Moi, Dieu(x)

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Le 21ème siècle sera mystique ou ne sera pas avait dit André Malraux.

Nous y voilà. Si la foi en l’Invisible reste massive, le bon sens espéré n’est pas au rendez-vous. Ultras et passéistes font de la résistance active.

Anxieux à juste titre, les croyants s’interrogent. Où est la Vérité ? Que faire ?

Pour tenter d’y répondre, l’idéal est d’user d’un regard neuf et, pourquoi pas, de celui de la Déité elle-même ! L’ayant remplacée au pied levé l’auteur, tel Candide, rend compte de ses observations et là : surprise ! L’image qu’on s’en fait et le regard qu’Elle porte sur l’humanité sont en complet désaccord avec le message des religions.

Étonné sans doute, et quel que soit votre jugement à l’égard de ce témoignage, vous ne verrez sûrement plus Dieu, ou les dieux, du même œil !


Publié le : jeudi 26 mars 2015
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EAN13 : 9782332845672
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© Edilivre, 2015

Du même auteur

Du même auteur :

Chez EDILIVRE

en 2009 : QUITTERIE ou le complexe de Pélopée

Citations

 

 

Mon Dieu, s’il y en a un, sauvez mon âme si j’en ai une !

Voltaire

Si vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge ; si vous en avez trente, elles vivront en paix.

Voltaire

Dédicace

 

 

A ceux qui ont su respecter ma juvénile conscience,

A Henriette et Jean,

mes parents.

 

 

Ce manuscrit a obtenu en 2014, dans la section « Essais et thèses », le premier prix lors des trente et unièmes joutes du Groupement Poétique et Artistique du Roussillon.

Préambule

Le titre de cet essai ne doit pas vous émouvoir. Ma santé mentale n’est pas déficiente : je ne me prends pas pour Dieu. La raison en est simple : je ne crois aucunement en lui. Cela m’est venu naturellement, si je puis dire !

Pour moi, et je n’y reviendrai plus, Dieu est synonyme de Nature. Nous ne sommes que d’infimes fragments d’un phénomène chimio-électrique qu’on appelle Vie, et rien de plus. A ce titre, nous étions présents au jour improbable du big-bang et nous le serons encore dans un avenir incertain. Chaque individu n’est qu’un amalgame unique et fugitif de particules atomiques. Nous sommes, comme le disait puissamment Hubert Reeves1, de la poussière d’étoiles.

Comme le sont ses composants chimiques, la Nature – et donc Dieu – est au mieux indifférente, au pire hostile.

Elle le serait restée à jamais si nous n’avions pas bénéficiés, pendant un laps de temps abominablement court de l’histoire du cosmos, du don de l’abstraction, nous les humains. Nous aurions pu nous contenter de jouir du prodigieux spectacle qui nous était offert, et nous élever au-dessus des contingences terrestres. Hélas, parmi tant de potentialités de notre cortex, cette faculté nous aura accablés de la religiosité et de son corollaire : Dieu !

Alors pourquoi me prendre pour Lui, et non m’en prendre à Lui ? C’est le prurit d’une banale réaction épidermique. C’est le spectacle permanent des aberrations commises au nom de la foi qui me pousse à me soigner.

Le titre de mon ouvrage s’étant en quelque sorte imposé à moi, je prierai le lecteur de pardonner ce qui peut apparaître de prime abord comme de la fatuité. L’individu que je suis importe peu. Je ne ferai d’apparition qu’autant que mon témoignage apporte ici ou là une légère touche de vécu et, pourquoi-pas, de bonne humeur. Cette approche sans affèterie me permettra, je l’espère, de ne pas sombrer dans le dogmatisme que je reproche volontiers aux autres.

Sans même y réfléchir, l’évidence s’est imposée à moi. Je ne pouvais être persuasif qu’en m’identifiant à Lui ! Un beau matin j’ai accompli un geste novateur autant qu’inouï. J’ai poussé la porte du domaine céleste sans m’annoncer. Je me suis trouvé dans la situation de l’Inspecteur du Trésor qui se présentait à l’heure de l’ouverture des bureaux pour me contrôler, du temps où j’étais comptable public.

Eh bien, je suis venu et j’ai vu. Je n’ai pas été déçu. Bien entendu, mon témoignage n’engage que moi. Mais, sûr de ma probité, j’affirme haut et fort que je n’ai pas effectué mon marché en plagiant tous ceux, et ils sont légion, qui ont écrit sur ce sujet.

Si, comme pour la culture, la théologie est ce qui reste quand on a tout oublié, j’ajouterais qu’à l’instar de la gastronomie, elle n’est pas une science exacte : cela se saurait ! Tout reposant sur des témoignages plus ou moins crédibles, je me suis senti libre d’imaginer mon propre brouet.

Mais ayant décidé d’écrire cet essai, il m’a fallu me reposer sur ce qui me reste de la religion dans laquelle j’ai été élevé : la religion catholique. Je ne l’avais pas sollicitée, mais je m’y suis fait. Ceci m’autorise à la mettre au même niveau que les autres sans me sentir un renégat. Est-ce un atout ? Je relève qu’elle est pratique. Elle parle d’une seule voix. Hélas, elle a un défaut : son propos n’est pas recevable la plupart du temps.

Malgré cela elle est, dans l’état actuel des choses, une voie médiane. Ne combattant plus que mollement le doute métaphysique, elle condamne ce qu’elle a prêché naguère avec rudesse et tente, mais un peu tard, de se faire pardonner l’inexcusable. Malgré les pathétiques et frileuses gesticulations de certains de ses membres, elle me semble moins compromise que d’autres dans le décervelage général auquel nous assistons.

Quant à moi, pour me laver de toute visée iconoclaste, je tiens en outre à dire que si je dénie qu’un ou plusieurs dieux, nous ait créés et gère minutieusement notre quotidien, là s’arrête ma conviction. Je n’ai rien des conquistadors ou des sans culottes de 1792 détruisant stupidement les trésors artistiques induits par des croyances jugées attentatoires à leurs propres croyances. A ce compte-là il faudrait effacer les fresques de Lascaux ou démanteler pierre à pierre les pyramides d’Egypte ou celles du Yucatan !

Ainsi dégagé de tout soupçon de prosélytisme, sans plan préconçu, je me suis mis alors en quête d’un angle d’attaque original, apte à me permette d’investir la citadelle. Soit, me suis-je dit, Dieu existe. Donnons-lui la parole. Lui le muet, laissons-lui l’occasion de remettre les pendules à l’heure, sans l’interrompre, sans intermédiaire. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, n’est-ce pas ?

Face aux affirmations péremptoires des docteurs de la foi, je me suis autorisé, moi, à argumenter en me référant aux faits incontestables mis en lumière grâce aux travaux et conclusions des chercheurs sans œillères. Le plus dur ayant été de faire taire mes convictions, je ne suis pas sûr d’y être toujours parvenu. Conscient de l’incommensurable outrecui­dance dont ne vont pas manquer de m’accuser les gérants de la doxa, leur regard rivé sur des textes poussiéreux, je me suis senti d’avance absout d’être aussi ingénument affirmatif qu’eux.

Je me suis fait l’humble disciple de Montaigne2 selon lequel fâcheuse suffisance qu’une suffisance pure livresque (Essais I.26), d’autant plus aisément que je ne suis pas un rat de bibliothèque !

C’est donc, non sans une certaine autodérision, je l’avoue, que je me suis soumis à une étrange expérience : je me suis dédoublé ! Autant le dire tout de suite, le résultat de ma brève expérience n’est pas triste, ce qui ne signifie pas qu’il autorise les membres des tribunaux ecclésiastiques, les théologiens, les exégètes ou encore les censeurs, à me tourner en dérision.

Mais venons-en, si vous le voulez bien, au sujet qui nous occupe : le besoin compulsif de croire au surnaturel, et ses dérives. Certains, pas forcément stupides, croient trouver des indications sur leur destinée du jour en se fiant à la position des planètes de notre système solaire par rapport aux constellations du zodiaque. Etrange illusion ! Mais d’autres, fascinés par le même infini du cosmos, cherchent un sens plus profond à ce spectacle et s’en remettent totalement à une tierce personne qu’ils appellent Dieu.

Ce concept n’a jamais cessé d’interpeler l’Humanité depuis qu’une pensée non alimentaire a germé dans le cerveau des hominidés arpentant la savane africaine. Il est étrange de se dire qu’après tant d’avatars, nous en soyons toujours au même point. Rien n’y fait. Dans un désespoir puéril, n’ayant jamais été préparés à faire front avec courage à l’inéluctable mort, les humains s’appuient, comme sur une béquille, sur l’idée de « salut » éternel. Sans conséquence quand elle leur a été léguée par des parents, naïfs transmetteurs de croyances ancestrales, elle revêt un caractère autrement pernicieux quand elle est le fait la plupart du temps de fripons intéressés.

Humainement, comment leur en vouloir ? Ils ne sont pas vraiment croyants, seulement crédules. Et encore le sont-ils par défaut. En effet, s’ils l’étaient vraiment, certains d’être à tout instant sous l’oculaire du microscope de celui qui juge en premier et dernier ressort, et surtout condamne, pourraient-ils même respirer ?

La foi sincère relève de l’impondérable. Aucune répression n’a jamais pu l’entamer et il est inutile de prétendre que j’y parvienne grâce à cet ouvrage. On ne peut que composer avec elle, mais il est toujours possible de rêver. Les grandes batailles sont faites de combats au corps à corps, n’est-ce pas ?

La foi, si on l’a, me semble devoir être monolithique et sans temps mort. On ne saurait s’y référer selon les circonstances ou s’en écarter un seul instant. Elle ne se débite pas en fines tranches : elle est totale, ou elle n’est pas. La vraie foi est inhumaine.

Donc, bonjour Dieu ! Ce vocable, avec ou sans X, est le plus courant, partout, depuis toujours, même chez les incroyants les plus notoires. Il apparait à tout instant, dans des locutions toutes faites ou dans des prières structurées.

Les peuples, dans leur immense majorité, ont foi en Lui. Ils admettent l’existence d’une ou de plusieurs déités tutélaires auxquelles ils doivent obéissance et soumission. Pensant qu’elles détiennent le pouvoir de décider de leur destinée posthume, ils croient devoir leur complaire durant leur vie terrestre. Ils acceptent alors de satisfaire à des épreuves ayant valeur de billets d’accès dans un monde réputé éternel et reposant.

Si de dignes philosophes de salon imaginent que Dieu est moribond car une fraction non négligeable de la population le combat ou l’ignore, il y a maldonne. Ce rejet est en réalité très marginal et touche principalement nos sociétés occidentales. En effet, et l’actualité est là pour en témoigner, la foi en Lui est plus que jamais portée en sautoir partout ailleurs. Même quand elle se limite au respect des préceptes, elle n’est jamais mise en doute de façon fondamentale.

Seulement, voilà : la quête du bon code d’accès est source de toutes sortes d’aberrations par définition invraisemblables. Si elles sont parfois désastreuses pour l’individu, ce qui serait un moindre mal, elles le sont plus encore quand elles ébranlent la cohésion sociale, ou qu’elles débouchent sur un délire génocidaire.

Chaque fois, les défenseurs de leur foi trucident leurs contradicteurs pour leur apprendre à vivre, sans doute ! Se sont-ils jamais aperçu du saugrenu de l’idée de venir en aide à ce Dieu détenteur de la puissance de créer des mondes, qui commande à tout, à qui on doit tout et qui peut nous anéantir d’une simple chiquenaude ? Le fanatique qui condamne et exécute, craint-il que Dieu ne soit plus clément que lui ?

Essayons au moins de convaincre celles et ceux qui Lui font rempart de leur corps que ce dernier n’a besoin que d’une chose : qu’on ne parle plus en son nom, qu’on le laisse faire son métier, sans intermédiaire.

Mon but, en notant pêle-mêle mes idées au fil d’une pensée capricieuse est d’aider un éventuel « fou de Dieu », de quelque obédience que ce soit, devenu sceptique, à guérir en lui permettant d’observer une pause et de faire le point. Je lui demanderais de faire provisoirement table rase de son acquit, de prendre acte de l’histoire que je lui raconterai et, au final, d’évoluer… ou de persister.

Je lui demanderai de répondre d’abord à trois questions : pensez-vous que Dieu, ou les dieux, ont une existence attestée ? Peuvent-ils n’être que fantasmes et tout le reste absurdités ? Ne peut-il se faire que la parole d’un sceptique, l’emporte sur celle de la multitude des croyants ?

Puis en forme de question subsidiaire : Dieu a-t-il une personnalité ?

Il est relativement facile de répondre aux trois premières car elles relèvent du degré de perméabilité du filtre mental de chacun. Il est évidemment plus difficile de répondre à la dernière. Vaste sujet en effet : cela revient à violer son intimité ! Qui se cache sous ce vocable ? Dieu est-il une entité mal définie planant au-dessus de nos têtes, ou agit-il selon des normes propres à chaque « individu » ? Se pourrait-il que celui dont le nom est si familier, toujours à notre portée, qu’on emmène avec soi comme dans un pilulier, dont on use et abuse sans modération, réponde peu, ou pas de tout, à notre imaginaire ? Se pourrait-il, si on inverse les rôles, que son regard sur nous ne soit absolument pas celui que nous imaginons ?

Je ne pense pas m’exposer aux foudres de l’Inquisition en affirmant que chacun voit Dieu à sa porte et, partant de là, que Dieu est la résultante de toutes ces images virtuelles. Est-il envisageable, ou même souhaitable, de cerner le profil psychologique de ce Dieu « moyen », la composante de toutes ces visions ? Tout l’enjeu est là : ce dieu, pour synthétique qu’il soit, peut-il ne pas revêtir une personnalité originale ?

Qui pourrait prétendre en effet que ce Dieu tout puissant n’aurait pas la maîtrise du moindre de ses actes ? Qui oserait avancer qu’il ne soit rien d’autre qu’un ordinateur au logiciel immuable dont, malheureusement, on ne connait pas le code secret ? Pour en avoir le cœur net, le plus « simple », ce que j’ai fait, a été de m’identifier à Lui et d’imaginer sa vision de notre monde animal.

Si mon cobaye pris de court n’a pas pu apporter de réponse à mes deux interrogations, ce qui peut facilement se comprendre, qu’en est-il alors des religions reconnues, ou des sectes ?

Aucune église n’ose se poser ces questions, pourtant à mes yeux primordiales. Ce doute, qui pour ma part est certitude, provient de l’avancée des connaissances. Nous sommes face à un paradoxe propre à notre époque. Le sceptique qui s’adonne à la lecture attentive des textes consacrés et s’interroge sur la véracité de ces bases, ne peut trouver le début d’une réponse satisfaisante que dans la seule science profane.

En effet, toutes sont sur la défensive, ou le déni. La Science, et pas seulement celle du minéral ou de l’organique, a permis la mise à mal de la plupart des légendes qui ont servi de socle aux mythes fondateurs de chacune d’elles. Aucune n’ose prendre, la première, acte des réalités dérangeantes qu’elle a mises au jour et ne change pas un mot à son crédo. Il est vrai que le danger pour elles est grand : comment un ensemble de lois d’une telle ampleur, auquel se réfèrent 95 % de la population mondiale, peut-il tenir en équilibre si l’édifice repose sur un sol meuble ? Comment l’effondrement d’une seule de ces certitudes n’entraine-t-elle pas dans sa chute tous les pans de la construction ?

Heureusement, le besoin de merveilleux supplée à tout ! C’est ici que la parole d’André Malraux3 prend tout son sens. Elle l’est, non seulement pour des êtres sans malice, mais aussi pour des citoyens instruits, formés aux subtilités de l’esprit critique et dotés d’une raison éclairée. Le paroxysme est atteint quand elle débouche sur un métier à plein temps exercé par des « élites » apparemment pourvues de toutes leurs facultés cognitives !

Ici finit, étayée par ma vision philosophique de la vie, la partie théorique du défi que je me suis lancé. Je ne pouvais en faire l’économie.

Place maintenant à mon témoignage.

Cabestany, Novembre 2013


1  Né le 13.7.19.32. Astrophysicien franco-canadien.

2  Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (28.2.1533/13.9.1592) Moraliste

3  Cf. 4e de couverture (3.11.1901/23.11.76) Ecrivain français.

1
De mon réveil et de l’état des lieux

Ce matin là, j’avais été réveillé par une voix qui ne venait de nulle part, mais qui me parlait fort distinctement. Ce n’était pas tant son timbre déstructuré que son contenu qui m’avait tiré de mon sommeil. Elle me susurrait à l’oreille : TU ES DIEU, tandis qu’en écho j’entendais Erès Dios… You are God… N’ta Allah… dans chacune des langues que j’avais apprises dans ma jeunesse, à l’école ou dans la rue.

Halte ! Disant cela, je débutais l’histoire de mon « règne » par un propos inapproprié. Cette voix n’avait rien de matériel en ce sens que, flottant dans le vide absolu, aucune vibration de la matière n’était en cause. Elle venait de l’intérieur de mon organisme. Pour être plus précis, je dirais qu’elle me parlait de l’intérieur même de mon cerveau, sans passer par mes oreilles. Oh ! Pardon, de quel cerveau, de quelles oreilles ? Je m’égarais encore une fois : pas même étonné, je me concevais comme un esprit pur, sans contours, sans poids, sans même l’envie de prendre mon petit-déjeuner !

Bon, je voyais bien que nous étions partis pour revenir à chaque phrase sur le sens de chaque mot de mon message. Il fallait nous mettre bien d’accord : nous devions utiliser entre nous, qui avions eu la chance de bénéficier de l’instruction publique, gratuite et obligatoire de Monsieur Jules Ferry4, un langage accessible au commun des heureux mortels ayant profité de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, et enfin du calcul arithmétique.

C’était très simple : chaque fois que je désignerais une partie du corps en parlant de Ma personne, j’allais vous demander de faire le petit effort qui consistait à vous en abstraire. Il vous faudrait me considérer comme l’esprit divin auquel la plupart des religions renvoyaient leurs ouailles, c’est-à-dire incolore, sans forme et sans odeur.

Ainsi, si je disais que mon regard se portait sur tel ou tel aspect contingent de la vie, par exemple sur ma cafetière, cela voudrait dire que mon Esprit (quel mot de votre vocabulaire employer pour désigner l’inexprimable ?) intégrait dans sa globalité l’existence de cet objet des plus matériels. Pour faire simple, j’aurais dit que J’étais la cafetière.

Ce qui me frappait dès la première seconde, en même temps que je me sentais propulsé vers le sommet de la pyramide comme un pilote éjecté à la verticale hors de son avion à réaction en perdition, c’était son caractère personnel. Bien que je n’aie pas été étonné outre mesure de ma promotion puisque je n’avais ni tué (?) ni volé (??), je considérais in fine que je n’étais pas indigne de ce rôle. Nonobstant cela, je me posais la question que devait se poser le gagnant du loto européen : pourquoi moi ? Le méritais-je vraiment ? C’était la seule pensée encore humaine qui était venue à mon esprit, tandis que mes oreilles finissaient de grésiller.

Du temps où j’étais mortel, j’avais des parents : un père, et puis une mère. Dans mon nouveau costume, je ne voyais personne vers qui me retourner pour me rassurer, ou à qui demander conseil, ou dont j’aurais craint les foudres en cas d’incartade. Cherchant autour de moi tout ce que les religions passées et présentes avaient créé comme supplétifs divins pour me seconder, je ne voyais, en scrutant tous les points de l’horizon, personne d’autre que moi-même. J’étais vraiment seul, ce qui s’appelle seul !

C’était assez dérangeant. Ayant toujours suivi les ordres qui m’étaient donnés, même ceux d’un juteux-chef anachronique lors de mon passage obligatoire dans l’armée (de l’Air), je n’avais personne à qui rendre compte.

Allais-je dire : Chouette, je vais m’en donner à cœur joie ? J’avais compris tout de suite que je n’en aurais tiré aucun plaisir. Faire des niches, oui, mais sans atteinte à l’ordre établi ? Où aurait été alors la joie d’avoir dupé Pandore ?

J’étais, de facto, mon propre gendarme !

Je pouvais me laisser aller à ma fantaisie, faire tout et son contraire. Je n’avais aucune loi, décret, circulaire ou règlement interne à respecter, ni d’instance pour me sanctionner. Mais rien ne portait à la plaisanterie. Mon cursus professionnel, tout à fait honorable, m’avait aidé à opter pour la voie de la rectitude. En effet, je pensais que je devais continuer sur ma lancée et tenir dignement ma partie. Je jugeais donc que ce rôle burlesque ne m’était pas destiné.

Il fallait que je reste dans les rails et que j’évolue dans un cadre strict où les Devoirs avaient plus de poids que les Droits. Je pensais encore que le décor avait été mis au point par le vrai Dieu de mon enfance dont je n’étais qu’un pâle ersatz, ou par un conclave de dieux païens qui m’auraient précédé. De général en chef, je serais redescendu de plusieurs crans. Je n’aurais plus été que le modeste gardien de la paix coiffé de son képi et armé de son bâton blanc.

Vaine espérance ! Cruel moment d’inquiétude ! Allais-je me trouver en demeure de mener l’esquif, seul, sans le moindre équipage ? Il ne m’avait pas fallu longtemps pour comprendre que j’avais vu juste.

Je faisais un point rapide : je devais, d’emblée, faire table rase du grouillement des divinités mitonnées par chacun des peuples de la Terre depuis l’apparition de la raison. Cela faisait beaucoup de monde mais je les effaçais tous, d’autant plus hardiment que les doublons étaient monnaie courante. Même les plus subtiles, par trop ignorantes des avancées de la Science, étaient à mes yeux parfaitement inaptes à assumer la lourde responsabilité de créer un monde matériel cohérent et à démêler de surcroît nos pauvres problèmes personnels.

Bien qu’ils concernent de nos jours et sous d’autres cieux un nombre très important d’adeptes, aussi fanatiques sinon davantage que ceux du dieu unique, j’écartais tous les dieux et déesses des croyances hindouistes que je jugeais par trop semblables à ceux de nos légendes.

Remontant seulement à notre Dieu tutélaire, tel qu’on me l’avait enseigné, de sa plus lointaine représentation à la plus récente, de Yahvé à Allah, nul esprit léger parcourant l’espace ne venait à moi pour me disputer la priorité ! C’était comme un soir après la bataille.

J’étais plus seul que le Dieu errant des israélites avant qu’il n’aperçût Moïse sur le mont Sinaï, plus seul que notre Dieu chrétien avec sa femme, son fils et son armada de saints spécialisés, plus seul enfin que celui des musulmans sans ses djinns, ses effrits, et sans Iblis5.

J’avais eu une dernière pensée, un peu anxieuse, au sujet de mon avenir. Je pensais que la copie dûment attestée du décret m’instituant Dieu n’avait pas encore été diffusée dans tous les services du ministère divin comme c’était la règle dans mon administration d’origine, l’Education Nationale. Essayant de percer le flou qui m’entourait, je ne voyais toujours pas venir à Moi pour me seconder, déjà en tenue de combat, dans sa longue tunique d’un blanc immaculé, le vice-Dieu : le bon Saint Pierre tenant la clé d’or. Il en était de même du personnel subalterne. Aussi loin que portait ma vue je ne voyais, soutenus dans le vide par de grandes ailes duveteuses, ni archanges graves et silencieux me jetant de doux regards emplis d’empathie, ni anges asexués, ni chérubins joufflus.

Où me trouvais-je donc ? Etant Dieu, j’optais pour le paradis, mais c’était par défaut. En effet, j’étais bien déçu par le décor dans lequel j’avais pris mes fonctions de cette façon terne, sans le moindre flonflon, sans apéritif de bienvenue. C’était, uniformément gris ciel, sans contour défini et il y faisait ni chaud, ni froid. C’était moins que riant et je me demandais pour la première fois si je n’étais pas victime d’un mauvais rêve : non, ce n’en était pas un. Encore vacillant, je me forçais à établir un état des lieux.

Pas plus que de cadres dirigeants, il n’y avait de concierge, ni de comité de réception préposé pour me faire faire le tour du propriétaire, encore moins un service d’ordre pour canaliser les habitants du lieu. Sans doute me faudrait-il en former qui répondent, comme le faisait le pape François6 succédant à Benoit XVI7, à ma façon de concevoir mon métier de Dieu ? Il n’y avait pas d’aides sur lesquels m’appuyer, mais il n’y avait également aucun locataire dans ce paysage désolé.

Horreur ! Non seulement j’étais seul de mon espèce, mais mon pouvoir ne s’exerçait sur aucun des virus faisant partie de cette inflorescence malfaisante qu’on appelait humanité. Sans doute étaient-ils réduits à l’état d’ectoplasmes ? En effet, je n’apercevais pas plus ceux et celles qui étaient censés entonner des odes à ma gloire que ceux, toujours des hommes d’âge mûr, copulant au bord du fleuve Kaoutar8 avec soixante-douze houris aux hanches pleines, soigneusement épilées, toutes vierges et consentantes.

Il en était de même à l’étage inférieur de couleur gris souris où nul ange musclé, aux élytres chitineux, ne fouettait les malheureux encore à demi pardonnés après des millénaires de tortures. Je n’y perdais pas mon temps car, si je ne souffrais nullement d’une chaleur insupportable, ni n’olfactais l’odeur du rôti brûlé ou de la fange des égouts municipaux avant leur arrivée à la station d’épuration, l’atmosphère était pour le moins pesante.

C’était bien à contrecœur que je me décidais à descendre enfin au sous-sol, sombre comme une nuit sans lune, cela allait sans dire. C’était, contrairement au curé de Cucugnan9 d’Alphonse Daudet 10 retrouvant là ses ouailles, encore plus désert que le désert dans lequel je me trouvais à mon réveil !

Alors que je m’attendais à une sorte de grotte rougeoyante aux dimensions colossales, je ne voyais qu’une immense zone plate, ouverte à tous les vents, certes vaste, mais relativement restreinte. Pourtant, telle qu’elle m’apparaissait, c’était pour moi la preuve irréfragable de la réalité de l’antre infernale : elle était noirâtre, ceinte d’une clôture de fils barbelés, ponctuée d’une multitude de miradors. En effet, je savais depuis les années 45, à peine parvenu à douze ans d’âge, à quoi ressemblait l’enfer tel qu’il avait été organisé sur Terre, sans l’aide d’aucun Dieu, dans les années 39/45, un peu après ma naissance en 1933.

Je cherchais le responsable du camp de concentration où pas la moindre fumée d’un four crématoire mal éteint ne s’élevait dans un ciel de neige, tel celui des images tournées en noir et blanc des actualités cinématographiques qui avaient heurté ma jeune conscience. Rien, personne. Je criais dans ce désert d’une voix mal assurée : Holà ! Quelqu’un ? Et voilà que, s’avançant vers moi, mon portrait craché, sorti de je ne savais où, était venu à ma rencontre. Eh bien, c’était très surprenant, j’avais eu un moment d’espoir. N’importe qui plutôt que la solitude ! J’avais espéré que nous serions deux à nous partager le travail, moi qui me considérais comme globalement gentil et lui comme devant se charger du rôle du traitre, celui qui me répugnait. Mais, hélas, lorsque je lui avais tendu la main, il avait disparu. Non pas telle une fumée emportée par le vent, mais en Moi, comme aspiré par une pompe puissante !

Ce n’était pas mon sosie : c’était moi-même endossant le rôle infâme qui était censé lui être dévolu ! J’étais Dieu et Diable en une seule et même personne, rien que ça ! Je venais tout de go de comprendre, en partie seulement, le mystère de la sainte trinité puisque l’équation du moment était à deux inconnues. J’étais l’incarnation du Bien et du Mal dans une seule et même enveloppe !

Troublé par les problèmes relatifs à la vieillesse, la mienne cela allait de soi, je m’avisais que je n’avais accordé qu’une attention très insuffisante aux couches montantes de l’humanité : les jeunes générations. C’était de toute évidence mon avenir et je me devais de m’en inquiéter. Après tant d’affres relatives au sort des aînés, j’espérais une atmosphère moins suffocante. Quelle erreur !

Il était évident que les très jeunes enfants, sans le pouvoir de se défendre, avaient payé un lourd tribut à la Faucheuse. Que faire de leurs âmes ? Cette question avait reçu au Moyen-âge une réponse qui n’avait pas mis fin au dilemme. Parant au plus pressé, une structure adaptée à leur jeune âge avait été créée de toutes pièces pour ceux qui n’avaient pas été baptisés : une sorte de crèche en préfabriqué.

Même ramenée aux seuls enfants relevant de la papauté, la multitude de ceux qui avaient trépassé pendant cette époque de grande misère physiologique précédant l’avènement de la pénicilline et de la Sécurité Sociale, cela devait représenter, en bonne logique, une foule que j’aurais dû croiser en chemin. J’étais donc remonté quatre à quatre, aussi vite que je le pouvais, mais bien que la raison m’ait rattrapé entre temps et que je m’y sois attendu, le vide interstellaire m’entourait !

Je me souvenais de mes leçons de catéchisme. Ce lieu donc, s’appelait « Limbes ». Cela voulait dire ce qui était imprécis ou en marge ou, en franglais, ce qui était « off ». Je pouvais même le dire à titre officiel : comme cour de récréation, cet espace dévolu à la jeunesse étaient aussi diffus que son concept ! C’était, bien que ce soit un peu en avance sur ce que j’allais exposer dans les chapitres à venir, une création de notre église qui l’avait bricolée avec des moyens de fortune.

Jusqu’à une époque très récente, en dehors des accidents et des faits de guerre, ils formaient les plus gros bataillons de celles et ceux qui étaient susceptibles d’intégrer le domaine des trépassés avant leur prochaine immatriculation c’est-à-dire avant leur baptême. N’ayant pu se manifester au juge suprême par quelque péché dûment répertorié, leur sort avait posé question.

De ce bon Augustin11 qui les vouait purement et simplement à l’enfer, au pape Innocent III12 qui avait décrété au 13e siècle l’ouverture de cet internat, leurs âmes avaient virevolté sans but. Ensuite, pendant sept longs siècles, la crèche avait fonctionné à la satisfaction générale. Enfant, éprouvant pour eux une réelle compassion, j’étais rasséréné par le fait d’apprendre que mes copains potentiels défuntés, avec lesquels je n’avais jamais eu la chance de m’amuser, étaient dispensés de devoir se justifier de leurs actes impurs. Ouf ! Je respirais plus librement. Hélas, ce bon pape Benoit 16e, avait profité de son court pontificat pour mettre fin, le 20 avril 2007, à un bail sept fois emphytéotique et les dispenser d’errer encore longtemps.

Encore sous le coup de l’émotion que me causait le souvenir des enfants morts dans leurs premiers jours, voire au moment de leur expulsion, ou même in utero, je décidais de m’accorder une petite pause.

Les problèmes liés à l’enfance m’avaient toujours interpelé. Faisant l’impasse sur tous les handicaps physiques et mentaux qui pouvaient les accabler et qui ne pouvaient que leur donner une bonne idée de l’enfer, je me penchais sur leur éducation, la religieuse bien entendu !

Que voyais-je, atterré par tant de conformisme des parents et des prêtres envers des concepts martelés sans trêve ni repos depuis deux mille ans ? Dès la naissance, les pauvres enfants étaient, qui circoncis, qui baptisés sans qu’ils émettent la plus petite protestation. Les uns gardaient dans leur chair la trace des sévices endurés, les autres une médaille en or offerte par leurs parrain et marraine ! C’était une mesure provisoire, aussi l’imprégnation n’était-elle pas parfaite. Heureusement, on remettait ça un peu avant que la puberté n’exerçât ses ravages. Profitant d’un reste d’« innocence », on procédait à la Bar (ou Bat pour les filles) Mitsvah chez les juifs, ou à la communion solennelle chez les chrétiens. Il devait en être de même chez les musulmans. C’était exactement comme si, à l’inoculation du premier vaccin anti-raison, venait s’ajouter une piqure de rappel !

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