Repenser la R.D. Congo

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L'auteur entreprend de désigner les auteurs du mal ès zaïrois perpétué en mal congolais, responsables de la déconfiture totale du "pays du lait et du miel". L'Etat congolais, qui agonisait depuis trois décennies après son indépendance, a quasiment disparu. Prête catholique de terrain, l'auteur ne ménage pas non plus la hiérarchie ecclésiastique qui concurrence la classe politicienne déclarée. Cet écrit critique est aussi constructeur, car il vise en fait à conscientiser et mobiliser tous les Congolais et, au-delà, toute l'Afrique actuelle.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296425347
Nombre de pages : 247
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Collection « Points de vue »

Repenser la R-D CONGO

Couverture: Encadrés dans la catie de la R.D.Congo: le Président de la République entouré de ses quatre vice-présidents. Ils forment l'espace présidentiel du Gouvernement de Transition régi par l'Accord dit « global et inclusif» signé à Sun City (Détails et explications aux pages 56-57 du présent).

Apollinaire-Sam SIMANTOTO Mafuta

Repenser la R.D.Congo
Réflexions d'un Prêtre

Préface de Gabriel VAHANIAN

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris France

L.auteur
Apollinaire-Sam SIMANTOTO MAFUT A est né le 20 septembre 1962 à Malele-Ekiem (Laba). Depuis 1995, il est prêtre du diocèse d'Idiofa (province du Bandundu en R-D Congo). - humanités littéraires au petit séminaire de Laba ; - études supérieures de développement rural, philosophie et théologie; Lauréat du Second prix au concours littéraire national organisé en 1992 à Kinshasa, par le Centre Culturel Américain et le Mouvement Ecologiste Zaïrois (MEZ-Sauvetage) ; Collaborateur de la revue catholique Renaître, organe d'information et d'opinion de l'épiscopat congolais, publié sous la direction des Jésuites de la Province d'Afrique Centrale; Successivement: vicaire de paroisse, enseignant, routier de brousse, à Matshi, Banda, Mwilambongo ; Mission spirituelle Fidei Donum en Afrique du Sud; Actuellement à l'université Marc-Bloch de Strasbourg (France) pour un master de recherche en théologie et science des religions. Auteur d'articles, essais, et recueils de poèmes.

Copyright L'HARMATTAN 2006 www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr site internet: http:/www.editions-harmattan.fr ISBN: 2-7475-9845-4

EAN : 978 2747 598 453

A rn.anlère Elisabeth KUBONG qui m'a toujours appris que La souffrance et l'épreuve sont deux faces de la réalité Vie Et une manière de se découvrir sans cesse ho/nme, Elle dont le souvenir de vie et d'qffection ne peut s'altérer Dans les méandres des événelnents confus et épars qui Moulent mon aventure d'hom/ne, Elle que Ina nlénloire d'enfant adulé lne sonlme de rendre Pelpétuellement présente par cette plunle qui ne peut La trahir sans nle trahir, Par elle je ressens plus que jamais vivante la silhouette de Louis MAFUTA, mon père, de Marie KENE Et de Romain MBUYA, que les griffes sournoises Du destin ont brutalement arrachés à notre affection, Je leur adresse cet honunage filial.

Et à l'Abbé Jean-Godé Chnisostolne Hos's MUSUMENI Éteint à lafleur de l'âge, parce que étoz.~fJé un systèlne par Inhumain, intolérant, sadique qui se sait contesté et Inort. Afin qu'ils renaissent des cendres de l'oubli pour survivre Parce que rien ne peut les effacer IIiles reInplacer

REMERCIEMENTS
Mon sentiment de profonde gratitude qui s'abstient de grands mots, s'adresse en premier lieu aux Abbés Boniface NDOY, Faustin ANGUS, Remy KASANDA, Hubert EBER, Robert-Bell. SISL à M Arn1and-Zénon MUNTANTWELE, Me Alidor BULATSL Ruphin AYILISUNG, Max MAFUTA et Bel OLONA qui, tous, sans se lasser, m'ont apporté leur soutien moral pendant mon iexil' sud-africain. Je reste ensuite sans fin redevable à Dr Apollinaire IDIABOLO, Cyprien IWOMO, Michel TSUMBU, Philippe MUYANGA, véritables cOlnpagnons de route de Johannesburg. Leurs proximité et entrain dans le service fraternel n'ont pas de mesure à exprimer. Mon attention se tourne également vers Auguy BUHAKE, Sédar Sabiti AMURI et Jean-Marie KUZITUKA qui m'ont apporté un grand secours dans la saisie d'une partie de ces lignes. Enfin, « Repenser la R.D.Congo... » est aussi l'œuvre d'une communauté de foi qui se construit: la Communauté Catholique Francophone de Johannesburg et de Pretoria. Un grand et cordial merci à tous ces frères et sœurs du « voyage », grands an1ischercheurs de Dieu sur une terre « étrangère ». Ces frères et sœurs que « la grande aventure» m'a offerts, dont la plupart sont réfugiés ayant trouvé la vie sauve en Afrique du Sud, entretiennent paifois des espoirs bercés d'illusions, et sont sans nul doute de ceux qui, dans leur espérance douloureuse, croient avec opiniâtreté qu'au-delà de la nuit cauchemardesque, ils verront se lever sur la R.D.Congo et sur l'Église de Dieu qui sy est implantée, le soleil de justice, d'amour, de fraternité, du mieuxêtre, de la prospérité, de la bonne gouvernance, de la démocratie et de l'État de droit.

PRÉFACE

On peut ne pas aimer ce livre: les mots dont il est tissé sont trop "polis" pour dire l'horreur qu'il dénonce, celle que subit un peuple non moins berné par le post-colonialisme que par le colonialisme comme si, violés l'un par l'autre et vidés de leur sens par des mots-fétiches, ces deux maux n'en faisaient qu'un. L'auteur même eût sans doute préféré de n'avoir pas eu à l'écrire. Aussi mal ficelé qu'en soit le diagnostic, on ne peut douter un seul instant de la véracité du traitement qu'il prescrit si son pays d'origine, la R D.Congo, veut sortir du marasme, à la fois social, politique et religieux ou culturel, qui entrave l'authentique aspiration de son peuple à l'indépendance dont ce même peuple est censé jouir depuis qu'officiellement du moins a pris fm l'ère de sa colonisation. Soyons clair, Monsieur Apollinaire-Sam SIMANTOTO, n'est pas nostalgique. Mais il est loin de penser que la passation des pouvoirs s'est faite au profit du peuple. Au profit de dirigeants que

ce peuple ne mérite pas - oui. Mais non à celui des seuls dirigeants
qu'il aurait mérités et dont il a été et reste frustré. On peut, si l'on veut, y voir la main de l'ancien colonisateur ou de ses comparses. Mais aux yeux de l'auteur, d'anciens colonisés n'en sont pas moins pris la roain dans le sac. Comme la montagne accouche d'une souris, l'indépendance n'aurait accouché que d'une révolution politique en série au gré des annes et de la force brutale de rapaces successeurs autoproclamés et tous plus avides de pouvoir et d'argent les uns que les autres. De la sorte, on n'en finit pas de faire le deuil de la colonisation. Plus qu'une révolution politique de façade, il eût fallu une révolution morale, qui du passé fasse table rase et pennette enfm au peuple congolais de vivre à l'heure du Congo, celle d'un pays où comme ailleurs, le moindre village est à dimension

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planétaire, et le moindre citoyen a droit à la dignité d'une personne humaine à la fois libre et solidaire. On peut ne pas aimer ce livre. On ne peut rester sourd au cri du

cœur qui en jaillit - à temps et à contre-temps.Il est écrit à l'encre
des lannes d'un peuple que ses dirigeants mènent à la faillite et dont ils dérobent ou détournent le destin. De lamentations en lamentations, le livre prend l'allure d'une parénèse où personne n'est épargné, pas même les gens d'église dont l'auteur lui-même fait partie. Une vaste parénèse qui s'écoule comme un long fleuve

tranquille - beaucoup trop tranquille, et qui ne manquera pas de
bouillonner au moment opportun, quand les temps seront accomplis. Non seulement nous en sommes avertis, mais avec ce brûlot de livre, aussi passionnant que passionné, «déjà même la cognée est mise à la racine des arbres: tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. »

Pr Gabriel VAHANIAN Université de Strasbourg II

INTRODUCTION
Fondées sur une autopsie des réalités sociopolitiques et religieuses qui font la facture des événements ayant défiguré et continuent à défigurer la R.D.Congo, ces réflexions constituent une complète remise en question de la gestion artisanale du pays et de l'Église, en même temps qu'un véritable procès contre le système de gouvernement depuis 1965. Bien qu'elle se définisse essentiellement par son identité d'écrit circonstanciel, cette lettre personnelle a du reste un caractère collectif nettement souligné. Elle met en cause, tout en les accusant indistinctement, ceux qui, à quelque niveau qu'ils soient, gèrent les personnes, leur foi, leur pays et leurs richesses. Ceux qui se reconnaissent ou l'oublient parfois que par leurs influences, ils sont remparts de la société, hommes d'État, d'Église, dignes de confiance, éducateurs de consciences et d'âmes, responsables, gardiens de valeurs et de bonnes traditions, convertisseurs des cœurs, pédagogues, maîtres de la parole et référence pour les autres. Leur rôle fonde toute leur autorité parce que celle-ci vient de Dieu (Rm 13). À ce compte, cette lettre ne s'adresse pas seulement à une Excellence, mais à des Excellences. À tous les Congolais et à tous les Africains. En d'autres tennes, elle est une lettre ouverte à l'Afrique. Pour qu'elle ne reste pas lettre morte, nous la traduirons en actes: c'est-à-dire partager son souci pour en faire un credo. Credo même de ce que nous n'avons pas mieux exprimé, car nos propres mots peuvent trahir nos idées et nos pensées. Rien ne peut mieux dire toutes ces choses que nous-mêmes. Mais nous sommes aussi infidèles et traîtres de nos propres convictions. Même si elle est ardue, rocailleuse et scabreuse, la mission que l'Évangile du Christ nous confie doit nous pennettre d'assumer notre foi en l'enrichissant par un témoignage de vie. Ce qui changera le cours des choses et des événements dans la vie de notre pays. Nous devons lire autrement nos convictions de vie et de foi pour écrire à

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nouveaux frais la nouvelle donne du Congo. Épreuve du présent et pari à gagner. L'ossature de ces lignes comporte deux parties. Dans un panorama qui fait l'état des lieux et la configuration sociopolitique de la R.D.Congo depuis son accession à l'indépendance jusqu'à e ère l'aube du 21 siècle (1 Partie) - ce qui n'est pas par ailleurs une chronique historique - nous lisons de manière lapidaire les conséquences de la mauvaise gestion du pays: détérioration ou dégénérescence systématique de la qualité de la vie, longue transition politique essentiellement controversée et marquée par la dictature, les coups de force militaires, la -guerre, la perte de l'autorité ou la mort de l'État, l'instabilité généralisée et perpétuelle... Comme une espèce de corniche, cette partie pennet de regarder d'un clin d' œil les paradoxes d'un pays légendairement riche, mais devenu, à la suite de la convoitise étrangère et de la cupidité mêlée à l'irresponsabilité de ses propres filles et fils, très pauvre, avec un peuple des meurt-de-faim, des mendiants au milieu d'une abondance criante; un peuple mis en mal, au bord du gouffre, apparemment sans avenir, tourné en dérision et voué à la mort. Le «scandale géologique et agricole» souvent vanté et qualifié ainsi par la géostratégie, cache les affres d'une misère noire très absurde dans un environnement regorgeant de potentialités inouïes susceptibles de constituer la véritable chiquenaude ou la vraie synergie de son développement. À la lumière des échecs de la gestion autochtone, qui du même coup, sont perceptibles, la conscience nationale oblige à penser la reconstruction du pays. Devenu un maître-mot qui focalise désormais toute l'attention, le processus de reconstruction, et par là la prospérité du pays, ne peut être conçu sans un travail vraiment productif. Si l'on admet que l'indépendance comme équation sociopolitique a été mal résolue, qu'elle n'a pas été totalement gérée, il revient de relever la responsabilité de toute une Nation incapable de s'assumer. D'où la nécessité d'une remise en question collective. De ce fait, il va sans dire que le monde des antivaleurs doit être combattu, afm que le Congolais change sa manière de faire et de vivre. Qu'il soit à même de créer sa propre capacité de s'autodétenniner sans s'aliéner, ni de subir l'envahissement des

Introduction

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tendances hégémoniques recolonisatrices cachées ou manifestes de ceux qui jouent subtilement le jeu d'intérêts; tendances exacerbées par la vague de la mondialisation. C'est à ce prix que notre indépendance et notre souveraineté seront réappropriées avec profit, ce qui nous permettra de nous rendre maîtres de nousmêmes et de notre destin. Un défi de taille. La deuxième partie prend en compte les enjeux majeurs autour desquels se construisent le destin et le nœud du processus de la vraie libération du peuple Congolais de l'emprise de la misère, de l'anarchie, de la guerre... Elle propose des pistes pour sortir la R.D.Congo du tunnel et de la situation calamiteuse qu'elle connaît. Ces pistes ne constituent pas en soi une sorte de baguette magique ou de panacée, sans la volonté engageante du peuple. C'est pourquoi l'engagement collectif dans un effort de conversion totale, de catharsis et de métanoÏa régénératrice, redonnera à notre peuple les énergies nouvelles pour qu'il combatte ses erreurs du passé, qui au demeurant, sont la cause de la déroute actuelle. De la sorte, en nous débarrassant d'une certaine manière de vivre qui produit une identité plurielle et hypocrite, nous nous dépasserons pour mourir en nous-mêmes, afm de parvenir à transcender nos ambitions personnelles et à faire triompher l'intérêt général. Les efforts de reconstruction seront vains ou renvoyés aux calendes grecques s'il n'y a ni conscience patriotique ni dialogue sincère et franc de tous les Congolais. C'est dans un réel esprit de renaissance que nous parviendrons à réinventer notre aventure politique, sachant que le développement du pays passe par notre propre libération de toutes les structures d'aliénation. Nous devons donc renaître, c'est-à-dire mourir et ressusciter avec Jésus-Christ, de sorte que par cette résurrection commune, nous devenions de vrais témoins du Ressuscité: témoins de la vérité, témoins de la foi, témoins de la vie, témoins de l'amour, témoins de la justice. .. et de vrais citoyens dont la vie s'identifie à celle de la Nation. Des citoyens qui ne peuvent plus trahir par n'importe quel manège, à l'instar de la guerre, des alliances et accointances compromettantes, la cupidité, le pillage, le recours à la force, l'incivisme. La dignité du Congolais et le destin du pays se jouent à cela.

PREMIÈRE PARTIE CONFIGURATION SOCIOPOLITIQUE DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO DE SON INDÉPENDANCE À L'AUBE DU 2Ie SIÈCLE

Chapitre pren1ier

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EXPOSÉ DES MOTIFS QUI FONDENT DES CONVICTIONS

Johannesburg, le 15juillet 2005 Excellence, Une surprise de me lire de Johannesburg où je me trouve depuis quelques années. Par la présente, je transmets à votre Excellence mes sincères et filiales salutations. En même temps, je voudrais faire part à votre Altesse de mes préoccupations de l'heure. J'aurais bien voulu vous les exprimer depuis Kinshasa. Le cadre de vie que votre Serviteur avait dû connaître ces dernières années, lui était telle~ent frustrant, traumatisant et opprimant qu'il lui aurait été fort difficile de s'épanouir à merveille et de donner le meilleur de lui-même pour s'assumer et gérer les contraintes sociopolitiques du pays. Ces choses-là l'ont forcé à s'éloigner d'un tel environnement malsain et carbonisant qui porterait grave préjudice à sa vie et à sa santé. Loin du Congo, à l'abri de toutes les plaies qu'a essuyées mon cœur: stress, persécutions, guerres, haines, génocide, intolérance, menaces de mort, mépris, médisance, antipathies injustifiées, préjugés et soupçons sur un pauvre devenu souffre-douleur, victime de la vendetta tribale; injustement martyrisé, haché et offert en holocauste. Vivre ailleurs pour respirer l'oxygène frais dans une atmosphère saine, conviviale, communionnelle faite de relations humaines fraternelles et constructives, bien que je sois réfugié sur une terre inconnue. C'était mon seul rêve, afin qu'en

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remettant à zéro mon compteur de vie, sans toutefois enterrer ma hache de guerre contre les injustices élevées au rang de valeurs que subit mon peuple du Congo, je puisse refaire mes énergies spirituelles, morales, physiques, psychiques et psychologiques entamées. Et ce, de manière à continuer toujours avec optimisme la lutte engagée, dans une nouvelle dynamique de défi de ma vie de chrétien et de citoyen au sein de la nouvelle société congolaise.

1. UN-E COMMUNAUTÉ

DES TÉMOINS

Un pays et une Église ne devant nullement se transformer en jungle, ni devenir une poudrière, moins encore un goulag. Un pays et une Église qui ne seraient pas un enfer pour leurs propres filles et fils. Un pays et une Église qui ne seraient pas défmis comme un corps de tensions intestines meurtrières; de confrontations perpétuelles, de disputes effrénées engendrées par la recherche et la défense des intérêts partisans, mesquins au bénéfice des groupuscules ennemis de la fraternité et de la cohésion. Puisque homme de foi solidement ancré dans mes options de vie, «Alter Christus », je n'avais absolument aucun intérêt à défendre un tel pays, ni à m'identifier à une telle Église guidée par les appétits humains. Bien qu'elle ait ses pieds sur terre parce que travaillant dans le monde, l'Église est une réalité d'origine divine qui n'aurait pas à se confondre avec le monde. Elle ne peut s'y enraciner, s'y attacher, s'y inféoder, ni se modeler sur l'esprit du monde qui, comme on le sait, s'oppose toujours à Dieu. Monde de Dieu, elle s'oppose au monde sans Dieu. Elle est dans le monde sans jamais être du monde, pas même lui appartenir (Jn 17, 14). Dans sa marche terrestre, l'Église luttera contre les assauts et tous les cortèges du mal qui surgissent dans le monde et font de celui-ci ce qu'il est, odieux et immonde. Une Église continuellement entachée d'inhumain et engluée dans les souillures des alliances mondaines, parlera toujours un langage terrestre en s'étouffant par ce fait dans les épines, les ronces et les soucis du monde (Mt 13, 7.22). Elle sera vouée à la destruction.

Considérations préliminaires

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L'Église de Jésus-Christ n'est pas un cartel qui, pour le compte de petits groupes, chercherait à conquérir le monopole du marché de la gestion du Peuple de Dieu. Comme elle ne peut se transfonner en syndicat visant à développer la solidarité des travailleurs particuliers, on ne la réduira pas à une mutualité fondée sur des affinités familiales, claniques et ethniques qui exploiteraient à leur guise le sentiment de retour et de recroquevillement sur l'idéologie des villages. Aussi ne doit-elle pas non plus se confondre avec un club d'amis ou une quelconque association des sympathisants et des fanatiques. Une Église qui se détacherait de son Centre qu'est Jésus, sa raison d'être, pour être greffée et configurée à la tribu de ses animateurs; qui ferait de la race, de la langue et de la couleur des hommes sa seule référence; qui prêcherait la discrimination, la mort des ennemis, l'exclusion et le favoritisme; qui privilégierait les intérêts d'une minorité au détriment de la communauté; qui entretiendrait le népotisme et les injustices; qui occasionnerait l'érection des classes sociales et des inégalités; qui se complairait dans le clientélisme, l'achat des consciences, le trafic d'influences et le colportage, cette Église-là, ne peut sans aucun doute se prétendre de Jésus-Christ. Son écroulement et sa mort seront de l'ordre d'une évidence. Une Église dont les membres sont figés, esseulés, sans se parler dans la sincérité, la franchise des relations et la vérité; une Église dont les filles et fils se jurent sans plus la mort, la vengeance et les inimitiés, soit qu'ils se livrent aveuglément dans les jeux des coups bas et des intrigues multiformes, soit encore qu'ils se côtoient comme une simple flopée d'ouvriers d'une entreprise, sans jamais éprouver un seul besoin de communion de corps, de cœurs et d'esprits; cette Église-là, je n'en dirais pas autrement, ne diffère pas de toute autre organisation humaine qui ne se fonde pas sur la force de l'Évangile comme base de ses principes. Que lui resterait-il encore d'Église si celle-ci, essorée par le monde, s'épuise, se dégrade, s'esquinte, se vide pour n'être qu'un agrégat des personnes anonymes et indifférentes, une corporation ou une confédération socioprofessionnelle défendant un corps d'intérêts particuliers? Vue sous cet angle, elle cesserait alors

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d'être l'Église au sens où l'entend Jésus lui-même, pour se confiner dans l'engrenage des institutions humaines qui se laissent mener et guider par le jeu d'intérêts des groupes ou des personnes. Nous ne devons jamais perdre de vue que « l'Église qui se dit du Christ ne peut tout simplement pas survivre là où les gens ne vivent plus selon l'Évangile et que toute altération dans cette Église du Christ enlèverait sa perfection pour la remplacer par la fragilité et la vulnérabilité de lafaiblesse humaine »1. Tant il est vrai que la vie et le destin de l'Église sont l'affaire de tous ses fils et filles, sachant que « son but ultime n'est autre que de nous entraîner sur un chemin de bonheur et d'espérance, où nous sommes tous appelés à être saints, elle est toujours à faire naître et à renforcer »2. Pourquoi et comment donc taire ses imperfections et ses dysfonctionnements? Par contre, si elle veut véritablement servir et travailler à l'établissement du Règne de Dieu dans le monde et au salut de l'humanité, l'Église ne doit pas se contenter et se limiter au seul discours qu'elle tirerait de sa prédication. Elle est sans cesse invitée à vivre de cette Parole qu'elle enseigne, à se renouveler, à se refaire, à se revitaliser et à se réfonner en profondeur. Sa conversion aiderait le monde à changer. Elle doit vivre dans la grande fidélité et rectitude selon l'Esprit et le souffle de Celui qui, pour la sauver de la déchéance, se l'est présentée comme Épouse et Corps mystique, la sanctifiant par sa Parole après l'avoir purifiée par le baptême de son Sang, afin de la faire paraître glorieuse, sans tache ni ride, mais sainte et irréprochable (Eph 5, 26-27). Avec tous ses dirigeants, ses filles et fils, citoyens simples ou hauts responsables, y compris les hommes politiques, l'Église est ce sel qui assaisonne, cette ville située sur la montagne dont parle Jésus. Sa mission est de faire vivre et de donner la saveur ou le goût de la vie au monde grâce à ses bonnes oeuvres (Mt 5, 13-16). De cette manière, elle conduit les hommes à la vie et au bonheur des enfants de Dieu. Si elle s'affadit, néanmoins, parce que
1

Eddie CLOER, Le dessein de Dieu pour "['église", Truth for Today, Searcy 1999, pp. 28-29. 2 Jacques GAILLOT et alii, Un catéchisme au goût de liberté, Ramsay, Paris 2003, pp. 199-241.

Considérations préliminaires

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compromise dans le mal, elle s'appauvrirait pour ne rien donner de substantiel au monde. L'Église n'est pas une communauté anonyme des personnes aux ambitions démesurées, aux intérêts divergents et antagonistes. Elle a un nom: la Cité des baptisés, la Communauté des sauvés, la Famille de Dieu, l'Assemblée des enfants de Dieu, parce que tous sont fils et filles d'un même Père (Mt 23, 8-9). Et réunis par la même foi, ils partagent la même Espérance du salut et de vie dans l'Amour véritablement désintéressé, oblatif et Agapè. Membres d'un même corps, le Corps du Christ (1Cor 12, 1227), ils n'ont aucune raison de développer le réflexe instinctif d'autodéfense qui, dans le but de survivre, les pousserait à lutter seuls en écrasant les autres. Ainsi donc, le besoin de salut, bien que personnel, l'est aussi dans sa dimension collective ou communautaire, à savoir que Dieu nous sauve en tant qu'une communauté. On est et on sera sauvé ensemble dans une communauté croyante. Membres soudés et non atomisés, ils n'ont pas à se faire la guerre, même si d'aucuns la considèrent comme un grand raccourci qui puisse être pour accéder au pouvoir. Le langage qui distingue l'Église des autres institutions est celui du service mutuel, de l'amour gratuit, de la fraternité sans frontières ni banières séparatistes - différente de la philanthropie barrières qui la confineraient dans l'étau linguistique, géographique, racial et culturel. Transcendant toutes les instances humaines appelées à se transfigurer par la force de l'Évangile, elle est guidée par l'Esprit qui recherche les valeurs éternelles, immuables et non contingentes ou passagères. Valeurs qu'elle s'emploie à conserver intactes et à sauvegarder à tout prix comme un héritage incorruptible devant être transmis à toutes les générations, à toutes les cultures et à toutes les nations humaines, à savoir la Foi, l'Espérance et la Charité. Grâce à celles-ci, l'Église se sait fière de servir, de dire Dieu, de mener le monde à sa plénitude et à son tenue, c'est-à-dire vers Celui qui l'a tiré de la déchéance. Combattant le mal, beaucoup de filles et fils de l'Église ont favorablement salué, apprécié et loué le courage prophétique qui avait poussé l'un des leurs à prendre position vis-à-vis de ce qu'il considérait comme gestion tribaliste. Situation qui l'a amené à

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fustiger de manière acerbe les injustices relatives engendrées par la tribalisation de l'exercice du pouvoir dans «un Diocèse du Congo »3. Dans son livre, en effet, que j'avais personnellement lu et minutieusement relu, intitulé « Prêtre, prisonnier de la tribu », (je me réserve de le commenter - le langage étant source de malentendu) - l'auteur critique et met en cause, non seulement le prêtre, lui-même étant d'ailleurs prêtre, mais aussi l'Évêque qui était, lui aussi prisonnier, et par là toute l'administration du Diocèse dont il a délibérément tu le nom. Mais face à la description pimpante de la situation, dans un style très peu protocolaire, et suite aux allusions ouvertes sur ce secret de polichinelle, tout avait fini par décrypter le contenu que le prêtre mis en vedette et ledit Diocèse du Congo, sont bel et bien connus: l'Évêque et le prêtre étaient du même Diocèse que l'auteur. Celui-ci, cependant, ayant jeté la pierre sur les autres, a lui-même joué au saint, sans s'exposer à la parade. Jacques Gaillot, Alice Gombault et Pierre de Locht soulignent que « l'Église a besoin de prophètes, des hOlnmes et des femmes de notre temps, qui se lèvent pour faire entendre des paroles fortes d'indignation dans des périodes de crise et qui ne craignent pas de poser des actes. Comme des veilleurs, ils dévoilent des choses cachées. Ils anticipent. Sensibilisés aux injustices, aux abus de pouvoir, aux dysfonctionnements, les prophètes mettent le doigt sur les carences structurelles, dénoncent ces états de chose, entretiennent l'espérance, et ainsi ouvrent un avenir »4. La Parole de Dieu nous donne ce courage. Elle ne peut être enchaînée. Pas même la vérité qui, très opiniâtre, n'a pas à être empochée et crucifiée. La vérité s'impose par la force de la vérité, dit-on. Cependant, cette diatribe qui n'a pas pourtant entraîné l'excommunication ou « la peine de mor »t de son auteur, au lieu d'être réellement mue par le vrai souci de changement et de vérité, n'était qu'une manière de présenter un cahier des revendications par le porte-parole d'un groupe particulier et conflictuel de ceux-là

3 Godé MUNIMA, Prêtre, prisonnier de la tribu, Baobab, Kinshasa 1997. 4 GAILLOT et alii, Op. Cil., pp.199-203.

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