux que vain de prétendre venir à bout d'une idée si chère à tant d'hommes par ailleurs intelligents, et qui encore de nos jours soulève des lames de passion. Mais on peut en réformer la

perspective,la réinterpréteret la vitaliser en lui redécouvrantson vrai lieu je l'espère, permettra au passage de refroidir les passions.

ce qui,

Inutile de redresser une bâtisse théologique fléchissante en ajoutant des étages alors que les fondations ne le soutiennent plus. Ce qu'il faut faire, c'est une reconnaissance des lieux et jouer, volens nolens, notre jeu cosmique d'un bon cœur après un nettoyage hygiénique qui allège l'esprit voué à n'être qu'un portefaix de mythologies. Le Dieu là-dehors est une superstition coûteuse - fille à la fois de la crainte et de l'incertitude -, et que nous souhaitons déréaliser en la réassumant pour apaiser nos anxiétés. Nous passons à notre insu sous silence sa première projection dans l'extériorité pour ensuite faire du Dieu projeté, un protecteur. D'où les attributs surnaturels dont nous le parons. Avec le paradoxe en sus que nous le déclarons « inconnaissable» afm d'en protéger l'arbitraire. Les erreurs accumulées autour de la notion de Dieu rendent compte de notre perpétuelle errance, et il faudra retrouver le sentier qui mène au moulin. Dans cette quête, jeter un regard neuf et jeune sur le phénomène Dieu est une épreuve audacieuse et risquée sinon aventureuse et téméraire, mais qu'il faudra passer. On ne peut plus voir ce qui est, on ne veut non plus le voir tellement nous sommes enveloppés de préjugés, d'idées reçues voire vénérées, et la victime d'un véritable lavage de cerveau. La plus grande erreur a été celle de chercher une localisation de la Puissance hors de l'homme. Elle fut projetée là-dehors comme moyen de légitimation de l'autorité politique. C'est pourquoi son déplacement et replacement vers son lieu naturel, qui est notre intériorité, réduira toutes les tensions en remettant les choses en place. Le critère des erreurs sera évidemment trouvé dans une rationalité qui ne saurait être limitée à un exercice périphérique de logique formelle prétendument universelle, alors qu'elle englobe des phénomènes essentiellement psychologiques. Les traditions sont le plus souvent des palliatifs psychologiques que nous allons reprendre en les démantelant systématiquement. Bien qu'il n'y ait pas à avoir honte du propos sotériologique ultime du monothéisme, on peut sans ambages en discuter les moyens et retrouver, à partir des voies mythique et logique, une voie plus naturelle et ex-sistentielle. Nous avons défini une cassure ou hiatus entre le Ciel et la Terre et les avons séparés comme deux lèvres entre lesquelles nous avons glissé des Paroles intéressées qui nous ont inutilement tourmentés pendant des siècles. La postulation de Dieu dans l'extériorité devait naturellement impliquer une mythologie, sinon une mystification, de ses formes de communication avec les hommes. Mais du moment où nous ne tenons plus à l'image d'un Dieu ainsi figé, et que nous la faisons mourir en la désolidarisant de notre vie, nous n'aurons plus

8

besoin qu'il « réponde» à nos demandes et à nos prières. Nous avons prié à un faux Dieu, et il y a aujourd'hui un nouveau questionnement à organiser. Une autre erreur de poids fut l'effort de réduire une question existentielle aux termes de problèmes intellectuels qui escamotent la dimension d'expérience de la Puissance qui est recherchée. Notre programme implique ainsi la déconstruction de l'édifice levé sur des fondations qui ne le supportent plus. Si expérience = Puissance, le nouvel effort consistera à en maîtriser l'expérience. La vision de la Puissance comme étant limitée par sa Bonté, fait de Dieu la Puissance Favorable (P.F.). Favorable à mon salut, c'est-à-dire à ma santé comme problème historique. Je veux durer dans le temps, et l'invention d'une immortalité qui entend réduire l'impact de ma mort soutient un espoir vague qui fera l'essence de ma recherche de« potentiation» de l'individuation. Tout phénomène exige un degré de conscience qui, lui, implique une dualité sujet/objet. L'homme marche avec un miroir à la main, et la question est de dire ce qu'il y voit. Récupérer une vision simple à partir du phénomène Dieu implique de commencer en le décrivant et en enfermant entre parenthèses les revendications dogmatiques pour n'en retenir que l'intensité. Peut-être y verra-t-on unformalisme qui ne retient que des structures et laisse glisser les contenus. Or c'est là que s'impose un regard froid, clinique et réflexif, retiré aux perturbations introduites par la passion et la radicalisation que les débats théologiques tendent à « réchauffer». Car il en va de soi-même, de quelque chose qui nous touche dans le corps, et rien de moins que de notre potentiation salvifique -le plus fort des enjeux. Le sentiment d'affermissement ou d'affaiblissement du moi se mesure à notre degré de « divinisation ». On peut, bien entendu, jeter les bras en l'air lorsqu'on entend des propos qui font de prime abord crier au scandale, mais qui au fond ne sont que des descriptions de certains états psychologiques pour lesquels il faudra nous déclarer disponibles. En personnalisant l'idée de Dieu comme sentiment de Dieu, on dissout la théo-Iogie en théo-pathie. C'est alors qu'on pourra mettre un point final aux Croisades, aux Inquisitions et aux fours d'Auschwitz. Ce qui importe est beaucoup plus comment l'homme vit que ce qu'il prétend croire ou qu'il croit - et qui nous enfoncerait dans des élucubrations psychanalytiques et surtout politiques. Nous avons littéralement enterré notre existence en nous laissant absorber dans la rivalité qui conçoit chaque religion comme la préhistoire d'une autre, la dernière d'entre elles offrant de plus en plus de réponses et de moins en moins de questions. Une analyse clinique doit sortir de la toile d'araignée des religions nouées à une idéologie de crainte et de tremblement. Entre la Puissance et nous il n 'y a guère de hiatus, mais un langage qui distord, nous émascule et nous humilie. On nous a doré la pilule d'un archétype sacrificiel qui investit la souffrance d'une promesse de surcompensation. On nous a leurrés. On nous a infligé une Puissance invisible, c'est-à-dire manipulée, sous menace d'anathème, d'athéisme et d'insubordination. Mais nous sommes fatigués des « on », et d'être enfouis dans 1'« incompréhensibilité» d'un Dieu indigne d'un homme qui a atteint sa majorité.

9

Une pierre, une montagne, un livre ou un Nom ne sont pas la Puissance, mais des idoles. Dieu fait tomber les idoles parce que nous en avons fait l'idole la plus puissante. Les faiblesses de nos contingences sont justifiées par la postulation d'une Puissance transcendante dont nous nous sommes efforcés de prouver l'existence par tous les moyens. Si comprenderis non est Deus fait de nous des marionnettes, et confond la foi du charbonnier avec un perroquet. Dieu est alternativement intérieur et extérieur selon les époques, selon les moments de la vie ou de la journée, autant que notre sentiment d'assurance alterne avec celui de contingence. Car nous sommes un système psychique d'expansion et de contraction à l'instar de la respiration humaine. La question n'est plus cognitive, elle est tensionnelle. Mais il ne suffit pas de faire une critique démasquante des théo-Iogies, il faut avant de le faire explorer ses racines pour en retracer la généalogie, et montrer comment l'idée de masquer la réalité a pu prendre pied. Une archéologie ou généalogie de l'idée de Dieu va permettre d'abord une description et ensuite une reconstruction naturelle du phénomène Dieu. Nous avons ainsi devant nous une longue marche heuristique au terme de laquelle l'homme-image va se reconnaître comme le modèle original dont l'Autre est l'image. Le monothéisme n'est ni vrai ni faux, il est tout simplement. Si bien qu'il ne s'agit pas de prôner je ne sais quelle religion œcuménique, ni une nouvelle forme d'athéisme, mais de la rééducation de l'homme, voire de sa récupération. La transformation de la passivité en activité est notre motivation, jusqu'à redécouvrir notre identité (campale) refoulée. Activité dont la limite sociologique conclura nos analyses. Il ne faut aucunement sacrifier à la fascination et à l'ensorcellement que recèle l'instabilité du terme Dieu dans ses glissements, et qui en fait tant la faiblesse que la force. Mais on en perd d'autre part trop facilement la richesse du moment où le terme est fixé à une définition quelconque. Il faut, au contraire, le laisser jouer, si bien que plus qu'un terme inutile, superfétatoire à nos phénomènes de perte de contrôle de soi, il en vient à illuminer un phénomène de contingence, et c'est pourquoi l'athéisme est impensable. Nos analyses sont alignées sur deux axes conceptuels, chacun d'eux représenté par un couple. L'axe structurel est représenté par le couple constitué par le champ et sa périphérie, alors que l'axe dynamique est représenté par celui de circularité et d'entrave. Cette grille de lecture permettra de ramener la complexité symbolique à des dimensions concrètes et humaines. Je veux tout particulièrement préciser deux termes qui au premier regard ne manqueront pas de gêner: champ (avec son adjectif« campaI ») et potentiation. Une révision terminologique s'impose afin de mieux lire la nouvelle situation. On peut sans crainte donner le nom neutre de Puissance au phénomène Dieu. Mais vis-à-vis de Dieu, le champ désigne l'universalité de l'existant et ne supporte aucune exclusion. Sa périphérie est le terrain des hommes. Aussi, j'entends par potentiation (ou divinisation sans transcendance), l'état psychologique personnalisé et individué de la Puissance vivante. Ces notions sont des colonnes de soutènement de l'ouvrage. Si toute présentation doit démarquer un livre vis-à-vis de ses prédécesseurs, l'aventure de celui-ci est remise à l'initiative du lecteur, car je ne prétends pas 10

penser pour un autre, non plus chercher à le persuader. Mon propos n'est qu'une analyse susceptible de dévoiler un état de fait que nous avions tout bonnement escamoté. L'ouvrage vise ainsi à présenter d'une manière ordonnée et simplifiée les théologumènes et leur clarification conceptuelle, les réduisant à leurs facteurs essentiels et surtout réels, démystifiés. Si depuis plus de cinquante ans ils eurent pour moi une fascination irrésistible malheureusement encombrée de galimatias théologiques, la révélation des solutions que j'avance me vinrent faites de toutes pièces un jour lorsque je traversais skis à l'épaule une montagne enneigée. Curieux commencement qui fera les délices des critiques soucieux de passer à côté du fond de la question. Jusque-là je me trouvais pris à mon insu dans un tissu mythique épais comparable à des panneaux de circulation contradictoires d'une ville. Ma pensée docile suivait mécaniquement. Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'avancer des arguments pour ou contre la religion, l'idée, ou l'existence de Dieu. On ne trouvera ici qu'un examen pour ainsi dire clinique dont le lecteur pourra tirer par ses moyens le diagnostic. L'ouvrage est conçu comme une progression liée d'interrogations et de découvertes. Chaque chapitre dé-couvre la solution de la question soulevée par le chapitre précédant, et soulève à son tour un problème nouveau auquel viendra répondre le suivant. Dans ce progrès de la révélation, la révélation ultime est celle du salut de mon corps. Ainsi, une fois fixé le cœur des sources dans l'espoir et sa concrétisation dans la prière, on empruntera d'abord le faux chemin aporétique des «preuves» de l'existence de Dieu, qui joue sur une ambiguïté du terme, pour sitôt le laisser de côté et emprunter la voie alternative et compensatrice des mythes. La voie des mythes avec leurs médiations avec l'existence débouche à son tour sur la découverte cruciale du Surpersonnalisme comme médiation par excellence. Nous découvrirons sa signification ultime comme Puissance Favorable, dont l'issue naturelle sera celle de la découverte de son bénéficiaire, d'où le tournant anthropologique. Ce dernier produira la dernière découverte importante au sujet de l'identité de la personne qui soutient l'espoir, et qui n'est que mon corps propre dont le cap unique est le salut. Le système théologique ainsi dévisagé, il ne nous restera qu'à jeter un regard psychologique et sociologique sur les conséquences de l'impérialisme de la Vérité imposée par les Autorités, et qui renoue avec le chapitre des sources. Un grand arc se dessine alors comme un cycle. Ainsi trouverons-nous d'abord le thème fondateur de l'espoir; ensuite celui du salut comme santé corporelle; fmalement celui de la réalité sociale où les deux premiers fonctionnent. Ce dernier va lier les notions de potentiation et de vérité, et verse inéluctablement dans l'ébauche d'une sociologie de la religion. Une analyse froide de la situation théologique est une boîte de Pandore. Mais nous parions sur l'homme, origine et fm de toute pensée théiste. Ce qui n'est pas peu exiger.

Il

Nous avons choisi de rendre la lecture du texte aussi limpide et continue que possible sans l'encombrer d'un bagage de références que par ailleurs un lecteur averti devinera sans peine. Il m'a semblé plus convenable, en revanche, de présenter en fm d'ouvrage les références bibliographiques minimales. Le présent ouvrage a eu plusieurs moutures qui furent autant d'étapes de mûrissement. Car il s'agit de l'œuvre d'une vie chargée autant de tradition que d'inquiétude. Apprendre à voir ce qui simplement est exige un entraînement, et toute clarification est la longue patience d'une prise de distances. Il faut, en effet, que l'eau trouble se tasse pour qu'elle devienne transparente, et que l'idée de Dieu sorte rajeunie. Si pourtant quelque pieux humoriste s'avisait, en sortant de la lecture honnête du texte, ce qui par ailleurs m'honorerait, de lire le nom de l'auteur comme (S)atanev, quand même je décidais de l'écrire (S)antonov, les choses ne seraient en rien différentes. Ce qui intéresse n'est pas les noms, mais les idées. Paris, avril 2003

12

I LES SOURCES

Les deux sources du phénomène Dieu
En gros, nous avons deux sortes de sources: en premier lieu l'expérience d'une Puissance unique ou supérieure aux autres, et ensuite les protocoles écrits de cette expérience, constitués par ce qui passe pour fondement de toutes les traditions monothéistes: le Testament (dans la suite «Testament») comme témoignage humain de cette Puissance. Le prototype de l'expérience de la Puissance est classiquement reporté à Abraham (<< père élevé»), lui-même antérieur à la formalisation de toute tradition, juive, chrétienne ou islamique. Je ne suivrai pas le détail de cette expérience si discutée et dont Kierkegaard nous a laissé un beau livre. Il suffit de rappeler que pour Abraham la Puissance n'a pas de visage, c'est-à-dire qu'elle est indéfinissable et indéterminée, qu'elle peut adopter tous les visages, et que sa réalité s'épuise dans un effroi sublime, ou sentiment de nullité de l'homme en présence de l'univers. Force flottante, disponible que je puis respirer et insuffler. Pourtant, elle est déclarée être un Dieu Unique sans parèdre ni épouse. Pourquoi cela? Ce qu'il importe de relever est avant tout le glissement de la Puissance, qui est impersonnelle, en Surpersonne. Abraham succomba vite à la première tentation: la personnalisation de la Puissance comme moyen d'en atténuer l'impact. L'humanisation de la Puissance ouvre toute une nouvelle dimension affectée d'attributs personnels, et dont l'essence, nous le verrons, est centrée dans l'attribut de Bonté, qui est censé nous apaiser en répondant à nos attentes. Nous avons ainsi deux réponses possibles à notre soif d'espoir: l'une l'Autorité, l'autre la prière. A partir de là les deux sources de l'expérience

monothéiste seront l'une exotérique et l'autre ésotérique -

penchée vers la liberté,

la mystique, la potentiation et le polythéisme (au sens où nous les entendons). Pourquoi a-t-on donc glissé de l'Expérience aux Récits sacrés qui nous « portent» et hypnotisent au lieu d'en rester à cette relation de forces? Parce que la défense de l'esprit en bute à cette disproportion existentielle consiste à sécréter des rêves collectifs qui reconstruisent l'univers selon nos désirs, afm de le rendre manipulable, familier et influençable.

Le Testament du Dieu Vivant
Le Testament représente les actes de cette expérience, non seulement celle originaire d'Abraham, mais aussi sa suite dans le temps d'une histoire. Le Livre (he bib/os) n'est pas tellement une source d'information au sujet de la Puissance, mais aussi une source de désinformation en l'enrobant de péripéties constituées en types. 13

L'historisation de l'Expérience va donner le terme Israël, qui signifie «Que la divinité (favorable, El) soit puissante ». Avec ses aspérités et sa sincérité, le Testament devient la biographie terrestre de la Puissance - désormais rendue tangible. Le jeu va se faire entre la Puissance désincarnée et les hommes en tant que puissances incarnées. Ainsi, l'imbrication de la Puissance dans cette histoire interdit d'entrée de jeu toute prétention de transcendance absolue. En « s'apparaissant» dans et comme histoire humaine, elle en devient l'interprétation - plus tard développée en mille interprétations de I' interprétati on. La charnière entre la Puissance et l'homme est l'Hexateuque (Pentateuque + Josué) (Yehoshua, «Yhvh-libération », Jesus en grec). L'Hexateuque vise la restauration de l'exil d'un peuple à sa Terre. Le lien entre le sol (adama) et l'homme (adam), fondé dès Gen.3:19, fait que travail, culte et service se disent du même mot (abodah). En dépit de ces liens, un hiatus est explicitement introduit par la tradition sacerdotale entre la Puissance et I'homme. En fait, le lien offre un chez-soi terrien à l'homme. C'est la faille béante du hiatus creusé entre les deux que le mythe de l'Incarnation christologique voudra remplir. On repère dans le texte deux traditions fondamentales: l'une élohiste, plus congrégationnelle, prophétique et éthique, et l'autre yahviste, plus sacerdotale, cultique, autoritaire et dynastique. En effet, alors qu'Elohim se rapproche de la pluralité mondaine et que le terme consiste en un pluriel (singulier El), Yhvh est jaloux d'unité et incarne l'Autorité par des Commandements. Le remaniement élohiste de la tradition yahviste atténuait bien sûr le théocentrisme du hiatus, mais aux frais d'introduire dans la faille des intermédiaires coûteux. Le problème le plus grave soulevé par le Testament est son caractère de Révélation assurée par le témoignage (testis, de trestis, qui est posé en tiers) d'une promesse et de son exaucement. Une chose est la chronique de l'homme dans ses relations complexes avec la Puissance, une autre la révélation progressive dans l'histoire. Mais quelle différence y a-t-il entre l'affirmation que la Puissance est dans I'histoire et que la Puissance est histoire, du moment où il n'y a que des événements? L'autorité de la Révélation est celle de son sujet: « Yhvh vivant» (J Rois 17:1). Nous avons posé d'une part un Dieu Vivant doué de Volonté, de l'autre une volonté humaine de vivre qui le supplie. Non pas une Volonté au sens humain, sous peine d'y introduire une déficience, mais au sens cosmique de Puissance cassant toutes les entraves. Au point où l'expression: «C'était la Volonté de Dieu» superpose le terme Dieu aux événements pour suggérer un fatalisme - et en soi ne dit rien. Tout étant Vie, tout désormais va dépendre de sa Source: le Dieu Vivant (Jér.1 0:10) antérieur à la vie. Dieu devient la dernière citadelle humaine, véritable Massada devant le néant. Si bien qu'afin que les vérités mathématiques intemporelles ne soient pas supérieures à Dieu, Descartes dut les faire dépendre de la « Volonté de Dieu» - toujours révocable sous peine de la rendre inférieure à l'homme en la privant de liberté. Mais ce faisant, l'homme dépendant de cette Volonté exacerbait sa propre contingence.

14

L'étymologie de Yhvh est incertaine, ne pouvant dire si elle implique l'être, le souffle ou la vie, ni si la particule Yah- dérive réellement de la jaculation aux moments d'exaltation, tels que «Yah-vh» ou «Ya-hu », équivalente à «C'est lui! ». Selon M. Buber, Yah, Yahu ou Yahuvah, signifie « c'est cela », ou « cela, c'est lui », autrement dit désigne la certitude de la Puissance. Si El exprime la vie en tant que Puissance, Yhvh, selon E. Jacob, l'exprime en tant que durée et présence, donc historiquement: d'où l'idée de soumission à une Seigneurie (adonai). Passage qui postule un Dieu exotérique, Unique et différent de tous les objets, créant la difficulté de sa reconnaissance. La question n'est plus celle de l'authenticité du fait historique de sa Révélation, mais celle de son sens pour nous ici et maintenant. L'action dans l'histoire est ressentie comme amour et colère. Je comprends bien la Puissance comme contingence d'un moi reconnu comme le lieu de sa révélation, mais comment sortir de ce lieu qui est notre ex-sistence pour poser l'Autre? Car il en va de mon corps, si bien que le monothéisme n'est pas seulement un ensemble d'idées, mais le drame d'une expérience où le corps et le cœur font un (Jér.4:4). En effet, les récits semblent peu à peu se tasser, voire se distiller, dans les livres de sagesse, dont les plus beaux et les plus personnels sont les Psaumes, Job et Kohelet. Tous les périples s'avèrent avec eux n'avoir été qu'une quête plus ou moins erratique revenant à l'idéal d'un salut corporel à l'égard duquel sub-stance signifie sub-sistence ou corporéité différée. L'essence du Testament est la recherche de vie. Ce qui compte n'est plus un Dieu là-dehors, mais la vie dont il est porté symbole. Nous devons « sauver» ce Dieu si c'est lui qui garantit notre vie. Dans son sens fort, vivre n'est pas éviter de mourir, mais être au-dessus de la crainte de mourir. Le Testament privilégie le corps, il complimente une santé de fer, une longue et robuste vieillesse, une postérité nombreuse et l'abondance matérielle, alors que le Nouveau testament en prend le contre-pied et fait décliner l'idéal corporel en le « spiritualisant », au point où celui qui aime la vie périphérique la perdra, tandis que celui qui la hait la retrouvera plus forte dans la vie éternelle (Jean 12:25). Le Testament doit par conséquent être associé à la mort contre laquelle il s'érige. Pour lui, le centre de la Puissance est déplacé de la nature naturée dans la nature naturante. Avoir de la « présence d'esprit» c'est exercer une parfaite maîtrise sur soi et avoir la con-fiance de connecter avec elle. Et le salut qu'il promet est entier dans ce comportement « bien tempéré» par la naturalité commode d'une élégance posée, sûre de ses capacités.

Les mythes fondateurs
Les mythes fondateurs sont une source de malentendus. Le mythe fondamental est l'Exode ou exil du foyer, c'est-à-dire l'aliénation de l'individuation vis-à-vis de sa source campale, du « ventre» de l'univers. Chaque individuation « déchire» un voile pour se manifester comme telle, et ne se manifeste qu'en repoussant un champ global- qui néanmoins demeure sans extériorité. C'est alors qu'elle introduit une sorte de« transcendance» dans l'immanence campale, et que le champ peut devenir un Autre. 15

L'Exode est double. D'abord il est historiquement la sortie d'Egypte et le détour par le désert, mais il est aussi l'exil constitutif de toute individuation hors du placenta campaI. L'exil est l'espace de l'oubli, de la déroute, de la perte et du détour, c'est-à-dire du hiatus et du désert qui précède toujours la reprise. Autrement dit, nous avons d'abord une mythification de l'individuation comme aventure dans l'extériorité (relative) à l'intérieur d'un champ sans extériorité: l'individuation est en exil et en errance, aliénée et sacrifiée, et ne se retrouve plus. C'est cela sa contingence. Ensuite vient la réparation de ce sacrifice sous la forme d'un retour ou restauration à sa Terre Promise et matemante. Ce complément est secondaire à l'égard du fait primaire d'aliénation ou expulsion. Entre ces deux mouvements fondateurs, la voie est gouvernée par une Alliance. Le récit de l'Exode implique une histoire. A l'Exode suit un Pacte féodal protecteur dans notre errance périphérique, « extérieure» au foyer délaissé, pour conclure dans le happy end d'une restauration dans une Terre Promise (Eze.18: 32). Il Y a donc errance et Election, la ligne de force étant toujours la marche dans le désert. L'embranchement chrétien transposera cet itinéraire terrien en Histoire extraterrienne du Salut (Heilsgeschichte) suspendue entre les deux bouts de la Chute et de la Rédemption, c'est-à-dire de l'individuation et de sa réintégration au champ. Ainsi, ce qui, à l'origine, semble avoir été un mythe de cohésion nationale a dérivé sur le tard en appels à une médiation et à des messianismes de toutes sortes. L'inféodation de l'homme à la Puissance devient l'Alliance (berith) qui garantit sa restauration (teshuvah). L'Alliance est tant le salut que la voie du salut. Elle soutient un groupe et en exclut les autres, les ennemis en seront tenus « avec main forte et bras portant». L'Alliance ouvre trois perspectives: celle de l'historien qui n'y voit que le récit historique d'un peuple; celle du penseur qui y reconnaît des symboles; et celle du théo-logien y voyant un bouclier et un bélier. En s'humanisant, les mythes de l'origine et de l'eschatologie deviennent la traduction cosmique des deux bouts de l'existence individuée: la naissance et la mort. Il s'agit de boucler des cycles, de donner un sens, de maîtriser le temps qui nous consomme. Le couple indo-européen espace/Etemité fait alors face au couple sémitique contingence/Puissance, et l'abstrait devient concret. Mais comment vivre cette privation de puissance si ce n'est comme désir? Comment éviter sa réduction à l'homme? A l'évidence, les mythes pointent vers un mouvement de régénérescence, de rajeunissement et de restauration à une co-naissance - par opposition à la tendance gnostico-platonicienne frappée de corruption, de vieillissement, de déchéance et de chute. « Dieu combat» (isra-el) pour nous, il est de notre côté, il est notre source de puissance et notre garantie d'ultime succès. D'autres mythes secondaires sont tardifs et contaminés d'autres climats culturels, tel celui de la Création, qui n'est qu'une périphrase pour redire notre contingence, ou de l'Immortalité de l'âme, lorsque l'espoir du bonheur terrien nous a abandonnés.

16

La représentation de la Puissance
Du moment où la Puissance (indéterminable) veut être représentée, elle tombe dans la détermination et se dénature. Derrière l'instabilité et la protéité sémantique du terme Dieu, un noyau demeure pourtant qui est cette Puissance. « Gatt mit uns» signifie que nous sommes puissants - relevant par contraste notre faiblesse constitutive. Cette aliénation de I'homme en Dieu, notait L. Feuerbach, signifie l'appauvrissement de l'homme au profit d'un être imaginaire qui s'enrichit de tout ce dont il nous dépouille, le programme étant par conséquent celui de nous le ré-approprier. Le fait que la Puissance échappe à la contingence, en fait un double ou esprit El ou Elohah, dont le pluriel est Elohim (donnant /lu et lilah, d'où plus tard Allah). Dans la symbologie testamentaire, El est la campalité, Yhvh est la communauté. Dans le désespoir de notre fragilité absolue nous en avons fait une Puissance également absolue, ce qui entraîne deux conséquences: d'abord et surtout que nous ne sommes rien, et ensuite que son caractère absolu la rend inconnaissable. Afm de corriger cet abus de langage, l'exégèse parlera plus tard d'une puissance liée, voire favorable. C'est ainsi que Dieu, qui se définit lui-même comme Puissance (shadday, Gen.17: 1) va comporter une nuance protectrice du nomade qui, lui, est souffle et vanité (hebel). L'ex-sistence n'est pas réellement différente de la Puissance, mais sa périphérie, lui permettant d'aspirer à une conversion qui récupère son « éloignement» et la restaure à son opacité. L'individuation cherche dans la vie la stabilité d'une identité plus profonde qu'elle, et qu'elle tiendra pour la Puissance, ou « Dieu ». La représentation de la Puissance est par essence ambivalente. Mais la priorité de sa Bonté pour notre esprit inquiet, implique un aspect féminin indéliable. L'aspect compassif a les deux volets que signale Ph. Trible: au singulier, il signifie « matrice» ou «utérus» (rehem), alors qu'employé comme adjectif: il signifie « compassif» (rahum), le côté féminin s'en trouvant relevé. On en arrive à un émanatisme. La transition de l'impersonnel au surpersonnel, de das Eine à der Eine, contraste avec l'hébreu qui ne distingue pas le masculin et le neutre. Ainsi, selon L. Kohler, si l'on veut extraire Yhvh de la racine hwh-, il sera bien l'être mais au sens d'essence comme participe présent (being), bref le vivant. C'est alors que la force de Dieu se déploie dans la faiblesse (1 Cor. 12:9). Dieu se manifeste par la Parole - diffuse, inarticulée, mise par écrit par des hommes. On peut se battre au sujet de cette Parole magique capable de tout bouleverser, mais on peut également, au lieu d'attribuer à Dieu la Parole, en faire aussi bien l'économie et parler simplement parole (écrite avec minuscule). Il ne faut pas confondre un Dieu posé comme médiation d'une transcendance, et la divinité du champ. Une chose est l'adjectif « divin» affecté à ce Dieu, une autre

est le substantif « divinité»

-

divinité dans laquelle nous naissons et mourons et

dont nous avons fait le sacré. Dieu est alors, à la fois, affirmation et négation de l'homme.

17

Le Nom Dieu
Mais la source dernière de tous les malentendus est la polysémie incurable du terme Dieu. Elle comprend des phénomènes qui vont de l'image et l'idole jusqu'aux imaginations d'une Puissance sauvage englobante, et qui deviennent une source de légitimation de toutes les passions imaginables. Un programme philosophique qui s'estime doit s'appliquer à en démasquer le jeu, en en mondant la notions comme les pelures d'un oignon. Du moment où la Puissance glisse dans le terme Dieu, le phénomène de la Puissance, qui est cosmique, bascule dans le traitement d'une Surpersonne. Si l'expression P.F. était plus conforme à un premier infléchissement charitable de la simple Puissance, le terme Dieu va substantifier une entité posée comme sujet, et fonder une mythologie supplémentaire. Mais du moment où nous prenons conscience de la transposition de niveau des deux, le brouillard se dissipe et les choses entrent dans l'ordre. Qui est ce Dieu? L'homme ne peut re-connaître Dieu que si d'abord et en quelque sorte il le connaît comme un être à puissance plus grande. Dieu est son désir, son idéal. Donc avec quelle autorité désormais affirmer que ce que nous ne connaissons pas de Dieu excède ce que nous savons de lui? Y a-t-il mauvaise foi lorsque l'homme pose ses conditions à une transcendance putative? Car Dieu est par définition une personne, or personne et transcendance sont des contradictoires. Moïse a pu douter de l'identité divine derrière la manifestation du Sinaï. Dieu est traité comme une personne à laquelle il demande des comptes, des explications et

des garanties, à commencerpar l'exigence d'une pièce d'identification -

son nom

-, comme s'il faisait un marché. Car le buisson ardent n'a pas brûlé Moïse qui, lui, n'entend que dialoguer comme le voudra plus tard Job. L'identification de Dieu l'angoisse parce que le terme Dieu n'est pas un terme comme un autre, mais un terme unique et exceptionnel, voire surnaturel en tant que garantie de tous les autres noms et de la réalité de toute chose. Nom « Dieu» dont on ne peut dire qu'une chose, qu'il représente tout ce qui pour l'homme est positif. Il me parle « à l'oreille» en preuve d'ineffabilité et de sincérité (racine sem-, identité). Il est plus que mon être ordinaire, mais pas pour autant un Autre à part entière, car je le comprends. Ne pouvant être défmi, je puis quand même parler de lui parce que sa notion est antérieure à toute autre. La question du nom devient celle du Nom. Le Nom doit aussi être différent du nom tel que nous l'entendons d'ordinaire, et qui est personnel au lieu qu'un symbole. Mais le Nom (écrit avec majuscule) est sans visage, il présentifie un « abîme» inidentifiable, et je ne puis à la fois le voir et vivre. La Puissance n'a pas dit: « Je suis Dieu» ou « Je suis la Surpersonne », et en fait « Je suis» n'est qu'un commencement de phrase laissée en suspens. Plutôt qu'une hypostase, le mythe suggère un avertissement et un rappel (dihkr) de notre état contingent, le Nom pouvant conduire indistinctement vers un Qui et vers un Quoi. Bien qu'il soit requis de s'identifier par un nom afm d'apaiser l'anxiété de Moïse, Qui donc donne à Dieu son nom, le Nom (Dieu) ? Qu'est-ce qu'un nom qui transforme le Que en un Qui? Il n'est pas un concept, il fait tout simplement vivre. La retenue du « vrai» nom remonte à l'idée que la communication d'un nom 18

est une perte de puissance de celui qui le communique et par là se dé-voile en se situant. En descendant du mystère sur la place publique, il devient quelconque, un quidam. Mais le Nom (Ur-name) ne peut être un nom. Et depuis l'époque postexilique, le Nom devient peu à peu, surtout depuis la Septante, Seigneur ou Mon Seigneur, kyrios dont l'équivalent dans la tradition rabbinique est adonai". Parce que Yhvh dénote la continuité d'une Présence agissante, qui est la vie ou force de nos jours (Deut.30:20)~ El est Puissance. Présence de quoi? De la Puissance. Si le Nom est Je serai celui qui sera (ehie asher ehie ; ego eimi ho on ; Ex. 3: 14), il se dit au futur comme ce qui sera toujours là et dont nous ne pourrons nous dispenser. M. Buber et F. Rosenzweig le traduisent fortement: Ich bin da ais der ich bin da. Afin de simplifier, on pourra en trouver des équivalents, tels « Je serai, moi, toujours présent », où les mots « Je serai, moi» économisés (afin d'éviter l'identification d'une personne individuelle), nous donne: il y aura toujours quelque chose, ce qui n'est pas beaucoup dire. Mais dans le fracas du Sinaï ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais la disposition de celui qui les reçoit. Autrement, demandait Spinoza, les mêmes mots mis dans la bouche d'une bête auraient-elles permis à l'homme d'y reconnaître un Dieu? C'est pourquoi « Je serai toujours là » veut dire: « Tu ne seras pas toujours là ». Notre minable dépendance fait alors du Nom le symbole imprononçable d'une Puissance à jamais cachée - et dangereuse si nous ne l'affectons pas d'un Bien cooriginaire. Sans visage, nomenet numen désignentun non-Nom, c'est-à-dire tous les noms à la fois, ce qui nous déconcerte. Si la Voix sinaïtique voulait dire: « Je suis ce(lui) qui n'est pas », elle aurait été effrayante, car n'étant pas sujet, Dieu ne pourrait non plus garantir sa Bonté. Or si Moïse a pu interpréter la Voix de diverses manières, pourquoi a-t-il choisi celle qui nous est transmise? Et nous pouvons conclure qu'il n'y eut aucun effort de séduction si Moïse en tira ce qu'il cherchait. Le Pseudo-Denys disait justement que Dieu (<< anonymos, polyonymos, hyperonomos ») n'a pas besoin de nom, et que nous avons un droit égal à lui en donner un, et à lui en refuser. Ce qui permet deux versions: ou bien il est implicitement affirmé, ou bien il est tenu pour délusion. D'où le dilemme: si Dieu ne peut être « séparé» du champ, il n'est personne; et s'il est champ, il ne peut recevoir de nom, n'étant qu'un symbole. Le Nom refuse un nom, et le refus de livrer un nom personnel peut alors être lu négativement comme « Ne m'importunez pas! », ou « Comment osez-vous! », ou « Mon Nom ne te regarde pas! », ou « Qui es-tu pour me questionner? », ou « Je me nomme comme je me nomme », ou « Tu verras bien qui je suis ». La « réponse» n'est ni évasive, ni dilatoire, elle rejette simplement un demandeur impertinent et le remet à sa place. C'est toute la force du symbole, alors que la Septante, dans la tradition platonicienne, en fit un Etre (ho on), consolidant entre lui et l'homme un hiatus avec sa transcendance. Le Nom dénote absence plutôt que présence - Présence d'une absence (de contrôle humain). Mais le Bien transmute le Nom pour en faire: « Je serai avec toi, à tes côtés, je te protégerai, fie-toi à ma Puissance ». Voilà un Dieu personnalisé, taillé sur mesure et réduit à notre échelle, il répond alors à nos besoins, et devient un Dieu « à la carte». 19

La fonction du nom est la possibilité qu'il nous offre de l'invoquer du fond du gouffre, instant éblouissant de rupture de la ligne monotone du désert. Mais si le vrai nom existait et il était tabou, les ennemis pourraient aussi l'invoquer à leur profit. Un nom n'explique rien, mais je puis l'influencer. Dans ces conditions, seul un vrai insensé pourra dire: «Il n'est point de Dieu» (Ps.14:1,. 53:2). Car l'invocation est son affirmation. Affirmation de Puissance. Et P. Geach de noter que « Dieu» n'est pas un nom, mais une description faite dans les termes contradictoires des attributs. Et les Noms d'Allah sont 99. Notre témoignage (Is.43: 10) consiste en ses attributs. L'invocation est une ressouvenance (remembrance) qui «remembre» par des flagorneries une Puissance autrement dispersée. Le Nom est désormais lié de reconnaissance pour cet homme qui au demeurant doit mériter sa récompense, et Moïse de répondre: « Me voici» (Ex.3:4).

Les transcendances
Une transcendance absolue qui nous coupe de la source de Puissance est une source d'angoisse et pourtant unflatus vocis. Un fossé infranchissable, béant et qui dissimule la Puissance, nous tient en crise permanente et dégénère dans la superstition d'un occultisme. La théologie de la crise est une incommunication absolue, et du moment où tout est possible sauf preuve (impossible) du contraire, on aura carte blanche pour tout affirmer sans que rien ne change dans le monde. Mais parce que l'homme désespère de son aliénation, la question de son salut demeure à l'ordre du jour. Bien sûr, le jeu est caché. Si nous savons pertinemment que la divinité est cachée, elle n'est plus cachée. Toute l'apophatique ne vise-t-elle pas l'incorporéité seulement ainsi que Maïmonide le voulait? Et si la transcendance est absolue, nous ne pouvons même pas dire si Dieu existe ou n'existe pas. La prudence de Philon y introduira des allégories, mais une transcendance relative n'est plus une véritable transcendance, elle est liée à notre ex-sistence pour qui elle signifie tout simplement espoir. La trans-cendance (écrite avec tiret) est un échappement ou manquement dans notre tentative de maîtriser et de posséder le champ, elle accentue notre finitude. Mais à l'opposé de la transcendance vers la hauteur, il existe aussi une transcendance vers la profondeur, ou transcendance-dans-l'immanence - qui est la dimension du champ. Face à un Tout-Autre à jeun de sens, la transcendance-dansl'immanence possède un sens déterminant, et pose rien de moins que le problème de mon identité ultime, en même temps qu'une immanence-dans-Ia-transcendance comme moyen pour moi de la réabsorber. Si transcendance et Puissance sont un au moins dans la mesure où les deux nous échappent, comment en parler? Or la Puissance ne peut être Toute-Autre si je m'appuie sur elle. C'est alors que les trois premiers mots de la Révélation (Ex.20:2) : « Je suis / l'Eternel/ton Dieu» infléchissent la Puissance à notre profit. La série El, Elohim, adonaï, est posée en parallèle à celle: Omnipotent, Juge, Miséricordieux - qui se trouve incarnée dans la série Création, Justice et Charité.
La transcendance est alors dominée.

20

Le hiatus sacerdotal ou la source parallèle
Entre les sources de dissimulation de la Puissance, le hiatus introduit par les sacerdoces est crucial. C'est là que va loger une source parallèle au Testament, connue comme tradition orale. Il en résulte une interprétation « dure» et incommuniquée, et une interprétation « molle» et médiatisée des hiatus. Et parce que l'expression totaliter aliter est contradictoire, le discours coranique ira jusqu'à distinguer un fait coranique supra-historique et un fait islamique historique. Dans le no man 's land entre les deux extrêmes du hiatus, le Tout Autre et le Toi (ou moi), le prêtre-shaman (racine « en avant» ou « à travers») sera peu à peu transformé en technicien et professionnel du rituel dont il va assumer l'expertise d'exécution. Le premier résultat de l'existence des sacerdoces, en tant que gardiens des mystères, est la sacralisation du hiatus, rupture ou discontinuité, entre la P.F. et l'homme, donc du sacré et du profane. Le hiatus relève sa profondeur lorsque la vie ne « répond» plus à nos desseins. Son idéologie ouvre la porte aux fantaisies de ses médiations et devient la source des problèmes sans fin de la théologie. Car par-delà le connu, l'esprit est réduit à être un miroir qui nous renvoie notre image dissimulée dans une sorte de coquetterie de oui-et-non - qui fera son charme et son faux. Ce serait une erreur de croire que parce que Dieu est placé « trop haut» nous le déprécions par dépit, comme le renard qui trouve les raisins inaccessibles toujours trop verts. En revanche, on peut dire que son inaccessibilité l'abolit comme « quelque chose », mais en revanche sa postulation en fait un sentiment de délivrance au sens de non-interférence ou circularité. Le hiatus est la clé de voûte de l'édifice monothéiste. Il est non seulement le point d'appui des constructions théologiques, mais en plus il est enveloppant. En effet, le hiatus si j'ose dire « primaire» ou vertical CieVTerre est indiscernable du hiatus « secondaire» ou horizontal, c'est-à-dire développé dans un temps mythique sur l'axe Origine/Fin ou CréationlEschatologie. Les conséquences en seront multiples et comprennent tant les grands mythes structuraux qui vont de la Création à la Rédemption, que leur fonctionnement moyennant les chevilles et ponts qui font la médiation des deux extrêmes. C'est dire que l'avenir et l'au-delà ont partie liée par leur absence - que nous prenons soin, volontiers ou par crainte, de peupler. Le hiatus n'est donc pas bidimensionnel, mais tous azimuts. Si bien que la compréhension des médiations investies dans sa liquidation, ne peuvent en liquider la souffiance qu'au prix de cette liaison de l'avenir et de l'au-delà. La propitiation de la Puissance est ritualisée par des sacerdoces qui se disputent des raccourcis pour le bonheur éternel parce qu'ils « connaissent» l'autre côté de la transcendance et partagent ses secrets. Ménageons cette Puissance qui nous protège et dont la porte étroite sont ses serviteurs qualifiés. Ce n'est donc plus la peur que Dieu existe qui nous tourmente, mais bien l'angoisse qu'il pourrait ne pas exister. Une P.F. comme garantie, elle-même garantie par un sacerdoce, apaise nos inquiétudes - qui tournent la religion en hôpital et le prêtre en infIrmier. La transcendance absolue se réfugie dans une tradition (paradosis) ou héritage tissé de la main de l'homme et qui revient à lui. Avec les traditions orales, parallèles aux Ecritures, commence une exégèse qui partagera une P.F. du cœur 21

(campaI) et une autre de la raison (périphérique), risquant la dualisation de l'esprit et du corps. Le prêtre contraint à une croyance qui substitue son dire au jugement indépendant des autres (Magister dixit). Il y a une croyance factique Ge crois que) et une croyance fidéique Ge crois en). L'extériorité paradoxale d'un objet inconnaissable fait de la croyance une « obligation» de soumission qui en sauve l'incertitude et devient la «normalité» d'un jeu de langage. La différence de croyance et de connaissance est pourtant dans la preuve et non dans une simple probabilité. Mais l'anxiété fera de la croyance une évidence acquise et incontestée. Ce n'est que sur le plan conscient que la croyance peut devenir un pari pascalien. La croyance fait l'embourgeoisement d'un Dieu bon. Mais si Dieu est bon par définition, à quoi bon le prêtre? Il s'en érige en administrateur et constitue sa bureaucratie. La bureaucratie affirme et soutient l'Autorité vicaire qui « dit» le bien. C'est la bureaucratie qui désormais va en choisir le bénéficiaire pour le « bénir », alors que les exclus seront «mau-dits ». Sa puissance magique est désormais connectée au shaman. Le prêtre soutient la continuité de la création et d'un ordre naturel garanti par le rituel. Mais en « administrant» la Création, il congédie Dieu par là renvoyé à un déisme, qui se limite à en percevoir les dividendes. Ce n'est donc pas Dieu qui ne peut cesser de créer comme le ferait un automate - ce qui annulerait la prière -, c'est le service sacerdotal qui en a pris la charge et s'érige en «créateur» et « souteneur» second.

La source communautaire
Si une Puissance en soi et nue est insensée, l'existence de communautés humaines va lui donner une nouvelle dimension tangible et politique - source des plus grandes distorsions. Les traditions (rituelles) sont la colonne vertébrale de la communauté humaine. EUes alternent avec les crises d'identité de l'individuation pour assurer un espace d'aération et de protection. Elles incarnent la communauté des vivants et des morts qui est notre habitat. Les traditions constituent un rituel de retour vers l'origine de la Puissance et mettent entre parenthèses la vie périphérique. La communauté est le fruit d'un rituel qui exige d'être attentif afm d'éviter la faute. C'est par l'observation de la splendeur rituelle que le hasard est aboli et que la dispersion communique avec la Puissance. Il est même probable que le terme religion dérive de reZegere, observer, être servile et vigilant par opposition à neglegere, être négligent. Le « croyant» est relié à une tradition de piété sécurisante et canonisée, ferme et avalisée. Dans la communauté, je suis parce que nous sommes. Notre communauté est une communauté et d'origine et de destin (les traditions), nous sommes tous « embarqués », nous devons défendre ensemble et mourir ensemble. Le sacré, c'est désormais la Puissance que la communauté rituelle absorbe et monopolise, constituant un microcosme où fms et moyens d'apaisement deviennent un. La communauté est une communion vitale où l'union fait la force. La communion (mei-) dérive de la double idée d'échange et de charge, elle est 22

physiologique. Elle représente notre bastion contre la mort. Le défi de la mort exige de s'assurer une source-de-vie (mekor hayyim, fons vitae), de Puissance, comme régénération continuée (Ps.80:4). Mais nous devons aussi continuellement la repotentier par le rituel afm qu'à son tour elle nous ressource. La communauté devient un dépôt d'énergie et un grand seuil de circularité (lisez: désangoissement) en communication avec l'énergie impersonnelle qu'elle humanise. Dans la solidarité qu'elle définit, les dissonances s'affaissent sur une tonique. Le sens-sentiment de cohésion est Dieu même, un Dieu qui n'est ni tout à fait public, ni tout à fait privé, mais qui se postule comme source des deux. C'est justement la région crépusculaire qui en permet les oscillations sémantiques à l'intérieur du hiatus. Le cristal pur de la communauté fonctionne comme un grand orchestre que raille la dissonance. Elle représente un niveau de constance que vient rompre la faute, ce qui glisse, ce qui tombe, ce qui trompe (fall-). Le niveau de constance est assuré comme l'Alliance, ou engagement réciproque dit sagesse. La distinction du corps et de l'esprit, reflétant celle de caducité et de survie, retient pour l'individu le corps et transfert à la communauté l'esprit. Une communauté vit de la mémoire, qui y comprend ses morts. La communion de nourriture consolide une participation ambiguë d'amour et de jeu, elle n'est pas gratuite, mais intéressée. Elle est un poids que nous portons et qui nous porte, et par lequel nous «pesons» dans le monde. Même si dans les sociétés claniques ou nationales c'est la communauté qui s'impose, et dans les religions « universelles» le centre passe dans l'individu - pour fonder des communautés élargies, implicites et diffuses.

Le principe d'Autorité, dimension politique
Point de sacerdoce qui ne « serve» une Autorité, Autorité qui devient sa propre source de légitimation. La fonction du prêtre est de garantir l'existence d'une Autorité (transcendante) protégée par le hiatus, et dont il assure la médiation en ouvrant une voie de communication avec la Puissance. Elle la postule pour ensuite s'en revendiquer, si bien que l'Autorité est un dédoublement du sacerdoce - qui agit sur deux plans: sa personne corporelle et la Puissance qu'il incorpore. En dehors d'un principe d'Autorité, sa propre investiture est une question. Mais la Puissance dont le clergé se revendique est transcendante, inaccessible aux autres et connaissable que par lui, voire réduite à sa Parole. Le clergé ne peut l'imposer que par un système d'éducation ou endoctrinement dont l'essence est la répétition. Est désormais Autorité ce que l'on répète comme étant telle, le « croyant» n'en étant que la boîte de résonance. L'identité d'écouter (horen) et d'appartenir (gehoren) produit la soumission (gehorschen). «Ecoute, Israël!» (shema israël) signifie écouter-et-obéir, repris par le terme islam et 1'« infaillibilité» pontificale. L'Autorité est un magistère qui s'impose en faisant répéter ses formules jusqu'à les transformer en évidence afm de devenir des préjugés. Préjugé et préjudice (prejuicio/perjuicio) sont une même idée vue d'abord a priori et ensuite a posteriori. C'est pourquoi il est de l'essence de l'Autorité d'être invoquée, suppliée, 23

propiciée. Elle se hausse au-dessus des genres masculin, féminin ou neutre. Sa neutralité la rendrait à un hiatus impersonnel qu'elle prétend annuler. Le hiatus est le « piège» (skandalon ; racine skand-, sauter) dans lequel le prête nous fait danser à sa musique. Les brocarts de l'Autorité fondent l'institution dont la vocation est le mystère. L'Autorité porte le masque, et la démasquer serait un manque de respect à l'Autorité, voire un délit de lèse-majesté. Elle ne peut parler que par la bouche du prêtre, et lui couper la parole est séditieux. Pour passer derrière le masque, le prêtre se vaut d'une chaîne de médiations postulée entre lui et la Puissance. Il soutient à son tour cette châme en postulant un vicaire de la Puissance, lequel postule à son tour un avatar de la Puissance qui, lui, recèle cette Puissance toujours cachée comme dans le château de Kafka. Dans la modalité catholique, le vicaire est pape et l'avatar un Christ. Mais comment dériver l'autorité et la légitimité de l'Autorité? Si Dieu est un quasi-objet, donc un quasi-sujet, on pourra par un glissement imperceptible en faire le Sujet qui nous tient pour des objets. Et qui peut légitimer. L'Autorité exploite le hiatus, qui est sa chasse gardée. Sa théologie fait sa carrière dans l'obscurité où elle ourdit ses toiles d'araignée. Son Autorité découle de l'invisibilité où tout devient possible et dont l'indétermination nous effraie, et c'est pourquoi elle se présente comme étant tranquillisante et sécurisante. Si avec J.G. Fraser nous disons que la religion est une propitiation ou conciliation de puissances suprêmes qui sont sensées diriger ou contrôler le cours de la nature et de la vie humaine, nous demeurons sur le plan de la magie. La magie exige de laisser faire l'expert. Si nous demandons à l'Autorité des raisons, nous la trahissons: tout douteur est mis au ban. Au mieux on nous donne des raisons pour empêcher l'exercice de la nôtre, et nous jouons le drame rituel du sacri-fice qui va nous potentier. La comédie psychique fera de nous un « héros» sacrifié pour une communauté messianique. De l'unité de la communauté résulte une Autorité qui ensuite sera tenue pour sa cause et devient « unifiante ». Elle tend à se confondre avec la P.F. : le vicaire et son mandant se confondent. Au demeurant se produit la division de l'autorité politique entre un aspect civil logé dans un palais et un aspect religieux logé dans un temple. Nous réservons le palais à la figure atavique du Père qui sait nous punir ou nous gracier, et le temple à la figure de la Mère qui sait nous accueillir et nous consoler. L'Autorité prononce la croyance sous la forme d'une idéologie. Mais si elle devait aussi justifier les croyances, tout serait également justifiable, ce que l'on dit et son contraire. Et le crime aurait libre cours. Donc tout est légitimé d'avance par l'Autorité politique que le clergé soutient et qu'il nantit. Le fait que l'Autorité puisse être fabriquée comme un fétiche (factitius, fabriqué) au niveau des sacerdoces, n'empêche qu'elle demeure une contrainte au niveau de l'administré. Elle a le nez de cire qui peut être tourné de tous côtés. Mais elle implique aussi que je ne puis me cacher: je suis ex-posé et surveillé parce qu'ex-tant ou ex-posé, ex-sistant. L'obsession d'être observé me transperce et me désubstantifie, elle me vide dans mon impuissance. « Celui qui Me voit et sait qu'il Me voit, ne Me voit point », mais c'est lui qui voit, en fait, il est vision omnisciente. 24

Le sacrifice des rituels
Les rituels sont une source sociologique d'interprétation de la P.F. Au sens propre du terme, la communauté se définit comme un système de rituels - au sens large et englobant de cérémonies, de rythmes et de jeux de langage. Les rituels divinisent les hommes dans un cadre solennel qui com-mémore des origines communes, et sont un témoignage de solidarité dans un destin commun. Les sacerdoces qui les dirigent s'en érigent en symbole. En tant que sacrificiels, la ruse de tous les rituels consiste à faire apparaître comme autre, au bout du cérémonial, ce qui est le même. Car au cœur de l'idée de sacrifice se trouve l'idée de mort et de résurrection, comme le phénix qui renaît de ses cendres. Il faut qu'une chose périsse afin qu'elle soit glorifiée et potentiée, comme dans la magie blanche. L'idée contractuelle du sacri-fice, que E.B. Tylor fonde dans le principe do ut des, consacre un ensemble de stratégies de marchandage par lesquelles je simule un désaisissement pour assurer un gain différé multiplié. Le sacrifice a deux moments: d'abord la fiction de perdre ou sacrifice, ensuite l'assurance de gagner ou sacri-fice, où Dieu est notre partenaire dans un jeu d'échecs qui n'aura jamais de fm. Ce n'est pas parce que Dieu « existe» que nous engageons la magie d'un rituel, mais bien parce que nous engageons la magie d'un rituel que nous le faisons exister afm qu'il nous « réponde ». Dieu est cultivé par les rituels qui, eux, activent des récits sacrés. Les récits me répètent que le rituel me rend « invulnérable », je peux m'y sentir un surhomme déjà « sauvé ». En fait, ils symbolisent la santé. Tous les rituels sont des rituels d'influence et se divisent en deux sortes: ceux d'évitement ou prévention du mal, et ceux de reconnaissance ou d'approbation. Ces derniers ramassent le temps cyclique liturgique de chaque année et constituent, à partir des saisons, une structure d'intemporalité qui marque la fm de l'angoisse. D'où les images rituelles archétypales de la roue, de la rotation, de l'alternance et de l'équilibre, qui reviennent à un principe de répétition apparenté à la névrose obsessionnelle et dégénèrent en stéréotypes. La répétition s'accroît lors des grandes crises existentielles où nous risquons de perdre la Puissance. Le prête dirige le rituel (racine ar-, idée de jointure), qui est une croyance gelée, assurant les chevilles qui stabilisent l'être. Il en déploie le champ sémantique d'attelage (harma), de membre (artus), de nombre (arithmos), d'ajustement (artuo), d'excellence (aristos) et d'harmonie. D'où la tournure dangereuse que peut prendre l'habileté (arti) du savant (artos) capable de supercherie (art-ful, artero) manipulant un Dieu « caché ». Non sans raison, E. Gibbon a ainsi pu dire de Rome que tous les cultes sont tenus par le peuple comme étant également vrais, par les philosophes comme étant également faux, et par les magistrats comme étant également utiles. Il dirige le rituel parce qu'il contrôle le sacré, c'est-à-dire la Puissance. Tous les rituels sont des « sacrements ». R. Otto, qui rend le sacré autonome, l'identifie par trois effets sur l'homme: mysterium tremendum, fascinans et augustum, soit angoisse, séduction et vénération. Ce sacré, qui n'est rien en soi, est la mauvaise conscience de notre vanité. Il échange le temps profane qui ne se répète jamais contre un temps qui se répète, contre un cycle qui bloque la temporalité.

25

Du moment où j'atteins la Puissance comme sacrement, celui-ci est l'acte d'un sacri-fice. Le sacri-fice protège le mystère du principe de surcompensation. Sa violation entraîne une sanction, sanctio étant la forme abstraite de sanctum. Mais sacré et saint ne sont pas des synonymes: le premier est cosmique, le second un exemplaire éthique. Le terme «culte» évoque l'idée de circuler, de tourner autour sans s'éloigner, d'où un principe de fidélité et un champ sémantique qui comprend les termes pivots (polos) cultiver, habiter et servir (ancilla). La périphérie et son champ, les vivants et les morts, y circulent librement dans les deux sens. D'où une séparation ou retrait du profane, de l'impur et de l'obstruction. Le rituel, en tant que sacrifice, soutient littéralement le monde dans ses deux sens fondamentaux: d'abord celui de périphérie, ensuite celui d'ordre (kosmos). Lorsque monde - au sens fort - et éternité se disent d'un même mot (olam), il s'oppose à l'im-monde, au souillé, au désorganisé. L'essence du rituel est purificatrice. Pourquoi donc ne pas préférer aux formalismes, la simple récitation des grands poèmes de l'humanité, comme manière certaine d'inspirer et d'élargir l'horizon des sensations, c'est-à-dire comme moyen d'aération? Mais rien n'empêche 1'« incroyant» de revenir aux services rituels comme moyen de se réintégrer à la stabilité des traditions pour contrebalancer le rythme accéléré qui nous déstabilise. On dit « morale» la traduction exotérique, profane et quotidienne, du rituel sacré. Tout crime commis contre un homme est aussi commis contre Dieu, car c'est « à son image» que l'homme fut créé. Cela étant, comment naïvement attribuer à la vanité d'un Dieu qui ne fait rien gratuitement le fait de ne travailler qu'ad maiorem dei gloriam (Ez.36:22), le rituel fonctionnant comme un cérémonial de cour? L'homme solennise la morale et la sanctionne dans le cœur humain.

Le temple
Le temple, qui devait être le résultat d'une idéologie, en devient une des sources les plus fertiles. Il est la «maison de El» (beth-el) et démarque une différence inviolable. De la racine grecque tem-, couper, détacher (d'où temenos, enclos sacré), templum désigne l'espace délimité par l'augure dans le ciel et sur le sol, donc un lieu d'observation (con-templatio) et de con-sidération. L'idée du temple est la maîtrise de l'univers. Toutes les prostrations pointent comme les rais d'une roue vers un centre auquel elles se «soumettent» pour incorporer la Puissance. Le temple renoue notre cordon ombilical avec la Puissance, car à partir de quelque faute rituelle, les communications en sont coupées, la Puissance devenant Autre. En refaisant l'intériorité, la blessure d'extériorité est pansée, et rien ne reste « devant le temple» (pro-fanum). Notre maison personnelle est l'écho du temple, un « foyer» où la flamme de la force est soutenue par une communauté. Ce n'est pas le bâtiment du temple qui est adoré, mais son hôte, un Dieu apprivoisé. Si bien qu'il n'est pas tellement un lieu qu'un mi-lieu conditionnant.

26

D'où deux dimensions: le temple administré par un sacerdoce qui soutient le hiatus, et le temple intérieur qui liquide le hiatus. La révélation de la Puissance est en lui limitée par des murs, car sa révélation massive annihilerait l' ex-sistence (Ex.33:20). Le temple devient alors l'occasion propice et l'instant favorable (kairos).

Et à un moment donné, le temple extérieurglisse dans le temple intérieur - donnant
la morale, et surtout la responsabilité. L'enceinte sacrée du temple, qui défmit une demeure (shehinah), marque la promotion « surnaturelle» à une élection. L'homme va au temple pour se blottir dans une monumentalité intimidante qui matérialise la protection et protège de tabous l'élection. On y observe la honte de la pénétration en même temps que le bélier qui pénètre. Ad-orer, c'est séduire la Puissance par un symbolisme sexuel. C'est l'ambivalence du temple qui en fait la fascination. Le terme latin sacer, à la fois retranchement de l'impur et connexion avec la propreté, et le pur ou la Puissance, nous dit que le lieu cultuel est le lieu d'un sacri-fice. La prière le symbolise en tant que substitut de l'agneau sacrifié. Le sacrifice reçoit la grâce. Il fonctionne à deux temps: un temps d'entrée, l'autre de sortie. L'individuation y plonge profane et en ressort sacrée, invulnérable, régénérée comme le phœnix. Mouvement négatif vers lUle mort symbolique (crucificatio) et mouvement positif vers une résurrection symbolique (glorificatio). Le sacrifice devenu sacri-fice (avec tiret) passe de substantif à verbe. Le mythe de la mort et de la résurrection, immunisateur de la maladie de contingence, typique des sociétés agraires, constitue lUlereprésentation théâtrale, les deux actes d'une fiction. La racine linguistique weig-, éliminer, d'où sacrifier, donne non seulement la victima latine, mais aussi le weihen allemand, consacrer. Plus la souffrance est profonde, plus le mérite de la subir est grand. La compensation au double, présente dans le sacrifice de Job (42:10), est un archétique psychique. Le langage rythmique qui endort la conscience crée un conditionnement pour la transmutation alchimique de la mort en vie et de l'échec en triomphe. Le rythme pantelant, poignant, et les âpres résonances de la déclamation coranique, marquent les extrêmes de cette tension. Un sacrifice sans aspiration à un gain personnel différé serait un suicide.

L'espoir des possibles
L'espoir est une capacité de prédiction calmante, et en ce sens une prière. Si l'espoir est aboli, qu'est-ce qui viendra neutraliser une Puissance brute? Si Dieu n'était pas une personne, il n'y aurait rien à attendre de lui. L'espoir est le combat pour le possible que la vie se réserve contre la mort. A. Ibn Daoud distingue un possible subjectif dérivé de notre ignorance, et un principe objectif suivant un principe de causalité. Notre volonté de puissance est un espoir de Puissance. Dieu même doit être soutenu par tous les moyens disponibles afin qu'à son tour il nous soutienne, notamment par la prière. Nous avons même interposé entre lui et nous nos ancêtres comme médiateurs et intercesseurs entre les vivants et la divine Surpersonne. Les ancêtres sont des surhommes qui à la fois répriment et débloquent l'énergie campale. Déjà l'evhémérisme, apothéose de personnages historiques inférieurs aux

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.