Une minorité protestante millénariste et sioniste :

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Le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque (MMIL), fondé aux Etats-Unis en 1918 par Paul Samuel Léo Johnson, est issu des Etudiants de la Bible de Charles Taze Russell dont la mort provoqua la naissance d'une soixantaine de mouvements dont le plus connu est l'association des Témoins de Jéhovah. Cet ouvrage reprend l'essentiel des recherches menées dans le cadre d'une thèse de doctorat à partir d'archives privées, de témoignages et des sources imprimées des oeuvres des fondateurs.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336388670
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Une minorité protestante Laurie Larvent
millénariste et sioniste :
le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque
Une minorité protestanteLe Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque (MMIL) rassemble des
protestants millénaristes non trinitaires. Fondé aux États-Unis en 1918 par
un juif Paul Samuel Léo Johnson, le MMIL est issu des Étudiants de la millénariste et sioniste :
Bible de Charles Taze Russell dont la mort provoque dissensions, schismes
et la naissance d’une soixantaine de mouvements dont le plus connu est
l’association des Témoins de Jéhovah. L’objectif du MMIL est double :
la défense de la doctrine de la parousie de Russell puis la diffusion de la le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque
doctrine de l’épiphanie de Johnson. Implanté dans une vingtaine d’États,
il reste cependant un mouvement ultra-minoritaire, ne rassemblant que
quelques milliers de personnes dans le monde. La France est touchée en
1926, principalement dans le Nord, avec Denain comme épicentre. La
présence de russellistes explique cet enracinement septentrional. Cette
communauté, pourtant réduite, réussit à développer un réseau d’ecclésias
où la Bible est étudiée intensément. Son activité éditoriale s’intensifie
après la Seconde Guerre mondiale, avec entre autres la publication d’une
trentaine de livres doctrinaux. Depuis les années soixante-dix, le MMIL
s’oriente vers un travail spécifique et singulier en faveur des juifs.
Cet ouvrage reprend l’essentiel des recherches menées par l’auteur
lors de la rédaction de sa thèse de doctorat à partir d’archives privées de
membres du MMIL, de témoignages oraux et des sources imprimées des
oeuvres des fondateurs.
Laurie Larvent, docteur en histoire, diplômé de l’EPHE - Sorbonne,
enseigne actuellement à la Faculté Libre des Lettres et Sciences
Humaines de Lille. Il s’intéresse depuis plusieurs années aux mouvements
millénaristes, particulièrement ceux issus du russellisme. Sa thèse de
doctorat portait sur le MMIL en France.
Préface de Régis Dericquebourg
Collection Théologie et vie politique de la terre
dirigée par Dominique Kounkou
Collection : Théologie et vie politique de la terre
ISBN : 978-2-343-06984-5
44e
Une minorité protestante
millénariste et sioniste :
Laurie Larvent
le Mouvement Missionnaire Intérieur LaïqueUNE MINORITÉ PROTESTANTE
MILLÉNARISTE ET SIONISTE :
le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque Théologie et vie politique de la terre
Collection dirigée par Dominique KOUNKOU

Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les
théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les sociologues
des religions, les philosophes. Tout, tout était tenté pour réconcilier
l’homme d’avec son Dieu, l’homme d’avec l’homme, l’homme d’avec
l’Homme, l’homme d’avec sa responsabilité de continuer à faire vivre
en harmonie la création. Tant et si bien qu’on est arrivé à projeter la
construction de la civilisation de l’universel Puis il y a eu cette sorte
d’émancipation de la politique vite supplantée par le commerce dans
un monde en globalisation.
Et l’homme ?... Et son Dieu ? ... Et sa pensée ? ...
Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la
toutepuissance du commerce.
Comment réintroduire l’homme au cœur de cette avancée
évolutionnaire du monde afin que sa théologie et sa volonté politique
influent sur la vie de la terre ?
Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette
collection.

Déjà parus

VAN DER WESTHUIZEN SMIT Arnold, Itinéraires Le Cap –
Rio – Paris, 2014.
KOUNKOU Dominique, Réveil du religieux. Éveil de la
société, 2013.
KOUNKOU Dominique, Un message d’espoir pour le Congo.
Les mots essentiels, 2012.
GILBERT Gilles et KOUNKOU Dominique, L’histoire cachée
du peuple africain, 2012.
MOKOKO GAMPIOT Aurélien, Les Kimbanguistes en France.
Expression messianique d’une Église afro chrétienne en
contexte migratoire, 2010.
MUTOMBO-MUKENDI Félix, Le Fils de l’homme
apocalyptique. Sa trajectoire dans l’attente juive et chrétienne,
2009.
KOUNKOU Dominique, L’Emergence d’initiatives africaines,
2009.
Le BERRE Patrick, Objectif bien-être®, 2009. Laurie LARVENT
UNE MINORITÉ PROTESTANTE
MILLÉNARISTE ET SIONISTE :
le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque
Préface de Régis Dericquebourg Photo de couverture :
Étude biblique, Denain, 1942. Familles Lambert - Farriaux.
© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06984-5
EAN : 9782343069845À la mémoire de
Liliane Farriaux - Lambert Ton nom est Ignorant, et tu le mérites bien ! Ta réponse le prouve.
Tu ignores ce que c'est que la justice qui justifie, et comment tu peux sauver
ton âme de la colère de Dieu par la foi en cette justice. Tu es ignorant en ce
qui concerne les vrais effets de la foi en la justice de Christ, qui sont de
toucher et de gagner le cœur pour l'amener à Dieu par Christ, et de lui faire
aimer Dieu, Sa Parole, ses voies, son peuple, d'une toute autre manière que
tu ne te l'imagines.
John BUNYAN, Le Voyage du pèlerin de ce monde à celui qui doit venir,
sous la forme allégorique d'un rêve, Genève, J.-H. Jeheber,
Librairieéditeur, 1906, p. 178.
Un jour, dans la bibliothèque de mon père, je trouvai un livre
kabbalistique, Amud ha-Avodah par Reb Baruch Kossover. Bien que ce fût
trop difficile pour moi, il me sembla que je parvenais à saisir quelque chose.
Toute une partie de mon cerveau qui était restée fermée jusque-là semblait
s'ouvrir. Je découvrais, et c'était la première fois que j'en faisais réellement
l'expérience, la joie profonde d'apprendre …
Isaac BASHEVIS SINGER, Un jour de plaisir, Paris, Stock, 1979, p. 86.PRÉFACE
Je suis reconnaissant à Dominique Kounkou pour l’accueil qu’il fait
à la thèse de Laurie Larvent dans la collection qu’il dirige chez L’Harmattan.
En effet, cette thèse comble un manque dans la reconstitution de l’histoire
récente de l’implantation des religions issues du terreau protestant en France.
En rédigeant ma thèse sur les Témoins de Jéhovah entre 1975 et
1979 sous la direction de Jean Séguy, j’ai rencontré la figure du Pasteur
Russell qui est considéré comme leur fondateur même si le personnage a été
quelque peu estompé. A l’époque, j'avais commandé au MMIL la somme
fondatrice : Les Études dans les Écritures puis les réimpressions des Tour de
Garde et Messager de la Présence de Christ. Ces dernières contenaient des
allusions aux Étudiants de la Bible du nord de la France puisque ce bulletin
relatait les activités de ses disciples dans différents pays. Le Pasteur Russell,
el’initiateur du dernier Réveil millénariste du XIX siècle américain avait
suscité ma curiosité. Je lui ai même consacré un article dans lequel je montre
l’originalité de son prophétisme né en société industrielle avec un charisme
géré rationnellement. J’ai retracé son histoire et sa doctrine dans ma thèse
car c’est le passé du jéhovisme. Après l’obtention de mon doctorat, j’ai
toujours pensé qu’une thèse devrait être écrite sur la succession non
jéhoviste du russellisme et en particulier sur le MMIL, dont l’histoire est liée
en grande partie au nord de la France. La chronique du russellisme (à défaut
d’être de l’histoire) jusqu’en 1922 (date d’une scission au sein des Étudiants
de la Bible) ne suffit pas. De plus, ces chroniques sont incomplètes
puisqu’elles s’arrêtent en 1922 pour se poursuivre par un récit du jéhovisme.
Le vœu d’un travail sur le MMIL était resté vain jusqu’au jour où
j’ai été appelé à siéger au jury de soutenance du Master 2 de Laurie Larvent
organisé par Jacques Prévotat, puis jusqu’au jour où il m’a confié qu’il
voulait prolonger ce mémoire par une thèse sur le MMIL, car il disposait
d’archives privées sur ce mouvement.
La thèse est terminée. L’histoire du russellisme et de ses suites en
dehors de l’association des Témoins de Jéhovah dans le nord de la France et
en France est écrite. Il n’existait aucun travail universitaire sur le
Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque qui prolonge le russellisme à
travers le personnage de Johnson. Tout était à faire.
Je suis satisfait qu’il existe maintenant une perspective historique sur
un groupe religieux minoritaire qui a accompagné l’histoire du bassin minier
du Nord et du Pas-de-Calais. Il côtoie protestants baptistes et les Témoins de
Jéhovah recrutés dans les couches successives d’émigrés venus combler un
manque de main d’oeuvre. Le mouvement a aussi connu les affres de la zone
occupée pendant la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, il ne semble pas
que les fidèles du MMIL aient rencontré des difficultés particulières avec les
11
guerres qui se sont achevées par la décolonisation : Indochine, Algérie en
particulier comme les ont rencontrées les jeunes Témoins de Jéhovah
puisqu’ils étaient emprisonnés en raison de leurs objections de conscience.
Depuis quelques décennies, le MMIL s’étiole alors que la région du
Nord-Pas-de-Calais elle-même a traversé des grandes difficultés à la suite de
la fermeture des mines et avec la disparition des usines textiles de Roubaix et
de Tourcoing. Elle a perdu beaucoup de sa richesse et beaucoup d’emplois.
De nombreux jeunes gens ont dû quitter cette région pour trouver un emploi,
ceci ne favorise pas le maintien des groupes familiaux où se fait la
socialisation religieuse. Le nombre de catholiques y a aussi diminué, des
Églises vieillissantes ont été détruites. Les Témoins de Jéhovah pourtant
nombreux y subissent aussi une baisse d’effectif. La nouvelle immigration
musulmane venue avec un contrat de travail peu avant la fermeture des
mines a changé le paysage religieux de cette région. Le jéhovisme fait
quelques recrues parmi eux mais le nombre de conversions reste faible.
Lors de la soutenance de cette thèse, j’ai émis le vœu qu’elle soit
publiée dans une version simplifiée et remaniée afin qu’il y reste un
témoignage livresque de l’existence de ce mouvement qui peut-être
disparaîtra totalement un jour. C’est fait, elle devient un livre.
Toutefois cet ouvrage n’est pas uniquement un exercice d’histoire
locale. L'auteur relie constamment l’histoire locale du mouvement avec son
histoire « au sommet » en montrant comment les développements doctrinaux
du successeur de Russell, ceux de Rutherford puis les productions
prolifiques de Johnson se répercutent au plan des ecclésias françaises, et par
exemple comment le « criblage » est interprété au sein des groupes. Et là,
on rejoint les tentatives d’interprétation sociologique que j’évoquerai
ensuite. De même, le mouvement se lie au sionisme, alors que le judaïsme
n’est pas très présent dans le nord de la France. Le MMIL du nord devient
particulièrement actif dans ses relations avec Israël. C’est un développement
assez inattendu pour des groupes du Nord et du Pas-de-Calais.
Laurie Larvent a voulu apporter une réflexion sociologique sur le
MMIL. C’est tout à son honneur puisqu’il vise l’exhaustivité. En dehors de
la question typologique, je relève trois points importants :
1) Il y a d’abord une sociographie. C’est un passage obligé. Elle décrit
la vie religieuse des fidèles du MMIL : la présentation de l’enfant, le
mariage, les funérailles, les causes d’exclusion, les activités religieuses
privées comme la prière, la lecture du texte du jour (qu’on trouve dans la
plupart de dénominations et des sectes chrétiennes). L. Larvent décrit les
différentes réunions de service. Ainsi, le lecteur voit vivre le MMIL. Il peut
comparer cette vie, ne serait-ce qu’à la vie jéhoviste qui est décrite dans des
thèses publiées ou des articles de chercheurs, mais aussi à la vie des
protestants évangéliques. Une comparaison avec les Loubavitch est amorcée.
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L. Larvent a aussi demandé à un membre d’une autre dénomination de
regarder un service et de dire ce qu’il en pense. La démarche est intéressante.
On peut naturellement aller plus loin par exemple en examinant le rapport
entre les fidèles du MMIL et l’État et la politique. Y a-t-il une mise à
distance des institutions humaines voire un rejet comme chez les Témoins de
Jéhovah qui ne croient pas que les humains peuvent améliorer l’existence
(ou les libertaires qui rejettent l’État et le jeu politique par principe) ? Est-ce
que les fidèles du MMIL votent et se syndiquent ou rejettent-ils ces pratiques
parce qu’ils préfèrent attendre « de nouveaux cieux et une nouvelle terre » ?
Ce mouvement véhicule-t-il une protestation socioreligieuse comme l’ont
efait beaucoup de groupes religieux de la veine millénariste du XIX siècle,
nés dans les soubresauts de l’industrialisation d’une Amérique qui devient la
première puissance mondiale et qui se donne une mission rédemptrice
(la « redeermer nation », selon Tuveson) ? Il n’est pas anodin que le
russellisme et le johnsonisme (et aussi le jéhovisme) se soient ancrés dans
des populations laborieuses du Nord-Pas-de-Calais. On peut aussi se
demander comment la vie s’organise quand la parousie est la chose la plus
importante ?
Il est dommage que le MMIL soit réticent à l’enquêteur et à ses
questionnaires. Les sociologues rencontrent souvent une réserve vis-à-vis
des outils de la sociologie et de la psychosociologie. Ma thèse sur les
Témoins de Jéhovah reposait aussi sur une observation participante parce
que dans les années 1975, les Témoins français n’acceptaient pas de
répondre aux questionnaires, ce qui a changé depuis. L’observation
participante est difficile. En général quand on y recourt, on évoque sa
relation au terrain : comment se fait la mise à distance de l’objet, surtout
quand il appartient à sa généalogie ? Comment concilier une empathie pour
un terrain de recherche avec le recul obligatoire qui vise à « l’objectivité » ?
Le refus de laisser procéder à une enquête nous renvoie naturellement à ce
qu’Henri Desroche en dit. L’auteur des Shakers américains résume ainsi
l’accueil fait au chercheur (Sociologies religieuses, Paris, PUF, 1968, p. 14) :
« Agenouillez-vous. Et vous comprendrez tout, y compris que votre curiosité
initiale était vaine ». Et après les bouches se taisent, les archives se ferment,
les questionnaires restent sous le coude. Si on veut rester optimiste, on peut
dire que ce refus a été salutaire car il a permis à L. Larvent de se rendre
compte que le terrain résiste parfois et qu’il ne peut pas faire « un » avec lui.
Cela écarte une relation fusionnelle avec le terrain. Cette séparation empêche
l’attitude émiste en ethnologie qui consiste à reprendre le discours que les
acteurs sociaux tiennent sur eux-mêmes. Bien sûr on peut en avoir une
amertume, mais on apprend que toute entreprise d’objectivation d’un objet a
des répercussions. En sociologie, nous passons une partie non visible de
notre activité à « gérer » ce rapport à l’objet de recherche et à gérer le fait
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qu’on n’écrira pas ce que le groupe étudié attend, même si on l’aborde avec
une grande bienveillance. La thèse a permis à L. Larvent de l’apprendre,
même s’il penche parfois vers l’amertume.
2) L'auteur s’interroge à juste titre sur le statut sociologique de
Johnson. En effet, selon un schéma classique de la sociologie, le successeur
du prophète (ici Russell) n’a pas de charisme prophétique. Il est le
gestionnaire de la communauté réunie autour du prophète fondateur. Il
assure techniquement son fonctionnement quotidien et il le pérennise. Ceci
est manifeste chez les Témoins de Jéhovah. Chez eux, Rutherford qui
s’empare de la succession de Russell donne à la communauté d’Étudiants de
la Bible une gestion administrative bureaucratique tout en produisant des
ouvrages qui sont peut-être collectifs. Il ne les signe pas de son nom car
l’organisation est le canal de Dieu. Lui n’est qu'un gestionnaire. Le cas de
Johnson est différent. Il laisse l’impression de ne pas être un simple
administrateur. D’une part, on constate une personnalisation de sa
domination et d’autre part, il semble continuer la révélation de Russell
comme étant une continuité prophétique. Laurie Larvent a bien perçu le
problème. Johnson successeur de Russell est il un Président prophète
comme dans le mormonisme ? Sommes-nous dans un cas analogue à celui
de l’épouse de Louis Antoine (fondateur de l’Antoinisme) qui a hérité du
charisme de son mari et qui a été bien plus qu’une gestionnaire chargée de la
routinisation du mouvement. Les Antoinistes reconnaissent son charisme de
guérison et ses paroles comme inspirés par le divin.
3) Ce livre fait apparaître une curieuse propension à la fragmentation
du russellisme à partir de points de doctrine qui, vu de l’extérieur
apparaissent peu importants pour le salut. Il serait intéressant de s’interroger
sur ce fractionnement potentiellement illimité. La carte des groupes issus du
russellisme établie par Bernard Blandre dans un Cahier de Mouvements
Religieux en témoigne. Le nombre de ramifications est surprenant. Il nous
invite à réfléchir sur cette fragmentation du post-russellisme en vue de
comprendre le mécanisme des scissions infinies.
J’invite à découvrir le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque et
le russellisme soit en faisant une lecture minutieuse du livre, soit en passant
par une grille de questions sociologiques ou théologiques.
Régis Dericquebourg
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AVANT - PROPOS
La recherche sur le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque
(MMIL) en France n’est pas le fruit du hasard. Mouvement inconnu pour
beaucoup, invisible dans le paysage religieux contemporain, il en est tout
autrement pour moi !
Issus d’une longue lignée de protestants, aussi bien baptistes que
réformés, les membres de ma famille ont quitté leur dénomination respective
pour fonder le premier cercle d’Étudiants de la Bible. Les hommes comme
les femmes de ces familles ont joué un rôle capital dans l’implantation en
France de la doctrine de la parousie de C. T. Russell. Par la suite, après la
Première Guerre mondiale, c’est encore eux que l’on retrouve comme
acteurs dans l’introduction de la doctrine de l’épiphanie de P. S. L. Johnson
et de son mouvement le MMIL. Activistes, organisateurs, traducteurs,
animateurs, prédicateurs, ils ont consacré leur temps, leur argent, leur
énergie à ce qu’ils croyaient. Le MMIL en France leur doit beaucoup.
Passionné par le protestantisme, notamment par ses branches
minoritaires, le choix du sujet peut paraître tout naturel. Pourtant, il aura
fallu encore de nombreuses années pour m’en convaincre. Pris un temps par
les concours d’enseignement puis par l’enseignement proprement dit, le
besoin de recherche s’est fait progressivement sentir. Le décès de mon père
fut l’élément déclencheur. Sa vie ne s’est articulée qu’autour du MMIL :
étudiant les Saintes Écritures quotidiennement, les enseignant au sein des
ecclésias et lors des conventions. Sa personnalité, son caractère, sa manière
de vivre, singuliers, sont caractéristiques de l’ensemble de la communauté
des Missionnaires intérieurs laïques.
Cette recherche tente de rendre compte de la richesse de l’histoire du
MMIL en France à travers notamment ses fidèles. Cependant, mon
implication personnelle de chercheur à la fois témoin, acteur et historien
constituait dès l’origine un défi en même temps qu’une difficulté. Il fallait
inventer sa propre documentation largement puisée dans l’héritage familial
et conserver la nécessaire distance critique de l’historien. Il est vrai que le
fait de n’être ni baptisé ni consacré a facilité mon questionnement et mon
regard vis-à-vis de mon objet d’étude.
J’espère avoir rendu du mieux possible, et sans trahir les pensées de
Russell et de Johnson, l’histoire du MMIL en France miroir d’une doctrine
exigeante et avoir comblé ainsi un vide dans l’étude de la « mosaïque
protestante ».
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GLOSSAIRE
Ancien : personne élue par l'ecclésia pour une année. Il dirige la réunion :
les études béréennes, les réunions de témoignages et expose des sujets. Il
élabore le programme des réunions pour le mois qu'il soumet à l'assemblée.
Il est aussi appelé, mais très rarement, « instructeur ».
Ancien général : il s’agit des évangélistes, des pèlerins-auxiliaires et des
pèlerins.
Antitype : la réalité du type.
Arrangement : règle, coutume, voire habitude, prise par les fidèles du
MMIL. Certains arrangements ont été mis en place par Russell et par
Johnson, d’autres par les représentants des différentes branches du
mouvement dans chacun des États où est implanté le MMIL. Les
arrangements peuvent varier d’une époque à une autre et d’une branche du
MMIL à l’autre (exemple entre la France ou la Pologne).
Béréennes (études) : réunion au cours de laquelle l'Étudiant de la Bible
étudie les volumes et journaux de Russell ou de Johnson en les confrontant
avec sa Bible, comme le faisaient les habitants de Bérée. En effet, ce terme
« béréenne » vient de « Bérée », ville de Macédoine (aujourd'hui Verria), où
l'apôtre Paul annonça l'Évangile. Les habitants de Bérée examinaient, chaque
jour les Écritures, pour voir si les choses, que Paul et Silas racontaient,
étaient exactes (Actes 17 : 11).
Cent quarante quatre mille membres : voir Église.
Convention: réunion générale de tous les Étudiants de la Bible ou
Missionnaires intérieurs laïques des différentes ecclésias d'un même pays et
parfois des délégués des pays limitrophes.
Criblage : tentative de division au sein de la communauté de fidèles. Les
raisons peuvent être doctrinales, personnelles ou organisationnelles.
Consacré(e) : un fidèle qui croit en la rançon - à savoir le sacrifice
expiatoire de Christ pour toute l’humanité - et qui est en harmonie avec tous
les points doctrinaux russello-johnsonistes. Il « consacre » alors tout son
temps, son énergie, son talent à Dieu. Pour les Étudiants de la Bible et les
Missionnaires intérieurs laïques, la consécration est l’antitype de la
circoncision. Le baptême n’est que la forme visible de cette consécration, un
« symbole ». Le baptême peut se prendre plusieurs mois voire plusieurs
années après que le fidèle a choisi de se consacrer.
Diacre / Diaconesse : élu(e) par l'assemblée pour une année. Il (elle) aide
l'ancien dans sa fonction.
Ecclésia : assemblée d'Étudiants de la Bible. On trouve parfois le terme de
« groupe » (par exemple « le groupe de Denain »). À l'époque de Russell on
parlait aussi de « classe » et parfois, mais très rarement, d'église. Ce terme a
été abandonné pour éviter de confondre avec l'église, le bâtiment où se
17

rassemblent les catholiques et surtout l’Église le corps de Christ, les 144 000
membres. Les Témoins de Jéhovah ont, quant à eux, privilégié le terme de
« congrégation ».
Église : ou corps de Christ, ou Épouse de Christ, ou les 144 000 membres,
ou Petit Troupeau. Classe sélectionnée durant l'âge de l'Évangile c'est-à-dire
de la pentecôte à l'année 1914. La classe est prédestinée et obtient une très
haute récompense, puisqu'elle règne avec Christ durant l'âge millénaire. Les
144 000 ressuscitent lors de la première résurrection et sont immortels.
Évangéliste : la charge est assez similaire à celle de pèlerin-auxiliaire. À la
différence qu’il ne choisit pas son sujet lors d’une convention. Le thème lui
est imposé par le représentant du MMIL.
Grande Foule : classe spirituelle dont les membres se sont consacrés avant
1914 mais qui n’ont pas réussi à faire partie de l’Église (ou Petit Troupeau).
La résurrection de cette classe se fait instantanément, au moment de la mort
de son dernier membre. Pour le MMIL, le dernier membre est R. G. Jolly. Sa
mort, en 1979, a donc permis la résurrection de la classe entière.
Haut Appel : la possibilité de faire partie de l'Église. Cet appel se fait durant
l'âge de l'Évangile.
Jeune Digne : personne consacrée avant 1954. Tous les Jeunes Dignes
passent par la mort. Ils ressuscitent au moment du règne médiatorial du
Christ comme être humain mais deviennent des êtres esprits à la fin du
millénium comme les Anciens Dignes.
Moisson : période de quarante ans comprise entre les années 1874 et 1914,
durant laquelle se fait une sélection entre « le blé » et « l'ivraie » selon la
parabole, c'est-à-dire entre les chrétiens qui peuvent espérer remporter la
course - être « plus que vainqueur » - et obtenir la récompense à savoir faire
partie de l'Église et les autres chrétiens. Pour cela il faut « sortir de
Babylone » c'est-à-dire des différentes dénominations chrétiennes.
Pèlerin : ministre du culte itinérant chargé de créer et (ou) de maintenir un
lien spirituel fort entre les ecclésias. Il y consacre tout son temps.
Pèlerin-auxiliaire : la fonction est assez similaire à celle du pèlerin, mais il
y consacre moins de temps.
Perdeur de couronne : (crown-losers) consacré avant 1914 qui n’a pas
remporté « sa course », et n’a donc pas gagné le Haut Appel. Il ne fait donc
plus partie ni de l’Église ni de la Grande Foule. Le traducteur préfère utiliser
le substantif « perdeur » à celui de « perdant de couronne » qui signifierait
ici plutôt « personne sujette à perdre ».
Petit Troupeau : voir Église.
Quasi Élu : fidèle qui s’est consacré après 1954. Le Quasi Élu ne deviendra
jamais un être esprit.
Règne médiatorial de Christ : dernière période du millénium qui débute
avec la résurrection des Dignes (Anciens et Jeunes). L’expression est aussi
18
synonyme de royaume de Dieu. Durant cette dernière période le Christ
« composé » (à savoir les 144 000 membres et Jésus) joue le rôle de
« médiateur » entre l’humanité et Dieu.
Réunion : terme utilisé par le mouvement des Étudiants de la Bible de
Russell et aujourd’hui pas les différents mouvements qui en sont issus pour
désigner le rassemblement des fidèles et leur culte. On parle donc de
« réunion de témoignages » ou de « réunion d’études béréennes ». Les
Missionnaires intérieurs laïques disent ainsi « aller à la réunion » comme les
catholiques disent « aller à la messe » ou les protestants « aller au culte ».
Les mormons utilisent également le même terme.
Seconde mort : individu qui mourra « une seconde » fois à la fin du
millénium (à la fin du règne médiatorial de Christ). C’est le péché volontaire
et intentionnel contre la « vérité de Dieu » qui conduit à la seconde mort (cf
C. T. RUSSELL : Ce Que le Pasteur Russell a dit, Douai, MMIL, 2000,
p. 751).
Sujet : un exposé de durée variable (quelques minutes à plusieurs heures) à
partir d'un verset, d'un personnage, d'un événement ou d'une notion
bibliques. Le terme de « sermon » a été abandonné par Russell au profit de
« sujet » car il donne lieu selon lui à moins de « préjugés ». « Tout en
retenant la vérité avec amour, nous désirons la présenter d'une manière aussi
acceptable que possible, sans offenser personne - soit le juif, païen ou
erchrétien » (The Watch Tower and Herald of Christ’s Presence du 1 avril
1910).
Type : images, symboles, allégories qui ont pour but d'illustrer des vérités
abstraites ou encore lointaines à savoir l'antitype.
Témoignage : le fidèle fait part, lors d'une « réunion de témoignages », de
ses expériences et de ses difficultés rencontrées dans la semaine ou dans le
mois, qui sont interprétées comme des épreuves. La réunion débute par la
lecture d’un verset biblique qui est ensuite rapidement commenté. Puis le
fidèle volontaire se lève et donne son témoignage en rapport avec le verset
lu. La réunion de témoignage est considérée par Russell comme la plus
importante.
19
INTRODUCTION GÉNÉRALE
e 1« Une présence qui reste ultra-minoritaire à la fin du XX siècle »
écrit Sébastien Fath à propos du baptisme dans sa thèse monumentale : Une
autre manière d'être chrétien en France. Mais que peut-on dire du
Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque (MMIL) qui ne compte que
quelques centaines de membres en ce début de millénaire ? Même si
JeanPaul Willaime déclare : « il n'y a pas de minorité en soi » et « la minorité est
2un construit socio-politique » , force est de constater que le MMIL est
invisible dans le paysage religieux contemporain. Et pourtant ce mouvement
a une histoire complexe et unique à la fois, marqué par des personnalités
intéressantes, attachées à une religion très intellectualisée.
Ce mouvement international de confession protestante, non trinitaire,
est fondé en décembre 1918 aux États-Unis par un juif Paul Samuel Léo
Johnson. Il se développe dans le monde à la suite d'un schisme au sein du
mouvement des Étudiants de la Bible provoqué par la mort de son fondateur
Charles Taze Russell le 31 octobre 1916. Sa disparition entraîne la création
d’une soixantaine de mouvements parmi lesquels les plus connus sont : Les
Amis de l’Homme, le MMIL et les Témoins de Jéhovah.
Russell peut être considéré à bien des égards comme un réformateur.
3Sa doctrine est élaborée dans ce « bouillonnement religieux du Réveil »
eaméricain du XIX siècle, période de « renouvellement » où la foi est
4revitalisée par « la prédication de chrétiens fervents » . Doctrine complexe,
elle peut paraître originale. Pourtant elle n’est qu’une réaffirmation de
thèmes défendus par les premiers chrétiens et les différents réformateurs.
Russell insiste par exemple sur l’autorité de la Bible et sur la doctrine du
sacrifice expiatoire du Christ. Si sa doctrine plonge ses racines dans
l’adventisme, Russell affirme cependant que Christ est déjà présent de façon
invisible depuis 1874. Il est millénariste, puisque selon sa compréhension,
cette présence inaugure immédiatement le millénium, qui est aussi le jour du
jugement. Également sioniste, il prédit un retour d’Israël en Palestine. Enfin
dispensationaliste, Russell découpe l’histoire de l’humanité en périodes ou
âges. Mais sa renommée provient surtout de la fixation de la date de 1914
1 Sébastien FATH, Une autre manière d'être chrétien en France, Genève, Labor et Fides,
2001, p.14.
2
Jean-Paul WILLAIME, « État, pluralisme et religion en France. Du monopole à la gestion
des différences », in : Pluralisme et minorités religieuses (Jean Baubérot éd.), Paris-Louvain,
CNRS, Peeters, 1991, p. 33.
3 Laurent GAMBAROTTO, « Réveil », in : Encyclopédie du protestantisme, Pierre GISEL
(sous la direction de), Paris, Cerf, Labor et Fides, p. 1220.
4 ibid.
21
comme étant la fin du « temps des nations », c’est-à-dire de la domination de
la terre laissée par Dieu aux nations non juives. Elle marque selon lui le
début de « l’installation définitive du royaume du Fils de Dieu ». Auteur
d’une abondante littérature, sa doctrine s'articule essentiellement autour de
six ouvrages regroupés dans la collection intitulée : Études dans les
Écritures.
La France est touchée par le russellisme assez tardivement en 1900.
Les premières publications de Russell arrivent avec parcimonie après un
passage par la Suisse romande. En 1904, quelques tracts et journaux sont
distribués à la sortie du temple baptiste dans la grande ville ouvrière du
Nord : Denain. Les premières personnes interpellées par ces documents
présentant une nouvelle doctrine sont alors des baptistes. Très vite elles
s'organisent et se réunissent pour étudier ces nouveaux éclairages bibliques.
Un premier cercle d’Étudiants de la Bible se forme à Denain puis d’autres
vont suivre dans le Nord et enfin en France. L’organisation assez lâche de ce
mouvement est encore la même aujourd'hui ! Or, une séparation marque le
début de leur histoire au lendemain de la Première Guerre mondiale en 1922.
Elle est plus tardive mais tout aussi douloureuse que dans les autres
assemblées dans le monde, et touche surtout deux ecclésias en France :
Denain et Paris. C'est à partir de ces dernières que le MMIL va s'ancrer puis
se structurer et enfin se développer. Toutefois, il faut attendre 1926 pour les
voir adhérer au MMIL et créer une branche française.
L'étude s'intéresse à l'histoire du MMIL en France de ses origines à
aujourd'hui. Mais où placer les origines ? 1926 : lorsqu’apparaît le MMIL ou
1922 : date de la séparation d’avec les Étudiants de la Bible ? Borner
chronologiquement ce mouvement devient alors difficile. De fait, les
membres du MMIL étant d'anciens Étudiants de la Bible, eux-mêmes
anciens baptistes, il est donc logique de faire remonter l'histoire du MMIL à
1900 et laisser pour un temps de côté l'appellation qui n'a pour but que de
faciliter le travail de publication et d'édition de ce courant de pensée.
ePourquoi clôturer l'étude au début du XXI siècle ? Tout simplement parce
que le MMIL existe encore aujourd'hui, même si l'implantation en France
comme dans le monde peut paraître anecdotique. Ses membres sont actifs et
vivent pleinement leur religion. Il suffit de naviguer sur internet pour
d'emblée être frappé par le nombre de sites évoquant ce mouvement. Parmi
les sites officiels, beaucoup présentent des extraits d'émissions de télévision
auxquelles le MMIL a participé, des études bibliques et surtout des ouvrages
de Russell disponibles en ligne. Bien que le sujet et les thèmes puissent
paraître pour certains abscons et pour d'autres inintéressants, ces sites sont
22
5très visités : « jusqu'à 120 ou 130 visites par jour » , soit plus de 47 000 par
an ! Chiffre impressionnant pour une religion confidentielle !
Néanmoins, ce n'est pas parce qu'un mouvement religieux a une
interface sur « la toile » qu'il mérite une étude. Plusieurs raisons expliquent
cette recherche. Tout d'abord, ce mouvement centenaire (si l'on prend la
chronologie large) n'a jamais été étudié. Souvent évoqué en marge
d'ouvrages sur les Témoins de Jéhovah, il est rarement décrit et encore
moins analysé. Le dernier en date est celui de Philippe Barbey : Les Témoins
de Jéhovah en France pour un christianisme original où le MMIL et son
fondateur P. S. L. Johnson sont présentés sur quelques pages disséminées
dans l'ouvrage. Avant P. Barbey, le premier chercheur à avoir mis en relief
les différents mouvements nés des Étudiants de la Bible est Bernard Blandre.
Mis à part les Témoins de Jéhovah, il évoque les Auroristes, les Amis de
6l'Homme, les Fermes Étudiants de la Bible … et bien sûr le MMIL. Il ne
s'agit ici que d'évocation et non d'étude ! Or, pour reprendre l'affirmation de
Sébastien Fath, l'absence d'étude est « la seule (condition) absolument
essentielle à l'entreprise de recherche ».
D'autres raisons existent. L'activisme des Missionnaires intérieurs
laïques, c'est-à-dire l'engagement militant dans le mouvement d'un groupe
ultra-minoritaire, soulève un paradoxe. L'assiduité des membres qui se
réunissent chaque dimanche et en convention plusieurs fois par an pendant
plusieurs jours, et les sites internet le montrent aisément ; sans parler de la
débordante activité éditoriale du MMIL qui traduit, publie et vend une
abondante littérature. Il suffit pour s'en convaincre de chercher à se procurer
les œuvres de Russell et de Johnson pour entrer en contact avec le
mouvement, comme les mettent en relief les bibliographies de B. Blandre et
P. Barbey. Mais pourquoi déployer autant d’énergie et dans le même temps
s’interdire de faire du prosélytisme ?
De même, l'originalité du MMIL aussi bien dans son organisation
que dans sa doctrine, élaborée par Russell puis approfondie par Johnson,
éveille la curiosité du chercheur. Même si l'étude ne s'y intéresse pas en tant
que telle, elle est essentielle à la compréhension de l'histoire du MMIL et
explique à bien des égards son faible développement en France et dans le
monde.
5 La Vérité Présente et Héraut de l'Épiphanie de Christ, mars - avril 2006, n° 469.
6 Il existe plus d’une soixantaine de mouvements issus des Étudiants de la Bible de Russell.
Certains n'ont eu qu’une existence éphémère (quelques mois). Le seul chercheur à avoir mis
en relief cette implosion est B. Blandre dans son ouvrage : Les Témoins de Jéhovah,
Maredsous, Brepols, 1991, 198 p.
23
Le MMIL se présente comme un ardent défenseur de l'œuvre et de la
personne de Russell, considérée comme leur « Pasteur ». Mais aborder
Russell amène inévitablement à évoquer les Témoins de Jéhovah. Lorsque la
séparation se fait en 1922 en France d’avec les Étudiants de la Bible, cette
organisation est dirigée depuis cinq ans par Joseph Rutherford aux
ÉtatsUnis. Ce dernier modifie en profondeur la doctrine de Russell et remplace sa
chronologie par la sienne puis, comme le montre B. Blandre, « sectarise » le
mouvement. Cette attitude explique alors le schisme dont la cause est bien
plus une divergence de vue organisationnelle et doctrinale qu'un conflit entre
deux personnalités. C'est seulement en 1931 que J. Rutherford adopte
l'appellation « Témoins de Jéhovah ». Cette année-là, cette organisation ne
compte quasiment plus d'anciens Étudiants de la Bible. La majorité a rejoint
les différents mouvements qui se sont développés à la mort de Russell dont
le MMIL ; ce dernier attire un grand nombre de russellistes. En ce début des
années trente, les nouveaux membres des Témoins de Jéhovah ne
connaissent plus la personne de Russell ni ses écrits, qui d'ailleurs sont
abandonnés au profit d'une nouvelle littérature celle de Rutherford puis de
ses successeurs. La particularité des nombreux mouvements issus de cette
séparation, en particulier le MMIL, est de se réclamer de Russell et de
présenter son œuvre afin d’offrir un autre choix spirituel face au jéhovisme.
À travers cette étude, on cherche à comprendre comment un
mouvement religieux, ultra-minoritaire, dont les effectifs en France n'ont
jamais dépassé le millier de personnes, parvient à exister depuis près d'un
siècle, alors qu’une majorité des mouvements nés de la séparation d’avec les
Étudiants de la Bible a disparu.
Comment un mouvement ultra-minoritaire se maintient-il dans le
paysage religieux avec une théologie très intellectualisée ?
Quelles sont les motivations des Missionnaires intérieurs laïques ?
Que recherchent-ils lorsqu'ils se rassemblent chaque dimanche et
chaque année en convention ?
Quelle alternative au jéhovisme propose ce mouvement concurrent ?
Pour comprendre cette réalité religieuse, le choix de la chronologie
l’a emporté. Trois axes sont clairement définis et correspondent aux grandes
étapes du développement du MMIL. La première partie nous plonge dans les
racines russellistes, prémices du MMIL, où sont abordées rapidement la
personne de Russell et sa doctrine : la parousie (présence invisible du
Christ). L'implantation en France de cette dernière, de 1900 jusqu’au
schisme de 1922, est ensuite étudiée.
La deuxième partie analyse l’arrivée en France de la doctrine de
l’épiphanie (ou « révélation ») de Johnson au sein des groupes russellistes
durant les années vingt jusqu’en 1950. L’ecclésia de Denain joue ici un rôle
essentiel (d’ancrage ?). Elle construit dès 1922 un réseau de groupes afin de
24
les relier, en 1926, à un mouvement plus vaste : le MMIL, qui ne semble pas
être simplement une vitrine légale du Mouvement de l’épiphanie. La
doctrine de Johnson, très complexe et exclusive - puisqu’elle ne s’adresse
qu’aux russellistes - est étudiée ; ce qui permet d’apporter une distinction
nécessaire entre le Mouvement de l’épiphanie et le MMIL. Le premier
mouvement laisse définitivement la place au second avec la mort de Johnson
en 1950.
La dernière partie s’intéresse au MMIL comme mouvement
religieux ultra-minoritaire dans la France contemporaine. L’activité
éditoriale est mise en relief ; elle se développe essentiellement après la
Seconde Guerre mondiale. Le MMIL, bien que refusant de faire du
prosélytisme, n’en continue pas moins d’éditer et de vendre une abondante
littérature. Comment expliquer ce paradoxe ? Son activité envers Israël et les
juifs en général est également abordée, à travers la Commission d’Israël,
auxiliaire du MMIL. Elle n’est pas anecdotique et prend même de l’ampleur
en France à partir des années soixante-dix. Par ailleurs, elle met en avant un
des aspects essentiels de sa doctrine : le sionisme. Mais à la différence des
autres communautés protestantes, le MMIL ne cherche pas à convertir les
juifs. Une nouvelle fois ce positionnement du mouvement est curieux. Enfin,
analyser le fonctionnement du MMIL aujourd’hui nous amène à étudier sa
sociologie. Un portrait du Missionnaire intérieur laïque est esquissé. L’étude
cherche également à comprendre les relations qui se tissent entre les fidèles
d’une part et les ecclésias d’autre part. Dans cette dernière partie, on ne s’est
pas interdit de regarder dans les autres branches du MMIL à travers le
monde. Ce changement d’angle a permis de savoir si le MMIL est resté
fidèle à ses principes.
La constitution des sources a été particulièrement difficile. Dans un
premier temps, on a pu avoir accès à un maigre fonds d’archives privées,
7regroupé au siège du mouvement à Barlin dans le Pas-de-Calais, composé
de quelques lettres de prédicateurs et de comptes-rendus annuels des
réunions de l’ecclésia de Denain portant sur près de trente ans (1922-1950).
Mais l’incompréhension du représentant du mouvement sur cette recherche a
fermé définitivement la porte à toute discussion, empêchant de ce fait l’étude
d’autres archives du MMIL. Par conséquent, pour comprendre l’histoire de
ce mouvement et la rendre la plus intelligible possible, on a cherché à
dépouiller intégralement les périodiques qui jalonnent l’histoire du MMIL,
en remontant au début du siècle dernier avec Le Phare de la Tour de Sion,
Messager de la Présence de Christ et La Tour de Garde et Messager de la
Présence de Christ sur les origines russellistes du MMIL ; puis La Bonne
7 2, rue du docteur Capiaux, 62 620 BARLIN.
25
Nouvelle du Royaume de Christ recouvrant la première moitié des années
vingt ; et enfin La Vérité Présente et Héraut de l’Épiphanie de Christ
(quatre-vingt treize années) et L’Étendard de la Bible (plus d’un
demisiècle) sur la période des années vingt à aujourd’hui. Certaines éditions
anglaises de ces journaux ont été également consultées. À ce corpus de
périodiques conséquent, s’ajoute l’étude approfondie de la littérature de
Russell et de Johnson. La doctrine russello-johnsoniste éclaire certains
aspects du fonctionnement du mouvement ainsi que le rapport
qu’entretiennent les Missionnaires intérieurs laïques avec les autres
mouvements protestants. De plus, elle n’a jamais fait l’objet d’étude
universitaire.
L’étude de ces documents, en vente par le MMIL et accessibles à
tous, est complétée par l’examen d’un ensemble de textes, de programmes de
conventions, de sermons (près d’un millier), de lettres, de cartes, de
photographies (plusieurs centaines), d’enregistrements audio et audiovisuels
totalement inédits. Ce stock de documents d’une richesse incomparable
provient d’archives privées que quelques fidèles ont bien voulu me prêter ou
me donner. L’ensemble est venu grossir mes archives personnelles héritées
d’Élie Larvent.
Par ailleurs, l’étude de l’histoire contemporaine dans sa période
immédiate permet aussi au chercheur d’interroger des acteurs de l’objet
d’étude. On s’est donc entretenu avec de nombreux fidèles, des compagnons
de route du mouvement ainsi que des excommuniés : par lettres, par
courriels, par téléphone et par des visites. Ces contacts réguliers ont permis
d’appréhender la réalité du MMIL. De même, durant ces années de
recherche, j’ai assisté le plus régulièrement possible aux cultes afin de
procéder à des observations participantes. Ce travail a permis d’incarner la
recherche et de compléter mon expérience au sein de l’ecclésia de Denain
lorsqu’enfant je suivais mes parents. De témoin, je suis même devenu par la
suite acteur en accompagnant les cantiques pendant de longues années à
l’harmonium puis à l’orgue.
Pour finir, on a abusé volontiers des noms propres, s’arrêtant même
sur certains acteurs en établissant de courtes biographies. Elles permettent de
retracer les trajectoires spirituelles de quelques fidèles, qui pour certains
d’entre eux ont vécu deux ruptures : vers 1904 avec le temple et en 1922
avec les Étudiants de la Bible.
26
- PREMIÈRE PARTIE -
LES ORIGINES RUSSELLISTES DU MMIL :
LES PRÉMICES 1903 - 1922
INTRODUCTION
En 1903, paraît le premier numéro en Français du Phare de la Tour
de Sion, Messager de la Présence de Christ qui devient ensuite : La Tour de
Garde et Messager de la Présence de Christ, journal religieux qui développe
l'idée originale de la présence invisible depuis 1874 de Christ et du
« rétablissement de toutes choses dont Dieu a parlé par la bouche de ses
saints prophètes ». Cette idée est défendue par un réformateur états-unien :
Charles Taze Russell. Convaincu, il prêche, dès 1875, ce message dans son
pays puis dans le monde. Il crée pour cela la Société Biblique et de Traités
de la Tour de Garde.
e La France est touchée au début du XX siècle plus particulièrement
le Nord-Pas-de-Calais avec Denain. La présence de nombreux baptistes n'est
pas étrangère à l'implantation et au développement du « russellisme ». Dès
1906, se crée un groupe où se rassemblent une centaine de membres qui se
qualifient : « Étudiants de la Bible ». C'est à partir de ce « noyau » que se
développe le mouvement à travers la région puis, plus largement, en France.
Mais le décès en 1916 de C.T. Russell provoque une scission au sein
du mouvement. La France participe tardivement à ce débat. C'est en 1922,
toujours à Denain, que se divisent les Étudiants de la Bible sur la conduite à
adopter par rapport à la Société Biblique et de Traités de la Tour de Garde et
son nouveau dirigeant Rutherford. Plus d’une soixantaine de groupes
apparaissent alors, dont les Étudiants de la Bible qui deviennent ensuite les
Témoins de Jéhovah et le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque.
Cette partie a pour objectif d'analyser l'implantation du mouvement
des Étudiants de la Bible en France en 1903 et son développement jusqu'au
schisme de 1922. Elle met en relief les raisons qui amènent des protestants à
« rompre avec le temple » en 1903 pour devenir « Étudiants de la Bible » et
les motivations qui poussent certains à se séparer de nouveau de ce
mouvement international en 1922. Cette dernière rupture permet
l'établissement en 1926, certes modeste, du MMIL.
Pour cela, il est nécessaire de revenir dans un premier temps sur
Russell et sa doctrine si souvent invoqués pour légitimer la rupture. Dans un
second temps, une étude chronologique couvrant la période 1903 à 1922 sur
l'implantation du « russellisme » en France est présentée, autant d'années
préparatoires au développement du MMIL.
27
Chapitre Premier : Charles Taze Russell (1852 - 1916),
le dernier réformateur ?
« Il est incroyable qu'il n'existe pas une seule biographie, complète et
8acceptable de Charles Taze Russell » rappelle Massimo Introvigne dans son
livre Les Témoins de Jéhovah. Et pourtant, Charles Taze Russell est sans
conteste un personnage qui a marqué son époque, notamment par ses écrits,
vendus à un nombre impressionnant d'exemplaires (près de six millions du
Divin Plan des Âges avant 1914, sans compter les cinq autres de la série
Études dans les Écritures) et ses sermons régulièrement publiés par près de
trois mille journaux. À ces nombreux écrits, il faut ajouter ses voyages qui
l'emmènent jusqu'en Extrême-Orient à une époque où voyager n'est réservé
qu'à une élite fortunée et aventurière.
Deux raisons sont avancées par l'auteur pour expliquer cette absence
d'études. Tout d'abord, le « refus obstiné et total » du mouvement des
Témoins de Jéhovah de laisser les chercheurs consulter leurs archives;
ensuite le manque d'intérêt de ces derniers pour leur histoire. Une histoire
qu'ils préfèrent sans doute oublier car elle risquerait de révéler des
9« épisodes désagréables » . Les historiens sont alors dans l'obligation de s'en
tenir aux données parues dans les Watch Tower and Herald of Christ's
Presence durant la vie de Russell.
I - Un homme d'affaires mystique avec un sens aigu de
l'organisation
A - Un homme tourmenté
1 - Son enfance
« À tous les menteurs, leur part sera dans l'étang brûlant de feu et de
10 11soufre » (Apocalypse 21 : 8 , version Darby ) s’exclame Anne Éliza
(Birney) Russell pour gronder son jeune fils Charles Taze, à peine âgé de
cinq ans. Elle se justifie en lui disant : « c'est mon devoir de mère de te
12châtier et je dois le faire » . Une telle éducation aussi sévère et empreinte
8 Massimo INTROVIGNE, Les Témoins de Jéhovah, Paris, Cerf-Fides, 1990, p. 28.
9
ibid., p. 28.
10 Pour les références bibliques, on adoptera la manière anglo-saxonne : le nom du livre
biblique, le numéro du chapitre séparé du numéro du verset par deux points.
11 On choisira la traduction de Darby puisqu’elle est utilisée par la majorité des fidèles du
MMIL.
12 La Vérité Présente et Héraut de l'Épiphanie de Christ, septembre - octobre 2002, n° 448.
29
d'autant de religiosité ne peut que marquer durablement le jeune Charles. La
13simple lecture de ce verset biblique « l'impressionna » dira-t-il plus tard.
C'est à Allegheny, Pennsylvanie (actuellement faubourg de
Pittsburg), le 16 février 1852, que naît Charles Taze Russell. Il est le second
fils de Joseph et d Anne Éliza. La famille est de souche écosso-irlandaise et
de confession presbytérienne. Cet environnement très religieux, où la Bible
joue un rôle prépondérant, est sans nul doute déterminant chez lui une fois
adulte. Alors qu'il a neuf ans, sa mère meurt. La situation de son père,
propriétaire d'un magasin de confection, permet au jeune Charles de recevoir
une éducation d'un certain niveau avec des répétiteurs privés. Tout juste
entré dans l'adolescence, son père l'initie au commerce et en fait son associé.
Il semble très doué pour les affaires et finit par gérer lui-même plusieurs
magasins.
Cependant, même si les affaires l'occupent, il ne délaisse pas la
lecture de la Bible. Marqué par les credo inculqués par ses parents lorsqu'il
était petit, le jeune Charles cherche à sauver les gens du tourment éternel.
Rallié au congrégationalisme, il adhère à l’Young men's christian association
(YMCA). Un épisode va le contrarier. Il n’a que seize ans, mais cherche
avec beaucoup de zèle à convertir un athée. Ce dernier le provoque en lui
demandant comment un Dieu si parfait en sagesse, en justice, en amour et en
puissance, comme Russell l’affirme, peut avoir prédestiné l'immense
majorité des humains au tourment éternel ? Perplexe, le jeune Russell
reconnaît n’avoir pas réfléchi à cet aspect du credo de son Église.
2 - Le scepticisme s'installe
Russell cherche alors frénétiquement la réponse en questionnant son
pasteur et les anciens de son église ; ses doutes ne font que s'accroître. Un
soir de 1870 (?), par hasard, il assiste à la prédication d’un adventiste Jonas
14Wendell . Ce qu’il entend ce soir-là, l'amène à réexaminer la Bible pour y
trouver une réponse à son inquiétude. D'abord avec les Évangiles. Il
considère que ces versets sont en harmonie avec ce qu'il pense du caractère
de Dieu et reconnaît Jésus comme être humain parfait et fils de Dieu. Il
examine ensuite les Actes des Apôtres, les Épîtres et l'Apocalypse. À chaque
fois, il trouve une confirmation à ce qu'il croit. Ainsi, la totalité du Nouveau
Testament est pour lui la révélation du Dieu de sagesse, de puissance, de
justice et d'amour dans lequel il a toujours cru. Cependant, il laisse de côté
l'Ancien Testament. Mais en étudiant plus scrupuleusement le Nouveau
13 ibid.
14 The Zion's Watch Tower and Herald of Christ’s Presence, 15 juillet 1906 (article traduit
dans La Bonne Nouvelle du Royaume de Christ, 25 avril 1923).
30
?Testament, il remarque que Jésus et les Apôtres citent l'Ancien Testament
pour prouver leurs doctrines. Il en vient alors à l’accepter comme
d'inspiration divine.
3 - Un intérêt pour les prophéties adventistes
Avec quelques amis de Pittsburg et d'Allegheny, Russell forme un
15groupe d'étude où seule la Bible est étudiée . On peut en douter. Tout laisse
à penser que ce groupe se soit inspiré d’une littérature millénariste comme
16celle du prêtre jésuite Lacunza (1731-1801) voire celle du pasteur
17 18presbytérien John Irving (1792-1834), dont on peut retrouver la trace
dans les ouvrages de Russell.
Ainsi durant la période 1870 à 1875, ce que l'on peut appeler
le premier cercle d'Étudiants de la Bible est, selon Russell, « des années de
19croissance ininterrompue en grâce et en connaissance » . Il reconnaît
toutefois que ce petit groupe doit beaucoup à deux personnes : Georges
Stetson et Georges Storrs, chrétiens adventistes, qu'il rencontre
fréquemment. Le premier est le collaborateur de Jonas Wendell et le second
est l'auteur d'un ouvrage : Six Sermons paru en 1842 et directeur du
périodique Bible Examiner (Examinateur de la Bible). Ces écrits l’ont
fortement influencé. On retrouve certains thèmes redéfinis et précisés dans
ses livres comme le « conditionalisme », théorie selon laquelle l'âme après la
mort entre dans un état de « sommeil » dont elle ne se réveillera qu'au
jugement dernier lorsque les bons se verront offrir l'immortalité tandis que
les méchants seront détruits. En 1863, Georges Storrs crée L'Union de la vie
et de l'avènement, groupe adventiste né de l'éclatement du mouvement
millérite de William Miller. Ce dernier, laïc, baptiste, peut être qualifié de
« créateur de l'adventisme » (adventus venue). Célèbre pour ses prêches dans
des tentes gigantesques devant des milliers de personnes, il annonça le retour
du Christ d'abord pour 1843 puis pour le 22 octobre 1844. Devant l’échec de
cette prédiction, les millérites furent ridiculisés. Certains repartirent dans
leur Église d'origine.
15 The Zion's Watch Tower and Herald of Christ’s Presence, op. cit.
16 La Venue du Messie en Gloire et en Majesté traduit par Irving en 1827 : The Coming of the
Messiah.
17
Irving fonde un mouvement millénariste : l’Église catholique-apostolique (ou Église
eirvingienne). En France une chapelle existe à Paris (XV ) et une petite communauté se réunit
dans le Pas-de-Calais à Montigny. La communauté est essentiellement anglo-saxonne.
18 Il est vrai que ce travail est difficile. Russell ne cite pas ses sources dans ses volumes et fait
référence à des polémiques de son temps dont nous avons perdu la trace.
19Presence, op. cit.
31
Cette « Grande Déception », comme la désignent les historiens de la
religion adventiste, donne naissance à plusieurs mouvements toujours
adventistes, c'est-à-dire attachés au retour du Christ, comme celui de
Georges Storrs. Mais en 1871, celui-ci doit quitter son propre mouvement
car il ne parvient pas à faire accepter à son groupe la doctrine qui distingue
deux classes d'élus : la première destinée à régner avec Christ dans le ciel et
la seconde à vivre toujours sur une terre paradisiaque. De plus, Storrs
s’attache à deux thèmes qui sont chers à Russell : le retour imminent des
juifs en Palestine et les calculs numérologiques relatifs à la Grande Pyramide
d'Égypte. Ces points de doctrine abandonnés par les Témoins de Jéhovah
sont toujours très présents au sein du MMIL.
Ainsi le premier groupe d'Étudiants de la Bible d'Allegheny autour
de Russell, par ses études approfondies de la Bible et ses contacts avec
différents chrétiens, s'accorde sur un certain nombre de points : l'unité de
Dieu, la filiation divine de Jésus, l'Esprit comme puissance et disposition de
Dieu, la chute de l'homme de la perfection dans le péché, la mort comme
salaire du péché, l'inconscience des morts, la vie éternelle dans les cieux
pour les élus qui deviennent cohéritiers avec Christ, la vie éternelle sur terre
pour les non-élus sauvés, l'anéantissement éternel pour les incorrigibles, le
second avènement de Christ invisible dont le seul but n'est pas de détruire la
20terre par le feu mais de bénir les familles obéissantes . Cette dernière vue
oppose le groupe d'Allegheny aux adventistes qui attendent le Christ en chair
et enseignent que le monde, sauf eux, serait consumé par le feu en 1873 ou
1874. De fait, malgré leur déconvenue de 1844, les adventistes ne cessent de
fixer de nouvelles dates comme 1853/1854 puis 1873/1874. Pour ces
chrétiens, 1873 marque la fin d'une période de six mille ans depuis la
création d'Adam et donc le début du « septième jour » c'est-à-dire le
millénium.
Encore une fois, ils sont déçus. Cependant, il semblerait qu'un peu
avant 1874, Russell ait adopté la thèse selon laquelle le Christ reviendrait de
21manière invisible, comme l'affirme M. Introvigne . C'est d'ailleurs pour
contrecarrer le point de vue adventiste que Russell écrit son premier ouvrage
Object and Manner of our Lord's Return (Le But du Retour du Seigneur et la
Manière dont il aura lieu) tiré en 50 000 exemplaires. Bernard Blandre
affirme que les exemplaires disponibles aujourd'hui ne datent que de 1877 et
22rien ne permet d'estimer qu'il s'agit d'une seconde édition ! En l'état actuel
20 La Vérité Présente et Héraut de l'Épiphanie de Christ, septembre 2002, n° 448.
21 Massimo INTROVIGNE, Les Témoins de Jéhovah, op. cit., p. 30.
22 Bernard BLANDRE, « La première brochure de Russell », Revue de l’Histoire des
religions, 4/1982.
32
des sources, il est donc difficile de savoir si Russell est étranger ou non à
l'agitation autour de 1874. Rien ne vient confirmer ou infirmer ses notes
autobiographiques. Par ailleurs, il ne cache pas qu'il a négligé comme
« indignes d'attention » toutes les « prophéties relatives au temps, tant les
23adventistes en avaient abusé » . Bernard Blandre pense au contraire que
Russell a adhéré au mouvement adventiste de Wendell en pleine période de
prédication sur l’année 1873. Probablement le jeune Russell a fait partie
ensuite des déçus de 1873-1874, et qu’il se soit à ce moment-là
24temporairement désintéressé des calculs sur la date du retour de Jésus .
En janvier 1876, Russell est attiré par un article du journal de Nelson
Barbour : The Herald of the Morning, affirmant que les prophéties indiquent
que le Seigneur était déjà présent dans le monde depuis l’automne 1874,
mais invisible, et que le temps de la moisson du « blé » était arrivé. Russell
se demande alors si les arguments relatifs au temps contiennent réellement
une vérité importante dont à ses yeux on avait fait une « application
erronée ». Aussitôt, il écrit à Barbour et l'informe être d’accord avec lui et
qu’il désire connaître les « preuves scripturales » de son affirmation. La
réponse de Barbour le conforte. La chronologie est bien la même que celle
des second-adventistes en 1873. Un temps désappointés lorsque passe
l’année 1874 sans qu’il y ait ni la destruction du monde ni le retour du Christ
en chair, Barbour et son collaborateur M.J.H. Paton du Michigan
réexaminent les prophéties relatives au temps. Rien ne leur semble anormal.
Ils se demandent alors s'ils n’interprètent pas mal la nature des choses
attendues. C'est un lecteur du Herald of the Morning, B.W. Keith, possédant
25la version du Nouveau Testament appelée Diaglott , qui remarque que le
mot « venue » ou « avènement » en Matthieu 24 : 27, 37, 39 y est traduit par
« présence ». Dès lors, en s'appuyant sur leurs connaissances de la
chronologie, ils en arrivent à adopter les mêmes vues que Russell sur le but
du retour de Christ et la façon dont il se produirait.
Russell rencontre pour la première fois Barbour au cours de l’été
1876 à Philadelphie. Ce dernier le convainc que les prophéties indiquent
1874 comme date de commencement de la présence de Christ et de la
« moisson ». À son tour, Russell lui fait part de ses connaissances sur « la
plénitude du rétablissement basée sur la valeur de la rançon payée pour
23
The Zion's Watch Tower and Herald of Christ’s Presence, 15 juillet 1906 (article traduit
dans La Bonne Nouvelle du Royaume de Christ, 25 avril 1923).
24 Bernard BLANDRE, « Des Adventistes à Russell (1843 - 1882) », Cahier de Mouvements
Religieux, avril-mai 1985, n° 59 - 61.
25 Version américaine du Nouveau Testament contenant le texte original en grec révisé par
Griesbach et une version en langue anglaise.
33
26tous » . Sa compréhension de la chronologie et de cette période particulière
de la moisson lui donne une « force d'impulsion à répandre la vérité comme
(il) n'en avait jamais éprouvé jusque-là ». Il entreprend immédiatement une
vigoureuse campagne pour la « vérité ». Il restreint ses affaires et décide de
consacrer son temps et sa fortune à « la grande œuvre de la moisson ». Il
publie avec Barbour Les Trois Mondes, associant l'idée du rétablissement à
la prophétie relative au temps. Pour maintenir l'intérêt suscité par les
réunions publiques, Russell se rend compte de la nécessité d'un journal. Il
aide alors financièrement la publication du Herald of the Morning. Barbour,
du fait de son expérience notamment de typographe, se charge du journal ;
tandis que Russell fait des tournées de pr dication et écrit les articles. 1876
est le commencement pour Russell d’une nouvelle vie de prédicateur,
d'écrivain et d'éditeur.
B - Une organisation efficace
1 - The Watch Tower Bible and Tract Society
Russell est sans conteste un homme d'une prodigieuse activité et un
organisateur hors pair, ce qui permet à son groupe les Étudiants de la Bible
de se développer à travers les États-Unis et le monde. Fort de l'expérience
acquise dans les affaires et de l'argent obtenu par ses magasins, il lance son
propre journal en janvier 1879 : The Zion’s Watch Tower and Herald of
Christ’s Presence (qui deviendra partir de 1909 : The Watch Tower and
Herald of Christ’s Presence). Puis il crée une société biblique. D'abord, c'est
une association non déclarée appelée The Watch Tower Bible and Tract
Society qui devient The Zion's Watch Tower Tract Society en 1881. Elle est
enregistrée le 15 décembre 1884 dans l'État de Pennsylvanie. Son nom est de
nouveau changé en 1896 en : The Watch Tower Bible and Tract Society.
En juin 1880, Charles Taze Russell annonce dans son journal qu'il se
rend dans plusieurs villes de Pennsylvanie, du New Jersey, du Massachusetts
et de l'État de New York. Le but de ces voyages est de rencontrer ses
lecteurs éparpillés sur l’ensemble du territoire des États-Unis. Parfois deux
ou trois, parfois cinquante, la plupart du temps ils ne se sont jamais
rencontrés. Russell cherche à les réconforter, à les édifier mais surtout à faire
en sorte que ces chrétiens apprennent à se connaître afin de s'aider
mutuellement à l'étude de la Bible. Après son passage se forment très
rapidement des classes ou ecclésias.
26 The Zion's Watch Tower and Herald of Christ’s Presence, 15 juillet 1906 (article traduit
dans La Bonne Nouvelle du Royaume de Christ, 25 avril 1923).
34
??Comme à Pittsburg, où Russell est élu pasteur, les différentes
ecclésias mettent en place la coutume de se réunir au moins deux fois par
semaine. L'une de ces réunions consiste en un culte sous forme d'un discours
prononcé par un orateur souvent un ancien. L'ancien doit être, selon Russell,
27élu à l'unanimité, à mains levées et choisi avec soin. Son élection est de la
responsabilité de l'ecclésia qui seule connaît l'individu. Il n'est pas question
pour Russell de s'immiscer dans le choix du groupe. Il n'est là que pour
28donner des conseils. Pour lui, c'est la ressemblance du caractère du Christ
qui prime et non les connaissances ou encore les facilités à discourir en
public. L’autre réunion de la semaine consiste à l'étude des écrits de Russell :
les Tour de Garde et Messager de la Présence de Christ et les six volumes
des Études dans les Écritures. Lors de cette réunion, toutes les personnes
sont amenées à participer, chacun apportant ses crayons, ses cahiers et ses
volumes dans une ambiance plus détendue, moins stricte.
Le 26 mars 1899, le Mémorial de la mort du Christ (la Pâque) est
célébré par 2 500 participants dans 339 ecclésias. Le mouvement est en
marche et rencontre un certain succès. Il faut dire que pour ces Étudiants de
la Bible cette période est considérée comme le « Haut Appel », c'est-à-dire la
possibilité de faire partie du corps de Christ si l'individu est reconnu fidèle.
Selon Russell, la période prend fin en 1914. Après cette date, les consacrés
au Christ ne peuvent plus prétendre faire partie de l'Église, composée de
144000 membres. On peut comprendre alors les motivations pour un
chrétien de se consacrer avant 1914, puisqu’il peut espérer une très haute
récompense après la mort à savoir : être changé en être spirituel et régner
avec Christ.
Pour maintenir des contacts entre les différents groupes, la Watch
Tower Bible and Tract Society commence à envoyer des représentants
itinérants appelés pèlerins. Ils ont aussi comme fonction l'édification
spirituelle « des frères et sœurs » qui composent l'ecclésia.
De même, à la fin de 1890, des grandes assemblées sont organisées
en divers endroits afin que les membres des différents groupes d'un même
pays puissent se rencontrer. Ces réunions générales, parfois de plusieurs
jours (une de ces réunions rassemble plus de 10 000 personnes aux
États29Unis pendant dix jours ), donnent lieu à des discours d'instruction,
d'exhortation et d'édification spirituelles, à des questions et à des
témoignages. Souvent, tout au moins aux États-Unis, Russell y est présent.
Vêtu souvent d'une redingote noire, d'une cravate blanche, il commence ses
27 C. T. RUSSELL, Ce Que le Pasteur Russell a dit, Barlin, MMIL, 2000, p. 272.
28 ibid., p. 61.
29 Le Journal pour tous, dimanche 24 décembre 1916.
35
discours par une petite inclination devant l'assemblée pour la saluer, puis
Bible à la main, il se lance dans un discours qui peut durer plus de deux
heures et demie. Ces sermons sont étayés par d'abondants passages
30bibliques. Il a une expression convaincante et sincère . Russell est bien un
personnage charismatique et ne semble laisser personne indifférent.
Cependant, ces différentes ecclésias ne sont pas pour autant
rattachées à celle de Pittsburg. Elles sont indépendantes les unes des autres.
On retrouve ici une caractéristique du congrégationalisme, où la
congrégation est souveraine et indépendante. Toutefois ces ecclésias suivent
le même enseignement doctrinal diffusé par la Tour de Garde et Messager
de la Présence de Christ. Ce périodique est ainsi un trait d'union entre les
groupes. La rubrique « lettres intéressantes » donne des nouvelles et des
encouragements à chacun à travers le monde. Elle permet aux Étudiants de la
Bible de prendre conscience qu'ils appartiennent à un même mouvement.
C'est dans cet esprit que beaucoup d'ecclésias vont jusqu'à élire Russell
comme « pasteur », aussi bien aux États-Unis qu'en Grande-Bretagne, même
s'il ne peut s'y rendre régulièrement. Pour ces groupes, le « pasteur » Russell
est présent par ses écrits.
Après les États-Unis, Russell cherche à diffuser son message à
travers le monde. Il entreprend alors de nombreux voyages qui ne vont
31s'arrêter qu'avec son décès, « avant qu'octobre ne s'achève » de l'année
1916. Cette nuit là, resté seul avec son secrétaire Menta Sturgeon, dans la
voiture Roseisle du train n°10 de Santa Fe qui les amène à Kansas City, il
s’éteint.
322 - Un pasteur « ubiquiste »
En 1891, Russell entreprend un voyage à travers le monde, son
premier. La France, l'Allemagne, l'Italie sont visitées. Il se rend d’abord en
France à Paris ensuite l’Allemagne avec Berlin et Leipzig. Il y fait plusieurs
séjours. En 1909, c’est Hambourg puis de nouveau Berlin. Son discours
« Où sont les morts? » est entendu par cinq cents personnes à la salle
Hohenzollern et par près de mille à Dresde comme à Barmen. En 1910,
Russell s'arrête quelques heures à Berlin et s'adresse à deux cents personnes
30 Le site internet du MMIL (http://ctrussell.free.fr) donne à voir des extraits de films sonores
de quelques unes de ses interventions ; documents pour le moins extrêmement rares, où les
images et le ton de Russell viennent corroborer les témoignages des personnes qui ont assisté
à ses sermons. En effet, le ton de sa voix est doux, le débit constant, ce qui capte son
auditoire.
31 Menta STURGEON, Les derniers jours du Pasteur Russell, Barlin, MMIL,1999, p. 20.
32 Russell est qualifié par le journal américain, The Republican (Oakland, Maryland) de
« Pasteur américain ubiquiste », le 26 octobre 1911.
36
qui attendent sa visite. La même année, il se rend en Suisse, puis en Italie et
en Palestine. Il donne une conférence à Jérusalem devant un auditoire très
intéressé. De là, il se rend en Égypte pour visiter la Grande Pyramide dont il
33donne une explication symbolique dans son troisième volume . En
Allemagne, l'année suivante, Russell prononce un discours qui soulève
l'indignation de quelques-uns. Le sujet est « le sionisme et les prophéties ».
À Berlin, certains essaient même de l'interrompre et quittent la salle au début
du discours. Cependant, quelques mille quatre cents personnes restent assises
et suivent attentivement.
Son plus grand voyage est sans conteste celui qu'il effectue de
34décembre 1911 à la fin de 1912 . Il s'arrête tout d'abord dans plusieurs villes
des États-Unis : Brooklyn, Pittsburg, Los Angeles, San Francisco … où des
milliers de personnes l'attendent pour l'écouter. De la Californie, il rejoint les
îles Hawaï, dont il visite la capitale Honolulu. De là, il s'embarque pour le
Japon. Il se rend à Tokyo où les Japonais ne semblent pas accepter son
message. Après le Japon, il part pour Shangaï, Hongkong, Manille puis
Singapour. Ensuite, il gagne les Indes : Colombo, Madras, Calcutta,
Bombay. À chaque fois, il parle devant des auditoires de plusieurs milliers
de personnes. C'est à l'occasion de ce voyage aux Indes que son nom a été
donné à un village: « Russell Puram » (voir Journal pour tous du
24/12/1916). De Bombay, il s'embarque pour Aden et rejoint Le Caire et
Alexandrie. Quelques jours plus tard, on le retrouve au Pirée. Il en profite
pour visiter la Grèce puis il se rend à Brindisi et Rome. De Rome, il gagne
Paris et repart aussitôt vers Londres. Le 28 mars 1912, il est à New York. Et
pourtant, après ce tour du monde, Russell est de nouveau sur le vieux
continent, en juillet de la même année, d’abord à Londres puis le nord de la
France et Paris. De Paris, il se rend à Genève puis Bâle, Mulhouse et
différentes villes d'Allemagne : Reichenbach, Dresde, Berlin, Barmen, Kiel.
Les auditoires toujours plus nombreux oscillent entre mille et mille cinq
cents personnes. À Berlin, le Friedrichshain, la salle la plus grande de la ville
(soit cinq mille personnes), ne peut contenir tous ceux qui sont venus
l'écouter. Quinze à vingt mille personnes restent dehors! D'Allemagne, il
rejoint les pays scandinaves puis la Russie (où il prêche surtout à des
familles juives). Il revient à Londres en repassant par Paris. Il se rend encore
une fois en Égypte pour admirer particulièrement la Grande Pyramide puis
en Palestine. À tous ces voyages, il faut ajouter les visites qu'il fait une à
deux fois par an en Angleterre où il donne entre autres des conférences au
Royal Albert Hall de Londres.
33 C. T. RUSSELL, Que Ton Règne vienne, Arras, MMIL, 1955, 507 p.
34 Journal pour tous, dimanche 24 décembre 1916.
37
35Il parcourt plus de deux millions de kilomètres , à une époque où les
moyens de transport ne sont qu'à leur balbutiement. Russell incarne ainsi à
lui seul la « révolution des transports » !
II - Une doctrine originale
De nombreux ouvrages traitant des Témoins de Jéhovah sont amenés
à aborder Russell, fondateur des Étudiants de la Bible, dont les Jéhovistes
sont issus. Toutefois, ces livres évoquent trop succinctement sa doctrine,
puisque celle-ci est abandonnée et remplacée rapidement par celle de son
successeur Rutherford. Ce dernier impose une nouvelle chronologie, modifie
en profondeur la doctrine, interdit au passage les transfusions sanguines, les
célébrations de Noël et les anniversaires… Malheureusement, ces
modifications doctrinales sont parfois imputées à tort à Russell. De plus,
certains ouvrages simplifient la doctrine russelliste et en viennent à des
contresens quand ce ne sont pas des erreurs. C'est pour toutes ces raisons
qu'il est apparu nécessaire de s'y attarder.
Russell élabore sa doctrine dans le contexte du « bouillonnement
ereligieux du Réveil » américain de la seconde moitié du XIX siècle. C'est
une période de « renouvellement » où la « foi est revitalisée » par la
36« prédication et l'action de chrétiens fervents » , dont le but est « d'insuffler
dans une piété trop formelle, sans saveur ni chaleur, une foi vivante et
37missionnaire » . Ces chrétiens insistent sur l'autorité stricte de la Bible et la
doctrine du sacrifice expiatoire du Christ que l’on retrouve chez Russell. Sa
doctrine s’articule essentiellement autour de six ouvrages (vendus à près de
dix-sept millions d'exemplaires), considérés comme une clef de lecture de la
Bible. La série s'intitule d’ailleurs : Les Études dans les Écritures. À cette
abondante littérature, de plus de cinq mille pages, s'ajoute son journal The
Watch Tower and Herald of Christ's Presence vendus à cinquante mille
exemplaires. Il aurait de même prononcé près de trente mille sermons
reproduits dans trois mille journaux lus par quinze millions de personnes. Il
préside également jusqu'à quarante conventions par an. Cette « avalanche »
de nombres donne le vertige et fait de Russell incontestablement un
personnage exceptionnel.
35 Paul JERVILLE, Un Homme de Dieu, op. cit., p. 16. Il semblerait qu'il ait en fait parcouru
plus d'un million et demi de kilomètres.
36 Laurent GAMBAROTTO, « Réveil », in : Encyclopédie du protestantisme, Pierre GISEL
(sous la direction de), Paris - Genève, Cerf, Labor et Fides p.1220.
37 Id., op.cit.
38
R. Dericquebourg montre également que Russell peut apparaître
38aussi comme un « prophète éthique » selon la terminologie de Max Weber.
En effet, pour Weber, il existe deux types de prophètes : « le prophète
exemplaire », qui engage ses disciples à suivre la même voie que lui et « le
prophète éthique » « qui annonce la volonté d'un Dieu éthique, personnel et
39transcendant » ce qu'on retrouve chez Russell.
A - Le Divin Plan des Âges : la perspective d'une vie
éternelle
Le titre du premier ouvrage de Russell résume à lui seul l'idée
essentielle de sa doctrine : « Dieu a un plan ». Pour l'auteur, la Bible est « la
40révélation » de ce plan divin . Pour étayer cette idée, il s'intéresse à des
sujets négligés par beaucoup de chrétiens : comme le retour du Seigneur, les
prophéties ou encore le symbolisme dans l'Ancien et le Nouveau Testament.
Cependant, même si son ouvrage s'intitule le Divin Plan des Âges, ce qui
laisserait à penser que seul ce livre traite de ce plan, les ouvrages suivants
(mis à part le sixième volume qui évoque davantage des principes
d'organisation du mouvement) en développent d'autres aspects. Pour lui, il
est nécessaire de connaître les agissements et plans de Dieu, afin de
développer « les grâces du caractère chrétien » mais aussi « garder
constamment la condition du cœur qui le rend capable de discerner la
41vérité » . Comme bibliciste, la Bible est inspirée, dans laquelle on trouve un
seul plan, un seul esprit, un seul dessein et un seul but ; à savoir : que du
commencement jusqu'à la fin s'étend la doctrine « d'une vie future pour les
42morts » après leur résurrection.
1 - Des dispensations
Pour arriver à ce but ultime, Russell décompose ce plan en trois
43grandes périodes de la création de l'homme jusqu'à la « vie future illimité » .
Il reprend ainsi le découpage en « trois mondes » des apôtres. La première
période est le « monde d'alors » sous l'administration des anges, qui s’est
38 Régis DERICQUEBOURG, « Naissance d'un prophétisme en société industrielle.
Rationalité de Marché et Économie du Charisme. À propos de Charles Taze Russell »,
Mélange de Sciences religieuses 26/3, 1979.
39 Max WEBER, Économie et Société, Paris, Plon, 1971, cité par R. Dericquebourg, op. cit.
40 C. T. Russell, Le Divin Plan des Âges, Lille, MMIL, 1950, p. 3.
41 Id., Le Temps est proche, Lille, MMIL, 1950, p. 18.
42 Id., Le Divin Plan des Âges, op. cit., p.62.
43 ibid., p. 68.
39
soldée par un échec selon Russell ; la deuxième « le présent monde
mauvais » sous le pouvoir limité de Satan ; et enfin la dernière, « le monde à
venir », sous l'administration divine, monde sans fin où le mal n'y domine
plus après son extinction progressive. Il est intéressant de noter qu'à la
différence de nombreuses dénominations chrétiennes la terre forme la base
de tous ces « mondes » et donc aussi du « monde à venir ». La « terre
44subsiste toujours » . Elle accueillera tous les êtres humains ressuscités sans
distinction tandis que l'« au-delà » sera réservé aux élus : Le Petit Troupeau,
La Grande Foule, les Anciens et Jeunes Dignes.
Mis à part le monde sous la direction des anges, les autres sont
subdivisés en périodes ou âges, qu'il appelle « dispensations » : autant
d'étapes nécessaires au renversement du mal. Ce découpage est emprunté
45entre autre à John Nelson Darby (1800 - 1882) . Trois dispensations
composent le monde d'à présent ou « présent monde mauvais » : la
dispensation patriarcale où les faveurs de Dieu ne s'exercent que pour
quelques individus, le reste de l'humanité étant ignoré. Elle prend fin avec la
mort de Jacob. La suivante est l'âge judaïque ou dispensation de la Loi qui se
termine avec Jésus-Christ. Pendant cette dispensation, les douze tribus sont
reconnues ensemble par Dieu, comme une nation séparée des autres, et
jouissent de faveurs spéciales : Dieu leur donne sa Loi, fait une alliance avec
elle, accorde son tabernacle dont la schékina de gloire dans le « très saint »
(c'est-à-dire la présence de YHWH). La dernière : la dispensation de
l'évangile, où l'idée de justification est annoncée aux juifs comme à toutes les
46nations . C'est durant cet âge qu'est appelée l'Église, c’est-à-dire une classe
47qui obtiendra une faveur spéciale . Pour finir, le dernier monde ou « monde
à venir » (ou « l'accomplissement des temps ») se compose tout d'abord de
l'âge millénaire ou millénium (Apocalypse 20 : 4), pendant lequel Christ
régnera 1000 ans. C'est durant cet âge que toutes les choses perdues par la
chute d'Adam seront restituées. Ce dernier monde se termine avec l'âge à
venir, où il n'existera plus « ni deuil, ni larme, ni peine, ni mort ».
2 - Le retour du Christ
Le règne du Christ suppose son retour. Idée commune avec les
adventistes. Mais chez Russell, Jésus revient avant la conversion du monde
44
ibid., p. 72.
45 Henri BLOCHER, « Dispensationalisme », in Encyclopédie du protestantisme, Pierre
GISEL (sous la direction de), Paris, Cerf, Labor et Fides, p. 365. Darby distingue sept
dispensations pour arriver au salut.
46 C. T. RUSSELL, Le Divin Plan des Âges, op. cit., p. 76.
47 ibid, p. 77.
40
48(on parlera de pré-millénarisme ) et régnera en vue de sa conversion. Les
deux avènements ont deux buts différents. Le premier est de racheter le
genre humain (il parle de rançon pour tous) et le second est de rétablir toutes
choses, bénir et délivrer les rachetés par le moyen de l'Église élue. La longue
période entre ces deux avènements (« âge de l'évangile ») a permis l'épreuve
et l'élection des membres de l'Église (ou Petit Troupeau) composée de
144 000 membres (Apocalypse 14 : 1) afin de la préparer au rétablissement
49de l’humanité entière . Les hommes ramenés à la vie devront accepter avec
reconnaissance la rédemption comme le don de Dieu pour pouvoir vivre
50éternellement et seront aidés pour cela, entre autres, par l'Église.
Russell met ainsi en relief dans le plan de Dieu des bénédictions, les
« plus grandes et les plus précieuses » pour l'Église (Épouse du Christ) ainsi
que de très nombreuses réservées au monde. Les promesses de Dieu ne
concernent donc pas exclusivement l'Église ; penser ainsi serait une erreur
selon lui. Il prend le contre-pied de nombreuses dénominations chrétiennes
et principalement de l'Église catholique romaine.
3 - La permission du mal
La présence du mal sous toutes ces formes : guerres, épidémies,
famines, égoïsme … rend perplexe de nombreux croyants, parfois jusqu'à les
51faire vaciller dans leur foi et devient un argument clé de l'athéisme . Pour
certains, la souffrance des innocents s'oppose à l'existence même de Dieu. À
l’inverse, Russell montre que le règne du mal est permis par Dieu.
Cependant, il n'en est ni l'auteur, ni l'instigateur. Cette permission du mal est
52destinée à quelque bien de plus grand , à savoir une leçon durable et de
grande valeur. Dieu chercherait des adorateurs en esprit et en vérité, et
préférerait donc une obéissance intelligente et volontaire à un service
ignorant et machinal. L'expérience du mal conduit l'homme à la pleine
appréciation du péché et par là à « l'éclat sublime et sans pareil de la vérité
avec pour résultat un plus grand amour pour Dieu ».
L'individu exercera dans le millénium son « libre choix », trait le
plus frappant de sa ressemblance avec son Créateur. Ainsi, soit l'homme
choisit la justice et reconnaît le Christ comme Sauveur afin d'obtenir la vie
éternelle ou continue à faire du mal et sera exterminé dans la seconde mort à
48 On évoquera ce thème plus loin dans la deuxième partie lorsqu’on abordera la doctrine de
P. S. L. Johnson.
49 C. T. RUSSELL, Le Divin Plan des Âges, op. cit., p.107.
50 ibid., p. 117.
51 Pierre BÜHLER, « Prédestination et providence », in Encyclopédie du protestantisme (sous
la direction de P. Gisel), Genève, Labor et Fides, 2006, p. 1105.
52 C. T. RUSSELL, Le Divin Plan des Âges, op. cit., p. 132.
41
la fin du millénium. À la différence de l'épreuve d'Éden, où Adam
transgresse l'interdit par amour pour Ève, durant ces mille ans les actions de
chacun ne concerneront que leur propre avenir et non plus la race entière.
4 - Le jour du jugement
Le libre choix sera donc exercé par l'homme pendant le millénium,
considéré par Russell comme le jour du jugement. Ce jugement n'est pas un
53verdict mais une épreuve, doublée d'une décision basée sur cette épreuve . Il
se veut rassurant. Ce jour n'est pas à redouter, au contraire, c'est un grand
motif de réjouissances car le « caractère du juge (Dieu) est une garantie
54suffisante que le jugement sera juste et miséricordieux » . La sentence sera
55la vie éternelle pour les justes ou la mort pour les injustes . L'épreuve (ou
jugement) sera faite dans des conditions plus favorables pour l'homme à la
différence du premier en Éden. Les hommes seront peu à peu éduqués,
instruits et disciplinés sous le règne de Christ afin d'atteindre la perfection et
être en parfaite harmonie avec Dieu.
Deux classes échappent à ce jugement et sont déjà vainqueurs :
l'Église et les Anciens Dignes. Les premiers ont été éprouvés et trouvés
fidèles pendant l'ère chrétienne et les seconds avant celle-ci. Ils reçoivent
leur récompense lorsque le monde viendra en jugement. Selon Russell, les
épreuves de ces deux classes ont été plus sévères que celle du monde lors de
son jugement. Elles ont dû résister à Satan, à toutes ses « ruses », alors que
pendant le jugement du monde il sera lié.
5 - La rançon
La vie éternelle sur terre, où régnera la perfection et la gloire,
nécessite le sacrifice de « l'homme Christ-Jésus » donné en « rançon pour
tous ». C'est ici l'idée essentielle de la doctrine russelliste. La vie ou
bénédiction éternelle n'est possible et garantie que parce que Christ est venu
sur terre pour racheter la race humaine entière, sans distinction, condamnée
en Adam, ainsi que son « héritage originel »: le gouvernement de la terre. Ce
sacrifice ne garantit pas directement la vie éternelle mais donne une autre
occasion au jour du jugement (ou épreuve pendant le millénium) à chaque
56homme . Cependant, cette rançon doit être acceptée par les hommes pour
qu'ils soient « justifiés », c'est-à-dire rendus « justes » et obtenir la vie
53 ibid., p.156.
54 ibid., p.163.
55 ibid., p.163.
56 ibid., p.172.
42
éternelle. Pour Russell, peu ont déjà accepté cette rançon il y a donc peu de
justifiés.
B - Une doctrine structurée autour d'une chronologie
À la lecture des ouvrages de Russell, ce qui frappe le lecteur est
l'abondance des dates données ; ce qui pourrait le rattacher encore une fois
57au mouvement de Miller et des adventistes . Il attire notre attention sur
l'importance d'étudier les prophéties du temps et la chronologie. Pour
58Russell, Miller s'est trompé sur le but, la manière et le temps de ce retour .
Selon lui, les prophéties sont données non pour « alarmer le monde » ni
d'ailleurs pour le monde, mais pour fortifier, réconforter et encourager
l'Église dans les temps troublés, afin qu'elle soit informée de la signification
59des événements .

1 - 1873 : le début du millénium
Russell affirme que la chronologie biblique est nécessaire pour
comprendre les périodes prophétiques. 1872 est ainsi l'an 6 000 du monde et
1873 marque le début du septième millénaire ou millénium. Il trouve cette
date en reprenant le mode de calcul des adventistes qui, à ses yeux,
60attendaient des « choses fausses au bon moment » . En partant d'Adam, il
61 62établit une chronologie biblique qui cesse avec Cyrus (536 avant JC ). Il
donne le détail de chaque période en soulignant que la « chronologie directe
est interrompue après la sortie d'Israël hors d'Égypte ». Il faut, dès lors,
avoir recours à l'apôtre Paul qui fournit le chaînon manquant : « or je dis
57 On peut affirmer comme B. Blandre que les origines de la pensée de Russell sont à
rechercher dans l’adventisme ; pas « des adventistes du septième jour comme on l’a trop
souvent écrit, précise B. Blandre, mais de plusieurs autres courants de l’adventisme mal
connus en France ». Russell et les Étudiants de la Bible se séparent progressivement de
l’adventisme pour rompre définitivement en 1881/1882, lorsque Russell se sépare de son
collaborateur adventiste J. H. Paton. Cf B. BLANDRE, « Aux orignies des Témoins de
Jéhovah - Des adventistes à Russell (1843 - 1882) » in Cahier de Mouvements religieux,
mars-avril 1985, n° 59 - 61.
58 C. T. RUSSELL, Que Ton Règne vienne, Arras, MMIL, 1954, p. 82.
59 Id., Le Temps est proche, Denain, MMIL, 1953, p. 176.
60 ibid., p. 22.
61 C.T. RUSSELL, Le Temps est proche, op. cit., p. 34.
62
Russell reprend la date donnée par Ptolémée. La traduction Darby reprend également cette
date (cf note « g » en bas de page de 2 Chroniques 36 : 22). André Chouraqui privilégie,
semble-t-il, l’année 536 avant JC, lorsqu'il parle de la fin de la captivité à Babylone, Histoire
du Judaïsme, Paris, PUF, 1968, Collection Que sais-je, p. 16. En revanche, Élie Barnavi
adopte, comme beaucoup aujourd'hui, 538 avant JC (Histoire universelle des Juifs, Paris,
Hachette, Nouvelle édition mise à jour 2002, p. 29).
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ceci : que la loi, qui est survenue quatre cent trente ans après » (Galates 3 :
17). Notons que la naissance de Jésus-Christ ne change rien à la chronologie
puisqu’elle commence avec Adam. Pour Russell, il semblerait que
Jésus63Christ soit né en octobre de l'an 2 avant notre ère (quinzième année du
règne de Tibère César - Luc 3 : 1).
2 - Octobre 1874 : le retour du Christ
Pour que le royaume du Christ se mette en place, il faut évidemment
64qu'il soit revenu car le plan de Dieu est exécuté par lui . Dès lors, l'œuvre du
second avènement à savoir : le grand « travail de rétablissement » de toutes
choses suit l'œuvre de rédemption accomplie lors du premier. Il revient pour
régner et exercer le pouvoir dans le ciel et sur la terre. Néanmoins, avant
65cela, Christ doit rassembler son Église élue , pour ensuite inaugurer son
règne de mille ans où tous « ses ennemis seront mis sous ses pieds : le
dernier ennemi (…) c'est la mort » (1 Corinthiens 15 : 25, 26). Russell
souligne que ce second avènement, comme le premier, ne sera pas marqué
par des démonstrations soudaines ou étonnantes. En effet, la présence et le
travail du Christ, importants à discerner pour le chrétien, ne sont visibles que
66par « les yeux de la foi » et par la parole prophétique et non par une vue
naturelle.
Cette idée du retour du Christ n'est pas nouvelle. Elle existe depuis
les apôtres, mais elle fut abandonnée progressivement pour réapparaître, tout
ed'abord, au XVI siècle, en Europe. C'est en Hollande et en Allemagne du
nord, plus précisément à Münster (Westphalie), que l'imminence du retour
du Christ provoque « une des plus extraordinaires explosions sectaires que
67l'Europe eût connues » . Les anabaptistes (qui exigent un second baptême
du croyant à l'âge adulte) s'emparent du pouvoir local ; instaurent une
communauté de biens, car Münster était identifié à la Nouvelle-Jérusalem,
qui seule survivrait à la destruction de la terre. Finalement, le gouvernement
anabaptiste disparaît à la suite du siège de la ville qui a duré dix-huit mois.
Elle rejaillit ensuite dans ce « bouillonnement » religieux du second Réveil,
eavec le mouvement de Miller, au début du XIX siècle. Dès 1831, Miller
calcule que Jésus reviendrait en 1843. À la fin de l'année, ne voyant rien
arriver, Miller tente de rassurer ses milliers de fidèles en affirmant que
l'année juive ne s'achève que le 21 mars 1844. C'est le prédicateur Snow qui
63
ibid., p. 53.
64 ibid., p.104.
65 ibid., p.105.
66 ibid., p.156.
67 Bryan WILSON, Les Sectes religieuses, Paris, Hachette, L'Univers des Connaissances,
1970, p. 7.
44
fixe la date au 22 octobre 1844 pour le retour du Christ (advent en anglais,
68d'où : adventiste) . Après la déception d'octobre 1844, le mouvement éclate
en différents groupes qui fixent à leur tour une autre date.
Russell grandit dans cette ambiance et s'intéresse à cette idée du
retour. Mais à la différence des adventistes, qui l'attendent en chair et en os,
il est convaincu en 1876 par Barbour un chrétien-adventiste (groupe issu du
mouvement millérite), que le Christ est bien présent sur terre mais
69invisible . Il se base sur la traduction du mot grec parousia, qui signifie
« présence ». Elle n'implique pas nécessairement une présence par la vue,
70mais peut aussi s'appliquer à des choses présentes bien qu'invisibles . Enfin,
le but de ce second avènement est de rassembler l’Église, les 144 000
membres, qui sont pour Russell « les prémices mûres d'Israël selon
71l'esprit » .
Pour trouver la date du retour du Christ, Russell a recours à un des
aspects de la Loi mosaïque, connu sous le nom de jubilé. Ces jubilés furent
72institués pour préfigurer le « rétablissement de l'humanité de sa chute »
pendant le millénium. Dès lors, la manière de les calculer fournit des
indications de temps. Il considère cet aspect de la Loi de Moïse comme un
type et de ce fait son calcul indiquerait le commencement de son antitype.
L’année du jubilé d'Israël, la cinquantième année, est le « sabbat de
73repos et de rafraîchissement pour le peuple » . Comment calculer ? Israël a
un jour de repos chaque septième jour. Un cycle de sept sabbats marque une
période de quarante-neuf jours (7 x 7 = 49) suivi d'un jour de jubilé : le
cinquantième jour (Lévitique 23 : 15-16) appelé Pentecôte (ou sabbat du
cinquantième jour). Ce jour est un jour de réjouissances et d'action de grâce.
De même, l'année de sabbat arrive chaque septième année. La terre est
consacrée au repos. Le point culminant de ces années sabbatiques est calculé
comme pour les jours sabbatiques, à savoir, quarante-neuf ans (7 x 7 = 49)
et la cinquantième année est l'année du jubilé. Ainsi, chaque cinquantième
année est pour Israël un temps de réjouissances et de restitutions. Pour
Russell, il préfigure une bien plus grande faveur pour toute l'humanité le
74« Grand millénium » de rétablissement où l'humanité sera délivrée du
péché et de sa servitude par le Christ lors de son retour.
68 Bernard BLANDRE, Les Témoins de Jéhovah, Maredsous, Brépols, coll. Les fils
d'Abraham, 1991, p.11.
69
ibid., p.13.
70 C. T. RUSSELL, Le Temps est proche, op. cit., p. 167.
71 ibid., p. 175.
72 ibid., p. 185.
73 ibid., p. 186.
74 ibid., p. 186.
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