Public et privé en Islam

Les deux catégories de public et de privé sont-elles universelles ou particulières ? Peuvent-elles rendre compte de la dynamique des « sociétés musulmanes » ? C’est à partir d’une analyse de la trilogie espaces, autorités publiques et libertés individuelles que ce livre collectif voudrait interroger les notions de public et de privé et étudier autrement l’évolution des cultures et des sociétés où la religion islamique est un référent majeur. La diversité des sujets traités (la privacy, la communication, la culture politique, l’urbain, les conflits familiaux, le harem, les seuils, les pratiques habitantes, la régulation étatique de la religion, l’intérêt général, la moralité, le cinéma et la censure des moeurs) concourt à illustrer aussi bien les interpénétrations et les transitions que les frontières et les distinctions entre ces deux sphères structurantes de la vie individuelle et collective : celle publique et celle privée. Des approches différentes puisant dans plusieurs domaines du savoir humain (histoire, droit, architecture, science politique, sociologie, anthropologie) sont adoptées en vue de susciter un vaste débat théorique et empirique ayant pour objectifs à la fois de repenser les notions de public et de privé et de renouveler la compréhension de l’Islam contemporain.


Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9782821850385
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Public et privé en Islam

Espaces, autorités et libertés

Mohamed Kerrou (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
  • Année d'édition : 2002
  • Date de mise en ligne : 18 décembre 2014
  • Collection : Connaissance du Maghreb
  • ISBN électronique : 9782821850385

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  • Nombre de pages : 342
 
Référence électronique

KERROU, Mohamed (dir.). Public et privé en Islam : Espaces, autorités et libertés. Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2002 (généré le 13 avril 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/irmc/242>. ISBN : 9782821850385.

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© Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2002

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Les deux catégories de public et de privé sont-elles universelles ou particulières ? Peuvent-elles rendre compte de la dynamique des « sociétés musulmanes » ? C’est à partir d’une analyse de la trilogie espaces, autorités publiques et libertés individuelles que ce livre collectif voudrait interroger les notions de public et de privé et étudier autrement l’évolution des cultures et des sociétés où la religion islamique est un référent majeur. La diversité des sujets traités (la privacy, la communication, la culture politique, l’urbain, les conflits familiaux, le harem, les seuils, les pratiques habitantes, la régulation étatique de la religion, l’intérêt général, la moralité, le cinéma et la censure des moeurs) concourt à illustrer aussi bien les interpénétrations et les transitions que les frontières et les distinctions entre ces deux sphères structurantes de la vie individuelle et collective : celle publique et celle privée. Des approches différentes puisant dans plusieurs domaines du savoir humain (histoire, droit, architecture, science politique, sociologie, anthropologie) sont adoptées en vue de susciter un vaste débat théorique et empirique ayant pour objectifs à la fois de repenser les notions de public et de privé et de renouveler la compréhension de l’Islam contemporain.

Sommaire
  1. Liste des contributeurs

  2. Remerciements

  3. Connaissance du Maghreb

    Jean-Philippe Bras
  4. Introduction

    Mohamed Kerrou
    1. De l’Islam et de ses usages
    2. De la dichotomie public/privé
    3. Dynamiques enchevêtrées des espaces, autorités et libertés
    4. Vers de nouvelles sphères publiques et privées ?
  5. I. Théories du Public et du Privé

    1. Dans les coulisses de la scène publique

      Naissance et évolution de la privacy

      Anton Blok
    2. Les emboîtements du privé et du public : communication et métasociation

    1. André Petitat
      1. Espaces de jeu communicationnel et opposition privé/public
      2. Métasociation et relativité de l’opposition privé/public
      3. La médiatisation de l'intimité et l'affaire Clinton
      4. Conclusions-prolongements
    2. Dynamique des mœurs et de la politique dans la culture islamique

      Hamadi Redissi
      1. De la dynamique des mœurs en sens inverse
      2. Une histoire hachurée du privé
      3. Recoupements
      4. Déplacements
  1. II. Espaces publics et espaces privés en Islam

    1. Les notions de « privé » et de « public » dans le monde musulman sunnite médiéval

      Sylvie Denoix
      1. Propriété privée et vie privée, ou comment l’historiographie orientaliste a confondu les genres
      2. Une notion particulièrement polysémique : celle de « public »
      3. Des biens ni privés, ni publics, ou la démonstration que les catégories ne sont pas si clairement délimitées
    2. Mises au jour de la « vie privée » Conflits familiaux à Constantine au XVIIIe siècle

      Isabelle Grangaud
      1. Se mettre d’accord
      2. Entre proches
      3. Des recours en justice féminins
      4. Ressources et limites
      5. En point de mire, les différends conjugaux
    1. Le harem de Mawlay Ismail : un despotisme exemplaire ?

      Jocelyne Dakhlia
      1. À l’écoute des bruits de la ville
      2. Un double despotisme
      3. Quel sens pour l’intimité ?
    2. Seuils, passages et transitions La liminarité dans la culture maghrébine

      Imed Melliti
      1. De l’articulation privé/public ou la question du seuil
      2. Franchir le seuil et exorciser le liminaire
      3. Creuser le seuil
      4. Suspendre le seuil : l’hospitalité
      5. Conclusion
    3. L’espace limitrophe

      Pratiques habitantes et représentations territoriales

      Mohamed Ghomari
      1. La territorialité entre régulation et appropriation
      2. L’espace public limitrophe : concept et définition
      3. Logiques et représentations
      4. Conclusion
  1. III. Autorités publiques et libertés individuelles en Islam

    1. L’islam administré : illustrations tunisiennes

      Jean-Philippe Bras
      1. Que faire du religieux dans les États-nations ?
      2. L’Islam, religion d’État
      3. La structuration administrative de l’islam
      4. Les personnels de l’islam administré : la fonctionnarisation des imams
      5. Le contrôle public des activités religieuses : lieux du culte et pèlerinage
    2. Du public et du privé. La notion d’intérêt général en Algérie

      Abderrahmane Moussaoui
      1. Qu’est ce que l’intérêt général en islam ?
      2. Le sens anthropologique et le sens historique
      3. L’intérêt général : de la colonisation à l’indépendance
      4. Les associations : la zaouïa revisitée
      5. La société civile entre le politique et le religieux
      6. Associations à caractère religieux
      7. L’intérêt général et les enjeux actuels
    1. Normalité, responsabilité, moralité. Virginité et viol dans un contexte juridique égyptien

      Baudouin Dupret
      1. Deux débats récents
      2. Normalité et typification
      3. Souillure et responsabilité
      4. Conclusion
    2. La censure des mœurs dans le cinéma de la République islamique d’Iran

      Agnès Devictor
      1. La projection à l’écran du contrôle des mœurs
      2. L’islamisation au miroir de la censure
      3. L’expérience de nouveaux supports pour diffuser l’islam : la radio et la télévision, des « manbâr » modernes ?
      4. L’islam au cinéma, le religieux et le sacré en question
    3. Le mezwâr ou le censeur des mœurs au Maghreb

      Mohamed Kerrou
      1. Variations historiques et politiques autour de la fonction de mezwâr
      2. La nouvelle justice répressive
      3. Épilogue : mezwâr d’hier et censure des mœurs aujourd’hui

Liste des contributeurs

1Anton BLOK, anthropologue, université d’Amsterdam

2Jean-Philippe BRAS, juriste, directeur de l’IRMC

3Jocelyne DAKHLIA, historienne, EHESS, Paris

4Sylvie DENOIX, historienne, CNRS-MMSH, Aix-en-Provence

5Jean-Charles DEPAULE, sociologue, CNRS, Paris

6Agnès DEVICTOR, politologue, Paris III

7Baudoin DUPRET, politologue, CNRS-CEDEJ, Le Caire

8Mohamed GHOMARI, architecte, université d’Oran

9Isabelle GRANGAUD, historienne, CNRS-IREMAM, Aix-en-Provence

10Mohamed KERROU, dir., sociologue, université de Tunis-IRMC

11Imed MELLITI, sociologue, université de Tunis

12Abderrahmane MOUSSAOUI, anthropologue, université d’Aix-en-Provence

13André PETITAT, sociologue, université de Lausanne

14Hamadi REDISSI, politologue, université de Tunis

Remerciements

1Je tiens à remercier Jean-Philippe BRAS, directeur de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) qui a soutenu le programme de recherche associé sur le thème de « Sécularisation et mutations culturelles au Maghreb et au Machrek » (1997-1999) ayant abouti à la publication du présent ouvrage collectif.

2Ce programme a été clôturé par un colloque international sur « Public et Privé. Le statut du religieux dans les sociétés contemporaines du Maghreb et du Moyen-Orient » organisé à Casablanca, en octobre 1999, grâce à la bienveillance d’Abdou FILALI-ANSARI, directeur de la Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les Études Islamiques et les Sciences Humaines. Qu’il soit ici vivement remercié.

3Ma reconnaissance va également à l’équipe de l’IRMC, notamment Anne-Marie PLANEL, la directrice adjointe, qui a supervisé l’élaboration de ce livre et Besma OURAÏED qui s’est chargée de la mise en page.

Connaissance du Maghreb

Jean-Philippe Bras

1Le Maghreb se décline par des appartenances à une pluralité de « mondes » : « occidental » comme l’indique sa dénomination, mais aussi méditerranéen, arabe, musulman, africain… Ces appartenances sont vécues, perçues tantôt sur un mode concurrentiel ou conflictuel, tantôt sur un mode syncrétique (sous des versions allant du patchwork au métissage). Dans ces déclarations d’appartenance à géométrie variable, le registre historique offre naturellement de nombreuses ressources, chacun pouvant étayer sa thèse par une période de référence.

2Ces inclusions multiples sont aussi la conséquence d’un trait permanent de l’espace maghrébin, d’une porosité de ses limites s’exprimant en échanges intenses, en incursions, invasions, en mobilités des biens, des personnes, des idées, à travers ses mers du nord (la Méditerranée), et du sud (le désert).

3En dépit – ou à cause – de cette porosité, le Maghreb contemporain s’affirme. Il le fait dans des constructions plus nationales qu’unitaires (d’où la lente gestation de l’Union du Maghreb Arabe), mais dans des constructions nationales qui font sens les unes par rapport aux autres, jusque dans leurs antagonismes. Jacques Berque nous dit que c’est bien là l’épreuve des jeunes nations maghrébines, au lendemain des indépendances, de redécouvrir et de se réapproprier ce « système maghrébin… en une phase de violence et de recherche grosse de toutes les virtualités. »1

4En tout état de cause, il est toujours malaisé d’aborder la production des savoirs d’un point de vue « régional ». Soit la région est constituée en objet de savoir, mise à distance dans un processus de construction territoriale – « travailler sur… » – ce qui débouche presque inéluctablement sur des sommations identitaires, des marquages de l’altérité : le chercheur et son terrain, la science occidentale et les aires culturelles, “les savoirs du lointain”, l’ethnologie coloniale, des sociétés primitives, l’économie du développement… Soit la région devient un enjeu de savoir, dans des démarches de reconnaissance et de légitimation des groupements humains et des territoires, de refondation d’entités politiques, à l’instar des historiographies nationales, de l’ethnologie folklorisante, des sciences à label (arabe, islamique…). Ces points de vue de l’intérieur et de l’extérieur se télescopent le plus souvent, parfois se relayent (voir certaines formes de réappropriation contemporaine des études berbères) ; mais ils instaurent une tension structurelle dans le travail scientifique dès que les objets sont énoncés, découpés sur un mode territorial et culturel. La montée en puissance de communautés scientifiques au sud pourrait s’accompagner, si l’on y prend garde, d’une dualisation ou d’une fragmentation de la communauté scientifique et, au mieux, d’une paix armée (on renvoie ici aux débats des dernières années sur l’orientalisme ou aux tentatives d’une anthropologie inversée, d’un regard du sud vers le nord).

5Si la question d’où parle-t-on ? pèse tant sur les dispositifs et donc sur les résultats de la recherche en sciences humaines et sociales quand elle s’applique à des aires géographiques ou culturelles, il faut en tirer les conséquences et dire qu’une bonne science est une science partagée, non seulement dans la diffusion de ses productions, mais aussi dans les mises en œuvre de l’activité scientifique. Réunir des chercheurs d’horizons différents, s’appropriant collectivement des objets et des outils de recherche, peut contribuer à éviter les biais épistémologiques des démarches citées plus haut.

6La multiplication des réseaux scientifiques (notamment autour de la Méditerranée), les dispositifs de mobilité des chercheurs et doctorants permettent aujourd’hui de promouvoir cette « marque de fabrication » de la recherche. Des institutions de recherche y contribuent également, parce qu’un tel dessein relève de leur mission même. Il en va ainsi du réseau des instituts de recherche français à l’étranger relevant du ministère des Affaires Étrangères et notamment de l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain. Créé en 1991, et localisé à Tunis, l’Institut mène des programmes de recherche associant systématiquement des chercheurs européens et maghrébins, relevant toujours de disciplines différentes, sur des thématiques ayant trait aux enjeux du Maghreb contemporain. Il le fait en concertation avec le Centre Jacques-Berque de Rabat dont l’établissement au Maroc date de 1999.

7Après dix années d’activité, il est apparu que le temps était venu de mettre en valeur cette ligne de conduite des travaux de l’IRMC, à travers une collection de ses publications « Connaissance du Maghreb », que les Éditions Maisonneuve et Larose ont bien voulu accueillir. Comme cela a été indiqué, ces manières de faire de la recherche, visant en quelque sorte à un décentrement des approches par aire régionale pour produire de nouveaux effets de connaissance, sont partagées par d’autres institutions et des chercheurs à titre individuel, en Europe et au Maghreb, et cette collection a vocation à recevoir leurs productions scientifiques.

8Entamer la collection par un travail sur l’islam, coordonné par Mohamed Kerrou, chercheur associé à l’IRMC, c’est se confronter directement à un champ saturé par l’identitaire, avec pour défi d’aller au fait religieux, malgré le poids écrasant du discours religieux. L’on reprend là une problématique chère à Mohamed Arkoun, qui a ouvert le colloque accueilli par la Fondation Al Saoud (Casablanca, 6-8 octobre 1999), dont s’est largement nourri cet ouvrage. Mais c’est aussi aller au fait maghrébin, sous couvert du fait religieux, pour suivre la recommandation de Jacques Berque.

9La question identitaire est encore au centre des travaux qui seront ultérieurement présentés dans la même collection, puisque sont programmés des ouvrages portant sur les langues et sur les identités professionnelles dans l’espace maghrébin.

Notes

1 Cf. « Le Maghreb d’hier à demain », Cahiers Internationaux de Sociologie, XXXVIII, 1964, reproduit in Jacques Berque, Opera Minora, tome II, Paris, Éditions Bouchène, 2001, p. 337.

Auteur
Jean-Philippe Bras

Directeur de l’IRMC

Introduction

Mohamed Kerrou

1Les deux catégories juridiques et politiques de « public » et de « privé », institutionnalisées dans la réalité sociale, sont-elles occidentalocentrées et, par conséquent, incapables de rendre compte de la dynamique de l’Islam contemporain ?

2Une telle question n’est apparemment pas sans légitimité, d’autant plus qu’elle est parfois posée par des esprits soucieux de rigueur méthodologique. L’argument consiste à dire que la distinction public/privé, propre aux sociétés occidentales et modernes, ne peut être transposée de son cadre analytique pour être appliquée à l’Islam qui ne connaît pas une telle différenciation mais possède sa spécificité, imposant à l’analyste d’adopter une autre démarche méthodologique et conceptuelle.

3Ce type de critique, en apparence logique, souffre de trois limites et apories épistémologiques. En premier lieu, toutes les catégories d’usage dans le champ des sciences sociales, telles que l’État, la démocratie, la société civile, la liberté… pourraient être taxées de ce travers occidentaliste. Or, la vocation de ces sciences est justement de fournir des instruments universels, même si leur émergence en Europe aux xixe et xxe siècles a indéniablement marqué, en dépit d’une accumulation mondiale du savoir humain, leurs cadres théoriques, leurs langages et leurs pratiques empiriques.

4En second lieu, la distinction public/privé n’est pas aussi claire et tranchée que le suppose la critique de type culturaliste, y compris dans les sociétés occidentales où la modernité a toujours été un processus inégal et différencié. Cela est encore nettement moins évident avec la « post-modernité » – ou ce que l’on entend par un tel mot pour désigner les récentes transformations en rupture avec la modernité née au temps des Lumières – qui a accentué le renversement des valeurs et l’interférence des sphères.

5Enfin, il est frappant de constater que les critiques de l’occidentalocentrisme n’ont pas réussi à lui substituer un modèle explicatif de vaste portée. Dans le meilleur des cas, elles ont simplement abouti à la production de pseudo-savoirs tels que la sociologie ouvrière, catholique, islamique, etc.

6C’est pour cette triple raison qu’il vaut mieux se donner pour tâche de penser les mots et les choses en commençant par préciser ici ce que l’on entend conceptuellement par Islam et par public et privé, pour ensuite examiner la pertinence ou la non pertinence de ce dernier couple (public/privé) pour l’analyse des sociétés extra-occidentales – ou du moins certaines d’entre elles comme les sociétés du monde arabe et musulman – dont l’expérience historique pourrait partiellement attester de la validité de ces concepts et contribuer à enrichir les théories des sciences de l’homme et de la société.

De l’Islam et de ses usages

7La dynamique du référent religieux dans les sociétés contemporaines du Maghreb et du Moyen-Orient a été souvent interprétée en tant que constante anthropologique liée à l’existence d’un homo islamicus (thèse orientaliste et culturaliste) ou bien appréhendée en étroite relation avec le contexte des événements, des expériences locales et comparées (thèse historiciste).

8La première thèse, défendue autant par des orientalistes que par de nombreux auteurs musulmans, tire sa légitimité du Coran qui se veut parole « inaltérable » de Dieu s’appliquant, selon certains jurisconsultes (fuqahâ) et idéologues, en tous temps et lieux (sâlih’ li kulli zamân wa makân).

9La seconde thèse entérine, dans le sillage du contact colonial, la suprématie de l’Occident moderne dont la « chaude » et dynamique culture devait assimiler toutes les autres cultures considérées comme « froides » et « arriérées ». L’Islam contemporain est, d’une manière générale, analysé soit comme une entité immuable et intangible, soit comme une réalité déclinante et bouillonnante.

10À travers cette double optique réductrice, il est significatif de relever que les sciences sociales font encore preuve de culturalisme et d’essentialisme, tenant la religion pour la variable magique qui explique et éclaire quasiment tout et son contraire.

11Les postulats épistémologiques et méthodologiques qui fondent une telle démarche sont l’irréductible spécificité des « sociétés musulmanes » et l’intransitivité des concepts, empêchant les comparaisons transculturelles. Or, de tels postulats sont incompatibles avec les sciences de l’homme et de la société qui ne peuvent s’en inspirer et invoquer une quelconque exceptionnalité, sans démolir, quelque part, leur vocation scientifique. Celle-ci se base, le cas échéant, sur la nécessaire transformation de l’Islam ou de la civilisation islamique en objet d’étude conçu comme un tout historique et un élément majeur dans la formation de la destinée de l’humanité (Hodgson, 1998).

12En sociologue et historien des idéologies, Maxime Rodinson a montré que l’Islam n’est pas une totalité conceptuelle ou un système d’idées et de pratiques qui serait le noyau et la racine de tous les comportements publics et privés. En ce sens, il refuse de tout expliquer par la religion et d’isoler l’Islam en le considérant en soi. Au lieu de parler d’Islam comme « totalité fermée » où les phénomènes islamiques sont expliqués par d’autres phénomènes islamiques, il préfère plutôt parler de musulmans et de monde musulman qu’il tente de comprendre au niveau des structures d’autorité et de gestion ainsi que des modes d’organisation et d’encadrement, même s’il accorde un grand intérêt à la foi, aux croyances et aux rituels (Rodinson, 1993).

13De son côté, Mohammed Arkoun critique l’utilisation du mot islam pour décrire des sociétés très différenciées, allant du Maroc à l’Indonésie. Il pense qu’il est temps de favoriser un regard critique de chaque société « musulmane » sur elle-même afin de libérer l’islam, comme religion, des problèmes qui relèvent des acteurs sociaux et non pas de Dieu (Arkoun, 1989).

14En historien et essayiste, Hichem Djaït a montré que l’Islam en tant que foi, culture et communauté n’a presque jamais réussi à faire coïncider au même degré les instances constitutives de son unité. En plus, le regard européen sur l’Islam est un regard de méconnaissance qui invite à interroger les deux entités culturelles en présence : l’Europe et l’Islam (Djaït, 1978), tout en sachant que l’Islam n’est pas une alternative à la modernité (Djaït, 2000).

15Il faut dire que, depuis au moins trois décennies, tout un mouvement d’études inspiré justement des essais de M. Rodinson, J. Berque, M. Arkoun, H. Djaït et d’autres spécialistes a permis de repenser l’Islam dans son évolution culturelle et politique, sur la base d’une approche critique du vécu des musulmans et du « fait islamique ».

16Partant de cet acquis épistémologique, des lectures récentes ont tenté de rompre avec les modèles holistes et de comprendre autrement les phénomènes sociaux désormais saisis à travers la globalité et l’universalité des objets d’étude. Aussi a-t-on constaté, pour le cas du monde arabe par exemple, l’émergence de nouvelles approches du social et du politique abordant des thématiques inédites, comme celle de l’autorité et du pouvoir ou celle de la religion et de la société. Ces approches ont été agencées dans le but de saisir les recompositions à l’œuvre dans le Maghreb et le Moyen-Orient.

17Au sein de cette nouvelle orientation, la problématique du public et du privé a été également abordée, sous une forme pionnière, en mettant en valeur les formes de sociabilité et les processus par lesquels les acteurs et les groupes sociaux façonnent les liens sociaux. Ces études et programmes de recherche exploratoires sur le thème du public et du privé (cf. colloques de Beyrouth et de Lyon, 1994 et 1997) portent sur le politique, la société civile et, en particulier, l’urbain et le domestique appréhendés dans leurs dimensions séculières. Mais, qu’en est-il de l’Islam et des rapports actuels entre public et privé au sein de cette configuration qui se débat avec la modernité ?

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