Système social et stratégies d'acteurs en Afrique

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Devant les incertitudes qui pèsent sur l'avenir, le désarroi en Afrique n'est pas qu'économique et matériel, il est aussi culturel et identitaire. Les socialités traditionnelles se fragmentent au profit de nouvelles configurations basées sur les alliances qui mélangent éléments de solidarité traditionnelle, calculs et recherche d'intérêts individuels. Le cas des jeunes prêtres dans le diocèse de Kikwit au Congo nous fait entrer dans une problématique non encore suffisamment prise en compte dans les analyses sur l'Afrique.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296420939
Nombre de pages : 367
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Système social et stratégies d'acteurs en Afrique
Les jeunes prêtres et l'Eglise au Congo

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr «J L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9614-1 EAN : 9782747596145

Gilbert

Mubangi Bet'ukany

Système social et stratégies ci'acteurs en Afrique
Les jeunes prêtres et l'Eglise au Congo

Préface de Ndaywel è Nziem Isidore

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

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Université

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Boniface GBA Y A ZOO, Problèmes de regroupement des villages bété (Côte d'Ivoire), 2005. Auguste TENE-KOYZOA, Histoire économique et politique du Centrafrique au xx'me siècle, 2005. Augustin Germain MOSSO ATEBA, « Mémoire blessée» et « Eglise du peuple », enjeu de la seconde évangélisation de l'Afrique noire, 2005. Jean MPISI, Le cardinal Malula et Jean-Paul II Dialogue entre l'Église « africaine» et le Saint-Siège, 2005. Timothée NGAKOUTOU, Les limites de la démocratie subsaharienne, 2005. Gabriel MADZOU, Le pouvoir ethnique en Afrique, 2005. Alhassane CHERIF, L'importance de la parole chez les Manding de Guinée, 2005. M. A. BARRY, Le contrôle du commerce des armes en Afrique: utopie ou réalité?, 2005. A. TSHIBILONDI NGOYI, Enjeux de l'éducation de la femme en Afrique. Cas des femmes congolaises du Kasaï, 2005. G. A. NZENGUET IGUEMBA, Colonisation, fiscalité et mutations au Gabon. 1910-1947,2005. Mwamba TSHIBANGU, Joseph Kabila, la vérité étouffée, 2005. G. MAZENOT, Sur le passé de l'Afrique Noire, 2005. Adolphe BLÉ KESSÉ, La Côte d'Ivoire en guerre. Le sens de l'imposture française, 2005. Albert Roger MASSEMA, Crimes de sang et pouvoir au Congo Brazzaville, 2005. F. HOUTART (Sous la direction de), La société civile socialement engagée en République démocratique du Congo, 2005. Octave JOKUNG NGUENA, Initiative PPTE: quels enjeux pour l'Afrique?, 2005. Pasteur José BINOUA, Centrafrique, l'instabilité permanente, 2005.

A Anne Gillet et Emilia Mubangi

Cet ouvrage est tiré de la thèse de doctorat intitulée "Logiques de communication organisationnelle: jeux d'acteurs, relations de pouvoir et processus identitaires. Contribution à la compréhension des jeunes prêtres de Kikwit en R.D. Congo" que j'ai défendue en juin 2004 au Département de Communication de l'Université catholique de Louvain en Belgique.

Illustration de couverture:

Presbytère-couvent des pères jésuites à Kikwit Sacré-Coeur

Photo: Mubangi Bet'ukany Gilbert

Remerciements
Je rends un vibrant hommage posthume à Renaud Sainsaulieu pour son exigence intellectuelle mais surtout pour m'avoir consacré son temps jusqu'au bout. A quelques semaines de son départ, alors qu'il était alité, il a encore eu la force de me recevoir pour discuter de la suite de mon travail. Je suis redevable à Jean Lohisse d'avoir rendu possible l'édition de ce texte. J'espère qu'il a bénéficié de ma curiosité autant que j'ai appris de ses connaissances, de son humanité et de son exigence intellectuelle. Je remercie Baptiste Campion et Denise Thinès qui m'ont fait l'amitié de lire minutieusement le manuscrit. Merci à Elikia M'bokolo. Son soutien intellectuel et moral sans oublier son carnet d'adresses m'ont permis d'avancer. Je ne saurais oublier le talent informatique de Anne Gillet dans la construction des graphiques et la mise en forme de ce texte. Tous mes remerciements à Anne-Marie et Pierre de Radzitzky pour le soutien financier. Sans leur générosité, ce travail n'aurait jamais vu le jour. Je remercie l'évêque, les prêtres et les animateurs du diocèse de Kikwit. L'accueil et l'ouverture dont ils ont fait preuve en se prêtant à mes questions sont le signe qui montre leur volonté non seulement de regarder leur situation en face mais surtout de comprendre les conditions de leurs vies et de chercher à agir pour éviter de les subir.

TABLE DES MATIERES

Préface Avant- propos
I. Pertinence épistémologique et enjeux sociaux de la communication 1. Information, communication et organisation 2. Le cadre empirique: considérer le diocèse comme une organisation II. La relation d'enquête

17 21
21 25 28 .3

Introd uctio n Première partie Le diagnostic de fonctionnement organisationnel: incertitudes et enjeux Chapitre I Contexte situationnel et méthode
I. II. Contexte Question de méthode 1. Analyse de contenu 2. Grille des entretiens 3. Thèmes, catégories et encodage des entretiens 4. Démarche d'interprétation Conclusion

37 41

41 43 43
.43 .4 .4 .4 .4 .56 .57

Chapitre II Vieille Eglise et jeunes prêtres: l'identification des
I. Les incertitudes à caractère matériel et économique Problèmes de trésorerie et vie communautaire 1) Ce qu'ils aiment dans la vie communautaire 2) Ce qu'ils n'aiment pas dans la vie communautaire 2. Des problèmes d'investissement 1) Un avenir hypothéqué? 1.

59 59
61 61 62 63 64 64

Comment réagissent-ils face à ces incertitudes? Quel genre de vie en paroisse concrètement? Le poids des contraintes familiales et sociales Il. Les incertitudes à caractère logistique et spatial... 1. Le modèle des prêtres aux pieds nus ne fait pas école 2. Même les châteaux, ils n'en veulent pas III. Les incertitudes à caractère organisationnel 1. La démocratie dans l'Eglise: circulez, il n'y a rien à voir 2. Le fonctionnement organisationnel du diocèse 3. Les fonctions et les tâches 1) Et pourtant ils aiment l'Eglise et lui sont attachés 2) L'attribution des postes 4. Evaluations et contrôles 5. Un pouvoir qui ne communique pas IV. Les incertitudes en matière socio-culturelle 1. Les motivations ... ... ... 1) Les affinités et la vie en communauté 2) Vies privées, vies publiques: les femmes et les rumeurs 2. L'ethnicité version cartel social 3. Le rapport à l'autorité 1) Le sentiment d'être abandonné 2) Une façon de vivre l'autorité qui ne dit pas son "non" 3) ... et le confort d'une vision positive 4. La question culturelle: le missionnaire a cessé d'être un modèle d'identification 5. Quel prêtre pour quelle Eglise aujourd'hui et demain? 1) La primauté du sujet 2) L'image du prêtre est entrée dans une zone de turbulence Conclusion 3. 4.

2)

66 68 70 71 72 74 75 75 78 79 79 80 80 82 83 .....84 85 85 88 92 92 96 97 98 101 101 .13 l 07

Chapitre III 109 Les enjeux, sources de la dynamique communicationnelle entre incertitudes et stratégies d'acteurs 109
I. 1. 2. Il. 1. 2. III. 1. 2. L'enjeu lié à la vie matérielle et économique La précarisation des conditions de vie L'option de l'autonomie gagne le terrain L'enjeu logistique (la gestion des carrières, des mobilités et la formation) L'impossible reconduction Oser l'inédit? L'enjeu organisationnel (le climat humain du travail) Le climat social. Quelle place pour l'individu? a) Le style de vie religieux n'a plus la cote b) Le nouveau style qui attire c) Les indices de changement d) Des itinéraires multiples 110 111 114 ..114 116 117 118 118 119 120 120 121 122

12

IV. L'enjeu socio-culturel 1. Les relations d'adultes comme principe de motivation 2. L'évêque, figure symbolique du Père? Conclusion

122 123 123 .126

Conclusion de la première partie
I. II. Ill. L'existence d'une crise sociale L'incapacité de l'organisation à répondre à ses objectifs Le phénomène d'évitement

127
127 128 129

Deuxième

Partie

133

La communication comme stratégie et comme relation 133 Chapitre l 137 Le cancrelat dans la calebasse: le fonctionnement formel137
I. La mémoire oubliée 138 La stratégie missionnaire 139 1) L'évangélisation selon Ivan De Pierpont.. .11 2) Les fermes chapelles 144 2. Le temps de l'Afrique 145 I) La volonté de prendre en compte la réalité locale 145 a) La consultation générale du "clergé africain" .16 b) L'option de l'africanisation 150 2) La dimension organisationnelle 150 a) Ressources humaines 151 b) Ressources fmancières 151 c) Structures ..151 d) Formation 152 e) Politique 153 3. Contingence et dynamique des structures .14 II. La structure formelle 156 Organigramme du diocèse de Kikwit 157 Ill. La situation actuelle 159 IV. Une sélection élitiste? 160 V. La réalité du terrain: problèmes relationnels, difficultés matérielles et autres... 163 VI. L'appui et le soutien des communautés de base 164 1. A la base de la création des petites communautés au Congo 165 2. Les communautés de base ne pèsent pas économiquement.. 167 VII. La dévalorisation des individus 169 VIII. Les éléments de perturbation organisationnelle 169 1. Blocage et dysfonctionnements 170 2. Conséquences des blocages et dysfonctionnements 173 1) La centralisation du pouvoir 173 1.

13

2) Le déficit de compétence et d'expérience Conclusion

173 l 74

Chapitre II L'informel ou la logique des bouts de ficelle
I. IL La fonction régulatrice des "cartels sociaux" Les facteurs constitutifs de l'inscription sociale des cartels 1. La situation socio-économique du pays 1) Une question de survie 2) Le pari sur l'avenir est-il communicationnel ? 2. Des raisons culturelles 1) La question "ethnique" au cœur des rapports sociaux 2) Le clientélisme des cartels sociaux ill. Règles du jeu et mode de régulation 1. La réglementation formelle 2. La résistance 3. Alliances et compromis Conclusion

177 177
178 181 182 183 .15 186 187 190 192 194 ..195 198 .199

Chapitre III 203 Les logiques sociales en communication organisationnelle203
I. Le choix du concept: logique d'actions ou d'acteurs? II. Le cadrage III. Les trois modalités d'action organisationnelle 1. La logique communautaire 2. La logique revendicative 3. La sortie des individus: à la recherche de l'autonomie Conclusion 205 ..206 207 207 210 213 ..215

Conclusion de la deuxième partie Troisième Partie

216 217

L'identité à l'heure des fragmentations: émergence d'acteurs et d'organisations africains? 217 La palabre comme médiation dans le processus du désir mimétique ... 221 Chapitre l 225 La typologie des groupes sociaux selon les groupes d'items225
I. Méthode ...... ... ... ... ... II. Classification des thèmes en groupes d'items ill. Dynamique des changements sociaux et processus identitaire d'acteurs Conclusion .226 227 236 .239

14

Chapitre II 241 La persistance du modèle traditionnel ou l'architectonique du "transmis" 241
I. La tradition africaine 1. "Vie" et hiérarchie sociale 2. La tradition et la solidarité réticulaire 3. Le système des représentations dans l'Afrique traditionnelle ll. L'Eglise coloniale et missionnaire 1. Comment ont-ils fait? 2. L'après mission Conclusion 244 247 .20 251 253 .25 .256 ..257

Chapitre III 261 L'identité culturelle: l'Occident et l'Afrique en palabre. 261
I. La Négritude ou la contradiction coloniale et missionnaire La Négritude: quand les mots prennent les armes La Négritude comme "archéologie psychologique" L'école, une politique de mise au pas ? Quelle place pour le métissage ? II. L'authenticité version Mobutu Ill. L'Eglise du Congo retrouve le processus d'inculturation IV. L'organisation, une affaire de société? 1. Le modèle rationnel à l'origine du modèle colonial et missionnaire 2. Critique du modèle rationnel Conclusion 1. 2. 3. 4. 264 .25 267 271 .23 277 .28 282 283 .28 .290

Chapitre IV La dynamique identitaire ou l'éloge du "bricolage"
I. II.

291 291
.22 .294 ...295 .26 .27 299 301 305 306 307 .34 317 318 .31 325 336 337 .39

Déterminismes socio-organisationnels et parcours individuels La modernité occidentale ... ... ... '" 1. L'individualisme ... ... ... '" ... ... 2. La raison instrumentale.. ... Ill. La modernité africaine 1. Modernisation ou modernité? 2. Les villes africaines n'ont jamais été aussijeunes 3. La génération des passeurs: le temps des artistes IV. Les jeunes prêtres, acteurs de la modernité de l'Eglise africaine? 1. Le "souci de soi-même" comme antidote à l'alternation 2. L'autonomisation des prêtres I) Le modèle paulinien contre le modèle pétrinien 2) Quel statut social légal du prêtre aujourd'hui? 3. L'identité narrative des jeunes prêtres 4. Tranches de vie: des expériences professionnelles et pastorales inédites 5. Analyse: constances et ruptures 1) Une conception "professionnelle" du prêtre diocésain 2) Une conception "entrepreneuriale"

15

Conclusion

340

Conclusion de la troisième partie
1. 2. 3. Les traditionalistes Les indécis Les modernes 1) La modernité comme ascension sociale 2) Les modernes pour une organisation (Eglise) actualisée

340
343 .344 .35 345 346

Conclusion

Générale

provisoire

349

Le cancrelat peut-il sortir de la calebasse? Les pistes alternatives
I. II. III. L'intégration des parcours et stratégies alternatifs Prise en compte de la vie locale A la recherche d'une intelligence organisationnelle africaine 1) Pour une organisation africaine 2) Des expériences individuelles aux stratégies collectives

349 350
352 .33 355 .35 358

LISTE DES FIGURES LISTE DES TABLEAUX

367 367

16

Préface
Il s'agit de la mission catholique au Congo, cette mission qui a déjà tant fait parler d'elle, par les récits de sa trajectoire de la fin du XVè siècle à nos jours, ou par ses télescopages nombreux avec le champ du politique, à l'ère léopoldienne, coloniale ou sous la dictature de Mobutu. De cette église congolaise, en effet, on croyait avoir tout cerné: l'utilisation de ses rites comme matériaux de création syncrétique, l'étude de ses propres revendications à l' inculturation depuis l'aube de l'indépendance, avec le cri d'un de ces principaux acteurs, Joseph-Albert Malula d'heureuse mémoire, « une église congolaise dans un Etat congolais! », la promotion de son laïcat par l'institutionnalisation des diacres, en tant qu'animateurs des sous-paroisses, les fameux communautés ecclésiales de base (CEB) etc. On croyait avoir tout abordé, feuilleté toutes les pages de cette longue histoire d'acculturation et d'altérité. Il n'en était rien. Cet ouvrage vient nous surprendre, en révélant que le champ logistique et managérial se prêterait lui aussi à un regard critique. C'est par lui que se manifeste l'un des aspects les plus fondamentaux de la métamorphose de l'Eglise coloniale à l'Eglise afTicaine, congolaise. Effectivement tout se tient. On ne peut se passer de l'existentiel, de la matière, support indispensable de l'esprit. Par conséquent, l'Eglise a beau se préoccuper du spirituel, elle n'est pas moins une institution, soumise à l'exigence d'une gestion efficiente et celle de la mobilisation des ressources matérielles, indispensables à sa propre survie. Même l'inculturation aurait un coût; ces innovations seraient d'avance piégées si elles ne peuvent pas se prendre en charge et financer leur propre développement. Si donc ces incontournables questions pratiques n'avaient été abordées jusqu'ici qu'avec pudeur, quand elles n'étaient pas soigneusement évitées, c'est que cette attitude était révélatrice d'un certain état d'esprit. L'enseignement religieux colonial ne s'est-il pas employé, en son temps, à discréditer le « temporel» ? La pauvreté matérielle était sacralisée avec d'autant plus d'empressement et de détermination qu'elle rendait possible, le maintien, à coup d'arguments pseudospirituels, de la politique salariale coloniale, étouffant à la base toute revendication à un revenu plus juste, en compensation du travail fourni. S'intéresser au matériel, dans la société « christianisée », ne passait-il pas pour l'aveu d'une forme de stérilité spirituelle, de laquelle chacun se préoccupait de se démarquer? Avec une main d'œuvre si bon marché, constituée des candidats au baptême, on comprend que les «missions» aient été, à l'époque, de réels centres de développement et de production commerciale, où l'attrait de la modernité et de la nouveauté rimait avec les besoins d'instruction et la quête des promotions

sociales. La propagande missionnaire ne cessait de rendre irrésistible, la démarche qui consistait à s'y rendre pour y séjourner, comme le rappelle ce chant, si souvent chanté dans la région étudié par l'auteur: « Venez! Venez à notre mission. Venez! Venez y cultiver votre intelligence! Venez à la mission pour vous y établir, pour y améliorer votre intelligence et votre savoir-faire. Abandonnez la sauvagerie et de bons chrétiens devenez! l »)

Cet appel s'adressait aux ouailles potentielles. Quant aux missionnaires euxmêmes, ils menaient une double existence. Côté «jardin », ils se disaient pauvres, mais côté « cours », ils vivaient une réalité sensiblement différente. En plus des faveurs de l'Etat colonial et des revenus de la production commerciale, ils avaient, on le sait, la possibilité de faire une ample moisson des ressources d'origine externe, les frais des « intentions de messe », les fruits des collectes des paroisses d'origine, des dons et legs, tant de fonds disponibles dont ils n'avaient que la charge de les traduire, ici, en « œuvres ». Les privilèges s'étendaient aussi dans le domaine social. Epuisé, le missionnaire avait le loisir d'aller en congé en Europe, et ramenait au retour un certain nombre de produits « exotiques », comme du chocolat, du fromage, des outillages inconnus localement ou, encore, du tissu reçu comme flambant neuf, même s'il s'agissait de la friperie. Malade, le même missionnaire était renvoyé en soin à la « maison-mère» et, les nouvelles de décès, quand celles-ci intervenaient, faisaient le chemin en sens inverse, en dehors de celles des périodes initiales, de l'Europe vers l'Afrique. Il n'a donc pas suffi à l'africain d'enfiler la soutane blanche pour hériter de ces multiples possibilités, explique notre auteur. La réforme de novembre 1959 établissant la hiérarchie ecclésiastique au Congo, qui avait fait la chasse à la terminologie de «mission », de «préfecture/vicariat apostolique» au profit de celle de «paroisse» et de «diocèse» dirigés respectivement par le curé et l'évêque et non plus, par le Père supérieur, le Préfet ou le Vicaire apostoliques, n'aurait été, en son temps, qu'une simple révolution symbolique. Tant que le « missionnaire» d'hier était qualifié de « curé », le « changement dans la continuité» avait pu faire croire à l'illusion d'une mutation réussie. Mais cette étape intermédiaire est désormais franchie. De nos jours, l'héritage missionnaire est presque entièrement entre les mains des prêtres du cru. Mais, contrairement à leurs prédécesseurs, ils n'ont ni familles, ni «maisons-mères» en Europe, ni sécurité sociale, pas même le bénéfice des collectes réalisées dans ces pays « d'abondance ». De plus, avec leur augmentation sensible, à cause de la
« E nza ! E nza kuna mavula meta nza. E nza ! E nza lutwisa kuku ngangu zeno. Ku mavula nda lukadila, kuna lutomisa ngangu ye nza ! Lutambula busiense, ngwa ! bakristu nda i go lukituka." (Kita K. Masandi, P. Et Depaepe, M., La chanson scolaire au Congo belge. Anthologie, Paris, l'Harmattan, 2004, p. 85).
1

18

recrudescence des vocations, la redistribution du maigre revenu diocésain a fait place à des frustrations évidentes. Dérouté par sa propre misère, le prêtre congolais dérouterait davantage encore les fidèles. A cette époque où, face à la débâcle généralisée de la postcolonie congolaise, l'âge colonial, passe pour un âge d'or du passé, la «mission» et le « missionnaire» feraient eux aussi objet de regret de la part de l'opinion populaire. C'est ce que relève l'enquête qui a conduit à ce livre. En effet, pour rendre compte de cette crise oubliée dans l'inventaire des grandes interrogations posées par l'inculturation des données de la révélation, et entrevoir une « voie» de sortie, Gilbert Mubangi, rigoureux dans sa démarche, préconise l'étude d'un cas posé comme paradigme de cette déclinaison du changement. Il s'agit du vicariat-diocèse de Kikwit, dont il connaît les réalités de l'intérieur. Cet espace catholique, qui fait partie de la province ecclésiastique de Kinshasa, c'est l'héritage du vicariat apostolique du Kwango, le troisième territoire ecclésiastique des Jésuites, après celui de Kimwenza et de Kisantu, dont les périphéries avaient été cédées peu à peu, à d'autres congrégations missionnaires, suivant la dynamique d'installations de ces congrégations au Congo. De ce vicariat apostolique, ne demeure donc plus que sa partie centrale, le diocèse de Kikwit. Il a fallu toute la perspicacité de notre auteur, pour conduire avec doigté, cette enquête impressionnante sur « la vie» des prêtres africains. Et, pour rendre compte de cette « crise », il a eu raison de laisser la parole aux prêtres eux-mêmes. Leur cri, peu audible jusqu'ici parce que, étouffé sous le boisseau de la discipline ecclésiastique, s'apparente à un écho de cette clameur populaire qui caractérise le Congo d'aujourd'hui dans son ensemble. Car ici, les interrogations « religieuses» ne portent sur les conflits interreligieux, sur la montée de la laïcité ou sur l'athéisme, mais sur les problèmes de la faim, de soins de santé et de transport qui rivalisent avec ceux d'injustice, de « tribalisme », de partage inégal des avantages disponibles, du mirage de l'immigration ou des études supérieures. De cette crise d'identité doublée d'une crise sociale, le prêtre n'avait aucune chance d'être laissé pour compte. Dans le milieu rural déserté par les élites, n'estil pas le premier agent de la modernité, le « modèle» de réussite sociale? Il est donc normal qu'il se trouve confronté au quotidien à la recherche d'un difficile équilibre entre la « tradition» et la « modernité », le culte du partage et le rejet du parasitisme, la permanence de la solidarité et le nécessaire développement des individualités, car il se trouve acculé à négocier ses « manières de vivre» entre les exigences de trois communautés distincte, sa familiale d'origine, sa communauté paroissiale, son diocèse.

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Que faire? Comment identifier une voie de sortie? A l'antipode du culte de la nostalgie, l'auteur préconise d'abord de parachever la « décolonisation mentale» prônée en son temps par Mabika Kalanda, « en finir, dit-il, avec le modèle missionnaire et colonial », pour élaborer un modèle organisationnel nouveau, qui tienne compte des réalités de la société. Une telle « révolution» serait, par ailleurs, le prix à payer pour reconnaître la spécificité du jeune prêtre congolais, qui ressemble davantage à son temps qu'à son aîné de la fin de la période coloniale. La distance qui sépare le « prêtre-évolué » d'hier au « prêtre-danseur de ndombolo» d'aujourd'hui, transparaîtrait aussi dans les modes d'insertion dans la société des déserteurs des séminaires. Hier, ces « anciens» allaient grossir les rangs des hommes politiques - comme Antoine Gizenga, Pierre Mulele, Cléophas Kamitatu - ; aujourd'hui, ils se font recruter comme leaders des sectes chrétiennes. Un investissement tout autant rentable que le précédent. Le mérite de ce livre réside incontestablement dans sa capacité d'interpeller et de formuler de bonnes questions. En décrivant les mécanismes d'un changement en cours de réalisation, n'offre-t-il pas finalement l'opportunité d'y opérer des réajustements? Acculé à être pauvre parmi les pauvres, le prêtre congolais aujourd'hui n'a sans doute jamais été aussi proche de l'incarnation de son idéal, celui de « témoin », à contre-courant, d'une autre façon de vivre en Afrique et au Congo. Encore faut-il faire ce choix et ne pas le subir.

Isidore Ndaywel è Nziem Historien, Professeur à l'université de Kinshasa, Directeur honoraire des langues et de l'Ecrit à l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.

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Avant-propos
Au cours de mes recherches, une discussion est revenue de façon récurrente autour de trois questions: peut-on appliquer à l'Eglise les mêmes méthodes d'étude qu'aux autres organisations? Pouvez-vous sereinement mener un tel travail compte tenu de votre implication? Etes-vous sûr qu'il s'agit de communication dans vos recherches? Ces trois questions résument les critiques que j'ai souvent entendues pendant les cinq années de recherche. Mais j'ai compris que critiquer ne veut nullement dire ni discréditer ni détruire. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de faire une mise au point concernant les trois questions posées car Palo Alto nous a appris que bien communiquer, c'est avant tout métacommuniquer c'est-à-dire dire aux autres à quel niveau entendre le message.
I. Pertinence épistémologique et enjeux sociaux de la communication

Ce qu'on appelle les sciences de l'information et de la communication (SIC) sont une "discipline" au centre d'enjeux de société cruciaux. Pour caractériser notre société actuelle, d'aucuns parlent de "société de l'information et de la communication". Mais au-delà de cette sacralisation, le statut épistémologique de la communication se situe entre espoir, malaise et scepticisme. Etant donné que la communication elle-même ne peut se prévaloir d'une évidence conceptuelle et méthodologique sans appel, il faut admettre qu'il y a une "crise de l'évidence épistémologique" de la communication. La communication est-elle une science, une discipline à part entière comme la sociologie, l'anthropologie, l'histoire ou plutôt un champ de connaissances et d'études investi par des approches diverses et multiples? Qui est le de Saussure, le Freud, le Lévi-Strauss ou encore le Durkheim de la communication? Wiener, Bateson, Watzlavick, Hall, Goffinan, Habermas avaient-ils vraiment conscience de travailler pour l'avènement d'une science qui s'appellerait communication? Un professeur de communication racontait un jour à ses étudiants l'attitude de ses collègues lors des réunions académiques où les programmes d'enseignements de l'université sont discutés et définis. Selon ce professeur, chaque fois qu'il s'agit d'établir un programme pour le département de communication, tout le monde autour de la table a quelque chose à dire et à proposer alors que s'agissant des autres disciplines et d'autres facultés, on se contente d'écouter les représentants concernés. C'est anecdotique mais cela montre à quel point le concept de communication a été intégré par différentes disciplines du fait qu'elle touche beaucoup d'aspects de l'activité humaine. En même temps, cette anecdote illustre bien l'éparpillement et le manque de visibilité qui caractérisent la communication. En fait, elle correspond bien à la définition qu'en donnait Winkin: "terme irritant: c'est un

invraisemblable fourre-tout, où l'on trouve des trains et des autobus, des télégraphes et des chaînes de télévision, des petits groupes de rencontre, des vases et des écluses, et bien entendu une colonie de ratons laveurs, puisque les animaux communiquent comme chacun sait depuis Lorenz, Tinbergen et von Frisch. (...) En effet, "les phénomènes de communication sont toujours un peu plus complexes que ce que chacun peut en saisir ou en dire, et ils demandent donc à être abordés de façon plurielle, en croisant plusieurs disciplines, ou en multipliant les jeux de langage, comme autant d'appels à témoins. Si nos études ont quelque chose d'excitant, et pour d'autres de décourageant, c'est d'être infiniment ouvertes et à l'état naissant,,2. Considérée aujourd'hui comme faisant partie de la famille des sciences sociales, la communication plonge pourtant ses origines dans les sciences exactes, celles des mathématiciens et des ingénieurs. En effet, c'est avec Wiener, le père fondateur de la Cybernétique que naît le concept de communication et c'est avec Weaver (philosophe) et Shannon (ingénieur en télécommunications) qu'il se modélise. La préoccupation de Shannon et Weaver était de régler les problèmes de la transmission télégraphique. Cependant, cette transmission a une finalité et des effets que Lasswell situe dans un processus de persuasion et d'influence. Mais, les modèles de Shannon et Weaver tout comme celui de Lasswell restent linéaires. Ils ne laissent de place ni à la rétroaction ni au contexte. Sur ce point, les travaux de Wiener ont ouvert une percée pour les sciences sociales, en général et la communication en particulier, en inscrivant le feed-back (qui peut être verbal ou non verbal) dans la relation entre émetteur et récepteur du message, mettant ainsi en évidence les limites de la perception mécaniste de la communication. En effet, la communication ne peut être réduite au schéma canonique émetteur-message-récepteur. Hors de ce schéma qui met l'accent sur les relations de l'émetteur ou du récepteur avec le signe, il y a la relation entre l'émetteur et le récepteur qui définit la communication comme un ensemble complexe, un processus multidimensionnel et interactif. De l'information à la communication, il y a tout un ensemble de problèmes qu'on peut lier à la perception, à la réception, à la participation et à l'interprétation. En se focalisant sur le message, l'intervention des linguistes avec Jakobson a révélé que le sens du message implique une prise en compte des facteurs et des fonctions. Ainsi donc, la communication peut être perçue et étudiée en tant que contenu, sens et processus; ce qui place l'individu et les groupes humains à la production et à la consommation de l'information et de la communication. Comme l'homme se définit ainsi comme un être de communication et de relation, ses rapports avec les autres prennent du coup différents langages et supports qui poussent la communication à s'appuyer sur d'autres disciplines pour s'offrir la capacité d'étudier et de comprendre les mécanismes souvent complexes du langage, du

2

Bougnoux, D., La communication

contre l'iriformation, Paris, Hachette, 1995, p. 14.

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message et du comportement dans la relation à l'autre, en organisation et en société. Les travaux de Bateson et Watzlawick dans l'application de la théorie des systèmes à la famille ont donné lieu à la définition de la communication systémique. En d'autres termes, la communication est devenue un processus social permanent qui intègre de multiple modes de comportement. Ainsi, notre recherche trouve son fondement dans deux axiomes de la communication. Le premier est celui énoncé par Watzlawick qui dit que "le comportement possède une priorité on ne peut plus fondamentale (...) : le comportement n'a pas de contraire. Autrement dit, (...) on ne peut pas ne pas avoir de comportement. Or, si l'on admet que, dans une interaction, tout comportement a la valeur d'un message, c'est-à-dire qu'il est une communication, il s'ensuit qu'on ne peut pas ne pas communiquer,,3. L'impossibilité de ne pas communiquer est liée à l'impossibilité de ne pas avoir de comportement. Le deuxième axiome de la communication, en apparence contradictoire au premier est celui de Birdwhistell qui stipule qu' "un individu ne communique pas, il prend part à une communication ou il en devient un élément. Il peut bouger, faire du bruit (...), mais il ne communique pas. Il peut entendre, sentir, goûter et toucher, mais il ne communique pas. En d'autres termes, il n'est pas l'auteur de la communication, il y participe. La communication en tant que système ne doit donc pas être conçue sur le modèle élémentaire de l'action et de la réaction, si complexe soit son énoncé. En tant que système, on doit la saisir au niveau d'un échange,,4. En d'autres termes, il est impossible de concevoir la communication en dehors d'un ou des contextes. Toute interaction, tout comportement, toute communication trouve sa signification dans un ou des contexte(s) préalable(s). Et les contextes, eux, sont toujours construits culturellement. Après tant d'années de recherches et de débats, on peut dire qu'aujourd'hui la communication s'est institutionnalisée. Elle est présente dans les facultés universitaires, les fonctions ministérielles et les structures des entreprises. Elle a ses supports scientifiques propres (centres de recherche, revues, colloques, émissions, etc.) qui portent ses recherches et ses connaissances. Mais la question demeure: quels sont les contours d'un tel "savoir en mosaïque" comme dirait Balle? Malgré son institutionnalisation, il faut reconnaître que la communication continue à se poser elle-même un problème d'identité. Sur le plan interne, il y a deux attitudes. Il y a d'un côté ceux qui appartiennent déjà à une discipline et qui considèrent la communication comme une branche de leur discipline et partent de
3

Watzlawick, P. & Alii, Une logique de la communication, Paris, Le Seuil, 1972, pp. 45-

46.
4

Birdwhistell, R.L., "Communication". in D.L. SILLS (Ed.), International Encyclopaedia of the Social Sciences. Mac Millan, New-York, 1986, p. 104.

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leurs perspectives pour l'investir en essayant de la plier avec leurs armes méthodologiques et leurs concepts. Cette posture a abouti à un cloisonnement des acquis. Les conséquences se lisent en termes de retard dans le projet d'autonomie disciplinaire. Il ne s'agit pas d'entrer dans un débat qui ferait le ménage entre ce qui est communication et ce qui ne l'est pas car l'interdisciplinarité qui constitue la richesse de la communication fait que cette question est indécidable, du moins dans l'état actuel des recherches. L'autre posture est celle qui mobilise des enseignants et chercheurs formés dans des départements de communication avec comme seule préoccupation de construire une discipline autonome. Il s'agit de contribuer à alimenter la réflexion sur la construction de l'objet de ce domaine de connaissance en prenant en compte la systématisation et l'accumulation des connaissances. C'est un travail de longue haleine qui exige un choix rigoureux d'instruments et de matériaux de construction en fonction des problèmes propres à la communication. La question est de savoir comment la communication reçoit et intègre les apports d'autres disciplines. Cette entreprise nécessite une posture spécifique dans la façon de poser les problèmes et de les aborder en privilégiant une logique d'accumulation et de transversalité et non plus celle de rapprochement. Le fait de venir plus tard que les autres sciences sociales peut constituer un avantage pour la communication à condition que dans son projet de systématisation et de consolidation des acquis conceptuels et méthodologiques, elle avance par enveloppement, comme dirait Bachelard, en s'enrichissant par la naturalisation, explorant et investissant de nouvelles zones du social. C'est ainsi que la communication se construit dans une hygiène des remises en cause de la pertinence de ses propres théories antérieures mais aussi de leur renouvellement. On ne peut pas continuer à ergoter indéfiniment sur le statut épistémologique de la communication. De nombreuses recherches et publications ont montré que la communication est devenue une nouvelle grille d'intelligibilité pour penser la complexification de la réalité et de nos sociétés. Ce qui fait dire à Miège et Meyriat qu'aujourd'hui, la communication a atteint sa maturité disciplinaire et qu'elle peut jouer à armes égales avec les autres disciplines dans la cour des sciences humaines: «fin des années 1980, si certains continuent encore à la contester ou à l'ignorer, ils ne peuvent plus espérer la remettre en cause: les SIC sont devenues une discipline comme les autres »5.Nous l'avons expérimenté dans ce travail qui a su allier des approches anthropologiques, sociologiques, historiques et politiques.

5Meyriat, J. et Miège, B., « Le projet des SIC. De l'émergent à l'irréversible (fin des années 1960, milieu des années 1980) ». ln Robert Boure (dir.). Origines des sciences de l'information et de la communication, Lille, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Communication », 2002, p. 62.

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1. Information, communication

et organisation

Quels rapports peut-on établir entre organisation, information et communication? La question est importante parce que la ftontière entre les trois, il faut bien l'admettre, n'est pas aussi tranchée qu'on peut l'imaginer. L'information revêt différentes formes (image, texte, son) et utilise différents médias (imprimés, fichiers électroniques, films, disques, cédéroms, etc.). Elle se passe entre individus, au sein des sociétés ou des entreprises. Le schéma suivant montre ce que les trois termes ont en propre et ce qui les unit :

Figure 1 : Schéma conceptuel de la communication

organisationnelle

Entre information et communication, le débat a eu lieu dans les années soixantedix comme l'explique Miège : "la plupart des auteurs considéraient alors la théorie de l'information (conçue comme une réduction d'incertitude) comme un chapitre

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d'une théorie générale des communications, celle-ci s'avérant plus riche, le feedback (ou rétroaction) lui permettant de prendre en compte les réactions des lecteurs ou des usagers,,6. Pour Bougnoux, le terme information est lié à un contenu cognitif car il peut désigner à la fois les nouvelles (news), tantôt les données (data) et tantôt le savoir en général (knowledge). L'information relève du verbal et est donc envisagée dans la logique de la transmission en tant que produit des médias d'un émetteur à des récepteurs; c'est le digital. Dans le contexte organisationnel, l'information est une description objective des faits en vue d'une connaissance destinée à être communiquée. Par contre la communication englobe toutes les formes de relations; elle relève de l'analogie. Les contenus cognitifs ne peuvent pas expliquer les relations qui existent entre les individus parce que tout simplement les relations précèdent le cognitif car "autour des contenus qu'on lit, qu'on trie et qu'on discute, nous recevons, déversés par les mêmes canaux, les jeux et les chansons, le sport et les fictions, les bulles des clips, des pubs et des spots, pour sourire, s'émouvoir, participer ou se détendre... Et toujours, en deçà des médias, il yale désir persistant du corps qui veut s'étendre et se ramifier dans la résille de ses relations affectives. (...) L'énigme de la relation précède infiniment nos contenus de connaissance et il arrive qu'elle passe la mesure (dans les débordements de l'amour, de la religion ou des passions identitaires),,7. Cependant, pour Debray, dans la relation information-communication, "le pôle communication l'emporte sur le pôle information. (...) durant la guerre du Golfe, nous avons, vissés au petit écran, beaucoup participé, mais presque rien appris. Et pour cause. La communication rassure et l'information dérange"g. Quant à nous, nous pensons avec Meyriat que l'information et la communication sont liées: "la communication est un processus dont l'information est le contenu; l'une ne peut donc être comprise sans l'autre, l'étude de l'une et de l'autre ne fait qu'un. (...) L'information ne peut être conçue que communiquée (ou communicable), sans quoi elle ne se distingue pas de la connaissance. Et la communication (humaine), ne mérite d'être objet d'une science autonome que si elle engendre information, sans quoi elle se dissout dans l'océan sans rivages des relations de quelque sorte que ce soit entre les humains"9. Quant à l'organisation, elle se définit avant tout comme un cadre structuré (avec une division des tâches, une distribution des rôles, un système d'autorité, un système de contribution-rétribution, ... etc.) en vue d'une action. Autrefois, elle a été analysée comme une réponse à des contraintes objectives, venant de l'extérieur. C'est le modèle stimulus-réponse. Le modèle aujourd'hui est celui de l'acteur créateur où l'organisation est considérée comme
6

7 g Bougnoux, D., Op. cit, p.9-1O. Debray, R., Vie et mort de ['image. Une histoire du regard en Occident, Paris, Gallimard, 1992, p. 373. 9 Meyriat, J., Entretien avec les fondateurs de la SFSIC, in Miège (éd.) La pensée communication, Grenoble, PUG, 2005, p. 90.

Miège,B., Lapensée communicationnelle, renoble,PUG,2005,p. 88. G

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un construit dans lequel les acteurs, qui ont toujours des choix possibles, cherchent à intégrer les contraintes comme éléments de stratégies contingentes. La communication organisationnelle intègre donc les trois définitions. Toutes les problématiques communicationnelles et informationnelles sont présentes. Elle prend en compte l'aspect contenu dans la mesure où elle a la capacité de représenter l'organisation c'est-à-dire de donner l'information sur les objets, les acteurs et le fonctionnement (formel et informel) de l'organisation. S'inscrivant dans les sciences sociales, elle s'intéresse aux interactions et relations entre acteurs et prend en compte le lien social au sein de l'organisation. En effet, les comportements réciproques d'acteurs, producteurs d'effets, fonctionnent comme des signes communicationnels qui mettent à jour les implicites de la relation. Ainsi, l'organisation comme toutes les formations sociales est constituée par les actions et interactions humaines. L'activité d'une organisation est un enchaînement de processus d'interactions et "la notion de système d'interaction apporte aussi avec elle la notion de causalité circulaire. Cela signifie que le comportement de chacun est pris dans un jeu complexe d'implications mutuelles, d'actions et de rétroactions. Comprendre la signification d'une conduite, en tant que communication, exige alors de la replacer dans le système total"lO.Et c'est par rapport à ces relations qu'il faut interpréter les comportements des acteurs. Dans la communication organisationnelle, "la notion d'interaction renvoie donc à un "fait relationnel irréductible", où l'on ne peut pas être en présence d'autrui sans en être affecté"!l. Le fait donc de prendre en considération les interactions comme objet d'étude c'est-à-dire toutes les formes d'échange possibles entre les hommes ou avec les objets ne peut que renforcer l'épistémologie de la communication. En mettant l'accent sur les acteurs, il s'agit pour nous de montrer que ce qui fait la réalité de l'organisation, ce n'est pas tant les faits que les conventions que les acteurs instituent et desquelles ils dépendent en tant que membres d'un groupe, d'une société ou d'une culture. En effet, la réalité de l'organisation relève, tout compte fait, de l'ordre de la construction en ce qu'elle n'appartient pas au monde matériel mais de ce qui est imaginé. Cependant, les différentes relations entre acteurs qui se font et se défont dans la complexité de leurs articulations immédiates au sein de l'organisation ne favorisent pas une saisie claire et transparente de ce qu'elles offrent. Le travail de l'analyse consiste à décrire le fonctionnement du système, à expliciter les "jeux" des acteurs en présence et à découvrir les "éléments émergents" du système qui de façon "sui generis" ont mis
10

Mucchielli, A. et Guivarch, J., Nouvelles méthodes d'étude des communications, Mucchielli, A., Théorie systémique des communications,

Paris,

A. Colin, 1998, p. 32.
11

Paris, Armand Colin, 1999, p.

30.

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les acteurs et l'organisation en branle dans un cycle de fonctionnement et erreurs.

par essais

Partant du principe de la systémique qui veut que rien ne se passe entre acteurs, qui ne trouve sa place dans un ensemble et un contexte d'interactions, nous situons ce travail dans le champ de la communication organisationnelle à travers une mise en relation d'un ensemble de contextes spatio-temporels et historiques, stratégiques, culturels et identitaires qui se télescopent. Il porte sur les phénomènes d'émergence de nouveaux comportements d'acteurs en Afrique et la nécessité de concevoir un modèle d'organisation qui tienne compte de la réalité telle que les Africains la vivent, la conçoivent et la construisent. Nos efforts portent sur deux enjeux fondamentaux: l'écart entre la logique des lieux (1'Afrique traditionnelle et coloniale d'une part et la réalité d'aujourd'hui d'autre part). Ce processus de contextualisation, nous l'inscrivons dans une démarche constructiviste. La logique de fonctionnement n'étant pas étrangère aux conditions de sa production, nous pensons qu'à travers les comportements des acteurs, on peut en savoir plus sur leur identité et le fonctionnement du système dans lequel ils sont impliqués et qu'ils contribuent à construire. Nous partons de la conviction phénoménologique selon laquelle, ce qui apparaît dans l'apparaître du comportement des jeunes prêtres n'est pas qu'un simple paraissant mais relève de ce que Chambon12appelle la "génidentité" c'est-à-dire une identité qui n'est pas un isolat exhibé à un moment donné et qui ne relèverait que d'une simple logique des circonstances mais une identité du même dans le temps, une identité qui reste ouverte au devenir et au changement. C'est cet "être là" que ces jeunes prêtres manifestent dans leur comportement qu'il faut prendre au sérieux et en considération dans ce qu'il donne à voir et à comprendre.

2.

Le cadre empirique:

considérer le diocèse comme une organisation

Lorsqu'on observe les structures et le fonctionnement des organisations actuellement en Afrique, ils apparaissent comme essentiellement tributaires d'un modèle venu d'ailleurs et dans le cas de l'Eglise, les structures sont tributaires du modèle unique romain et missionnaire. Dès lors, la question se pose non seulement sur les capacités ou non des Africains à s'organiser et à se prendre en charge mais aussi sur le mode d'intervention et d'insertion des éléments d'organisation occidentale, appartenant à un ensemble différent à la réalité africaine. En choisissant l'Eglise comme cadre de recherche, le problème qui peut être soulevé est celui de savoir si l'on est en droit d'appliquer à un diocèse des
12Chambon R., Le monde comme perception et réalité, Paris, Vrin, 1974.

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méthodes d'analyse destinées à des entreprises et à d'autres organisations. Cette question en appelle une autre: en quoi le fonctionnement et l'organisation d'un diocèse sont-ils différents des autres organisations? Les faits nous obligent de reconnaître que les problèmes qui se posent dans l'Eglise dans le domaine de la gestion, du pouvoir, des relations hiérarchiques et interindividuelles ne font pas d'elle une organisation à part. Pour nous, il s'agit d'élargir et d'ouvrir le champ des études en SIC à l'ensemble des formes organisationnelles et des pratiques communicationnelles et de tordre le cou à l'idée répandue selon laquelle les objets d'études nobles seraient les organisations marchandes Dans le cas du diocèse de Kikwit, les Jésuites ont essayé, même s'ils n'y sont pas parvenus totalement, de mettre en place une organisation capable de vivre économiquement de façon autonome. En effet, calquée sur le modèle de leur expérience des "Réductions" au Paraguay, l'idée des "fermes chapelles" consistait à rendre les paroisses autonomes financièrement en créant des unités de production locales. Il est donc important de souligner le fait que depuis les origines, les paroisses et le diocèse à Kikwit comme dans tout le pays ont toujours poursuivi deux buts: maximaliser les gains financiers et maximaliser la foi (c'està-dire le nombre d'adhérents à la religion). C'est la raison pour laquelle le poste d'économe avait une grande importance dans la gestion des paroisses. L'évangélisation nécessite des moyens financiers et matériels conséquents. C'est pourquoi, il faut faire la différence entre le financement de l'Eglise en Afrique et en Europe. Si les fidèles en Europe sont capables de faire vivre leur Eglise, ce n'est pas le cas en Afrique où les paroisses fonctionnent avec le concours du travail bénévole des laïcs engagés, l'aide financière étrangère et la production économique locale (vaches, achat et vente des produits agricoles, etc.). Ce n'est pas un hasard si la crise actuelle survient au moment où l'aide étrangère diminue et où la dimension gestionnaire connaît des ratés. Cependant, un diocèse n'est pas une entreprise. L'entreprise a sa logique de fonctionnement, ses outils et ses techniques propres qui répondent strictement et uniquement aux exigences du monde de la production et ne peuvent pas par conséquent s'appliquer de la même manière à l'Eglise. Mais cela n'empêche pas que l'on puisse étudier la façon dont fonctionnent les paroisses et que l'on réfléchisse sur les différentes possibilités d'améliorer les conditions objectives de la vie des prêtres. Vatican II lui-même ne dit pas autre chose en prônant la "réforme permanente" lorsqu'il affirme que "l'Eglise, au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a perpétuellement besoin en tant qu'institution humaine et terrestre"13? Les sciences humaines ne sont pas, de ce point de vue, un obstacle mais une chance pour l'hygiène d'une organisation comme l'Eglise. Le Cardinal Malula dans une vision lucide et prophétique a bien précisé le sens de ce que nous
13

Décret sur l'œcuménisme (Unitatis Redintegratio), 1965 : ~6 .

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cherchons lorsqu'il reconnaissait que si les exigences de la vie sacerdotale ne changent pas, la manière de les vivre non seulement a souvent changé dans le passé mais peut encore faire l'objet de changements dans un avenir qu'il situait à l'horizon des années 2000. Dans leur aventure africaine, les Occidentaux ont apporté dans leur bagage, entre autres nouveautés, leur modèle d'organisation avec ses structures et son fonctionnement. En l'imposant tel quel, ce modèle a fait fonctionner l'Eglise du Congo comme une copie, le temps de la présence missionnaire. Aujourd'hui, à l'heure de la relève locale, le modèle occidental d'organisation se grippe et se révèle inopérant. Et pourtant, tous les efforts et tentatives pour maintenir les choses en état c'est-à-dire selon le modèle occidental, notamment en changeant des personnes à certains postes n'ont pas forcément amélioré la situation. La question qui mérite d'être conduite est celle de savoir: est-ce l'organisation à l'occidentale qui est en cause ou est-ce un problème de logique lié aux lieux qui changent? Comment comprendre ce phénomène et surtout comment l'expliquer? Devant les donneurs des conseils en gestion indifférenciée des organisations, on peut s'étonner avec D'Iribarne : "comment pourraient-ils oublier que les traditions où chaque peuple s'enracine modèlent ce que ses membres révèrent et méprisent; et qu'on ne peut gouverner sans s'adapter à la diversité des valeurs et des mœurs? Mais ce savoir n'informe guère nos recettes de gestion, trop promptes à offrir des généralités là où il faudrait saisir précisément comment tirer parti de chaque situation singulière"14.Le problème est complexe mais dans certains milieux, on a envie de l'aborder. Dès lors, la question fondamentale est celle de savoir, quel doit être le fonctionnement organisationnel aujourd'hui en Afrique pour qu'il implique la reconnaissance par ses acteurs dans leur "être africain" et pour qu'il réponde aux critères exigés par une organisation moderne? Cela étant, la compréhension de l'organisation ne peut faire l'économie de la compréhension des sujets qui en tant qu'acteurs l'alimentent, l'entretiennent, la transforment et la perpétuent. Les organisations ne sont pas un donné, elles sont toujours en construction. Elles sont une œuvre contingente parce qu'à chaque moment de leur construction, elles se trouvent devant une foule de possibilités qui rappellent qu'elles auraient pu être autre chose, différentes de ce qu'elles sont. Une organisation qui n'est pas capable de se transformer et d'innover, se sclérose. Ainsi, ne voir le fonctionnement de l'Eglise que du point de vue de la hiérarchie et des dogmes est un peu réductionniste. Aujourd'hui, l'Eglise africaine doit prendre en considération la problématique du changement et de l'innovation organisationnels en interne comme dimension importante de son avenir. Cela revient à dire qu'elle devrait, sans plus tarder, faire
14D'iribarne, Ph., La logique de l'honneur, Paris, Seuil, 1989.

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l'inventaire de ses ressources qui sont immenses pour les mobiliser dans cette œuvre d'invention et de construction d'elle-même. Nous pensons que les jeunes prêtres et laïcs engagés dans le travail apostolique constituent la première ressource de l'Eglise africaine aujourd'hui. L'apport de la communication organisationnelle est de démêler le nœud d'interactions fait de structures, de dysfonctionnements organisationnels, de stratégies d'acteurs, de processus identitaires en donnant l'information qui permet de comprendre le vécu organisationnel et en traitant la relation dans les implications entre les différentes composantes à l'intérieur même du nœud.

II. La relation d'enquête

Pourquoi m'intéressé-je à la situation de l'Eglise, des prêtres et de la société africaine? Voilà une question qui est loin d'être innocente ni incongrue. Echanges, partages, discussions entre amis et frères puis méditation épistémologique à voix haute plutôt que confession publique. Telle pourrait être ma réponse. Je pars du principe que faire de la recherche, en sciences sociales, c'est avoir au départ un minimum de désir de faire avancer la connaissance, d'aimer son temps et les hommes qui le traversent et de changer les choses. Ce travail trouve ses racines, avant tout, dans le sentiment et la volonté d'apporter une contribution, si modeste soit-elle, en sciences sociales en essayant de rendre intelligibles des objets, des comportements qui ne le sont pas et d'aider à dénouer les nœuds. Ensuite, ce désir a été renforcé par la volonté de faire avancer le monde qui est le mien, l'Afrique en général et l'Eglise du Congo en particulier en tentant de les sortir du piège organisationnel qui les enserre dans des carcans tout faits. Au départ d'une telle entreprise, la question est celle de savoir comment recueillir les informations? En choisissant la démarche qualitative nous avons délaissé la récolte de données sur base d'un questionnaire standardisant les informateurs pour retenir une formule qui, comme le diraient Demazière et Dubar, considère les personnes qui parlent au chercheur comme des "sujets" exprimant, dans un dialogue marqué par la confiance, leur expérience et leurs convictions, leur point de vue et leurs "définitions des situations vécues". Comme le dirait Lévy, une enquête est avant tout un acte communicationnel au sens plein du terme car "elle n'est pas, comme tendraient à le faire croire les représentations traditionnelles, la simple organisation technique d'un transfert d'informations, d'enquêtés plus au moins consentants vers des enquêteurs réduits au rôle de collecteurs de données,,15. C'est une démarche qualitative qui veut comprendre le fonctionnement social du diocèse de Kikwit et pour y arriver, elle tient compte de
15

Lévy, A., Sciences cliniques et organisations sociales, Paris, Puf, 1997, p. 95.

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la façon dont les jeunes prêtres reproduisent, produisent et construisent le dit système dans les comportements qui traduisent à la fois leur mal être et leur espoir. Il s'agit donc de restituer leurs paroles, faire ce que Garfinkel appelle le "compte rendu des comptes rendus" que les membres effectuent constamment dans le cours de leurs actions. Pour réaliser ce travail, je me suis rendu à cinq reprises sur le terrain à Kikwit et à Kinshasa (République Démocratique du Congo). Le premier séjour a eu lieu en 1999 (du 30 janvier au 8 mai), le second en 2000 (du 29 janvier au 29 avril), le troisième s'est déroulé entre le 4 décembre 2001 et le 21 mars 2002, le quatrième a eu lieu un mois plus tard, toujours en 2002 (du 25 mai au 17 juillet) et enfin le cinquième séjour qui a clôturé la série a été le plus court; il s'est déroulé en 2003 (du 17 avril au 10 mai). Des jours, des semaines et des mois entiers d'enquête sur le terrain, baladeur et crayon à la main, je suis allé à la rencontre des jeunes prêtres du diocèse de Kikwit, même si au départ, j'avais quelques appréhensions quant à leur volonté à s'impliquer dans ma recherche. Tout au long de cette recherche, j'ai été confronté à un questionnement permanent sur mon rôle et ma place. En d'autres termes, un chercheur peut-il étudier sa propre société ou l'organisation à laquelle il appartient? Si oui, quel est le degré de validité des analyses et des conclusions qu'il peut en tirer? Il fallait donc répondre à cette objection: mon implication constitue-t-elle un obstacle ou une chance? Je commencerai par dire que je suis resté dix ans en dehors du diocèse de Kikwit pour cause d'études, mais pendant ce temps, j'ai gardé des contacts avec le diocèse où je suis retourné assez régulièrement. A chaque voyage, même après avoir pris mes distances avec la structure officielle de l'Eglise, l'accueil est toujours resté aussi amical que lors des précédents séjours. En partant de ce que je suis et d'où je viens, il est clair que je suis engagé car le contraire serait un nonlieu. Dans ce sens, l'implication en ce qui me concerne est une chance car le fait d'avoir partagé le vécu organisationnel a le bénéfice de limiter "l'effet d'Heisenberg". En physique quantique, l'effet d'Heisenberg est décrit comme étant un principe d'indétermination selon lequel quiconque observe une particule la perturbe. En d'autres termes, le fait de travailler dans mon univers me met dans un rapport de familiarité qui me permet de voir des choses qu'un chercheur étranger ne verrait pas, d'amener mes interlocuteurs à me livrer des petites histoires sans qu'ils se paient ma tête en me racontant des histoires parce qu'ils savent que je sais de quoi nous parlons. Cependant, comme le dirait Bourdieu, la posture de familiarité a son revers: l'évidence. Elle peut empêcher de poser des questions qui peuvent se révéler déterminantes pour la suite de la recherche. Au nom de la "neutralité axiologique" chère à Weber, je me suis efforcé, pendant tout le temps des recherches de terrain tout comme tout au long du dépouillement des données et du travail d'interprétation qui s'en est suivi, d'avoir une attitude orientée vers

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l'analyse en mettant entre parenthèses des jugements de valeur. J'ai étudié mon univers avec des outils, des méthodes, des concepts scientifiques éprouvés qui m'ont permis de prendre distance, de ne pas être collé à la réalité et aux évidences. Ainsi, tout au long de cette recherche, j'ai été en position d'observation participante, "affecté" au sens où l'entend Favret-Saada. En effet, selon elle lorsqu'il s'agit d'avoir accès à ce qui se trame dans un groupe, aux systèmes de relations qui obligent et relient les individus, aux enjeux de la structure sociale et à ses pratiques officieuses, la position anthropologique ne peut se targuer d'adopter une position en extériorité. Etre affecté, c'est être soi-même atteint par les affects des relations du groupe, c'est se frayer une place dans les systèmes des relations sociales qu'on étudie sans pour autant renoncer aux exigences d'un travail scientifique. C'est la posture de "l'objectivation participante" selon Bourdieu, où le chercheur "n'est pas extérieur au monde social par le seul fait qu'il prétend l'être décisoirement au nom de la science qu'il pratique. (...) la position de savant, dans les sciences sociales, implique une véritable ascèse intellectuelle, la connaissance des autres passant par une connaissance de soi, préalable à un oubli de soi du savant. Mais pour cela, celui-ci doit mobiliser toute la science de la société pour, en même temps analyser le monde social et s'analyser lui-même en train d'analyser le monde social, avec ses propriétés sociales spécifiques qui le limitent mais aussi qui, dès lors qu'elles sont méthodiquement prises en compte, peuvent devenir un atout"16. Une analyse qualitative exige une attitude de compréhension. Les connaissances du milieu, de l'organisation et des personnes se sont révélées des atouts indispensables pour pénétrer la mentalité de mes informateurs, me placer dans les conditions des personnes rencontrées, m'imprégner de leurs idées et en même temps, communier à l'esprit du diocèse. Même si je ne peux pas exclure le fait que humainement, je pouvais avoir certaines sympathies ou antipathies liées aux années passées ensemble avec certaines personnes, à mes origines sociales et "tribales", je peux affirmer que j'ai fait preuve d'un effort constant tout au long de cette recherche pour ne pas y chercher la preuve d'une thèse ou à observer les personnes et les faits avec un a priori. Comme le dit Rezsohazy, "comprendre ne veut pas dire justifier, approuver ou absoudre. Il veut dire tout simplement saisir les motifs, concevoir la pensée d'autrui, capter les intentions qu'elles soient bonnes ou mauvaises"17. Cette ascèse constante durant toute les années de la recherche a fait que les jeunes prêtres sont restés ouverts et accueillants envers moi alors que le climat général du diocèse était à la suspicion. Devant la gravité de la situation
16Bourdieu, Jérôme & Alii, "Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu" in Actes de la recherche en sciences sociales, n0150, 2003, p. 8. 17 Rezsohazy, R., Théorie et critique des faits sociaux, Louvain-La-Neuve, Ciaco, 1984, pp. 114-115.

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de leur vie quotidienne et du fait qu'une enquête dans les milieux des prêtres n'est pas une chose facile, il y avait lieu de douter de leur collaboration. Mais en réalité, je n'ai rencontré aucun obstacle, aucune méfiance, aucun refus ni du côté de la hiérarchie ni du côté des jeunes prêtres eux-mêmes. Une certaine proximité que je partage avec eux peut expliquer cela car j'ai connu la majorité d'entre eux au séminaire, en philosophie ou en théologie. Pour les uns je suis resté un ami, pour les autres un petit frère et pour les autres encore un grand frère. Le contrat de communication a été renforcé par la garantie de confidentialité et d'anonymat que je leur ai donnée. Comme le dit Dahan-Seltzer, "les chercheurs en sciences humaines et sociales qui étudient les phénomènes psychiques, les comportements sociaux, les modes de communication interpersonnels, s'accordent sur la place à donner au secret: il est au cœur de la relation à l'autre. Le secret, par essence, ne peut être abordé frontalement, il est caché, présent-absent, vertige de l'absence, il se laisse entrevoir, entre dire, il apparaît pour mieux disparaître. Mais plus il échappe et plus de nombreuses définitions tentent d'en cerner les caractéristiques essentielles"18. Les résultats de cette recherche porteront en quelque sorte leurs aspirations et leur volonté de changement organisationnel. Finalement, j'en arrive à penser, que le statut ni complètement dans ni complètement hors qui était le mien, a renforcé ma position de chercheur "fiable" aux yeux de mes interlocuteurs. Les nombreuses rencontres en tête à tête apportent la confirmation, s'il en est encore besoin, que la recherche en sciences sociales passe par l'observation des faits et l'écoute des acteurs concernés. Les études tant sociologiques qu'ecclésiologiques classiques sur l'Eglise ont souvent mis l'accent sur les aspects reproducteurs de l'orthodoxie, sur les actions, rôles et fonctions de la hiérarchie, sur les déviances doctrinales, sur les statistiques des départs et des entrées sans guère accorder d'attention à l'organisation et aux individus. Dans le cas du diocèse de Kikwit, nous avons voulu observer la nouvelle génération des prêtres telle qu'elle est, le diocèse tel qu'il fonctionne. Ce n'est ni une étude de religiosité sociologique ni celle de résultats statistiques à partir de présupposés traditionnels basés sur la théologie. Les entretiens que j'ai eus avec les jeunes prêtres ont tourné autour de leurs trajectoires familiales, professionnelles et scolaires, de leur travail, de leur vie, de leurs attentes et de leurs projets. Toutes les rencontres m'ont conforté dans la conviction que les comportements des acteurs ne sont pas toujours porteurs d'effets reproducteurs: en les étudiant attentivement, on finit par y découvrir une dynamique créatrice. Les jeunes prêtres à Kikwit sont emblématiques de toute une génération de Congolais et d'Africains confrontée à la complexité d'un monde où ils doivent continuellement renégocier les normes et les valeurs dans un bricolage qui fait
18 Dahan-Seltzer, 72. G .,"Le sociologue et le secret", in Sociologie pratique, n° 1, juin 1999, p.

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émerger d'autres logiques de fonctionnement social et professionnel. Les dynamiques observées sur le terrain démentent les thèses d'une Afrique condamnée à subir même si les perspectives d'avenir demeurent difficiles et incertaines. Ce dont l'Afrique et les Africains ont besoin c'est d'avancer, d'accéder à des connaissances nouvelles en vue d'apporter leur part à un monde qui, jusqu'à présent a eu tendance à les ignorer et à les laisser à la traîne. Pour pénétrer le monde des prêtres à Kikwit, j'ai choisi de m'installer à la procure des Missions à Kikwit. La procure est une maison construite du temps de la Mission pour répondre aux besoins des prêtres et des postes des missions situés à l'intérieur, loin de la ville et des grands centres. Elle comprenait des chambres d'accueil pour les prêtres de passage et regroupait tous les services généraux pour le bon fonctionnement du diocèse: économat, intendance, garage, poste central de communication (liaison par phonie), etc. Aujourd'hui, la procure n'est plus ce qu'elle était. Beaucoup de services ont eu le temps de fermer leurs portes. Cependant elle fonctionne encore comme maison d'accueil avec cette différence qu'aujourd'hui les services ne sont plus assurés. Nous avons donc choisi ce poste stratégique qui nous a permis, à chaque séjour, d'entrer en contact facilement avec les prêtres qui venaient en ville pour des raisons diverses. Un des moments importants de la recherche a été l'entretien que l'évêque a accepté de nous accorder. Il était au courant de la recherche que nous étions en train de mener dans le diocèse. Il est intervenu personnellement pour qu'on nous ouvre l'accès aux archives diocésaines. C'est alors que nous avons compris qu'il était en attente de savoir ce que nous faisions. Lors de notre entretien avec lui, nous avons commencé par lui présenter les premiers constats et avancées de la recherche à partir du schéma du fonctionnement du diocèse que nous avons établi en identifiant les groupes d'acteurs, les incertitudes, les ressources et les relations de pouvoir existant dans le fonctionnement formel et informel du diocèse. Cette présentation lui a donné une idée positive quant à notre capacité à diagnostiquer le système social du diocèse au point que de l'interviewé qu'il était au début, il est devenu pratiquement le commanditaire de la recherche:
"Je vous remercie G. Je commencerai par vous féliciter de ce que vous venez de me donner comme première ébauche de travail déjà abattu. Et je pense que vous nous apporterez une contribution très attendue. (...) Il ne s'agit pas d'observer un fait isolé mais il faut le situer dans un ensemble. Et votre approche qui consiste à travailler sur la communication dans le sens de dialogue dans toutes les administrations m'a beaucoup plu. C'est vraiment une façon d'entrer en contact avec l'humain, de savoir comment chaque individu va se définir et peut ainsi apporter sa contribution. Maintenant, par rapport à ce que vous venez de dire, de ce que vous avez constaté, je dirai que c'est ça que vous devez faire. Faites vos recherches. Vous avez la liberté de toucher tous les individus, tous les membres,

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toutes nos institutions petites ou grandes. Il vous reviendra de tirer des conclusions", (Mgr Mununu, évêque de Kikwit) Les préalables quant à la perspective disciplinaire adoptée, quant à l'objet formel étudié et quant à la position de recherche étant explicités, nous pouvons, croyons nous, entrer dans le vif du sujet.

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