Le Village des Racas

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Un village de montagne avec ses habitants… De la vieille femme qui s’accroche à son terrain à la fille facile, du maire coureur de jupons à l’aubergiste égoïste, du vieil alcoolique à la jeune femme dévouée, du curé résigné à l’homme d’affaires au grand coeur, c’est toute une galerie de portraits qui est brossée dans «Le village des Racas». Des relations parfois houleuses, des comportements secrets qui se révèlent lorsque la construction d’un barrage censé faciliter la vie bouleverse les perspectives et attise les convoitises...
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782826003359
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Préliminaires

Le village des Racas

Un village de montagne avec ses habitants…

De la vieille femme qui s’accroche à son terrain à la fille facile, du maire coureur de jupons à l’aubergiste égoïste, du vieil alcoolique à la jeune femme dévouée, du curé résigné à l’homme d’affaires au grand cœur, c’est toute une galerie de portraits qui est brossée dans Le village des Racas.

Des relations parfois houleuses, des comportements secrets qui se révèlent lorsque la construction d’un barrage censé faciliter la vie bouleverse les perspectives et attise les convoitises…

Des personnages réalistes et attachants, à côtoyer sans plus tarder!

Née en 1955 en Suisse romande, installée depuis son adolescence au Tessin (Suisse italienne) dont elle évoque avec tendresse les charmes, Franca Henriette Coray a déjà publié deux romans: Daphné, la révélation d’une femme de valeur et Alba, la mélodie de l’aube (tous deux aux éditions Ourania).

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Franca Henriette Coray

Le village des Racas

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Mot de l’auteur

Je dédie ce nouveau roman à l’ingénieur Alberto Henke. Ceux qui l’ont connu savent quel bien cela faisait de se laisser accueillir sous les toits, dans la vieille ville de Locarno, à deux pas du château Visconti. Alberto était un homme juste et bon qui ne jugeait pas sur un a priori. Sa porte et son cœur étaient ouverts à tous, vraiment tous. De toutes langues et tribus, comme dit la Bible, et pas seulement des chrétiens… et comme cela il m’a donné de grandes leçons de lecture de regards et de cœurs, sans préjugés!

Je voudrais tant pouvoir venir lui rendre visite à nouveau dans son refuge sous les toits, prier avec lui, lui confier mes «bobos de l’âme», boire dans ses bols amusants, l’écouter me parler de ses poissons et des premiers PC, tenter de m’enseigner le langage de programmation DOS vers la fin des années 1970. Pauvre Alberto, de quelle patience il a fait preuve! Et pas seulement avec moi. Ce n’est pas pour rien que je l’avais surnommé «le saint Bernard de Locarno».

Chers amis lecteurs, ne vous laissez pas scandaliser par certains passages de ce roman et ne pincez pas non plus les lèvres de mépris, car ils sont là pour équilibrer la balance et sont malheureusement très réalistes. Tant mieux pour vous si vous n’avez jamais entendu prononcer ces mots-là jusqu’ici pour de vrai, moi, ça m’est arrivé souvent quand je faisais la serveuse dans un bistrot d’un petit village de montagne tessinois, comme Santina. C’est à cette université-là que j’ai étudié la psychologie et c’était très instructif. Demandez à n’importe quelle serveuse avec plusieurs années d’expérience et un tant soit peu d’écoute des autres: elle pourra vous en apprendre des choses, sur l’humanité! N’oubliez jamais non plus que les propos indécents sont une façon détournée de lancer des appels au secours. Si d’autres passages vous semblent par contre trop romantiques et peu réalistes, relisez ceux qui vous ont choqués…

La vie est faite de ces contrastes, de lumière et d’obscurité. Le contraste entre l’amour, qui est une démonstration de plénitude et apporte donc la joie de donner sans rien demander en retour, et la recherche effrénée de plaisirs, de possessions, pour tenter de combler des gouffres intérieurs sans fond. Choisissons donc de vivre dans la Lumière et laissons-nous remplir par l’Amour inconditionnel!

Cette fois-ci, je me lance dans le portrait très romancé d’un village de montagne tessinois au bord d’un torrent tumultueux, dans les années 1980 et 1990, époque où les PC ne sont pas encore ou que peu utilisés, et les portables, encore un objet rêvé. Alors que la majorité soupire après les commodités, la vie facile, une minorité toujours plus grande apprécie le retour aux beautés d’un paysage intact et la satisfaction d’un effort physique surmonté. Ce village est un monde en miniature avec beaucoup de misère morale, de grands besoins d’amour, d’estime de soi et donc d’énormes vides à combler. Dieu, par Yeshua le Messie, est prêt à répondre à ce type de besoin; malheureusement, ils sont peu nombreux, ceux qui le comprennent avant qu’il ne soit trop tard. Tout en le lisant, n’oubliez pas le thème principal: ne jugez pas sans d’abord avoir compris! Les natifs américains disent: avant de juger quelqu’un, il faut marcher 2 mois dans ses mocassins. Je ne vous en demande pas autant… quelques heures suffiront. Les versets bibliques sur le thème de l’eau qui précèdent chaque chapitre sont sortis de leur contexte et servent de préambule au contenu des chapitres… Merci de votre compréhension.

Et rappelez-vous: Dieu écoute les prières des cœurs sincères et il est prêt à intervenir, quel que soit le village où vous habitez et la situation dans laquelle vous vous trouvez.

F. Henriette Coray

été 2010-janvier 2011

Première partie

Les années de jugement

Prologue

Ce n’est pas aux rois de boire du vin ni aux princes de rechercher des boissons fortes.

En effet, en buvant ils pourraient oublier les lois et porter atteinte à la cause des plus malheureux.

Donnez des liqueurs fortes à celui qui va mourir, du vin à celui qui est rempli d’amertume: qu’il boive et oublie ainsi sa pauvreté, qu’il ne se souvienne plus de sa peine.

Proverbes 31.4-7

Le président de la bourgeoisie fit passer un document que tous signèrent avec soulagement. Quand le papier lui revint, il sourit d’un air satisfait.

Bien, vous avez pris la bonne décision en me faisant confiance. Demain, j’ai rendez-vous avec le patron de la société qui construit les barrages. Avec ce document, nous récolterons des bénéfices sans investir un sou, et nous serons débarrassés de ce vallon qui n’intéresse plus personne et qui ne crée que des coûts.

Chapitre 1

Cette vallée se remplira d’eau.

2 Rois 3.17

Provenant d’un glacier, le Briccone était un torrent alimenté en eau toute l’année. Il traversait un magnifique vallon alpin verdoyant, et, avant de se précipiter jusqu’au lac Majeur, passait sous un pont de pierre à l’entrée d’un petit village tessinois tout en haut d’une vallée escarpée où quelques habitations au toit de granit étaient frileusement blotties les unes contre les autres. Les habitants étaient peu nombreux. Il s’agissait principalement de personnes âgées, mais il y avait aussi quelques familles. Celles des ouvriers des carrières de pierre qui constituaient l’unique industrie de la région avec celle, très aléatoire, du tourisme estival. Quelques jeunes travaillaient en plaine pour revenir au village tous les soirs. La région était pittoresque, magnifique, cependant, jusqu’alors, peu de ses résidents s’arrêtaient pour admirer les beautés de la nature. Ils avaient plutôt tendance à maugréer contre le sort qui les avait fait naître dans ces montagnes plutôt que dans les plaines fertiles du bas du canton. Là où la vie était bien plus facile, là où l’argent coulait à flot, là où le travail bien rémunéré ne manquait pas pour les hommes de bonne volonté. Là aussi où l’hiver passait quasiment inaperçu.

Quand la route d’accès avait été ouverte, dans les années 1950, presque tous les jeunes s’étaient empressés de transférer leur domicile en ville, près des commodités, revenant quelques années plus tard, très fiers, au volant d’automobiles étincelantes dans ce village où leurs aïeux n’avaient même pas eu les moyens de s’acheter un mulet. La sagesse populaire conseillait à l’époque de se marier plutôt que d’en acheter un: ça revenait moins cher, l’épouse pouvant accomplir plus de tâches que l’animal pour le même investissement initial! Ainsi les femmes avaient plié le dos sous les lourdes charges, réussissant à porter plus de 60 kilos sur des sentiers escarpés, à la montée, et ceci pendant des heures, pour enchaîner avec les travaux de la campagne et ceux du ménage, tout aussi pesants. Ces femmes, mères, épouses et sœurs avaient ainsi peiné de jour comme de nuit, vivant dans l’ombre de leur époux ou père, la tête couverte du foulard noir qui cachait leur chevelure dès le lendemain de leurs noces, les jambes cachées par de longues robes noires, le corps enveloppé dans un tablier.

Ce qu’on aime à décrire comme «le bon vieux temps», ces femmes-là ne l’auraient pas appelé ainsi! Leur vie avait été loin d’être facile, contraintes qu’elles étaient d’entendre «ronchonner» leur mari, de trimer avec un enfant accroché à leur jupon, un autre à leur sein et ceci, tous les jours que Dieu fait, sans jamais de vacances. Les chevilles fines gonflaient, les hanches s’élargissaient, les sourires s’éteignaient et les rides durcissaient vite leur joli visage aux yeux bruns ou, plus rarement, bleus.

Désormais, la vie était tout autre pour leurs descendants: ils apprenaient un métier, vivaient «en ville», se déplaçaient en voiture et pressaient les boutons des appareils ménagers qui leur épargnaient du temps et de la peine. Les vieilles demeures qui, au départ, n’étaient rien de plus que des dortoirs étaient devenues de riantes maisonnettes ne craignant plus la comparaison avec les appartements de la plaine: chauffage central, électricité, salle de bain confortable, cuisine équipée… tout y était et plus personne ne se souvenait du «bon vieux temps», sinon pour regretter quelques objets trop vite jetés à la déchetterie. Car les antiquaires écumaient la région, repérant les bonnes affaires, achetant pour moins que rien les merveilles du temps jadis devenues inutiles. Les greniers remplis de tout ce qui «pouvait encore servir» se vidèrent rapidement et inexorablement: lampes à pétrole, outils agricoles fabriqués à la main, faïences, ustensiles primitifs, coffres, draps de lin, semelles de chanvre, meubles rudimentaires en bois de châtaignier… tout y passa, histoire de faire de la place.

Car il fallait de l’espace pour les modernités: le plastique, l’acier inoxydable, les meubles en série, les appareils ménagers. A mesure que les fauteuils et les divans entraient dans les vieilles demeures, les outils en sortaient. La vie devenait bien plus facile, bien plus douce. Les femmes n’avaient plus honte de s’asseoir par moments sans rien faire. Le soir, on ne les voyait plus penchées sur d’interminables raccommodages à la lumière vacillante d’une bougie, ni tricotant de la laine noire près de la cheminée fumante. La soirée devint le moment de s’installer dans un fauteuil, près d’un radiateur bien chaud à chaque instant, pour écouter la radio ou, mieux encore, regarder la télévision, cette nouveauté que certains possédaient même en couleur.

Mais tout le monde ne s’était pas mis à la page: certains s’obstinaient à vivre de la campagne et à confectionner, avec des méthodes archaïques, des produits devenus introuvables ailleurs. Au bord du lac Majeur, à Ascona, sous l’ombre légère des platanes, il y avait un marché tous les mercredis matin. La commune, ayant compris que les touristes appréciaient les produits de la campagne, louait aux commerçants de jolis stands couverts de toile aux couleurs tessinoises, rouge et bleu roi, pour attirer du monde.

C’était un rendez-vous apprécié, fréquenté par de nombreux chalands qui passaient d’un stand à l’autre, certains par simple curiosité, pour passer le temps avant d’aller s’asseoir à la terrasse d’un restaurant. D’autres, la minorité, venaient expressément pour retrouver leurs fournisseurs habituels, leurs produits naturels.

Ce matin-là, au milieu du brouhaha, une vieille dame disposait ses marchandises d’une façon qu’elle espérait alléchante. Les pots de miel et de confiture, les sachets de lavande, les «pédus», ces pantoufles tessinoises cousues main aux semelles plates en chanvre, moins connues que les zoccoletti mais nettement plus confortables. Quelques personnes s’approchèrent, regardèrent, prirent les pédus pour les examiner de plus près avec curiosité. La vieille dame s’empressa de vanter sa marchandise:

Je les ai faites moi-même. J’en ai de différentes tailles et couleurs!

Elle plongea dans un grand sac à dos mais, quand elle se releva, deux autres paires dans les mains, les personnes étaient déjà devant un autre stand, touchant d’autres objets. La dame étouffa un soupir et replaça ses pédus dans son sac.

Bonjour, Corinna!

Elle se releva, reprit vie au son d’une voix amie.

Bonjour, madame, j’ai votre miel.

La femme était une citadine d’une cinquantaine d’années, élégamment vêtue, qui avait déjà posé son panier d’osier sur un angle du stand.

Très bien, j’en prendrai deux pots pour le moment, ainsi que trois pots de confiture. Vous avez aussi des tommes de vos chèvres?

Je n’ai plus de chèvres. Ça devenait trop compliqué, les lois sur l’hygiène sont devenues tellement sévères! J’ai passé l’âge de m’adapter.

La vieille dame s’excusait d’être âgée!

Comme c’est dommage. Elles étaient bien bonnes, vos tommes. Mais c’est vrai que l’hygiène… enfin. C’est comme ça! Combien je vous dois?

Eh bien, ça fera 26,50 francs.

Oh! Ce n’est pas un peu cher? Au supermarché…

Ici, ce n’est pas le supermarché, mes produits sont naturels, s’insurgea la vendeuse.

Oui, oui, d’accord, soupira la dame en payant.

Corinna la regarda s’en aller. Ses épaules s’affaissèrent. Cela devenait de plus en plus difficile pour elle. A la fin de l’après-midi, elle dut remporter plusieurs de ses articles dans son sac, mais c’est le dos droit qu’elle monta dans le bus qui la reconduisait au village.

Le bus était presque vide quand il s’arrêta au terminus. Quelques garnements la bousculèrent alors qu’elle se levait pour se charger de son sac à dos.

Eh! Faites un peu attention!

Corinna, Corinna, pauvresse! Finira bien par crever!

Moins vite que vous ne le souhaitez!! Espèces de saligauds!!

Les quolibets fusèrent alors qu’elle descendait du bus. Le chauffeur détourna la tête. Il ne voulait pas de problèmes. D’ailleurs, le maire s’approchait à grand pas de son fils aîné qu’il gratifia d’une chiquenaude, avant de l’envoyer à la maison pour se tourner vers Corinna, un bras levé pour l’arrêter.

Eh!

Mais Corinna était déjà sur le sentier conduisant au vallon. Elle avait pris le pas lent des montagnardes qui ont une lourde charge sur le dos. Le maire n’eut pas de difficulté à la rattraper. Il l’interpella d’une voix sévère:

Eh, Corinna! Arrête-toi une minute, j’ai à te parler!!

Corinna Rossi s’arrêta, profitant de cette pause pour reprendre son souffle, car la côte était rude jusqu’à l’embouchure de son vallon.

Oui? Qu’est-ce que tu me veux? Ton gamin est bien mal élevé!

C’est bien normal que les gosses s’en prennent à toi: tu vis comme une hippie!

Quoi? Je vis comme le faisaient ma mère et ma grand-mère avant elle. La tienne aussi, d’ailleurs. T’es pas sorti de la cuisse de Jupiter, Bianchi!

Les temps ont changé, Corinna. Il serait temps que tu t’en rendes compte. Et puis tes parents vivaient au village, pas dans le vallon.

Comme si tu ne savais pas que j’ai dû te vendre ma maison pour payer les dettes que mon pauvre mari a laissées à sa mort.

Ecoute-moi, Corinna, fit le maire d’une voix paternelle, il y a un joli foyer pour personnes seules dans le bas de la vallée. Tu y serais bien soignée et…

C’est là que ta pauvre maman a terminé ses jours. Elle n’y a pas fait «vieux», d’ailleurs. C’est un mouroir cet endroit, pas pour rien qu’il s’appelle «Beau crépuscule»!!

Mais Corinna, sois un peu raisonnable…

Jamais je n’irai là-bas, tu entends? Je veux rester chez moi!

Le maire explosa:

Chez toi, chez toi, faudrait voir pour combien de temps encore. Vends-moi ton terrain, tête de mule!!

Et que voudrais-tu en faire? Y recevoir ta maîtresse?

Tu vas voir, tu vas bien être obligée de partir du vallon, ou alors tu viendras me demander de l’argent pour survivre.

Tu n’auras pas mon bien. Je sais ce que vous tramez, toi et le conseil!

Et quoi donc?

Tu veux faire construire une digue.

Il pâlit brusquement, son regard se fit perçant, méfiant.

Qui te l’a dit?

Qu’importe qui me l’a dit. J’suis pas d’accord, tu entends?

On verra bien qui aura le dernier mot. Tu te fais vieille et l’hiver arrive. Et puis la bourgeoisie ne te livrera pas ton bois cet automne. Plus de livraison de bois dans le vallon. Pas gratis en tout cas!! Ça n’a plus de sens, pour une seule personne.

Quoi!!! Mais c’est injuste! J’y ai droit, je suis bourgeoise, moi aussi!

Ben voyons, va te plaindre, écris une lettre au conseil. Sais-tu au moins écrire, vieille sorcière? Et puis le conseil, c’est toujours moi!!

Filou! Macaque! Bandit!

Le maire rigolait en redescendant la pente sous les quolibets de la vieille dame. Quand il eut disparu, elle s’effondra sur le bord du sentier, les larmes aux yeux.

Comment vais-je faire maintenant? Seigneur Jésus…

* * *

Ce soir-là, pas question de télévision ni de radio pour les membres du conseil communal rassemblés pour leur réunion hebdomadaire. En s’engouffrant dans la maison communale, ils avaient le pas et le regard de ceux qui ont des choses importantes à accomplir.

Marco Bianchi s’assit en bout de table, à sa place de maire. La quarantaine, noiraud, grand, autoritaire, le profil en lame de couteau, c’était un homme qui avait su y faire. Il avait repris le commerce de vin de son beau-père en ville. Il tenait en premier lieu à ce que son autorité soit reconnue.

A côté de lui prit place Paolo Guadagni, le maire adjoint. Tous deux étaient du même parti, faisaient partie de la bourgeoisie conservatrice du village où ils siégeaient comme président et vice-président. Guadagni était boucher de son état. Sa boucherie était la seule de la vallée. Il connaissait tout le monde, acheteurs de viande ou vendeurs de bétail. Son profil de bouledogue était connu partout. Dans la deuxième moitié de la cinquantaine, il avait deux fils qui étudiaient à l’université et dont il était très fier, et une fille qui terminait une formation d’infirmière. Sa femme tenait le magasin pendant qu’il allait vendre sa viande à domicile et en profitait pour flirter lourdement avec les ménagères.

Le secrétaire communal s’appelait Antonio Scarlatti; il occupait cette fonction à temps partiel car la commune était petite. Son autre occupation était en ville, comme employé de banque. Marié, avec deux enfants encore petits, il tenait à sa place à l’administration communale qui lui procurait un salaire d’appoint. C’était un homme très scrupuleux pour les finances et personne ne lui en demandait plus.

Les autres membres du conseil communal prirent aussi place: Luca Santi, unique représentant de l’opposition, qui était aussi le plus jeune; Georges de Mauvillard, le libre penseur, bourgeois lui aussi, qui vivait en rentier depuis qu’il avait vendu la petite fabrique de pièces d’horlogerie héritée de son père. Marié à une riche bourgeoise du village, il n’entamait ainsi pas son capital. Et puis il y avait aussi Bruna Caretti, la tenancière de l’unique commerce de la commune, bourgeoise, et qui était l’unique femme du conseil. Son auberge-magasin d’alimentation était le lieu de rencontre du village. Elle savait tout sur tous, autant sinon plus que le curé.

A eux tous, ils détenaient le pouvoir exécutif de la commune, le pouvoir législatif étant entre les mains des citoyens qui se réunissaient deux fois l’an en assemblée générale pour ratifier leurs décisions, bien contents de déléguer ces prérogatives. Deux fois l’an, des convocations étaient distribuées dans toutes les chaumières, mais les enveloppes restaient souvent fermées jusqu’au moment des débats. Le parti bourgeois convoquait ses sympathisants une heure avant la séance pour un rapide briefing et tout se passait toujours comme sur du papier à musique, puis chacun rentrait chez soi satisfait d’avoir liquidé cette corvée en vitesse, soulagé de pouvoir aller s’affaler à nouveau devant la télé.

Il faut dire que les réunions du conseil étaient ennuyeuses au possible; il ne se passait jamais rien de saillant, dans cette commune de montagne. Les affaires de la commune étaient banales: illumination publique, fontaines bouchées, chiens ou coqs qui dérangeaient le voisinage, canalisation à refaire, et les finances étaient maigres. Mais les choses étaient en train de changer…

Voilà, je suis allé trouver le patron de la compagnie Vagar avec une proposition qu’il ne pouvait pas refuser, et ainsi, grâce à mes contacts et mes efforts, on nous propose d’entrer dans une nouvelle société pour l’exploitation du Briccone. De belles participations seront versées à la commune pour les terrains du vallon.

Le maire fit passer un pré-contrat de plusieurs pages. Les chiffres à 5 ou 6 zéros donnaient le vertige, la vue se brouillait, les idées devenaient confuses. Seul Luca Santi garda la tête froide. Il n’avait rien à gagner là-dedans car il n’était ni propriétaire ni commerçant. Il pointa un doigt sur la première page, sur les préambules, alors que les autres étaient déjà en train de préparer leur stylo.

A ce que je vois, Valli sous-entend que tout le vallon est propriété de la bourgeoisie et de la commune, y compris la parcelle 123. N’est-ce pas celle de Corinna?

Pas pour longtemps, je suis en pourparlers avec elle. Elle va vendre.

Vous en êtes sûr?

Bien entendu. Qui voudrait encore vivre dans ce taudis, sans électricité ni eau courante, loin des commodités? Et puis, la Corinna est devenue gâteuse; dans pas longtemps elle entrera à l’asile. Nous avons eu une conversation franche aujourd’hui, c’est pratiquement réglé.

Le maire balaya les réticences de Luca, et une moue amusée sur les lèvres, il ajouta:

Voilà qui te fera un vote en moins pour la prochaine législature. A ce train-là, tu ne vas pas faire long feu dans cette salle.

Luca Santi serra les lèvres de dépit, ses ongles s’enfoncèrent dans la paume de ses mains. Il insista:

Vous ne pouvez en aucun cas compter cette parcelle dans celles à disposition. Valli va croire que tout est en ordre de ce côté-là. Ce n’est pas correct!

Mais voyons, tu veux nous accuser de ne pas savoir ce que nous faisons? Je te rappelle que nous sommes tous des commerçants ayant fait des études supérieures, nous savons tous gérer des propriétés. Tout est en ordre. Ce n’est de toute façon qu’un projet préliminaire. Il faudra des mois, sinon des années, avant que la chose se fasse concrètement. Signe!

Non!

Comme tu voudras! La majorité va le faire, ça suffira.

Effectivement, tous les autres conseillers signèrent le projet d’exploitation de l’eau du Briccone, qui faisait de la commune un membre intéressé aux revenus de la société du même nom. Les autres sujets à l’ordre du jour furent liquidés rapidement et les conseillers bourgeois, euphoriques, décidèrent de terminer la soirée au bistrot de Bruna pour discuter autour d’un pichet de vin et d’une assiette de charcuterie, envisageant même une partie de poker.

Luca Santi sortit le dernier et les regarda s’éloigner. Bruna, en bonne commerçante, se retourna pour l’inviter à se joindre à eux.

Tu viens aussi boire un verre?

Non merci, Bruna. Je rentre chez moi.

Laisse-le rentrer! Il pourrait ne pas supporter un verre de rouge, le gamin! Et puis, il se pourrait qu’il n’y en ait plus assez pour son vaurien de père.

Les autres rirent grassement. Luca Santi, impassible, ne releva pas l’insulte. Les clés de sa voiture déjà en main, il tourna le coin de la rue et allongea le pas dans l’air frais de la nuit en direction de son véhicule. Le matin, il se levait tôt, et il avait tout intérêt à avoir la tête claire dans son métier. Car, s’il n’avait pas fait de grandes études et n’avait pas de propriété personnelle, de grandes responsabilités reposaient sur ses épaules. Sa vie et celle de ses camarades dépendaient de son sang-froid et de ses capacités. Après un apprentissage de tailleur de pierre, il s’était senti des aptitudes à poursuivre sa formation. Il était donc devenu expert en explosifs, ensuite contremaître, puis directeur de la carrière. Avec 12 tailleurs de pierre sous ses ordres, il était celui qui organisait le travail, discutait avec les clients, traitait avec le syndicat et gérait la comptabilité. Son employeur était une grosse société anonyme qui avait loué pour 50 ans les droits d’exploitation de plusieurs carrières dans diverses communes du canton.

En outre, vu son niveau, ses études secondaires, sa formation et son sérieux, il avait été sélectionné pour faire l’école d’officiers dans l’armée suisse. Rapidement devenu premier lieutenant du génie, il attendait d’être capitaine. Le service militaire, c’était presque les vacances pour Luca. Ses soldats lui étaient dévoués, il était un officier juste et compétent qui donnait le bon exemple et qui refusait que les hommes se livrent à des beuveries et à des bizutages devant lui.

Dans le village, tous continuaient cependant à le considérer comme un membre de la famille du Raca, surnom donné à son père de nombreuses années plus tôt par les esprits moqueurs attablés au bistrot de Bruna. Interprétant à leur manière un sermon du curé, en le regardant se soûler tout seul, ils avaient énoncé en rigolant qu’il était une parfaite illustration du verset biblique, un vaurien (selon Matthieu 5.22), et ça lui avait collé à la peau. Les mêmes esprits moqueurs qui regardaient Luca passer devant le bistrot sans jamais y entrer murmuraient sur son passage qu’il évitait l’alcool de peur de devenir alcoolique, comme l’étaient son père et son frère cadet, Fulvio. Il avait aussi deux sœurs. Maria, l’aînée, était partie loin de là, fuyant cette réputation. Elle s’était mariée dans le canton de Fribourg avec un brave garçon sans grandes ambitions mais honnête, travailleur et respectueux qui lui avait fait deux beaux enfants. Elle ne voulait surtout plus remettre les pieds au village, ayant coupé les ponts avec le reste de la famille. Sauf avec Luca. Ils se téléphonaient régulièrement et il allait les trouver de temps en temps. Sa sœur cadette Véra était une authentique beauté aux yeux de velours noirs et aux courbes qui ne laissaient pas les hommes indifférents. Dans la région, les mêmes esprits moqueurs disaient que seul le train ne lui était pas encore passé dessus. Il y en avait même eu un pour prétendre l’avoir surprise avec son frère Fulvio, en train de s’ébattre derrière le clocher de l’église un soir d’été, fable gobée sans preuves par les autres.

Luca vivait tout cela très douloureusement. Il habitait à l’écart du village, dans le petit bâtiment administratif de la carrière. Dans la trentaine, il n’avait toujours pas de petite amie, il ne buvait pas et ne fumait pas. Son père était employé dans la carrière d’un concurrent, non loin de là. Son frère y faisait des journées de temps en temps. Leur unique ambition étant d’avoir de quoi se soûler tous les week-ends. Lui, il mettait de l’argent de côté pour des trekkings. Quand la carrière fermait, il explorait seul, à pied, des régions lointaines, marchant pendant des semaines entières et logeant chez l’habitant. Il aimait mener une vie simple, frayer avec des gens au gré de rencontres fortuites dans des villages reculés, être accueilli sans chichi dans le coin d’une cabane ou dormir à la belle étoile au milieu de nulle part. Là seulement, il se sentait libre. Personne qui le connaisse, qui ait un préjugé.

Au travail, son équipe d’ouvriers était formée de saisonniers, des Espagnols et des Portugais pour la plupart, tous des hommes rudes dont il avait su gagner le respect ainsi que celui des deux apprentis, des jeunes de la région. L’unique ouvrier adulte du coin lui causait beaucoup de soucis. Il avait été plusieurs fois à deux doigts de le licencier. Bagarreur, insolent, le Cecch (à prononcer Tchéc), c’était Francesco Versini, mais personne ne l’appelait jamais autrement que par son surnom. Seule sa fiche de paie portait son nom entier. Il était désagréable au possible, vulgaire, violent, mais c’était un tailleur de pierre sans pareil. Il abattait un travail considérable, parfait, car il avait la main précise, le geste sûr… du mardi au vendredi.

Le vendredi soir il faisait le plein, occupé chaque samedi et chaque dimanche à écumer les bars, cherchant la bagarre aux hommes, offensant les serveuses forcées de le supporter. Le dimanche soir, il était ivre mort. Le lundi, sous l’effet d’une solide gueule de bois, il faisait semblant de travailler, et gare à qui allait lui chercher noise. C’était à peu près le même emploi du temps que le père et le frère de Luca, avec la différence que ceux-là n’étaient pas bagarreurs; ils se contentaient de boire et d’abreuver les serveuses d’obscénités… Luca avait bien reçu d’autres offres d’emplois ailleurs, mais un absurde besoin de veiller sur sa famille l’empêchait de s’éloigner plus que quelques semaines du village. Et voilà que les conseillers communaux se mettaient aussi à comploter dans l’ombre, lui causant de nouveaux soucis!

* * *

Au lendemain de cette mémorable séance du conseil, à 6 h 50, il se tenait près du portail limitant l’accès à la carrière aux ouvriers munis d’un casque réglementaire, par sécurité. Les ouvriers, tous des hommes mûrs, solides et trempés, ainsi que les deux apprentis bien bâtis arrivèrent l’un après l’autre, le saluant d’un signe de la tête.

Ciao, capo!

Salut, les gars! Ce matin, je vais placer les charges dans la paroi du haut. Tenez-vous prêts!

Entendu!

Avec des gestes sûrs, accroché à la paroi rocheuse avec une agilité digne d’un acrobate de cirque, Luca plaça des charges spéciales reliées à des détonateurs dans chacun des trous qu’il avait percés autour d’une portion de la montagne. Ensuite, il relia tous ces détonateurs, en éventail, avec des mèches détonantes, à un autre détonateur qui devait être allumé par une mèche lente. En fin de matinée, la sonnerie spécifique de la trompette, trois coups longs suivis de trois coups brefs, précédèrent de peu le bruit, bien plus violent, de l’explosion. Un nuage de poussière s’éleva dans le ciel. Quand il se dissipa, un énorme bloc de granit de plusieurs tonnes, un parallélépipède rectangle aux formes parfaites reposait à plat sur le sable, au bas de la pente. Ensuite, il y eut le dernier son de trompette, un seul, très long: fin du danger. Les tailleurs de pierre s’approchèrent aussitôt pour découper cet énorme bloc en tranches plus petites à l’aide de scies spéciales aux lames en diamant.

Et puis ce fut la pause de midi. Les machines s’arrêtèrent, les ouvriers posèrent leur outil pour aller se laver les mains, puis se dirigèrent vers la petite cantine où les apprentis avaient réchauffé leur gamelle et chacun déballa son salami et sa miche de pain. Luca leur procurait du café et des bouteilles d’eau minérale, faisant de son mieux pour les tenir éloignés des boissons alcoolisées, mais la bière et les fiasques de chianti sortaient quand même des sacs. C’est que la poussière de granit donne soif… et les «vrais» hommes ne boivent pas d’eau!

Chapitre 2

Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.

Jésus, dans Jean 7.37

Un dimanche matin, alors qu’au village, attirés par le son des cloches, les paroissiens s’apprêtaient à aller à la messe, un effluve d’herbe fraîchement coupée, transporté par un vent léger, embauma le vallon au-dessus du village. La température, presque estivale, était bien agréable pour les travaux de la campagne. Fulvio Santi s’appuya sur le manche de sa faux, essuya la sueur de son front avec un mouchoir à carreaux rouges et blancs, puis reprit le rythme régulier de va-et-vient de la lame qui effleure le sol, coupant net toutes les tiges. C’était un jeune homme musclé, beau comme un dieu grec, blond aux yeux bleus, qui attirait les regards de celles qui ne remarquaient pas son indolence, ni ce quelque chose de fuyant dans les yeux, joint à la mollesse de ses traits harmonieux. Non loin de là, le Raca bêchait un carreau du jardin potager. Corinna râtelait après le passage de Fulvio, assemblant l’herbe coupée.

Dommage que tu n’aies plus tes chèvres, observa Fulvio en s’arrêtant à nouveau pour reprendre son souffle.

Oui, que vais-je faire de ce foin?

Corinna laissa son regard se promener sur les prés non fauchés du vallon. L’herbe jaune, longue et sèche, se pliait vers le sol où de nombreux jets d’acacias et d’autres essences prenaient racine.

Dans 10 ans, ce vallon sera une forêt impénétrable, commenta le Raca en se redressant de toute sa petite taille.

Dans 10 ans, je serai morte et enterrée depuis longtemps. Bah! Après moi le déluge, s’exclama Corinna, quelque peu désabusée.

Ça risque bien d’arriver!

Fulvio était secoué par un fou rire irrespectueux.

Toi! Tu trouves prétexte à rire de tout!

C’est pourtant vrai, non? Si ce qu’on dit au village est vrai, ce vallon va être submergé.

Ils s’en bottent tous les fesses, de mon vallon. La nature, ils s’en fichent! Seules les facilités modernes les intéressent, ils ont tous les yeux braqués vers la plaine, vers les modernités bouffeuses d’électricité.

Vers la télé! reprit Fulvio en s’essuyant les yeux.

Plutôt mourir que laisser cette maudite boîte entrer chez moi!

C’est pratique pour suivre le foot chez Bruna, argumenta le Raca en posant un pied sur la bêche pour l’enfoncer dans la terre meuble.

Chez Bruna… ouais. On y va?

Fulvio sentit tout à coup sa gorge se sécher en évoquant le bar, la bière fraîche et l’écume qui chatouille les lèvres… Mmm!

Corinna lui lança un regard anxieux.

Tu vas pas me lâcher sans avoir fini, dis?

Non, non, je termine. C’est qu’il fait chaud tout à coup. Tu ne trouves pas?

Je t’apporte un verre d’eau?

De l’eau!! Peuh! Ça rouille les boyaux. T’aurais pas plutôt une bière bien fraîche?

Non. Du café bien fort?

Bah! Je vais aller chez Bruna mais d’abord je finis ici. Encore un bout.

Il soupira en contemplant les mètres carrés qui l’éloignaient encore de son Eldorado.

Merci! Je n’y arriverais jamais toute seule. Vous êtes bien gentils de venir m’aider, grâce à vous je vais pouvoir tenir le coup encore un moment ici. Au moins jusqu’en automne.

La matinée se terminait quand Santi père et fils redescendirent au village avec quelques dizaines de francs supplémentaires à dépenser chez Bruna, laissant derrière eux le pré coupé court et la terre du potager prête à être ensemencée.

Corinna alla se réchauffer un peu de soupe sur le foyer toujours allumé, été comme hiver, qui était aussi l’unique moyen de chauffage dans son chalet d’alpage primitif. Puis elle sortit pour la manger devant chez elle. Elle promena un regard triste sur son domaine.

Encore heureuse que le Raca et Fulvio viennent me donner un coup de main de temps en temps, mais la réserve de bois diminue. Comment faire, cet hiver? Seigneur Jésus!

Dans le village, indifférents aux problèmes de Corinna qu’ils connaissaient pourtant (mais qui se souciait d’une vieille toquée qui n’avait plus de famille?), les paroissiens se retrouvèrent chez Bruna pour l’apéro tandis que leurs épouses s’empressaient d’aller terminer les préparatifs du repas.

Les hommes, endimanchés, parlaient fort, s’interpellaient bruyamment, histoire de chasser l’odeur de l’encens, le mystère de l’eucharistie ainsi que tous les «il faut» du curé. Bruna s’empressa d’aller à leur rencontre avec des plateaux chargés de verres de Fendant.

Regardez les mécréants qui ne respectent pas le dimanche!

L’arrivée du Raca et de Fulvio, en salopette, couverts de transpiration et de brindilles de foin, ne passa pas inaperçue parmi tous ces hommes bien mis.

Hé, Marco! C’est pas défendu par la loi, de travailler le dimanche?

Le maire marchand de vin se retourna, goguenard, vers le comptoir où s’étaient appuyés les deux Santi, assoiffés.

En fait oui, mais qu’importe. Laisse-les en paix, ils ont le droit d’avoir soif eux aussi, n’est-ce pas Bruna? Surtout quand c’est deux flemmards qui ne foutent rien pendant la semaine. T’es pas connu pour avoir peur du boulot, Fulvio?

Fulvio rétorqua immédiatement, pince-sans-rire:

Tu as tort, Bianchi, je m’assieds à côté de lui sans aucune crainte.

Fou rire général. Bianchi rit avec les autres en échangeant avec eux des regards entendus.

Bruna haussa les épaules et écrasa sa cigarette dans un cendrier.

Bien sûr, qu’est-ce que je vous sers pour arroser ces traits d’esprit?

Deux grandes chopes de bière bien fraîche!

D’où est-ce que vous arrivez comme ça?

Bruna remplit deux chopes bien mousseuses, fraîches, qu’elle déposa sur le comptoir. Fulvio surveillait le niveau de la bière sous la mousse, remarquant qu’il manquait deux bons centimètres à la mesure. Cette Bruna est un vrai filou, pensa-t-il, mais la soif l’empêcha de réclamer. Il s’empressa de soulever le grand verre jusqu’à ses lèvres. Dieu que c’était bon!

On est allés aider la Corinna, expliqua son père.

Qu’est-ce qu’elle devient, celle-là?

Le maire dressa les oreilles en entendant nommer celle qui refusait de lui vendre son terrain.

Elle va bien, mais elle se fait vieille.

Le Raca exprimait ce que l’autre avait envie d’entendre, dans l’espoir de se faire offrir une tournée.

Fulvio, par contre, ne laissa pas passer l’occasion de narguer le maire, pour se rattraper:

Pas du tout! C’est un rocher, cette vieille branche. Si vous l’aviez vu râteler, tout à l’heure!

Son père lui envoya un coup de coude dans les côtes. Effectivement, Bianchi fut très contrarié. Il secoua la tête, avala en vitesse le reste de son verre de blanc, puis se leva en poussant brusquement sa chaise en arrière.

Bruna! Viens encaisser, je dois partir. Ma famille m’attend.

J’arrive, j’arrive!

Bruna ramassa l’argent avec le sourire, mais lança un regard torve vers Fulvio. Celui-là ne perdait rien pour attendre!

En soirée, les deux Santi étaient ivres et avaient perdu toute retenue. Le Raca importunait la serveuse, allongeait les mains pour la palper quand elle devait s’approcher de la table où il s’était affalé, continuant d’avaler une bière après l’autre. Fulvio s’était assis à une autre table et flirtait avec une toute jeune fille qui rougissait sous ses regards brûlants et ses allusions explicites. Ils sortirent ensemble, discrètement. Finalement, vers minuit, le Raca rentra chez lui en zigzaguant. Il se jeta sur son lit pour cuver sa cuite. Fulvio arriva seulement le lendemain matin vers 8 heures pour s’écrouler sur son lit. Pour lui et son père, pas de travail ce jour-là! Même pas «pour s’asseoir à côté de lui sans rien faire»!

L’auberge ouvrit à nouveau ses portes le matin à 6 h 30. La table où s’était affalé le Raca fut occupée par les premiers clients pressés, ceux qui attendaient le bus descendant vers la plaine, emmenant la majorité des jeunes. Ensuite, ce fut le moment de préparer la salle pour le service de midi car, en semaine, l’unique restaurant du village se remplissait de monteurs, électriciens, tapissiers et autres corps de métier qui restauraient les vieilles demeures. Le soir, place aux habitués, aux joueurs de cartes qui s’engueulaient à tue-tête autour d’une partie de scopa ou de briscola, le sort de la partie décidant qui devait payer la tournée. Dans une salle à part, les notables jouaient au poker, parties arrosées de whisky et de bouteilles de vin coûteux chaque vendredi soir, et des sommes d’argent considérables changeaient de main. Il était défendu par la loi de pratiquer des jeux d’argent sans posséder la licence ad hoc, mais qui s’en souciait, dans ce village reculé? Pareil pour l’heure de fermeture. A minuit, Bruna fermait la porte du bistrot, tirait les rideaux, mais les lumières restaient allumées jusqu’à l’aube dans la petite salle. La police ne venait jamais jusque-là, à moins d’y être appelée, et qui avait intérêt à nuire aux affaires de Bruna Caretti? Ne faisait-elle pas partie du conseil communal?

Bruna Caretti était pourtant née dans un petit village du sud de l’Italie, proche de la merveilleuse côte amalfitaine, non loin de Naples, d’où elle était arrivée 30 ans plus tôt avec une valise en carton bourrée d’ambition. Jolie, travailleuse, énergique, infatigable et toujours souriante, elle n’avait pas eu de peine à s’attirer les faveurs du patron de l’auberge qui n’avait pas hésité longtemps avant de l’épouser. Giorgio Caretti avait été plus qu’heureux de confier la gestion de son auberge à sa femme afin de s’occuper de ce qui l’intéressait vraiment: le droit. Il s’était donc empressé de lui faire don de l’auberge de la famille pour se consacrer uniquement à sa charge de juge de paix. Bruna était devenue la patronne et elle en était très fière et satisfaite. Devenue veuve, elle s’était rapidement attiré les faveurs de Marco Bianchi, ce qui l’arrangeait bien pour ses affaires, car c’était lui qui tenait les rênes du pouvoir dans la région. Lui et elle étaient pétris de la même pâte, faits pour s’entendre. Leur relation durait depuis des années, au vu et au su de tout le village, et était tolérée plus ou moins bien, avec des hauts et des bas, par madame Bianchi qui, de son côté, s’absentait de plus en plus souvent du domicile conjugal.

Si, à la cuisine de l’auberge, c’était un vague cousin de Bruna qui était aux fourneaux, le magasin d’alimentation attenant, le seul du village, était géré par la fille de Bruna, Layla. Dans le village on disait d’elle qu’elle est bien trop sérieuse et toujours mal fagotée. Elles avaient beau être mère et fille, on ne pouvait pas imaginer deux femmes plus différentes que Layla et Bruna Caretti. Contrairement à sa mère, Layla ne riait pas des plaisanteries grossières ni ne tolérait les allusions vulgaires. Bruna disait d’elle qu’elle se prenait pour une princesse sans en avoir l’aspect, et elle se moquait volontiers du sérieux de sa fille unique avec ses clients du poker du vendredi soir.

Layla avait 27 ans et, parce qu’elle était encore «sans bon ami», le 25 novembre, à la Sainte-Catherine, la sainte des «vieilles filles», les villageois les plus moqueurs allaient verser de la suie sur le pas de porte de son logement, une annexe derrière le magasin qu’elle s’était aménagée pour prendre ses distances d’avec l’ambiance du bistrot. Layla n’était peut-être pas une beauté, mais elle n’avait pas peur de travailler. Elle ne ménageait donc pas sa peine dans son petit commerce. Bruna avait fait des comptes: réfrigérateurs, étagères, caisse enregistreuse, balance, trancheuse, etc., tout avait été comptabilisé et devait être amorti, remboursé sur le chiffre d’affaires. Layla avait signé au bas de la page, réclamé en échange le local annexe pour s’en faire un logement. Cela avait été acquis de haute lutte. Les cris de Bruna avaient été entendus dans tout le village, mais sa fille avait gagné. C’était ça, ou elle partait faire sa vie ailleurs! Pour prouver sa détermination, elle avait même posé une valise à côté du contrat.

Donne-moi ce logement ou je remplis cette valise!

Bruna avait signé en cachant un sourire satisfait. Sa fille allait travailler pour elle! C’était ce qu’elle espérait depuis le début, dès la naissance de sa fille. Elle avait mal caché sa contrariété quand son mari lui avait monté la tête, en l’encourageant d’abord à fréquenter le lycée, puis à entreprendre des études de droit.

Quand Giorgio Caretti, très estimé juge de paix de la région, avait été foudroyé par une attaque cérébrale qui avait fait de lui en quelques secondes un grand invalide, elle s’était servie de la circonstance comme levier sur sa fille, en appelant à son amour filial et à son sens des responsabilités. Elle l’avait poussée à interrompre ses études pour rentrer soigner son père jusqu’à sa mort, «car une aubergiste n’a pas le temps de s’occuper d’un handicapé». Layla était donc devenue l’infirmière de son père, l’unique personne capable de déchiffrer ce qu’il essayait d’exprimer en clignant des yeux, la seule à comprendre aussi pleinement combien cet homme cultivé et intelligent souffrait, prisonnier d’un corps qui ne lui obéissait plus. Combien de larmes avait-elle essuyées en cachette pendant ces années? Quand son papa avait succombé à une nouvelle attaque, elle avait été terriblement triste de voir partir son unique ami, mais soulagée pour lui de la fin de ses souffrances. Pour Bruna, il n’avait été purement question que de soulagement, et elle s’était empressée d’étouffer dans l’œuf l’envie de sa fille de reprendre ses études interrompues. Pourtant, avec mille difficultés, son mari avait exprimé ses dernières volontés: il avait tenté en vain d’arracher à sa femme la promesse de laisser leur fille poursuivre son cursus après son décès. S’il avait vraiment apprécié son aide et sa présence, il avait regretté son sacrifice. Mais Bruna considérait que le rêve inculqué par son père à Layla était totalement saugrenu: quel besoin avait-elle de devenir avocate quand sa propre mère avait besoin d’elle pour tenir l’auberge de la famille? Que l’auberge soit uniquement sa propriété était un détail insignifiant aux yeux de cette femme autoritaire et égoïste. Elle avait coupé tout financement des études de sa fille et l’avait poussée avec habileté à s’impliquer plutôt dans la gestion du magasin d’alimentation familial.

Ainsi manipulée par sa mère, les ailes attachées, Layla Caretti avait pris son parti de son sort et gérait depuis 5 ans avec intelligence et bonne volonté la boutique annexée à l’auberge. Elle se levait très tôt tous les matins, été comme hiver, pour aller s’approvisionner chez les fournisseurs. A 7 h 30, elle ouvrait la porte de «son» magasin et le maintenait ouvert jusqu’à 18 h 30. Elle s’était organisé un coin bureau et y prenait ses repas, restant au service des clients. Le soir, après la fermeture, elle se retirait dans son minuscule logement pour lire et relire ses «chers» livres. Chez elle, pas de poste de télévision. Tout l’espace qui n’était pas occupé par son lit, sa table de nuit, une armoire et une petite kitchenette était pour ses précieux ouvrages. Elle en avait des centaines qu’elle dévorait le soir, seule dans son lit. Des livres en trois langues: italien, français et anglais. Elle lisait aussi en allemand, mais moins volontiers. Ses préférés: ses manuels de droit.

La clochette de la porte du magasin carillonna pour annoncer l’arrivée d’une cliente. Layla leva les yeux de son livre de comptes pour saluer madame de Mauvillard. Une vraie dame, cette Susanne de Mauvillard, toujours vêtue élégamment, même pour rester au village. Ce matin-là, Layla fut impressionnée par son tailleur bois de rose qui lui allait si bien et elle le fit remarquer à sa cliente, qui lui sourit pour la remercier du compliment.

Je viens de recevoir des tomates cerises, annonça-t-elle ensuite.

Ah oui? Mon mari ne les aime pas dans la salade.

Vous pouvez aussi les ajouter à des pâtes en les faisant cuire juste quelques minutes. Par exemple avec des fruits de mer. J’en ai des paquets congelés.

Bonne idée, il aime bien les fruits de mer.

Et vous, madame, qu’aimez-vous?

Euh… je ne sais pas. Tout ce qui plaît à mon mari me plaît aussi.

Vous devez bien avoir des goûts personnels?

Ça, c’était du Layla tout craché. Elle détestait les injustices, haïssait les préjugés, car son père lui avait transmis un sens profond de la justice. Susanne de Mauvillard alla se servir dans le congélateur tandis que la porte livrait passage à une autre cliente, madame Bianchi, qui revenait de trois semaines de vacances à la mer avec ses enfants.

Bonjour, madame Bianchi!

Bonjour, Layla. Tu as des tommes de chèvre?

Oui, j’en ai encore. Comment sont allées vos vacances?

Très bien. Les enfants en ont bien profité et moi, je me suis reposée. Ça se voit?

La femme du maire prit la pose, rieuse.

Effectivement, vous avez un beau bronzage.

Maria Bianchi examina le teint clair de Layla d’un œil critique.

Et toi? Tu ne vas jamais au soleil?

Ma foi, pas trop. Mais dimanche, je vais faire une virée en montagne.

Seule?

Les deux clientes échangèrent un sourire malicieux.

Pas toujours. Cette fois, j’irai avec monsieur Muzio. Il va pêcher dans un lac alpin et il va m’accompagner jusque sur l’alpage des Faucons, histoire qu’on ne s’aventure pas, ni lui ni moi, seuls en haute montagne. J’en reviendrai avec beaucoup de bons produits à vendre ici.

Bonne idée! Prends-moi une motte de beurre et du séré1 d’alpage, s’il te plaît.

Du beurre pour moi aussi, mon mari aime bien le beurre d’alpage.

C’est vrai, il a bien meilleur goût.

La clochette carillonna à nouveau pour signaler l’entrée de Luca Santi.

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