Les débuts de l'Islam

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La prédication par Muhammad d'une nouvelle religion, les conquêtes arabes et la formation d'un puissant Empire islamique sont des faits bien connus et exposés dans de nombreux ouvrages. Mais cette histoire, qui paraît solidement établie, reflète la vision idéalisée d'auteurs musulmans écrivant deux siècles plus tard, soucieux avant tout de légitimer les califes abbassides et l'islam sunnite. Est-il possible d'écrire une histoire scientifique des débuts de l'Islam ? Et selon quelles voies ?
Publié le : samedi 15 septembre 2012
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EAN13 : 9782296503885
Nombre de pages : 258
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Ouvrage publié avec le concours de
ISBN 978-2--296-57584-4
ISSN 1768-7659
Illustrations de la couverture : panneaux de stuc du château omeyyade de Qasr
al-Hayr al-Sharqî ; courtoisie et © Denis Genequand. Clichés pris par Marion
Berti/Mission archéologique syro-suisse de Qasr al-Hayr al-Sharqî.
© 2012 48 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie 75004 Paris
cet ouvrage est complété et mis à jour sur le site www.teraedre.frSOMMAIRE
Présentation ............................................................................. 11
Prologue ................................................................................... 13
ChaPitre 1 ................................................................................ 27
une histoire des fondements : mémoire, oubli, légitimation
À l’ombre des Califes omeyyades marwânides :
les Premières narrations
l’émergenCe des akhbâriyyûn
5thèmes narratifs et Cadre Chronologique
eune histoire des fondements fixée au ix sièCle
le Cas emblématique de sayf ibn ‘umar
entre transmission, élimination et reConstruCtion :
des ProCessus ComPlexes
un exemPle : le massaCre des omeyyades
dans le sillage du linguistic turn
ChApItRE 2 ............................................................................... 51
les Arabes avant l’Islam : entre réalités linguistiques, fctions
généalogiques et constructions identitaires
aux origines : langues et éCritures arabes
de la koinè des Poètes arabes À la langue du Coran
de la langue arabe aux arabes
des tribus arabes avant l’islam ?
les PrinCiPautés arabes des Jafnides, nasrides et huJrides
evers une identité arabe au vi sièCle ?
ChaPitre 3 ................................................................................ 75
l’impossible biographie de Muhammad
la genèse de la sîra : un éCheveau de versions
la sîra, une ConstruCtion de la figure ProPhétique
la sîra dans sa Pluralité
muhammad sans la sîra : les sourCes Chrétiennes
m sans la sîra : le Coran
muhammad en son Contexte : le royaume de himyar
et son effondrement
muhammad en son Contexte : la m eCque et ses réseaux
m en son C : la « Constitution de médine »
6 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoireChaPitre 4 ................................................................................ 103
le Coran à l’épreuve de l’histoire
la ColleCte du Coran selon al-bukhârî
le Coran falsifié
les Plus anCiens manusCrits du Coran
de l’édition du Caire au ProJet du corpus coranicum
aux origines du Coran
l’horizon « tribal » du Coran
le Coran, un leCtionnaire syriaque
la dernière des éCritures religieuses de l’antiquité tardive
ChaPitre 5 ............................................................................... 127
conquêtes arabes, domination islamique
« Combattre dans le Chemin de dieu »
des Conquêtes arabes ?
état islamique et Conquêtes
les réCits arabes de futûh
l’aPPort des sourCes non arabes :
l’exemPle de la Conquête de l’île d’arwad
histoire des Conquêtes et droit de la Conquête
résistanCe, libre soumission ou libération ?
domination islamique et nouvelles élites
ChaPitre 6 ................................................................................ 157
de ftna en ftna : une histoire califale démythifée
l’avènement mouvementé d’abû bakr
la Politique Contestée de ‘uthmân
le Premier Conflit armé
ibn al-zubayr, un Calife oCCulté
le « faCtionnalisme » sous les derniers marwânides
7la fin du « Jihâd state »
fitna et théologie
la « révolution abbasside » : fitna ou dawla ?
ChaPitre 7 ................................................................................ 185
‘Abd al-Malik, premier calife de l’Islam
le dôme du roCher, monument emblématique de l’idéologie imPériale
la monnaie : effigie imPériale et Profession de foi islamique
ConCePtion Patrimoniale et Pratique itinérante du Pouvoir
une armée Professionnalisée, une administration arabisée
et une fisCalité alourdie
formation de l’état islamique : mu‘âwiya ou ‘abd al-malik ?
débats sur l’émergenCe d’un islam muhammadien
le Calife Comme autorité religieuse, Comme khalîfat allâh
ChaPitre 8 ................................................................................ 213
rupture ou continuité ? l’économie de la Syrie
au prisme de l’archéologie
la syrie À l’éPoque Protobyzantine : déClin
… ou ProsPérité ?
el’insaisissable vii sièCle des arChéologues
l’investissement éConomique des omeyyades
l’aPParition du souk
l’essor d’une éConomie marChande
ConClusion ......................................................................................................................................................... 245
8 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoireREMERCIEMEntS
L’idée de ce livre est née du séminaire que j’ai animé à l’Université
Paris1 Panthéon-Sorbonne, d’abord avec Antoine Borrut, puis seule
lorsque ce jeune collègue est parti enseigner aux États-Unis. Le but
était moins d’enrichir l’histoire des débuts de l’Islam de nouvelles
recherches que de dégager les enjeux et les acquis des renouvel-
lements historiographiques récents. André Bingelli, Jacqueline
Chabbi, Christian Décobert, François Déroche, Fred Donner, Greg
Fisher, Denis Genequand, Asma Hilali, Hugh Kennedy, Arietta
Papaconstantinou, Jan Retsö, Christian Robin, Marie-Jeanne Roche,
Marie-Odile Rousset, Petra Sijpesteijn, Mathieu Tillier, Heidi Tölle
ont été invités à présenter leurs récents travaux. Ces interventions
spécialisées, comme les exposés plus synthétiques élaborés par
Antoine Borrut, Éric Vallet et moi-même ont révélé la richesse
et la complexité d’un champ scientifque largement dominé par
9une production en langue anglaise. Les collègues et les doctorants
présents, trop nombreux pour que je puisse les nommer tous, ont
rapidement souscrit au projet de rassembler dans un petit livre
le fruit de nos réfexions et discussions collectives. Une première
ébauche leur a été présentée au cours de l’année 2010-2011. Qu’ils
soient tous remerciés pour leur constant encouragement, leur
questionnement critique et leur insatiable curiosité.
Paul Benoit, Viviane Comerro, Sophie Métivier, Houari Touati
et Éric Vallet ont relu une première version de tous les cha-
pitres, Laïla Nehmé du chapitre 2, Mehdi Azaiez du chapitre 4 et
Christophe Picard du chapitre 8. Leurs remarques, leurs critiques,
leurs suggestions m’ont été particulièrement précieuses. Grâce à
eux, des erreurs ont été corrigées, des éclaircissements apportés,
des compléments ajoutés. Ce livre leur doit beaucoup, mais il va
de soi que je suis seule responsable des orientations générales et
des choix faits, notamment en matière de bibliographie, ainsi que
des fautes qui subsisteraient.
Je tiens à remercier aussi ceux et celles qui ont accompagné la
réalisation de ce livre : Denis Genequand, à qui sont dus les clichés
de couverture ; Marie-Louise Guillaumin et Solange Roux, qui ont
exercé leur talent de correctrices ; Paule Pagès, qui, outre le très
précieux travail de veille bibliographique qu’elle accomplit pour la
bibliothèque de l’irbimma à la Sorbonne, a relu les épreuves ; enfn
Joséphine Rouillard, qui a réalisé la carte illustrant le chapitre 8.
Jean Ferreux, directeur des éditions Téraèdre, m’a accompa-
gnée de son indéfectible soutien, avec patience et bonne humeur.
Je tiens à lui exprimer ma gratitude.
Et une mention spéciale à Marvelous Day qui m’a inopinément
accordé le temps nécessaire pour rédiger une large partie de ce
livre.
juin 2012
10 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoirePrésentation
La bibliographie, donnée à la fn de chaque chapitre, est volontaire -
ment restreinte aux publications les plus récentes et les plus signi-
fcatives. À l’opposé de toute prétention érudite à l’exhaustivité,
elle se veut avant tout un guide dans une production foisonnante
et souvent en langue anglaise. De manière complémentaire, une
présentation analytique et critique de chacune de ces références
est donnée sur le site de l’éditeur :
[www.teraedre.fr/supplements/JNHbiblio.pdf].
Le lecteur trouvera également sur ce site un index des termes
arabes ainsi qu’un index des noms propres.
Le système de translittération des termes arabes est un sys-
tème simplifé, proche de celui de l’ Encyclopédie de l’Islam :
– pas d’indication des emphatiques ;
– accent circonfexe pour marquer les voyelles longues ;
présentation 11– kh, dh, etc. non soulignés ;
– djîm rendu par j (et non par dj) ;
– qâf rendu par un q (et non par un k pointé).
Les noms arabes translittérés ne portent pas de s au pluriel
(exemple : les hadîth).
Les dates sont données habituellement selon le calendrier
grégorien.
Les citations du Coran sont empruntées à la traduction de
Hamza Boubakeur.
Selon un usage qui tend à s’établir, islam est écrit avec un
i minuscule lorsqu’il désigne la religion et avec un I majuscule
lorsqu’il réfère à l’ensemble géopolitique des pays d’islam et de
la civilisation qui s’y est déployée, encore que la différenciation
puisse sembler parfois artifcielle, d’autant que l’arabe ne connaît
pas l’usage des minuscules et des majuscules. Dans la langue
anglaise, « Muslim » a généralement un sens strictement religieux
et « Islamic » une portée plus large, politique, juridique, cultu-
relle. Cette distinction entre « musulman » et « islamique » n’est
guère passée en français, d’autant que la généralisation du terme
« islamiste », phonétiquement proche de « islamique », est loin
de clarifer les usages de ces termes. Elle a néanmoins été retenue
dans cet ouvrage par souci de précision.
12 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoirePrologue
Le disciple. — Ô maître, j’ai suivi vos précieux conseils, j’ai lu
nombre des ouvrages que vous m’aviez indiqués sur l’histoire des
débuts de l’islam, et j’espère en avoir retenu l’essentiel.
Le maître. — Fort bien. Et que crois-tu avoir retenu ?
Le disciple. — Que l’histoire de Muhammad et de la naissance
d’une nouvelle religion, des premiers califes et des conquêtes
arabes, de la dynastie omeyyade et de la révolution abbasside,
du passage d’une société tribale à un Empire islamique, est une
histoire bien connue et amplement documentée. J’ai d’ailleurs
e retrouvé ce que j’avais appris en classe de 5 grâce à un profes-
seur qui avait su capter l’attention de ses élèves en leur racontant
le Voyage nocturne du Prophète, l’affaire du collier à l’origine
prologue 13de la haine de ‘Â’ishâ pour ‘Alî, les sanglants affrontements de
Siffîn et de Kerbela, l’épopée de Maslama devant les murailles
de Constantinople. Dans mes lectures récentes, les récits événe-
mentiels, parfois un peu trop circonstanciés et compliqués à mon
goût, tracent un cadre factuel et chronologique précis. J’y ai aussi
trouvé des tentatives, souvent assez convaincantes, pour expliquer
les faits, les replacer dans leur contexte, dégager les causes des
conquêtes, du succès de Mu‘âwiya et des Omeyyades, de la révo-
lution abbasside.
Le maître. — Mais devant ces narrations, effectivement riches,
voire foisonnantes, ne t’es-tu pas interrogé ?
Le disciple. — Évidemment. Même un apprenti historien
comme moi doit se demander de quelles sources on dispose. Et,
là encore, j’ai plutôt été atteint par une impression d’accablement,
tant ces sources sont nombreuses, souvent diffciles d’accès, même
si les plus importantes ont été éditées et parfois traduites.
Le maître. — Quels noms as-tu retenus ?
Le disciple. — Avant tout, celui d’al-Tabarî.
Le maître. — Tu as raison. Al-Tabarî, mort en 923, est l’auteur
d’une volumineuse chronique universelle, intitulée en arabe
Ta’rîkh al-rusul wa l-mulûk, ou « Histoire des prophètes et des rois »,
désormais aisément accessible grâce à la traduction anglaise inté-
grale, que tu dois évidemment préférer à la traduction française
de Zotenberg, qui n’est en réalité que la traduction de l’adaptation
persane d’al-Bal‘amî. De Goeje, qui a dirigé dans les dernières
eannées du xix siècle une solide édition critique du Ta’rîkh al-rusul
wa l-mulûk, lui a donné le titre « Annales », en général repris
depuis lors, car il correspond bien à la forme de l’ouvrage, du
14 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoiremoins pour la seconde partie dans laquelle les événements de
l’histoire islamique sont rapportés année par année. La narration,
particulièrement riche pour les débuts de l’Islam, représente la
source principale la plus souvent sollicitée, mais en a imposé une
vision offcielle qui érige la prédication de Muhammad en point
focal de l’histoire, qui procède d’une idéalisation de la période
des quatre premiers califes, précisément considérés comme « les
califes bien-dirigés », qui assure la continuité du califat et la légi-
timité des Abbassides.
Le disciple. — Mais al-Tabarî n’est pas notre seule source, loin
de là. J’ai noté au gré de mes lectures bien d’autres noms cités en
référence : Ibn Hishâm (m. 828 ou 833), Ibn Sa‘d (m. 845), Ibn ‘Abd
al-Hakam (m. 871), al-Balâdhurî (m. 892), al-Ya‘qûbî (m. 897)…
Le maître. — Je t’arrête, car tu aurais dû immédiatement
remarquer une chose.
Le disciple. — Et laquelle ?
Le maître. — Que ces auteurs, comme tous ceux dont les
ouvrages permettent de connaître l’histoire des débuts de l’Islam,
eont vécu et écrit au ix siècle, plus de deux siècles après la mort
de Muhammad, et dans un contexte tout autre, celui d’un islam
triomphant, dont les oulémas ont tracé les contours dogmatiques
et juridiques, celui d’un Empire abbasside puissant, qui a su capter
les richesses matérielles et humaines de ses provinces, celui d’une
culture arabe, riche de ses héritages pluriels.
Le disciple. — Il me semble pourtant que ces auteurs rap-
portent des traditions religieuses ou des récits historiques, qu’ils
rattachent certes à des temps reculés, mais en s’appuyant sur une
chaîne de transmetteurs qui en garantit l’authenticité.
prologue 15Le maître. — Oui, et c’est bien ainsi que se présente la Sunna,
la Tradition prophétique qui rassemble les hadîth, c’est-à-dire les
faits et dits du Prophète, en faisant précéder chacun d’eux de
l’isnâd, soit la liste des personnes qui, depuis le premier témoin,
ont transmis successivement le récit.
Le disciple. — Pouvez-vous m’en donner un exemple ?
Le maître. — Rien de plus simple. Il me sufft d’ouvrir le
Sahîh d’al-Bukharî (m. 870), l’un des six recueils canoniques de la
Tradition prophétique, où je relève ce hadîth pris au hasard dès la
première page :
« Al-Humaydî nous a rapporté (haddathanâ) que Sufyân nous
a rapporté que Yahyâ ibn Sa‘îd al-Ansârî nous a rapporté que
Muhammad ibn Ibrâhîm al-Taymi m’a informé (akhbaranî) qu’il
avait entendu ‘Alqama ibn Waqqâs al-Laythî dire qu’il avait entendu
‘Umar ibn al-Khattâb – que Dieu en soit satisfait ! – dire du haut
de la chaire : J’ai entendu l’Envoyé de Dieu – la bénédiction de
Dieu sur lui – dire : Les actions ne valent que par les intentions. Il
ne sera donc tenu compte à chaque homme que de ses .
Pour celui qui aura émigré en vue de Dieu et de son envoyé, son
émigration lui sera comptée pour Dieu et son envoyé. Quant à celui
qui aura émigré en vue de biens terrestres, ou afn de trouver une
femme à épouser, l’émigration ne comptera que pour le but qui aura
déterminé son voyage. »
Ainsi, la déclaration du Prophète sur la valeur de l’intention a
été rapportée par un témoin, le célèbre ‘Umar ibn al-Khattâb, qui
fut un proche compagnon de Muhammad et le second calife de 634
à 644, puis transmise de génération en génération par une chaîne
e(isnâd) de cinq transmetteurs. Tout au long du ix siècle, et encore
bien longtemps après, les savants musulmans, qu’ils composent
des ouvrages d’exégèse, des traités de droit, des recueils de poésie,
des chroniques historiques, recourent à ce mode d’écriture où le
16 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoiretexte rapporté est toujours précédé de l’isnâd qu’ils considèrent
comme le mode de validation des informations transmises. Car ils
avaient bien conscience qu’un travail de tri s’imposait. Ils s’y atte-
lèrent en émettant un jugement sur la valeur des transmetteurs,
selon une échelle allant du plus « sûr » au plus « faible ». Mais ils
ne cherchèrent pas à faire la critique interne des narrations qu’ils
rapportaient.
Le disciple. — N’est-ce pas là un gage de neutralité chez ces
auteurs qui semblent avant tout des compilateurs ?
Le maître. — Pas du tout, car ils étaient largement dépendants
du contexte dans lequel ils écrivaient. Aussi procédaient-ils par
choix et par élimination, en fonction des confits engendrés par
les guerres civiles et les luttes entre partis, des controverses intel-
lectuelles et religieuses, des revendications des groupes ethniques
et sociaux, des questions légales, administratives et fscales nou -
vellement apparues avec la création d’un immense empire. La vali-
1dité du matériel transmis par la tradition musulmane a été ainsi
e eremise en cause, dès la fn du xix siècle et tout au long du xx siècle,
par de grands orientalistes puisant au meilleur de l’approche his-
torico-critique. Dans le second volume de ses Muhammedanische
Studien, publié en 1890, Ignaz Goldziher a repris pour la Tradition
prophétique les méthodes développées pour l’histoire de la Bible
et suspecté que nombre de hadîth étaient des apocryphes. À leur
tour, Julius Wellhausen et Henri Lammens ont passé au crible de
la critique l’histoire des Omeyyades telle qu’elle est rapportée par
al-Tabarî et ses prédécesseurs. Ces savants n’ont pas été les seuls
à développer cette approche historico- critique que caractérisent
la constante préoccupation de distinguer le vrai du faux et la
1 Ici, comme dans l’ensemble de ce livre, « tradition musulmane » désigne de manière
conventionnelle l’ensemble des textes produits en arabe aux premiers siècles de l’Islam.
prologue 17conviction que c’est possible. Ainsi, le socle historique bâti sur les
sources musulmanes pouvait apparaître solide car reposant sur
des méthodes critiques qui ont fait leurs preuves.
Le disciple. — Me voilà rassuré, et prêt à retourner à mes
lectures .
Le maître. — Oui, si notre entretien s’était tenu il y a trente
ans. Mais alors un raz-de-marée submergea l’histoire des débuts
de l’Islam.
Le disciple. —Un raz-de-marée ?
Le maître. –– Un scepticisme radical à l’égard des sources
musulmanes n’était pas nouveau. Ainsi, en 1950, Joseph Schacht
avait rejeté l’authenticité du matériel recueilli dans les traités de
nature juridique. Mais, depuis les années 1970, s’est développé
un mouvement de contestation radicale, dévastateur pour l’histo-
riographie traditionnelle, car il invalide tout recours à des textes
tardifs, issus de la seule tradition musulmane, pour écrire l’his-
toire des débuts de l’Islam. John Wansbrough, dans deux ouvrages
parus en 1977 et 1978, s’inspirant des recherches bibliques, dégage
les catégories, les thèmes et les modalités rédactionnelles qui
structurent les écritures musulmanes (Coran, Sunna, Sîra prophé-
tique) ; il suggère – glissement qui a pu lui être reproché – que
ces modèles trouvent leur origine dans la tradition judaïque. Ces
écritures, pour lesquelles nous ne disposons pas d’évidence litté-
eraire antérieure au ix siècle, forment une Écriture sacralisée, mais
polymorphe, empruntée, recomposée par un milieu clérical fermé,
d’où le titre The Sectarian Milieu donné à la publication de 1978.
Elles relèvent d’une « histoire du salut », d’où le sous-titre de ce
livre, Content and Composition of Islamic Salvation. Les études
de Wansbrough, décisives quoique de lecture très aride, n’ont pas
18 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoiredépassé le cercle étroit des spécialistes, mais elles ont été relayées
par Patricia Crone et Michael Cook, dans un livre d’accès facile
qui déclencha une véritable tempête jusque dans les magazines
de grande diffusion, du moins dans les milieux anglophones. Le
propos en est violent : l’histoire des débuts de l’Islam telle qu’elle
ea été élaborée au ix siècle est une histoire totalement idéalisée,
au service d’une vision proprement religieuse. Elle attribue une
origine arabe et muhammadienne à un mouvement politique et
religieux dont les contours et les références ont été fxés, non à
La Mecque et Médine, mais en Syrie. Les tribus arabes, galvanisées
par un Prophète qui leur avait enseigné un vague monothéisme,
ont conquis le Croissant fertile. C’est là qu’elles ont trouvé, auprès
des minorités chrétiennes et juives (notamment les Samaritains)
prêtes à adhérer à un nouveau messianisme, les grandes réfé-
rences bibliques qui leur faisaient défaut. Mais, très vite, à partir
des années 670, les Arabes, forts de leur réussite politique, créèrent
un abrahamisme indépendant.
Le disciple. — Je devine maintenant pourquoi Michael Cook et
Patricia Crone ont donné à leur livre ce titre énigmatique Hagarism.
C’est sans doute en référence à Hagar, la servante d’Abraham et
la mère d’Ismaël, dont les Arabes se proclament les descendants.
Le maître. — Tu as vu juste. Ces auteurs partagent une com-
mune conviction : il est illusoire de prétendre remonter à un
noyau factuel originel grâce à un travail de critique et de décanta-
tion. Une information originelle n’a jamais existé – ce qu’affrme
Wansbrough – ou, si elle a existé – ce que Crone et Cook auraient
tendance à croire –, elle a été soit totalement éliminée, soit déf -
nitivement noyée, dans un ensemble inextricable d’interpolations
tardives. Tu vois, cher disciple, qu’aux yeux de ces savants et de
leurs émules, désignés comme « sceptiques » ou « révisionnistes »,
la chronologie reçue pour les premières décennies de l’Islam n’est
prologue 19qu’une élaboration tardive et apologétique ; une histoire de l’islam
naissant est donc impossible à écrire.
Le disciple. — Mais je ne peux imaginer un seul instant que
l’on y ait pour autant renoncé !
Le maître. — Bien au contraire. En effet, les affrmations radi -
cales et provocatrices des sceptiques ont eu l’immense mérite de
susciter, par-delà les polémiques passionnées et non dénuées de
présupposés idéologiques, de très nombreux travaux dans des
directions multiples. Par exemple en se tournant vers les sources
non arabes qui jusqu’alors avaient été considérées comme
trop maigres pour présenter quelque intérêt, ou rejetées parce
qu’extérieures à l’islam. Robert Hoyland, dans un livre capital
de ce point de vue, offre un panorama et une analyse (A Survey
and Evaluation) des sources chrétiennes, juives et zoroastriennes
pour les débuts de l’Islam. Leur intérêt est manifeste. Néanmoins,
elles sont loin de représenter la panacée qui permettrait de
résoudre les problèmes posés par la tradition musulmane. Car
elles relèvent également de processus de construction littéraire
et s’appuient sur leur propre interprétation des événements. De
surcroît, la plupart partagent avec les sources arabes la même
circulation interculturelle des informations et ne sont peut-être
pas aussi « externes » que les différences de langue et de religion
le laisseraient penser.
Le disciple. — Restent les documents de la pratique ?
Le maître. — C’est effectivement une autre des voies emprun-
tées pour sortir de l’impasse. Robert Hoyland donne en annexe de
son livre la liste des principaux documents épigraphiques, numis-
matiques et papyrologiques qui, datés entre 622 et 752, apportent
des données fables. Depuis cette première enquête, découvertes
20 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoireet publications se sont multipliées. Les plus importants de
ces témoignages sont aisément accessibles sur le site Islamic
Awareness dont le but est annoncé dès la page d’accueil : « to
educate Muslims about the questions and issues frequently raised
by the Christian Missionaries and Orientalists ». L’allusion est
claire, la charge polémique évidente, mais elle n’enlève rien à la
qualité des reproductions accompagnées d’une transcription en
arabe et d’une traduction en anglais. Le corpus est loin d’être clos,
en particulier pour les papyrus. Le sol égyptien a livré des dizaines
de milliers de papyrus, grecs, coptes et arabes, connus depuis long-
temps par les spécialistes de l’Antiquité, mais dont l’exploitation
pour les débuts de l’Islam est à peine entamée. Des papyrus ont
été également exhumés, en nombre plus réduit, à Nessana dans le
sud-ouest du Negev ou encore dans le Khurâsân. Une association
internationale a été créée sous l’impulsion de Petra Sijpesteijn
et organise régulièrement des congrès dont les actes offrent des
découvertes inédites. Aussi, tout laisse penser que ces documents,
même restreints quant à leur nature – ce sont essentiellement des
actes de la pratique – et à leur origine géographique – principa-
lement l’Égypte –, renouvelleront largement notre connaissance
des transformations administratives, fscales, sociales, culturelles
induites par la conquête arabe.
Le disciple. — Nous voilà sur un terrain ferme et prometteur.
Je suppose qu’il en est de même pour les apports de l’archéologie.
Le maître. — Assurément. Encore que la plupart des prospec-
tions et des fouilles effectuées depuis les années 1980 sur des sites
occupés aux débuts de l’Islam se situent principalement dans le
Bilâd al-Shâm, ce vaste territoire englobant la Syrie, le Liban, la
Jordanie, la Palestine et Israël.
Le disciple. — Et pourquoi ?
prologue 21Le maître. — Bien des facteurs entrent en jeu : la richesse des
vestiges laissés par les Omeyyades dans cette région ; la longue
tradition archéologique née de l’intérêt pour l’Antiquité classique
et biblique ; l’accès relativement aisé réservé aux chercheurs occi-
dentaux dans des pays comme la Syrie ou la Jordanie ; l’investis-
sement des Israéliens et Jordaniens dans leur propre territoire.
Dans les autres pays, les fouilles de sites remontant aux deux
premiers siècles de l’Islam sont beaucoup moins nombreuses,
malgré quelques chantiers d’importance comme celui conduit
depuis 1985 par Roland-Pierre Gayraud sur le plateau d’Istabl
‘Antar, un quartier périphérique de la ville de Fustât, fondée sur
les bords du Nil par le conquérant arabe ‘Amr ibn al-‘Âs en 642.
Quant à la péninsule Arabique, l’activité archéologique déployée
au Yémen, dans les pays du Golfe et, depuis peu, en Arabie saou-
dite a livré un très riche matériel épigraphique, qui a largement
renouvelé notre connaissance de l’Arabie du Sud avant l’Islam,
et mis au jour des sites spectaculaires. Tu as peut-être entendu
parler de Madâ’in Saleh, de Qaryât al-Faw ou de Zafâr… Mais
ces cités prospères dans les premiers siècles de l’ère chrétienne
ene présentent plus de traces d’occupation à partir du vi siècle.
Quant aux investigations dans les villes saintes de La Mecque et
de Médine, elles sont actuellement impensables pour des raisons
idéologiques.
Le disciple. — Si je vous ai bien compris, pour l’histoire du
Hijâz, qui fut le berceau de l’islam, les données épigraphiques et
e earchéologiques font défaut pour les vi -vii siècles, et les textes de
la tradition musulmane tardive restent notre seule source.
Le maître. — C’est pourquoi ils ont été repris avec des
approches largement renouvelées. D’un côté, certains chercheurs,
tel Michael Lecker de l’Université hébraïque de Jérusalem, se
livrent à des travaux de grande érudition, prenant en considération
22 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoirel’ensemble des versions véhiculées par la tradition, sans aucun a
priori, sans rechercher la bonne leçon, dans le but de retrouver
les traces de mémoires différentes de celle qui a été construite
par l’historiographie musulmane et abbasside. Alfred-Louis de
Prémare, dans un des rares livres parus en langue française sur
les débuts de l’Islam, procède de même, exhumant des récits qui
sont, pour reprendre son expression, de vraies « surprises ». D’un
autre côté, Fred Donner, Gregor Schœler ou encore Antoine Borrut,
renonçant à une méthode historico-critique qui visait à établir
la véracité d’un récit, cherchent à retracer la genèse des sources
historiographiques islamiques, à retrouver les premières formes
de consignation entre oral et écrit, à discerner les processus de
sélection et de construction, à…
Le disciple. — Pardonnez-moi de vous interrompre, cher
maître, mais je commence à ne plus vous suivre…
Le maître. — Je te comprends parfaitement, tous ces renou-
vellements documentaires, ces oppositions historiographiques, ces
questionnements méthodologiques font aujourd’hui de l’histoire
des débuts de l’Islam un vaste chantier, d’autant plus brouillé que
la bibliographie est énorme. Les ouvrages et les articles parus
ces trois dernières décennies se comptent en effet par milliers.
Ils sont écrits dans leur très grande majorité en langue anglaise,
les milieux académiques français n’ayant que peu participé à ces
débats, à quelques exceptions près. C’est bien pour ces raisons que
j’ai rédigé ces Jalons. Jalons pour se repérer dans ce foisonnement
d’idées et de publications, pour dégager les acquis des recherches
récentes et les questions encore ouvertes, pour indiquer les voies
qu’emprunte aujourd’hui une histoire, assurément nouvelle, des
débuts de l’Islam.
prologue 23Références des ouvrages mentionnés :
borrut Antoine, Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous
les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/692-
809), Leyde, Brill, 2011.
Crone Patricia, Cook Michael, Hagarism. The Making of the
Islamic World, Cambridge, Cambridge U. P., 1977.
donner fred M., Narratives of Islamic Origins. The Beginnings
of Islamic Historical Writing, Princeton, Darwin Press, 1998.
goldziher Ignaz, Muhammedanische Studien, 2 vol., Halle,
M. Niemeyer, 1889-1890, rééd., Hildesheim, Georg Olms, 1961 ;
trad. angl., Christa Renate Stern, Samuel Miklos Stern, Muslim
Studies, Londres, G. Allen & Unwin, 1967, rééd. Londres, Aldine
Transaction, 2006 ; trad. fr. du tome II Léon Bercher, Études sur la
tradition islamique, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1952, rééd. 1984.
hoyland Robert g., Seeing Islam as Others Saw It. A Survey and
Evaluation of Christian, Jewish and Zoroastrian Writings on Early
Islam, Princeton, Darwin Press, 1997.
lammens Henri, Études sur le siècle des Omeyyades, Beyrouth,
Imprimerie catholique, 1930 [recueil d’études partielles publiées
antérieurement].
leCker Michael, Jews and Arabs in Pre- and Early Islamic
Arabia, Aldershot, Ashgate Variorum, 1990.
––, Muslims, Jews and Pagans. Studies on Early Islamic Medina,
Leyde, Brill, 1995.
Prémare Alfred-Louis de, Les fondations de l’islam. Entre écri-
ture et histoire, Paris, Seuil, 2002.
sChaCht Joseph, The Origins of Muhammadan Jurisprudence,
Oxford, Clarendon Press, 1950.
sChœler Gregor, Écrire et transmettre dans les débuts de l’islam,
Paris, Puf, 2002.
wansbrough John, Quranic Studies. Sources and Methods of
Scriptural Interpretation, Oxford, Oxford U. P., 1977 ; rééd. avec
24 Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoire

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