Quand la modernité raconte le Salut et explore le problème du Mal

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Parmi les institutions auxquelles nos concitoyens déclarent faire le moins confiance se trouve l'Eglise. Cela est dû à un fossé culturel la séparant de la société et stérilisant la Révélation. Pour y remédier, l'auteur s'est attaché à "faire de la théologie" autrement, avec sa culture d'ingénieur. Dans la première partie, la question est posée d'identifier ce qui menace tout homme et la société. Le Mal, sous ses différentes facettes, fait l'objet de la seconde partie.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296342675
Nombre de pages : 195
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Quand la MODERNITÉ raconte le SALUT et
,

explore le PROBLEME DU MAL

Toutes réflexions théologiques, spirituelles, Toutes expériences mystiques, religieuses, qu'elles se situent au sein ou hors des grandes religions méritent d'être connues. C'est pourquoi nous favorisons leur édition dans cette collection «Cheminements Spirituels» chez l' Harmattan. Vous pouvez nous envoyer vos écrits, même les plus personnels. Nous vous répondrons. Pierre de Givenchy 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58 Déjà parus GALLO I.G. Lafin de l'histoire ou la Sagesse chrétienne
Invités à vivre

GENTOU A. SCIAMMA P.

Dieu et l'homme méditations

Collection Cheminements Spirituels

Jean-Pierre BOMBLED

Quand la MODERNITÉ

raconte le SALUT et
,

explore le PROBLEME DU MAL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ]026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5524-0

A VANT-PROPOS

Les textes qui forment les deux parties de ce livre sont nés d'une préoccupation sur l'avenir de la Révélation dans la société française actuelle. En effet, toutes les enquêtes d'opinions montrent que le Religieu~ au sens large, et l'Église Institution, en particulier, se situent presque toujours en dernière place parmi les principes et acteurs auxquels nos concitoyens déclarent faire confiance pour un avenir meilleur. Ce fait a été perçu par certains responsables de l'Église, mais sous une forme atténuée; à savoir qu'il ne s'agirait que d'un simple problème de mots dont les sens seraient différents dans la société et dans l'Église. En fait, le problème est beaucoup plus grave et se situe au niveau culturel, avec la profondeur que ce mot implique. Ni les visions du monde, ni celles de la sociétél, ni celles de l'Histoire, ni celles du Phénomène Humain, ni les notions fondamentales comme le Vrai, ni les compréhensions de l'écheveau des relations complexes qui les relient entre elles ne sont semblables. Danièle Hervieu-Léger décrit cette situation dans un livre tout juste paru2. Ce constat se retrouve chez Yves Burdelot3 qui cherche à bâtir une proposition chrétienne recevable par nos concitoyens, en partant de la problématique de la modernité. La conséquence de ce fossé culturel est que la Révélation que porte l'Église est pratiquement stérilisée dans cette société. Pour recoller à la société, l'Église Institution doit donc apprendre et pratiquer des cultures différentes de la seule qu'elle ait adoptée, à savoir la culture philosophique. Il y eut certes de bonnes raisons pour entrer dans celle-ci, il y a bien longtemps. Mais cette
I

Voir par exemple la maladresse avec laquelle l'Église Institution aborde les
interne ou de la place des femmes dans l'Institution.

questions de la démocratie
2
3

Danièle Hervieu-Léger,Catholicisme.La Fin d'un monde,Bayard, 2003.
Yves Burdelot~ Devenir humain, la proposition chrétienne aujourd'hui, Cerf, 2002.

situation est révolue. Nos concitoyens se situent maintenant dans nombre d'autres cultures, laissées en friche par l'Église Institution, et dans lesquelles elle s'avère incapable de dire sa foi et ses convictions. Et pourtant l'actualisation de l'esprit de la Pentecôte, dire les merveilles de Dieu dans toutes les langues4, consiste à exprimer celles-ci dans toutes les cultures de notre pays. Ayant suggéré sans succès à des théologiens de faire cet effort de diversification culturelle, j'ai finalement pris acte de leur renoncement. À la suite de quoi, je me suis résolu à tenir un discours sur Dieu, donc à faire de la théologie, en n'utilisant que des notions en rapport avec ma culture d'ingénieur. L'occasion me fut donnée de passer à l'acte à la suite d'une conférence donnée par plusieurs orateurs à Versailles, organisée dans les locaux de la paroisse protestantè, vers 1996. Cette conférence intitulée « Du Big Bang à la Genèse» était placée sous le patronage du Père Jean-Charles Thomas, alors évêque de Versailles. Dans la lignée de -celle-ci, je lui ai proposé de coucher par écrit quelques réflexions déjà assez anciennes5. Ce document constitue la première partie de ce livre où il est reproduit à quelques adaptations. près sous sa forme d'origine6 et sous son titre initial «Quand la Modernité raconte le salut}). Sa lecture fut très appréciée par le Père Thomas qui m'a encouragé à diffuser ces idées auxquelles il disait avoir adhéré. Lui-même en a distribué des exemplaires dans son entourage. Avec son accord ce document a ensuite été diffusé de manière informelle, avec des retours de lecteurs généralement très satisfaits. Des théologiens et des enseignants de l'Institut Catholique de Paris l'ont lu et trouvé « théologiquement COITect».Toutefois, il est apparu que les clercs lecteurs n'ont pas été en mesure d'utiliser les outils de pensée mis à leur disposition, faute de maîtrise personnelle de la culture technique, même très vulgarisée. L'un des commentateurs de ce premier document fut Gabriel Marc, l'ancien Président du CCFD, qui fit la remarque que ce travail
4
5

Actes 2, Il.
Pendant les dernières années de son épiscopat à Versailles je travaillais de façon
de sa confiance et

autonome sur certains projets pour le Père Thomas qui m'honore de son amitié.
6

Il s'agissait d~une longue lettre. 8

s'arrêtait aux franges du problème du Mal et que ce serait intéressant de le traiter avec cette même approche. Tâche redoutable puisque l'on sait que cette question reste ouverte après deux mille cinq cents ans de travaux menés par de grands esprits. Paul Ricoeur en donne la synthèse dans son ouvrage sur le Ma17. Sa conclusion est que ce problème conduit à une aporie, c'est-à-dire à une difficulté d'ordre rationnel paraissant sans issue. Je me suis néanmoins astreint à traiter cette questio~ ce qui fut plus long et plus difficile que d'écrire le premier texte qui était déjà élaboré depuis longtemps. Ce document « Quand la Modernité explore le problème du Mal» a également été soumis au regard critique Père Thomas. Des théologiens l'ont relu et l'ont trouvé aussi « théologiquement COlTect . Il constitue la seconde » partie de ce livre. Pour tirer une conclusion des circonstances qui furent à l'origine de ces écrits, je dirais que cette démarche s'est inscrite explicitement dans un «schéma de fleur» : dans cette image, la Révélation est représentée par le cœur d'une fleur. L'Église Institution ne place que deux pétales autour de ce cœur: l'un est immense et c'est la philosophie, par laquelle il faut passer pour tenir à ses yeux un vrai discours théologique. L'autre pétale est l'approche émotionnelle utilisée dans les circonstances courantes. C'est assez pauvre pour s'adresser à la société française qui est si plurielle. Heureusement des croyants ont entrepris de créer de leur propre chef de nouveaux pétales, d'utiliser de nouvelles approches: Françoise Dolto et Marie Balmary8 pour le pétale des sciences psychologiques, René Girard pour l'approche ethnologique et sociologique9. Un peu intimidé par cet entourage, je tente de greffer à mon tour un autre pétale fondé sur les sciences de l'ingénieur. Puissent les dépositaires d'autres cultures faire de même.
Î Paul Ricoeur, Le Mal, un défi à la philosophie et à la théologie, Labor et Fides, Collection« Lieux Théologiques », 1996. 8 Françoise Dolto, L'Évangile au risque de la psychanalyse, Le Seuil, Collection « Points», 1977. Marie Balmary, Le Sacrifice interdit, Grasse~ 1986. 9Voir, par exemple, de René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasse~ 1983. '9

QUAND LA MODERNITÉ RACONTE LE SALUT

UNE APPROCHE INHABITUELLE

Les idées exposées ci-après se sont construites tout au long d'une période d'une trentaine d'années. Pendant ce temps, elles ont été amplifiées, modulées, reformulées et reprises sous l'influence de lectures et échanges divers. Mais, en dépit de ce parcours évolutif: elles ont toujours conservé la même orientation générale. Ceci peut aussi bien signifier un entêtement aveugle, que la pertinence du propos, sans que je puisse trancher, par manque d'objectivité. Au cours de ces pages, nous allons accompagner le grand mouvement de l'ÉvolutionlO physique et biologique qui a conduit à ce que l'humanité est actuellement. Nous ne négligerons pas, bien au contraire, l'évolution culturelle qui s'est superposée aux précédentes, d,efaçon significative, depuis quelques dizaines de milliers d'années et qui est maintenant dominante. Et nous nous poserons la question d'une projection vers l'avenir. Ceci n'est certes pas très original, à cette différence près que nous suivrons ce chemin en mettant en oeuvre des outils de la pensée moderne, dans diverses déclinaisons, pour comprendre les événements et au-delà d'eux, les enjeux de l'Histoire qui se déroule. Il s'ensuit que je me situerai dans le genre dit intellectuel qui n'est pas toujours considéré favorablement dans le monde religieux, au nom de la simplicité évangélique. S'appuyant sur celle-ci, il est
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Dans ce texte, le mot Évolution avec une majuscule signifie le grand cadre de

pensée mis en place à partir de Darwin pour comprendre le monde du vivant. Lui est ajouté, ici, la dynamique du monde physique qui a servi de support à l'éclosion et à la ramification des vivants. Avec une minuscule, il désigne des changements moins spectaculaires et plus usuellement constatés.

souvent reproché aux intellectuels, par exemple, de ne pas avoir les pieds sur terre. Il faut évidemment les y garder, puisque c'est leur lieu naturel. Mais le regard, lui, n'a pas pour vocation de regarder les pieds. Il doit surtout fixer la ligne d'horizon. Notons, d'ailleurs, que le simple bon sens suggère qu'avoir le nez dans le guidon est un des meilleurs moyens d'aller dans le mUf, au contraire de ce qui se passe lorsque l'on relève la tête. Il n'est donc pas prudent, même au nom de la simplicité évangélique, de se dispenser d'une réflexion qui dépasse le court terme ou l'environnement immédiat. L'Église Institution l'a d'ailleurs bien compris. Certes, d'une part, elle développe souvent un argumentaire fondé sur l'émotion et sur de superficielles analyses à destination des simples croyants. Mais, d'autre part, elle donne une formation intellectuelle de plusieurs années à ses clercs, tout en s'appuyant sur des travaux de haut niveau universitaire effectués par des exégètes et des théologiens, encore plus longuement formés. C'est donc en m'appuyant sur la légitimité reconnue de leur fonction que je revendique le droit à réfléchir, mais avec d'autres méthodes!!. Toutefois, sachant combien il est facile de perdre le contact avec le lecteur lorsque l'on arpente des telTes nouvelles, je multiplierai les illustrations et analogies avec le monde quotidien qui nous entoure, utilisant même des objets aussi triviaux que des allumettes, des cartes à jouer ou des machines à laver! Dans le même esprit, j'anticiperai un certain nombre de questions et d'objections que mes propos peuvent légitimement soulever et j' y répondrai. Il s'ensuit que ces réflexions sur le Religieux ne ressembleront que peu à celles produites par la culture religieuse classique. Mais, plus grave encore, ce qui provient du discours classique ne pourra pas réellement servir de référence pour juger de leur validité. Sauf à proclamer qu'une culture R, pour des raisons ontologiques - à démontrer - la préséance sur toutes les autres.
Il

Par exemple, et de façon emblématique,e ferai usage de la notion de j

« fonctionnement» en lieu et place de celle d' « être» qui sustente la réflexion philosophique traditionnelle. La comparaison des deux approches, par le fonctionnement et par l'être, mériternit un long développement qu'il n'est pas possibled'insérer ici.
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En particulier, il serait sans intérêt de rechercher une correspondance poste à poste avec ce que l'on peut lire chez des auteurs plus traditionnels. Ce serait s'épuiser à retrouver la peinture des Académiciens du XIX: siècle chez les Impressionnistes. Ce serait vouloir que Messiaen ait composé comme Josquin des Prés ou que Péguy ait écrit comme Ronsard. C'est impossible, mais chacun de ces artistes a bien servi la Peinture, la Musique et la Poésie. Cette impossibilité est fondamentalement bénéfique, car elle permet de rechercher et, parfois, de progresser.

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DU BIG BANG À L'AN -500

Sans doute cette date de -500 vous intrigue-t-elle un peu. Je vous propose de la laisser de côté pour le moment. C'est à mon avis une date charnière dont l'introduction demande un long préambule. Le sens de J'Histoire Dans l'un de ses livres12, Joël de Rosnay pose le problème du temps, comme tous les gens qui écrivent sur ce sujet (Prigogyne, prix Nobel de Chimie, par exemple). La question est de savoir s'il est ou non réversible en soi. L'interrogation semble bien oiseuse, mais elle ne l'est pas tellement plus qu'une autre question «Pourquoi la nuit estelle noire? » qui a conduit à étayer la notion d'Univers en expansion. Que se caehe-t-il donc derrière cette question? En fait, il y a deux niveaux de préoccupation. Le premier consiste à se dire que les traditionnelles équations de la mécanique, rut-elle quantique, donc récente, fonctionnent aussi bien avec le film des événements déroulé dans le bon sens que dans le sens inverse. Or l'expérience montre manifestement une dissymétrie du temps qui pointe vers ce que nous appelons le futur. Pourquoi? Ce n'est que récemment que des physiciens et des philosophes (Bergson, Costa de Beauregard et d'autres) ont dégagé l'idée que cette dissymétrie ou irréversibilité était étroitement liée aux frottements qui apparaissent dans les opérations réelles, qu'elles soient physiques, chimiques ou... sociologiques, comme il apparaîtra ultérieurement, et qui « dégradent l'énergie». Mais ces frottements sont ignorés dans les équations de la mécanique classique, pour simplifier les problèmes. Il s'ensuit que ces équations simplifiées ne donnent qu'une première
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Joël de Rosnay, Le Macroscope, vers une vision globale, Le Seuil, Collection « Points », 1975. Ce livre constitue une très bonne introduction à la notion de Système. 15

approximation de la réalité, heureusement bien suffisante dans la plupart des applications, mais pas dans toutes. Comme vous le savez sans doute, cette notion de dégradation de l'énergie est le fondement même du second principe de la Thermodynamique et de la notion d'entropie. Entropie: C'est un concept un peu complexe, qu'il vaut mieux introduire par un exemple simple: vous laissez tomber une boîte d'allumettes bien rangées. Elles tombent en désordre. Si vous recommencez, mais avec ces allumettes non rangées, vous les obtiendrez encore en désordre. Ceci est une des multiples expériences qui montrent que la nature privilégie le désordre. C'est cette tendance lourde que recouvre le terme d'entropie. Il s'exprime de façon plus savante et date de deux cents ans à peu près (L. Carnot). C'est une façon de dire et de mesurer la perte «d'utilisabilité» de l'énergie dans ses transformations. On montre que cela est dû à la conversion d'une part plus ou moins grande de l'énergie sous la forme thermique. Par exemple, vous fteinez votre voiture: l'énergie cinétique de celle-ci (ce que le grand public appelle son élan) se retrouve en échauffement des freins. Malheureusement il ne sera pas possible de récupérer cette énergie thermique pour relancer votre voiture. Car cette énergie correspond à un mouvement d'agitation désordonné, donc mal maîtrisable, des molécules de l'objet chaud, ici le frein. C'est donc le désordre qui exprime le mieux la notion d'entropie. Mais quid de l'homme et de la vie? Même chose. Avez-vous remarqué que des automobilistes se mettent dans le désordre maximal à un carrefour où aucun facteur d'ordre n'est présent (feux lumineux, par exemple). Idem pour les débats sans président de séance, etc. Comparez enfin la difficulté à construire et la facilité à détruire et la dissymétrie de la Nature, inanimée ou animée, vous sautera définitivement aux yeux. J'ai fait une relecture de la partie de la Genèse qui traite du « péché originel» avec cette notion d'entropie en tête. C'est très enrichissant. Évidemment ce n'est pas (encore?) classique. Ce cas constitue, d'ailleurs, un exemple de ce que la « fécondation croisée )} 16

entre la théologie et la physique pourrait amener si cette dernière discipline était enseignée dans les séminaires. Tout ce discours sur le temps veut pointer du doigt que nous sommes, et donc l'Église aussi, dans un grand mouvement général, constitutif du monde, qui interdit fondamentalement tout retour en arrière, sauf localement et pour des durées limitées, car la « pression évolutive» liée à la flèche du temps finit toujours par balayer les fossiles artificiels. Il est également impossible de revenir en arrière pour effacer le passé, lequel continue de peser par ses conséquences sur le présent; et donc aussi sur le futur, sauf à prendre des mesures spécifiques dont nous parlerons plus loin 13. Il veut aussi pointer du doigt que nous sommes tous (les objets physiques, les vivants et les pensants) soumis à la loi dfairain de l'entropie, c'est-à-dire de la mort comme individus, comme société et comme espèce. Et qu'il va falloir y réfléchir un peu. Mais il veut surtout pointer du doigt qu'il est fondamentalement anormal que la vie existe, elle qui s'exprime maintenant en ces structures très évoluées qui caractérisent les êtres vivants. C'est anti-entropique, si je puis me permettre ce mot. Il en est de même pour nos sociétés, nées de l'évolution culturelle, de type lamarkien14, qui a pris le relais de l'évolution biologique et génétique, de type darwinien. Et pourtant, ces structures existent, durent et se transforment. n va aussi falloir y penser beaucoup. Le second niveau de préoccupation, dans cette considération sur le temps, est qu'une grande querelle existe, bien mise en évidence par J. de Rosnay dans son livre: celle qui oppose la vision de l'Histoire de Monod (hasard et nécessité) à celle de Teilhard (attraction par Oméga). Le monde évolue-t-il poussé par l'arrière dans un mouvement sans but ou bien est-il finalisé par un objectif? Question redoutable à laquelle nous allons nous attaquer, ainsi qu'à celles qui précèdent, en employant les outils actuels de pensée et non en faisant appel à notre spontanéité, à notre émotivité ou à la reprise à
Cf. p. 65. L'évolution lamarkienne faisait l'hypothèse de la transmission de génération en génération des « caractères acquis ». Cette approche s'est révélée erronée dans le monde du vivant. Mais elle fonctionne très bien dans le domaine culturel.
14 13

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l'identique des solutions toutes faites, comme cela se pratique souvent. Peut-être commencez-vous à voir apparaitre en trame une problématique du salut, mais cette fois-ci posée de l'intérieur de l'Histoire et non de la façon quelque peu alambiquée que pratique l'Église actuellement. Peut-être voyez-vous aussi que nous allons devoir aborder le problème simultanément au niveau de l'individu et des sociétés sinon de l'espèce. Ce qui est aussi nouveau et motivant. Pourquoi y a-t-il de l'ordre stmcturé et complexe? La réponse classique - à la question de l'existence des organismes complexes, vivants, pensants et sociables (complexité suprême à ce jour) - consiste à dire que, puisque ce que nous constatons est improbable, c'est qu'un « horloger» divin a tiré et tire toujours les ficelles pour finaliser l'Histoire évolutive en vue de l'éclosion puis du succès de l'humanité. C'est le démiurge grec, l'Architecte, concept que le Christianisme a adopté. C'est encore une fois le Dieu Bon utilisé en bouche-trou de notre ignorance. Est-ce une bonne solution? Pour étudier la question, je vais avoir besoin de nouveaux concepts. L'ordre né du désordre . Voilà un beau défi pour les gens qui disent que « le plus ne peut sortir du moins ». Et pourtant ... Plutôt qu'un exposé théorique (E. MorinI5), je vous propose l'exemple suivant que je me suis forgé pour comprendre. C'est celui d'une « patience» aux cartes. Suivons les opérations: mise en désordre des cartes par battage, mise en relation aléatoire des cartes lors de leur disposition sur la table, application de règles associatives, celles de la ({patience »,

-

jusqu'à reconstitution,

parfois, des quatre paquets de cartes

ordonnées et par couleur. Que nous montre cet exemple? D'abord qu'effectivement l'ordre peut naître du désordre, via des rencontres aléatoires, si
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Edgar Mo~

La Méthode, Le Seuil, Collection« Essais », 1977. 18

des propriétés associatives préexistent qui permettent des regroupements. Mais il montre aussi une caractéristique fondamentale de ce genre d'action, à savoir son très faible taux de succès. C'est par là que l'entropie se venge en quelque sorte de se voir vaincue localement par la création de structures improbables. L'apparition d'ordre ne signifie donc pas forcément l'existence d'un démiurge conduisant le destin de chaque carte, dans cet exemple, ni de chaque être ou espèce, dans le cas général. Elle signifie ici violation locale de la loi générale. Question: est-ce que l'application de ce processus à l'Univers retire le Dieu des Juifs et des Chrétiens du paysage de celui-ci? Réponse: oui, sous sa forme de démiurge créatif direct. Mais le champ reste ouvert pour un rôle indirect, par exemple comme Créateur des lois associatives engendrant l'ordre à leur tour. Comprenez bien qu'il ne s'agit pas là d'un recul, mais plutôt d'une avancée dans l'expression de nos convictions. Dieu n'est plus un « super-homme)} modeleur de la matière dans ses détails comme l'est l'homme, mais celui qui pose les grandes règles du Jeu de la Vie16 et laisse celles-ci jouer ensuite. Pour ma part, je trouve cela plus beau et plus intelligent à tous points de vue. La boucle de feed-back Pour continuer j'ai encore besoin d'un nouvel outil: le feed back; en français la rétroaction, mot qui n'épuise pas tout le sens anglais d'alimentation par le retour d'information pour réactualiser la cause. Expliquons-nous avec ce schéma:
Command (Cause)

.1

Action

Résultat

Retour Nouvelle commande
16

Mesure de l'écart par rapport à l'objectif visé

Dans ce qui suit, le mot Vie avec une majuscule renvoie à la propriété

fondamentale, si difficile à définir, qui fait qU'ml vivant est vivant. Le mot avec une minuscule, vie, se rapporte à chacune des existences dans lesquel1es s'incarne la Vie.

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Il Y a d'abord l'action qui va de la cause au résultat, qui est mesuré et renvoyé sous une forme adaptée au niveau de la cause pour rétroagir sur celle-ci et affiner le résultat. C'est la Cybernétique qui a mis au point ce schéma très général. C'est celui que vous suivez en enfilant une aiguille: votre main commandée par le cerveau informé par l'œil, tente d'aligner le fil avec le chas. Si votre œil voit le fil trop loin, il informe le cerveau qui commande un déplacement de la main qui rapproche le fil, jusqu'à satisfaction de l'alignement. C'est une rétroaction dite « négative» qui caractérise tous les problèmes de respect de consigne. Elle vous fait tenir debout ou conduire le long de la route, elle règle votre température corporelle, elle est à l'œuvre lorsque vous cherchez les mots pour mieux convaincre. C'est cette boucle que nous parcourons dans tous nos processus éducatifs, lorsque nous apprenons à écrire, à lire ou à chanter... Elle est aussi à l'origine de l'homéostasie, c'est-à-dire de la résistance au changement. Mais il existe aussi des boucles beaucoup plus difficiles à vivre qui sont les boucles à rétroaction dite « positive ». C'est le cas lorsque le résultat de l'action renforce l'action elle-1Il~me : prenez le cas dtun joueur de tennis. Plus il s'entraîne, plus il développe en lui les automatismes nécessaires et meilleur joueur il devient. Plus il rencontre alors des adversaires de haut niveau et plus il va devoir s'entraîner pour gagner. La boucle est bouclée. Prenez la reproduction des êtres vivants. Plus il y a de couples, plus il y a d'enfants, qui feront d'autant plus de couples, puis d'enfants. Prenez le feu qui chauffe des corps, dégageant alors des gaz inflammables (si leur composition chimique est adaptée), qui alimenteront la cpmbustion, qui chauffera, etc. Que nous montrent ces exemples? Que des auto-catalyses se produisent parfois, qui donnent naissance à des divergences rapides (exemple de la population mondiale). Elles font boule de neige, selon l'expression courante, et ne pouvant diverger durablement, il leur faut cesser: saturant ou détruisant le milieu où elles se sont développées, celui-ci ne peut les supporter au-delà d'une certaine limite. L'auto-sélection Quel intérêt ont ces propriétés? Il réside dans l'observation de ce qui se passe lorsque l'on réunit «l'ordre né du désordre» et la 20

« rétroaction positive », car on obtient alors ce que l'on appelle !'autosélection, dont le nom est très significatif Du désordre initial du Big Bang ont pu naître des structures un peu élaborées (en violant localement l'entropie). Celles qui, en plus, ont eu la chance d'être auto-catalysantes, ont pu se multiplier exponentiellement et devenir envahissantes. Sur ce terreau ont pu naître aussi d'autres structures ayant d'autres propriétés diautosélection, en une deuxième génération, etc. J'imagine que lisant ceci, vous vous dites que c'est bien là une réflexion d'ingénieur mais que le domaine de l'humain échappe à ceci. Détrompez-vous, ce schéma s'applique très bien à l'éclosion de l'espèce humaine et il se continue à se dérouler tous les jours au travers des effets de mode, vestimentaire ou autre. Je vous laisse approfondir ces deux exemples pour vous persuader de la grande généralité de ces réflexions, assez banales, d'ailleurs. D'autres exemples d'auto-catalyse se retrouvent dans les rumeurs, les paniques, ou le succès d'Internet. Continuons la réflexion en regardant à nouveau l'entropie. Vous pensez bien que, métaphoriquement parlant, elle voit d'un mauvais œil se généraliser ces îlots d'ordre et d'organisation qui lui font tant de peine. Elle va donc essayer de les détruire. Par quel mécanisme? Créer et maintenir en état des structures ordonnées fabrique beaucoup d'entropie (gâche beaucoup d'énergie, crée beaucoup de déchets ou de stress) qui est rejetée à l'extérieur de la structure organisée (on le constate facilement). Qu'advient-il de ces rejets? Sont-ils perdus dans un grand infini qui les dilue complètement? Non. Ils entrent à leur tour dans une grande boucle, extérieure à la structure émettrice, mais qui d'une façon ou d'une autre les renvoie vers elle sous une forme atténuée ou amplifiée (pensez à la pollution des terres ou des mers qui nous revient par des produits dégradés que nous mangeons). Cette première entropie rejoint aussi celle créée par d'autres systèmes voisins et qui se déchargent sur leur voisinage, dont nous sommes. La structure émettrice se voit donc agressée, entre autres, par les conséquences de son existence. Comment va-t-elle survivre? Elle ne survivra pas toujours. Mais celles qui survivent, le font généralement par un nouveau renforcement de leur structure, 21

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