Nostalgie

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Juif d’Egypte, arrivé en France en 1952 à l’âge de quatorze ans, il a fallu de longues années au narrateur pour prendre conscience de l’importance que cette rupture a représenté dans sa vie. Au point qu’il a parfois du mal à faire coïncider l’image qu’il a du lui d’aujourd’hui avec les souvenirs qu’il a du gamin qu’il était alors. C’est sur la juxtaposition de ces deux personnages, le « je » de ce nouveau siècle, et le « il » qui n’existe peut être qu’à l’état de fantasmes dans ce qu’il croit être sa mémoire, que se construit "Nostalgie". Cette alliance désaccordée de deux personnages ressentis comme bien distincts, d’une part, le support d’une interrogation fondamentale : qu’est-ce que la judéité en général, la mienne en particulier, qui est athée ? "Nostalgie" est composée de souvenirs.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748102529
Nombre de pages : 164
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Nostalgie
Raphaël Marco
Nostalgie
ROMAN
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« Etre vivant, c’est être fait de mémoire » Philip Roth
Comment décrire la nostalgie qui m’assaille quand, passant prés d’un restaurant oriental, me parviennent les odeurs des cuisines de mon en fance ? Je me promène dans les rues et, brutalement, pendant quelques secondes, je me retrouve à côté de l’échoppe du vendeur de foul médammés et de taaméia, qui remplit ses pitas faites de farine noire, dans lesquelles il n’est pas exceptionnel de trouver des fragments de paille, de petites fèves cuites ou des boulettes de semoule de fève, et de la boutique voisine où se vend le aasir assab, ce jus de canne glacé qui faisait ses délices, et dont je retrouve la fugitive fragrance dans le sucre de canne roux quand on vient d’en ouvrir l’emballage, et de la boutique voisine s’échappent les vapeurs et les odeurs de linge fraîchement repassé par des hommes suant à pousser du pied de lourds fers remplis de braises, et me parviennent en même temps les appels des marchands ambulants, celui qui porte, accrochés à un baudrier de cuir des tonnelets de verre remplis de sirops glacés aux couleurs chatoyantes jaune, verte, rose, et je peux encore comme lui chanter son cri
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kirima korkandi bistachi, kaïmak kaïmak, Moham med dib, abou chanab hadid, et celui du vendeur de patates douces, qu’il fait cuire dans un brasero installé sur la charrette à bras qu’il pousse par les rues, et les appels des innombrables marchands de fruits ou de légumes proposant de goûter leurs marchandises, et quand, il y a quelques années, je lis un entrefilet du « Monde » contant qu’un autocar versant dans un canal d’irrigation, il y eut cent qua rante trois morts, me vient la vision des tramways brinquebalants chargés de grappes humaines dans la cohue des piétons et des voitures à chevaux, des voitures à bras, des autos, et encore des piétons et des voitures de toute sorte, et des cireurs de souliers sous les porches et des ramasseurs de mégots, et la foule partout, omniprésente, bigarrée, animée, et quand souffle ici le foehn, qui recouvre tout d’une impalpable poussière rougeâtre, la chaleur écrasante d’un soleil impitoyable mais dont on ne peut se passer et le sable qui s’infiltre partout, crisse sous la dent et forme une croûte rêche sur la peau quand souffle le khamsin reviennent à ma conscience, et derrière les terrasses de cafés d’ici quand les gens sirotent leurs boissons par les jours ensoleillés, je vois les cafés de la bas, avec leurs joueurs de tric trac et leurs fumeurs de narguilés, et quand, parfois, passant, par une caniculaire journée d’été, par une avenue bordée d’arbre, je vis à nouveau l’angoisse du gamin que sa soeur emmène par la main vers des soins nécessaires et je pourrais continuer pendant des pages et des pages pour tenter de décrire les souvenirs, les sensations, les sensations de souvenirs ou les souvenirs de sensations, et n’y point réussir. Cette ville de mon enfance, j’en ai été chassé. J’en ai été chassé, et ma famille et mon peuple n’y ont plus eu droit de cité. Je lis dans une présentation d’émission de Té lérama sur Israël la citation d’un palestinien disant
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qu’aucun mot, dans aucune langue, ne peut rendre ce qu’il éprouve à l’idée d’avoir été dépossédé de sa maison. C’est, de tout le documentaire, ce que l’au teur retient. Je le comprends d’autant mieux, ce pa lestinien, que, comme lui, et comme les centaines de milliers de juifs qui ont été chassés de leurs maisons, et de leurs pays, je ressens la même chose. Mais qui en parle ?
Je n’ai, de l’histoire de mes grands parents, que des bribes qui relèvent, au moins pour certaines d’entre elles, peut être plus de la légende que de la vérité historique. Et me voilà, à soixante ans passés, m’interrogeant, une fois de plus, sur mes racines. Car si, comme pour chacun d’entre nous, mes racines remontent à la nuit des temps, aux mythiques Adam et Eve ou à une Lucie plus ou moins commune, les miennes, celles de ma mé moire, disparaissent bien vite dans un oubli qui rend d’autant plus précieux les lambeaux d’informations qui me sont parvenus sur mes ascendants. J’ai été amené, pour rassurer mes enfants, et pour les ancrer dans l’histoire de mon peuple, pour leur donner une certaine fierté de leurs origines, à leur affirmer qu’ils descendaient en droite ligne des rois d’Israël, de David et de Salomon. Ils n’y ont, bien évidemment, jamais cru, à cette ascendance royale, mais je pense qu’elle leur a donné le sens d’une inscription dans une longue histoire. De fait, ils savaient parfaitement qu’au delà de leurs arrières grands parents, au delà de mes propres grands parents, le trou noir des diasporas successives a avalé les informations. D’au delà de mes grands parents, aucune information n’a transité jusqu’à moi, ou à ma génération. Et en ce qui concerne mes grands parents, je n’ai de leur histoire, ou de ce que je crois être leur histoire, que quelques lambeaux d’informations, que quelques fumées évanescentes
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se diluant dans une mythologie à laquelle je tente de me raccrocher. On m’a sans doute raconté, dans mon enfance, la vie de mon grand père paternel, dans laquelle j’ai du mal à ne pas croire que mon imagination d’alors n’ait pas greffé des événements enjolivant les discours. Dans la réalité ou dans mon imaginaire, ce grand père, né au début du dix neuvième siècle dans le nord de la Perse avait été surnommé Haguibor, ce qui en hébreu veut dire le héros, le fort, le vainqueur. La légende familiale varie quant à l’origine de ce surnom. Pour certains, il était boucher, et pouvait tuer d’un coup de poing les bêtes qu’il devait abattre, mais cette explication est sujette à caution, car en contradiction avec les règles rituelles de l’abattage juif. Pour d’autres, sa force herculéenne lui permettait de tordre avec trois doigts des pièces de monnaie, ou de plier à bout de bras les lourds plateaux de cuivre qu’il travaillait dans son métier d’orfèvre ciseleur. Pour d’autres enfin, et ce n’est pas incompatible avec l’explication précédente, ce surnom lui vint de la résistance qu’il organisa dans la communauté juive de sa ville (Bou khara, Samarcande, ou une autre cité de la région ? Là aussi, les dits varient) pendant quelques années glorieuses, avant de devoir fuir les forces perses et russes, déjà alliées dans la pratique des pogromes. Il trouve refuge à Beyrouth. Le Liban était alors un pays cosmopolite, où les différentes communau tés ethniques et religieuses se côtoyaient sans trop de conflits, et s’interpénétraient parfois. Là, la com munauté juive l’affubla d’un nouveau surnom : Miz rahi, « celui qui vient d’orient », ou « l’oriental ». A cette époque, l’état civil de type européen se mettait en place. Le surnom est devenu nom, et ainsi naquit une dynastie. Car, au Liban, il rencontra et épousa ma grand mère. Issue d’une famille sûrement venue d’Afrique
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