Le religieux sur internet

De
Publié par

La multiplication des sites et blogs religieux - toutes religions confondues - contribue à redéfinir les conceptions traditionnelles du temps et de l'espace, les rapports entre centre et périphéries et les relations de pouvoir, d'autorité et de genre. Les pratiques, les identités, la notion de communauté se recomposent sans cesse. Ce livre, le premier en français sur ce sujet, se propose d'évaluer et d'analyser ces transformations.
Publié le : dimanche 15 novembre 2015
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782336396255
Nombre de pages : 332
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Religions en questions
Le religieux sur Internet
Le religieux sur Internet est devenu un sujet majeur d’actualité, dont Sous la direction de
la presse se fait largement l’écho aujourd’hui. La multiplication Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux,
des sites et blogs religieux – toutes religions confondues – Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
le développement des rituels en ligne, la fragmentation des
messages et des usages contribuent à redéfnir les conceptions
traditionnelles du temps et de l’espace, les rapports entre centre et
périphéries et les relations de pouvoir, d’autorité et de genre. De
même, les pratiques et les identités religieuses ainsi que la notion Le religieux sur Internetmême de communauté se recomposent sans cesse sous l’effet de
l’avènement du numérique dans la sphère religieuse. Ce livre se
propose d’évaluer et d’analyser ces transformations dans divers
contextes géoculturels et religieux en multipliant les approches
disciplinaires. Il s’agit du premier ouvrage en français à paraître
sur ce thème.
Ont collaboré à cet ouvrage :
Constance Arminjon, Julien Bondaz, Heidi A. Campbell, Andrea
Catellani, David Douyère, Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux,
André Julliard, Pierre-Yves Kirschleger, Oliver Krüger, Liliane
Kuczynski, Pascal Lardellier, Mia Lövheim, Damien Mottier, Mira
Niculescu, Sophie Nizard, Lionel Obadia, Laurence Podselver,
Chrystal Vanel, Selami Varlik.
32 €
ISBN : 978-2-343-07147-3
RELIGIONS-EN-QUESTIONS_PF_NIZARD_RELIGIEUX-SUR-INTERNET.indd 1 29/10/15 18:20
Sous la direction de F. Duteil-Ogata,
I. Jonveaux, L. Kuczynski et S. Nizard
Le religieux sur Internet© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-07147-3
EAN : 9782343071473 LE RELIGIEUX SUR INTERNETCollection « Religions en questions »
dirigée par Paul Zawadzki
La collection, placée sous la responsabilité de l’Association française de sciences
sociales des religions, publie des recherches, fondées sur des travaux de terrain,
portant sur des faits religieux et relevant des différentes disciplines des sciences
sociales. Elle publie également les actes des colloques annuels de l’AFSR, afin de
confronter et de mettre en débat des travaux en cours.
Dans les sociétés contemporaines, qu’en est-il du fait religieux, en France, en
Europe et sur les autres continents ? Comment comprendre les diverses formes
d’expression religieuse, dans les groupes religieux institués et en dehors d’eux ?
Comment expliquer les modes de présence à la société des différentes religions,
christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, religions africaines,
etc. ? Comment interpréter les transformations du rapport du religieux au
politique, au plan national ou international ? Comment saisir et analyser les
croyances et les pratiques religieuses d’hier et d’aujourd’hui ?
Les ouvrages publiés dans cette collection s’adressent aux chercheurs qui
travaillent dans ce domaine ainsi qu’à toutes les personnes qui s’intéressent, à un
titre ou un autre, à ces questions.
Association française de sciences sociales des religions
CNRS-Site Pouchet, 59-61, rue Pouchet, 75017 Paris
https://afsr.hypotheses.org/
afsr@afsr.cnrs.frSous la direction de
Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux, Liliane Kuczynski
et Sophie Nizard
LE RELIGIEUX SUR INTERNET
L’Harmattan Sommaire
Introduction. Le religieux sur Internet : textes et contextes
par Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux, Liliane Kuczynski et
Sophie Nizard ............................................................................................ 9
Première Partie
Redessiner le paysage religieux
La Noosphère, Dieu et Internet, par Oliver Krüger .................................31
Le discours islamique sur Internet : oralité de l’écriture et fragmentation
de l’autorité, par Selami Varlik ................................................................49
La virtualité comme catégorie religieuse ? par Isabelle Jonveaux ...........65
Quand la virtualité façonne la réalité sociale : les fake cults et la Church
of the Flying Spaghetti Monster, par Lionel Obadia ...............................81
Les relations entre religion en ligne et hors ligne dans une société en
réseaux, par Heidi A. Campbell ................................................................95
Deuxième Partie
Modalités et enjeux de la présence en ligne
La mission d’internationaliser St Nicolas, par André Julliard ...............127
Se connecter et prendre l’avion. Les réseaux électroniques et physiques de
la Jewish mindfulness, par Mira Niculescu ............................................140
Aux commandes du premier réseau protestant francophone : Jesus.net,
par Pierre-Yves Kirschleger...................................................................157
Le télé-fidèle existe-t-il ? par Damien Mottier ......................................173

Troisième Partie
Pratiques et rituels en ligne
Rencontres religieuses virtuelles, très réelle endogamie…
par Pascal Lardellier .............................................................................191
Pastorale et prière en ligne : le cas du site Notre Dame du Web,
par Andrea Catellani..............................................................................203
Accompagner et susciter la prière à distance, par David Douyère .........217
Nouvelles pratiques funéraires japonaises : de la tombe-ordinateur à la
tombe-online, par Fabienne Duteil-Ogata .............................................231
Quatrième Partie
Questions d’autorité
La diffusion d’Internet et l’ouverture d’un nouveau champ dans le droit
islamique chiite, par Constance Arminjon .............................................249
Images cultuelles et écrans mourides, par Julien Bondaz ......................261
Mormonisme et Internet, par Chrystal Vanel.........................................275
De la visibilité à la présence virtuelle. Quelques fragments de l’expression
du judaïsme sur le Net, par Laurence Podselver ...................................289
Une voix à elles : jeunes, musulmanes et blogueuses,
par Mia Lövheim ....................................................................................299
Liste des auteurs .....................................................................................321
INTRODUCTION
LE RELIGIEUX SUR INTERNET : TEXTES ET
1CONTEXTES
FABIENNE DUTEIL-OGATA
ISABELLE JONVEAUX
LILIANE KUCZYNSKI
SOPHIE NIZARD
Au cours des années 1990, Internet s’est développé dans tous les
champs de l’espace public et de la vie sociale. Internet a eu 30 ans en
2013 et Facebook, lieu symptomatique de l’émergence de nouvelles
générations du Web interactif (Web 2.0) a fêté ses 10 ans en 2014.
Chance jusque-là inégalée pour diffuser un message de manière quasi
2
universelle (Lévy, 1994) ou mise en danger du lien social par un
3individualisme croissant (Breton, 2000) , cette place grandissante du
virtuel est évaluée par les sciences sociales positivement ou négativement
selon les analyses qui y sont consacrées.
Si dans les premiers temps le Web mettait à disposition des
internautes des sites à consulter, nous sommes passés depuis quelques
années à une deuxième phase beaucoup plus interactive, où l’usager prend
lui-même la parole à travers les forums et les réseaux sociaux et peut

1 Cet ouvrage collectif est issu du colloque international Le religieux sur
Internet/Religion on the Web, organisé par l’AFSR, qui s’est tenu à Paris en févier
2013. Les auteures tiennent à remercier les institutions de recherche et
d’enseignement ainsi que les laboratoires de recherche qui ont soutenu ce projet :
le IIAC, le CEIFR, le LAU, l’IISMM, l’EHESS et le GSRL, ainsi que le CNRS
pour son soutien logistique, le Conseil Régional d’Ile de France et la Ville de
Paris pour leur soutien financier. Merci également à Stéphane Eloy (CéSor), qui a
mis en ligne l’enregistrement du colloque :
http://archive.org/details/4Fev.13MorningAFSRReligionOnTheWeb
2 Pierre Lévy, L'Intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace,
Paris, La découverte, 1997.
3 Philippe Breton, Le Culte d’Internet, Une menace pour le lien social ?, Paris, La
Découverte, 2000. 10 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
interagir sur des sites de reproduction virtuelle du monde réel (Second
4Life ).
Du côté du religieux, nous ne pouvons plus ignorer aujourd’hui
l’impact d’Internet qui est non seulement un média sur lequel les acteurs
religieux agissent et interagissent, mais également un lieu de création et
de recréation de la sphère religieuse contemporaine.
En effet, le religieux participe pleinement de cette révolution
numérique. Les religions se sont adaptées relativement rapidement à cette
modernité technologique et dans certains cas ont été pionnières en la
matière. Aujourd’hui, le phénomène religieux – religions instituées ou
religieux plus diffus – est pleinement présent sur la toile, Internet pouvant
se transformer lui-même en un objet de croyances ou de cultes. Le
religieux sur Internet est d’ailleurs devenu un sujet majeur d’actualité
dont la presse se fait largement l’écho : du premier tweet du pape Benoît
XVI en décembre 2012 ou de la qualification d’Internet comme un « don
de Dieu » par le pape François en janvier 2014, jusqu’aux débats
mondiaux autour des formes d’extrémismes religieux s’exprimant sur la
toile. L’actualité récente en France (attentats de Paris en janvier 2015) a
violemment éclairé l’usage mondial d’Internet par des tenants d’un
islamisme guerrier.
En 2000, on estimait à un million le nombre de pages Web ayant un
5but ou un contenu religieux . Le nombre des seuls sites chrétiens passe de
610 000 en 1999 à 9,1 millions en 2004 et en 2008, le terme de
« religion » (en anglais) fait l’objet de 492 millions de recherches sur
Google (moitié moins que le terme “sex” et trois fois moins que
6“money”) . À l’heure où s’écrit cette introduction, une recherche sur
google.fr du terme « religion » produit 734 millions de résultats.
Comme pour la plupart des domaines de l’activité humaine, aucune
analyse sérieuse du religieux ne peut donc aujourd’hui ignorer l’ampleur
de sa « réalité virtuelle » c’est-à-dire de son existence en ligne.

4 Voir Tom Boellstorff, Coming of Age in Second Life, Princeton, Princeton
University Press, 2010 ; traduction française : Un anthropologue dans Second
Life : une expérience de l’humanité virtuelle, Paris, Editions Academia, 2013.
5 Marten T. Hojsgaard, Cyber-religion, On the cutting edge between the virtual
and the real, in Marten T. Hosjgaard et Margit Warburg Religion and
Cyberspace, Londres, Routledge, 2005, p. 51.
6 Hubert Knoblauch, Populäre Religion, Campus, Munich, 2009, p. 216. Introduction 11
État des recherches
C’est d’abord dans le monde anglo-saxon que ces questions ont
constitué, à la fin des années 1990, un véritable champ de recherche.
Dès 1996, Stephen O’Leary, spécialiste américain des religions et de
la communication, est l’un des premiers à souligner l’impact majeur
d’Internet sur le développement et la diffusion des religions, un impact
aussi révolutionnaire, pense-t-il, que l’a été l’invention de l’imprimerie.
7Pour lui, Internet fonctionne désormais comme un espace du sacré .
Depuis cette étude pionnière, les travaux se sont multipliés, venant
confirmer ou nuancer ce propos. Fondés sur la notion de société en réseau
introduite notamment par le sociologue Manuel Castells, ils se sont
développés selon plusieurs problématiques. Dans la richesse de ces
recherches anglo-saxonnes, nous évoquerons ici certains des thèmes
8majeurs dégagés depuis maintenant une vingtaine d’années. Ainsi
Christopher Helland établit une première distinction entre « religion
online », qui se réfère aux contenus religieux accessibles sur Internet et
« online religion », qui désigne l’expérience religieuse faite par le biais
9d’Internet . Le terme de cyber-religion a aussi rapidement été introduit. Il
désignerait, d’un point de vue épistémologique, une religion qui existerait
10exclusivement dans l’espace cybernétique . Heidi Campbell, autre
pionnière des études des relations entre Internet et le religieux, utilise le
terme de « religion online » pour désigner « la forme que prennent des
pratiques et des discours religieux traditionnels ou non lorsqu’ils
11apparaissent sur Internet » .

7 Stephen O’Leary, « Cyberspace as Sacred Space: Communicating Religion on
Computer Networks », Journal of the American Academy of Religion 64/4, 1996,
p. 781-808.
8 On trouvera des développements plus détaillés et de nombreuses références dans
l’article de Heidi Campbell, « Religion and the Internet », Communication
Research Trends, vol. 25, n°1, 2006, consulté sur :
http://www.highbeam.com/doc/1G1-145983341.html le 21 octobre 2014, ainsi
que dans sa contribution au présent ouvrage. Voir aussi Rosalind I. J. Hackett,
« Religion et Internet », Diogène n°211, 2005/3, p. 86-99.
9 Christopher Helland, « Online Religion/Religion Online and Virtual
Communitas », in Jeffery Hadden et Douglas Cowan, Religion on the Internet:
Research Prospects and Promises, London, UK, JAI Press/Elsevier Science,
2000, p. 205-224.
10 Morten T. Hojsgaard, op. cit.
11 Heidi Campbell, « Religion and the Internet », op. cit. (notre traduction).
Morten T. Hojsgaard souligne cependant qu’une cyber-religion pure ne serait 12 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
De nombreuses études empiriques cherchent par ailleurs à décrire la
prolifération de groupes sur Internet, toutes religions confondues, et
tentent de cerner l’influence de ce média sur les pratiques religieuses. Les
recherches les plus récentes analysent les interconnexions entre religion
en ligne et hors ligne. Elles réactivent les notions d’espace et de temps,
ainsi que celles de communauté, de minorité, d’autorité religieuse,
d’identité personnelle et collective, de diaspora, à la lumière de ce
qu’Heidi Campbell nomme la « religion en réseaux ». Les travaux de
12 13
cette chercheuse , ceux de Mia Lövheim ainsi que de nombreux
ouvrages collectifs, tels ceux de Lorne Dawson et Douglas Cowan ou
encore de Morten Hojsgaard et Margit Warburg, témoignent, parmi bien
14d’autres publications, de la vitalité de ce champ de recherche .
Il faut encore souligner l’apport fondamental de la revue en ligne
Online : Heidelberg Journal of Religions on the Internet, publiée par
l’Université de Heidelberg en Allemagne (Institut für
Religionswissenschaft), qui offre depuis 2005 l’accès à de nombreux
15
travaux sur le religieux sur Internet .
Du côté français, la réflexion sur les cultures numériques en général
s’est constituée plus tardivement. Dans l’introduction de son ouvrage Les
16liaisons numériques , Antonio A. Casilli montre la difficulté qu’il y
avait, à la fin des années 1990, à constituer l’étude des réseaux
numériques comme un objet des sciences sociales. De fait, les travaux
dans ce domaine sont longtemps restés peu nombreux, confinés aux

qu’une fiction, car un site requiert au moins un webmaster qui existe et agit dans
la réalité hors ligne.
12 Voir Heidi Campbell, Exploring Religious Community Online: We Are One in
the Network, New York, NY, Peter Lang, 2005. Mentionnons également un réseau
plus large initié en 2010 par cette chercheuse : « Network for New Media,
Religion and Digital Culture Studies », source incomparable pour tous les
chercheurs qui travaillent sur le religieux et Internet ou sur le Net comme terrain.
http://digitalreligion.tamu.edu/
13 Voir notamment son article dans le présent ouvrage.
14 Lorne Dawson et Douglas Cowan, Religion Online: Finding Faith on the
Internet, New York, NY, Routledge, 2004 ; Morten Hojsgaard et Margit Warburg,
op. cit.
15 Certains des articles de cet ouvrage ont été traduits et publiés dans ce journal
(vol.8, 2015) :
http://journals.ub.uni-heidelberg.de/index.php/religions/issue/view2132.
16 Antonio A. Casilli, Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?,
Paris, Éditions du Seuil, 2010. Introduction 13
17
publications relevant du domaine des réseaux ou des médias . C’est
surtout sur le thème des sociabilités et sur celui des constructions et
bricolages identitaires que des enquêtes ont été menées par des
sociologues et des anthropologues, à la fois en ligne et hors ligne. Les
questions relatives à l’espace, aux relations au corps, à la nature des liens
18tissés entre internautes sont les points centraux analysés et débattus . Ce
champ de recherche, encore très ouvert, s’élargit aujourd’hui à
l’investigation des « cultures numériques » dans les secteurs les plus
variés comme le jeu, la maladie, l’édition, l’art ou les relations
19amoureuses .
C’est aussi sur des questions de méthodologie que se penchent
actuellement les chercheurs. En 2013, alors que se tenait le colloque à
l’origine du présent ouvrage, paraissait en français le premier manuel
20d’analyse du Web destiné aux sciences sociales . Il vient à point nommé
pour nombre de chercheurs qui réfléchissent aux pratiques
méthodologiques à mettre en œuvre dans le cas particulier de l’analyse
des productions numériques (contenus, pratiques sociales, usages, flux). Il
montre que la connaissance du dispositif technique, si elle n’est pas au
cœur de la démarche, doit en tout cas être prise en compte par le
21chercheur .
Le religieux comme porte d’entrée des études sur Internet a longtemps
échappé à ces investigations, bien qu’il apparaisse dès les premiers
22
travaux par la référence à l’aura religieuse qui entoure ce média , dans

17 Voir par exemple les revues Réseaux et Hermès.
18 Outre l’ouvrage d’Antonio A. Casilli, op. cit., voir par exemple : Madeleine
Pastinelli, Des souris, des hommes et des femmes au village global. Parole,
pratiques identitaires et lien social dans un espace de bavardage électronique,
Lévis (Québec), PUL, 2007.
19 Voir le n° spécial dirigé par Antonio A. Casilli : « Cultures du numérique »,
Communications n°88, 2011 ; voir aussi Pascal Lardellier : Les réseaux du cœur.
Sexe, amour et séduction sur Internet, Paris, François Bourin éditeur, 2012, ainsi
que les articles de Marie Bergström, Vincent Rubio et Laurie Benet dans le
numéro « Sexualités négociées », Ethnologie française, vol. 43, 2013/3.
20 Christine Barats, Manuel d’analyse du Web, Collection sciences humaines et
sociales, Paris, Armand Colin, 2013.
21 Voir également les propositions méthodologiques d’analyse de Facebook dans
l’article « Travailleurs et travailleurs de la donnée », Internet Actu.net,
(http://www.internetactu.net/2013/12/13/travail-et-travailleurs-de-la-donnee/
consulté le 5 janvier 2015)
22 Philippe Breton, op. cit. 14 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
23
des essais relevant l’alliance de la religion et de la technoscience ou
24.encore dans la relation entre Internet et le discours utopique
C’est avant tout sur leurs terrains respectifs que les chercheurs ont
constaté et ont dû prendre en considération l’irruption d’Internet dans
l’expression et l’organisation des phénomènes religieux qu’ils étudient.
Dans l’un des premiers articles parus sur ce thème, intitulé « Les dieux
sur le Net. L’essor des religions d’origine africaine aux États-Unis »,
l’ethnologue Stefania Capone étudie la présence sur le Net d’initiés aux
cultes afro-américains, qui s’y expriment de façon privilégiée. Ils y
élaborent de nouvelles versions des origines africaines de leurs cultes,
source de nombreux enjeux politiques. Posant la question de l’imbrication
entre local et global, entre virtuel et physique, l’auteure constate : « C’est
donc sur la Grande toile mondiale (World Wide Web) que se dessinent les
lignes des changements futurs dans l’univers des religions
afro25
américaines. » Depuis le début des années 2000, plusieurs autres
chercheurs ont analysé les bouleversements provoqués par l’usage
d’Internet dans leurs champs d’étude. Par exemple, à travers l’expression
sur le Web des visions mariales, Paolo Apolito étudie l’effacement de la
26
tension traditionnelle entre charisme personnel et institutions ; Céline
Choucouron-Gurung développe l’utilisation d’Internet dans les
controverses autour des Témoins de Jéhovah en France, montrant
l’obsolescence des outils de contrôle habituels de cette organisation très
27
hiérarchisée ; quant à Cécilia Calheiros, elle analyse la fabrication et la
visibilité d’une prédiction eschatologique pour la fin de 2012 au moyen
d’un logiciel prédictif, le « projet WebBot », primitivement conçu pour
28anticiper les cours de la bourse .
Un nombre non négligeable d’études ont été consacrées à l’essor de

23 Danièle Sallenave, dieu.com, Paris, Gallimard, 2004.
24 Viviane Serfaty, « L’Internet : fragments d’un discours utopique »,
Communication et langages, n°119, 1er trimestre 1999, p. 106-117.
25 L’Homme n° 151, 1999, p. 47-74. La citation est p. 68.
26 Paolo Apolito, « Visions mariales sur Internet à la fin du XXe siècle »,
Ethnologie française, XXXIII, 2003, 4, p. 641-647.
27 Céline Choucouron-Gurung, « Les Témoins de Jéhovah sur Internet.
L’utilisation du web dans la mobilisation des acteurs d’une controverse »,
Archives de sciences sociales des religions, 139, juillet-septembre 2007, p.
139156.
28 Cécilia Calheiros, « La fabrication d’une prédiction eschatologique par la
cybernétique : le cas du projet WebBot », Raisons politiques, 2012/4, n°48, p.
5163. Introduction 15
l’islam en ligne dans sa diversité : d’abord par la diffusion sousforme
numérique des textes musulmans, phénomène s’articulant avec une
réflexion sur le statut de minorité religieuse dans les pays non
musulmans. Dans les années 1990, des religieux, représentants de l’islam
« officiel » tout comme ceux appartenant à des milieux d’opposition, se
saisissent des nouveaux médias comme instruments de publication et de
diffusion.
Enfin, dès la fin des années 1990 et l’apparition de l’Internet
interactif, apparaissent de nouvelles rubriques, tels des réservoirs de
fatwas en ligne, des cours d’instruction religieuse et des sites de
questions-réponses axés sur la vie quotidienne musulmane dans des
sociétés modernes, qui marquent l’entrée en scène de ce que certains
29
auteurs ont nommé les « nouveaux oulémas » . Ces sites font évoluer les
limites entre producteurs et consommateurs. Olivier Roy, l’un des
premiers chercheurs à s’être intéressé à ce thème, note déjà, en 2000, que
30 sur la toile, « aucune autorité ne s’impose en tant que telle » et formule
des hypothèses sur les raisons faisant du message salafiste le plus apte à
31constituer une ummah virtuelle .
Dans une perspective plus globale, l’ouvrage de Jean-Francois Mayer,
32Internet et religion analysant un grand nombre de sites religieux, est
longtemps demeuré l’étude de référence en français sur les différentes
modalités de présence religieuse en ligne, où l’auteur développe
notamment la notion de « cybersacré ».
Isabelle Jonveaux, quant à elle, est l’une des premières chercheuses
françaises à faire de la religion sur Internet le centre de sa recherche et de
ses terrains d’étude. En 2013, elle aborde, dans son ouvrage Dieu en
ligne, les questions de l’utilisation de ce média par les virtuoses religieux

29 Voir à ce sujet : Jon W. Anderson, « Des communautés virtuelles ? Vers une
théorique ‘techno-pratique’ d’Internet dans le monde arabe », Maghreb-Machrek
n°178, hiver 2003-2004, p. 45-73. L’expression « nouveaux oulémas » est
empruntée aux travaux d’Olivier Roy et de Malika Zeghal. Voir aussi : Yves
Gonzalez-Quijano, « Cheikh Shaarawi, star de l’islam électronique », Réseaux,
2000, vol.18 n°99, p. 239-253 ; Sandra Houot, « Culture religieuse et média
électronique : le cas du cheikh al-Bûtî », Maghreb-Machrek n°178, p. 75-88.
30 Olivier Roy, « La communauté virtuelle. L’internet et la déterritorialisation de
l’islam », Réseaux, 2000, vol. 18, n°99, p. 219-237. La citation est p. 222. Olivier
Roy a repris ce thème dans le chapitre 7 de son ouvrage L’Islam mondialisé, Paris,
Seuil, Points Essais, 2002.
31 Ibid., p. 230.
32 Jean-François Mayer, Internet et religion, Gollion, Infolio, 2008. 16 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
dans le monde catholique et la manière dont il peut influencer
concrètement la vie religieuse. Elle analyse également les pratiques
religieuses en ligne et leurs limites et travaille sur la présence et la
visibilité religieuses sur les réseaux sociaux dans le cadre du Web
33
interactif .
Ce recensement non exhaustif des études sur le religieux en ligne fait
apparaître quelques-unes des problématiques débattues dans ce champ.
Force est cependant de constater que ces recherches demeurent, en
France, peu nombreuses et éparses.
Le but du présent ouvrage est donc de combler un manque. Il
constitue l’une des premières entreprises collectives de réflexion prenant
pour objet le religieux sur Internet, dans toutes ses dimensions, et la
première tentative émanant des sciences sociales du religieux pour rendre
visible ce champ de recherche dans la littérature francophone. Son
originalité réside aussi dans son caractère pluridisciplinaire, puisqu’il
rassemble des études de sociologues, d’anthropologues, d’historiens, de
philosophes, de spécialistes des sciences de la communication et des
sciences politiques. Enfin, sont envisagés ici un grand nombre de
contextes religieux.
Pour novateur et pionnier qu’il soit, cet ouvrage n’en prend pas moins
place dans une dynamique en cours, qui verra s’intensifier dans les
prochaines années les questionnements, les programmes de recherche et
les publications sur ce thème. Mentionnons notamment la récente
livraison de la revue Médiation et information, consacrée à l’étude de la
34
dimension communicationnelle des religions ; ou encore, parmi d’autres
projets de recherche en cours, le programme ANR ENEID, « Éternités
numériques, identités numériques post mortem et usages mémoriaux
innovants du Web au prisme du genre » (2014-2018) qui envisage un
35
regard croisé entre la France et la Chine .

33 Isabelle Jonveaux, Dieu en ligne. Expériences et pratiques religieuses sur
Internet, Paris, Bayard Jeunesse, coll. Études et essais, 2013.
34 David Douyère, Stéphane Dufour et Odile Riondet (dir), « Religion et
communication », Médiation et information. Revue internationale de
communication n°38, Paris, L’Harmattan, 2014. L’ouvrage rassemble des articles
issus du travail du réseau Relicom entre 2010 et 2013. On peut consulter les sites
Web de ce réseau : http://relicom.jimdo.com/ et http://relicom.hypotheses.org/.
35 Un réseau de recherche international sur cette même thématique s’est constitué
suite à The First International Death Online Research Symposium tenu à Durham
en 2013 ; « Death Online Research », http://deathonlineresearch.net. Introduction 17
Les questions à l’origine de l’ouvrage
Il s’agit donc ici d’explorer les rapports entre Internet et religions en
les replaçant dans des contextes culturels précis. Le type de présence
développé sur la toile par les religions dépend en partie de chacune
36
d’entre elles et de ses caractéristiques propres .
Nous nous sommes efforcés de privilégier l’analyse en profondeur des
relations entre Internet et religions et de comprendre les changements
socioculturels induits par l’avènement du numérique dans la sphère
religieuse. S’agit-il d’un média de plus dans la diffusion des contenus, ou
Internet produit-il des changements substantiels et si oui dans quels
domaines et de quelles façons ?
Il est avant tout nécessaire de repenser le concept de « communauté
religieuse » à la lumière de nouveaux types de comportements induits par
la communication numérique et interactive. Parmi ceux-ci, la présentation
37
de soi, voire la construction d’un « soi en ligne » , et la recherche de
validation mutuelle entre internautes sur les réseaux sociaux (système des
« like » sur Facebook). Mais Internet n’est-il pas aussi le lieu de l’identité
voilée par le pseudonyme ouvrant à des comportements de plus grande
38
confidence ou de désengagement permis par l’anonymat ?
Parallèlement, Internet devient le lieu d’expression des identités
collectives, le lieu d’une réaffirmation ou d’une construction
39communautaire en ligne parfois qualifiée de « virtuelle » . Donne-t-il une
nouvelle consistance à la notion métaphorique de « communauté
40imaginée » proposée par Benedict Anderson ? Comment les usagers
investissent-ils les espaces ainsi créés, comment interagissent-ils entre
eux ?
Ceci nous conduit à la nécessité de repenser les conceptions
traditionnelles de l’espace et du temps, en tenant compte de leur
rétrécissement relatif.
Comment se réorganisent en ligne les rapports entre centre et
périphérie, entre local et global, entre espace privé et espace public ?
Assiste-t-on à un renforcement de l’ancrage local, à une intensification de

36 Daniel Miller et Don Slater, The Internet. An Ethnographic Approach, Oxford,
Berg, 2000.
37 Julie Denouël, « Identité », Communications n° 88, op. cit., p. 75-82.
38 Isabelle Jonveaux, 2013, op. cit.
39 Olivier Roy, op. cit.
40 Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and
Spread of Nationalism, London, Verso, 1991. 18 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
la globalisation religieuse ? Comment Internet fait-il évoluer les modes de
construction des réseaux transnationaux, assure-t-il un lien entre des
communautés disséminées géographiquement ? Faut-il dans ce contexte
reprendre à nouveaux frais les analyses en termes de diasporas ?
C’est aussi l’autorité religieuse qui se recompose sur Internet. Internet
est-il un média de plus à la disposition des groupes religieux ou
41
transforme-t-il fondamentalement les relations de pouvoir et d’autorité ?
N’assiste-t-on pas à une remise en cause de l’autorité religieuse
traditionnelle, à une croissance de la visibilité des mouvements
minoritaires qui investissent la toile ? De même, le religieux sur Internet
ne peut faire l’économie d’une analyse en termes de genre et de
génération, face à la présence des voix féminines et de celles des jeunes
qui ne peuvent parfois se faire entendre autrement.
Se trouve ici soulevée la question de la légitimité religieuse, des
dissidences, des contre-pouvoirs et de leurs lieux d’expression, y compris
des oppositions laïques. Que donnent à voir d’eux-mêmes les groupes
religieux en termes de contenus, d’images et d’identités virtuelles ? Se
livrent-ils à une régulation de leurs sites en ligne ? Comment l’autorité
religieuse est-elle retravaillée par la prolifération de jurisprudences
(fatwas, responsa…), de questions et de réponses émanant de blogs,
forums et réseaux sociaux divers ?
Au-delà des thèmes de la visibilité et de la communication, la
présence du religieux sur Internet pose aussi la délicate question des
pratiques religieuses en ligne, de leur forme et de leurs éventuelles
limites : réinventions du religieux, hybridités, bricolages rituels, efficacité
symbolique et reconnaissance de leur validité par les autorités religieuses.
Comment les rites sur Internet s’accommodent-ils de l’absence des
corps pourtant conçus comme indispensables dans un certain nombre
d’activités religieuses traditionnelles : conversion, sacrements, rituels
funéraires ? Le caractère ludique dont serait empreinte toute forme
42
d’utilisation de la toile discrédite-t-il ou rend-il en partie suspecte
l’authenticité de ces pratiques ?
L’outil technologique ne devient-il pas parfois lui-même objet de

41 Christopher Helland, « Canadian Religious Diversity Online: A Network of
Possibilities », in Peter Beyer, Lori Beaman, Religion and Diversity in Canada,
Boston, Brill, 2008 ; Erica Baffeli, Ian Reader and Birgit Staemmler Japanese
Religions on the Internet: Innovation, Representation and Authority, New York,
Routledge, 2011.
42 Michael Waltermathe, Computer-Welten und Religion : Aspekte angemessenen
Computergebrauchs in religiösen Lernprozessen, Hambourg, Dr. Kova , 2011.
? Introduction 19
cultes ? Le Smartphone par exemple, permettrait-il, comme l’affirme
Byung-Chul Han, « une nouvelle dévotion digitale » ? Le « like » serait
alors un « amen digital », Facebook une église ou une synagogue
43(textuellement « rassemblement ») digitale globale …
Une autre interrogation à laquelle le présent ouvrage entend répondre
de manière centrale est celle de la continuité ou non entre le religieux en
ligne et hors ligne. Les publics qui utilisent les médias numériques pour
leur pratique religieuse sont-ils déjà des pratiquants dans la réalité hors
ligne ? Observe-t-on une complémentarité entre pratique en ligne et
pratique hors ligne ? Y a-t-il des pratiques religieuses observables
uniquement en ligne ?
Si les études anglo-saxonnes se focalisent souvent sur les pratiques en
ligne, les études françaises ont tendance à prendre en compte les pratiques
offline et à les comparer avec les pratiques online – opérant des
allersretours entre les deux types de présence, tentant de repérer les effets hors
ligne de ce qui se passe en ligne et vice et versa. Déjà au début des
années 2000, Olivier Roy concluait ainsi son article sur les sites
islamiques : « il faudrait prolonger la recherche sur le feed-back des sites
et sur la vie des internautes quand l’ordinateur est coupé, car on peut
44supposer qu’il y a une vie au-delà de l’écran. » La plupart des
intervenants francophones au colloque à l’origine de cet ouvrage ont fait,
le plus souvent de manière explicite, référence au terrain hors ligne dans
une visée comparatiste entre ces deux formes de présence. Ainsi, ils ont
été attentifs à la manière dont le religieux sur Internet peut transformer
radicalement le « réel ». Or, c’est justement cette question du rapport
entre la réalité hors ligne et la réalité en ligne, désignée abusivement par
le terme « virtuel », qui intéresse les auteurs de cet ouvrage. Ceci inclut la
manière dont se tissent, s’entrelacent, se répondent, se complètent ou
s’excluent les relations entre ces deux réalités. Au terme de cette analyse,
les frontières entre le monde « en ligne » et « hors ligne » sont-elles
encore pertinentes ? Il devient alors nécessaire de redéfinir ces notions.
Enfin, cette recherche implique une solide réflexion méthodologique
d’une part sur le statut et les usages de l’écriture, de l’oralité et de l’image

43 Byung-Chul Hand, Psychopolitik. Neoliberalismus und die neuen
Machttechniken, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 2014, p. 23.
44 Olivier Roy, op. cit., p. 236. Même conclusion dans l’article de Stéphane Héas
et Véronique Poutrain, « Les méthodes d’enquête qualitative sur Internet »,
ethnographiques.org, numéro 4, novembre 2003.
(http://ethnographiques.org/2003/Heas,Poutrain - consulté le 27 janvier 2015) 20 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
45
sur la toile , d’autre part sur la manière dont le chercheur s’empare de ce
nouveau terrain qu’est Internet. Ces nouvelles technologies posent au
chercheur la question de son positionnement et des méthodes de
recherche à mettre en œuvre dans ce contexte particulier. Comment
définit-on et circonscrit-on le terrain sur Internet ? Comment identifier les
principaux acteurs (concepteurs, utilisateurs, institutions, etc.) en ligne et
comment peut-on y accéder ? Que devient le chercheur derrière un
écran ? Quels outils a-t-il à sa disposition ou doit-il inventer pour aborder
le religieux sur Internet ? Comment fait-il face au défi de l’évolution
constante des fonctionnalités du Web et à l’obsolescence rapide des
données ?
S’il paraît aisé de dresser une analyse du contenu des sites qui sont à
notre disposition en raison de leur visibilité même (ne sont-ils pas visibles
par essence ?), il est indispensable de cerner la réception dont ils sont
l’objet et les usages qui en sont faits.
Ainsi, les contributeurs de cet ouvrage ont été attentifs à ces
questions : qui sont les « concepteurs » (ceux qui créent ces sites,
décident de leur contenu et de leur agencement) ? Sont-ils des institutions
religieuses déjà existantes hors ligne, des leaders autoproclamés, des
mouvements radicaux qui trouvent sur Internet une nouvelle audience ou
une nouvelle légitimité… ?
Présentation de l’ouvrage
Les articles présentés ici ont une caractéristique commune : ils
s’intéressent moins aux dispositifs techniques qu’aux usages qui sont faits
d’Internet. Chaque auteur s’empare de cet objet en fonction de la
spécificité de son angle d’étude, et l’on trouvera dans ce livre une grande
diversité d’approches : dans le cadre d’une recherche plus vaste, certains
« rencontrent » les réseaux sociaux dans lesquels ils se trouvent
euxmêmes intégrés par le jeu de divers liens ; d’autres se centrent d’emblée
sur l’analyse de sites Web, de blogs ou de pratiques en ligne, ou prennent
comme point départ de leur recherche des objets numériques telles des
photographies ; d’autres encore vont jusqu’à une forme nouvelle de
recherche participante en surfant et chattant avec les usagers ou avec les
concepteurs des sites. Cependant la plupart des chercheurs éclairent ces

45 Ainsi, Dominique Maingueneau distingue les catégories de discours existant
hors ligne et ceux générés par le Web, montrant qu’il s’agit d’autres formes de
textualité qui n’opposent pas de manière aussi stricte oral et écrit. Voir « Genres
de discours et web : existe-t-il des genres web ? » in Christine Barats, op. cit. Introduction 21
données par une connaissance très fine de leur terrain au sens plus
classique du terme. Le va-et-vient entre l’investigation de l’immense
réservoir des matériaux numériques et les enquêtes de terrain telles que
les pratiquent traditionnellement les spécialistes des sciences sociales –
qu’il s’agisse d’observation participante, d’entretiens, de collectes
diverses de sources – paraît une nécessité autant qu’une richesse. Ce fait
se vérifie dans les multiples champs religieux traités dans cet ouvrage et
dans les nombreux contextes géographiques et culturels étudiés, qu’il
s’agisse de religions institutionnelles, de nouveaux mouvements religieux,
et même de cultes parodiques.
Mais si cet aller-retour entre les deux types de terrain semble
généralement nécessaire, c’est aussi pour pallier les biais cognitifs et
méthodologiques que pourrait introduire une recherche centrée sur les
seules données du Web. Comme on l’a vu plus haut, l’établissement de
méthodes spécifiques d’enquête sur Internet n’en est qu’à ses débuts.
Cet ouvrage s’organise autour de quatre thématiques principales qui
émergent de l’ensemble des contributions ; mais il va de soi que ce
découpage est quelque peu arbitraire, chaque contribution excédant, par
sa richesse, la partie à laquelle elle se rattache. Notons aussi que les
articles se répondent les uns les autres de façon remarquable sur bon
nombre des questions ici traitées.
1. La première partie, intitulée « Redessiner le paysage religieux »
rassemble des articles qui mettent sur le métier des questions générales
soulevées par la pratique du religieux sur Internet et qui tentent de
redéfinir les catégories du « réel » et du « virtuel » : ces catégories
sontelles réellement opératoires, doivent-elles être maintenues ? Quel rapport
ce média entretient-il avec l’utopie d’une communauté globale ? De quel
genre relève la parole qui s’exprime par écrit sur Internet ? Chaque
contribution formule des propositions sur ces questions.
Dans son article « Dieu, la noosphère et Internet », Oliver Krüger
analyse les mythes construits autour d’Internet dans un cadre New Age.
De l’approche métaphysique aux métaphores annonçant une ère nouvelle,
ce média se trouve placé au cœur de l’utopie d’une communauté globale
dans laquelle les sociétés complexes pourraient trouver un nouveau sens.
Sans évoquer le terme d’utopie, c’est la question du statut de l’écriture
sur Internet qu’envisage Sélami Varlik dans le cas du discours islamique.
Qu’est-ce qui différencie écriture hors ligne et en ligne ? Quelles
implications ce mode de diffusion a-t-il sur l’autorité religieuse et sur la
légitimité de la parole ? Ne sommes-nous pas en face d’une nouvelle 22 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
forme d’oralité fragmentée, qui renouerait avec la parole originelle du
Coran ?
Pour sa part, c’est aux rapports complexes que le religieux entretient
avec la catégorie du « virtuel » que s’attache Isabelle Jonveaux, en
s’appuyant sur le cas des monastères catholiques dont elle observe
l’activité en ligne et hors ligne. Analysant les formes de continuité, de
connexion et de discontinuité qui existent entre ces deux sphères, elle
étudie notamment la question de l’efficacité symbolique des pratiques en
ligne. Sont-ce, en définitive, des recompositions et des déplacements
qu’introduit l’usage d’Internet, ou une véritable rupture ? Cette question
traverse aussi d’autres articles.
Les concepts de réalité/virtualité et de matérialisation/
dématérialisation du religieux sont également au cœur de l’étude de
Lionel Obadia, dans un cadre très particulier encore peu exploré, qui
constitue en quelque sorte un cas d’école : celui des religions créées de
toutes pièces dans le cyberespace, plus spécifiquement celui des cultes
parodiques (fake cults). Analysant l’évolution de l’une d’entre elles, la
Church of the Flying Spaghetti Monster, il montre comment les frontières
du virtuel et du réel sont retravaillées par les techniques numériques. En
effet, cette cyber-religion, dotée des attributs parodiques d’une religion
établie se développe à l’inverse des religions classiques qui s’investissent
désormais dans le virtuel : débordant sa virtualité d’origine, elle se dote
d’ancrages matériels et se déploie par des manifestations collectives dans
l’espace public. Cette matérialisation s’accompagne d’une
institutionnalisation et d’une internationalisation du culte et se traduit par
une transformation fondamentale de son régime de réalité.
Enfin, Heidi Campbell, auteure de nombreux ouvrages concernant le
46religieux sur Internet , nous livre un article très programmatique. Se
fondant sur la notion de « religion en réseau », désignant la relation
dynamique qui, selon elle, lie le religieux contemporain en ligne et hors
ligne et le transforme, elle en dégage cinq caractéristiques majeures :
l’existence de communautés en réseaux, d’intensité variable ; des
constructions narratives de l’identité religieuse, malléables et puisant à
des sources diversifiées ; des processus de transformation de l’autorité
religieuse ; des pratiques convergentes issues de la possibilité de partager
idées et symboles communs ; enfin une nette interconnexion entre les

46 Cet ouvrage met pour la première fois à la disposition des lecteurs francophones
des textes importants et fondateurs de la discipline, tels celui de Heidi Campbell et
celui de Mia Lövheim, dont il sera question plus loin. Introduction 23
contextes hors ligne et en ligne qui permet d’avancer l’existence d’une
réalité religieuse multisituée.
De fait, les propositions faites par Heidi Campbell se vérifient dans
plusieurs articles de cet ouvrage.
2. La deuxième partie, intitulée « Modalités et enjeux de la présence
en ligne » présente des études qui examinent la façon dont les
groupements religieux investissent l’espace numérique. Les relations
entre les réseaux forgés en ligne et hors ligne sont très variables selon les
contextes.
À la lumière de sa connaissance approfondie des dévotions à saint
Nicolas, tant en Italie qu’en France ou en Turquie, André Julliard analyse
l’un des plus importants sites Web consacrés au saint. Il constate une
disjonction et même une divergence entre les préoccupations des cultes
rendus dans l’espace territorial des sanctuaires et celles qu’il observe dans
le cyberespace, paradoxalement moins tournées vers le monde
contemporain que les premières.
Cette articulation entre réseaux en ligne et hors ligne est tout autre
dans le développement de la « pleine conscience juive » (Jewish
mindfulness) inspirée du bouddhisme, qu’étudie Mira Niculescu. Elle
montre le rôle déterminant joué par Internet dans la genèse et
l’introduction de cette nouvelle pratique au sein du judaïsme américain,
tout comme dans sa diffusion transnationale. L’imbrication entre réseaux
électroniques et ancrages géographiques est étroite, et l’impact des
pratiques numériques sur la fabrique du religieux vécu est très important.
Le poids du numérique est encore plus accentué dans l’expansion
contemporaine des églises pentecôtistes. C’est ce que montre Pierre-Yves
Kirschleger dans son étude du site protestant à succès TopChrétien, qui ne
cesse d’explorer toutes les possibilités des technologies numériques dans
le but « d’adapter les usages d’Internet à la visée religieuse ». Dans un
contexte dépourvu de structure hiérarchique, ce site ne se contente pas de
vouloir rassembler les chrétiens, il se construit progressivement sur le
modèle d’une cyber-religion, développant un « univers religieux global »
où le croyant, grâce à de nombreuses applications, peut vivre une pratique
religieuse quasi complète. Grâce aux partenariats développés avec des
Églises et associations, il se donne aussi pour but de favoriser les
connexions hors ligne et permet ainsi d’inscrire le global dans le local.
Damien Mottier fait un constat semblable à propos d’une église
pentecôtiste, Impact Centre Chrétien, implantée en région parisienne et
fondée par un pasteur d’origine congolaise. Replaçant l’utilisation des
médias numériques dans la longue histoire du modèle télévangéliste, 24 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
l’auteur s’intéresse de près à la production des images cultuelles et à leur
réception. Il formule l’hypothèse que la plupart des fidèles sont des «
téléfidèles », dans la mesure où l’usage des multiples matériaux numériques
constitue un mode central de socialisation et un moyen de « faire
communauté » – ce terme étant entendu dans toutes ses variations.
3. La troisième partie, intitulée « Pratiques et rituels en ligne »
s’intéresse aux usages d’Internet non plus uniquement comme source
d’information ou fabrique de réseaux en ligne et hors ligne, mais comme
moyen de générer des comportements religieux et des rituels. Outre les
47retraites sur Internet étudiées par Isabelle Jonveaux , une série de
propositions se développe en ligne, dont certaines commencent à modifier
profondément les pratiques quotidiennes des croyants. Ces usages
nouveaux reposent avec acuité les questions de l’inclusion, de la
matérialisation, de la continuité ou de la rupture avec les techniques et
habitudes antérieures et, au-delà, celle des limites : tout geste religieux
pourra-t-il désormais être accompli sur Internet ?
Pascal Lardellier analyse la manière dont Internet et les sites de
rencontre socialement, religieusement ou culturellement endogames
facilitent la sélection d’un partenaire de vie sur ces critères, grâce à
« l’hyper-ciblage autorisé par Internet ». Il montre, à partir de deux études
de terrain, comment la société multiculturelle dans laquelle nous vivons,
au lieu de favoriser la mixité des couples, encourage l’endogamie et
l’homogamie encore renforcées par les acteurs du marché matrimonial en
ligne. Cette situation « d’endogamie numériquement assistée » se lit dans
l’usage de sites de rencontre dédiés aux tenants d’une religion ou d’une
autre, mais s’auto-désignant comme « sites culturels ».
L’activité de la prière est elle aussi travaillée par la culture numérique.
C’est ce qu’explore Andrea Catellani à travers l’étude détaillée du site
catholique Notre Dame du Web, montrant les différentes modalités de
présence de la prière chrétienne en ligne proposée par ce site ou postée
par les internautes. Partant de l’hypothèse d’une absence de vraie
opposition entre le « virtuel » et le « réel », il démontre par une approche
socio-sémiotique comment se construit le discours de prière dans cet
espace numérique.
De même, dans un contexte différent, David Douyère s’appuie sur un
corpus de diaporamas de « prière assistée par ordinateur » conçus par des
moniales bénédictines québécoises ainsi que sur des entretiens avec

47 Isabelle Jonveaux, « Une retraite de Carême sur Internet », Archives de sciences
sociales des religions, n° 139, juillet-septembre 2007, p. 157-176. Introduction 25
celles-ci pour interroger les fonctionnalités étendues de ces nouveaux
outils de diffusion de la foi. Ces diaporamas, qui reprennent la tradition
d’artisanat monastique des moniales cloîtrées, s’inscrivent aussi dans un
nouvel élan d’évangélisation numérique.
Enfin Fabienne Duteil-Ogata s’intéresse à un nouveau type de rituels
funéraires japonais, apparu dans le milieu des années 2000. C’est d’abord
une tombe-ordinateur collective qu’un monastère de Tokyo propose aux
fidèles. Le souscripteur compose un portrait digital personnalisé du
défunt, accessible en se rendant au monastère ou en ligne : la visite au
défunt est alors immédiate tout comme l’accès à ses photos et aux textes
qui lui sont consacrés. Depuis peu est apparu un prolongement de la
tombe-ordinateur : la Cyberstone, dont l’existence n’est plus que virtuelle.
Ainsi, la symbolique bouddhiste s’efface peu à peu au profit d’une
individualisation de l’espace funéraire et du mort. C’est désormais la
connexion qui seule fait office de pratique mémorielle, dans une nouvelle
48vision du monde où l’immortalité résiderait dans la technologie .
4. La quatrième partie, intitulée « Questions d’autorité », rassemble
des articles qui traitent de front les transformations de l’autorité religieuse
en régime numérique. Quelle attitude les leaders traditionnels ont-ils
visà-vis de ce nouveau média : cherchent-ils à en dominer ou à en brider
l’accès ? En sont-ils renforcés ou fragilisés ? Ou encore concurrencés,
voire controversés par des individus ou des groupes qui se saisissent
d’Internet comme d’une nouvelle possibilité d’expression ?
La question de la part donnée à Internet dans la diffusion de la
connaissance et de la pratique est étudiée par Constance Arminjon dans le
cadre du droit islamique chiite. Elle montre que dans ce contexte où la
production des normes religieuses repose sur quelques personnalités
exemplaires, Internet est à la fois un nouvel instrument largement utilisé
par ces autorités religieuses, un vecteur d’ouverture du droit islamique sur
des thèmes intéressant les chiites émigrés, mais devient aussi en lui-même
objet de l’activité normative des clercs, constituant ainsi un nouveau
domaine du droit islamique.
D’autres articles évoquent, en revanche, des configurations plus
ambiguës pour l’autorité religieuse, qui montrent qu’Internet peut devenir
pour elle un espace de liberté difficilement maîtrisable.
Ainsi dans le cadre de la confrérie mouride au Sénégal, Julien Bondaz

48 Pour une réflexion générale sur les cimetières virtuels, voir l’article de Fiorenza
Gamba : « Rituels postmodernes d’immortalité : les cimetières virtuels comme
technologie de la mémoire vivante », Sociétés, 2007/3, n° 97, p. 109-123. 26 Fabienne Duteil-Ogata, Isabelle Jonveaux
Liliane Kuczynski et Sophie Nizard
analyse deux controverses nées de la diffusion sur Internet d’images
cultuelles et de photographies des fondateurs, particulièrement vénérées et
à forte valeur protectrice. Les débats vifs entre internautes sur
l’authenticité de ces nouvelles images échappent aux autorités religieuses
qui n’ont plus le monopole de la vérité ; ils brouillent également les
frontières entre médias professionnels et nouveaux médias, et confèrent
aux internautes un nouveau statut d’expert.
Dans un autre contexte, Chrystal Vanel montre que l’institution
mormone, qui a toujours largement appuyé son prosélytisme sur la
diffusion d’écrits, utilise de nos jours Internet, tout en donnant à ses
fidèles des directives sur le bon usage de ce média, dans le souci de les
contrôler. Cependant cette technique de marketing destinée à différents
publics peine à canaliser la critique des dissidents ou des repentis, mais
également des fondamentalistes qui créent à leur tour leurs propres sites.
C’est bien une « surreprésentation des groupes minoritaires »
qu’observe Laurence Podselver, dans le cas du judaïsme : les sites les plus
actifs et les plus visibles sont le fait des groupes au départ les plus
marginaux, beaucoup plus efficaces que les grandes institutions juives
dont les sites sont souvent en sommeil. Cependant, l’auteure s’interroge
sur la consistance de cette religion militante présente sur le Net, sur les
variations et la fragmentation des croyances et des registres qu’elle y
décèle. Deux processus apparemment opposés semblent se conjuguer sur
Internet : l’individualisation des manifestations du croire et l’affichage à
l’extrême des identités, ce qui brouille les frontières entre public et privé
et accélère le processus de remise en cause de la privatisation du
religieux.
Mia Lövheim enfin, étudie une autre forme d’expression minoritaire.
Au croisement des études concernant le religieux, les nouveaux médias
sociaux et les questions de genre, cette pionnière dans ce champ de
recherche analyse le cas de jeunes femmes musulmanes scandinaves,
habituellement mises à l’écart de la parole religieuse traditionnelle. Elle
montre comment Internet, et notamment les blogs, permettent à celles-ci
de s’exprimer comme agents autonomes et d’occuper une position
d’autorité. Ceci contribue à faire émerger des représentations alternatives
s’éloignant des relations conventionnelles entre femmes et islam.
Internet, caisse de résonnance de la modernité religieuse ou
avènement d’une nouvelle modernité ?
La présence du religieux sur Internet pose donc de nombreuses
questions autant aux institutions religieuses, qu’aux croyants ou aux Introduction 27
chercheurs en sciences sociales. L’évolution constante des interfaces
numériques et de leur fonctionnalité renouvèle sans cesse ces
interrogations et laisse de nombreuses questions encore ouvertes.
Finalement, dans quelle mesure ce que le chercheur en sciences
sociales du religieux observe sur le Net est-il inédit ? Il est difficile de
répondre à cette question de façon univoque. Pour la plupart des auteurs
de cet ouvrage, Internet semble en réalité jouer le rôle de « caisse de
résonnance » des tendances qui caractérisent actuellement les différents
mouvements religieux. Individualisation, religion à la carte,
désinstitutionnalisation, déterritorialisation ou encore transformation des
rapports de sexe et des définitions de genre observés dans la réalité hors
ligne se retrouvent sur la toile parfois de manière amplifiée, transformée
ou déformée. Mais pour d’autres, la présence en ligne permet de créer des
formes radicalement nouvelles de croyances, de pratiques, de
communautés et d’espaces ; Internet se ferait alors le creuset d’un
religieux inédit. PREMIÈRE PARTIE
REDESSINER LE PAYSAGE RELIGIEUX LA NOOSPHÈRE, DIEU ET INTERNET
TEILHARD DE CHARDIN, MCLUHAN ET L’UTOPIE
1DE LA COMMUNAUTÉ À L’ÂGE DES MÉDIAS
OLIVER KRÜGER
2Un médium est un médium est un médium .
Lorsque le théoricien des médias allemand Friedrich Kittler
(19432011) a repris la célèbre phrase de Gertrude Stein, il avait l'intention de se
concentrer sur les différents niveaux sémantiques de la simple notion de
rose. Pour lui, une rose n'est pas simplement une rose. Un médium n’est
pas simplement un médium. Kittler a développé une approche globale des
études culturelles des médias (cultural media studies). Dans ses fameuses
études des systèmes d'écriture Aufschreibesysteme 1800-1900, il a non
seulement traité des systèmes d’écritures techniques, mais aussi du
contexte culturel et social de leur utilisation. Ce sont des interprétations
culturelles qui étaient derrière l'utilisation technique de la machine à
écrire, par exemple les processus de standardisation de l'expression
3. individuelle ou l'invention de la femme « en tant que » secrétaire
En marge de la Toronto School of Communication qui a attribué un
certain effet « constant » à certains médias (exprimé dans la phrase
connue « the medium is the message » que l’on doit à Marshall
McLuhan), Friedrich Kittler et les sociologues Elihu Katz et David
Foulkes ont été attentifs au revers de la médaille dans les années 1960 :
« … the question [is] not‚ ‘what do the media do to people?’ but, rather,
4
‘What do people do with the media’ » . Plus récemment, l'étude et la
sociologie des médias ont orienté leurs recherches vers les processus de

1 Traduit de l’anglais par Géraldine Casutt.
2 Voir Friedrich A. Kittler, Aufschreibesysteme 1800-1900, München, Fink 1995,
p. 288.
3 Ibid.
4 Elihu Katz et David Foulkes, « On the use of mass media as ‘escape’:
Clarification of a concept », Public Opinion Quarterly, n° 26/3, 1962, p. 377-388,
ici p. 378. 32 Oliver Krüger
5.
réception des médias Dans le cadre du pragmatisme américain, Heidi
Campbell s’est focalisée sur l’introduction de nouveaux médias dans des
communautés religieuses spécifiques (spiritualisation / domestication of
6media technology) .
Au sens large, la technologie des médias est toujours intégrée dans un
certain schéma interprétatif culturel et social de réception (soziale
Deutungsmuster). Ceci devient particulièrement évident lorsqu’une
nouvelle technologie est introduite. Les médias sont – indépendamment
de leur contenu – reçus différemment dans divers milieux sociaux,
culturels et religieux. Pour la science et la sociologie des religions, mais
aussi pour les sciences de la culture, la question du contenu des médias et
celle de l’intégration culturelle d’un médium en général sont essentielles.
Forte de ces connaissances, l’évaluation du contenu spécifique par
7certains groupes d’utilisateurs est plus évidente à comprendre .
Internet et la religion
En 2000, dans un discours marquant où il mentionnait un tournant
iconique (ou « iconic turn »), Burkhard Gladigow, professeur de sciences
des religions à Tübingen, a introduit les deux questions de recherche
suivantes pour l’étude de la religion sur Internet : la question de « Dieu
dans le cyber-espace », c'est-à-dire de la présentation des religions sur
Internet, et la question des « Nouvelles Mythologies » que serait Internet
8.
en soi Ma contribution sur la Noosphère, Dieu et Internet analyse un
discours commun dans le cadre de la philosophie du New Age comme
dans le monde académique. Ces mythes d’Internet portent sur deux
aspects :
1. Les interprétations ontologiques se rejoignent la plupart du temps
clairement autour d’une réception métaphysique d'Internet et de la réalité
virtuelle en général : les néologismes de cyberplatonisme, cybergnosis et

5 Voir Ruth Ayass et Jörg Bergmann (dir.), Qualitative Methoden der
Medienforschung, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 2006.
6 Voir Heidi Campbell, When Religion meets New Media, London, Routledge,
2010.
7 Cette approche est élaborée dans : Oliver Krüger, Die mediale Religion.
Probleme und Perspektiven religionswissenschaftlicher und
wissenssoziologischer Medienforschung, Bielefeld, transcript 2012, p. 11-42.
8 Burkhard Gladigow « Von der Lesbarkeit der Religion zum iconic turn », in
Christoph Auffarth et Jörg Rüpke (dir.), Religionswissenschaft als
Kulturwissenschaft, Stuttgart, Kohlhammer, p. 274-288, ici p. 288.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.