Revoir Tanger - Prix Alberto - Benveniste 2016

De

« Je vais à Tanger afin de rétablir le pont qui me relie à mon histoire. »

Amoureuse, Édith, jeune femme issue d’une lignée de kabbalistes exilés d’Espagne, décide pourtant de s’éloigner de Tullio, séduisant aristocrate romain avec qui elle partage une passion pour l’art, les demeures historiques et les jardins peuplés de symboles. Prise d’une nostalgie profonde pour le Maroc qu’elle a quitté brutalement dix ans plus tôt, elle ne peut plus ignorer cet irrépressible besoin qui grandit en elle de retrouver à Tanger sa maison et les êtres qui veillèrent sur son enfance.

Là-bas, bercée par les usages et la culture de sa ville natale, Édith retrouveles vestiges de son passé et renoue un dialogue interrompu avec l’univers spirituel de ses ancêtres.

Trouvera-t-elle dans cette réconciliation les réponses à ses questions d’identité et parviendra-t-elle à vivre son amour pour Tullio ?

Avec son incomparable plume de conteur, Toledano nous fait parcourir en cette année 1977 les rivages de la Méditerranée, de châteaux espagnols en villas tangéroises menacées par la disparition, en passant par les palais romains entourés de parcs ésotériques.

« Des accents proustiens scandent cette douce méditation sur le passage du temps et sur la transmission [...] Il y a comme ça des romans qui régalent le lecteur. » Pierre Assouline,de l’Académie Goncourt

« Toledano prend le temps d’écrire et de décrire. C’est tellement rare que son roman Revoir Tanger trouverait aisément sa place dans une anthologie de la belle phrase, lente, déliée, précise, évocatrice. » Mohammed AÏSSAOUI, Le Figaro littéraire

Ralph Toledano a obtenu le Prix Alberto - Benveniste 2016 pour Revoir Tanger.


Publié le : mardi 3 mars 2015
Lecture(s) : 20
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416351
Nombre de pages : 304
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Roman

Ralph
Toledano

Revoir Tanger

« Je vais à Tanger afin de rétablir le pont qui me relie à mon histoire »

Amoureuse, Édith, jeune femme issue d’une lignée de kabbalistes exilés d'Espagne, décide pourtant de s’éloigner de Tullio, séduisant aristocrate romain avec qui elle partage une passion pour l’art, les demeures historiques et les jardins peuplés de symboles. Prise d’une nostalgie profonde pour le Maroc qu’elle a quitté brutalement dix ans plus tôt, elle ne peut plus ignorer cet irrépressible besoin qui grandit en elle de retrouver Tanger, sa maison et les êtres qui veillèrent sur son enfance. Là-bas, bercée par les usages et la culture de sa ville natale, Édith retrouve les vestiges de son passé et renoue un dialogue interrompu avec l’univers spirituel de ses ancêtres. Trouvera-t-elle dans cette réconciliation les réponses à ses questions d’identité et parviendra-t-elle à vivre son amour avec Tullio ?

Avec son incomparable plume de conteur, Toledano nous fait parcourir en cette année 1977 les rivages de la Méditerranée, de châteaux espagnols en villas tangéroises menacées par la disparition, en passant par les palais romains entourés de parcs ésotériques.

Ralph Toledano naît à Paris et grandit à Casablanca dans une famille originaire de Tanger. Historien d’art et expert en tableaux anciens, il est l'auteur de plusieurs monographies d'artistes italiens, ainsi que d'un ouvrage intitulé Voyages dans le Maroc juif. Son précédent roman, Un prince à Casablanca, a obtenu le prix WIZO 2014.

« Heureux ceux qui n’ont point vu
la fumée des fêtes de l’étranger,
et qui ne se sont assis qu’aux
festins de leurs pères ! »

CHATEAUBRIAND,
Atala.

DES CHÂTEAUX EN ESPAGNE

Édith s’enfonça dans les oreillers brodés, le lin amidonné produisit de légers crissements ; ils faisaient écho à sa volupté intérieure Elle observa sa petite main qui scintillait sous une légère pellicule irisée. La portant vers son nez, elle respira le parfum de fleurs d’oranger dont elle avait versé quelques gouttes dans son bain.

Dans un prisme teinté par les couleurs mauves du crépuscule, les yeux mi-clos, il lui parut que la tapisserie aux armes monumentales surmontées d’une couronne fermée s’unissait à l’or des cadres baroques dans un abandon de leurs formes respectives. Les visages d’infantes sur leurs collerettes empesées se reflétèrent dans le miroir de la coiffeuse ; leurs larges jupes de velours galonné se fondirent aux étoffes qui tapissaient les meubles de la chambre, les bouchons d’argent des flacons absorbèrent le damas rouge des hauts fauteuils.

Les rideaux de soie vert d’eau repliés autour des colonnes de bois sombre du lit offraient à son repos un supplément de protection. Les engagements contractés dans l’existence étaient toujours présents à sa conscience. Mais ce soir, ils s’étaient éloignés dans une contrée aérienne, indépendante de sa volonté. Ils ne la concernaient plus de façon directe. Dans ce silence qui reposait le corps et la pensée d’Édith, les ferronneries des fenêtres, les volets intérieurs légèrement décollés des embrasures profondes, les larges cantonnières de damas ivoire, en filtrant l’extérieur, avaient repoussé sa responsabilité dans une région extérieure à son être.

L’odeur intense et familière de l’encaustique, mêlée à celle de lavande des draps, distillait un sentiment d’éternité. Il apparut à Édith que rien ne pourrait jamais détruire cette forteresse d’ordre et d’ancienneté dont elle goûtait la sécurité.

La gloire de la chrétienté, le confort austère de l’hispanité triomphante, leur piété ornementée, s’imposèrent à elle telles des montagnes indestructibles. Seule une impensable fin du monde pourrait les abolir. Charles Quint avait rendu l’âme au monastère des Hiéronymites de Yuste où il s’était retiré du monde, demandant à être enseveli dans le froc du Tiers-Ordre mendiant de saint François d’Assise. L’union de la puissance et de la renonciation troublait Édith. Elle pensa au récit des dernières années du monarque fait ce matin par le père Antonio de Jibaja, tandis qu’il montrait à quelques invités le portrait du roi-empereur. Elle flottait dans un assoupissement conscient, les vocables Yuste, Hiéronymites, Tiers-Ordre mendiant se mirent à danser dans la chambre, revêtus d’une essence sonore et visuelle. Édith savourait la sensation grisante d’appartenir à la merveilleuse famille pour laquelle l’histoire est une lettre vivante. Les limites temporelles de son existence se dissolvaient dans le décor séculaire ; elle éprouvait la sensation que son âme se fondait dans l’infini. La pérennité des rites, conjuguée à la matière symbolique des châteaux, des tableaux et des ors garantissait des institutions telles que la monarchie, les Hiéronymites, les Franciscains, la Toison d’or. Édith pensait : « L’abdication de notre individualité devant les symboles immuables permet à l’homme d’échapper à l’angoisse. La brièveté de nos jours est notre tourment. J’aimerais relever d’un temps sans limite. En absorbant les reflets du passé, ma douleur s’apaise. »

La révolution espagnole avait tenté de supprimer les institutions vénérables qui ravissaient Édith. La république mort-née, écartelée entre la violence de ses factions communistes et l’esprit critique de ses élites bourgeoises, avait un instant entretenu l’illusion de débarrasser le monde ibérique de la mystique religieuse et royale. Mais le dialogue immémorial de la déférence avec l’obligeance, né de la conviction biologique du droit divin, avait triomphé du désordre. La république avait été rejetée, après une lutte sanglante, comme il arrive quand une greffe d’organe est incompatible avec le corps d’un sujet.

Édith pensa au sang juif qui coulait dans ses veines. Lorsqu’elle était adolescente, son grand-père paternel avait évoqué parfois devant elle, avec une pudeur hésitante et d’une voix à peine audible, l’hypothèse selon laquelle les Hébreux auraient été les premiers colonisateurs de la péninsule ibérique. Des brouillards d’une tradition orale libérée du poids des stèles gravées, il avait dessiné un itinéraire. Il lui avait raconté comment un groupe d’exilés originaires du royaume de Juda, au retour de leur déportation à Babylone après la destruction du premier Temple de Jérusalem, aurait porté ses pas vers cet appendice méridional de l’Europe, contrée désolée, bordée à l’ouest par une mer dont l’immensité insondable rimait avec la mort. Leurs tribulations étaient-elles intervenues après avoir essaimé dans la vallée du Draa, ou entre le Haut et l’Anti-Atlas, là où fleurirent les premiers royaumes berbères ? Ces errants lancés sur les chemins d’un monde encore presque vide étaient des membres de la tribu de Benjamin ou de celle de Juda. Car la trace des dix autres branches de la maison d’Israël s’était effacée, depuis la chute du royaume du Nord, deux siècles auparavant. S’agissant de Judéens, commentait son grand-père avec une émotion et un trouble qui le faisaient murmurer, auraient-ils appartenu au noble rameau de la maison de David, héritière de l’onction ? Édith se souvint de son aïeul. Son timbre profond semblait porter dans les temps modernes l’écho d’âges idéaux. Aucune discordance n’affectait sa sérénité. Elle se rappela sa belle tête éclairée d’yeux vert pâle, sa peau fine légèrement rosée, ses mains longues et blanches parfaitement soignées, la douceur de sa paume.

Malgré ce souvenir lumineux, Édith se demanda pour la première fois de sa vie : « Le pari de mes ancêtres, au moment de l’édit d’expulsion de 1492 ne fut-il pas absurde ? Les rois catholiques nous avaient proposé d’abandonner la foi dans la venue d’un autre sauveur qui paraissait désormais chimérique. Ils nous avaient invités à fondre la noblesse de notre extraction dans le grand projet d’universalisme chrétien. Était-ce l’aboutissement de l’histoire ? Ainsi, liés à l’hispanité par l’invitation de ses souverains catholiques, mes aïeux se seraient associés à la plus durable aventure coloniale de tous les temps. Elle dure encore ; pour le Mexique, le Pérou, l’Argentine, la mère patrie demeure l’Espagne. En acceptant la proposition de Ferdinand et d’Isabelle, nos noms auraient été parés de prédicats nobiliaires exotiques, évocateurs des rivages amérindiens. Les miens auraient vécu depuis des siècles le privilège de détenir une parcelle du pouvoir temporel et de refléter les rayons divins dont il émane. Ces rayons, sous forme de châteaux, de chevaux caparaçonnés, de portraits en fraise de dentelle, de couronnes ouvertes ou fermées qui semblent bénir les initiales brodées sur les oreillers posés sous ma tête sont visibles, rassurants, comme l’odeur vénérable flottant dans cette chambre du château de San Cristobal. »

 

Les lumières du couchant s’étaient éteintes. Le rectangle de ciel de la haute fenêtre s’était obscurci. La nuit mystérieuse pénétrait dans le décor. Mais il restait encore un long moment avant de devoir s’habiller. Puis Édith descendrait participer à la conversation d’avant-dîner.

Toujours entre sommeil et rêverie, elle imaginait à présent l’idée que se formaient d’elle Carmen et Ignacio Calvillo, ainsi que leurs hôtes : « Je suis une jolie fille, sans doute, avec mes jambes longues et droites. Mes mollets sont peu marqués, c’est leur faiblesse. Mais j’ai des chevilles fines. Mon cou dégagé me donne l’air plus grande que je ne suis. Je sais que mes yeux verts prennent, dans la lumière du soleil ou la flamme des bougies, des reflets d’or. Mes cheveux châtains encadrent de leurs lourdes mèches un visage aux traits presque réguliers… Tout cela va bien, mais mon teint n’est pas toujours uni. Ma bouche ? Plutôt bien dessinée, mon sourire éclatant. Et mon petit nez busqué est distingué, je peux le dire… Mais au fond, mes attraits leur sont indifférents. Pour eux, je suis une étrangère, un spécimen énigmatique qui n’appartient pas à leur monde. »

Édith avait de jolies mains aux doigts longs et aux ongles délicats. Dans les instants de doute, elle les contemplait. Leur harmonie lui donnait une image apaisante de son existence, celle de la distinction de ses origines et de la sereine clarté de son futur. Ce soir-là, elle les observa longuement. Édith avait de belles manières où l’amabilité et la disponibilité étaient libres de toute trace de servilité. Elle n’avait ni le penchant ni les moyens de porter des toilettes extravagantes. Cependant, grâce à une garde-robe simple et raffinée, elle maniait le code subtil des moments et des lieux.

« Qui peut être cette jeune femme qui sait soutenir une conversation sérieuse ou enjouée avec l’aisance des gens habitués à traiter avec les humbles et les grands ? D’où vient-elle pour passer d’une langue à l’autre avec une assurance nonchalante ? Elle imprime à chacune d’elles un accent chantant que je n’identifie pas », se demandait au même moment, dans la chambre voisine, la vieille duchesse de Fuentevieja. Édith pensait précisément que cette veuve d’ambassadeur, ayant voyagé à travers le monde, devait ignorer l’étroitesse culturelle de sa caste : « Elle sait nécessairement que l’éducation n’est pas l’apanage de l’aristocratie européenne. »

L’infante Maria de los Milagros, invitée de marque du château de San Cristobal avait vu trop peu de choses dans sa vie, si l’on exceptait le rythme des cours royales en exercice ou en exil. Aussi, l’agréable impression qu’Édith avait produite sur elle s’assortissait du mystère insoluble de son extraction. Or, pour ceux qui vivent dans la répétition inlassable des jours, le mystère, loin d’être nimbé d’attrait, est un affront souvent déplaisant.

Pour ses hôtes, Édith se trouvait à San Cristobal en qualité d’amie d’Olympia Flabelli et accessoirement de son frère Tullio. Ceux-ci étaient cousins d’Ignacio Calvillo. La majorité des invités se doutait, mais feignait d’ignorer, qu’un tendre lien l’unissait Tullio. L’infante, grande tante des Flabelli, considérait cette liaison comme une distraction passagère de son séduisant neveu. Édith ne se trompait pas en l’imaginant se demander comment un prince romain apparenté au roi d’Espagne par sa grand-mère, infante elle-même, assumant la charge de camérier de Sa Sainteté, propriétaire d’un somptueux palais de la ville éternelle, riche de plus, pouvait dédaigner les plus beaux partis du gotha pour une inconnue. En riant, Tullio avait précédemment raconté à Édith que l’infante cherchait à lui faire épouser sa nièce Bourbon-Parme.

Au nombre des invités se trouvait le comte de Casa Azul, ancien ministre des finances de Franco et président d’honneur de la banque d’État. Cet homme avait bien connu l’oncle d’Édith du temps où celui-ci siégeait au conseil d’administration de la banque d’Espagne au Maroc. Aussi, l’avait-il traitée avec l’intérêt que l’on porte à de jeunes relations de famille. Cette rencontre avait été providentielle, atténuant la sensation d’Édith d’être une pièce rapportée dans un monde étranger.

Au lendemain de la mort du caudillo, les usages de la haute société espagnole étaient beaucoup plus stricts et hypocrites que ceux de l’Italie. Les liaisons amoureuses y fleurissaient mais nul ne les mentionnait. Seules les fiançailles officielles y étaient reconnues. Pour cette raison, et espérant aussi que le lien de leur cousin avec Édith se déferait prochainement, les Calvillo évitaient d’y faire allusion. Ils présentaient Édith comme une condisciple d’Olympia à l’Institut de restauration de peintures anciennes de Rome, avec laquelle s’était nouée une amitié vécue dans le partage des passions artistiques. L’univers de l’art classique réunit des êtres aux origines diverses dans une célébration d’ordre religieux. La certitude des différences reste cependant intacte.

Le mensonge par omission des maîtres de maison laissait dupe peu de leurs invités. Il évitait momentanément aux deux amoureux l’embarras des insinuations, au prix de certains autres. C’est ainsi que l’infante se donnait ouvertement le droit de proposer à Tullio une union avec la famille de Parme ou avec celle de Liechtenstein.

Édith décida de mettre une robe de jersey soyeux, imprimée de branchages verts et de fleurs rose indien. Elle l’avait choisie à Milan, chez Mariuccia Mandelli, pour le modernisme et la gaieté de ses motifs. Personne cependant n’aurait songé à critiquer sa coupe classique. Elle chaussa des petits escarpins à bout carré en verni d’un rose très proche, passa autour de ses hanches une large ceinture de daim mousse ornée de sequins de bronze, posa sur une de ses épaules un châle de cachemire couleur de feuillage et descendit les escaliers à vingt-et-une heures. Dans le salon des Reines, nommé d’après les quatre portraits en pied de souveraines qui en constituaient l’ornement, la plupart des hôtes de San Cristobal étaient réunis.

Carmen Calvillo portait une robe fuchsia sur laquelle étincelaient trois rangs de perles. Sa chevelure courte, teinte en blond vénitien, était relevée sur le front comme un haut rempart parfaitement immobile. Cette crête abondamment laquée accentuait l’intemporalité de sa physionomie, l’assimilant à celle d’une dame du xviiie siècle. Elle avait conscience de cet artifice et elle caressait fréquemment le dessus de son front d’une main légère pour se rassurer de son maintien. Puis cette même main descendait autour du cou, caressant le collier, ce qui multipliait le contentement de Carmen. Assise au centre du grand canapé Second Empire sous le portrait d’Eugénie de Montijo, elle était engagée avec une de ses invitées dans une conversation intense qui lui faisait froncer les sourcils. Cette petite femme âgée et maigre, au geste énergique et aux yeux sombres et enfoncés qui donnaient l’illusion d’être cernés de fard, portait ses cheveux blancs courts et frisés. Vêtue d’un tailleur de velours noir, elle était parée de boucles d’oreilles en diamants. Les deux femmes étaient absorbées à comparer les mérites de leurs graveurs respectifs :

« Pour le papier à lettres, Perez est parfait et il a le meilleur bristol de Madrid », affirmait d’un ton sérieux Carmen, en fixant intensément les motifs du tapis, dans un mouvement de tête paradoxalement négatif agrémenté de moulinets de ses larges mains, plus soignées que belles, comme s’il se fut agi d’une vérité universelle que nul ne pouvait contredire.

« Disons que la qualité de gravure des armes et des couronnes est excellente, mais les lettres sont toujours trop maigres à mon avis », lui répondit la vieille marquise vêtue de noir. Puis, après un silence, de l’air agacé d’une maîtresse de maison qui constate la gaucherie d’un de ses serviteurs mais hésite à lui en faire part, car la confrontation avec un inférieur se situe au-dessous de ses habitudes, l’invitée reprit d’un air las et résigné : « On dirait qu’il économise sur l’encre.

– Tu es tellement difficile, ma chérie. Mais enfin, nous aimons ton perfectionnisme, Mercédès… Par ailleurs, il faut que je commande une centaine de boutons armoriés à cet homme que tu as à Tolède. Ici, il y a ce qu’il faut de boutons de livrée, mais à Madrid j’en ai commandé huit récemment et Mariano le majordome refuse de les faire circuler avec des boutons lisses.

– Ah ! Pépé est une merveille. C’est un orfèvre. Il viendra prendre tes ordres quand tu passeras quelques jours à San Isidro, le mois prochain », la rassura la marquise de l’air grave que l’on adopte pour recommander un médecin miraculeux.

Le père Antonio de Jibaja parlait de généalogies avec le comte de Casa Azul.

« Padre Antonio, je vous affirme que les Medina-Azar sont apparentés aux Glücksborg-Sonderborg par le mariage, au xviiie siècle, de doña Carmen de Medina-Azar avec le prince August.

– Mais don Carlos, les Schleswig sont protestants, il me semble impossible qu’une telle union ait eu lieu. » En prononçant le nom de l’hérésie calviniste, le visage du prêtre s’était crispé de douleur, comme si les flammes d’un bûcher de l’inquisition étaient venues lécher son corps osseux et parfaitement catholique.

« Ce serait le premier cas de dispense jamais répertorié en Espagne, padre… À moins que… À moins que doña Carmen n’ait abjuré. Ce mariage eut lieu au moment de l’ambassade du duc à Stockholm. » Le comte avait joui d’évoquer devant l’homme d’église le crime hypothétique d’une renégate éloignée dans le temps. L’unité du catholicisme ne souffrant aucune faille pour le prêtre, son teint blême ne se recolorait pas. Vidant son verre de Jerez en tremblant, il prit une forte respiration, sa pomme d’Adam monta et descendit plusieurs fois dans son cou fripé. Après un silence qui ne dissimulait pas son émotion, il répondit d’une voix basse et d’un air solennel, qui tout en garantissant le respect dû au Grand d’Espagne et à l’ancien ministre de Franco, indiquait que l’argument devait se clore :

« En tous les cas, je n’ai jamais relevé cette union dans l’arbre du duc où doña Carmen figure comme carmélite. »

Dans l’insistance de sa contradiction, padre Antonio avait engagé bien plus que sa petite personne obscure et érudite de chapelain d’une famille des confins de la Castille et de l’Estrémadure, mais la monarchie espagnole elle-même, garante de l’ordre du monde, fer de lance de la Contre-Réforme, alliée de la grandeur mythique du Saint-Empire romain germanique. S’il n’en avait été ainsi, le ton sec qu’il avait adopté pour s’adresser à un personnage d’un rang bien supérieur au sien eût été inconcevable. Padre Antonio prit un air lointain, absorbé et amer. Derrière ce paravent qu’il imaginait impassible mais qui reflétait la douleur de ses idéaux menacés, il savoura le but marqué sur l’ancien ministre. Son regard frémit alors d’une lueur mystique en songeant qu’il s’était fait le champion de la piété universelle et des indispensables hypocrisies qui la garantissent du chaos du monde.

Le comte vida son premier verre de Malaga et regarda vers la cheminée près de laquelle son épouse Alice s’entretenait avec la duchesse de Fuentevieja. Il déplaça dans leur direction sa belle taille rendue plus imposante encore par l’embonpoint. Il portait la tête haute mais sans raideur car sa jovialité rendait ses gestes naturels. Ses rares cheveux étaient plaqués sur son large crâne avec de la brillantine. Son immense nez rouge qui s’achevait en une petite pointe fine légèrement asymétrique, était comme un objet barbare au milieu d’une physionomie agréable, éclairée par de beaux yeux bleus. Sa femme Alice était irlandaise, issue d’une ancienne famille du comté de Galway. Ses cheveux blonds cendrés coiffés simplement en arrière encadraient un visage frais. Elle portait une robe de tweed lavande gansée de velours et pour seul bijou une chevalière de saphir.

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