LE SOUFISME REGARDE L'OCCIDENT

De
Publié par

Le soufisme est une science qui initie l'homme à la connaissance de soi en lui montrant la voie du retour vers son Dieu. L'auteur a saisi en profondeur la pensée philosophique d'occident ainsi que la vision des grands spirituels de l'Islam à travers l'œuvre d'Henry Corbin notamment dont il fait fructifier les apports par une méditation vivante, enracinée dans l'expérience directe de la voie soufie. Le premier volume montre tout l'art du maître spirituel qui utilise les situations quotidiennes pour ôter au disciple la prétention à se faire une image " suffisante " de lui-même. Le deuxième tome nous ouvre un autre monde, celui de l'Imagination divine où l'âme humaine configure le scénario de son existence en vertu de la loi de correspondance qui unit nos aspirations intimes à ce qui nous vient de l'extérieur. Enfin le troisième volume propose des remèdes aux maux de la civilisation occidentale.
Publié le : vendredi 1 février 2002
Lecture(s) : 103
Tags :
EAN13 : 9782296279629
Nombre de pages : 592
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

~ -

LE SOUFISME REGARDE L'OCCIDENT
TOME 2 - L'ÂME DU MONDE: L'IMAGINATION CREATRICE

<9 L' Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2006-4

Philippe

MOULINET

LE SOUFISME REGARDE L'OCCIDENT
TOME 2
-

L'ÂME DU MONDE: L'IMAGINATION CREATRICE

L'Harmattan 5-7, rue de l 'ÉcolePolytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

« L 'homme vit et meurt de ses images ».
Léon Daudet - L 'Heredo - ed Grasset p 264.

« Combien d'entre nous, chrétiens, avons vraiment conscience d'être à l'image et à la ressemblance de Dieu? Qui se préoccupe du sens réel de ces paroles si surprenantes? Si elles sont véridiques, ce n'est donc pas l'observation des choses qui nous révélerait le monde, son secret serait en nous, au plus profond de nous-même ».
Georges Bernanos - La liberté, pour quoi faire? ed Gallimard Folio Essais p 221.

« Je puis positivement vous assurer que, dans mon pauvre domaine d'art imitatif, toutes les forces mécaniques ou gazeuses du monde, ni toutes les lois de l'Univers ne vous rendront capables de voir une couleur ou de dessiner une ligne, sans cette force singulière, anciennement appelée âme. »
John Ruskin in Robert de la Sizeranne Ruskin et la religion de la Beauté ed Hachette p 204.

« Ma conviction est que l'Univers matériel étudié par la physique n'est pas le tout de l'Univers, mais qu'il masque, démontre et laisse entrevoir l'existence d'un autre Univers bien plus primordial, de naturepsychique dont il serait comme une doublure passive et partielle ».
Costa de Beauregard, La vie du Dr Allendy ed Climats p 8. physicien in Marguerite Fremont,

« L'intériorisation ne conduit pas [...] à quelque solitude intérieure ni à l'acosmisme. Loin de là. Elle, et elle seule, a la vertu de déboucher sur le monde sacro-saint illimité, patrie originelle de l'exilé. La traversée du microcosme [...] transmue le cosmos
phys ique

en cosmos imaginal

».

Sohravardi trad Henry

l'Archange empourpré Corbin ed Fayard p 269.

-

7

POSITION DU PROBLÈME DU « MONDE»
Quand un homme naît on dit qu'il vient au monde. Lorsqu'il meurt on dit qu'il est « dé-cedé », qu'il nous a quittés pour partir vers un autre monde, meilleur peut-être puisqu'on dit aussi que « ce sont les meilleurs qui partent». Tout le monde sait qu'il vient pour s'en aller. La vie n'est qu'un « passage». Chacun naît seul, nu, sans possession et meurt seul, nu, sans rien pouvoir emporter avec lui. Il n'y a dans la chair aucune possibilité de ne jamais mourir. La naissance et la mort sont indissolublement liées. Si j'accepte de venir au monde, «je» ne peux pas refuser de partir. C'est la loi. Prenons une feuille de papier. Elle est plane. Donnons-lui en la pliant une forme concave. Que voyons-nous? Elle est devenue convexe de l'autre côté. L'ego veut le con-cave, l'entrée sous la voûte cosmique, mais il refuse le convexe, la sortie de la crypte. Il s'attache au concave et refuse le convexe qui l'accompagne. Il ne vit pas comme l'artiste parfait qui «perçoit et reflète l'ensemble de la Nature» mais comme un « dédaigneux (qui) rejette ou préfère» selon le mot de Ruskin 1 Tout l'art de la vie humaine consistera à revenir sur le plan de l'être. En aplatissant la feuille de papier le concave disparaît en même temps que le convexe. L'homme passe au-delà de la dualité en acceptant les deux pôles du de-venir qui sont « l'arrivée dans le sans retrait (et) en tant qu'ainsi arrivé là, sortir du sans retrait (et) partir dans le retrait. L'avancée en... et le départ vers... déploient leur être à l'intérieur de l'ouvert sans retrait entre ce qui reste en retrait et ce qui est hors
du retrait

[..J.

Séjournant

transitivement,

il (l'homme)

séjourne

encore

dans

la

provenance et séjourne déjà en s'en allant» nous dit Martin Heidegge~. Dès qu'il « ouvre» l'oeil le matin l' homme se sent immédiatement « ouvert» à un monde où il séjourne entre arrivée et départ. Sa présence est tenue en suspens dans les deux dimensions de l'absence. Car avant sa naissance et même avant de se réveiller l'homme pro-vient du caché et dès qu'il se sent présent au monde il sait déjà qu'il s'en va, qu'il doit « passer outre» vers le retrait, bref se retirer de la vie du monde. Cela tout le monde le sait avec plus ou moins de lucidité, ou du moins le sent comme la loi la plus intime de son être. Mais dès que la pensée cherche à approfondir ce qu'elle entend par « monde» elle tombe dans la perplexité car elle ne peut se raccrocher à rien de palpable. Bien sûr nous pouvons mettre la main sur des êtres ou des choses vivant dans le monde (des étants intra-mondains) mais où trouverons-nous le monde lui-même (la mondanéité) ? De même que nous voyons les formes, les couleurs, les images dans le miroir, sans voir la capacité réflexive du miroir lui-même en raison de sa transparence, de même nous voyons bien les phénomènes qui se produisent dans le monde sans voir « l'éternel miroir qui conduit les esprits qui regardent en lui vers la connaissance de toutes les créatures, et mieux qu'en regardant ailleurs >/. C'est cela ad-mirer. Le monde est un miroir où l'Esprit peut être vu. Mais le miroir est occulté par sa transparence, son évidence même.

1 de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. ed Hachette, p 221 2 Heidegger M., Chemins qui ne mènent nulle part. ed Gallimard, p 412;421. 3 in Coomaraswamy, Hindouisme et Bouddhisme. op cit, p 136.

Le même embarras étreint la pensée lorsqu'elle se trouve confrontée à de soi-disant « évidences» telles que la « parole », le sentiment du « moi », le sentiment esthétique, la moralité... Ce sont là, «de toute évidence », des éléments qui nous touchent de près, mais dès que nous essayons de mettre en évidence ces évidences, nous voilà saisis d'un étrange vertige car nous voyons bien que ces manifestations font partie de nous bien avant que nous puissions nous retourner sur elles afin de les soumettre à un examen réfléchi. Ainsi par exemple le phénomène du « penser» ne peut être vu qu'à partir de la pensée elle-même. Le langage ne peut être médité qu'à partir du moment où la parole nous est donnée. Nous ne pouvons nous intéresser à notre présence qu'une fois réveillé. Et nous ne pouvons réfléchir sur le monde qu'après nous être sentis exposés à lui. A chaque fois nous sommes déjà compris par et dans ce que nous cherchons à comprendre. Chaque matin au réveil I'homme est «mis» (passif) au monde. Il ne peut ni accepter ni refuser un tel événement. Il ne peut pas se «lancer» de lui-même dans le monde ni décider de rester en retrait. Il ne servirait à rien de se braquer contre cette prévenance, ce droit de pré-séance de notre être-au-monde ; contre le fait que notre réflexion marque toujours un temps de retard sur la venue de l'être, de la parole, de la pensée, à l'éclat du paraître. Connaître notre essence c'est au contraire apprendre à se laisser aller, à se laisser dire, à se laisser faire par le coeur de notre être, bref à s' incrire dans son cercle. Vouloir aller à contre-courant ce serait s'engager dans un processus rétrograde dont on attendrait qu'il nous livre notre être après que nous ayons réfléchi sur lui. Il faut apprendre à habiter dans le courant du dévoilement de notre être plutôt que de chercher à le construire comme un objet de réflexion. L'homme d'aujourd'hui qui cherche à comprendre ce qu'il faut entendre par « monde» ne tardera pas à s'apercevoir que les «visions du monde» ont profondément changé avec le temps. Un bref rappel des époques porteuses d'un« nouveau monde» nous apprendra que c'est à chaque fois l'homme qui configure son monde en fonction de la position qu'il assume au sein de « ce qui est », c'est-à-dire, au fond, suivant la manière dont il voit son propre être. Corbin dit que «c'est suivant la manière dont l'homme éprouve intérieurement la dimension "verticale" de sa présence que prennent leur sens les dimensions horizontales >/ ; et encore « l'humanité {oo] organise ru] sa vie sociale, économique, politique, en fonction de l'aperception première qui lui ouvre, avant toute donnée empirique, le sens de sa vie et de son destin >/.
o - Le Cosmos et la polarité apparent

- caché

A l'aube de la pensée occidentale, nous voulons dire chez les Grecs, le monde est perçu comme Cosmos. Ce mot signifie à la fois « ordre» et « beauté» car l'ordre suprême règne dans le monde et tout ordre est beauté. L'ordre doit être pris au double sens d'impératif (<< possède-t-!l pas la création et l'ordre (Amr) ? » demande le Coran 3) et Ne de « disposition », d'arrangement harmonieux des choses (le Coran dit aussi: « Tu ne vois dans la Création du Tout-Miséricordieux nulle disharmonie, ramène sur elle ton regard, y vois-tu quelque faille? Puis deux fois encore, ramène ton regard, ton regard reviendra vers toi, frustré et épuisé» 4). Le monde est un miroir qui renvoie à I'homme son propre regard. S'il voit une faille dans l'ordre des choses, il lui faut enlever la paille dans son oeil.
1 Corbin H., L 'Homme de lumière dans le Soufisme iranien. p 14. 2 Corbin H., Histoire de la philosophie islamique. p 389. 3 Coran 7 : 54. 4 Coran 67 : 3;4.

10

Joseph de Maistre nous apprend que « les latins rencontrèrent la même idée, et l'exprimèrent par leur mot Mundus, que nous avons adopté en lui donnant seulement une terminaison française, excepté cependant que l'un de ces mots exclut le désordre, et que l'autre exclut la souillure >/. Homère emploie le terme Cosmos dans son acception primitive d'ordre, de décence et d'ornement 2. Pindare emploie toujours ce mot dans le 3 sens d'ornement, quelquefois dans celui de convenance jamais dans celui de monde au sens d'une agglomération d'êtres et de choses animés et inanimés, rassemblés dans un cadre spatio temporel indifférent. Le sens originel du mot Cosmos résonne encore dans le terme moderne de «cosmétique» qui désigne un produit devantfaire apparaître,faire ressortir, souligner la beauté du visage et du corps. Platon considère en ce sens que les soins donnés au corps constituent une espèce de katharsis, de purification de l'être 4, La femme dans l'Inde considère sa parure non pas comme un «supplément esthétique» mais selon la loi de Manu, « comme les atours nécessaires sans lesquels elle ne pourrait exister en tant que femme >/. Edmond Pottier souligne que « l'ornement, avant d'être ce qu'il est devenu aujourd'hui, avait été, avant tout, comme la parure même de l'homme, un instrument pratique, un moyen d'action qui procurait des avantages réels au possesseur »6. Ainsi le monde est la parure de Dieu. Nietzsche parle de « l'univers en tant qu'une oeuvre d'art s'enfantant elle-même »7 et dit: « Autour du héros, tout devient tragédie; autour du demi-dieu, tout devient drame satyrique,. et autour de Dieu, tout devient comment? peut-être "monde "? »8, Les mondes sont les «atours» de Dieu. Le Monde est perçu par I'homme primordial comme une Personne qui manifeste la Beauté d'un Etre Caché. Lorsque je me réveille le matin je me découvre en tant que personne et je me trouve aussi en présence d'un monde que je dois reconnaître comme un être, une Personne. Seul le semblable connaît son semblable. Le monde me regarde «en Face », non pas au sens d'une objectivité statique, mais de celui d'une Présence qui s'adresse à moi, « personnellement ». Le Monde est le mode de révélation du Trésor Caché. Heidegger nous enseigne que « Kosmos ne désigne pas un quelconque existant qui presse et oppresse, ni même tout l'existant pris ensemble,. non, il désigne l '« état », c'est-à-dire le mode selon lequel existe cet existant et cela dans son ensemble >/. Ce mode d'être est celui d'une polarité entre l'Apparent et le Caché. La Beauté du monde manifesté fait apparaître celle de l'être caché qui se manifeste à travers elle. Mais c'est le Même Etre qui est à la fois caché et manifesté ({(j'étais un Trésor Caché, j'ai aimé à être connu, j'ai créé le monde» ... «Dieu est l'Apparent et le Caché»). Le monde rend apparente la Beauté Cachée à l'Intérieur de l'Etre. Il y a entre eux ce que W. Andrae appelait « a polar balance of physical and metaphysical »10.
l de Maistre J., Les soirées de Saint Pétersbourg. op cit, tome 1, p 85. 2 Idem, p 131. 3 Ibid. 4 Platon sophiste, 226e. 5 Loi de Manu III,5 5. 6 Pottier E., Délégation en Perse, XVII, céramique peinte de Suse. Paris 1912, p 50. 7 Heidegger M., Nietzsche. tome I, ed Gallimard, p 71. 8 Heidegger M., Chemins qui ne mènent nulle part. op cit, p 301. 9 Heidegger M., Questions l op cit, P 10 in Coomaraswamy, selected papers. 112. Princeton University Press, tome 1, p 241.

Il

Le monde est une Personnalité Unique qui présente de multiples «facettes ». Ces facettes sont les « visages» des êtres qui sont en voyage entre le Manifeste et le Caché. Chaque « aspect» de cette Personnalité présuppose d'ores et déjà l'Unité de l'Etre qu'il manifeste de sorte que «chaque fragmentation, loin d'anéantir le monde, a toujours besoin de ce monde. Ce qui est dans un des mondes n'a point seulement formé ce "cosmos" en s y rassemblant, mais se trouve préalablement et continuellement commandé par le monde »1. Le monde est l'image de la totalité. Cette image révèle au Dieu Caché les traits de son visage. Il révèle la Beauté de ce visage. Il est la parure sans laquelle le Dieu Caché ne pourrait paraître complet et satisfait. D'un être sans parure nous disons qu'il est « nu ». Dieu pris sans les atours qui lui donnent une existence concrète est le Trésor Caché, l'Absconditum dans sa nudité inconditionnée. Il est là sans attributs ni qualités qui pourraient nous rendre sa Personnalité accessible. Pour faire connaissance avec cette Personne il faut entrer en relation avec elle de façon «naturelle ». La «Nature)} est l'expression de cette Personnalité. Le Dieu Caché nous parle à travers les événements du monde. Ainsi Corbin nous dit que « c'est lorsqu'il se tourne aussi radicalement vers Dieu, que I 'homme voit justement s'ouvrir le monde dans la lumière de Dieu. C'est au moment où il se libère du monde que son regard devient en même temps libre pour le monde, car habituellement I 'homme ne songe qu'à son moi perdu dans le monde, à son moi dépendant et opprimé,. il se cramponne même à ce point de vue, car il lui semble que s'il y renonce, tout va s'évanouir et qu'il s'effondrera lui-même >/. Dieu se fait voir dans le monde comme un sujet se fait connaître par ses attributs. C'est par eux qu'il acquiert une individualité agissante, une existence se signalant par les traits d'une personnalité marquante. Et c'est à l'homme d'apprendre à re-marquer les traits de cette personnalité sur le visage du monde. Il faut que le rapport de I'homme avec le monde soit une présence réelle. La foi sera l'organe de leur relation immédiate. Cette foi fait sortir l'homme de sa solitude éprouvée comme l'angoisse d'un être jeté dans le monde conçu comme « une masse d'objets, inerte et étrangère, en face d'un sujet »3 pour le rendre présent au monde perçu comme le visage de l'être. Voir est le propre de l'homme. « Voir. On pourrait dire que toute la vie est là, écrit Teilhard de Chardin. Etre plus, c'est s'unir davantage [..J. L'Unité ne grandit que supportée par un accroissement de conscience, c'est-à-dire de vision. Voilà pourquoi, sans doute, l'histoire du Monde vivant se ramène à l'élaboration dyeux toujours plus parfaits au sein d'un Cosmos où il est possible de discerner toujours davantage. La perfection d'un animal, la suprématie de l'être pensant, ne se mesurent-elles pas à la pénétration et au pouvoir synthétique de leur regard? Chercher à voir plus et mieux n'est donc pas une fantaisie, une curiosité, un luxe. Voir ou périr. Telle est la situation, imposée par le don mystérieux de l'existence, à tout ce qui est élément de l'Univers. Et telle est par suite, à un degré supérieur, la condition humaine» 4.

1 2 3 4

Heidegger M., Questions Lop cit, p 112. Corbin H., Hamann philosophe du Luthérianisme. op cit, p 36. Idem, p 48. Teilhard de Chardin, Le phénomène humain. ed Seuil, p 25.

12

S'il est vraiment aussi vital et béatifiant de connaître, pourquoi tourner de préférence notre attention vers l'homme? Que peut voir et faire voir l'homme et que ne peut voir un animal? Qu'est-ce qui fait qu'il y a entre eux non pas simple changement de
degré mais changement de nature dans la vision

-

résultant

d'un

changement

d'état?

L'animal voit, cela est incontestable, et, jusqu'à un certain point il pense aux avantages et aux périls de la situation où il vit. « Il n'est pas besoin d'être un homme pour apercevoir les objets et les forces ''en rond" autour de soi. Tous les animaux en sont là >/. La différence spécifique tient à ce que l'homme peut ad-mirer. Voilà ce que l'animal ne peut faire. Il ne peut pas s'arrêter pour contempler la Beauté du monde. Robert de la Sizeranne écrit: « s'il y a quelque différence fondamentale entre I 'homme et tout ce qu'on dit lui être semblable, ne cherchez pas ailleurs. Si l'on vous dit: voici une plante fine et svelte, aux courbes infiniment changeantes et aux tons mélodieusement assortis. On a vu un être, à tâtons ramper vers elle, l'arracher et la dévorer. Quel est cet être? dites: je ne sais, c'est un acte impulsif. Mais on l'a vu arracher cette plante et l'enfouir, près de là, pour la retrouver. Quel est cet être? -Je ne sais. Il y a beaucoup d'animaux qui enfouissent leur butin ou leur nourriture. C'est un acte aux confins de la raison. - Mais on l'a vu demeurer devant cette plante, longtemps, à l'admirer. Quel et cet être? Je le sais. C'était un homme. Le sentiment esthétique est là >/. L'homme seul est capable d'éprouver face à chaque étant le sentiment le plus désintéressé: l'admiration (sans désir d'appropriation) car il voit le visage de l'être caché se mirer dans l'étant apparent. Le propre de l'homme n'est donc pas l'usage de la raison calculante, ni celui des sens qui enregistrent les mouvements et les qualités des corps, mais un certain type d'imagination qui lui permet de découvrir le charme de la création. Etre frappé d'admiration devant le charme du Cosmos, voilà le propre de l'homme. Ce qui faisait dire à Turner « mon affaire est de dessiner ce que je vois non ce que je sais >/. Ce n'est pas en savant rationaliste mais en voyant qu'il faut regarder et aimer le visage de l'Etre sous les formes du monde. « La seule philosophie complète serait celle qui ne se demanderait pas seulement la cause des forces, mais aussi la cause des formes, qui ne fixerait pas seulement les lois de la création, mais aussi et surtout les joies de la création» 4. La philosophie de Platon est la première, comme nous allons le voir, à avoir rompu le charme de la création.

. Le chorismos ou la dualité de l'intelligible et du sensible. Platon introduit une première brisure, une fracture au sein de « ce qui est» . Avec lui le monde connaît une première « crise existentielle» dans le sens où le mot « crise» veut dire étymologiquement introduction de différences qualitatives qui permettent de discriminer entre ce qui est en haut et qui doit être retenu et ce qui est en bas et doit être évité. Le Cosmos est di-visé en deux mondes hiérarchiquement superposés:

1 2 3 4

Idem, p 27. de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 195;196. Idem, p 232. Ibid, P 184.

13

Il yale monde d'en haut, le monde intelligible qui contient les archétypes des êtres et des choses. Il s'agit des figures « idéales» qui représentent ce que les êtres sont « en esprit» indépendamment de la question de savoir si ces «idées» doivent «prendre forme », «entrer en matière ». Ainsi par exemple, l'idée de triangle est instantanément reconnue par l'esprit indépendamment du fait de savoir si notre oeil a rencontré une figure triangulaire sur une surface sensible. Bien plus, pour pouvoir re-connaître un triangle figuré sur du papier il faut que nous sachions déjà ce qu'est le triangle en soi ~ il faut connaître a priori l'idée de triangle. Je ne connais pas seulement ce triangle, mais le triangle ou la triangulité. Il y a en bas le monde sensible. Les idées en «prenant corps» sont rendues « sensibles », palpables. Elles acquièrent une individualité aux traits nettement définis. Mais avec leur descente dans la matière elles subissent une compression et une limitation. Revêtir la condition sensible implique pour elles une altération. Ainsi le fait de tracer un triangle sur une feuille de papier nous rend visible la figure en même temps qu'il réduit le champ d'existence de la tri angul ité, car cette figure là exclut toutes les autres figures triangulaires possibles, en multitude indéfinie, que comporte en soi l'idée, une, de triangle. Ce triangle-ci est loin de comprendre dans ses limites tout le champ que l'idée de triangle peut couvrir. Il donne une idée partielle, conditionnée, réduite de l'idée pure. Et c'est l'idée qui, brillant par elle-même dans l'esprit de l'homme, l'éclaire sur ce qu'il perçoit dans le monde sensible. L'illuminant est par nature plus lumineux que l'illuminé. Henry Corbin résume cette doctrine platonicienne de la vérité en disant: « sans l'immanence de l'Idée (mais de quelle manière ?) les objets sensibles ne seraient pas ce qu'ils sont. Malgré cela, l'Idée demeure radicalement transcendante à l'Univers sensible: elle échappe au changement, à la naissance, à la mort, à la corruption. Le rapport entre les Idées archétypes du monde intelligible et les réalités du monde sensible, c test celui que désigne en propre le terme platonicien de méthexis ou "participation" >/. La doctrine des deux mondes provoque en même temps une crise des valeurs. Car le monde intelligible est perçu comme un lieu où l'on respire, où l'on jouit d'une certaine liberté d'être et de possibilités de compréhension illimitées, cependant qu'on « étouffe» dans le monde sensible, perçu comme une prison (la Caverne de Platon) parce que l'idée s'y appauvrit et subit une fatale diminution de présence en s'enfermant dans les conditions matérielles. A partir de Platon ce n'est plus le phénomène du «dévoilement» qui retient l'attention. Le fait que l'étant est, est tenu pour acquis. Le questionnement se déplace de l'existence vers l'essence. L'essence nous explique Corbin c'est « ce qui répond à la question quid? >/. L'intellect analyse l'étant qui se présente à lui « en le décomposant en deux choses: l'une qui est l'être (kawn), et c'est ce que l'on entend par la réalité de l'acte d'exister (haqîqat al wojûd) ,. l'autre, ce qui est (l'étant, kâ 'in) par cet acte d'être, et c'est ce que l'on entend par la quiddité >/.

1

2 Ide~ 3 Ibid.

Corbin H., La philosophie
p 99.

iranienne islamique. p 197.

14

Le temps n'est plus où l'homme s'étonne devant l'événement pur du dévoilement de l'être, de la sortie de l'occultation du sommeil qui ouvre « le champ de la Manifestation qui est le monde de l'être >/. Cet être qui dit «j'ai créé le monde afin de me connaître moi-même dans ma création >/. L'homme ne s'étonne plus devant lefait que 1'« Effusion de l'être est à jamais ininterrompue >/. Le fait qu'il y a maintenant des êtres et des choses qui viennent se montrer à visage découvert au sein d'un Même monde est tenu pour acquis. Que les multiples faces sous lesquelles se montre l'étant soient révélatrices des multiples facettes d'une Personnalité Unique qui se manifeste par elles à chaque instant, cela ne suscite plus l' ad-miration. L'acte de dévoilement une fois acquis on se demande ce qui, dans l'étant perçu, est véritablement réel et ce qui, par comparaison, est facteur d'illusion et d'égarement. La question n'est plus de savoir pourquoi l'étant se manifeste au sortir du sommeil, c'est-àdire fait une brusque irruption en dehors du Néant pour apparaître à l'être humain, mais qu'est-ce qui, dans cet étant révélé, est vraiment révélateur. La Personne divine qui se dévoile est oubliée. On se met à réfléchir sur ce qui est vraiment dévoilé dans ce qui se manifeste. C'est là« arriver trop tard au rendez-vous de l'être, manquer l'éclosion initiale de l'être >/. La question de Platon est « essentielle}) et elle attend une réponse de l'essence des choses. Ce qui est réel et perçu en réalité dans l'étant c'est son idée. L'apparence sensible voile la réalité. Il n'y a plus apparition de l'être dans les étants. Au contraire le monde sensible est un tissu d'apparences trompeuses qui risquent d'égarer l'homme en lui faisant croire que toute connaissance provient des sens. Alors que Platon veut provoquer la réminiscence de l'idée qui brille dans l'âme humaine dès avant sa chute dans un corps. C'est l'idée qui ouvre une perspective à l'homme et lui fait voir du dedans et de façon non sensible ce qui se passe au dehors. Joseph de Maistre nous en donne une très bonne vérification expérimentale: «Mon chien m'accompagne à quelque spectacle public, une exécution, par exemple: certainement il voit tout ce que je vois: la foule, le triste cortège, les officiers de justice, la force armée, l'échafaud, le patient, l'exécuteur, tout en un mot: mais de tout cela que comprend-il? ce qu'il doit comprendre en sa qualité de chien: il saura me démêler dans la foule, et me retrouver si quelque accident l'a séparé de moi,. il s'arrangera de manière à n'être pas estropié sous les pieds des spectateurs,. lorsque l'exécuteur lèvera les bras, l'animal, s'il est près, pourra s'écarter de crainte que le coup ne soit pour lui,. s'il voit du sang, il pourra frémir, mais comme à la boucherie. Là s'arrêtent ses connaissances, et tous les efforts de ses instituteurs intelligents, employés sans relâche pendant les siècles des siècles, ne le porteraient jamais au-delà,. les idées de morale, de souveraineté, de crime, de justice, de force publique, etc., attachées à ce triste spectacle, sont nulles pour lui. Tous les signes de ces idées l'environnent, le touchent, le pressent, pour ainsi dire, mais inutilement,. car nul signe ne peut exister que l'idée ne soit préexistante. C'est une des lois les plus évidentes du gouvernement temporel de la Providence, que chaque être actif exerce son action dans le cercle qui lui est tracé, sans
1

2
3 4

Ibid, p 139.

Ibid.
Ibid, p 150. Ibid, p 215.

15

pouvoir jamais en sortir. Eh .I comment le bon sens pourrait-il seulement imaginer le contraire? En partant de ces principes qui sont incontestables, qui vous dira qu'un volcan, une trombe, un tremblement de terre, etc., ne sont pas pour moi précisément ce que l'exécution est pour mon chien? Je comprends de ces phénomènes ce que j'en dois comprendre, c'est-à-dire, tout ce qui est en rapport avec mes idées innées qui constituent mon état d'homme. Le reste est lettre close. »1 Nous ne voyons les événements sensibles qu'à la lumière d'idées « toutes faites ». Elles nous « éclairent» sur ce qui se passe au dehors, c'est-à-dire nous rendent intelligible la fraction du Cosmos actuellement ouvert à notre expérience. Nous ne voyons jamais comme l' animal les choses sensibles, nous reconnaissons dans le sensible l'immanence de l'idée qui repose dans nos âmes. C'est en ce sens que l'on peut comprendre l'affirmation de Teilhard selon laquelle: « Centre de perspective, I 'Homme est en même temps centre de construction de l'Univers >/. L'animal a un« environnement» mais il n'est pas au monde car il n'est pas habité par 1'« idée ». L'être humain au contraire est illuminé par les idées qui lui permettent de dépasser l'étant donné pour le faire venir dans son monde. Voilà pourquoi Martin Heidegger écrit: « Le monde étant chaque fois pour une réalité-humaine la totalité de "son dessein '~ se trouve ainsi produit par cette réalité même devant elle-même. "produire-devant-soimême" le monde, c'est pour la réalité-humaine pro-jeter originairement ses propres possibilités, en ce sens que, étant au milieu de l'existant, elle pourra soutenir un rapport avec celui-ci. Que '1a réalité-humaine transcende '~.cela revient à dire: dans l'essence de son être, la réalité-humaine est configuratrice d'un monde, et "configuratrice" en un sens multiple: elle fait qu'un monde s 'historialise ,. elle se donne avec le monde une figuration originelle qui, pour n'être pas expressément saisie, n 'enjoue pas moins le rôle d'une préfiguration pour tout l'existant manifesté, auquel appartient elle-même chaque fois la réalité-humaine. »3 Le monde n'est pas là « avant» qu'un être humain ne s'éveille et l'éclaire de sa présence. Nous y reviendrons. Pour l'instant retenons ceci: la différence cruciale qui existe entre l'idée (1'essence) et l'apparence sensible (1'existence) tient à ce que la première jouit d'une permanence, d'une stase dans l'être alors que la seconde est soumise aux vicissitudes du temps, aux altérations du devenir. La « triangulité » demeure alors que les triangles dessinés sur le sable sont effacés par les vagues de la mer. L'idée est. Son incarnation devient, c'est-à-dire passe par des états successifs de croissance, de maturité et de déclin.

e La dualité du temporel et du spirituel. La pensée chrétienne fait subir à la doctrine des deux mondes un changement de centre de gravité. L'accent ne porte plus sur la réalité perçue dans l'étant rencontré au sein du monde, mais sur le mode de production des êtres et des choses. L'homme passe de la vision à l'action, de l'idée à la volonté. La question n'est plus de savoir qu'est-ce qui est véritablement réel dans ce qui se manifeste à la perception; mais quel est l'Agent, la Force qui produit l'étant, le fabrique, le conduit à l'état achevé, bref le crée? Les idées perdent leur prééminence. Elles sont ramenées à l'intellect divin qui les pense mais en vue de
1

2 Teilhard de Chardin, Le phénomène humain. 3 Heidegger M., Questions I.op cit, p 135;136.

de Maistre J., Les soirées de Saint Pétersbourg.op cit, tome I, p 226-228.
op cit, p 27.

16

produire les existants sensibles. L'être est identifié au Créateur, l'étant au monde créé. Le monde est perçu à la lumière de l'idée de fabrication. Il y a d'abord conception d'un projet dans l'intellect divin puis passage à l'acte par «promotion de la quiddité à l'état d'existant >/. Certes, la thèse «posant comme originelle la quiddité à laquelle adviendrait ensuite l'exister, n'est que le produit d'une abstraction opérée par l'intellect »2 car le créateur ne pense pas d'abord à une chose pour agir ensuite en conformité avec son idée. Son acte d'être est sa connaissance de soi. Il rend les étants manifestes en se voyant luimême de sorte que « les réalités multiples en acte d'être (haqâ 'iq - e - wojûdî), constituant au niveau même de l'Essence divine la pure allégresse de son expansion, sont là même autant d'objets de dévoilement et de connaissance, et [...j ce sont toutes ces existences, y compris les existences des concepts, des quiddités et de leurs inhérents, qui sont l'objet de la connaissance divine comme connaissance globale, synoptique (ijmâlî) dans l'acte même de leur dévoilement »3. Voir, Etre, et Agir sont Un dans la Présence divine. Il est évident que l'être, qui en son essence est unique, détermine dans chacun de ses actes d'exister l'essence de l'étant qu'il met en acte. Ces « essencifications » de l'être ne se présentent pas toutes à un degré égal ni au même niveau. «11 y a des degrés d'affaiblissement dans cette échelle de l'être, et ce sont ces exhaussements et ces dégradations de l'être qui déterminent la diversification infinie, voire la mutabilité des essences >/. Par exemple l'être est plus présent dans l'homme qui dit «je suis au monde» que dans l'animal qui reste prisonnier de son «environnement ». L'acte d'être actue certains êtres plus intensément que d'autres. Une âme peut être plus ou moins proche de l'ange ou de la bête. L'être en un sens unique à tous les étants, en raison des degrés d'intensification ou d'affaiblissement de son acte de présence actue des essences diverses plus ou moins proches de lui. Nous-même, lorsque nous n'avons plus suffisamment d'énergie présentielle pour nous tenir éveillés, nous quittons le monde de la veille, nous nous abandonnons au sommeil où, absents à nous-mêmes, nous nous représentons des essences multiples sous la forme des images du rêve. En fonction de la plus ou moins grande intensité de notre acte de présence, les choses nous apparaissent avec plus ou moins de clarté et de vérité existentielle. Mais avec l'idée de création le fait que les essences puissent «passer par des degrés d'intensification et de dégradation infinis »5 est mis au second plan. Tout rentre dans la catégorie du créé. Peu importe de savoir si, au sein de la création, il y a des différences qualitatives dans la manière d'être des étants, si l'être manifeste sa présence de façon plus instante et intense dans celui-ci que dans celui-là. Le « comment» s'efface devant le «quoi ». Quelles que soient les différences dans le degré de présence, le commun dénominateur à tous les étants, c'est qu'ils sont créés. Ce statut les rend tous égaux face au Créateur. Tous les finis sont égaux en face de l'Infini.

1 2 3 4 5

Corbin Idem. Ibid, p Ibid, p Ibid, p

H., La philosophie 122. 59. 52.

iranienne islamique. p 55.

17

Le schéma des deux mondes se durcit. Le regard s'attache surtout à montrer la frontière qui les sépare. Leur ligne de partage c'est le temps. Ce qui rentre sous I'horizon du temps, ce qui lui est « sou-mis» c'est le monde créé, l'étant temporel. Celui qui est affranchi de la condition temporelle et se tient stable en lui-même dans un état d'identité impassible que ne vient perturber aucun changement c'est le Créateur, l'Etre spirituel. Nous voici en face d'une nouvelle scission: l'être permanent s'oppose au devenir fluctuant. Il y a d'un côté le Créateur qui contient actuellement toute la capacité d'être et de faire être. Son être est entier, achevé, tout fait, «acte pur ». Il est donc intemporel puisqu'il n'a pas besoin de changer avec le temps pour atteindre à un état de complétude. Il est une substance Infinie (l'Infinitif substantivé: l'Etre) qui est le plan stable sur lequel viennent passer les images du monde. Et il Y a d'un autre côté les étants multiples qui font leur passage dans le temps. Ils ont une existence muable et caduque car ils reçoivent de l'Etre premier l'Insullation à chaque fois renouvelée de leur acte d'être. Ils sont par rapport à Lui dans un état d'indigence, de dépendance absolue. La division du temporel et du spirituel implique une dévalorisation du monde sensible. Celui-ci est 1'« ici-bas» qui risque de provoquer chez l'homme l'oubli de 1'« audelà ». L'âme «descend» en ce monde «jusqu'au point où elle en vient même à s'identifier avec le corps >/. «L'âme qui a succombé à toutes les concupiscences corporelles ne peut rejoindre son monde à elle qu'avec une peine énorme, jusqu'à ce qu'elle ait écarté toute souillure lui venant du corps »2 écrit Qâzi Sa' id Qommî. Avec la nouvelle compréhension ontique qui s'est fait jour avec le christianisme le Cosmos n'est plus vu comme éclosion de présence mais comme un mode foncier de l'existence humaine. Chez Paul «ce monde» ne signifie pas un état de choses «cosmique », mais un état de l'âme humaine envers les biens de ce monde. « Kosmos c'est l'être de l 'homme, tel qu'il se trouve qualifié par le fait de son sentiment détourné de Dieu >/. Dans l'Evangile de Jean, le monde désigne la nature dégradée de l'être humain qui est foncièrement éloignée de Dieu ~ « c'est purement et simplement le caractère de l'être de l 'homme >/. Interprétant le prologue de l'Evangile de Jean (<< lumière était dans le monde, et la le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a pas connue» l, 10) Saint Augustin démontre que l'usage qui y est fait à deux reprises du terme «mundus» correspond à une double signification: d'une part, «mundus per ipsum factum est» ~d'autre part, «mundus eum non cognovit». Dans le premier cas il s'agit du monde conçu comme la totalité du créé qui est baigné par la lumière divine (comme les images du monde sont portées à l'écran de cinéma par la lumière du projecteur). Dans le second cas, mundus veut dire« habiter par le coeur dans le monde », «aimer le monde », ce qui équivaut exactement à « ne pas connaître Dieu »5 (exactement comme les spectateurs s'attachent aux formes et aux couleurs du film qui passe à l'écran matériel en oubliant complètement la lumière qui «présente» les images à l'écran). Le monde est un perpétuel devenir qui risque d'entraîner l'homme dans l'oubli de son être. Ce contraste entre le sujet divin immuable et le monde en mutation constante devait resurgir dans la pensée moderne sous la forme de la dualité sujet-objet.
1
2

Ibid, P 143.
Ibid, P 266.
M., Questions 1. op cit, P 114.

3 Heidegger 4 Idem. 5 Ibid, plIS.

18

e La dualité sujet-objet. L'époque moderne s'ouvre au moment où le Cogito est proféré dans le monde. La Substantialité, la Constance du sujet divin est transférée dans le sujet pensant. On parle d'ego substance. L'homme prend position au centre de «ce qui est» en tant que sujet. Le sujet, le sub-jectum c'est ce qui est déjà là comme support stable, entité sous-jacente à tout acte de sentir, de connaître, de vouloir etc... Toute pensée, toute parole, toute action est un «je» pense, «je» dis, «j'agis ». Le «je» est pré-sup-posé à toute manifestation personnelle. Il est la base constante, toujours disponible, à laquelle on peut sans cesse revenir, dans tous les comportements du moi. Quels que soient les « états» par lesquels passe ce moi, il est toujours sûr d'être lui-même. La question n'est plus « Qui est l'être qui crée l'étant, qui a le pouvoir de le mettre au monde, de le propulser dans l'existence? ». La question est: « Quel est cet étant dont on peut être assuré à toute heure qu'il est là comme centrale de perception? » Cet étant c'est l'homme en tant qu'il a la capacité de rapporter tout à lui, de se «re-présenter» l'étant en rapport avec son moi. Le moi pensant rassemble le représenté, recueille la multiplicité et la ramène à lui. A la différence de l'animal qui se tient immédiatement auprès de ce qui le con-cerne sans égard à la pensée qui pense celui-ci, indépendamment de sa simple notification sensible; le moi humain opère par un rapport régressif, par la réflexion, de sorte que l'objet est représenté comme objet pour le sujet et celui-ci pour luimême c'est-à-dire en tant que lui-même se rapportant à l'objet. L'animal sait. L'homme sait qu'il sait; son être repose dans la pensée se pensant elle-même absolument. L'être passe sous l'empire de la Réflexion. La réflexion comme son nom l'indique est une flexion en arrière du perçu sur le sujet percevant qui est ainsi renvoyé à lui-même. Comme nous le verrons l'animal ne peut pas réfléchir car il ne peut pas voir le miroir du monde lui renvoyer son image. Bon gré mal gré, I'homme se retrouve et se regarde lui-même dans tout ce qu'il voit. Il est conscient de son comportement vis-àvis du monde. Le monde est une espèce de miroir qui lui « réfléchit» son image, c' est-àdire qui lui annonce avec quel étant il peut avoir des relations. C'est en comprenant la nature de ces relations qu'il apprend qui il est, qu'il advient à lui-même en tant qu'un soi. Il transporte avec soi, où qu'il aille, le centre unique du paysage multiple qu'il traverse. Comme le dit Teilhard de Chardin: « Du point de vue expérimental qui est le nôtre, la Réflexion, ainsi que le mot l'indique, est le pouvoir acquis par une conscience de se replier sur soi, et de prendre possession d'elle-même comme d'un objet doué de sa consistance et de sa valeur particulières: non plus seulement connaître, - mais se connaître,. non plus seulement savoir, mais savoir que l'on sait. Par cette individualisation de lui-même au fond de lui-même, l'élément vivant, jusque là répandu et divisé sur un cercle diffus de perceptions et d'activités, se trouve constitué, pour la première fois en centre ponctiforme, où toutes les représentations et expériences se nouent et se consolident en un ensemble conscient de son organisation »1. L'homme peut revenir à lui-même car il est par rapport à la multiplicité découverte dans le monde comme le centre par rapport à tous les points du cercle. Chaque point est relié au centre unique par un rayon. L'ego «rayonne» ainsi, il intègre au centre de sa personnalité les perceptions multiples qui passent par le canal des sens. D'un côté l'homme est dans le monde, d'un autre côté le monde est en lui dans la mesure où il le comprend, l'intègre au centre de sa personnalité.
1 Teilhard de Chardin, Le phénomène humain. op cit, p 181.

19

L'homme ne saisit pas son être n'importe comment, à la façon d'un animal ou
dans le monde. Non, I'homme saisit son être en tant que présence. L'intuition immédiate de notre présence n'est pas une information qui dérive des sens. Au contraire nous devons déjà nous sentir présents à nous-mêmes pour voir des choses ou des êtres se présenter à nous. Le fait d'être présent à soi-même et au monde qualifie le mode d'être spécifiquement humain, détermine de façon essentielle la manière unique dont l'homme peut se comporter vis-à-vis de lui-même et de «ce qui est ». La présence à soi-même précède en la rendant possible toute expérience factuelle. Il y a une gradation dans le monde de l'être. Celui-ci connaît « des métamorphoses successives qui le conduisent de l'état minéral à l'état végétal, puis à l'état animal, puis à l'état de corps vivant et parlant, capable de comprendre les réalités spirituelles »1.

d'une plante qui ne font que subsister

Comme l'explique Corbin élucidant la notion d'existence chez Sadrâ, « le degré de l'acte d'être, de l'exister (wojûd) se définit en foncti0l! de la Présence (hozûr)... le ciel astronomique, par exemple, n'est pas présent pour la Terre (la masse tellurique) ,. rien de ce qui appartient au monde du phénomène (à la matière, à l'étendue, au volume corporel, à la distance spatiale) ne peut être présent à quelque chose d'autre. Un être n'est présent à soi-même, n'est présent à un autre, et un autre ne lui est présent, bref il n y a présence d'un être à soi-même et à un autre que dans la mesure où cet être se 'sépare" (tajrîd) des conditions de ce monde soumis à l'étendue, au volume, à la distance, au temps chronologique. Mais plus il s'en sépare, plus il se sépare de ce qui conditionne l'absence, l'occultation, la mort,. par conséquent aussi, plus il se libère des conditions de l'être qui est destiné àfinir, de '1 'être pour la mort" >/. Pourquoi aimons-nous plus un animal qu'un caillou? Parce qu'il «dégage» plus de présence. Pourquoi préférons-nous l'enfant à l'animal? Parce que son être recèle un plus fort degré de présence. «Elever» un enfant c'est le faire accéder à un degré de présence à lui-même et aux autres toujours plus intense. «Plus intense est le degré de Présence, plus intense est l'acte d'exister,. et dès lors aussi plus cet exister est exister, acte d'être, pour au-delà de la mort, car aussi plus un être comble ainsi son "retard" (..] sur la Présence totale >/. L'homme aime la sensation de Présence car il sent qu'elle le retire des griffes de la mort. Si les gnostiques conseillent à I'homme de ne pas s'« attacher» à la matière, ce n'est pas pour faire de la morale. C'est plutôt un précepte métaphysique. Car plus on se rapproche de la matière plus on devient absent à soi-même. On s'en va répétant partout que la plante, l'animal, le caillou, l'Ange et Dieu sont. Mais leur est-il donné de découvrir leur être en tant que « présence », de se sentir présents à eux-mêmes et à ce qui les entoure? Présence et personnalité sont des modes d'être purement humains. Les autres étants ont une autre manière d'entrer en contact avec le courant de la vie. Mais en aucun cas ils ne peuvent voir les événements « se présenter» à eux. Le pouvoir d'aborder ce qui est comme « ce qui se présente» appartient a priori à la constitution de l'homme.

1 Corbin H., En Islam iranien. Tome IV, p 79. 2 Idem, p 79~80. 3 Ibid, p 80.

20

Mais au fait, «où» les choses se présentent-elles, quel est leur «lieu» d'apparition? Pour nous, les hommes, elles viennent «au monde ». L'animal et la plante ont un « environnement» dans lequel il vivent en cercle clos. Le propre de I'homme est d'être-ouvert-au-monde. Il rencontre son être comme faisant irruption au sein du Tout. Cette sensation de se tenir présent au Milieu du Tout n'est pas une information que I'homme reçoit après coup, une « conclusion» à laquelle il aboutirait après avoir fait la somme de tout l'étant contenu dans le monde. D'ailleurs cette «activité conclusive» comme le dit Kant 1 devrait être guidée par le pré-sentiment qu'il se trouve déjà au sein d'un Tout dont il devrait recenser les éléments. C'est l'Idée pré-conçue de Totalité qui le pousserait à faire le total de l'étant. Une telle idée ne peut traverser la tête d'un animal. L'homme au contraire, dès qu'il émerge du sommeil, se découvre instantanément présent à un Monde. Pour Kant le Monde est une Idée innée, la représentation propre au sujet humain d'une totalité inconditionnée car, dit-il, «on entend par monde un concept incluant tous les phénomènes et [..] nos idées tendent uniquement à l'inconditionné sous les phénomènes [..]. Le terme monde, dans son acception transcendantale, signifie l'absolue totalité de ce que comprennent les choses existantes )/. Le monde en tant qu'Idée inscrite au coeur de la réalité humaine est certes transcendant parce qu'il dépasse les phénomènes. La personne lorsqu'elle se réveille (se présente à elle-même) se retrouve au beau milieu du Monde. Tout ce qu'elle perçoit dans l'orbe du manifeste est compris d'emblée comme faisant apparition au sein d'un Même Monde. La matière, les pensées, les désirs, les volitions, son action sur le réel, tout cela présuppose déjà le dévoilement de quelque chose comme un monde. Exactement comme la perception des images implique la connaissance préalable de la vertu réflexive du miroir. Les présences, de la plus spirituelle à la plus concrète, rentrent dans le cercle du monde. C'est seulement là où celui-ci se déploie déjà que quelque chose peut devenir dicible, visible, montrable, perceptible. La « mondalité » est par rapport aux phénomènes ce qu'est le miroir par rapport aux images. Il les dépasse toutes et les recueille dans son Unité pour les faire apparaître. L'homme en tant qu'être au monde recueille ainsi la multiplicité des phénomènes et les fait apparaître dans l'Unité de sa Présence. C'est pourquoi I'homme, à la différence de l'animal, parle. «L 'homme est celui qui dit. Dire - en haut allemand sagen - écrit Heidegger,' signifie montrer, laisser apparaître et voir. L 'homme est l'être qui, dans son dire, laisse reposer devant lui le présent en sa présence, dans l'entente de ce qui lui fait face »3. L'homme recueille, rassemble tous les phénomènes dans un même monde. L'homme est inséparable du phénomène monde. Le monde n'est plus pour lui un lieu de perdition mais au contraire le lieu où il se trouve, où il rencontre son ipséité la plus propre. Le monde est le champ existentiel de l'homme. Aussi bien connaissance du monde revient chez Kant à signifier une anthropologie pragmatique.

1 Heidegger M., Questions lop cit, p 122. 2 Idem, p 124. 3 Heidegger M., Questions Il p 65.

21

Ecoutons-le: « Une telle anthropologie, considérée [00] comme connaissance du monde, ne mérite pas encore proprement l'épithète de pragmatique, si elle comporte une connaissance étendue des choses qui sont dans le monde, par exemple des animaux, des plantes et des minéraux dans les différents pays et climats,. elle ne le mérite que si elle comporte une connaissance de I 'homme en tant que ''citoyen du monde 1/(Weltbürger). Le plus important objet dans le monde, auquell 'homme puisse appliquer tous les progrès de la culture, c'est l'homme, parce qu'i! est à lui-même son but ultime. Le connaître selon son espèce, comme un être terrestre doué de raison, tel est ce qui mérite tout particulièrement le nom de connaissance du monde, quoique l 'homme ne soit en fin de compte qu'une partie des créatures terrestres. »1 Que le «monde» signifie précisément l'existence de l'être humain, dans une communauté historique, et non pas simplement le fait de son appartenance au cosmos comme une espèce animale parmi d'autres, c'est ce que mettent encore particulièrement en évidence certaines expressions employées par Kant pour illustrer le concept existentiel du monde; celles-ci, par exemple: « avoir l'expérience du monde », et « avoir l'usage du monde ». Tout en ayant trait l'une et l'autre à l'existence de l'être humain, ces deux expressions marquent pourtant une signification différente en ce sens que l'un (celui qui a l'expérience du monde) ne fait que comprendre le jeu dont il est le spectateur, tandis que l'autre a réellement pris part au jeu. « L 'homme divin en nous »2 est «un homme du monde », un «partenaire au grand jeu de la vie ». « Etre un homme du monde signifie connaître les rapports à entretenir avec les autres hommes et savoir comment les choses se passent dans la vie humaine >/. Le monde, en tout ceci, désigne la réalité humaine dans le fond de son être. Ce concept de monde correspond parfaitement au concept existentiel d'Augustin, avec cette différence toutefois, que maintenant disparaît ce qu'il y avait de spécifiquement chrétien dans la dévalorisation de l'existence «mondaine », des amatores mundi : le monde désigne alors en un sens positif les «partenaires» au jeu de la vie. L'homme est d'autant plus proche de Dieu qu'il fait corps avec le monde, qu'il devient« cosmopolite ». Mais revenons à notre sujet. Avec Descartes le monde apparaît comme ce qui se dresse en face de l'ego représenté comme sujet pensant, « réfléchi» en et sur lui-même. La présence de l'homme au monde subit ici un changement radical d'orientation. Le monde n'est plus le «dévoilé », ce qui sort de l'occultation lorsque nous-même é-mergeons du sommeil, ce n'est plus l'idée pure qui brille et se cache derrière les apparences sensibles auxquelles il ne faut pas se fier, ce n'est pas non plus la totalité des choses créées dans le temps par un agent tout puissant, c'est ce qui se dresse en face du sujet humain, se tient debout en sa présence. Cette présence subjective s'atteste dans le Cogito. Le sujet d'abord réfléchi en lui-même peut se mettre à réfléchir sur le monde extérieur. Il y a de nouveau deux mondes. Le monde intérieur de la pensée (res cogitans) et le monde extérieur des données sensibles (res extensa). Si bien qu'à la limite l'homme est perçu comme un sujet faisant des expériences dans l'espace et le temps. Ce sont aujourd'hui ces deux dimensions qui constituent le monde pour la science.

1 Heidegger M., Questions lop cit, p 126;127. 2 Idem, p 128. 3 Ibid.

22

. Le cadre espace temps. Ce que tout le monde entend aujourd'hui par « réalité» c'est la réalité sensible, palpable, « le concret ». C'est la seule réalité dont la science veut entendre parler. Même lorsqu'elle s'intéresse à des phénomènes plus subtils, passant graduellement de la vie végétale dans l'homme à l'étage de la vie organique puis à celui de l'âme pensante, elle s'efforce de tout ramener à un substrat matériel dont elle veut faire dériver tous les phénomènes. On prétendra ainsi que la pensée «sort» du cerveau. Il paraît même anachronique de parler de nos jours de monde «sensible» parce que cela évoque le souvenir d'un monde d'« en haut», intelligible. Ce monde des idées pures étant réputé inaccessible, le seul monde qui maintenant puisse prétendre au monopole de l'existence est le monde concret, le monde de la matière qui constitue l'horizon et le seul champ d'action de la réalité humaine. Demandons à l'homme de la rue ce qu'il entend par «monde ». Il y a de grandes chances qu'il nous réponde: «c'est un ensemble de corps matériels qui se meuvent dans l'espace et dans le temps ». Le monde est un « espace» à l'intérieur duquel se produisent des événements physiques repérables dans la succession chronologique. Tout homme porte en lui le sens de 1'« ici» et du « maintenant». Quels que soient les changements affectant la situation extérieure, le sens du «ici et maintenant» reste intact. Tout événement est vu par l' homme comme s'inscrivant dans ce cadre. Quel que soit l'ordre de réalité que nous soumettons à notre investigation (politique, psychologie, histoire...) nous cherchons à identifier le «maintenant où» cela se passe. L'homme transporte avec lui ce sentiment inné du« maintenant où... ». Le «maintenant» réfère au temps. La pensée se déroule dans le temps. Elle constitue notre monde intérieur. «Le temps au niveau physique écrit Corbin, est essentiellement l'ordre du successif et de l'instable >/. Le «où» réfère à l'espace. Le corps physique se déplace dans le monde extérieur. « L'espace offre l'ordre du simultané et du stable >/. Afin de stabiliser l'ordre temporel de la pensée « fluctuant» à l'intérieur, l'homme va chercher à formuler les « constantes» du mouvement des corps extérieurs. La res cogitans établit les lois du mouvement dans l'espace extérieur (res extensa). On pourrait faire à cet égard cette observation psychologique de base. La pensée se déroule dans le temps mais n'est pas soumise à la condition spatiale. Personne ne peut « localiser» la pensée « ici» ou «là». Le corps, lui, bouge dans l'espace. L'homme lorsqu'il agit en tant que totalité intégrée c'est-à-dire lorsque ses actes (physiques) sont en accord avec ses pensées (intentions subtiles) forme lui-même ce que Sadrâ appelait déjà un « continuum spatio temporel »3. Mais dès que les actes et les pensées se contredisent l'espace et le temps apparaissent comme deux entités séparées. Le corps est ici mais le coeur et l'esprit sont « ailleurs». Il y a disjonction entre l'espace et le temps. Le sujet apparaît comme un ego pensant séparé de l'ordre des réalités extérieures. La dis-location de la pensée et du corps fait que la réalité n'est plus perçue dans l'unité du continuum
1 Corbin H., En Islam iranien. Tome IV, p 154. 2 Idem. 3 Corbin H., La philosophie iranienne islamique. p 115.

23

espace-temps. L'homme perd de vue l'homogénéité de la présence. Ce que signifient sans doute ces propos de Qâzi Sa'îd Qommî commentés par Corbin: «Malheureusement, tel qu'il en est du temps qui est ''chez nous" (le temps que notre auteur désigne comme temps compact, dense), c'est-à-dire du temps au niveau de ce monde sensible, en raison des limites étroites qui enserrent le sujet dont la perception est liée aux organes d'un corps matériel de nature inférieure, les différentes parties du temps, de l'espace et du mouvement ne coexistent pas. Il est impossible de percevoir leur coexistence, ''car chez celui qui est enchaîné dans le Sijjîn (l'abîme, l'enfer) des perceptions sensibles, il y a incapacité de percevoir la totalité simultanée des parties du temps et du mouvement. Mais l'incapacité de percevoir n'implique pas l'inexistence de ce que l'on ne perçoit pas, car il n y a aucun obstacle à ce que ces parties coexistent dans le vase de la perpétuité (fi zarf al-dahr, l'Aiôn) et s y présentent simultanément" >/. Dans ce qui va suivre nous aborderons le phénomène « monde» en partant de la conception naïve, la plus immédiatement accessible selon laquelle le monde est un cadre spatio-temporel (un «maintenant où») où des choses se passent. De là nous nous élèverons à la vision du monde comme lieu d'Epiphanie divine. Notre questionnement s'orientera dans trois directions:

. . .

Qui se manifeste comme monde? (chapitre 1)
se manifeste-t-il ? (chapitre 2)

Comment

Pourquoi une telle manifestation a-t-elle lieu? (chapitre 3).

1 Corbin H., En Is/am iranien. Tome IV, p 155.

24

« Avant qu'Abraham fut, Je suis ». - Jésus. « J'étais déjà un prophète, alors qu'Adam (l'Adam terrestre) était encore entre l'eau et l'argile»
Hadith cité par Henry ed Gallimard p 72. Corbin in Histoire de la philosophie islamique

-

« Allâh - qu'Il soit glorifié et magnifié! a dit : "Le fils d'Adam M'irrite quand il blasphème contre le Temps, car Je suis le Temps! Le commandement (de toutes choses) se trouve dans Ma "Main" et Je fais succéder le jour à la nuit ».
Hadith in La Niche aux Lumières Les éditions de l'Oeuvre p 102.

«Celui qui ne peut sortir du point de vue de la succession temporelle et envisager toutes choses en mode simultané est incapable de la moindre conception d'ordre métaphysique ».
René Guénon - - La métaphysique orientale
éditions traditionnelles p 18.

-

« Le temps est une imitation de l'éternité, comme le devenir est une imitation de l'être, et la pensée est une imitation de la connaissance ».
Ananda. K. Coomaraswamy ed Dervy Livres p 90. - Le temps de l'Eternité -

«Il m'est apparu que le temps n'est pas autre chose qu'une distention, mais de quoi? Je ne sais. Il serait surprenant que ce ne fut pas de l'esprit lui-même ».
Augustin - in Martin Heidegger. Etre et Temps p 291 note 3. trad E. Martineau

« Je vois encore le geste de D. T. Suzuki brandissant tout à coup une cuiller et déclarant en souriant: "cette cuiller maintenant existe dans le Paradis'~ "Nous sommes maintenant dans le ciel" précisait-il ».
Henry Corbin ed Flammarion - L'Imagination p 275. créatrice dans le Soufisme d'Ibn Arabi

-

« Oui, je vois l 'heure,. il est l'Eternité ».
Charles Baudelaire - Oeuvres complètes ed l'Intégrale p 158. -

25

CHAPITRE I

UN INSTANT QUI REND LA PERCEPTION

POSSIBLE

A l'instant même où il s'aperçoit, l'homme se trouve à l'origine d'une différence (section 1) qui le renvoie à lui-même (section 2) en même temps qu'elle l'expose à l'ouverture d'un monde (section 3).

SECTION 1
LE DÉPLOIEMENT DU PLI ÊTRE

- ÉTANT

L'être est un« ouvrant» (91) permettant une entrée en relation (~2) vivante (~3).

~ 1 - Une

distinction

sans séparation

Le « monde» se présente en même temps que « nous» (I) ce qui signifie sans doute que nous ne sommes pas «dans» le monde comme un costume est « dans)} une armoire (II). Nous ne «subsistons» pas à l'intérieur du monde dans la durée chronologique qui s'applique aux seuls événements physiques. Nous « existons », nous sommes présents, « maintenant », au monde (Ill).

I - Une étrange coincidence Pour bien comprendre la présence humaine comme être-au-monde il convient de partir d'un constat phénoménologique établi par Corbin en des termes dont chacun mérite un approfondissement particulier. Nous assistons de nous jours, selon lui, à une transformation radicale de ce que l'on appelle les sciences humaines: «Celles-ci tendent à surmonter ou à inverser l'attitude naturelle naïve (non seulement du profane mais aussi du savant) persuadée que la pensée affronte, survole et domine le monde et le temps, sans en affecter le mode et la structure, comme si l'objet pouvait toujours être retrouvé là et contemplé, hors de la dimension intentionnelle qui situe son apparition même. Les sciences humaines prennent aujourd'hui conscience de la condition métaphysique, ou plus simplement transnaturelle, qui est constitutive de leur essence même. On découvre que le Moi et le Monde, les modes d'être du sujet personnel et les régions d'être qu'il explore ne sont pas deux choses qui se juxtaposent, mais une présence l'un à l'autre, une interprésence, une corrélation indissoluble, une structure. C'est dans l'ensemble ce que l'on peut appeler l'orientation phénoménologique des sciences humaines. Quelque chose d'analogue se passe également dans les sciences phys iques.

28

Nous avons parlé de nous placer 'â l'intérieur de la conscience religieuse '~ Qu'est-ce à dire? La conscience prend naissance, ou mieux l'homme commence, dès cet instant de la vie où son différenciés le Moi et le Monde, dès l'instant où se trouve par conséquent instituée la dualité du connaissant et du connu. Que sont-ils l'un et l'autre? Dans quel rapport sont-ils, étant mêmes et pourtant devenus autres? Car s'ils n'étaient autres, pourquoi le vieil adage de Delphes: "Connais-toi toi-même "? Et s'ils sont autres, comment avoir l'espoir de réaliser le précepte? Car le connaissant (ce-qui-connaît) devrait se prendre soi-même comme objet, devenir le connu, pour s'observer, se voir soimême, se parler à soi-même, mais alors cesser d'être soi-même »1.

Le présent chapitre sera une libre méditation visant à montrer par l'expérience la vérité de la thèse de Corbin. «L'homme commence, dès cet instant de la vie où sont différenciés le Moi et le Monde ». Pour comprendre cela il faudrait pouvoir remonter au moment où ni «moi », ni «monde» ne sont manifestés. Connaissons-nous un tel état? Oui, dans le sommeil profond le monde n'est pas perçu. Il est complètement oublié et a cessé d'exister à nos yeux. Pourquoi? Parce que nous-même, en tant que «personne », ne sommes plus «là ». Le moi s'est résorbé dans une unité qu'il ne peut plus mettre en évidence. « Il est comme éternel, ignoré de soi-même» dit Valéry 2. Et encore: « L 'honlme s'imagine "exister '~ Il pense, donc il est

-

et cette naïve idée de se

prendre pour un monde séparé, étantpar soi-même, n'est possible quepar négligence.
Je néglige mes sommeils, mes absences, mes profondes, variations. longues, insensibles

J'oublie que je possède, dans ma propre vie, mille modèles de mort, de néants quotidiens, une quantité étonnante de lacunes, de suspens, d'intervalles inconnaissants,
inconnus.. .

Sommeil... tiède et tranquille masse mystérieusement isolée, arche close de vie qui transportes vers le jour mon histoire et mes chances, tu m'ignores, tu me conserves, tu es ma permanence inexprimable,. ton trésor est mon secret... ». Dans le sommeil en effet la perception de notre moi nous est retirée et le « monde» dans lequel nous nous « trouvions» a aussi disparu. Le monde « extérieur» disparaît avec celui qui le perçoit « du dedans ». Tous deux rentrent dans l'occultation. Ils ne sont plus manifestes l'un pour l'autre. N'est-ce pas une chose extraordinaire que notre monde intérieur fait de sentiments, de pensées, de sensations, de volitions etc. s'efface complètement dans le sommeil en même temps que le monde extérieur qui contient tous les événements susceptibles de soulever notre enthousiasme, de nous abattre ou encore de nous laisser indifférents. Dans le sommeille monde cesse de nous donner du souci. Il ne nous concerne plus.

1 Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 23;30. 2 Poulet G., Etudes sur le temps humain. Tome 1, ed du Rocher, p 387.

29

Freud caractérise ainsi le sommeil d'un point de vue psychologique: « Le sommeil est un état dans lequel le dormeur ne veut rien savoir du monde extérieur, dans lequel son intérêt se trouve tout à fait détaché de ce monde. C'est en me retirant du monde extérieur et en me prémunissant contre les excitations qui en viennent, que je me plonge dans le sommeil. Je m'endors encore lorsque je suis fatigué par ce monde et ses excitations. En m'endormant, je dis au monde extérieur: laisse-moi en repos, car je veux dormir. L'enfant dit, au contraire: je ne veux pas encore m'endormir, je ne suis pas fatigué, je veux encore veiller. La tendance biologique du repos semble donc consister dans le délassement,. son caractère psychologique dans l'extinction de l'intérêt pour le monde extérieur. Par rapport à ce monde dans lequel nous sommes venus sans le vouloir, nous nous trouvons dans une situation telle que nous ne pouvons pas le supporter d'une façon ininterrompue. Aussi nous replongeons-nous de temps à autre dans l'état où nous nous trouvions avant de venir au monde, lors de notre existence intra-utérine. Nous nous créons du moins des conditions tout à fait analogues à celles de cette existence: chaleur, obscurité, absence d'excitations. Certains d'entre nous se roulent en outre en boule et donnent à leur corps, pendant le sommeil, une attitude analogue à celle qu'il avait dans les flancs de la mère. On dirait que même à l'état adulte nous n'appartenons au monde que pour les deux tiers de notre individualité et que pour un tiers nous ne sommes pas encore nés. Chaque réveil matinal est pour nous, dans ces conditions, comme une nouvelle naissance. Ne disons-nous pas de l'état dans lequel nous nous trouvons en sortant du sommeil: nous sommes comme des nouveau-nés? Ce disant, nous nous faisons sans doute une idée très fausse de la sensation générale du nouveau-né. Il est plutôt à supposer que celui-ci se sent très mal à son aise. Nous disons également de la naissance: voir la lumière dujour. Si le sommeil est ce que nous venons de dire, le rêve, loin de devoir en faire partie, apparaît plutôt comme un accessoire malencontreux. Nous croyons que le sommeil sans rêves est le meilleur, le seul vrai; qu'aucune activité psychique ne devrait avoir lieu pendant le sommeil. Si une activité psychique se produit, c'est que nous n'avons pas réussi à réaliser l'état de repos foetal, à supprimer jusqu'aux derniers restes de toute activité psychique» 1. Dans le rêve en effet il y a un commencement de perception. La lumière de la conscience s'allume dans la nuit du sommeil et nous fait voir des situations vivantes. Pouvons-nous pour autant parler de l'ouverture d'un monde. Certes non! D'une part comme le disait Heraclite : « Les éveillés n'ont qu'un monde unique,. chaque dormeur au contraire se porte vers un monde qui lui est propre >/. Dans le rêve chacun est enfermé dans son monde, c'est une projection cinématographique en séance strictement privée. Nous sommes seuls à assister au spectacle qui se déroule sur l'écran de la conscience. Personne ne peut venir nous y rejoindre, entrer et partager notre vision. « Le monde de l'existant est strictement individualisé, spécial à chaque cas de réalité humaine >/. Ce caractère d' enfermement est sans aucun doute une caractéristique essentielle du rêve.

1 Freud S., Introduction à la psychanalyse. ed Payot, p 74;75. 2 Heidegger M., Questions 1. op cit, P 112. 3 Idem, p 113.

30

On peut dire que le rêveur est « enfermé» dans son rêve, et cela de façon d'autant plus complète et absolue qu'il n'est pas là pour s'en apercevoir. Il est ob-nubilé, encerclé, pris par son rêve au point qu'il s'oublie lui-même en tant que celui qui perçoit. Le spectacle 1'« absorbe» et l'amène à s'« absenter)} en tant que spectateur. A aucun moment du rêve il ne peut se saisir lui-même, en personne, et se dire: «maintenant je suis en train de rêver que ceci ou cela arrive ». Et arrive « où »? Dans le monde évidemment.

Mais justement est-il possible de suivre Heraclite lorsqu'il parle du monde du rêve? L'homme qui rêve voit et se sent exposé à des situations en tous points similaires à celles qu'il connaît en veille. Au point que Pascal a pu écrire que:
« Personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons: on croit voir les espaces, les figures, les mouvements,. on sent couler le temps, on le mesure,. et enfin on agit de même qu'éveillé,. de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir? Et qui doute que, si on rêvait en compagnie, et que par hasard les songes s'accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu'on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées? Enfin, comme on rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, la vie n'est elle-même qu'un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel,. ces différentes pensées qui nous y agitent n'étant peutêtre que des illusions pareilles à l'écoulement du temps et aux vains fantômes de nos songes? »1. Mais l'homme qui rêve voit-il les choses «venir au monde» ? Jamais, tant qu'il se trouve enfermé dans l'état de rêve, il ne pourra dire «je vois que tout ceci se passe dans un monde». Les événements sont perçus mais le cadre de leur apparition ne peut être mis en évidence. L'homme voit les images multiples sans le miroir qui les supporte. Le rêveur est entouré par les produits de son imagination, il ne peut les entourer à son tour de sa présence, c'est-à-dire cerner, contenir, comprendre leur multiplicité dans un monde ouvert à tous. C'est pourquoi c'est seulement à l'état de veille que « le mode d'être de l'existant présente une concordance constante, un moyen accessible à chacun >/. Eveillé, je me retrouve avec l'autre dans le Même monde. Remarquons bien cette co-dépendance: autant le rêveur ne peut se voir voyant, autant il ne peut voir le vu comme se produisant dans un monde. Il y a une vision sans «je» ni « monde ». Ce qui signifie a contrario que le «je », le sentiment de personnalité ne peut se manifester sans que se présente avec lui le phénomène monde. En effet dans le fond du sommeil il n'y a ni «je» ni «monde ». L'homme n'a même pas le sentiment d'être un être humain. Le corps, les pensées, le moi et tout concernement pour le monde ont été engloutis dans «cette paix essentielle des profondeurs de l'être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l'être, en quelque
1 Pascal B., Oeuvres Complètes. ed Gallimard Pléiade, p 1205. 2 Heidegger M., Questions J. op cit, P 113.

31

sorte, se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues et des attentes embusquées (..J. Point de pression intérieure, mais une sorte de repos, dans l'absence, une vacance bienfaisante qui rend l'esprit à sa liberté propre» comme le dit Valéry 1.
Le sommeil est un état antérieur à la scission: Moi

- Monde. L'homme rejoint son

être en oubliant la valeur de sa «conscience ». L'être n'est encore que silence et abscondité. L'homme ne « commence» a être « lui-même» qu'en sortant de cet état. « Au commencement sera le sommeil» dit encore Valéry 2. Le commencement absolu a lieu pour l'homme au moment du réveil. C'est alors qu'il est absous de l'indétermination du sommeil et s'apparaît à lui-même sous les traits d'une personnalité propre. Avec l'éveil se produit une étrange coïncidence. Le «je» est révélé à lui-même. « L'idée, le principe, le premier moment du premier état, le saut, le bond hors de la suite {uJ Je considère cet état proche de la stupeur comme un point singulier et initial de la connaissance »3. E-merger du sommeil, cela veut dire « revenir à soi », « se retrouver », commencer à être. Où ? Au monde. Au même moment en effet nous découvrons quelque chose comme le «monde ». Pas plus que je ne peux refuser l'irruption du sentiment «je », je ne peux m'opposer à la manifestation d'un monde, lequel n'est plus, comme dans le rêve, un cercle privé, mais une sphère commune à tous, à l'intérieur de laquelle chacun peut communiquer, rencontrer 1'« autre ». En même temps que nous accédons à la vision de nous-même nous nous sentons présents dans un monde. Il y a certes une multiplicité qui nous entoure, au sein de laquelle nous remarquons des différences palpables, voire des contradictions flagrantes. Mais le fait est que maintenant nous avons affaire à une Multiplicité. Tout ce qui est vu nous apparaît comme circonscrit, enveloppé, compris dans l'Unité d'un Monde. « Je» et le « monde» apparaissent ensemble au réveil et disparaissent ensemble dans le sommeil. Le « moi» se voit comme une présence qui connaît des états multiples (des «hauts» et des «bas », des moments d'intérêt intense et des moments d'« absence» etc.) et il voit le monde comme une Unité rassemblant en son sein la totalité du Manifeste. Le fait que «je» et « monde» apparaissent et disparaissent ensemble fait naître le soupçon qu'ipséité et monde ne sont peut-être pas deux. C'est cette intuition première que nous allons suivre.

n - Le sur-saut de l'être-au-monde Rien, à première vue, ne semble devoir distinguer, sous le rapport essentiel, le rêve de l'état de veille. Pascal écrit: « Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.

1 Poulet G., Etudes sur le temps humain. Tome 1, op cit, P 388. 2 Idem, p 386. 3 Ibid, p 389.

32

Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet ilferait à peu près les mêmes maux que la réalité »1. La seule différence sensible tient à la consistance des événements rencontrés dans les deux états. Le matin, au saut du lit, lorsque le « réveil» sonne, nous sommes mis en présence d'un monde concret, «extérieur », dont les événements sont soumis à des lois «objectives ». Nous pouvons donc raisonnablement nous attendre à ce que les êtres et les choses se manifestent de façon à peu près similaire, stable, constante. Le mental, fluctuant par nature, peut à chaque fois être «ramené à la réalité» c'est-à-dire à l'ordre naturel des choses. Cet ordre des choses est la conscience de la commune appartenance des étants en changement continuel au Même Monde car nous dit encore Pascal: « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties >/. Dans le rêve au contraire le mental est livré à lui-même, à son imagination « débridée ». Il ne peut plus se rattacher à la matière solide. D'où le caractère « inconsistant» du rêve. Aucun enchaînement logique, aucune confrontation avec la réalité extérieure n'y est possible. Le mental n'est plus « stabilisé» par le monde extérieur. Il projette un spectacle dont il est lui-même le sujet et l'objet. N'étant pas rattaché à la réalité, le rêve est évanescent. « Mais parce que les songes sont tous différents, et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement comme quand on voyage; et alors on dit : '11me semble que je rêve II; car la vie est un songe un peu moins inconstant >/. Mais il se peut au contraire que l'état de veille diffère du rêve et du sommeil profond par un point beaucoup plus subtil. Dans le sommeil et le rêve nous sommes plongés dans des états dont nous ne pouvons rien connaître. Nous sommes incapables de mettre en évidence le fait que nous sommes en train de rêver ou de dormir profondément. Nul ne peut se saisir de soi pour voir l'état dans lequel il est. Nous sommes « inconscients» de notre état et donc « irresponsables» de ce qui s'y passe. La vie et la sensation suivent leur cours mais elles ne trouvent « personne» à qui parler, qui dise «je », qui fasse « sien» le perçu. Personne dans le rêve ou le sommeil ne peut se voir lui-même dormant ou rêvant. Un miracle se produit au réveil. Car désormais nous sommes dans un état tout en étant au-delà. Nous sommes témoins d'être dans un état, la veille. Etre témoin veut dire être présent à... Maintenant je peux dire «je suis éveillé et je vois tel ou tel événement se produire dans le monde ». Nous faisons acte de présence. Le «je» est révélé à lui-même. Dans le rêve l'homme sait. Eveillé il sait qu'il sait. La pensée comme le dit Platon est « le
1

2 Idem, pIll O. 3 Ibid, p 1188.

Pascal B., Oeuvres Complètes. op cit, p 1204.

33

discours que l 'homme se tient à lui-même [...], l'intelligence ne pouvant penser sans savoir qu'elle pense, ni savoir qu'elle pense sans parler, puisqu'il faut qu'elle dise: 1 Je saIs» .

. .

Ce que nous appelons « moi» est le miracle de la vision de la vision. Nous voyons tout ce qui se passe à l'extérieur et au dedans de nous mais en même temps et prioritairement nous nous voyons nous-même. Nous voyons l'état dans lequel nous sommes. Voilà pourquoi nous devenons responsables de nos actes. Ce qui est vu est perçu par une vision qui s'est déjà reconnue comme étant nous-même. La veille est un « état dans l'état ». Connaître un état en tant qu'état qu'est-ce que cela veut dire? C'est être dans cet état tout en se situant en dehors ou plutôt au-delà de ses conditions limitatives d'existence. On pourrait dire très exactement que l'homme est dans l'état de veille comme l'image est dans le miroir, « en suspens )). L'image n'est pas contenue dans le miroir comme si elle faisait partie intégrante de son état matériel. Elle ne lui est pas « immanente» au sens où elle lui « appartiendrait» comme les éléments qui constituent sa substance (le cadre de bois, le verre poli, l'étain etc.). Elle en « émane », elle « sort» de lui, «transcende» ses conditions matérielles pour revenir à l'esprit qui la regarde et se reconnaît en elle. « Celui qui s y contemple, sait que ce n'est pas exactement son image (sûrat) qu'il y voit, et pourtant il ne peut nier que ce soit tout de même son image. Il sait aussi que l'image n'est pas dans le miroir, ni entre lui et le miroir. Qu'est-ce donc qu'il voit, ce quelque chose de positif-négatif, existant-inexistant, connu-ignoré? C'est un paradoxe symbolique par lequel "Dieu, dit-il, m'a éveillé à la conscience que les théophanies (tajalliyât al-Haqq) sont quelque chose d'encore plus subtil. Les intelligences en sont si éblouies qu'elles en viennent à se demander: cela a-t-il une quiddité, une essence, ou bien non? Car elles n y atteignent ni par le pur non-être, puisque le regard perçoit quelque chose, ni par l'être absolument, puisqu'elles comprennent que ce n'est pas quelque chose d'objectif C'est vers une réalité de cet ordre que l'homme passe pendant le sommeil et après la mort. Il voit les accidents comme des Formes subsistant par ellesmêmes; elles lui parlent et il leur parle comme à des réalités corporelles (ajsâd) dont il ne doute pas. Le mystique visionnaire (mokâshif) voit à l'état de veille ce que le dormeur voit pendant son sOlnmeil, ce que le défunt voit après sa mort, en voyant dans l 'outremonde les Formes de ses propres actions >/. L'homme éveillé voit tout ce qui se passe dans le miroir du monde, mais sa vision n'est pas dans le miroir. Elle se tient au-delà sans être en dehors du monde. C'est précisément parce que l'homme est libre de toutes les conditions de l'état de veille qu'il est libre pour se tenir auprès de ce qui s'y présente. Il est au-delà de tout ce qui peut être perçu dans l'état de veille (aussi bien dans le monde matériel que dans le monde des idées) et c'est pour cela qu'il peut s'y engager, entrer librement en rapport avec lui, bref y être présent. Il ne peut être présent à tout ce qui se trouve dans l'état de veille que si déjà il est « sorti» (absout) de cet état et de ses conditions limitatives d'existence. Tout comme il ne peut voir une image dans un miroir sans préalablement savoir qu'il se tient par son être, au-delà ~sans transcender a priori tous les phénomènes qu'il perçoit dans le miroir par la conscience de la vertu réfléchissante du miroir lui-même.

1

2

de Maistre 1., Les soirées de Saint Pétersbourg.op
Corbin H., En Islam iranien. Tome IV, p 108.

cit, tome 1, p 114.

34

Le miroir peut figurer le phénomène « monde». Les images qui sont dans le miroir représentent ce qui se trouve dans le monde. L'homme qui voit les images dans le miroir a déjà « dépassé» tout l'étant compris dans le monde. Il voit l'image de l'étant telle qu'elle lui est renvoyée par le miroir du monde. Voilà pourquoi Martin Heidegger parle de « l'irruption d'un existant, appelé homme, dans l'ensemble de l'existant, et cela de telle sorte que dans cette irruption et par elle, l'étant vient à éclore en ce qu'i! est et tel qu'il est >/. Et encore « Bien qu'étant au milieu de l'existant et entourée par lui, la réalité humaine, en tant qu'elle est existance, a d'ores et déjà et toujours transcendé la nature
[00]

Ce vers quoi la réalité humaine comme telle transcende, nous l'appelons le monde, et

la transcendance, nous la définissons comme être-dans-le-monde [00] En transcendant, la réalité humaine arrive avant tout à cet existant qu'elle est, c'est-à-dire arrive à elle en tant que "soi-même '~La transcendance constitue l'ipséité »2. L'homme qui regarde dans un miroir a d'ores et déjà « dépassé» (transcendé) tous les phénomènes qui s'y présentent. Il voit les images mais il sait qu'elles sont renvoyées par un miroir. Il connaît la réalité du miroir en tant que telle, sa qualité réflexive. Et que voit-il dans le miroir? Rien d'autre que lui-même. Son ipséité lui est réfléchie à partir de ce qu'il découvre dans le miroir et qu'il reconnaît comme «sien ». Le phénomène « monde» est un miroir qui nous renvoie à nous-même. C'est parce qu'au réveil nous émergeons hors de l'existant et nous tenons auprès du monde que nous pouvons aller vers cet existant, pénétrer en lui, sou-tenir un rapport avec lui. «Ce qui est dépassé, c'est précisément et uniquement l'existant lui-même, et en fait tout existant qui peut se trouver dévoilé à la réalité humaine ou le devenir,. par conséquent aussi et précisément, cet existant qu'elle est "elle-même" par son existence [..]. C'est dans la mesure - et dans la seule mesure - où la réalité humaine ex-siste comme un soi-même, qu'elle peut" se" rapporter à l'existant qui auparavant doit être transcendé >/. L'homme qui s'éveille découvre le monde comme un miroir. Et en même temps il voit son être, il peut dire «je », il découvre son soi. Etre éveillé c'est avoir déjà transcendé tous les phénomènes qui peuvent être dévoilés dans le miroir et les comprendre, les entourer de sa propre présence ce qui signifie se tenir auprès du révélateur qui est le miroir en soi (la mondialité). C'est à partir de là que nous pouvons revenir à nous-même, découvrir l'image de notre propre ipséité. Le monde est le miroir dans lequel nous reconnaissons le visage de notre être. En même temps que notre vision se reconnaît elle-même, nous voyons le spectacle varié, indéfiniment changeant, des choses se produisant à l'extérieur. Ce spectacle nous affecte à l'intérieur de nous-même. Il soulève notre enthousiasme ou, au contraire, nous déprime. Souvent il ne suscite en nous aucun intérêt. Nous voyons bien les choses, les événements et la manière dont ils agissent sur nous. Mais nous voyons aussi quelque chose de plus. Nous voyons plus loin. L'étant multiple, d'état changeant, est perçu dans l'unité rassemblante d'un monde. Le monde est le cadre d'apparition de «ce qui est». La perception d'un «je» est en même temps ouverture au monde. L'irruption d'une personnalité une, d'un «je» qui comprend comme « siens» tous les événements de son existence implique corrélativement la perception de tout ce qui existe comme faisant apparition dans un Même Monde. Il y a apparition de l'âme à elle-même et en même
1 Heidegger M., Questions l op cit, P 50. 2 Idem, p 106~107. 3 Ibid, p 106.

35

temps apparition du tout dans un même monde. Tout le monde est là, en même temps, comme par miracle, dans un monde ouvert, accessible à tous où l'on peut rencontrer et communiquer avec 1'« autre». Pour parler en langage symbolique disons ceci: dans le rêve I'homme regarde des images sans voir le miroir qui les rend manifestes (le monde) et c'est pourquoi il ne peut pas se voir. Dès qu'il s'éveille il voit les phénomènes se produire au sein d'Un Monde. Il voit les images du monde et il se voit. Le monde est un miroir qui lui révèle son ipséité. Pourquoi un chien ne peut-il se reconnaître dans un miroir? Parce qu'il ignore l'essence du miroir en tant qu'il est un révélateur d'images. Seul l'homme sait que le miroir est une surface dont la transparence est de nature à pouvoir renvoyer son image à l'esprit qui la contemple. Le miroir est cet invisible qui rend toutes choses visibles, le caché qui rend

tout manifeste. Le pré-cognition de cette polarité caché révélateur de l'apparent est ce qui
rend la perception possible. L'animal ne connaît pas la vertu inapparente de la réflexivité du miroir et c'est pourquoi il ne peut se voir apparaître en lui. L'animal ne voit pas le monde, il considère seulement ce qu'il y a dans son environnement immédiat. Il ne voit pas le monde comme ce miroir où l'étant intra-mondain vient faire son apparition et peut être montré par la parole. Ne pouvant ad-mirer le monde, l'animal ne parle pas. L'homme qui s'éveille se sent présent au monde. Il ne voit pas le monde comme une chose qui est dans le monde (un étant intra-mondain : un arbre, un homme, une pierre) pas plus qu'il ne voit la vertu réfléchissante du miroir comme une image réfléchie par lui. Mais il se sait, il se sent au monde. Le monde est un invisible dans lequel il se voit être et qui lui fait voir ce qui se présente. Et c'est parce qu'il voit le monde comme un miroir qu'il peut se voir en lui, accéder à l'ipséité à partir de l'image de lui-même qu'il lui renvoie. Est-ce à dire que c'est la vision du sujet qui crée le monde? Certes non! On peut remarquer la simultanéité existant entre l'irruption d'un« moi» visionnaire et l'émergence d'un monde au sortir du sommeil, mais en aucun cas nous ne pouvons prétendre que c'est notre moi, qui, comme dans le rêve, crée le monde par le travail de son imagination. N'oublions pas d'ailleurs que notre vision de nous-même nous sur-prend, s'annonce au moment du réveil sans invitation de notre part. C'est un événement spontané, non prémédité, non pré-vu, qui échappe complètement à notre volonté. Ce n'est pas nous qui créons cette entrée en présence de notre être. A plus forte raison n'est-ce pas notre vision qui est créatrice de ce qui est perçu dans le monde. Les êtres et les choses n'ont pas besoin de nous pour continuer à exister. La vie « suit son cours» que nous soyons là ou non pour en être témoin. Certes tout l'étant, tout ce dont on peut dire « cela est» : le ciel, la terre, les humains avec leurs pensées, leurs paroles, leurs actions, les minéraux, les végétaux, les animaux etc. peuvent se passer de nous pour vivre. Ils ne s'en privent pas d'ailleurs quand nous dormons. Notre corps même continue à vivre, à croître et à fonctionner à notre insu dans notre sommeil. Tous ces étants peuvent subsister sans nous. Mais peuvent-ils ex-ister en notre absence? C'est-à-dire être mis en évidence dans la clarté d'un monde (<< mis au jour ») sans que nous soyons là, présents, pour témoigner de leur in-stance à ce monde? Leur subsistance « en soi» peut se passer de nous mais leur présence au-monde, leur inclusion dans un même monde implique notre être là.

36

Nous ne pouvons pas dire que nous créons l'étant qui se trouve dans le monde, en revanche nous sommes ainsi faits que sans nous il n'y a pas d'ouverture d'une Dimension qui s'appelle Monde, qui permet de rendre visibles les êtres et les choses comme étants, et qui constitue le miroir d'apparition pour« ce qui est ». Etre-au-monde appartient en propre à l'homme. Lui seul voit la corn-présence des images dans le miroir du monde. Le monde n'existe pas en soi, indépendamment de nous. D'ailleurs il ne nous connaît pas. Le monde vient-il nous dire qu'il existe «en soi ». S'il était doué d'une existence autonome il pourrait venir témoigner de sa présence quand nous dormons. Mais si nous ne sommes plus là lui non plus ne peut faire acte de présence. Lorsque nous nous éveillons à nousmême le monde est là, comme « lieu» où nous nous retrouvons, où nous trouvons notre être. Et c'est alors que nous voyons se manifester tout ce qu'il y a dans le monde. Voilà pourquoi Martin Heidegger écrit: « L'existant, disons la Nature au sens le plus large du mot, ne pourrait d'aucune façon se manifester, s'il ne trouvait l'occasion d'entrer dans un monde. C'est pourquoi nous parlerons d'une possible et occasionnelle "entrée au monde" de l'existant. L'entrée au monde, ce n'est point un accident qui s'ajoute à l'existant pendant qu'il y entre, mais sa propre réalité-historiale, ce qu'il advient de l'existant lui-même. Et cet historiai est l'ex-sistance de la réalité-humaine qui, en tant qu'ex-sistante, transcende. C'est à la seule condition que dans sa totalité d'existant, l'existant s' l'existencifie Il (seiender wird) à la manière dont se temporalise une réalité-humaine, que sonnent le jour et l 'heure de l'entrée-au-monde de l'existant. Et c'est à la seule condition que s'historialise cette l'proto-histoire Il (Urgeschichte), la transcendance, c'est-à-dire à la seule condition qu'un existant fasse, par le caractère de l'Etre-dans-le-monde, irruption dans l'existant, c'est à cette seule condition, disons-nous qu'il est possible que de l'existant se manifeste >/. Mais pourquoi parle-t-il de «temporalisation» et d'« historialisation» avec ce phénomène de transcendance de l'être au monde? en rapport

ill

-Maintenant

l'Étant est

Henry Corbin écrit ceci: « l'exister est un mode d'être propre, celui-là même qui constitue la présence de I 'homme à son monde >/. Ailleurs il dit qu' « en arabe, le nom verbal wojûd, employé le plus couramment pour désigner l'être, l'existence, est formé sur la racine wjd qui connote en propre le sens de trouver, rencontrer. A la voix passive, elle signifie être trouvé, rencontré, par conséquent se trouver là, exister >/. L'homme n'est pas là comme une pierre ou une plante subsistant dans le monde. Il se trouve là, il ex-siste c'est-à-dire sort de l'occultation pour pouvoir se montrer, se tenir en rapport avec ce qui est. Il est témoin de sa présence au monde et c'est pourquoi il peut rencontrer et être rencontré par l'étant qui se présente. Corbin dit « L'essence de son être à ce monde (son Dasein) consiste justement dans son ex-sistence >/. « Da-sein est un mot clé de ma pensée, tient à préciser Heidegger, aussi donne-I-il lieu à de graves erreurs
1 2 3 4 Heidegger M., Questions 1. op cit, P 135;136. Mollâ Sadrâ, Le /ivre des pénétrations métaphysiques. Idem, p 61. Ibid, P 72. op cit, p 72.

37

d'interprétation. Da-sein ne signifie pas tellement pour moi lime voilà ! '~ mais, si je puis m'exprimer en un français sans doute impossible: être le là et le là est précisément Aletheia : décélement ouverture >/. Dès que l'homme ouvre les yeux le matin il voit le monde. Il n'est pas «là» comme une chose subsistante. Il est le «là », le lieu d'ouverture d'un sentiment de Présence qui lui découvre « ce qui est ». En état de Présence, il est Témoin de « ce qui se présente». Son acte de présence est vision témoin, dé-couvrant, dé-celant ce qui se manifeste. Maintenant se pose la question de savoir ce qui nous permet de « sauter» ainsi dans l'existence, c'est-à-dire de nous rencontrer nous-même, de découvrir notre «je» en présence d'un monde. Laissons-nous guider par le langage. Nous disons «Maintenant, je suis éveillé, maintenant je me vois présent de corps et d'esprit à un monde où je pense, j'agis, je parle avec l'autre ». Le « maintenant» ne serait-il pas à l'origine du dévoilement de tout ce qui est, de mon propre être comme de tout ce qui l'entoure? En effet lorsque nous parlons de présence à nous-mêmes (présence d'esprit) ou d'événements qui se présentent à nous, nous faisons bien référence à un moment du temps, le présent, le «maintenant» qui présente toutes choses dans l'horizon d'un monde. Le Maintenant est une Présence transitive. Il rend l'homme présent à lui-même et à son monde. Dans le sommeil profond, impossible de dire «maintenant je suis endormi, résorbé dans l'anonymat du non-manifesté». Dans le rêve aussi nous ne pouvons dire « maintenant je suis en train de rêver ». Nous sommes dans des états dont nous ne pouvons témoigner « ouvertement» parce que nous n'y sommes pas présents en tant que «je ». Le maintenant est absent de ces deux conditions d'existence. Ernest Renan remarque ceci: « on ne mesure le temps durant le sommeil que par les mouvements de l'imagination; quand le sommeil est très profond et que le mouvement de l'imagination s'éteint entièrement, la conscience du temps disparaît >/. Au réveille sens du « maintenant» fait une « sortie », une « percée à jour» et nous dé-couvrons notre ex-istence en relation avec tout « ce qui est ». Le « maintenant» nous ouvre à nous-même et au monde. Il nous fait ex-sister c'est-à-dire sortir de l'état d'occlusion où nous étions retenus dans le sommeil (durant lequel nous ne voyions rien du tout) et nous fait émerger en nous permettant d'être témoins de nous-même et de ce qui se présente. Le maintenant implique à la fois un dégagement et une pénétration, une admission du monde extérieur. Il est« un lieu par lequel pénètre la connaissance »3. Remarquons bien ceci: pour être moi-même je n'ai pas besoin de me mettre « d'abord en quête d'une faculté quelconque: pensée, sentiment, volonté, tendance, etc. pour se demander ensuite laquelle a le rôle de cause» 4 car toutes ces facultés sont des manifestations qui présupposent le dévoilement de ma propre présence et je peux perdre une de ces qualités sans me perdre moi-même de vue. Je peux perdre un oeil, un doigt, la mémoire, le fil de ma pensée etc. sans cesser d'être moi, de me sentir présent au monde, où que je sois. Mais je ne peux pas me passer du« maintenant» pour dire «je suis ».

1 2 3 4

Heidegger M.,Lettre sur l 'Humanisme. ed Aubier Montaigne, p 183; 185. Renan E., Averroës et l'Averroisme. ed Michel Levy Paris 1861, p 113. Mollâ Sadrâ, Le livre des pénétrations métaphysiques. op cit, p 43. Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 25.

38

Valéry écrit justement « il n 'y a pas de nous-même hors de l'instant >/. Celui qui prétend exister hors du maintenant se leurre. Nous vivons alors dans un état intermédiaire entre la veille et le rêve, nous « consistons précisément dans le regret ou le refus de ce qui est, dans une certaine distance qui nous sépare et nous distingue de l'instant >/.

Sans « maintenant» notre être ne nous est pas découvert. Quand notre être nous est-il révélé? Quand pouvons-nous dire «je suis» ? Uniquement lorsque nous sommes éveillé. L'éveil est cet état de présence à nous-même. Et qu'est-ce qui fait la différence entre l'état de veille et les autres états? C'est que «maintenant» nous sommes au courant d'être dans un état où les choses et nous-même sommes «manifestes ». Maintenant il est manifeste que nous sommes là, en présence de ce qui se montre dans le monde. Le maintenant rend tout visible, rend la perception possible. C'est lui qui nousfait voir notre être et ce qui se révèle à lui. Le temps n'est pas le contraire et l'ennemi de l'être. Il l'ouvre, le découvre à lui-même. Aussi Martin Heidegger nous invite-t-il à « aller au-delà de l'être, jusqu'à la lumière à partir de laquelle et en direction de laquelle l'être lui-même accède à la clarté du comprendre »3. Sans la lumière du maintenant, «je» retombe dans la nuit du sommeil. La compréhension de notre être se meut déjà dans un horizon éclairé et qui procure la clarté, l'horizon du Maintenant. Ma sensation d'être présent est indissociable du« maintenant ». Corbin rapproche intentionnellement ces deux termes: «phénomène de la présence» et « comprendre >/. Cette « compréhension "au présent'~ cette science de la présence, ne s'accomplit pas sur le type d'une science déductive, d'une explication par réduction générique, d'une reconstitution opérant d'après un schéma de causes matérielles. C'est plutôt un appel de lumière, une transparition progressive du phénomène >/. Le phénomène humain est « une épiphanie de l'être »6. En effet avant de pouvoir réfléchir sur nous-même en termes «d'état vécu », de « telle fonction psychique, à travers lesquelles et grâce auxquelles se révèle tel ou tel domaine privilégié de l'être »7 c'est-à-dire aborder «plusieurs ordres de réalités, auxquels correspondent plusieurs modes de données et d'existence objective »8 il faut que soit déjà manifeste l'être à qui ces choses se montrent. Les pensées ont « besoin d'une présence humaine pour être pensées »9.Rien ne peut nous apparaître sans que nous puissions dire maintenant cela est. « Toute attribution d'un prédicat présuppose un horizon d'ores et déjà éclos, un jet de
lumière a priori qui dévoile

[..J

l'être

[..J.

Et c'est

cet horizon

que nous disons pré-

initialement éclos parce que l'éclosion n'en n'est pas situable chronologiquement, qu'elle est là, avec chacun de nous dès l'origine »10.

mais

1 Poulet G., Etudes sur le temps humain. Tome 1, op cit, P 394. 2 Idem. 3 Heidegger M., Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie. 4 Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 29. 5 Idem, p 3 1. 6 Ibid, P 24. 7 Ibid. 8 Ibid, p 23. 9 Ibid, p 26. 10 Ibid, P 24.

ed Gallimard, p 340.

39

En disant «maintenant» chacun de nous se sent présent au même monde. Le maintenant nous met au monde. Sans «maintenant» nous ne sommes même pas

manifestes pour nous-même. Martin Heidegger peut dire: « la question [00] : qu'est-ce
que le temps? devient la question qui est le temps? ou plus précisément: sommes-nous nous-même le temps? Plus précisément encore: suis-je le temps? ou plus exactement encore: suis-je mon temps >/. Nous ne sommes pas « dans» le temps conçu comme une suite chronologique d'instants ponctiformes, nous sommes le maintenant qui nous révèle à nous-même. Notre ipséité coïncide avec ce maintenant qui nous fait sortir de nous-même précisément pour nous permettre d'entrer en relation avec nous-même et de soutenir un rapport avec « ce qui est». La veille est l'ouverture d'une Dimension de Présence qui rend tout Manifeste. Le Maintenant ne nous referme pas sur nous~même. Au contraire il nous ouvre sur ce qui est. Maintenant tout nous paraît Manifeste. L'Etant dans son entier se présente en Même temps au sein d'un Même Monde. Le Maintenant est une Présence transitive, « une Présence transcendantale, inséparable de ce qu'elle rend présent >/. En effet la dé-couverte de notre propre présence est bien l'Acte pré-initial de toute connaissance possible. Mais nous ne surgissons pas dans l'existence comme un sujet isolé. Au réveil nous sommes instantanément mis en présence du «monde ». Notre être se signale par son inter-êt pour le monde. L'homme qui voit perçoit les choses comme «venant au monde ». Le phénomène «monde» aussi est inséparable du Maintenant, de la Présence. Sans « monde» je ne peux rien dire, ni rien penser. Dans le sommeil profond aucune perception n'a lieu. Dans le rêve les situations sont réellement «vécues)} mais peut-on dire qu'elles nous concernent «personnellement)} ? Sûrement pas puisque dans cet état nous ne pouvons nous rencontrer « en personne », en tant que «je ». Dans le rêve le Monde comme Présence faisant le tour des phénomènes n'est pas vu. Aussi ne peut-on parler d'événements venant à notre rencontre. De même que je ne peux rien dire sur la couleur de mes yeux ou sur l'expression de mon regard avant d'avoir rencontré ce regard dans un miroir, de même je ne peux rien dire ni penser au sujet de ce qui se manifeste si je ne le vois pas dans le miroir du Monde. Au réveilla Présence me découvre un Monde et je me mets à parler de ce qui s'y trouve. Henry Corbin nous conseille de procéder à « l'approfondissement des notions de temps et d'événement à leurs différents niveaux de signification >l. Ailleurs il nous met sur la voie de la recherche: « ce que connote en arabe la racine h-d-th, c'est l'idée d'avoir lieu, d'arriver (cf. l'allemand geschehen), essentiellement l'idée d'événement. Le hadîth, c'est ce qui commence, c'est la chose nouvelle qui paraît pour la première fois. Hodûth, c'est le commencement, l'apparition, l'événement ou l'advenance de la chose nouvelle >/. A l'état de veille nous voyons les choses « arriver », « se présenter », ad-venir dans un Monde. Elles deviennent manifestes dans l'éclairage d'un maintenant. Nous ne pouvons rien aborder ni nous laisser rencontrer par aucune chose sans la force de percussion du maintenant. Ouvertement ou tacitement je me dis « maintenant que ceci ou cela arrive, maintenant que celui-ci fait ou dit ceci etc. ». L'étant est vu en tant que « ce qui se présente », maintenant, au monde. Un «événement» implique le dévoilement d'un monde où il «arrive». Dans le rêve nous ne voyons pas des «événements» mais de simples «circonstances ». Nous avons des vécus mais rien ne nous «arrive» parce que notre être-au-monde n'est point dé-celé.
1 2 3 4 Heidegger Corbin H., Corbin H., Corbin H., M., Cahier de l 'Herne. p 36. L'Iran et la philosophie. op cit, p 25. Histoire de la philosophie islamique. p 181. La philosophie iranienne islamique. op cit, p 27.

40

Il Y a ainsi une espèce d'affinité élective entre l'irruption du Maintenant, la découverte de notre Personnalité et l'ouverture d'un Monde comme lieu où arrivent des événements dont nous pouvons parler. Comment le Maintenant peut-il réaliser un tel miracle, le miracle d'une ex-istence douée de parole et qui embrasse tout dans I'horizon d'un Monde? Mollâ Sadrâ reste frappé d'étonnement devant ce phénomène. Il dit: « l'exister est [..j plus manifeste que n'importe quelle autre chose, quant à sa réalisation et à son effectivité, au point que l'on peut dire qu'il est "spontané" (badihî). Mais l'exister est, simultanément, plus caché que n'importe quelle chose [..j. Rien ne prend réalité, ni dans le monde extérieur ni dans la pensée, si ce n'est l'exister. Il embrasse donc par essence, la totalité des choses; c'est lui qui constitue les choses dans leur réité (sha 'îya) en ce sens que si l'exister n'était pas, il n y aurait rien, ni in concreto, ni dans l'intellect >/. L'exister: le plus manifeste. Il est patent que maintenant les choses sont. « Seul de tout l'étant, l 'homme éprouve, appelé par la voix de l'Etre, la merveille des merveilles: Que l'étant est» nous a déjà dit Martin Heidegger2. Le Maintenant nous découvre l'existant. Mais l'exister est aussi le plus caché car écrit Joseph de Maistre « dès que l 'homme dit Cela Est, il parle nécessairement en vertu d'une connaissance intérieure et antérieure, car les sens n'ont rien de commun avec la vérité, que l'entendement seul peut atteindre; et comme ce qui n'appartient point au sens est étranger à la matière, il s'ensuit qu'il y a dans l 'homme un principe immatériel en qui réside la science >/. En effet le Maintenant nous découvre l'existence de toutes choses et notre propre présence. Il nous « embrasse» en même temps. Sa « Miséricorde embrasse toutes choses» dit le Coran 4. Autrement dit, il nous fait connaître l'étant contenu en lui, mais lui, l'origine, la Source, où se trouve-t-il, dans quel endroit est-il? Le sens du «Maintenant» provient-il du corps? Sûrement pas. Dans le sommeil profond le corps est bien là, étendu sur le lit, mais il ne peut pas dire« maintenant ». « L'existence de la lumière advenante ne provient fas de la substance nyctiphore [..j de tout ce qui appartient à la nuit» dit Sohravardi . Le corps, de luimême, ne peut pas dire «je suis présent ». Au contraire plus on se rapproche du monde des corps plus on s'éloigne de la présence. Matière et Présence sont contradictoires. Le matériel est le règne de l'absence. « Techniquement, on ne peut dire que les choses (le ciel astronomique et la masse tellurique de la Terre, par exemple) sont "présentes" les unes aux autres. Présence ne s'entend que de l'existence humaine, car le degré de présence est en fonction du tajrîd (= chôrismos), de l'ascèse par laquelle le philosophe spirituel se dégage et se sépare des conditions qui entraînent l'absence à soi-même et la mort >l. Plus nous nous sentons «engagés» dans ce monde-ci moins nous faisons acte de présence. Souvenons-nous ici de Pascal: « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits: car il connaît tout cela, et soi: et les corps, rien »7. Le soleil peut-il dire « maintenant je me lève à l'horizon» ? Seul l'homme
1 2 3 4 5 6 7 Sohravardi, Le livre de la Sagesse orientale. op cit, p 485. Heidegger M., Questions 1. op cit, P 204. de Maistre J., Les soirées de Saint Pétersbourg.op cit, tome 1, p 325;326. Coran 7 : 155. Sohravardi, Le /ivre de la Sagesse orientale. op cit, p 99. Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 226. in Jean Lacouture François Mauriac. ed Points Seuil, tome 2, p 355.

41

peut se dire «maintenant il est temps de se lever ». Plus une forme est dégagée de la matière, plus est complète et authentique sa présence à soi-même. En étant Présence, l'être s'arrache aux conditions déterminant l'inconscience et la mort. Dans la mesure où il est Présence, Témoin, il est être pour au-delà de la mort. Sa «présence aux mondes supérieurs se fortifie de son propre témoignage, car le témoin oculaire (shahîd), c'est celui qui est 'présent à 1/» 1. La matière ne voit pas l'être. Parler d'une «présence matérielle» est une contradiction dans les termes. Un corps ne peut jamais dire «maintenant je suis ». C'est pourquoi Sohravardi dit à propos de l'homme: «Son acte d'être, son existence, est inconcevable dans le monde des corps,parce que, si elle était dans le monde des corps il serait inconcevable qu'elle perçoive l'Unité du Premier Etre >/. L'âme pensante ellemême se perçoit comme une unité, « une essence intellective et monadique >/. Cette unité qu'elle ressent à chaque fois maintenant ne peut exister dans le monde des corps qui sont par nature composés, divisibles, fragmentables. Essayons de fragmenter notre propre présence. Ses « qualifications sont celles de l'Esprit divin >/. L'homme serait ainsi le seul étant à pouvoir témoigner de sa présence? La pierre, la plante, l'animal ne peuvent pas dire «maintenant ». Leur existence ne leur est pas révélée. Ils sub-sistent dans le monde. Il n'ex-istent pas au sens d'être présent au monde. Mais l'homme est défini comme l'animal «pensant ». Si le maintenant n'émane pas plus de son corps que l'image n'est produite par le miroir, peut-être trouverons-nous le maintenant dans sa pensée. Mais ici encore nous risquons d'être déçus. L'expérience nous montre en effet que pendant le rêve nous pouvons penser à beaucoup de choses mais nous ne pouvons rien voir se manifester en notre présence. Les actes de conscience ne peuvent être vus qu'à la condition d'être ramenés dans le champ d'une présence. C'est au réveil seulement que nous pouvons comprendre ce qui s'est passé, maintenant que le sujet est révélé à lui-même. La pensée présuppose l'ouverture du Maintenant qui fait sortir l'être de l'occultation. Le Maintenant ne dépend ni du corps ni des pensées. Il est « spontané ». « 0 celui qui est seul à connaître où il est >/. Nous disions plus haut que l'être de I'homme est présent « dans» l'état de veille comme l'image est présente dans le miroir. Elle s'y manifeste sans s'y «incarner ». Le « Maintenant», le sentiment de Présence qui nous « habite» est précisément ce qui rend possible notre pénétration visionnaire dans le monde sensible parce qu'il nous a toujours déjà sorti, libéré de tout « absentéisme» lié à la matière. Nous arrivons ici à l'un des points les plus délicats de la doctrine. L'homme en tant qu'il est le lieu d'ouverture d'une présence, du « maintenant », se trouve à l'origine de la distinction entre l'être et l'étant. « L'étant c'est quelque chose, nous dit Heidegger, table, chaise, arbre, ciel, corps, mots actions »6. Corbin dit que les penseurs ismaéliens utilisent «le participe passif mawjûd, '~e qui est trouvé là /Ipour dire l'étant »7. Cela pourrait incliner à penser que
1 2 3 4 5 6 7 Corbin H., L '[ran et la philosophie. op cit, p 226. Sohravardi, L'Archange empourpré. op cit, p 19. Idem. Ibid. Mollâ Sadrâ, Le /ivre des pénétrations métaphysiques. op cit, p 144. Heidegger M., Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie. op cit, p 31. Corbin H., La philosophie iranienne islamique. op cit, p 194.

42

l'étant est essentiellement ce qu'il y a dans le monde extérieur: les arbres, les bâtiments, les états. Mais pas du tout. L'« étant» se trouve aussi à l'intérieur. «Étantes» sont nos pensées, «étants» nos états d'âmes (fatigue, enthousiasme, dépression). Quoi de plus «étant» qu'une émotion. On dit qu'elle nous ob-nubile, elle nous met un nuage, un voile devant les yeux. Le Prophète de l'Islam lui-même disait: « Il nuage sur mon coeur,. en vérité j'en demande pardon à Dieu soixante-dix fois par jour >/. Propos que Ruzbehân explicite ainsi: « il y a pour les Prophètes et pour les spirituels (awliyâ) I 'ennuagement de la conscience intime (sirr, le «secret ») et le voilement des lumières. Et cela c'est l'épreuve par laquelle Dieu les fait passer >/. L'émotion occupe tout le champ de vision. C'est une pré-occupation. Notre être n'est plus disponible pour «voir ». Il est « pris» par ses pensées. Quoi de plus « étant» qu'un désir alors même que son objet n'est pas là, présent, subsistant en chair et en os devant nous. Il existe dans notre imagination et cependant il mobilise bien toutes les facultés de notre être. Disons donc avec Corbin « l'étant (mawjûd, ens, ce qui est) [..J Quand on interroge sur lui, la question est alors un simple "est-ce que? "(hab basît). Estil ? Tantôt, c'est tel ou tel étant [..] tel étant est-il? Chacun des étants faisant l'objet de la question, est en acte ou en puissance >/. L'étant est toujours un tel, un « particulier ». Sa nature est d'être multiple. A quoi tiennent les différences entre les étants? A leur manière d'être, à leur façon de se «présenter», d'être présents. La pierre « présente» un aspect substantiel. Elle est refermée sur elle-même, prisonnière de son mutisme. Elle ne peut établir de contact avec rien. L'animal comme son nom l'indique est plus« animé », il est doué de mobilité et peut faire montre d'états «sauvages» ou au contraire « affectueux ». La présence éclôt chez l'homme qui éprouve le sentiment du «maintenant ». L'homme est l'être qui parle, qui peut entrer en relation. Remarquons bien ceci: plus nous nous rapprochons de «nousmême» plus le degré de présence devient subtil. Mais précise Corbin, il serait «faux de se représenter, avec une certaine mystique, cette ascension comme allant, de dépouillement en dépouillement, jusqu'à une limite où il ne resterait plus que le vide >/. Quoi de plus « plein », « entier », « réel» que notre présence? C'est grâce à elle que tout peut être vu. Les choses sensibles perçues par les « sens externes », les produits de mon imagination, le mouvement de mes idées, sont traversés, parcourus, involués « comme on enroule un tapis »5 dans ma présence. Elle est mon être. « L'être est un ,. l'étant est multiple» dit sobrement Corbin 6. En effet je vois bien les multiples étants qui se présentent devant moi (au dedans comme au dehors) mais c'est en tant qu'un «je» unique, une présence que je les perçois. « La métaphysique de l'être comme présence est [..] une métaphysique du témoignage des étants »7. C'est parce qu'une présence m'habite que je peux voir la manifestation des étants multiples en même temps que l'unicité propre à chacun d'eux. Nous-même nous nous découvrons en tant qu'étant: «j e suis un tel». Il Y a de l'étant partout, dans le monde comme dans les hommes.

1

2 3 4 5 6 7

Corbin H., En Islam iranien. Tome III, p 30.
Idem, p 30;31. Corbin H., La philosophie Idem, p 269. Ibid. Ibid, p 174. Ibid, P 175. iranienne islamique. op cit, p 208.

43

Dans le sommeil profond rien n'est perçu comme étant. La multiplicité s'est repliée dans un état d'unitude tellement resserré sur lui-même qu'il ne peut plus se voir. La perception est « mise en congé». Dans le rêve nous regardons les choses, nous « vivons» les situations mais nous ne les « voyons» pas en tant qu'étantes. Nous ne pouvons pas dire «elles sont». Leur multiplicité même nous est cachée car nous sommes privés du sentiment de leur appartenance à un même monde. Nous ne voyons pas une multiplicité. A aucun moment nous ne pouvons dire «je suis dans l'état de rêve et je vois tout ce qui se passe dans le monde du rêve. Telle ou telle chose existe ». Cette déclaration d'existence ne peut avoir lieu qu'au réveil. Parce que «maintenant» je suis en présence de moi-même et dans l'unité de ma vision je peux rendre témoignage que l'étant est. Un Même maintenant nous met en rapport avec nous-même et avec le Même Monde. C'est à travers l'unité de ce monde ouvert que je déc-ouvre la multiplicité de l'étant qui vient y séjourner. « Maintenant» nous voyons les étants. Leur multiplicité est rassemblée dans l'unité de notre présence. Heidegger dit: « L'être est le concept "évident/~ Dans toute connaissance, dans tout énoncé, dans tout comportement par rapport à l'étant, dans tout comportement par rapport à soi-même, il est fait usage de l' "être '~ et l'expression est alors "sans plus 1/compréhensible. Chacun comprend: '~e ciel est bleu '~ ':Jesuis joyeux Il etc. Seulement cette intelligence moyenne ne démontre guère qu'une incompréhension >/. Pourquoi? Parce qu'« inconsciemment» nous nous attachons à l'étant, en l'occurrence à la couleur bleue du ciel et à l'état de joie qui l'accompagne. Nous voyons bien les étants désignés: le ciel bleu, le « moi» qui projette de faire une sortie; mais l'être est perdu de vue. Et pourtant c'est lui qui rend la perception possible. Sans «maintenant », à défaut de « présence» comlnent verrions-nous le ciel? Essayons d'aller nous promener dans le sommeil profond. Le fait est que maintenant les étants sont. Nous sommes «là» pour en témoigner. Mais où est l'être qui nous permet de le dire? « La réalité positive de l'être r..] nous explique Mollâ Sadrâ, est la plus évidente des choses, étant une présence et une découverte immédiate. En revanche, sa quiddité est la plus obscure des choses quand il s'agit de se la représenter et de l'approfondir >/. En effet nous sommes immédiatement en présence de nous-même. Aucun délai ne nous sépare de notre acte de présence. Nous ne sommes pas en retard sur notre «maintenant». Et « du même coup» nous sommes en présence du monde et des étants qui y « voient» le jour. Mais dès que nous voulons nous tourner vers 1'« être» i] semble que nous tombions sur un « fantôme »3, une « abstraction» 4, un « dénominateur commun à tous les étants »5 ou comme le dit Nietzsche « la dernière fumée d'une réalité qui s'évapore »6. Et pourtant avant l'entrée en présence du «maintenant» je ne peux même pas me rapporter à moi-même en tant qu'étant. Je ne vois rien. L'être doit bien posséder une plénitude pour nous rendre ainsi l'étant accessible et tout d'abord pour nous rendre présents à nous-même. « Le disciple demande au maître: "Ne me feras-tu pas connaître mon Dieu? " Le maître de répondre: "Connais-tu celui qui te fait connaître toi-même à toi-même...? " >/.
1 2 3 4 5 6 7 Heidegger M., Etre et Temps. trad. Martineau E., p 28. Mollâ Sadrâ, Le /ivre des pénétrations métaphysiques. op cit, p 86. Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 24. Idem, p 25. Heidegger M., Concepts fondamentaux. ed Gallimard, p 73. Idem, p 54. Corbin H., En Islam iranien. Tome II, p 133.

44

Le « maintenant» impalpable, non localisable dans un endroit du corps, hors de portée de la hardiesse des pensées doit bien être là comme la « lumière» (présentielle) qui nous fait voir l'étant (ce qui se «présente») et prioritairement «nous-même». Martin Heidegger interroge: « que peut-il y avoir en dehors de la nature, de l 'histoire, de Dieu, de l'espace, du nombre? De tout ce qui précède, nous disons que c'est, même s'il s'agit à chaque fois d'acceptions différentes. Nous le nommons l'étant. Et en nous y référant, que ce soit de manière théorique ou pratique, nous nous rapporterons toujours à de l'étant. En dehors de cet étant, rien n'est. Peut-être aucun autre étant n'est-il en effet, en dehors de ceux qui ont été énumérés, mais peut-être y a-t-il cependant encore quelque chose qui assurément n'est pas, mais qu'il y a pourtant, en un sens qui reste encore à préciser. Bien plus, ilfaut qu'il y ait quelque chose pour que nous puissions avoir accès à l'étant comme tel et nous rapporter à lui, quelque chose qui certes n'est pas, mais qu'il faut qu'il y ait pour que nous expérimentions et comprenions en général quelque chose comme de l'étant. Nous ne pouvons appréhender l'étant comme tel, comme étant, qui se nous comprenons quelque chose comme de l'être »1. L'être est la « lumière» qui nous fait voir l'étant (les couleurs). Mais ce qui fait voir ne peut être vu comme un objet «mis en lumière ». L'être n'est rien d'étant. Nous voyons l'étant à la lumière de l'être, mais la lumière reste invisible. L'homme est un voyant. Mais comment voit-il? Les biologistes écrit Ruskin: « disent comment ces instruments sont construits et dirigés, comment les uns jouent dans leurs orbites avec des mouvements indépendants,
comment d'autres font saillie, en une myopie, sur des pyramides d'os,

- ou

sont brandis au

bout de cornes, ou semés sur le dos et les épaules, ou poussés au bout d'antennes pour explorer la route en avant de la tête, - ou pressés en tubercules aux coins des lèvres... Mais comment toutes ces créatures voient-elles avec tous ces yeux? [..] (un serpent) tiendra ses deux yeux ensemble fixés sur votre figure pendant une heure, une fente verticale dans chacun d'eux recevant de vous telle image que la rétine d'un serpent et l'esprit d'un serpent peuvent recevoir d'un homme. Mais quelle sorte d'image reçoit-il à travers le bleu vernis de l'affreuse lentille ?.. Pareillement on dit qu'un chat regarde un évêque. Soit. Mais est-ce qu'un chat voit un évêque, quand il le regarde? Lorsqu'un chat vous caresse, il ne vous regarde jamais. Son coeur semble être dans son dos et dans ses pattes, - non dans ses yeux >/. Un chat peut-il «voir» un évêque en dehors des idées de « morale », de religion, de rémission des péchés, de hiérarchie de l'Eglise catholique? Ces idées ne lui sont pas « présentes» à l'esprit. Aussi regarde-t-ill'homme sans voir qui il est. Le chien regarde l'horloge. Mais peut-il dire l'heure qu'il est? Certainement pas. Car il ne sait pas ce que veut dire « maintenant». On ne peut re-connaître à l'extérieur que ce qui est déjà connu en nous. Le sens de la présence n'étant pas ouvert dans la bête, elle ne peut pas «voir}) l'heure qu'il est maintenant. De même qu'elle ne peut pas «voir» un tableau de Van Gogh. Elle est privée du sens artistique qui d'ailleurs ne lui fait pas « défaut» puisqu'elle ne s'en voit pas privée. Un dernier exemple emprunté à de Maistre: « Ce jeune chien qui joue avec vous dans ce moment, a joué de même hier et avant-hier. Il a donc joué, il a joué et il a joué, mais point du tout, quant à lui, trois fois, comme vous; car si vous supprimez
1

2

Heidegger M.,Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie. op cit, p 27. de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 178) 79.

45

l'idée principe, et par conséquent préexistante, du nombre, à laquelle l'expérience puisse se rapporter, un et un ne sont jamais que ceci et cela, mais jamais deux» . N'ayant point l'idée du nombre, le chien ne peut pas compter.

Nous pouvons donc conclure avec Martin Heidegger: «Si nous ne comprenions pas ce que signifie constance et stabilité, les relations géométriques ou les rapports numériques constants nous demeureraient fermés. 11 faut que nous comprenions l'effectivité, la réalité, la vitalité, l'existentialité, la stabilité pour pouvoir nous rapporter positivement à un étant déterminé qui est réel, effectif, vivant, existant, stable. 11faut que nous comprenions l'être pour être exposé à un monde qui est, que nous puissions y exister et que notre propre Dasein existant puisse être. Nous devons pouvoir comprendre la réalité effective avant toute expérience de l'effectif. Cette compréhension de l'effectivité, soit encore de l'être au sens le plus large, par opposition à l'expérience de l'étant, est, d'une certaine manière, antérieure à cette dernière. La compréhension préalable de l'être avant toute expérience factuelle de l'étant ne signifie assurément pas qu'il nous faut avoir d'abord un concept explicite de l'être pour expérimenter théoriquement ou pratiquement
l'étant. Il nous faut comprendre l'être

-

être qui lui-même

ne doit plus être nommé étant,

qui ne surgit pas au milieu des autres étants, mais qu'il faut cependant qu'il y ait et qu'il y ait en fait dans la compréhension, l'entente de l'être »2. Comment comprenons-nous l'étant qui se trouve devant nous? Par notre être, notre présence. Nous entendons ce que veut dire «maintenant ». L'entendement n'est pas la Inême chose que l'audition. Nous n'avons pas besoin de recevoir le son du mot « maintenant» dans le creux de l'oreille pour en comprendre le sens, pour apprendre que nous sommes «maintenant ». Aristote dit en ce sens: « Une compréhension de l'être est toujours déjà comprise dans tout ce que l'on saisit de l'étant >/. Et l'entente du «maintenant» est, d'une certaine manière, antérieure à tout ce qui se trouve compris dans le maintenant. «Avant» l'irruption du maintenant rien n'« est ». Comment pourrions-nous précéder la venue du «maintenant» puisque c'est lui qui nous révèle notre être, notre présence. L'expérience du maintenant est antérieure à toute expérience factuelle de l'étant. Et où voit-on l'étant se montrer maintenant, se «présenter» ? Dans le monde. Je connais l'étant directement, par le coeur, par mon acte de présence, et non au moyen d'opérations mentales, d'une analyse par la pensée. L'homme ne peut rien connaître en dehors de son propre « maintenant », de sa présence personnelle. Pourrait-il « voir» en son absence, établir de soi-disant « données matérielles, transmissibles et réductibles, aliénant le phénomène de la Présence »4 visionnaire au motif de garantir « l'objectivité» de ces données, indépendantes de tout sujet qui les rencontre comme si « tout dût se traiter en son absence >/, « cette impersonnelle objectivité de l'absence »6. Avant toute décomposition de l'étant par une analyse logique de la pensée il y a l'intuition immédiate de son être au monde.

1 2 3 4 5 6

de Maistre 1., Les soirées ck Saint Pétersbourg.op cit, tome l, p 325. Heidegger M.,Les problèmesfondamentaux ck la phénoménologie. op cit, p 28. Aristote, Met. B4, 1001 a 21. Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 28. Idem, p 26. Ibid, p 22.

46

Robert de la Sizeranne écrit ceci: « Les hommes ne se laisseraient-ils pas souvent guider par des vIsions plutôt que par des raisons et seraient-ce les enfants seuls qui aiment à tourner les feuilles des livres d'images et qui oublient, en les tournant, les réalités de la vie? De cette vie, nous savons assurément déjà beaucoup de choses. Les chimistes prennent une plante, l'emportent dans leur laboratoire, la manipulent, l'analysent, la soumettent à de multiples épreuves et viennent nous dire de combien d'éléments elle se compose, de combien d'azote et de combien de chaux, et comment elle a germé, et pourquoi elle s'est développée. Soit ,. c'est très intéressant. Les économistes compulsent des bilans et des mercuriales, suivent du doigt les zigzags des graphiques, délient les cordons des livres de raison, des mémoires, secouent la poudre des chartriers ou des terriers et nous apprennent comment se développe la richesse d'un pays par l'échange, ou se fixe la valeur d'une denrée par l'utilité et pourquoi une crise monétaire éclata tel jour. Soit. Il est bien vrai que tout cela est, mais est-ce là tout? Pourquoi, dirons-nous au chimiste, en ce soir d 'hiver, ces roses posées sur le bord d'une cheminée nous ont-elles fait trouver la solitude moins triste et le froid moins rigoureux? Elles ne parlent ni ne réchauffent pourtant... Pourquoi, dirons-nous à l'économiste, cette excroissance de coquille, qui ne peut remplir aucun but utile, a-t-elle une valeur marchande beaucoup plus considérable qu'un sac de blé qui peut nourrir un homme pendant un certain temps? [..]. Et au physicien qui passe, nous demanderons pourquoi les sons de cette gamme mineure nous ont rendus tristes et pourquoi ce rayon de soleil nous a rendus joyeux? »1. Une tendance invincible pousse la pensée à chercher l'être comme étant présent dans l'étant. «La feuille est verte». La couleur verte nous la trouvons sur la feuille ellemême. Mais alors où est le « est» ? Nous disons bien pourtant: « la feuille « est ». Quoi de plus concret que l'existence de la feuille? «Par conséquent» ajoute la pensée qui suit son cours, le « est» doit bien appartenir, être dans la feuille visible elle-même. Un étant dans l'étant. Mais le «est» nous ne le «voyons» pas sur la feuille, sinon il lui faudrait du même coup être coloré et occuper une certaine région de l'espace. Lorsque nous disons par exemple, en dehors de toute réflexion scientifique, «le temps est beau », nous visons par « temps» un étant réel. Cela se voit. Cela se sent. Nous pouvons être directement au contact du temps. Par « beau» nous entendons la disposition où se trouve cet étant. Nous pouvons enregistrer les conditions atmosphériques à l'aide d'appareils appropriés. Mais le «est» lui-même aucun instrument de mesure ne permet de le saisir. La volonté de décomposer l'étant pour trouver son être fait évanouir sa présence. Le physicien Niels Bohr écrit que: «Les conditions des recherches biologiques et physiques ne sont pas directement comparables, car la nécessité de maintenir en vie l'objet des premières entraîne une limitation qui n'existe pas pour les secondes. C'est ainsi que nous tuerions certainement un animal, si nous essayions de pousser l'étude de ses organes jusqu'à déterminer le rôle des atomes individuels dans les fonctions vitales >/. C'est pourquoi Qotboddîn Shirâzî dit du gnostique ~ue « l'analyse qui démembre ce qui s'offre à lui comme un tout ne saurait l'intéresser» . Pourquoi? Parce qu'il aborde tout par sa Présence. Notre présence est insécable, indivisible, «atomique ». Essayons de disséquer notre « maintenant je suis ». Il n'est pas composé de parties qui co-existent dans le maintenant. Il est comme le dit Philon, «L'esprit de Dieu, atomique, indivisible,
1

de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 173;174. 2 Bohr N., Physique atomique et connaissance humaine. ed Gauthier-Villars, 3 Sohravardi, Le livre de la Sagesse orientale. op cit, p 253.

plI.

47

pleinement répandu dans tous les êtres >/. Les «atomes» « désintégrés ». Ma présence est à chaque fois « intégrale ».

de la physique ont pu être

Essayons de voir comment je peux tout connaître par ma seule présence. Dans le champ il y a un caillou. Il est, certes. Mais il est inerte, pauvre en présence. Sa présence comme on dit ne «rayonne» pas; elle ne porte pas un monde dans son coeur. C'est normal puisqu'elle a un coeur de pierre. Elle ne nous fait pas palpiter. Renfermée dans sa subsistance constante, dans son mutisme, elle ne nous «dit» rien ou presque. Nous comprenons d'elle le strict minimum, par le faible degré de présence investi en elle. Puis dans le même champ mon regard se porte sur une branche d'arbre couverte de fleurs. Mon intérêt s'éveille. L'éclosion des fleurs ouvre un champ de présence et me ravit le coeur. Ruskin dit: « Laissez votre oeil se fixer sur un grossier morceau de branche d'arbre d'une
forme curieuse, pendant une conversation rare avec un être qui vous est cher, ou qu'il s

y

pose même inconsciemment. Et quoique la conversation puisse être oubliée, quoique chaque circonstance qui l'accompagne soit aussi perdue pour la mémoire que si elle n'avait jamais été, cependant votre oeil, pendant toute votre vie, prendra un certain plaisir à de telles branches d'arbres, auxquelles il n'en aurait pris aucun auparavant, - un plaisir si subtil, une trace de sentiments si délicats, qu'ils nous laisseront tout à fait inconscient de leur particulier pouvoir, mais indestructibles par un raisonnement quelconque, et qui formeront par la suite une partie de notre constitution ['..J >/. Nous voici en plein champ. Examinez cette terre plate et cette verdure alignée au cordeau et, à côté, ce vallonnement plein d'herbes libres aux entrelacs subtils: c'est la même composition chimique, la même aptitude à la production, la même valeur. Ces deux champs sont exactement pareils aux yeux de l'agronome, de l'économiste, du philosophe et du répartiteur des contributions directes. Pourtant l'un d'eux, aux lignes monotones, n'arrêtera point nos pas ni nos soucis. L'autre nous attirera, nous distraira, nous charmera peut-être et, devant ses mille fantaisies d'aspects et de contours, pendant un instant, nous oublierons la vie et nous reviendrons à la maison plus rasséréné, plus calme et moralement plus dispos. Pourquoi? Parce que la beauté libre des fleurs « dégage» davantage de présence qu'un arrangement rationnel. Nous nous «entendons» mieux avec l'être de la beauté naturelle qu'avec le produit de notre calcul mental qui veut «fournir la prestation maximale en ce qui relève de son domaine »3 selon le mot de Nietzsche. La Beauté est au plus près de l'être car elle est insécable. On ne peut pas décomposer le sentiment de la Beauté. Tout ce qu'un homme trouve à dire lorsqu'il est en présence d'un bel être ou d'une belle chose est: «que c'est beau! ». Le premier Imam, Ali, en examinant une plume de paon, dit: « vous verrez à la fois un orange rosâtre, un vert d'émeraude et un jaune d'or. Comment une intelligence, si profonde soit-elle, pourrait en saisir le prodige? Qu'adviendrait-il à ceux qui tenteraient d'en donner la description? La plus petite partie du paon a rendu l'imagination incapable de les percevoir et les langues impuissantes à la décrire. Loué soit celui qui a ébloui les esprits, les empêchant ainsi de pouvoir saisir exclusivement dans sa forme et ses couleurs une créature si visible,. Celui qui a rendu les langues impuissantes à en décrire les qualités» 4.

in Coomaraswamy, Le Temps et l'Eternité. Dervy livres, p 30. 2 de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 180. 3 Heidegger M., Concepts fondamentaux. p 57. 4 Ali ibn Abi Talib, La voie de l'Eloquence. ed Bilingue. Beyrouth, p 159; 161.

l

48

Je comprends mieux l'animal que la plante et le minéral parce qu'il recèle plus de présence. Et à mesure qu'on monte plus haut dans l'échelle de la vie, les étants en même temps qu'ils deviennent plus intelligibles se font plus beaux. Ruskin dit encore: « Voici des terres pures qui sont blanches quand elles sont en poudre et qui forment les éléments constitutifs de l'argile et du sable. Mais dès qu'une vie plus intense est en elles, c'est-àdire dès qu'elles se cristallisent, voyez comme elles changent de couleur! Elles deviennent l'émeraude, le rubis, le saphir, l'améthyste et l'opale. Pourquoi ce rapport entre l'énergie de la cristallisation et la pureté de la substance d'une part et, d'autre part, sa beauté? Regardez les plantes: c'est pareillement quand leur vie est à son paroxysme d'intensité que leurs formes flattent le plus nos passions humaines et que leurs couleurs deviennent les plus éclatantes: couleurs primaires, bleu, jaune, rouge ou blanc, l'union de toutes les couleurs. Et notez que ce moment de gloire parfaite coïncide avec le moment où les plantes ont ensemble les relations qui correspondent aux joies de l'amour chez les créatures humaines [..] >/. On analyse les propriétés des corps sans chercher à connaître la loi de l'être par excellence, celle qui unit toutes choses en ce monde: le pouvoir d'attirance et de sympathie augmente avec le degré de présence. «On» bâtit des systèmes « à l'aide de la logique, à grands coups de syllogismes »2 qui expliquent tout du monde hors son charme. On analyse les « mécanismes» de l'âme - hors son admiration. On démêle les tenants et les aboutissants de notre « rapport-au-monde » hors l'amour. Mais I'homme est celui qui « voit », contemple, jouit et souffre par la vue ; il demeure ravi en extase devant des choses qui n'ont aucune fonction dans sa vie. Seule une« science de la présence »3 peut étudier la nature sans tenir compte seulement de sa composition chimique ou physique, de son utilité, de sa richesse, de son évolution, de sa fécondité même. Elle seule pourrait avoir égard pour ce qu'on adore dans la vie et que le raisonnement méprise, qui s'impose dans la vie et qu'on proscrit dans les systèmes, qu'on recherche en le cachant: la Beauté. La Beauté atteint son point culminant dans l'homme car comme l'énonce Ruzbehân : « Adam [00] c'est Dieu même ayant revêtu le vêtement de l'être [00] Dieu a créé Adam comme image de sa propre forme» 4. L'homme est celui en qui la Présence vient à éclosion. Le Maintenant parle ouvertement en lui. Il peut dire «je suis ». C'est pourquoi la présence humaine nous est plus directement intelligible que celle de l'animal, de la plante ou de la pierre. Revenons à un langage plus «technique ». Je connais chaque étant par ma présence, en le voyant se présenter au monde. Une fleur me « parle» plus qu'un vulgaire caillou car elle ouvre plus de présence. Un animal m'est plus « proche» que la plante car il « manifeste» sa présence de façon plus « ouverte ». Enfin je goûte la « présence» d'un être humain car je me retrouve en lui. Le même sentiment de Présence nous habite. Sympathie et intelligibilité augmentent avec le degré de présence.

de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 180. 2 Corbin H., Histoire de la philosophie islamique. op cit, p 52. 3 Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 22. 4 Corbin H., En Islam iranien. Tome III, p 83;88.

1

49

« Par opposition à la connaissance représentative, qui est la connaissance de l'universel abstrait ou logique ('ilm sûrî), il s'agit de la connaissance présentielle, unitive, intuitive, d'une essence en sa singularité ontologique absolument vraie ('ilm hodûri, ihisâlî, shohûdî), une illumination présentielle (ishraq hodûrî) que l'âme, comme être de lumière, fait se lever sur son objet,. elle se le rend présent en se rendant présente à ellemême. Sa propre épiphanie à soi-même est la Présence de cette présence» dit Corbin 1. Voyons. L'homme est celui qui peut répondre« présent» quand je l'appelle par son nom: l'être humain. Chacun Maintenant se sent présent à soi-même. L'homme est « éclairé» sur lui-même par la lumière du Maintenant. Mais le même maintenant lui fait voir, à lui, le témoin oculaire sûr de l'unicité de son acte de présence, la multiplicité des étants qui viennent au monde. Lorsque l'homme dit la pierre «est », la plante «est », l'animal «est », l'homme «est », Dieu « est », il ne veut pas dire par là que l'être est uniformément contenu dans chacun de ces étants. Il veut dire qu'il se présente tout uniment en chacun d'eux car « l'Etre est l'unifique de chaque étant qu'il constitue comme un étant, comme un unique, en investissant en lui un de ses Noms >? « En chaque chose est un signe de Lui attestant qu'Il est Unique >/. Le Miracle c'est que tous ces étants sont présents, Maintenant, dans le Même Monde. Ne serait-ce pas le Maintenant Lui-même, la Présence qui revêtirait la forme des étants multiples qui alors seraient « les formes épiphaniques du [..) Trésor Caché >/. Le Même «maintenant» s'investit à chaque fois avec un degré de présence différent en chaque étant et en fait un étant de sorte que « c'est par le temps que sont individualisés les êtres >/. Et c'est parce que cette Présence m'habite, dès maintenant, intégralement que je peux voir tous les étants comme m'étant présents dans l'apérité du monde. Qu'est-ce qui fait la cohérence, l'unité de ma présence? C'est mon affiliation à l'être qui s'ouvre en moi sous la forme du «maintenant». «Le 'Trésor Caché Il se manifeste sous la forme personnelle du Rabb, le Seigneur personnalisé, l'Unique de chaque Unique [..). C'est là seulement qu'avec cette reconnaissance de son Unique (tawhîcl), l'âme aussi prend conscience de sa monadicité [..). Si quelqu'un est incapable du tawhîd de sa propre âme, comment serait-il capable du tawhid de son seigneur >/. L'homme qui se montre incapable de ramener les multiples facultés de sa conscience représentative à l'unité de sa présence est« voilé par les soucis du corps et les obstacles matériels à la Présence sacro-sainte, (empêché) de se conjoindre à elle et de contempler sa beauté »7. Il ne voit pas la présence, il pense par représentations mentales. Son coeur étant distrait par la familiarité avec les objets sensibles est « absent» et « ce qui distrait est du même ordre que ce qui voile »8. Maintenant lorsque je dirige mon attention sur un étant, que vois-je? Sa Présence. Je le vois à partir de quelque chose qui lui correspond en moi. Le semblable voit le semblable. La présence qui s'ouvre en moi sous la forme du maintenant qui me communique le sentiment d'exister comme un être se reconnaît sous une autre forme dans la chose ou l'être en présence de qui je suis. Je la
1 Corbin H., Histoire de la philosophie islamique. op cit, p 292. 2 Corbin H., La philosophie iranienne islamique. op cit, p 263. 3 Borsi R., Les orients des lumières. ed Verdier, p 93. 4 Corbin H., La philosophie iranienne islamique. op cit, p 322. 5 Sohravardi, Le livre de la Sagesse orientale. op cit, p 219. 6 Corbin H., La philosophie iranienne islamique. op cit, p 322;263;262. 7 Sohravardi, Le /ivre de la Sagesse orientale. op cit, p 343. 8 Idem, p 200.

50

reconnais immédiatement comme un étant, une présence qui me rend visite. « Il se produit pour l'âme une connaissance orientale présentielle sur l'objet vu, de telle sorte que l'âme le perçoit. Puisque l'absence de voile suffit pour la connaissance présentielle et que la lumière des lumières est lumière pure, il n'est pas possible qu'elle soit voilée à soi-même ni qu'un existant quelconque, intelligible ou sensible lui soit voilé [..]. Bien que les visions (absâr) aient pour condition le face à face de l'objet vu avec le regard (basar) pourtant ce qui dans l'acte de la vision est le sujet voyant, c'est la lumière >/. Le fait est que «Maintenant» je vois l'étant. Sans la lumière de ce Maintenant, je ne vois rien. Dans le sommeil profond nous «perdons» connaissance avec le retrait du Maintenant. Dans le rêve nos âmes ne sont pas véritablement en présence des êtres et des choses. « Leur vision se ramène à leur connaissance >/. Elles voient ce qu'elles pensent, le produit de leur imagination auquel elles attribuent une fausse objectivité. Mais «Maintenant », au réveil, les âmes sont voyantes. « C'est au contraire leur connaissance ('ilm) qui renvoie à leur vision (basar) >/. Elles se tiennent dans la lumière de l'être. La Présence est ouvertement dévoilée. Et cette Présence qui nous habite se reconnaît dans tout ce qu'elle rencontre, sous une forme ou sous une autre. C'est la Même Présence qui, avec des degrés d'intensité divers, se manifeste en chacun. Voilà pourquoi Maintenant nous pouvons nous voir tous ensemble dans le Même monde. « Gloire à celui qui s'épiphanise (tajallâ) à ses créatures par ses créatures de sorte qu'elles le reconnaissent [..]. En tant que l'intellection émane d'elle (de la Présence) sur l'ensemble des êtres, de sorte qu'ils connaissent par elle les Réalités supra-sensibles des choses, elle est appelée Intelligence de l'Univers )/. Comment se fait-il que «maintenant» je puisse me voir en tant que sujet unique en relation avec des étants multiples qui sont « là », en Même Temps que moi, dans le Même Monde. Chaque âme dit «maintenant» pour elle-même. Elles ont des «durées indépendantes entre elles» dont « la coexistence contradictoire est le problème le plus étrange que l'on puisse jamais se proposer» dit Paul Valéry 5. Comment se fait-il que dans le sommeil « tu es un temps qui s'est détaché de l'énorme temps où ta durée indéfinie subsiste et s'éternise >/, et que Maintenant nous nous retrouvions tous ensemble dans le Même Monde où nous découvrons l'étant, «ce qui est» ? N'est-ce pas le Maintenant luimême, la Présence qui s'enveloppe et se rend présente de manière à chaque fois différente en chaque étant de telle sorte que nous, le sujet unique qui « voit» sa propre présence lui être révélée, reconnaît cette Même Présence, sous des formes multiples dans les étants qui se présentent à lui, chacun à sa manière? Le Même Maintenant irradie sa Présence en chacun, en fait une présence plus ou moins éveillée à elle-même, comme une même image peut se présenter simultanément et intégralement dans plusieurs miroirs mais avec plus ou moins de netteté selon que les miroirs sont plus ou moins bien polis. C'est pourquoi Maintenant nous pouvons voir tout en Même temps. Le Maintenant (comme le Monde) «encercle », « embrasse» le Tout de l'étant. Essayons de voir un étant venir au Monde sans dire Maintenant, sans dévoilement d'une Présence. Comme nous le verrons l'Etre est une Présence qui s'épiphanise, se rend visible comme Monde.

1 2

3

Ibid, P 326. Ibid, P 200.

4 Borsi R., Les orients des lumières. op cit, p 74~77. 5 Poulet G., Etudes sur le temps humain. Torne l, P 387. 6 Idem.

Ibid.

51

La question se fait plus pressante: qu'est-ce que l'être? Où habite-t-il ? Il se pourrait que la réponse ne vienne jamais car elle nous enferme dans une impasse. Tout simplement parce qu'elle est mal posée. On ne peut demander en effet qu'est-ce-que l'être car la question qu'est-ce que vise toujours un étant, quelque chose qui est. Or l'être n'est rien d'étant. Il est ce qui rend l'étant visible. L'être est le Maintenant, la Présence qui rend la perception possible. Cette Présence est transitive. Elle a pour vertu de rendre présent tout ce qu'elle touche sans se confondre avec lui, tout comme l'image «se présente» dans le miroir sans «faire corps» avec lui. Le Maintenant, la Présence ne peut être trouvée comme quelque chose qui est présent dans le maintenant, pas plus que la « mondialité » ne peut être trouvée dans un étant qui se trouve à l'intérieur du monde, pas plus que la lumière ne peut être trouvée à l'intérieur de l'image qu'elle «présente» à l'écran. La lumière reste transparente tout en se rendant visible par les couleurs. Le Maintenant luimême nous ne pouvons pas le voir comme un étant qui est là, maintenant. Nous voyons ce qui se passe, ce qui a lieu en lui, mais «lui» même reste Présence pure. Nous reconnaissons les êtres et les choses comme étants présents. Ils sont rendus présents par l'action de Présence de l'Etre. Mais l'Etre lui-même est la Présence, le Maintenant qui ne peut être perçu comme quelque chose de présent à l'intérieur du Maintenant, un étant présenté. Ce serait vouloir se re-présenter la Présence réfléchissante du Miroir à l'intérieur d'une image réfléchie. Henry Corbin nous prévient que la proposition nominale «l'être est» cache un piège car cela «peut être compris comme signifiant que l'être est de l'étant, que l'existence est un existant >/. Nous prétendrions à tort que la Présence est un étant présent, que le Main-tenant est un Main-tenu, quelque chose qui se tient présent. «Plus d'un logicien a été pris au piège {u] (il ne s'agit ni de) substantifier l'être en un étant, ni donner l'être à lui-même en prédicat, puisque c'est simplement énoncer l'acte même de l'être qui est, ou l'être qui est en acte d'être >/. Dès que I'homme ouvre les yeux le matin, au réveil, il voit « ce qui est». Qu'est-ce qui est Maintenant? Maintenant je vois l'étant. L'étant dans son ensemble s'étend devant mon regard, il est présent dans le Monde. Tout entre en Présence dans le Même Maintenant, fait son apparition sur la scène du Monde. Bien sûr seul l'étant est présent. Qui ou quoi d'autre pourrait être en dehors de «ce qui est» présent Maintenant? L'existence est le propre de l'existant. Mais le Maintenant lui-même se présente-t-il comme une chose qui est maintenant sous les yeux? Le Monde se fait-il connaître comme une chose venant au Monde? Certes non. La Présence qui rend tout visible présentement n'est pas quelque chose qui entre dans notre champ de vision. Corbin dit: «l'être, l'existence n'est pas "quelque chose qui existe'~ "qui possède l 'existence'~ pas plus que la blancheur n'est quelque chose de blanc, quelque chose qui possède la blancheur. Dire hastî hast, l'être est, ce n'est pas substantifier l'être, c'est énoncer son acte même d'être. C'est le cas privilégié de l'être. Il est (existe) sans qu'il soit besoin que de l'être (de l'existence) s y ajoute >/.

1 Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 222. 2 Idem. 3 Mollâ Sadrâ, Le livre des pénétrations métaphysiques.

op cit, p 62.

52

Or précisément la pensée re-présentative ajoute toujours « quelque chose» de trop. L'homme voit ce qui se présente Maintenant, l'étant. Mais il perd complètement de vue le Maintenant, la Présence qui précisément lui rend cet étant « présent », lui permet de le voir comme se présentant. Et où ? Au monde. La représentation ne voit pas le Maintenant qui s'ouvre comme la Présence du Monde faisant le tour d'horizon de l'étant. Elle pense seulement à ce qui est dans le Monde. Elle oublie la Présence du Miroir pour raisonner sur les images présentes en lui. Si la pensée cherche à s'intéresser au Maintenant luimême, à la Présence, elle se la re-présente sous le mode de « quelque chose» qui est présent maintenant, et les choses qui sont le plus immédiatement accessibles à sa perception sont les choses substantielles dont l'immobilité semble lui donner une image fidèle de ce Maintenant dont la Nature propre est effectivement de savoir toujours rester lui-Même. L'Etre, la Présence, le Maintenant est alors « substantifié », transformé en un Etant substantiel, fixe, qui a de l'Etre. C'est l'Etant suprême qui a en lui tout l'Acte d'être. Son être est un Maintenant statique (nunc stans). L'être n'est :RI s déploiement de u Présence (ek-stase) mais comme le dit Heidegger « consolidation »1 «crispation sur la constance »2 «quelque chose de persistant »3 qui ne change pas avec le temps, « durcissement [...] par réaction de défense» contre tout ce qui passe 4, une « insistance sur le toujours» pareil 5. L'Etre est un Maintenant qui ne passe pas et qui ne fait plus passer le courant de l'existence. Il l'a rour lui, la re-tient en lui-même. La Présence « se dégrade en présenteté pure et simple» . L'être, la présence devient un présent subsistant. L'être a la constance comme prédicat. Il devient un « avoir». Mais l'homme en tant qu'il ex-iste se trouve au coeur de la distinction entre l'être et l'étant. Il doit la maintenir « ouverte ». Il en parle d'ailleurs à coeur « ouvert ». Dès qu'il dit: «Maintenant je me vois être comme ceci ou comme cela », il voit bien ce qui se passe en lui à la lumière d'une présence (Ie « maintenant»). Il se meut déjà dans la distinction de l'être et de l'étant, de l'être qui voit précisément ce qu'il est, l'étant qu'il lui revient en propre d'être. Lorsqu'il voit un étant venir au monde il dit: cet étant est, il est révélé, présent dans le monde où moi-même je le rencontre, maintenant. Le sujet et l'objet sont « présentés» l'un à l'autre. Le Maintenant fait les « présentations ». Il Main-tient ouvert l'espace de leur rencontre, le Monde. L'homme peut voir Maintenant les êtres et les choses dans l'horizon d'un Monde. Le Coran dit: «Nous leur montrerons nos signes aux horizons et dans leurs âmes de sorte qu 'il leur soit évident qu'Il est le vrai »7. L'homme est ouvert à Une Présence qui le rend présent à lui-même (son âme) et à tout « ce qui est» compris dans l'horizon de son monde. Il se tient dans cette ouverture, non pas à la manière d'un intervalle de séparation, d'un trait d'union entre deux entités substantielles « étantes » (1'« être» d'un côté, l'étant intra-mondain de l'autre). Il existe comme être-au-monde. En ek-sistant il voit l'étant dans son être, en tant qu'il fait acte de présence au sein de la Présence qui Maintenant s'appelle le Monde. Il se voit lui-même comme un étant qui découvre sa présence au Monde. C'est là ce qui rend possible un comportement aussi bien vis-à-vis de l'étant qu'il est lui-même, que de l'étant qu'il n'est pas mais dont il connaît l'être.

1 2 3 4 5 6 7

Heidegger M., Concepts fondamentaux. Idem, p 145. Ibid. Ibid, p 150. Ibid, P 152. Ibid, P 148. Coran 41:53.

p 148.

53

~ 2 -Un

comportement

responsable.

Nous voici en présence d'une trinité: «maintenant », «je suis », «au monde ». Notre propre être «je », nous est « présenté» par le «maintenant» et ce «je» voit les choses se «présenter» dans une unité qui embrasse tout «ce qui est». Cette unité il l'appelle Monde. C'est le Main-tenant qui tient tout en main. Tout «se tient» en sa Présence. Sans lui, il n'y a ni «je », ni « monde ». Où sont le Moi et le Monde dans le sommeil profond oùje goûte la« Douceur d'être et de n'être pas »1et encore dans cet état d'absence à moi-même qu'est le rêve où « chaque instant tombe à chaque instant dans l'imaginaire »2 comme le dit Valéry. La découverte de notre être-au-monde se produit au« moment, diamant du Temps» où je peux dire « Me voici le présent même >l. Cette ouverture au monde rend possible quelque chose comme un com-portement c'est-à-dire la possibilité de se porter intentionnellement vers de l'étant, aussi bien cet étant que je suis moi-même que l'étant qui vient me rencontrer au coeur du Monde. Cet étant me tient à coeur, maintenant. Je ne suis pas lui mais il ne me laisse pas indifférent. Il m'inter-esse, me concerne. Je le reconnais comme étant mien, même lorsque je m'oppose à lui, à sa venue dans mon monde. On ne peut chercher à se défaire que de ce que l'on a déjà reconnu comme « sien ». Dans le sommeil profond l'étant est nul et «non avenu ». Rien ne vient en présence. Dans le rêve les choses sont «pensées », «vécues », sans être vraiment vues comme entrant en présence dans un monde où nous sommes embar~ués avec les autres. « L'observateur est pris dans une sphère qui ne se brise jamais» . Nous ne pouvons assumer un comportement volontaire par rapport aux êtres et aux situations qui se montrent dans cet espace fini. Nous ne pouvons y assumer les conséquences de nos actes. Nul n'est tenu pour responsable de ses rêves. Ils ne le poursuivent pas dans le « déroulement de sa carrière humaine» car dans cet état I'homme est « inconscient» de lui-même en tant qu'un «je» habitant dans un monde partagé par d'autres. Mais « maintenant» nous voici tous réunis dans un Même Monde. Nous sommes corn-présents les uns aux autres. Et nous pouvons nous corn-porter plus ou moins bien les uns par rapport aux autres en fonction de notre degré de lucidité c'est-à-dire, au fond, de l'intensité avec laquelle nous ressentons notre co-appartenance à la Présence Mondiale, notre co-existence. Lefait de se com-porter implique la possibilité de se situer par rapport à l'étant (I) de telle sorte que notre regard s'oriente, porte sur lui (II) et entre en relation, en contact avec lui - fasse sa connaissance (III).

1 Valéry P., in Georges Poulet, Etudes sur le temps humain. Tome 1, p 395. 2 Idem, p 393. 3 Ibid, 4 Ibid, P 399. p 390.

54

I -Le sens de la situation
Récapitulons: l'être humain se signale par la possibilité d'être auprès du monde ce qui veut dire qu'il ex-iste sur le mode d'une présence. Il n'est pas un étant subsistant qui vit «à l'intérieur» ou «à côté» d'un autre étant nommé monde comme on dit qu'un vêtement est posé à côté de l'armoire ou entre-posé dedans. Dès qu'il existe, dès qu'il dit «Maintenant» en se découvrant lui-même dans l'unité de son «je suis », il voit l'unité du Monde où il habite. Il circule d'ailleurs librement dans cette double Unité. Il se tient au coeur de cette polarité. Il peut passer librement de l'intérieur à l'extérieur et revenir de l'étant rencontré auprès du monde vers son propre moi sans avoir la sensation de traverser une frontière. Il est libre d'aller et de venir. Il n'est pas dans le monde. Il est auprès, présent au monde. C'est cela ex-ister. C'est sortir de son inclusion dans l'espace des choses matérielles qui conditionnent un état d'absence, de telle sorte que nous pouvons les «voir », être présents auprès d'elles. Martin Heidegger écrit en ce sens: « L'être-à... désigne une constitution d'être du Dasein, c'est un existential. Ce qui revient à dire que l'expression ne saurait évoquer l'être-sous-Ia-main d'une chose corporelle (corps hun2ain) l'dans" un étant sous-la-main. L'être-à... nomme si peu une 'Iinclusion '1spatiale d'étants sous-la-main que le mot ''in'~ à l'origine, ne signifie même pas une relation spatiale comme celle qu'on vient de citer,' ''in'' provient de ''innan -'~ habiter, avoir séjour,' ''an'' signifie: je suis habitué à, familier de, j'ai coutume de... le " mot a le sens de colo, c'est-à-dire habito et diligo. Cet étant auquel appartient l'être-à... en ce sens, nous le caractérisions comme l'étant que je suis à chaque fois moi-même. L'expression 'bin" (''suis est parente du mot 'bei" (''auprès de'J ''ich bin" ('Je suis 'J 'J signifie derechef: j 'habite, je séjourne auprès de - du monde tel" qu'il m'est familier. "Sein" (être) en tant qu'infinitif du l'ich bin" (je suis) c'est-à-dire compris comme existential veut dire habiter auprès de..., être familier de... L'être-à... est donc l'expression existentiale formelle de l'être du Dasein en tant qu'il a la constitution essentielle de l'être-au-monde »1. L'eau est « dans» le verre, le verre est « dans» la cuisine, la cuisine est « dans» la maison. Cette relation d'inclusion peut être prolongée indéfiniment. La maison est« dans» la ville, la ville est « dans» le pays. Le pays est « dans» le monde. Ces divers étants dont on peut ainsi dire qu'ils sont l'un dans l'autre ont tous le même mode d'être qui est celui de choses subsistantes se trouvant à l'intérieur du monde. Mais ces choses n'existent pas, elles n'ont aucun rapport au monde. Nous avons coutume de parler de l'être-ensemble de deux choses situées dans l'espace en disant: «la table est "auprès" de la porte », la «chaise "touche" le mur ». Mais de ''contact'~ il ne saurait être question ici en toute rigueur. Pour cela, il faudrait que le mur puisse « rencontrer» la chaise, que la table puisse se sentir présente à la porte. Un étant ne peut «toucher» un autre étant, «faire preuve de tact», que s'il a nativement le mode de l'être à... - que si, avec son être là se produit un «dégagement» de présence hors des conditions de la matière qui incarne l'absence. «Je laisse juger combien la matière est incapable de connaître la matière» dit Pascal 2.

1

2

Heidegger M., Etre et Temps. trad. Martineau E., op cit, P 62.
Pascal B., Oeuvres Complètes. op cit, p 1111.

55

Connaître c'est être présent à - présence et matière s'excluent réciproquement - Le Cheikh ad Darquawhi écrit: « la sensualité est à l'opposé de la spiritualité et les opposés ne se rejoignent pas >/. Par ailleurs il faut un étant qui découvre quelque chose comme un monde pour pouvoir rencontrer la présence, entrer en contact, à l'intérieur de ce monde, avec un autre étant. Deux étants qui sont simplement là, sous la main, à l'intérieur du monde et, qui plus est, sont en eux-mêmes sans monde ne sauraient se «toucher» ~aucun des deux ne peut « se tenir », « être auprès» de l'autre. L'homme seul, en tant qu'être au monde, peut se tenir auprès de lui-même ou auprès de l'autre qu'il rencontre dans le monde. Voilà pourquoi Ruskin pouvait écrire: «Les hommes deviennent, dans tous les temps, vulgaires, précisément dans la proportion où ils sont incapables de ''tact'' >/. Parler de« Monde» matériel est aussi une contradiction dans les termes. Le Monde est Une Présence. Il entoure de sa Présence tout l'étant qui se fait voir en lui. « Maintenant », Il Main-tient tout rassemblé en Même Temps. Cette Présence, pour « faire voir », pour rendre manifeste l'étant qu'elle rend présent doit elle-même être dégagée des conditions matérielles qui font régner l'absence dans tout ce qu'elles enferment. Le monde est un Miroir. Le Miroir ne retient pas l'image prisonnière de sa matérialité, il ne la capture pas dans son cadre comme une prise de vue qui fait corps avec son support photographique. Au contraire ilIa libère, ilIa met en liberté d'être afin de la « renvoyer» à notre regard. C'est ainsi que le Monde nous renvoie les images du monde. Il ne fait pas corps avec les étants, il se révèle comme une Présence qui met chaque étant au monde,

l'accouche de son être en le faisant apparaître comme un étant, le met en contact avec nous.
D'un autre côté, nous, le sujet qui regarde l'image « dans» le miroir, nous savons bien que cette image n'est pas contenue dans le support matériel. Elle y fait son apparition, elle en sort pour venir à notre rencontre. Nous re-connaissons notre image dans le miroir parce que nous-même, le sujet voyant, sommes présents à nous-même c'est-à-dire non enfermés dans les limites de notre corps. C'est une présence non corporelle qui voit en nous, « car il est impossible, nous dit Pascal, que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle,. et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous
exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n

y ayant

rien de si inconcevable

que de dire que la matière se connaît soi-même >/. Le Monde est une Présence qui rend visible l'étant (comme le miroir rend visible les images) et le Moi est une Présence qui voit l'étant dans le Monde (comme je vois les images dans le Miroir). Le Monde et Moi nous sommes « là », en même temps. Maintenant. Le Main-tenant nous tient en rap-port, nous porte l'un vers l'autre car ce Maintenant est cette Même Présence qui voit en nous et qui se manifeste comme ce qui est vu à présent. Voilà pourquoi Corbin écrit: « L 'homme découvre en lui, en avant et en arrière de lui, une présence qui est à la fois lui et autre que lui, ce jet de lumière qui précède et rend possibles toutes les pensées de sa pensée, et qui se manifeste en chacune d'elles. C'est ce connaissant inconnu le compagnon inévitable et nécessaire de tout acte de cognition (Suzuki 1, 183) >/.

Le Sheikh ad Darqawi, Lettres d'un maître saufi. op cit, p 53. 2 de la Sizeranne R., Ruskin et la Religion de la Beauté. op cit, p 186. 3 Pascal B., Oeuvres Complètes. op cit, p 1110;1111. 4 Corbin H., L'Iran et la philosophie. op cit, p 30.

1

56

Je dois faire des efforts pour me « re-présenter» des choses, pour « nourrir» des pensées sur des états de fait extérieurs. Mais ma présence ne me coûte rien. Elle est un état spontané, sans effort. Etre en état de présence implique au contraire l'abandon des pensées. Voir est notre nature propre. Sitôt que ma présence est délivrée du voile des pensées, de la volonté de conserver ou d'exclure, elle voit simplement « ce qui est ». Le voyant, la présence témoin est une, et l'étant vu est intuitivement perçu dans son unité; il se présente «en personne », il se dévoile à mon regard dans l'intégrité de son être. La Présence se reconnaît dans le présent. L'homme est l'être en qui la Présence fait éclosion sous la forme du sentiment «je suis Maintenant ». Cette Présence l'habite complètement, dès maintenant, mais c'est lui qui s'expatrie, qui s'exproprie en voulant habiter le corps. Il s'« absente» de cette Présence dans la proportion même où il pense «je suis le corps ». Mais malgré cela la Présence brille en lui «comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers >/. Si maintenant il peut voir le monde physique c'est grâce à cette lumière présentielle, métaphysique. Etant donné que la Présence « entoure» tout, et que cette Présence I'habite déjà entièrement, l'homme est potentiellement capable de connaître l'étant dans son entier. Voilà pourquoi Le saint Ibn al-Bannâ dit dans ses "Enquêtes" : 1/ Comprends, car tu es une copie de l'Existence, Pour Dieu, de sorte que rien de l'Existence ne te fait défaut. N'y a-t-ilpas en toi le Trône et l'Escabeau Et le monde supérieur comme le monde inférieur? Le cosmos n'est qu'un homme en grand, Et toi tu es comme le cosmos en petit. 1/ Et le vénérable maître, le saint al-Mursî dit:
1/

0 toi qui erre dans la compréhension de ton propre secret, Regarde, car tu trouvera en toi l'Existence en sa totalité; Tu es l'Infini, en tant que Voie et en tant que Vérité; ,,»2 o synthèse du mystère divin dans sa totalité!

Remarquons bien ceci: dans le sommeil profond l'homme se résorbe dans une unité qui ne lui impose aucune limitation, mais avec laquelle il ne peut entrer en contact; il ne peut se situer en elle, ex-ister en rapport avec elle. Dans le rêve il est encerclé d'images qu'il ne peut entourer de sa présence. Au réveil seulement il peut se situer c'està-dire se comprendre lui-même et tout ce qui l'entoure dans l'unité d'un Monde. Maintenant il se sent situé au milieu de l'étant. L'étant physique se manifeste à lui: la terre, le ciel, les étoiles, le vent, la mer, les villes. Mais « tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans le sein de la nature >/. Notre vue ne s'arrête pas là. L'imagination passe outre: I'homme voit l'étant invisible; les pensées, les intentions, les émotions, les idées, les institutions, la morale, l'art. Tout cela c'est la Présence qui le lui découvre. Car aucun de ces étants ne peut se manifester à son regard en dehors du Maintenant. La Présence rend tout cela présent et comme cette Même Présence se révèle immédiatement dans l'homme (comme présence à soi-même) elle lui permet d'ouvrir l'oeil sur tout ce qui est.
1 Pascal B., Oeuvres Complètes. op cit, p 1105. 2 Le Sheikh ad Darqawhi, Lettres d'un maître sooft. op cit, P 100; 101. 3 Pascal B., Oeuvres Complètes. op cit, p 1105.

57

En effet le propre de 1'homme est d'être présent à tout. Il ne peut jamais se dérober à l'être en totalité. Il n'est en effet celui qu'il est qu'en se tenant dressé au milieu de l'étant en totalité, et en observant ce maintien. L'homme ne peut pas se soustraire à l'étant en totalité qu'il rencontre au réveil. Certes, il peut bien s'illusionner sur ce point; il peut tenir ceci ou cela pour l'unique réalité, il peut prendre certaines parties pour le tout, mais là encore, c'est toujours en considérant le particulier comme le tout, de sorte qu'il pense toujours d'une certaine façon à partir du tout et en direction du tout. Pascal avait l'intuition de cela lorsqu'il écrivait: « les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout »1. Maintenant l'homme se sent « investi », « embarqué» au milieu de l'étant. Tout est révélé en même Temps: les choses les plus subtiles comme les plus grossières. Le sentiment d'appartenir à une totalité, à l'Ensemble de l'étant est l'événement marquant de notre présence-au-monde. Etre-au-monde cela signifie, pour chacun de nous, se mouvoir au sein d'une Totalité qui se révèle comme manifeste. Dans le rêve la multiplicité n'est pas repliée, «entourée» de la Présence d'un monde. Maintenant cette Unité de l'Ensemble est découverte. Elle nous rend capables de nous « situer ». L'homme ne peut se situer que dans l'Unité. Martin Heidegger écrit: « La réalité humaine est cet existant qui
se sent au milieu de l'existant, qui entretient des rapports avec l'existant

- existe

par là de

telle sorte que l'existant lui est toujours manifesté dans son ensemble. La totalité peut ici ne pas être expressément saisie, son appartenance à la réalité humaine peut demeurer voilée, l'ampleur de cet ensemble peut également varier. La totalité est véritablement comprise, sans que pour cela l'ensemble de l'existant manifesté soit expressément saisi dans ses connexions spécifiques, ses régions et stratifications,. sans même que cet ensemble ait été "intégralement" sondé. Or, l'acte de compréhension qui chaque fois anticipe sur la totalité et l'embrasse, est une trans-cendance vers le monde >/.

Cela ne veut pas dire que maintenant l'homme a « présent à» l'esprit la totalité de ce qui se manifeste. Il n'embrasse pas dans son regard le tout de l'étant. Mais son être au monde décrit un foyer d'ouverture qui laisse le champ libre à l'étant pour venir se montrer. Le monde est une présence qui met en relief, qui fait res-sortir l'étant présent. Il se trouve donc au-delà de lui comme la puissance réflexive du miroir est au-delà des images renvoyées par lui. Etant au monde I'homme est à la fois circonscrit par l'étant rencontré mais c'est lui qui aussi décrit autour de cet étant le cercle de sa présence en le faisant entrer dans son monde, en le dé-celant, en l'installant dans le cadre d'ouverture de son être. Exactement comme un homme placé devant un miroir immense ne peut embrasser du regard qu'une partie infime de ce qui y est manifesté tout en se tenant déjà au-delà de tout étant manifestable par la compréhension qu'il a de l'être du miroir, l'unité de sa transparence réflexive qui a le pouvoir de rendre tout manifeste sans jamais apparaître elle-même comme quelque chose de manifesté. Voilà pourquoi Martin Heidegger écrit encore: « Finalement une différence essentielle intervient entre saisir l'ensemble de l'existant en soi, et se sentir au milieu de l'existant dans son ensemble >/.

1 Idem, pIll o. 2 Heidegger M., Questions I. op cit, P 132. 3 Idem, p 56.

58

Bien sûr dans les démarches de notre vie quotidienne, nous nous attachons parfois de façon exclusive à tel ou tel étant particulier. Ou même nous poussons nos investigations dans tel ou tel domaine spécifique de l'étant (le vivant, l'économique, le social, le psychologique, la matière inanimée etc.). Mais il n'empêche que le concemement pour chacun de ces domaines particuliers présuppose le dévoilement de la cohérence de l'étant dans son ensemble c'est-à-dire du fait que maintenant il habite le même Monde. Chacun ne voit du monde que ce que son être lui permet d'embrasser. Chaque « moi}) séjourne dans l'orbe du dévoilé qui lui est dévolu en propre, a lui comme étant celui-ci et non un autre. La sphère de dévoilement de chacun est limitée à son rayon de présence. C'est la part « allotie » à chacun. C'est précisément, comme nous le verrons plus loin, le choix de certaines possibilités humaines qui détermine le champ de ce qui est à chaque fois dévoilé. Et l'homme se trouve à chaque fois comme un « soi» par rapport « ceci» ou « cela» qui l'intér-esse. Poursuivons avec Heidegger: « Le monde comme total ité "est" non pas un existant, mais cela même d'où la réalité-humaine se fait annoncer avec quel existant elle peut avoir des rapports et comment elle le peut. Que la réalité-humaine '~efasse" ainsi annoncer, à soi-même, de et par "son" monde, cela revient alors à dire: dans l'acte de cette venue-à-elle-même, à partir du monde, la réalité-humaine se temporalise comme un Soi, c'est-à-dire comme un existant qu 'i/lui est réservé d'être, à elle en propre. Dans l'être de cet existant, il s'agit de son propre pouvoir-être. La réalité-humaine est telle qu'elle exsiste à dessein de soimême. Mais si le monde à son tour est tel que c'est avant tout en trans-cendant vers lui que se temporalise une "ipséité /I (Selbstheit), ce même monde alors se révèle comme ce à dessein de quoi la réalité-humaine exsiste. Le monde porte le caractère fondamental d'un 'a dessein",' i/le porte en un sens si primordial que, si des cas particuliers se précisent dans la réalité des faits sous des formes telles qu' la ton dessein '~ 'a son dessein '~ 'a tel ou tel dessein '~ c'est toujours le monde qui fournit à l'avance la possibilité interne de chacun de ces cas. Or, ce en vue de quoi la réalité-humaine exsiste, c'est elle-même,' le monde fait partie de ce qui en existant "est soi-même '~ c'est-à-dire de l' "ipséité" : le monde est essentiellement relatif à la réalité-humaine. »1 L'homme est « sensible» à l'étant. D'un homme avisé on dit qu'il a le « sens» des situations. La situation peut paraître «alarmante », ou être carrément «bloquée », on compte sur lui pour la «dénouer ». L'homme est «en situation» au milieu de l'étant dans sa totalité. Cette situation il la ressent à chaque fois d'une certaine façon: l'étant lui «soulève le coeur» ou au contraire le «met en pleine forme ». Il s'extasie devant sa beauté ou passe, indifférent, sans rien voir. « Semblable tonalité affective dans laquelle on "est" dans tel ou tel "état '~ fait que nous nous sentons au milieu de l'existant en son ensemble, dont le ton nous pénètre >/. L'étant s'ouvre à l'homme avec une certaine tonalité, s'adresse à lui sur un certain ton. Nous nous « ouvrons» ou nous « fermons}) à lui selon que nous acceptons ou refusons le ton sur lequel il nous parle. Ce que nous appelons «sentiments» ou «états d'âmes» n'est point un épiphénomène fugitif qui viendrait recouvrir le socle de notre volonté ou de notre pensée. La tonalité affective est ce qui détermine notre horizon de compréhension du monde. Si je n'aime pas 1'« étant» mathématique, j'aurai beau faire cette « matière ne rentrera pas }).Si les mathématiques me font «vibrer» je me les «assimile », elles font partie de ma
1

Ibid, p 132; 133.

2

Ibid, p 56;57.

59

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.