Revue des Deux Mondes octobre-novembre 2014

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Les élections européennes de mai 2014 ont été marquées par une forte percée des eurosceptiques. En France, le Front national est arrivé en tête des suffrages dans 71 départements sur 101. En posant la question « Qu’arrive-t-il à la France ? », la Revue des Deux Mondes cherche à comprendre et à décrire une crise sans précédent. Sommes-nous aux portes d’une nouvelle ère historique ?

En ouverture du numéro, Alain Juppé analyse les taux de plus en plus élevés des abstentionnistes. Les Français témoignent d’une forte méfiance à l’égard des élus. Selon le maire de Bordeaux, le pouvoir politique a perdu sa capacité d’agir sur le réel. À cette cause s’ajoute la relation complexe qu’entretiennent les citoyens avec l’autorité. La perte de confiance en l’avenir et la peur identitaire créent de profondes fractures dans la société française. Pour Ezra Suleiman, la France a perdu de sa grandeur en raison notamment de son incapacité à se réformer : les élites sont profondément attachées à leurs statuts, ce qui empêche toute forme de transformation. Jacques de Saint Victor explique le malaise ambiant non par des institutions bancales mais par l’absence des « grands hommes » et donc des idées. D’après l’historien, nous nous retrouvons dans un climat politique digne de la IVe République : le PS comme l’UMP traverse une double crise d’identité et de légitimité. Thomas Gomart dresse un panorama de la politique étrangère française. Pendant un an, Gilles Kepel a mené une enquête à Roubaix et à Marseille, auprès d’une centaine de candidats issus de l’immigration dont les conclusions firent l’objet d’un livre, Passion française (Gallimard). Le FN rafle la mise dans certaines cités, l’auteur en détaille ici les causes. Enfin Olivier Roy se demande pourquoi et en quoi le FN a réussi à sortir de son image extrémiste et élargir son électorat en devenant « moderne ».

Publié le : vendredi 17 octobre 2014
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EAN13 : 9782356500960
Nombre de pages : 176
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Couverture

« Les hommes apprennent

à connaître les hommes »

Chateaubriand

Sommaire | OCTOBRE-NOVEMBRE 2014

Éditorial

| Dernières nouvelles de la France

Courrier de Paris

| Cher Édouard

› Michel Crépu

Grand entretien

| Il n’est pas de force sans confiance

› Alain Juppé, Michel Crépu et Annick Steta

Qu’arrive-t-il à la France ?

| Le conservatisme des dirigeants

› Ezra Suleiman

| 2014 ou le retour au « Bas Empire » républicain ?

› Jacques de Saint Victor

| Politique étrangère française : déni ou dénigrement ?

› Thomas Gomart

| ENTRETIEN – Les musulmans de France entre intégration et identité islamique

› Gilles Kepel et Annick Steta

| La France doit admettre qu’elle a laissé échapper son destin

› Antoine Bello

| Pourquoi le Front national est-il moderne ?

  Parce qu’il a compris Gramsci

› Olivier Roy

Études, reportages, réflexions

| Péguy, parmi nous

› Michel Laval

| ENTRETIEN – Défendre les droits et les libertés publiques

› Henri Leclerc et Annick Steta

| Claude Lévi-Strauss à la mode Google

› Michael Benhamou

| Fritz von Unruh : Verdun ou le chemin du sacrifice

› Eryck de Rubercy

| L’art délicat de la vulgarisation économique

› Annick Steta

| RAISON GARDER – Soumission, domination, précaution

› Gérald Bronner

Critiques

| LIVRES – Lewis, Leigh Fermor et autres voyageurs

› Frédéric Verger

| LIVRES – Brague et Manent : comment peut-on être (chrétien et) moderne ?

› Henri de Montety

| MUSIQUE – Monteverdi vu par Wilson

› Mihaï de Brancovan

| DISQUESNixon in China, un opéra politique

› Jean-Luc Macia

Notes de lecture

| Conrad Haiken | William Dalrymple | Monique Slodzian | Zakhar Prilepine | Mikhail Elizarov | Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Norgaard Rokvam | Marie-Anne Lescourret | Jacques de Saint Victor | Élisabeth Barillé | Marc Biancarelli

Éditorial

Dernières nouvelles de la France

Certainement, il existe plusieurs manières de s’intéresser à la France. Le plus souvent, désormais, ce sont les sondages qui s’en chargent. Les sondages sont des machines précises, mais aveugles : ils disent ce que voit le bout de leur nez. C’est souvent spectaculaire, avec le risque de l’illusion d’optique. On peut aussi essayer de voir avec d’autres instruments. La méthode utilisée dans ce nouveau numéro de la Revue des Deux Mondes est tout bonnement celle de la conversation. « Qu’arrive-t-il à la France ? » est une question impromptue de déjeuner à la campagne. Ce sont les meilleures. Il faut dire que les circonstances s’y prêtent. Ne dit-on pas désormais que le Front national est aux portes du pouvoir ? L’expression « aux portes » a pour elle de pointer l’inédit d’une situation politique. Il y a encore six mois, nul ne se serait aventuré à engager un tel propos. À celui qui osait formuler l’impensable, les bons esprits connaisseurs de l’histoire politique française rétorquaient d’un ton qui n’admet pas de réplique : « Le Pen au pouvoir ? Impossible. » Ah bon ?

En posant la question « Qu’arrive-t-il à la France ? », la Revue des Deux Mondes ne cherche pas à lire dans les astres, elle enregistre d’abord un tremblement de terre. La montée irrésistible du Front national témoigne d’une dislocation dans les profondeurs. Tout se passe comme si la société politique française avait perdu son centre de gravité. Jusqu’à ces derniers temps, ce « centre de gravité » était un mélange subtil d’esprit révolutionnaire et de bon sens paysan. Braudel a dit, et il l’a écrit souvent, que la France était d’abord un pays rural. L’est-elle encore ? Oui, à certains égards, surtout dans un certain réflexe de méfiance face aux « nouveautés » en provenance de Bruxelles et du monde en général. Le vieux socle paysan qui était jadis une garantie de stabilité et de force est devenu un foyer d’angoisse et de vertige. Personne ne paraît en mesure de le traverser avec les mots nécessaires.

On dirait que la France, le pays le plus gâté du monde, au moins géographiquement, vit terrée dans sa chaumière, le nez derrière le rideau. Quelque chose fait que la peur est plus forte que le désir d’aller de l’avant, à la rencontre d’une nouvelle aventure. Les différents signataires de ce dossier se livrent ici à l’analyse d’une crise sans précédent. On verra que plusieurs paramètres sont convoqués au chevet du malade. Drôle de maladie dont on peine à identifier le bacille, le point de départ de la dérive. Depuis 1829, année de sa fondation, la Revue des Deux Mondes n’a pas cessé d’explorer l’histoire de France, de la comprendre à travers ses aventures successives. Celle qui a lieu en ce moment n’en est peut-être encore qu’à ses débuts. Nous n’avons encore rien vu. Puisse ce numéro contribuer à l’effort d’intelligence et de courage nécessaire dans une telle tempête.

Bonne lecture,

La rédaction

Courrier de Paris

le 26 août 2014

 

 

 

 

Bien cher Édouard,

 

il n’est que temps pour moi de vous remercier pour ces belles journées que nous avons passées ensemble à Hongkong. Li, votre petite amie coréenne, altiste dans l’orchestre symphonique local, s’est montrée absolument charmante. Comme cela fait du bien de parler de Bartók ou de Debussy avec quelqu’un qui n’aura connu du XXe siècle que ses derniers feux ! Le concert était merveilleux, l’immense paroi de verre donnant sur la baie, l’impression que le rocher allait se détacher doucement pour la haute mer. Vous voyez, cher Édouard, que je suis revenu dans une forme éblouissante. Vous direz toute ma pensée à Li. J’ai été touché de son intérêt pour la littérature française. Causer de Ronsard dans la nuit hongkongaise avait quelque chose de tout bonnement post-malrucien. J’aime à dater les époques. Vous ne faites plus attention à ces choses, cher Édouard. Moi, j’y suis de plus en plus attaché. Hier soir, pensant à vous, je lisais des fragments égyptiens de la plus haute Antiquité. Je tiens à vous l’apprendre, cher Édouard, (je vous cite mon livre (1)), « lorsque Rome fut fondée, au milieu du VIIIe siècle avant notre ère, il y avait déjà des millénaires que la civilisation égyptienne existait sur les bords du Nil et avait rayonné sur le monde oriental, où la culture hellénique n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. » Voilà, boum ! J’aimerais que vous preniez du plaisir à ce genre de distorsions temporelles qui m’enchantent. C’est pour vous que je dis ça. Car vous m’avez paru un peu près de l’écran, cher Édouard. Une légère distorsion devrait vous faire du bien. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Li et son alto sont mieux à même de vous rendre service.

Me voici à nouveau parisien. L’avion avait à peine touché le sol que j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Le navire coule, mon cher. Je l’avais prévu. Mais l’Histoire donne parfois de ces coups d’accélérateur qui surprennent jusqu’aux plus avisés. J’écris « Histoire » avec une majuscule, s’agissant de la France. C’est plus fort que moi. Ce pays ne peut pas vivre sans une majuscule à la proue. Il va y avoir du sport. Le « génie » français va devoir montrer ce qu’il sait faire en période de gros grain. Et quand je dis « génie », naturellement, c’est au sens du « génie civil » : les pompiers, les gars qui colmatent au prix de leur vie, qui peuvent construire des ponts, des grues, des ports artificiels. Tout le reste, les petits corps d’élite, les grandes écoles minuscules, tout cela a déjà disparu, pris la fuite, changé de nationalité. Sur place, à part moi, ne subsiste plus qu’un escadron de pompiers commandé par Philippe Sollers, en état d’alerte. Il y a de l’électricité dans l’air. Je vous avoue que j’aime à ressentir cela. Certains soirs, le ciel au-dessus du pont Alexandre-III a des allures d’opéra : c’est le même que j’admirais enfant. On dirait que les ciels, à Paris, sont comme un décor perpétuel, prêt à s’illuminer à la première trompette. C’est cela, être parisien, mon cher Édouard. Être là quand tout se gâte splendidement, que les nuages sont cuivre, que la Seine roule son vert émeraude des grands jours. La guerre !

À l’heure où j’écris ces lignes, j’arrive du palais de l’Élysée. On annonçait la nouvelle équipe gouvernementale. J’ai toujours aimé ces moments d’histoire, ces « rendez-vous » qu’on revoit ensuite dans les livres et qui font dire à vos amis : « J’y étais. » Soyons bon public : les temps sont chiches en matière d’histoire. On fait avec ce qu’on a. Donc « j’y étais », mais seul si je ne compte pas la petite armada de caméras (toutes petites), de photographes (moins que pour Claudia Schiffer). Je veux dire seul de ma condition d’homme de presse écrite. Seul à tel point que les plantons m’avaient à l’œil, prêts à me ceinturer au cas où les choses eussent tourné à l’aigre. Je me tenais donc à carreau, guettant l’arrivée d’un compère de l’écrit, ce qui eût rassuré le planton. En vain. Mes compères étaient tous derrière leurs écrans, dans leurs bureaux. Quel changement d’époque ! Naguère, pour ce genre d’occasion, la cour du palais ressemblait au souk de Samarcande au temps de Tamerlan. On braillait, on marchait dans les câbles, on spéculait sur la situation, on attendait surtout un coup de théâtre. Il y avait du Hugo dans l’air, ou du Trois Mousquetaires ; on guettait, à l’étage, l’ombre du Général passer devant la fenêtre. Ce soir, le secrétaire général de la présidence, M. Jouyet, semblait parler au gravier de la cour, si zen dans son ovale parfait. À quoi bon venir encore au perron pour parler aux cailloux ? N’eût-il pas été aussi simple d’expédier un e-mail ? De twitter la nouvelle équipe ? Je vous avoue, mon cher Édouard, que j’en suis encore tout marri. M. Jouyet, lui, avait l’air content. Je suis reparti tout triste. Dehors, une grappe de badauds attendait sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J’étais le premier à sortir. Les badauds m’ont suivi du regard, se demandant qui j’étais. Un petit frisson de gloire accompagnait mon passage. Encore deux mètres et je redevenais un simple passant. J’avoue avoir traîné un peu.

À vous, cher Edouard, votre badaud de Paris, mille amitiés à Li.

M.C.

 

 

1. Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, tome I, Des pharaons et des hommes, traduit et commenté par Claire Lalouette, préface de Pierre Grimal, Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1984.

  IL N’EST PAS DE
  FORCE SANS
  CONFIANCE

  › Entretien avec Alain Juppé

    réalisé par Michel Crépu

    et Annick Steta

«Revue des Deux Mondes – Le niveau élevé de l’abstention constaté lors des récentes consultations électorales ainsi que la défiance à l’égard des élus que mettent régulièrement en évidence les enquêtes d’opinion montrent qu’une distance s’est installée entre les citoyens français et les représentants des partis politiques traditionnels. Une démocratie peut-elle fonctionner correctement dans ces conditions ?

 

Alain Juppé La progression de l’abstention est d’autant plus préoccupante qu’elle tend à s’accentuer : elle a atteint des niveaux records lors des élections municipales et des élections européennes du printemps dernier.

Il me semble que la défiance des citoyens à l’égard des responsables politiques a plusieurs causes. Les crises successives que nous avons traversées ont d’abord répandu chez nos concitoyens l’idée de l’impuissance des gouvernants. Le pouvoir politique semble avoir perdu sa capacité à agir sur le réel : la mondialisation, l’intégration européenne, le pouvoir grandissant des marchés ont complètement changé la donne. Les citoyens ont désormais le sentiment que ce n’est pas en votant qu’ils pèseront sur le destin de la nation. Je ne partage pas cette opinion : je pense que les gouvernants ont encore la possibilité de réaliser des choses. Le fait qu’ils puissent aggraver la situation en prenant de mauvaises décisions montre d’ailleurs qu’ils ont un pouvoir, même si c’est, en l’espèce, celui de nuire. La politique qui est menée depuis un peu plus de deux ans relève de ce registre : elle n’est pas à la hauteur des défis posés à la France et a sensiblement accru les difficultés auxquelles le pays est confronté.

Une deuxième cause réside dans l’évolution du rapport des citoyens à l’autorité. Déléguer son pouvoir à des élus pour qu’ils s’occupent de vos affaires ne correspond plus à la culture dominante. Les gens ont envie d’une forme de démocratie que je qualifie parfois de quotidienne ou de continue : ils veulent être réellement associés aux questions qui les concernent. Cette exigence de participation n’a cessé de croître au niveau local. Je n’exerce pas aujourd’hui mon mandat de maire de Bordeaux comme je le

Alain Juppé est maire de Bordeaux. Il a été Premier ministre de 1995 à 1997, ministre du Budget de 1986 à 1988, ministre de la Défense de 2010 à 2011, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995 et de 2011 à 2012. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont la Tentation de Venise (Grasset, 1993), Montesquieu : le moderne (Perrin-Grasset, 1999) etJe ne mangerai plus de cerises en hiver… (Plon, 2009).
› www.al1jup.com

faisais en 1995. Il y a vingt ans, quand je voulais restructurer un bâtiment pour en faire une salle de quartier, je choisissais un architecte, je lui demandais de préparer un projet, et celui-ci était réalisé. Aujourd’hui, il faut un an de discussions avec les riverains et les représentants des associations pour savoir ce qu’ils attendent d’une telle opération et quels sont les équipements dont ils souhaitent disposer à l’intérieur du bâtiment. Cela m’a parfois amené à modifier mon approche du problème pour tenir compte des attentes des gens alors que j’aurais fait quelque chose de différent sur la base des seules considérations architecturales. Cette exigence de participation traduit une modification du lien d’autorité entre ceux qui sont censés savoir ou pouvoir et ceux qui pensent qu’ils savent et qui ne peuvent pas. On retrouve cette exigence un peu partout. Parlez aux enseignants : aujourd’hui, les parents leur expliquent comment faire cours. Parlez aux médecins : les patients arrivent dans leur cabinet après avoir fait leur diagnostic sur Internet et s’indignent que les traitements qui leur sont prescrits ne soient pas tout à fait conformes à ce qu’ils avaient imaginé.

Un troisième facteur entretient selon moi ce nouveau rapport : le développement d’Internet, des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu nous fait vivre dans une instantanéité permanente. Il arrive que ces chaînes d’information diffusent en boucle les mêmes images durant une journée entière dans l’attente d’un événement. En mai dernier, la remise du prix Albert-Londres a eu lieu à Bordeaux. La présidente du jury, Annick Cojean, a évoqué ce phénomène dans son discours et s’est félicitée qu’il y ait encore des grands reporters et des journalistes capables de prendre le temps de la distance entre un événement et son interprétation et d’écrire de bons articles dans une belle langue. En l’écoutant, je me disais : « Pourvu qu’elle ait raison ! » Mais ne sommes-nous pas en train de dériver vers un système tout à fait différent ?

La peur de l’avenir et la peur identitaire qui habitent aujourd’hui les Français constituent le quatrième facteur qui explique selon moi cette prise de distance des citoyens à l’égard des politiques : « Qu’allons-nous devenir ? La France que connaîtront nos enfants ressemblera-t-elle à celle d’aujourd’hui ? La mondialisation ne nous fait-elle pas perdre notre âme ? » Je crois que ces interrogations expriment quelque chose de très profond. Cette perte de confiance est, très curieusement, beaucoup plus marquée en France qu’ailleurs. Les enquêtes Eurobaromètre montrent clairement que les Français sont beaucoup plus pessimistes au sujet de l’avenir collectif de la France que les Allemands ou les Espagnols ne le sont sur l’avenir de leur pays. Sur ce point, nos concitoyens sont en pleine schizophrénie. Quand vous leur demandez comment ils vont, la réponse est étonnamment positive : 80 % des Français se sentent bien dans leur vie et dans leur ville. Mais quand vous passez à la représentation qu’ils se font de leur avenir collectif, cela tourne à la catastrophe. J’ai du mal à expliquer pourquoi ils ont à ce point peur de la mondialisation, de l’immigration, de l’autre. J’ai vécu un an au Canada. J’ai été frappé de voir que pour nos amis québécois, qui partagent notre langue mais sont culturellement nord-américains, la mondialisation ne constitue pas une menace : quand une entreprise ferme parce qu’elle n’a plus assez de clients, une autre la remplace et crée des emplois à la place de la première. Nous devons être le seul pays développé où l’on imagine qu’interdire les licenciements permettrait d’améliorer la situation de l’emploi.

Revue des Deux Mondes – Comment les responsables politiques peuvent-ils, selon vous, regagner la confiance des électeurs ?

Alain Juppé Si j’avais la réponse, elle vaudrait cher sur le marché des opérateurs politiques ! Comment restaurer un climat de confiance dans un pays qui a peur de tout ? Comment rétablir la confiance entre ceux qui sont censés diriger le pays et ceux à qui ils demandent de leur déléguer cette responsabilité ? Je crois qu’il faut d’abord avoir un minimum de crédibilité personnelle, ce qui exige de dire la vérité. Et la vérité, c’est que nous ne nous en sortirons pas sans consentir des efforts et sans réaliser un certain nombre de réformes fondamentales. Les étudiants devant lesquels je suis invité à m’exprimer me demandent très souvent si la France est réformable. Je crois qu’elle l’est : des réformes très difficiles ont été réussies lors du dernier demi-siècle. La défense nationale a connu une mutation extraordinaire en vingt ans. Bien que quatre-vingt mille postes aient été supprimés en une dizaine d’années, l’armée continue à assumer à peu près ses responsabilités. L’université a elle aussi profondément changé. Elle s’est ouverte au monde de l’entreprise : les enseignants ont fini par admettre que les entreprises étaient en mesure d’apporter un savoir-faire et une capacité de recherche propres et qu’elles étaient susceptibles de pallier l’insuffisance des moyens publics. L’autonomie des universités, qui était taboue il y a vingt ans, est aujourd’hui plus ou moins entrée dans les mœurs. Le millefeuille territorial est en train d’évoluer. Je me suis cassé le nez sur les régimes spéciaux de retraites, qui n’ont d’ailleurs toujours pas été véritablement réformés. Mais il faut continuer à dire que l’allongement régulier de l’espérance de vie nous contraindra à repousser l’âge du départ à la retraite.

Une première façon de regagner la confiance des électeurs consiste donc à leur dire la vérité. Mais il faut aussi essayer de montrer que la France n’est pas promise à disparaître et qu’on peut très bien créer une vraie unité dans la diversité. Bordeaux n’est pas peuplée de riches viticulteurs comme on le croit souvent à Paris : c’est une ville d’une très grande diversité, qui compte notamment des communautés maghrébines et africaines très nombreuses. Je suis en train de me battre pour faire construire une mosquée. Le Front national a construit toute sa campagne pour les élections municipales contre ce projet : il n’a obtenu que 6 % des suffrages. Apaiser ce type de tension au niveau national implique deux choses. Il faut tenir un discours très clair au sujet de l’islam : oui à l’islam républicain qui accepte les grands principes fondamentaux de notre République, y compris la laïcité ; non aux extrémismes et aux sectarismes. Mais il faut également dire que l’islam est la deuxième religion de France. Les catholiques bordelais ont de magnifiques églises. Les protestants disposent de plusieurs temples. Les juifs ont l’une des plus belles synagogues de France. Il est normal que les musulmans aient des mosquées dès lors qu’ils respectent un certain nombre de principes fondamentaux non négociables. Cela fait partie du discours de vérité.

Il est aussi indispensable de redonner confiance en l’avenir. Nous avons le terreau nécessaire pour y parvenir. Notre jeunesse a l’esprit d’entreprise. La France est le pays européen où le taux de création d’entreprises a été le plus élevé lors des cinq dernières années. À Bordeaux, on assiste à une incroyable éclosion de start-up dans la filière numérique. Mais pour que cela fonctionne, il faut donner de la visibilité aux acteurs économiques : on ne peut pas passer en un tournemain d’une politique de matraquage fiscal à une politique de réduction des impôts non structurée.

Aux ingrédients de ce que j’appelle l’alchimie de la confiance s’ajoute, à un moment donné, l’adhésion à un homme. Si j’ai réussi à Bordeaux, c’est parce que je suis arrivé à créer un tel lien avec les Bordelais. Ils n’ont pas voté pour moi parce qu’ils me trouvent sympathique (ou pas seulement…), mais parce qu’ils ont constaté que j’avais fait changer la ville. Porter un projet et tenir ses engagements permet de créer de la confiance. Il est toutefois beaucoup plus difficile d’y parvenir au niveau national qu’à l’échelle locale.

Deux mots d’ordre me semblent de nature à faire évoluer la relation entre les Français et les responsables politiques : apaisement et rassemblement. Les Français ont besoin que le débat public s’apaise. Bien que je ne sois pas opposé au mariage des homosexuels, je juge très sévèrement ce que le gouvernement a fait en matière de droit de la famille : il s’est débrouillé pour créer sur ce sujet une profonde fracture dans la société française. Il ne faut pas recommencer. Ne relançons donc pas le débat sur le vote des étrangers, qui divise et n’apporte rien de fondamental aux attentes de la majorité de nos concitoyens. Essayons de nous concentrer sur ce qui constitue leur priorité : l’emploi. Nos enfants trouveront-ils du travail ? Peut-on encore travailler à 50 ans, ou est-on alors rejeté par la société ? C’est là-dessus qu’il faut se focaliser. Quant au rassemblement, je me suis efforcé de le réaliser à Bordeaux. Les résultats des dernières élections municipales me donnaient la possibilité de doter la communauté urbaine de Bordeaux d’un exécutif monocolore : j’ai près de vingt sièges de majorité. Mais j’ai préféré conclure un accord de coopération entre la majorité et la minorité pour la durée de la mandature. En 1995, j’ai dit que je ne savais pas ce que c’était qu’un tramway de gauche et un tramway de droite : si nous sommes d’accord pour créer un tramway, faisons-le ensemble ! La population apprécie beaucoup ce type de démarche. Les gens sont troublés quand les responsables politiques réagissent à un projet en fonction de l’appartenance partisane de ceux qui le portent et non de son intérêt intrinsèque. La grande question qui se pose aujourd’hui, c’est celle de la reconfiguration du paysage politique français. On voit bien qu’il existe une sorte de force centrale qui pourrait transcender les clivages actuels entre majorité et minorité. Sommes-nous prêts à la faire émerger ? C’est un saut qu’il faut envisager avec prudence et audace.

Revue des Deux Mondes – En France comme en Europe, le recul des formations politiques classiques coïncide avec la montée en puissance de partis populistes et de mouvements politiques alternatifs. Quelles sont, selon vous, les causes de ce phénomène ?

Alain Juppé La première cause de ce phénomène réside dans la perte de crédibilité des grands partis de gouvernement. En Grèce, leur incapacité à enrayer la crise économique a favorisé la montée en puissance d’un parti néonazi. En Italie, le spectacle donné par la classe politique est assez navrant. Voir Silvio Berlusconi débarquer avec son chauffeur et ses gardes du corps pour effectuer les travaux d’intérêt général auxquels il a été condamné a quelque chose d’hallucinant. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’un trublion comme Beppe Grillo puisse troubler le jeu. La percée de l’extrême droite aux Pays-Bas, en Finlande et en Hongrie relève, comme en France, d’une réaction contre l’impuissance de ces pays à remettre les choses en ordre. Si elle est nettement moins marquée en Allemagne, c’est d’abord parce que leur histoire a vacciné les Allemands contre la tentation des extrêmes et ensuite parce que l’économie nationale se redresse.

La hantise de l’immigration constitue un autre élément d’explication : les gens ont peur d’être envahis. Bien qu’il faille s’habituer à vivre dans un monde de diversité, il est nécessaire de contrôler les flux migratoires. En la matière, on essaie toujours de faire porter le chapeau à l’Europe. Mais les États ont une part de responsabilité : si l’espace Schengen ne fonctionne pas de façon satisfaisante, c’est parce que nous avons été incapables de mettre en place un système efficace de contrôle aux frontières. Afin de rassurer les citoyens, il faudrait à mon sens tenir un discours en deux temps : dire qu’on continuera d’accueillir un certain nombre d’étrangers, ce serait-ce que parce que nous y avons intérêt ; mais faire en sorte de pouvoir réguler ces flux. Le Canada, dont les frontières sont relativement faciles à protéger, met en œuvre une politique migratoire reposant sur la sélection des candidats à l’entrée sur le territoire. Il sera toutefois difficile de parvenir à un consensus politique sur le contrôle des flux migratoires. Certains hésitent parce qu’ils perçoivent toute forme de contrôle comme répressive, voire réactionnaire. Mais l’opinion publique est en train d’évoluer sur ce point. La réticence qu’inspirent des flux migratoires incontrôlés est une des raisons pour lesquelles une partie de l’électorat de gauche s’est tournée vers le Front national. Marine Le Pen a donné à son parti une crédibilité et une acceptabilité bien supérieures à celles dont il bénéficiait du temps de son père : elle a mis un bémol aux attaques racistes ou antisémites qui étaient jadis monnaie courante.

Revue des Deux Mondes – La réduction à cinq ans de la durée du mandat présidentiel a été adoptée afin de renforcer la stabilité du régime en limitant la probabilité d’une cohabitation entre un président de la République et une majorité parlementaire issus de familles politiques opposées. Depuis que le quinquennat est entré en vigueur, il est cependant devenu manifeste qu’il était porteur d’un inconvénient majeur : le président élu ne dispose plus que de très peu de temps pour espérer mettre en œuvre son programme. Avec une décennie de recul, quel regard portez-vous sur l’instauration du quinquennat et sur l’équilibre institutionnel issu de cette réforme ?

Alain Juppé De façon générale, je ne crois pas que l’on puisse me reprocher d’être conservateur. Mais en matière institutionnelle, je le suis. L’idée qu’il faut en permanence réformer les institutions est typiquement française. Les pays dans lesquels on bricole la Constitution pour allonger la durée des mandats ou autoriser leur renouvellement à l’infini ne constituent pas des références. Dans toutes les grandes nations démocratiques, on ne change pas les règles du jeu tous les dix ou vingt ans : c’est vrai du Royaume-Uni, des États-Unis, de l’Allemagne… Il n’y a qu’en France que l’on s’interroge sans cesse sur la durée idéale du mandat présidentiel.

Si j’ai été plutôt favorable au passage du septennat au quinquennat, c’est parce que je crois que le temps des présidents de la République qui inauguraient les chrysanthèmes est révolu. Dans le monde dans lequel nous vivons, le pouvoir doit être incarné. Rester en fonction pendant sept ans sans retourner devant les électeurs, c’est trop long pour un président qui n’est pas réduit à un rôle de représentation. Quant à la cohabitation, c’est un système détestable. J’ai personnellement bien vécu la première cohabitation, durant laquelle j’étais ministre des Affaires étrangères : Édouard Balladur, qui était Premier ministre, ne s’occupait guère des dossiers que j’avais à traiter – en dehors toutefois des questions européennes – et je n’ai pas eu de désaccord majeur avec François Mitterrand. Mais j’ai bien vu que sous des dehors consensuels, Jacques Chirac et Lionel Jospin n’ont cessé de se tendre des pièges entre 1997 et 2002. Je pense donc qu’il faut s’en tenir au quinquennat et qu’un mandat de cinq ans laisse suffisamment de temps pour accomplir beaucoup de choses.

Pour une réforme de la construction européenne

Revue des Deux Mondes – L’Union européenne fait de plus en plus fréquemment office de bouc émissaire. Les Français sont nombreux à penser que l’approfondissement de l’intégration européenne est pour partie responsable de la baisse de leur niveau de vie. La construction européenne ne leur semble plus porteuse de bienfaits : ils reprochent aux institutions de l’Union de multiplier les contraintes pesant sur les États membres et sur leurs citoyens. Quels seraient à vos yeux les moyens de sortir de cette impasse ?

Alain Juppé Nous avons défini à l’UMP une ligne majoritaire que je résumerai de la façon suivante : premièrement, nous sommes pour la construction européenne et nous combattons ceux qui veulent lui porter atteinte, qu’il s’agisse de l’extrême gauche ou de l’extrême droite ; deuxièmement, nous pensons que l’Europe ne peut exister que si la France y reprend sa place ; troisièmement, il n’est pas question de rester dans le statu quo. Le fonctionnement de l’Union européenne peut être critiqué sur bien des points, mais il est exclu de nous en retirer. Cela aurait des conséquences dramatiques : si la France quittait l’Union européenne, cette dernière cesserait d’exister. On en reviendrait donc au concert des nations du XIXe siècle. Laurent Wauquiez propose quant à lui de tout raser et de recommencer de zéro : c’est complètement fantasmatique. Il y a à mon sens une autre solution : elle consiste à reconnaître que la construction européenne nous a beaucoup apporté, qu’elle est dotée de bases solides, mais qu’il est néanmoins devenu nécessaire de la réformer. Il faut améliorer la gouvernance économique de la zone euro, ce qui impose de poursuivre l’intégration économique des pays participant à la monnaie unique. Il faut redonner un peu de souplesse aux États membres de l’Union qui ne souhaitent pas aller aussi loin. Et puis il faut mettre en œuvre des politiques concrètes. La crise ukrainienne ne constitue-t-elle pas l’occasion de nous interroger sur ce que devrait être une politique européenne de l’énergie ? Ne devrions-nous pas nous employer à réduire notre dépendance énergétique à l’égard de la Russie ? Cette dernière a des points faibles considérables : elle n’est forte que parce qu’elle a un chef qui sait ce qu’il veut. C’est très bien d’avoir beaucoup de gaz, encore faut-il pouvoir le vendre ! L’Europe gagnerait également à mettre en œuvre une politique de recherche et d’innovation. J’ai suggéré qu’on s’inspire du programme d’investissements d’avenir que Michel Rocard et moi avons porté : trente-cinq milliards d’euros ont été consacrés au financement d’innovations de rupture. On pourrait envisager de faire quelque chose de similaire au niveau européen afin de permettre aux entreprises de prendre pied dans des secteurs d’avenir. Le succès d’Airbus montre que ce type de collaboration peut être payant. En dépit du niveau élevé de l’euro, dont les patrons successifs d’Airbus ont affirmé qu’il diminuait la capacité de leur entreprise à exporter, le constructeur européen a réussi à faire jeu égal avec Boeing. La France n’aurait jamais réussi à mener à bien un tel projet toute seule.

Revue des Deux Mondes – Comment la France pourrait-elle retrouver un rôle moteur au sein d’une Union européenne comptant désormais vingt-huit membres ?

Alain Juppé J’ai récemment entendu Bruno Le Maire, qui est un bon esprit et qui connaît bien l’Allemagne, dire que le couple franco-allemand ne pouvait fonctionner que si la France et l’Allemagne étaient à égalité. C’était le cas sous de Gaulle et Adenauer comme sous Kohl et Mitterrand. Aujourd’hui, la France a perdu du terrain. L’image de notre pays est mauvaise à l’étranger. Or l’Allemagne a besoin que la France redevienne un partenaire crédible : elle n’a aucune envie d’assumer seule le leadership européen.

Pour que la France retrouve un rôle moteur au sein de l’Union européenne, il faut avant tout qu’elle redevienne forte. Et pour cela, il faut que le gouvernement en place respecte les engagements qu’il a pris : maîtriser la dépense publique, mettre en œuvre des réformes fiscales permettant de libérer les énergies, engager un travail de fond sur le desserrement des normes. Tous les patrons de grands groupes estiment que le principal handicap de la France, c’est l’excès de normes. Si le coût de la construction est sensiblement supérieur chez nous à ce qu’il est dans les pays voisins, c’est parce que les promoteurs qui réalisent un programme de construction de logements doivent faire en sorte que 100 % des bâtiments soient accessibles aux handicapés. Ne serait-il pas suffisant de ramener le niveau de cette obligation à 20 ou 25 % ? Il faut aussi laisser une plus grande liberté aux entreprises en matière de fixation de la durée du travail. J’ai récemment demandé au patron de Thalès, qui investit massivement à Bordeaux, ce qui contraint le plus fortement le développement de son entreprise. « Les trente-cinq heures », m’a-t-il répondu. Les Français ont une productivité horaire remarquable ; mais ils travaillent peu d’heures dans la semaine, peu de semaines dans l’année et peu d’années dans la vie. Mettre en place un programme de soutien à l’innovation me semble également indispensable.

Le gouvernement Valls II annonce une ligne en complète rupture avec les engagements de campagne de François Hollande. Le nouveau cap est cohérent. Mais les actes suivront-ils les déclarations d’amour à l’entreprise ? Si la France retrouve son rang, elle pourra reprendre l’initiative avec l’Allemagne au niveau européen. Mais une question demeure posée : que veut-on faire de l’Europe ? On voit bien aujourd’hui qu’il y a de fortes divergences sur ce point. Je continue de caresser le rêve d’une Europe politique qui serait un acteur majeur de la scène mondiale. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut poursuivre l’intégration de la zone euro : nous sommes allés trop loin pour ne pas aller plus loin encore, y compris en matière fiscale. On dit souvent que le Royaume-Uni doit ses bons résultats économiques au maintien de son indépendance monétaire. Il les doit...

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