Panorama des théologies négro-africaines anglophones

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La parution de l'ouvrage Des prêtres noirs s'interrogent (Cerf, Paris 1956-1957) a marqué le début d'un long processus de réappropriation théologique, politique et herméneutique de la foi chrétienne par les chrétiens africains. Cinquante-deux ans après cet ouvrage prophétique, plusieurs courants peuvent caractériser l'échiquier théologique négro-africain. Cet ouvrage expose les nouvelles modalités proprement "africaines" d'être disciple de Jésus-Christ dans notre monde d'aujourd'hui.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296202788
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Panorama des théologies
négro-africaines anglophones

Collection EGLISES D'AFRIQUE
Dirigée par François Manga-Akoa
Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s'est inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et politique de l'Occident, au point d'en être le fil d'Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d'explorations scientifiques, suivis d'expansions coloniales et missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations d'hommes et de femmes, s'est répandu, entre autres contrées et à différentes époques, en Afrique. D'où la naissance de plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à l'avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd'hui, dans les domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l'Église en Afrique? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les Églises d'Afrique participeraient-elles d'une dynamique qui leur serait propre? Autant de questions et de problématiques que la collection «EGLISES D'AFRIQUE» entend étudier. Dernières parutions
Benoît A W AZI MBAMBI KUNGUA, Le Dieu crucifié en Afrique, 2008. Emmanuel Vangu Vangu, Théologie africaine et calvaire des peuples, 2008. Zachée BETCHE, Giuseppe Maggi. Regard sur I 'œuvre humaniste et missionnaire d'un médecin de brousse, 2008. Jean-Bruno MUKANY A KANINDA-MUANA, Église catholique et pouvoir au Congo/Zaïre, 2008. P. Théophile DIALLO, Témoignage d'un prêtre malien, 2008. François KIBWENGE EI-Esu, Les enfants-sorciers en Afrique, 2008. Etienne KAOBO SUMAÎDI, Christologie africaine (1956-2000), 2008. Roland PICHON, Un jésuite persona non grata, 2007.

Benoît

A WAZI MBAMBI !(UNGUA

Panorama des théologies
négro-africaines anglophones

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-06056-2 EAN : 9782296060562

DÉDICACE

Au Père Engelbert MVENG S.J. et à Mgr Christophe MUNZIHIR WA S.J., deux figures prophétiques et charismatiques de la patristique négro-africaine. Que leurs témoignages prophétiques inspirent les nouvelles générations de théologiens et de chrétiens africains soucieux de la libération holistique du continent africain fortement marginalisé par la mondialisation néolibérale.

REMERCIEMENTS

Bien qu'œuvre personnelle et idiosyncrasique d'un auteur, un livre est toujours le résultat d'un long processus d'agir communicationnel et dialogique, où plusieurs courants et questions viennent provoquer la pensée d'un auteur à se mettre en branle et à réfléchir rigoureusement et méthodiquement sur une question précise. Je dois tout d'abord mentionner mes parents Gilbert Awazi Chuma Lukatika et Bernardine Kawa Safi qui, lors de la parution de mon premier ouvrage: Panorama de la théologie négro-africaine contemporaine] m'ont vivement encouragé à persévérer dans l'effort intellectuel et à tenter une exploration systématique et panoramique des productions théologiques du monde négro-africain anglophone. Ceci permet de décloisonner les recherches théologiques en Afrique qui sont restées trop longtemps prisonnières des frontières linguistiques et idéologiques fixées arbitrairement par la colonisation européenne. Lucien Laverdière2, spiritain canadien, responsable d'une impressionnante bibliothèque à Montréal sur les cultures noires de l'Afrique, des Caraïbes et des Amériques, m'a ouvert grandement les portes de sa bibliothèque et m'a encouragé à poursuivre ce travail avec persévérance. Qu'il trouve ici l'expression de ma gratitude pour les nombreux livres qu'il m'a permis de consulter librement et pour ses remarques critiques et stimulantes. Marcel Gagné, spiritain canadien et
1L'Harmattan, Paris, 2002. 2 Auteur de l'ouvrage intitulé: L'Africain et le missionnaire. L'image du missionnaire dans la littérature africaine d'expression française. Essai de Sociologie littéraire, Bellarmin, Montréal, 1987, Lucien LAVERDIÈRE impliqué de près dans les débats est scientifiques sur les peuples noirs du monde. Religieux spiritain, il s'inscrit résolument dans le charisme missionnaire et prophétique du Vénérable Père François Marie Paul LIBERMANN,fondateur de la Congrégation du Saint Cœur de Marie et deuxième fondateur de la Congrégation des Pères du Saint Esprit, dont l' obj ectif était de former des missionnaires pour se consacrer totalement- à l'œuvre de l'évangélisation des Noirs au XIXe siècle. Depuis l'année 1979, Lucien LAVERDIÈRE travaille avec acharnement pour la constitution d'un centre de documentation sur les sociétés et cultures négroafricaines de l'Afrique, des Caraïbes, des Antilles et des Amériques. Ce travail de longue haleine culmine aujourd'hui dans la constitution d'une importante et impressionnante bibliothèque sur les sciences humaines, sociales, politiques et religieuses, où des chercheurs du monde entier pourront trouver des outils riches, efficaces et diversifiés dans la production des savoirs émancipateurs et pertinents sur les sociétés noires disséminées dans le monde. 9

ancien missionnaire en République démocratique du Congo, m'a toujours accueilli chaleureusement et fraternellement chez lui à Montréal et s'est montré très intéressé aux problèmes théologiques et politiques que rencontrent les Églises africaines postcoloniales. Ses idées et observations critiques m'ont permis d'affiner et de nuancer sensiblement mes intuitions initiales. Mon collègue et ami Augustin Ramazani Bishwende, théologien et sociologue, auteur de nombreux ouvrages et articles met ses qualités de chercheur au service du Centre de recherches pluridisciplinaires sur les communautés d'Afrique noire et des diasporas (CERCLECAD3) que nous venons de créer et de lancer ensemble ici à Ottawa. Nous espérons qu'il constituera un lieu de promotion d'une éthique de l'excellence et de l'exigence intellectuelle et critique dans la vie des communautés noires dans le monde entier. Mes échanges théologiques à Ottawa avec le pasteur John Uwayesantije et sa femme Clémentine m'ont permis de cerner de près les principaux défis spirituels, éthiques et politiques que la foi chrétienne doit relever en toute urgence dans les sociétés négro-africaines contemporaines et les diasporas noires dans le monde. L'affection et l'hospitalité sans mesure de madame Rosana Olive (France), de Benjamin Nelson Awazi (France) et de Doods Willemotte (France) m'ont toujours soutenu et accompagné dans les moments difficiles et éprouvants de mon parcours existentiel. Qu'ils trouvent tous ici l'expression de ma gratitude et de mon amitié indéfectible. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Sophie, Francis Mbog et leurs enfants (Poitiers) qui m'ont toujours témoigné de leur amitié et de leur solidarité dans les moments critiques. Leurs encouragements constituent pour moi une source intarissable d'énergie et d'inspiration intellectuelle. Les conversations avec des amis et collègues rencontrés à Paris et à Ottawa m'ont permis d'entreprendre cette exploration systématique des théologies négro-africaines anglophones dans un esprit de foi et
3

Le Centre de recherches pluridisciplinaires sur les communautés d'Afrique noire et des diasporas veut produire des savoirs pertinents et mobilisateurs au sujet des communautés noires dans le monde, dans le but de contribuer à la production et à la diffusion des connaissances dans une mondialisation multipolaire et pluraliste qui intègre effectivement les différentes cultures et peuples de la planète. Il s'agit pour le CERCLECAD de promouvoir une implication dynamique et responsable des chercheurs africains dans le processus de production des savoirs holistiques sur les sociétés noires de la planète. L'inauguration du CERCLECAD a eu lieu le samedi 15 mars 2008 à Ottawa.

10

d'optimisme quant à l'avenir de la foi chrétienne en Afrique postcoloniale et dans les diasporas noires du monde entier. Parmi eux je cite: l'abbé Swedi René Claude (Strasbourg), l'abbé Sabuni Léon (Strasbourg), Augustin Yole Ramazani (Strasbourg), le père Wilbert Kalenga, (Strasbourg), le père Eric Ngoy (Paris), Bertrand Kabongo Lukunda (Ottawa), N'Zam Munan (Ottawa), Susanne Menayaku (Ottawa), Faustin Tshishimbi (Ottawa), Henry Touaboy (Ottawa), Philippe Mabiala (Ottawa), Alban Mabiala (Ottawa), le pasteur Billy et sa famille (Ottawa), l'abbé Bernard Mutombo (Ottawa), le père Paul Mbav Karukang, Cssp (Ottawa), Farah Lévêque (Ottawa). Ne pouvant pas nommer toutes les personnes qui m'ont aidé à finaliser ce projet d'écriture, je dis merci à tous ceux qui m'encouragent à persévérer contre vents et marées dans le travail ardu et risquant d'auscultation théologique, critique et politique des sociétés négro-africaines postcoloniales, en vue de proposer des stratégies holistiques de sortie de la crise africaine postcoloniale.

Il

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Nous commençons cet ouvrage en citant les réflexions critiques et stimulantes du cardinal Joseph Ratzinger - alors préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi et devenu depuis le 19 avril 2005 le pape Benoît
XVI (notre homonyme)

-

au sujet de l'évolution

du christianisme

en

Afrique postcoloniale et des principaux défis de la théologie négroafricaine contemporaine. Dans la longue et riche interview qu'il avait accordée au journaliste italien Vittorio Messori, répondant à la question du journaliste qui lui demandait son avis ou mieux sa position sur les évolutions récentes du christianisme africain, le Cardinal Joseph Ratzinger a répondu en ces termes: «Les problèmes sont posés clairement, mais il faut dire que la

théologie africaine - ou African Theology - à laquelle on aspire estpour
l'heure un programme davantage qu'une réalité. Si l'on y regarde de plus près, on doit convenir aussi qu'une très grande part de ce qui est présenté comme « africain» n'est en réalité qu'une importation européenne et a beaucoup moins de rapport avec les authentiques traditions africaines que n'en a la tradition chrétienne classique ellemême [...J. Il faut reconnaître, précise-t-il, qu'aucun itinéraire ne peut plus ramener à une situation culturelle antérieure aux résultats de la pensée européenne, laquelle est répandue depuis longtemps dans le monde entier. D'un autre côté, il faut aussi reconnaître que la tradition africaine « pure», n'existe pas en tant que telle: Celle-ci est très
stratifiée et, par conséquent

-

selon

les

différentes

couches

et

provenances -, elle est parfois même contradictoire »4. Vingt-trois ans après cette déclaration solennelle du cardinal J. Ratzinger, l'heure n'est plus aux polémiques stériles sur l'existence ou la non existence d'une théologie chrétienne spécifiquement africaine. Les multiples réappropriations et lectures populaires et indépendantes de la foi chrétienne par les sociétés négro-africaines aussi bien en Afrique que dans les diaporas noires d'Europe et d'Amérique du Nord, constituent un élément déterminant pour comprendre de l'intérieur les mutations politiques et religieuses qui se déroulent en Afrique postcoloniale.
4

Joseph CardinalRATZINGER Vittorio MESSORI, & Entretien sur la Foi, Fayard, Paris,

1985, pp 242-243. (Traduction française sous la direction de S.E. le Cardinal Edouard GAGNON, Président du Conseil pontifical pour la famille) 13

Il est plutôt question d'exposer systématiquement et théologiquement les nouvelles modalités proprement « africaines» d'être disciple de Jésus-Christ dans notre monde d'aujourd'hui. Le destin du christianisme en Afrique dépend ultimement de la volonté, de la liberté et de la capacité des Africains à faire fond sur les ressources mystiques et théologiques du christianisme pour construire des sociétés viables à tous les niveaux de la vie sociale, politique et religieuse. A cet effet, il nous a paru judicieux d'élaborer un triptyque qui puisse faire ressortir les principales intuitions et les grandes orientations des théologies chrétiennes négro-africaines au moment où nous venons de célébrer, il y a deux ans seulement, le cinquantième anniversaire de la parution de l'ouvrage fondateur de la théologie négro-africaine contemporaine: Des prêtres noirs s'interrogent5. Les trois parties de notre triptyque sont: Panorama de la théologie négro-africaine contemporaine6, Panorama des théologies négro-africaines anglophones7 et Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d'une Christologie négro-africaine de la libération holistique8. Un siècle après l'évangélisation de l'Afrique par les missionnaires occidentaux, un demi-siècle après les premières prises de parole théologiques et politiques par des théologiens et philosophes africains et face aux grands défis posés à l'Afrique par la mondialisation néolibérale, la sécularisation de l'Europe et la marginalisation structurelle et politique du christianisme dans les sociétés industrialisées d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, le moment est maintenant venu pour les chrétiens et théologiens africains d'apporter en toute liberté intérieure la contribution métaphysique, spirituelle, théologique, culturelle et éthique de l'Afrique dans la recherche des voies et moyens pour une humanisation de la mondialisation néolibérale, technologique et informatique qui prend désormais les allures et les formes d'une grande religion commerciale, matérialiste et nihiliste au service des grandes puissances économiques, militaires et politiques de la planète. En entreprenant cette traversée minutieuse et patiente des productions théologiques de l'Afrique anglophone, nous voulons poursuivre résolument l'effort que nous avons commencé dans
5 Cerf, Paris, 19561, 19572. 6 L' Harmattan, Paris, 2002. 7 C'est l'ouvrage que nous sommes en train d'écrire présentement. 8 L'Harmattan, Paris, 2008. 14

l'élaboration d'un panorama9 des productions théologiques de l'Afrique francophone. Il ne s'agit par pas pour nous de faire ni un archivage positiviste, ni une reconstitution archéologique des savoirs et pratiques théologiques et politiques de l'Afrique postcoloniale. Il s'agit plutôt de procéder à une lecture de l'intérieur du payasage religieux africain postcolonial pour voir les métamorphoses théologiques et les nouvelles modalités politiques, sociales et culturelles qui apparaissent dans le christianisme africain postcolonial. Il convient d'ores et déjà de présenter notre hypothèse heuristique et les objectifs théologiques que nous poursuivons dans ce travail: Notre hypothèse heuristique et herméneutique peut s'énoncer en ces termes: «Le christianisme occidental et missionnaire implanté en Afrique durant l'entreprise de colonisation militaire, politique et culturelle ne deviendra effectivement et authentiquement négro-africain que si et seulement si, les chrétiens africains posent des actes de liberté théologique et herméneutique en se réappropriant les ressources mystiques, théologiques, métaphysiques et politiques de la foi chrétienne par un travail interprétatif long, patient et exigeant ». Nous allons corroborer notre hypothèse heuristique en nous appuyant sur quelques convictions théologiques et théologales qui soustendent nos recherches theologico-politiques depuis bientôt dix ans. Nous sommes absolument convaincus que le travail accompli par les chrétiens et théologiens africains depuis un demi-siècle est en train de porter du fruit qui demeure en renforçant sensiblement le processus d'élaboration d'un christianisme enraciné dans le génie culturel, spirituel, mystique et politique des peuples africains. Nous allons parcourir les principales productions théologiques et philosophiques de l'Afrique anglophone en nous appuyant sur quelques convictions théologiques, spirituelles et intellectuelles: 1. Depuis la parution de l'ouvrage collectif: Des prêtres noirs s'interrogentlO, les chrétiens africains ont entrepris un travail exigeant et culturel de réappropriation théologique, herméneutique, mystique et politique de la foi au Dieu crucifié et ressuscité. Parce que ce travail décide largement de l'avenir du christianisme dans les cultures africaines, il mérite une attention soutenue de la part de tous ceux qui
9 Nous renvoyons à notre contemporaine, op. cit. 10Op. cit. ouvrage: Panorama de la théologie négro-africaine

15

participent - à quelque niveau que ce soit - à la production des savoirs
théologiques et religieux sur les sociétés négro-africaines postcoloniales. Le principal lieu théologique, politique et mystique qui provoque et suscite les efforts permanents des théologiens africains de toutes les aires culturelles et linguistiques, est celui de l'assimilationn spirituelle, de l'expression et de la célébration du mystère de la Trinité et de l'Incarnation du Verbe de Dieu en Jésus de Nazareth. 2. C'est la raison pour laquelle nous posons un acte de foi en annonçant et en affirmant que l'apport spécifique des chrétiens africains à la compréhension approfondie du Mystère du Dieu trinitaire et incarné sera mystique ou ne sera pas. En posant cet acte de foi solennel, nous ne faisons que déduire notre recherche théologique à partir des ressources génétiques des cultures négro-africaines dont les principaux traits distinctifs sont: la primauté de Dieu sur la nature, la joie de célébrer la louange de Dieu et de se reconnaître comme ses fils et ses créatures, le sens de la temporalité originaire et de la transcendance de l 'homme qui se manifeste par la propension des Africains à se définir toujours et partout par rapport aux ancêtres fondateurs et transmetteurs de la vie, la primauté de l'invisible sur le visible, le sens de la communauté comme condition transcendantale de l'existence des individus isolés, la vision holistique du monde à travers une tension inassouvie entre le monde visible des vivants et le monde invisible des esprits, des ancêtres et de Dieu lui-même, qui est unanimement célébré comme la source ultime de tout ce qui existe dans le monde visible et invisible, la conception holistique de la maladie comme un désordre qui a aussi des racines métaphysiques et religieuses nécessitant par le fait même le déploiement d'une « théothérapie » négro-africaine de la libération holistique. 3. L'auscultation attentive et patiente des cultures négroafricaines contemporaines révèle une proximité étroite et inédite avec la culture et la mystique juives. Contrairement à la culture hellénique qui se caractérise par la méditation, la contemplation introspective de l'âme prisonnière du corps (Platon, Pythagore...), la maîtrise de soi -, la culture hébraïque se caractérise par le mouvement, la célébration festive et rythmique de la vie, l'expression de la force vitale à travers les émotions et la danse du corps. Beaucoup de théologiens africains (M. Hebgall, Elochukwu E. Uzukwu, J. Mbiti, Ch. Nyamiti...) ont montré les
Il Au moment où je fais la dernière relecture de mon manuscrit, je viens d'apprendre ce matin du 3 mars 2008 la mort du père Meinrad HEBGAà Paris. Je profite de cette 16

liens culturels, religieux et métaphysiques profonds qui relient les Africains aux anciens Hébreux. Nous sommes devant une grande ouverture en direction d'une réappropriation théologique, métaphysique et mystique de la foi chrétienne par les chrétiens africains. L'approfondissement des relations étroites entre les Négro-africains et les Hébreux constitue une ressource gnoséologique et spirituelle de premier plan pour une synthèse théologique et négro-africaine de la foi chrétienne par les Africains12. Nos propres recherches sont mues par ce souci d'un approfondissement de la théologie rabbinique, prophétique, pathétique et kabbalistique des théologiens juifs tels que: I. Louria, G. Scholem13, H HescheI14.. . 4. C'est à partir de ces présuppositions gnoséologiques, phénoménologiques, théologiques, métaphysiques et philosophiques des cultures négro-africaines, que nous allons effectuer une traversée récapitulative, critique et prospective des productions théologiques de l'Afrique anglophone. En faisant cette traversée globale de la théologie négro-africaine anglophone, nous y avons inclu les théologies noires de la libération des Etats-Unis d'Amérique, à cause des rapports protéiformes et interactifs existant entre les théologiens noirs américains et ceux de l'Afrique du Sud et du reste de l'Afrique subsaharienne anglophone. C'est la raison pour laquelle cet ouvrage peut être lu comme une interaction et une complémentarité permanentes entre les théologies négro-africaines continentales et celles produites par les diasporas nordoccasion pour saluer son œuvre théologique, philosophique, thérapeutique et sacerdotale dans de nombreux pays africains et occidentaux. Qu'il continue de susciter des témoins de Jésus-Christ Vivant et agissant par des guérisons et des actions prophétiques dans la vie de son Église en pèlerinage sur la terre. Merci père Hebga pour ton courage intellectuel et ta probité morale. 12 Le théologien camerounais Engelbert MVENG a pris des options théologiques et politiques décisives en direction d'une lecture rigoureusement et intentionnellement négro-africaine de la Bible. Le dernier colloque qu'il a organisé avec pour titre: «Moïse, l'Africain », quelques mois avant sa mort tragique à Yaoundé (Cameroun) montre bien son attachement théologique et scientifique viscéral à une lecture résolument négro-africaine de la Bible. Voir la présentation de cet auteur majeur de la théologie négro-africaine de la libération dans notre ouvrage: Panorama de la théologie négro-africaine contemporaine, Op. cit., pp. 56-65. Voir aussi sa première biographie par l'historien camerounais J.-P. MESSINA,Engelbert Mveng. La plume et le pinceau. Un message pour l'Afrique du IIrme millénaire (1930-1995), Presses de l'UCAC, Yaoundé,2003. 13G. SCHOLEM, grands courants de la Mystiquejuive, Payot, Paris, 1994. Les 14H. HESCHEL, he Prophets, Perennial Classics, New York, 20012. T 17

américaines des États-Unis d'Amérique. Les ressemblances entres ces deux théologies sont beaucoup plus déterminantes que les différences. Il

s'agit bel et bien des Noirs qui luttent - certes dans des contextes

culturels, sociaux, religieux et politiques différents -

pour la

reconnaissance de leur liberté et la jouissance complète de tous leurs droits civiques et politiques en tant qu'êtres humains au même titre que les autres races, blanches, métisses ou jaunes. Cet ouvrage repose donc sur trois principaux lieux d'énonciation théologico-politique que sont: les pays anglophones de l'Afrique subsaharienne à l'exception de l'Afrique du Sud (1), l'Afrique du Sud (2) et enfin, les États-Unis d'Amérique (3). A cause de multiples corrélations et interférences individuelles et institutionnelles entre ces trois principaux sites de production et d'émission des théologies négroafricaines anglophones, nous allons essayer d'accorder une importance épistémologique et théologique égale à ces trois lieux théologiques. Plusieurs auteurs ont présenté avant nous des panoramas des théologies négro-africaines anglophones. Parmi eux nous citons quelques travaux qui nous ont inspiré dans notre investigation: Elochukwu Eugen UZUKWU,«L'Afrique anglophone », in : J. Doré (Dir.), Le devenir de la théologie catholique mondiale depuis Vatican II 1965-199915, J. UKPONG,«La production théologique africaine »16,E. MARTEY, frican A Theology: Inculturation and Liberation17, Rosino GIBELLINIEd.), Paths ( of African Theology18, John PARRATT, einventing Christianity. African R Theology Today19, Dwight N. HOPKINs,Black Theology USA and South Africa. Politics, Culture, and Liberation2o, Josiah U. YOUNG,Black and African Theologies. Siblings or Distant Cousins21, ID., African Theology. A Critical Analysis and Annoted Bibliography22. Ce dernier ouvrage s'impose d'emblée par l'ampleur des informations sur les origines lointaines, les développements et les principaux courants de la théologie
15 Publication de la Faculté de Théologie et catholique de Paris, Beauchesne, Paris, 2000, pp. 16Conci/ium 219/1998, pp. 93-102. 17Orbis Books, Maryknoll, New York, 1993. 18Orbis Books, Maryknoll, New York, 1994. 19 William B. Eerdmans Publishers Company, World Press, INC., Trenton (New Jersey), 1995. 20Orbis Books, Maryknoll, New York, 1989. 21Orbis Books, Maryknoll, New York, 1986. 22 Greenwoods Press, Westport, Connecticut, Indexes in Religious Studies, Number 26) 18 de Sciences religieuses de l'Institut 201-223.

Grand Rapids (Michigan) & Africa

London, 1993. (Bibliographies and

africaine continentale. Nous saluons l'érudition, la rigueur scientifique, la clarté méthodologique et l'esprit de synthèse théologique qui transparaissent dans cette bibliographie du docteur Young, professeur de théologie systématique au Wesley Theological Seminary à Washington, aux États-Unis.

19

CHAP I. LES PRINCIPAUX COURANTS DE LA THÉOLOGIE NÉGRO-AFRICAINE ANGLOPHONE

A partir d'une lecture attentive des principaux représentants de la théologie négro-africaine anglophone, nous avons distingué les courants suivants: l'axe des liturgies chrétiennes inculturées en Afrique, l'axe du discernement théologique du monde des esprits, l'axe de l'herméneutique négro-africaine de la Bible, l'axe des christologies négro-africaines inculturées, les théologies de l'Afrique de l'Ouest, les théologies de l'Afrique de l'Est, les théologies noires de la libération de l'Afrique du Sud, les théologies noires de la libération des États-Unis d'Amérique, les débats intellectuels et politiques autour de l'Afrocentrisme aux ÉtatsUnis d'Amérique, l'axe de la théologie féministe, le partenariat entre la théologie négro-africaine anglophone et l'EATWOT, et enfin, une critique théologico-politique de la mondialisation néolibérale.

~.1. L'axe des liturgies chrétiennes inculturées en Afrique A. L'urgence théologique des liturgies chrétiennes négro-africaines: Elochu/cwu Eugen UZUKWU Le théologien spiritain nigérian Elochukwu Eugen Uzukwu est connu sur le plan international pour ses réflexions théologiques, liturgiques et ecclésiologiques concernant l'urgence de promouvoir sur le plan panafricain des célébrations eucharistiques inculturées et vivantes qui puissent être des lieux de vie, d'espérance et de renaissance, où les chrétiens africains puisent au plus profond de leurs ressources culturelles, anthropologiques23 et religieuses pour vivre dans la joie et l'action de grâce le salut donné par Dieu à travers le mystère pascal de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Les cultures négro-africaines dans leur grande majorité sont connues pour leur exubérance existentielle, leur propension à exprimer la joie de vivre par des danses, des célébrations festives et régulières à tel point que la danse corporelle constitue un des
23Lire à ce sujet E. UZUKWU, African Personality and the Christian Liturgy », African « Christian Studies, 3/2, 1987 ; Lire aussi les actes du Colloque autour de la notion de Personne en Afrique noire, Colloques Internationaux de CNRS, n° 544, October 11-17, Paris, CNRS, 1981. 21

traits spécifiques et distinctifs qui distinguent les cultures négroafricaines des cultures occidentales qui ont apporté le message de Jésus de Nazareth aux Africains. Cette différence ontologique, culturelle et religieuse entre les cultures négro-africaines et les cultures occidentales, rend urgente et impérieuse de la part des Africains la tâche gigantesque, critique et permanente de réappropriation du donné révélé selon les ressources internes de leurs cultures et traditions. Dans son étude intitulée: « Inculturation and Liturgy (Eucharist) »24,il analyse les péripéties, les écueils et les malentendus qui accompagnent le processus d'inculturation globale de la foi chrétienne dans les Églises africaines postcoloniales. Son analyse porte sur les deux grandes Églises du continent africain: le Nigéria et le Congo-Zaïre. Les différences d'approche et de jugement entre les conférences épiscopales du Nigéria et du Congo-Zaïre quant à l'urgence et à la nécessité de promouvoir des liturgies authentiquement et culturellement africaines, révèlent au grand jour les clivages théologiques, idéologiques et
politiques entre l'Afrique anglophone

l'exubérance émotive, charismatique et gestuelle des liturgies africaines et l'Afrique francophone, où des évêques comme le cardinal Malula du Zaïre (L'actuelle République démocratique du Congo) n'ont pas du tout hésité à entrer dans un bras de fer intransigeant et musclé avec les autorités politiques et religieuses de la Curie romaine, pour avoir le « droit» de célébrer l'eucharistie selon la sensibilité culturelle et religieuse des Négro-Africains. Aujourd'hui, l'Église de la République démocratique du Congo est la seule à avoir le droit de célébrer l'eucharistie selon le rite congolais approuvé par les autorités canoniques de la Curie romaine. D'autres Églises africaines, telles que celles du Cameroun, de la Côte d'Ivoire et du Burkina Faso... sont avancées dans le processus de création et d'adoption des liturgies culturellement africaines. La participation de plusieurs évêques africains et asiatiques au Concile Vatican II a ouvert les autorités de l'Église locale de Rome à la diversité effective et empirique des cultures et religions du monde. Les conflits actuels entre les peuples et les cultures, terriblement exacerbés par les divers extrémismes et terrorismes devraient faire prendre conscience à chaque culture particulière de la nécessité absolue de tenir compte des valeurs et visions du monde différentes des siennes.
24

-

plutôt

réticente

envers

R. GIBELLINIEd.), Paths of African Theology..., op. cit., pp. 95-114. ( 22

C'est le point de départ de tout dialogue vrai, respectueux et constructif entre les diverses cultures et religions du monde. E. Uzukwu déplore vivement l'allergie, l'aversion et la résistance farouches des évêques du Nigéria par rapport à toute initiative ou tentative d'inculturation vraie et dynamique des célébrations eucharistiques dans les Églises catholiques du Nigéria. Ils sont plutôt des champions de la promotion intransigeante et musclée de la vraie doctrine catholique orthodoxe et de la discipline liturgique orthodoxe et approuvée par les autorités politiques et théologiques de la Curie romaine. Toute tentative d'innovation et de créativité liturgiques selon les valeurs culturelles des chrétiens nigérians est vue par la hiérarchie catholique nigériane comme une néfaste rébellion contre Rome et un grave retour au paganisme africain. Il n'est donc pas étonnant de constater la sévérité des sanctions disciplinaires qui frappent tous ceux qui osent défier la doctrine et la discipline orthodoxes de l'Eglise catholique romaine. Les Yoruba constituent l'ethnie qui a le plus gardé l'intégrité de son patrimoine culturel et religieux malgré l'invasion du colonialisme esclavagiste européen, du christianisme et de l'islam. C'est pourquoi, les Yoruba vont plutôt se diriger en majorité vers les Églises spirituelles25 telles que les Aladura qui ont les mêmes schèmes et pratiques cultuels, liturgiques, thérapeutiques et religieux que les leurs. Parmi ces pratiques liturgiques nous pouvons citer: le tambourinage, les chants, les applaudissements fréquents, les transes, les exorcismes, les séances de guérison divine et les expériences extatiques. Trop peu de travaux théologiques ont été publiés dans le sens d'une vraie et vivante inculturation de la liturgie au Nigéria, excepté la traduction de la messe romaine du latin aux langues locales nigérianes et la permission des danses discrètes durant la procession des offrandes. Dans les Églises catholiques majoritaires de l'ethnie Igbo, la traduction des textes liturgiques n'est pas encore achevée, les danses, les gestes et les applaudissements sont prohibés durant la célébration eucharistique, sauf dans les messes de collecte d'argent. Cependant, les mouvements charismatiques et thérapeutiques sont en train d'introduire subrepticement des objets et des gestes symboliques qu'on retrouve
25Pour plus de détails sur les Églises spirituelles du Nigéria nous renvoyons à : J.D.Y. PEEL, Aladuras : A Religious Movement among the Yoruba, 1968 ; N.I. NDIOKWERE, Prophecy and Revolution, London, NOK, 1978 ; J.A. OMOYAJOWO, herubin and C Seraphin: The History of an African Independent Church, New York, NOK, 1982. 23

abondamment dans les Églises spirituelles et thérapeutiques telles que les Aladura. Contrairement à l'attitude ambiguë et peu enthousiaste des évêques catholiques du Nigéria par rapport aux efforts pastoraux et théologiques en faveur des liturgies joyeuses, dynamiques et en phase avec les pratiques culturelles et rituelles africaines, les évêques catholiques du Zaïre, sous le leadership théologique, moral et pastoral du cardinal Malula ont encouragé et œuvré d'arrache-pied pour la reconnaissance d'un rite zaïrois de la messe en phase avec les requêtes, les attentes et les valeurs culturelles du peuple congolais. Cette pastorale de l'inculturation constitue un point fort de l'épiscopat congolais et peut servir de modèle à d'autres épiscopats africains hésitants, réticents et allergiques aux efforts des chrétiens africains qui ne veulent pas vivre une foi par procuration dans des catégories liturgiques et théologiques en déphasage avec leurs propres cultures. Pour E. Uzukwu, les théories anthropologiques, philosophiques et théologiques démontrant et affirmant la non humanité26 des Africains ont servi de justification morale et politique à l'entreprise coloniale et évangélisatrice de l'Europe en Afrique. Les théologies de la malédiction
de Cham supposé - à tort

- être

l'ancêtre

éponyme

des Africains

ont

largement apporté une caution religieuse et politique à la traite des Noirs et à leur réduction en esclavage durant quatre siècles. Rappelons-nous qu'aux États-Unis d'Amérique, les Noirs n'étaient toujours pas autorisés à prendre les mêmes bus que les Blancs jusqu'en 1970. La persistance du racisme envers les Noirs aux États-Unis d'Amérique, au Canada et dans la plupart des pays d'Europe occidentale démontre avec éclat et gravité « l'actualité» des théories philosophiques, anthropologiques et ethongraphiques du XIXe siècle, à la base de l'esclavage, de la colonisation et du néocolonialisme qui en découle.

26Pour plus de détails sur les théories scientifiques, anthropologiques, philosophiques et théologiques qui dénient l'humanité aux Noirs et ayant apporté une caution morale, politique et religieuse à la domination exercée par les puissances impériales occidentales sur les sociétés négro-africaines, nous renvoyons à : V.Y. MUDIMBE,The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy, and Order of Knowledge, Bloomington, Indiana University Press, 1988; O. BIMWENYI-KWESHI, Discours théologique négroafricain. Problème des fondements, Présence Africaine, Paris, 1981 ; CHINWEIZU, he T West and the Rest of Us, London, NOK, 1978 ; A. A y ANDELE, he Missionnary Impact T on Modern Nigeria 1842-1914, London, Longman, 1966. 24

E Uzukwu observe de très près les innovations liturgiques en Afrique postcoloniale et s'engage à les faire connaître au grand public par son travail théologique de chercheur et d'enseignant dans plusieurs universités d'Afrique (Nigéria, Brazzaville, Kinshasa, Nairobi) et d'Europe (Institut catholique de Paris, Irlande). Les célébrations eucharistiques inculturées doivent être des lieux et des moments, où les chrétiens africains, par les danses, les applaudissements et les gestes symboliques signifiants rendent grâce à Dieu le Père pour le salut donné gratuitement et par amour à tous les hommes par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Aucune loi ou discipline ne devrait en principe empêcher ou restreindre la liberté, la créativité et l'inventivité des chrétiens africains dans leurs célébrations eucharistiques et festives du mémorial de la mort et de la résurrection de Jésus. Dans son ouvrage intitulé: A Listening Church. Autonomy and Communion in African Churches27, E. Uzukwu réfléchit sur les conditions de possibilité théologiques et politiques de l'autonomie et de la démocratisation des Églises africaines dans la dynamique théologique de l' ecclésiologie de la communion et de la coresponsabilité promue pour l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du synode des évêques qui s'est tenue à Rome du 10 avril au 8 mai 1994. Dédié au théologien camerounais Engelbert Mveng et aux victimes du génocide rwandais, l'ouvrage plaide fermement pour la reconstruction des sociétés et Églises africaines sur des valeurs de la démocratie et du respect inconditionnel des droits imprescriptibles de I'homme. La gestion dictatoriale et autoritaire du pouvoir dans les Églises africaines doit céder le pas à une ecclésiologie de l'Église comme famille de Dieu, où la voix de chaque membre compte pour la symphonie et la symbiose de toute la communauté des baptisés, fils de l'unique Dieu et Seigneur. Malheureusement les abus du pouvoir chez les évêques, prêtres et religieux africains sont aussi flagrants que chez les dirigeants autoritaires, corrompus et incompétents; ce qui ne fait qu'aggraver la misère, la désolation et le désespoir chez des millions d'Africains qui optent en masse pour une immigration européenne ou nord-américaine qui les confinent aux conditions de vie serviles, précaires, carcérales et avilissantes. L'aggravation des inégalités sociales et économiques entre l'hémisphère Nord et l'hémisphère Sud de notre planète ne fera qu'exacerber les conflits identitaires et idéologiques entre les peuples.
27 Orbis Books, Maryknoll, New York, 1996.

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D'où l'urgence d'amorcer à l'échelle du monde un dialogue respecteux et sincère entre toutes les cultures et religions contemporaines. L'ouvrage commence par inventorier les tragédies humaines (génocides, guerres civiles, réfugiés, dictatures militaires, malaria, tuberculose, Sida...) et les calamités naturelles (sécheresse, inondations, famines. ..) qui s'abattent en cascade sur le continent africain dont l'image reflétée par les medias internationaux est plus que catastrophique. L'Afrique semble s'enfoncer dans une misère profonde et un chaos généralisé. C'est dans un tel contexte macabre et apocalyptique que les théologiens et les chrétiens doivent agir collectivement pour la reconstruction des sociétés démocratiques et pacifiées en Afrique postcoloniale. C'est la tâche primordiale et sociopolitique d'une ecclésiologie de l'Eglise famille-de-Dieu en Afrique consacrée par les Pères synodaux en 1994 à Rome. Nous trouvons une synthèse théologique du paradigme de l'Eglise comme Famille de Dieu en Afrique dans l'ouvrage bien documenté du théologien congolais Augustin Ramazani Bishwende: Eglise-Famille-de-Dieu. Esquisse d'une ecclésiologie africaine28. En Afrique la théologie s'élabore sur fond de cette situation sociopolitique et économique désastreuse et catastrophique qui caractérise essentiellement la période « postcoloniale». Pour être crédible et chrétienne, la théologie africaine doit affronter ce tableau sinistre qui dépeint la crise négro-africaine postcoloniale qui s'accentue terriblement avec la marginalisation et l'exclusion idéologique et économique des pays africains des réseaux où se décide et se déploie la mondialisation néolibérale. La tâche primordiale de la théologie africaine est de jeter les bases éthiques et spirituelles pour la reconstruction des sociétés démocratiques et économiquement viables. Il ne suffit plus seulement de blâmer et d'accuser le passé esclavagiste, colonial et néocolonial, mais les Églises doivent montrer par des exemples concrets et significatifs comment les Africains peuvent s'assumer comme des sujets responsables de leurs actes et maîtres de leur destin sociopolitique et religieux. Comment peuvent-ils devenir et s'auto-instituer
28 L'Harmattan, Paris, 2001. Lire aussi son ouvrage récemment paru basé sur la recherche d'une théologie africaine et novatrice de l'évangélisation en contexte de mondialisation néolibérale : A. RAMAZANI ISHWENDE, B Église-famille de Dieu dans la mondialisation. Théologie d'une nouvelle voie africaine d'évangélisation, L'Harmattan, Paris, 2006. 26

radicalement comme des sujets théologiques et politiques de leur destinée devant Dieu et devant le monde qui les regarde souvent avec condescendance? Saluant les efforts énergiques et prophétiques de la théologie noire de la libération en Afrique du Sud contre le régime blasphématoire et raciste de l'Apartheid, Eugen Uzukwu trouve des raisons d'espérer pour tout le continent africain une autre vie plus humanisante et épanouis sante. L'effondrement inattendu de l'Apartheid et l'élection de Nelson Mandela à la présidence de la République sud-africaine en 1994, constituent des raisons solides d'espérer un « autre avenir» pour tout le continent africain, à condition que les Africains s'engagent à tous les niveaux dans un processus de conversion des mentalités esclavagistes et dictatoriales pour jeter les bases éthiques, politiques et religieuses des sociétés démocratiques, pluralistes et respectueuses des droits inaliénables de I'homme. Eugen Uzukwu appelle tous les Africains à compter tout d'abord sur leurs propres forces et ressources économiques, intellectuelles et culturelles, tout en restant ouverts aux nombreux changements causés par les nouvelles technologies de la communication et du commerce mondial. L'indépendance ne s'octroie pas comme un cadeau des puissances occidentales, mais elle advient au terme des luttes âpres pour sa dignité et sa liberté. Cinquante ans après les indépendances politiques de la majorité de pays africains, le bilan global dans le sens de l'autonomie et de l'autosuffisance est largement négatif. Mais des raisons d'espérance subsistent dans des ethnies qui ont préservé leur patrimoine culturel et religieux par-delà la violence coloniale et néocoloniale. Des pratiques rituelles, des coutumes autour de la naissance, du mariage et de la mort, des thérapies religieuses aux problèmes sociaux ou économiques se sont maintenues dans de nombreuses ethnies africaines contemporaines. Le christianisme est vécu selon les ressources spirituelles et mystiques profondes des cultures africaines, notamment toutes les pratiques autour de l'exorcisme, de la guérison divine et de la prière d'intercession qui sont fréquentes dans toutes les Églises chrétiennes africaines par-delà les clivages confessionnels, idéologiques et politiques. Nous sommes là devant un refus catégorique des masses africaines qui refusent l'aliénation subséquente à l'évangélisation et à la colonisation de l'Afrique par les Européens qui considèrent les Africains comme totalement dépourvus de toute culture ou de toute valeur humaine et universalisable. 27

Dans l'introduction à son ouvrage, Eugen Uzukwu reconnaît les bienfaits de la rencontre coloniale entre l'Europe et l'Afrique (la lecture, l'écriture, les constructions des écoles, des hôpitaux...) et se démarque de toute tentation de «diaboliser» en bloc l'héritage européen en Afrique aussi bien dans le versant politique que dans le versant religieux. Mais il réaffirme aussitôt que le retour actuel aux valeurs culturelles et religieuses des sociétés traditionnelles africaines est une source réelle de guérison globale des Africains qui vivent la période postcoloniale et ses calamités en termes ouvertement pathologiques. Ce retour aux valeurs africaines traditionnelles doit se faire dans une démarche rigoureuse de restitution critique des conditions historiques dans lesquelles se sont produits l'émergence, l'apogée et le déclin de l'Afrique précoloniale devant la volonté de puissance de la modernité impérialiste occidentale. Pour Eugen Uzukwu, la tâche prépondérante de la théologie africaine de l'inculturation consiste à réaffirmer fermement et avec force les valeurs profondes des cultures et religions négroafricaines contre leur négation par la colonisation et l'évangélisation européennes. La théologie de l'inculturation promue par E. Uzukwu est fondée ultimement sur l'incarnation du Christ dans les sociétés négroafricaines et les réponses et questions soulevées par l'irruption pascale du Christ dans les sociétés africaines. Les questions, les difficultés et les réponses des Africains vis-à-vis de la personne vivante de Jésus-Christ doivent transparaître dans la liturgie, la spiritualité, la discipline, l'éthique, la mystique et la théologie. Pour E. Uzukwu, la racine des maux africains est culturelle et par voie de conséquence, une vaste mobilisation des énergies et des intelligences africaines doit se focaliser sur les dimensions culturelles des problèmes sociaux, politiques et économiques de la crise négro-africaine postcoloniale. L'imitation servile et non critique des valeurs occidentales par les Africains, constitue la principale source des schizophrénies et des incohérences multiples qui s'observent aussi bien dans la vie sociopolitique que dans la vie religieuse des Africains d'aujourd'hui. La visée ultime de la théologie de l'inculturation est de libérer les Africains de la servitude coloniale et néocoloniale, pour qu'ils s'appuient sur leurs propres ressources spirituelles et culturelles dans le processus de reconstruction globale des sociétés négro-africaines postcoloniales. La tâche actuelle de la théologie africaine consiste à éduquer les chrétiens africains dans les valeurs de la vie, du respect de la dignité inviolable de la personne humaine et de la revalorisation des valeurs 28

culturelles de la communion familiale sans aucune discrimination ethnique, politique, religieuse, ni raciale. «L 'homme n'existe que par rapport à d'autres hommes », est une conviction africaine qui peut apporter des correctifs éthiques à l'individualisme suicidaire et nihiliste occidental. De la même façon au plan de la communion ecclésiale, «l'Église de Rome n'existe que par rapport à d'autres Églises disséminées dans le monde et ne peut pas s'immiscer de manière dictatoriale et autoritaire dans les affaires des autres Églises particulières », comme cela fut le cas des Églises d'Afrique du Nord qui étaient autonomes dans leur discipline, leur liturgie, leur théologie et leur politique pastorale. Le respect des différences culturelles irréductibles entre les différentes Églises particulières d'une part, et entre l'Église particulière de Rome et les autres Églises particulières d'autre part, constitue un défi majeur pour la naissance des Églises chrétiennes en phase avec les ressources profondes des cultures négro-africaines contemporaines. La responsabilisation et la valorisation des laïcs est aussi un défi majeur dans les Églises africaines, où l'abus du pouvoir sacré tend de plus en plus à s'institutionnaliser aussi bien chez les prêtres que chez les évêques. Une Église autoritaire n'a pas de leçon à donner aux dictateurs africains qui abusent de leur pouvoir politique. La théologie africaine doit donc assumer consciencieusement les tragédies et les catastrophes qui jalonnent I'histoire contemporaine de l'Afrique dont les moments essentiels sont: la traite des esclaves noirs, l'esclavage, la colonisation et les dictatures militaires et sanguinaires postcoloniales. C'est seulement à cette condition de vérité vis-à-vis du passé tragique de l'Afrique que naîtra une prise en conscience claire des raisons et des causes de la débâcle totale des sociétés africaines précoloniales face à la volonté de puissance occidentale depuis le XVIe siècle. Cette prise de conscience constitue un préalable moral pour la reconstruction des sociétés politiquement et économiquement viables. Dans son ouvrage prophétique et courageux: A Listening Church. Autonomy and Communion in Africa Churches, E. Uzukwu nous livre un traité d'une ecclésiologie de la communion qui favorise le plein épanouissement des charismes que le Saint-Esprit donne aux Églises africaines pour qu'elles s'acquittent avec audace prophétique de leur mission exigeante d'annonce et de témoignage du Royaume de Dieu qui vient. Cette mission prophétique et eschatologique requiert une conversion totale de toute l'Église qui est en Afrique à tous les niveaux 29

de responsabilité. L'autoritarisme, le tribalisme, le cléricalisme, la marginalisation des pauvres et des petits, la dilapidation des biens de l'Église par les ministres.. .constituent les principaux maux qui paralysent les Églises africaines. Cette conversion globale des Églises africaines implique leur libération de la mendicité et de la dépendance financière par rapport aux Églises occidentales. Cette conversion aux valeurs du Royaume de Dieu dont la charte se trouve dans les Béatitudes doit être la source de vitalité spirituelle et morale pour soutenir les efforts de tous les chrétiens africains dans la construction d'une Église qui écoute tout le monde et opte ouvertement pour des modalités démocratiques de l'usage de l'autorité dans l'Église-Famille-de-Dieu en Afrique. Cette promotion théologique et politique de la démocratie, de la communion et de l'agir communicationnel et délibératif doit constituer le lieu de concentration et de focalisation de la pastorale sociale des Églises africaines dans un monde, où les plus forts et les plus riches mangent les plus faibles et les plus pauvres sans aucune vergogne. Le modèle d'une Église qui écoute tous ses membres sans aucune discrimination constitue le principal défi que les Églises africaines doivent relever et proposer à d'autres Églises dans un monde où la violence politique, les discriminations raciales et économiques, les dictatures militaires, l'oppression des minorités et des pauvres, les génocides et les catastrophes naturelles sèment la panique et le désespoir chez des millions d'êtres humains condamnés à une vie de misère et d'esclavage. Les impératifs catégoriques et politiques de la démocratisation et de la décentralisation constituent les deux lieux théologiques majeurs dans les Églises africaines postcoloniales. ~.2. L'axe du discernement théologique du monde des esprits A. La théologie spirituelle de la libération de Mgr Patrick Achille KALILOMBE Membre de la congrégation des missionnaires d'Afrique (Pères blancs), Mgr Patrick A. Kalilombe a été évêque du diocèse de Lilongwe, la capitale de Malawi. Il est actuellement directeur du Centre pour le partenariat entre les chrétiens européens et africains au Selly Oak Colleges situé à Birmingham, en Angleterre. Pour Mgr Patrick Kalilombe, il est impossible et insensé de réfléchir sur la théologie des 30

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