VATICAN II : Une fenêtre toujours ouverte

De
Publié par

Pour bien comprendre les textes conciliaires, il est nécessaire d’effectuer un détour par l’Histoire : celle de l’Église, du Concile, des documents, des idées et des événements qui les ont précédés et préparés. L’auteur a retenu sept textes qui ouvrent largement les fenêtres de l’Église :
- La Liturgie,
- l’Église,
- La Parole de Dieu,
- L’œcuménisme,
- L’Église et les religions non chrétiennes et
- La Liberté religieuse.
Chacun d’eux fait l’objet d’un chapitre divisé en trois parties : l’histoire de la question avant le Concile, les débats conciliaires, un résumé du texte parfois commenté. Cette approche historique qui a orienté la présentation du Concile permettra de mesurer le chemin parcouru entre les positions d’où l’on venait et les conclusions auxquelles le Concile est parvenu.


Publié le : vendredi 12 février 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334030984
Nombre de pages : 390
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-03096-0
© Edilivre, 2016
dicace
À Marie Thérèse, mon épouse, et à Bénédicte et Damien, mes enfants.
Introduction
’anecdote a été racontée maintes fois. Un évêque– certains précisent qu’il était africain – Lrestait quelque peu perplexe devant le projet conciliaire de Jean XXIII. Au cours d’une audience privée, il lui demanda : « Très Saint-Père, qu’attendez-vous de ce concile ? » Jean XXIII, silencieux, répondit en allant ouvrir une fenêtre, avec un large sourire accompagné d’un geste vers le vaste panorama de Rome. Le Concile était donc, dans l’intention de son promoteur, un acte d’ouverture. Le Concile a été un événement mondial. Pendant les deux ans de sa préparation et ses quatre sessions, il a fait la une des quotidiens de toutes les tendances et de la majeure partie des pays. Il a produit des textes en grand nombre. Il a fait bouger l’Église catholique, qui était en passe de devenir le symbole de l’immobilisme. Depuis, d’importants changements sont intervenus. La liste suivante est seulement indicative : de nouvelles générations ont grandi et de nouvelles cultures ont vu le jour ; la société de consommation a accentué la soif des biens matériels ; les valeurs les plus prisées sont devenues l’individualisme et la primauté de la subjectivité, l’épanouissement personnel ; l’engagement à long terme est considéré comme une aliénation de soi ; la liberté sexuelle et l’union libre sont entrées dans les mœurs ; les idéologies ont perdu leur aura ; les médias numériques et les réseaux sociaux ont changé les modes de communication et ont envahi aussi bien la vie publique que la vie privée ; les médias traditionnels (presse, radio, TV) ont relayé une conception de la laïcité, qui juge implicitement illégitime l’influence des religions dans l’espace public. Ainsi, sous la pression des pratiques et des opinions, le droit légiférant la famille a été profondément modifié : autorisation de l’IVG (interruption volontaire de grossesse) en 1974 et ses extensions ultérieures (délai légal porté de dix à douze semaines en 2000 et remboursé à 100 % en 2012), pacs (pacte civil de solidarité) en 1998, mariage homosexuel en 2013. La législation sur la fin de vie fait également l’objet d’une forte demande d’évolution. La recherche médicale a induit de nouveaux comportements par la maîtrise de la procréation et l’augmentation de l’espérance de vie. Des cultures et des religions du monde se sont invitées aux côtés des grandes religions traditionnelles, ouvrant ainsi les possibilités de choix personnel de sa religion. Le panorama politique et économique du monde a changé : fin de la dictature au Portugal (1974) et en Espagne (1975), chute du mur de Berlin (1989), dissolution de l’URSS et indépendance de ses satellites (1991), fin de l’apartheid en Afrique du Sud (1991), attaque terroriste du 11 septembre 2001 aux États-Unis et la guerre d’Irak (2003), Printemps arabe (2011) ; naissance de l’État islamique (2014) ; la Chine, l’Inde et le Brésil sont devenus de grandes puissances économiques ; l’océan Pacifique et l’océan Indien prennent le relais de l’océan Atlantique en tant que principaux centres économiques et géopolitiques. Dans ce nouveau contexte, changeant et incertain, il en est qui, craignant de perdre leurs repères traditionnels et sûrs, retiennent surtout de Vatican II ses références aux conciles de Trente et de Vatican I. Certains vont même jusqu’à accuser le dernier concile d’être la cause d’une régression de l’Église. D’autres, estimant qu’il faut continuer l’aggiornamento, jugent Vatican II dépassé et disent : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que le Concile a dit mais son esprit. Vivement Vatican III ! » Certes, les descriptions du monde des années soixante dans les annexes de la ConstitutionGaudium et Spes,raison même de leur caractère en sociologique, étaient provisoires, comme une note le spécifie au début de cette Constitution. Mais est-ce le cas des autres textes fondamentaux ? Il n’est pas téméraire de penser que la « réception » des textes conciliaires n’est pas encore pleinement réalisée, en grande partieparce qu’ils restent trop peu connus. Mon objectif est ambitieux : faciliter la lecture et la compréhension des principaux textes conciliaires. Pour bien comprendre ces textes, il est utile, sinon nécessaire, de faire un détour par l’Histoire : l’histoire du Concile, l’histoire des documents et l’histoire des idées et des événements qui les ont précédés et préparés. Les questions auxquelles les Pères conciliaires
ont voulu répondre sont nées dans un passé plus ou moins récent. Avant le Concile, des théologiens, des exégètes, des liturgistes, des moralistes, des historiens et bien d’autres spécialistes avaient exploré, à leurs risques et périls parfois, un ressourcement de la doctrine à la grande tradition ecclésiale, et un dialogue avec les frères séparés et le monde actuel. Mais la situation était bloquée au niveau romain. Jean XXIII, en convoquant le Concile et en définissant son esprit et ses objectifs, a remis l’Église en mouvement. Cette approche historique qui a orienté ma présentation du Concile permettra de mesurer le chemin parcouru entre les positions d’où l’on venait et les conclusions auxquelles le Concile est parvenu. Pendant les débats en commissions et dans l’aula,les points de vue différents se sont affrontés librement avec une grande sincérité. Ceux qui se référaient à une tradition relativement récente se sont défendus contre ceux qui faisaient valoir une tradition plus ancienne. Les protagonistes – à savoir le pape, les Pères conciliaires et la curie – ont eu parfois des rapports très tendus. Les textes ont cheminé en suivant de multiples méandres avant d’être acceptés. Les polémiques entre majorité et minorité ont été d’autant plus longues que leconsensus comme règle de foi était l’objectif des conciles depuis le premier concile apostolique, à Jérusalem. Pour répondre à la question : « Faut-il circoncire ou non les païens devenus croyants ? », les apôtres se réunirent à Jérusalem. Le récit de ce premier concile met l’accent sur les discussions et le consensus. « Les apôtres et les anciens se réunirent pour examiner cette question. Aprèsune longue discussion, Pierre se leva et dit :[…] Alors les apôtres et les anciens,d’accord avec l’Église tout entière,» (Ac. 15, 6-7 et 22) Le concile de décidèrent… Constantinople II (553) tenait « comme règle certaine que, lorsque les questions qui doivent être tranchées par les deux parties sont posées,lors de discussions communes, la lumière de la vérité chasse les ténèbres du mensonge. Car, dans les discussions communes sur la foi, la 1 vérité ne peut se manifester autrement, puisque chacun a besoin de l’aide de son prochain . » Le consensus des Pères, au terme de longs échanges, s’est exprimé par l’approbation quasi unanime de presque tous les schémas. Il ne faut pas cacher que la lecture des textes conciliaires n’est pas facile. Vatican II a inauguré un genre littéraire qui est moins austère que les canons des précédents conciles et que nous aurons l’occasion de caractériser. Il n’en demeure pas moins que, étant une œuvre collective commandée par le souci d’exprimer la doctrine avec toutes les nuances requises et de faire droit aux légitimes demandes de la minorité, les documents conciliaires nécessitent un effort certain de lecture et de compréhension. L’abbé Laurentin, expert du Concile, mettait ainsi en garde les lecteurs contre le découragement : « Le jeu des discussions conciliaires a obligé à multiplier des additions secondaires, où l’essentiel paraît parfois caché et, surtout, à pratiquer une sorte d’érosion sur les formules de pointe, sur l’abrupt des prises de position fondamentales, à rien dire de neuf ou de renouvelé sans répéter, avec une insistance qui étonnera la postérité, la permanence de ce qui était acquis d’avance, de crainte que le nouveau n’évacue l’ancien. La nouveauté de l’œuvre et son dynamisme ne sautent donc pas aux yeux ; en certains textes, ils échappent tout d’abord, au point d’avoir anéanti, chez certains lecteurs, l’enthousiasme qui leur avait fait aborder, de confiance et sans préparation, la lecture 2 des textes . » Les textes conciliaires ont reçu, selon leur degré d’importance ou selon leur nature, une des qualifications suivantes : constitution, décret ou déclaration. Sans entrer dans le problème complexe de leur définition théologique et canonique, disons simplement qu’une constitution est un texte qui définit les principes de base et la doctrine catholiques ; les décrets et les déclarations appliquent la doctrine des constitutions à des cas particuliers (les évêques, les prêtres, la vie religieuse, les missions, les relations avec les frères séparés, etc.). Les textes conciliaires, comme les documents pontificaux, sont généralement appelés par les premiers mots latins. Ainsi, la Constitution sur l’Église est appeléeLumen gentium (« Lumière des nations ») et la Constitution sur la Révélation divine est appeléeDei Verbum
(« La parole de Dieu »). Parmi les seize textes adoptés par le Concile, j’en ai retenu sept qui ouvrent plus largement les fenêtres de l’Église : les quatre Constitutions (La liturgie, L’Église, La parole deDieu et l’Église dans le monde de ce temps),le Décret surlœcuménismeet deux Déclarations,L’Église et les religions non-chrétiennes etLaliberté religieuse. Chacun des sept documents sera présenté dans un chapitre particulier, divisé en trois parties : tout d’abord, l’histoire de la question avant le Concile, ensuite le déroulement des débats pendant le Concile et, enfin, un résumé, parfois commenté, du texte conciliaire. Pour avoir une vue d’ensemble du Concile, il convient de lire les sept chapitres. Cependant, chacun d’eux peut aussi faire l’objet d’une lecture indépendante des autres. Ces sept chapitres sont précédés et préparés par un survol de l’histoire de l’Église, situant le Concile dans son contexte historique (chapitre premier), par la présentation du Concile en tant qu’événement (deuxième chapitre) et par l’histoire du Concile (troisième chapitre). Celui-ci permettra de présenter la genèse de chaque document dans l’ensemble conciliaire et de souligner les points forts des textes auxquels je n’ai pas consacré un chapitre particulier. Ma documentation figure dans la bibliographie. Je dois mentionner, en premier lieu et spécialement, les cinq tomes de l’Histoire du concile Vatican II,sous la direction de Giuseppe Alberigo, dans laquelle j’ai puisé une grande partie des informations sur l’histoire du Concile et l’histoire des schémas. Deux ouvrages sont également précieux en raison de la qualité de leurs auteurs et du rôle qu’ils y ont joué :Mon Journal du Concile,du père Yves Congar O. P. et lesCarnets du Concile,père Henri de Lubac S.J. Je les appellerai toujours « pères » du comme ils l’étaient pendant le Concile bien que, par la suite, en reconnaissance de leurs éminents services théologiques, tous deux aient été élevés au cardinalat. J’en ferai de même pour d’autres acteurs conciliaires. La traduction française des textes du Concile est celle du site internet du Vatican. À la fin de l’ouvrage, un glossaire donne une définition des mots techniques et peu connus. L’étude historique des textes conciliaires, en ouvrant à leur meilleure compréhension au plan intellectuel, conduira, je l’espère, à se poser la question que Paul VI adressait à ses auditeurs le 26 janvier 1966 : « Nous voudrions que chacun de vous se demande à soi-même : Quel soutien le Concile a-t-il apporté à ma foi, à ma prière, à ma recherche de Dieu, à ma vie 3 spirituelle ? »
1. THEOBALD Christoph, La réception du concile Vatican II, T. 1Accéder à la source, p. 60. 2. LAURENTIN René,Bilan du Concile,Histoire. Textes. Commentaires, p. 209. 3. LAURENTIN René,Bilan du Concile. Histoire. Textes. Commentaires, p. 359.
1 Pourquoi les fenêtres de l’Église étaient-elles fermées ?
e Nouveau Testament a brièvement défini les principes qui règlent les relations des Lchrétiens avec les pouvoirs publics. Jésus a répondu aux pharisiens qui l’interrogeaient sur l’impôt dû à César : « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Mt. 22, 21) Il posait ainsi la distinction entre le politique et le religieux. Et saint Paul écrivait aux Romains : « Que chacun se soumette aux autorités en charge, car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. » (13, 1) Il faut bien comprendre, ainsi, non seulement que toute autorité doit être obéie, mais aussi qu’elle est en dépendance de Dieu et ne peut en aucun cas s’ériger en absolu. Au cours de l’Histoire, l’Église a cherché à interpréter et à appliquer ces principes. Pendant des siècles, au nom de la supériorité de Dieu sur des souverains temporels, elle a cru devoir imposer sa loi. Ensuite, ces mêmes souverains, libérés de la tutelle de l’Église, ont cherché à l’assujettir ou à la réduire au silence. L’Église, alors, a réagi en s’opposant et en condamnant. Le concile Vatican II a inauguré un autre mode de relation, empreint de respect et de dialogue. À partir de quelques flashs historiques, je voudrais dessiner la courbe, croissante puis décroissante, de l’autorité et du pouvoir de l’Église dans la société. Ici, « l’Église » désigne la hiérarchie, c’est-à-dire le pape et les évêques, comme il était convenu de parler avant Vatican II. Dans cet aperçu historique où je veux faire percevoir comment les fenêtres de l’Église se sont fermées, je me référerai principalement à l’histoire de Rome, de l’Europe et, en particulier, de la France.
1. Un millénaire de domination progressive
Par l’édit de Milan (313), l’empereur Constantin (306-337) a autorisé le culte chrétien et les biens confisqués aux chrétiens leur ont été rendus. Progressivement, il accorda une place officielle au christianisme ; ses monnaies furent frappées avec des symboles chrétiens, les tribunaux épiscopaux furent reconnus et le dimanche devint un jour férié obligatoire. L’empereur fit des dons d’argent et de terrains à l’Église et il soutint la construction des basiliques Saint-Jean-de-Latran, Saint-Paul-hors-les-Murs et Saint-Pierre. Il se considérait comme le chef du peuple de Dieu et « l’évêque du dehors ». En conséquence, pour mettre fin à l’hérésie arienne qui mettait en péril, non seulement l’unité de l’Église, mais aussi l’unité de l’Empire, il convoqua, en 325, le concile de Nicée, en Bithynie, au bord sud de la mer Noire. L’empereur Théodose (379-395) fut le dernier empereur à régner sur l’Empire romain unifié. Général d’origine espagnole, chrétien fervent et nicéen convaincu, il promulgua, le 28 février 380, un édit à Thessalonique, qui imposait à tous ses sujets l’orthodoxie catholique, instituant, de fait, une religion d’État. « Tous nos peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre, à celle que professent le pontife Damase et l’évêque d’Alexandrie, 4 Pierre, c’est-à-dire reconnaître la sainte Trinité du Père, du Fils, du Saint-Esprit . »Il convoqua en 381 le concile de Constantinople, qui confirma la condamnation de l’arianisme décrétée à Nicée. Théodose mit le pouvoir de l’État au service de la religion chrétienne, mais il outrepassa ses droits en réprimant très sévèrement les ariens. Saint Ambroise, évêque de Milan, capitale de l’Empire d’Occident, le rappela à l’ordre et lui refusa la communion. Le grand évêque défendit l’indépendance de l’Église et affirma que l’empereur était un chrétien comme un autre, avec des obligations particulières. Pendant plusieurs mois, Théodose et Ambroise s’affrontèrent, puis Théodose accepta de venir s’humilier publiquement devant Ambroise, la tête couverte de cendres, pour obtenir sa réintégration dans l’Église. En Occident, en 410, Rome fut envahie et pillée par les barbares. L’Empire romain s’effondra. Les structures impériales disparurent progressivement. Pour défendre le peuple et négocier avec les envahisseurs, les évêques, souvent issus de familles nobles, prirent les
affaires publiques en main. L’évêque se fit le défenseur de la cité. En 451, par exemple, Aignan défendit Orléans contre les Huns et, après 470, Patiens ravitailla de ses propres deniers les Lyonnais affamés par les destructions des Wisigoths. La paix revenue, sous le gouvernement des envahisseurs, les évêques participèrent activement à la reconstruction de la société, tant par des interventions personnelles que par l’action collective du clergé et des organisations d’Église. En Orient, les empereurs qui résidaient à Constantinople se considérèrent comme les « lieutenants de Dieu » sur terre et les défenseurs de l’Église. Certains empereurs – comme Justinien (527-565) – étaient férus de théologie. Ils considéraient la restauration de l’Empire et l’évangélisation comme deux tâches impériales. Le siège du patriarche de Constantinople, bénéficiant de la proximité du pouvoir, devint le deuxième après Rome, devant les sièges traditionnels d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Le patriarche couronnait l’empereur et recevait sa profession de foi, mais l’empereur nommait le patriarche. e AuVIII siècle, par leur alliance, le pape et Pépin le Bref renforcèrent mutuellement leur autorité. Pépin le Bref se fit sacrer par un évêque, puis par le pape Étienne II. Le roi, nouveau David, affermissait ainsi son pouvoir. En retour, il défendit le pape contre les Lombards et lui offrit, en 756, les terres conquises : l’exarchat de Ravenne et la Pentapole. Le pape devint alors un chef temporel sur un territoire allant du sud de Rome à la Vénétie (en 1115, les États pontificaux s’accroîtront des domaines de la comtesse Mathilde de Toscane : la marche d’Ancône et le duché de Spolète). La pratique du sacre se répandit ensuite. Ainsi, les souverains demandaient à l’Église de confirmer leur légitimité. De leur côté, ils protégeaient et favorisaient la religion chrétienne. Cet échange fut signifié, lors du sacre de Charlemagne, par deux gestes symboliques : le pape couronna l’empereur puis il s’agenouilla devant lui. Cette connivence du temporel et du spirituel dégénéra ensuite en confusion et dégrada le climat religieux et civil ; vente des biens spirituels (simonie), attribution des charges ecclésiastiques pour récompenser des serviteurs de la couronne… La fondation monastique de Cluny (909) se fit en réaction contre cet état de choses. Cette abbaye fut soustraite au pouvoir local, aussi bien de l’évêque que du roi, pour ne dépendre que de Rome. À Rome, le pape Nicolas II (1058-1061) affranchit la papauté de la tutelle impériale en définissant les règles de l’élection du pape par les seuls cardinaux. Grégoire VII (1073-1085) engagea une réforme qui porta son nom et qui avait pour but d’instaurer la royauté du Christ sur le monde. Il combattit en particulier l’investiture laïque des charges ecclésiastiques. Il affirma haut et fort l’autorité pontificale, au nom de la supériorité du spirituel sur le temporel. Dans ses décretsDictatus papae, il définissait les vingt-sept prérogatives papales, dans lesquelles il déclarait notamment : « Seul le pontife romain est dit, à juste titre,“universel” (2)… Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds 5 (9)… Il lui est permis de déposer les empereurs (12)… »Ses écrits furent suivis par des actes. Dans le cadre de la querelle des Investitures, Grégoire VII excommunia l’empereur d’Allemagne Henri IV. Un an après, en janvier 1077, l’empereur vint en habit de pénitent au château de Canossa, où se trouvait Grégoire VII. Il attendit trois jours pour être reçu et relevé de l’excommunication. Innocent III (1198-1216) accentua la réforme grégorienne. Il exalta la justice et la puissance du Saint-Siège, gage de cohésion de la chrétienté. Le titre de « vicaire du Christ » auparavant appliqué aux évêques, devint un titre exclusif du pape. Celui-ci proclama sa pensée théocratique sans la moindre nuance.lui, il ne faisait aucun doute que, dans la lutte du Pour sacerdoce et de l’Empire, le Sacerdoce devait l’emporter. Homme de décision, il agissait conformément à sa pensée. Il jeta l’interdit sur le royaume de France après le remariage de Philippe II Auguste. Il fit de même pour l’Angleterre et déposa Jean sans Terre, qui refusait l’accession d’E. Langton au siège de Cantorbéry. Jean se repentit et dut réparer tous les dégâts causés dans les églises. Il se reconnut vassal du Saint-Siège, ainsi que les rois d’Aragon, de Bulgarie, du Danemark et du Portugal. En Allemagne, le pape arbitra la
compétition entre les prétendants à l’Empire. Le quatrième concile de Latran, en 1215,marqua l’apothéose du pontificat d’Innocent III. Mille cinq cents évêques approuvèrent les décisions politiques du pape et le considérèrent au-dessus de tous, aussi bien évêques que princes. C’est au cours des décennies suivantes que la couronne papale deviendra une tiare, c’est-à-dire une triple couronne. Celle-ci a revêtu un certain nombre de significations. Selon la plus biblique, le pape est prêtre, prophète (magistère de l’enseignement) et roi. Selon la plus commune, le pape possède les pouvoirs spirituels en tant que chef de l’Église, les pouvoirs temporels en tant que souverain des États pontificaux et l’autorité sur les princes qu’il couronne et qu’il peut déposer ou excommunier. La montée vers la toute-puissance de l’Église, et en particulier du pape, a connu bien des hauts et des bas. Le pouvoir de l’Empire et des princes a parfois prévalu et celui de la papauté fut souvent contesté. Dans la société, l’Église a occupé le premier plan dans tous les domaines. Le rêve de l’établissement du « Royaume de Dieu » sur terre, rêve qui soutenait toutes les énergies jusqu’au Moyen-Âge, a permis à la papauté d’atteindre les sommets de l’autorité dans le monde occidental. Bientôt, la contestation va enfler et obliger l’Église à se défaire de ses pouvoirs, non sans défendre les positions acquises.
2. L’autorité de l’Église romaine ébranlée
L’autorité de l’Église a été remise en question sur tous les plans ; le religieux, le culturel et le politique étant les plus caractéristiques. Dans l’Histoire, ils sont interconnectés ; il aurait donc été possible de les analyser ensemble. Il m’a semblé cependant préférable d’en faire une présentation séparée, car chacun d’eux a évolué selon des lignes bien spécifiques.
2-1 L’Église affaiblie par des divisions religieuses
La rupture entre l’Église d’Orient et l’Église d’Occident a été préparée au cours des siècles par plusieurs séparations temporaires, par des différences culturelles, des susceptibilités personnelles et des initiatives non concertées, comme l’ajout du « filioque » au symbole de Nicée-Constantinople par l’Occident, ajout généralisé par Charlemagne et reconnu par le pape. La rupture a été formalisée, en 1054, par les excommunications réciproques du patriarche Michel Cérulaire et du légat du pape Humbert de Moyenmoutier. Elle va durer des siècles. Au cours de la quatrième croisade, Constantinople a été mise à sac par les croisés (1204), d’où le ressentiment, jusqu’à nos jours, des Byzantins contre les catholiques. Dans le narthex des églises byzantines, des fresques sont destinées à l’instruction des néophytes. Il n’est pas rare de voir l’enfer représenté par des croisés au milieu des flammes. Il en est ainsi dans l’église du monastère Saint-Antoine, située dans la combe Laval (Isère) et décorée à la e fin duXX siècle. Le deuxième concile de Lyon (1274) et le concile de Florence (1439) ont recherché l’union des Églises d’Orient et d’Occident. Les décisions de ces conciles furent sans lendemain. Si, globalement, la foi restait la même en Orient et en Occident, la structure de l’Église d’Occident et en particulier la primauté romaine n’étaient plus reconnues par les églises d’Orient. La Réforme mettait en question la structure ecclésiale et la foi catholique. Martin Luther (1483-1546), moine augustin allemand, théologien et professeur d’université, était tourmenté par la question du salut. Il avait peur d’être damné. Que fallait-il faire pour être juste et sauvé ? Les mortifications les plus rigoureuses ne calmaient pas son angoisse. En étudiant l’Épître aux Romains de saint Paul, il trouva la solution dans la citation du prophète Habacuc. « Le juste vivra par la foi. »1, 17) C’était une délivrance ; la justice venait de la foi et non des (Rom. œuvres. En 1517, il afficha sur les portes de la chapelle du château de Wittenberg ses quatre-vingt-quinze thèses condamnant, d’une part, la vente des indulgences, pratiquée par l’Église romaine pour la construction de la basilique Saint-Pierre et, d’autre part, les mœurs du hautclergé, y compris celles de la papauté. En 1521, il fut excommunié par le pape Léon X. La doctrine de Luther, qui cherchait à restaurer la foi chrétienne dans toute sa pureté,
mettait en relief trois points forts de doctrine : Sola fide(« la foi seule »). Les œuvres humaines ne concourent nullement à la justification et au salut. Seule la foi, qui est une ferme confiance en Dieu et dans les mérites du Christ, sauve l’homme. Au nom du Christ, l’amour de Dieu couvre l’homme d’un manteau de pardon. Autrement dit,Sola gratia(« seule la grâce »), le don gratuit de Dieu, est source de salut. Sola scriptura (« l’écriture seule »). La seule autorité reconnue est celle de l’Écriture sainte. La Tradition (c’est-à-dire les explications élaborées par les hommes au cours de l’Histoire) est rejetée. Tout ce qui n’est pas contenu dans l’Écriture est abandonné : les sacrements (sauf le baptême et la Cène), le célibat du clergé, l’usage du latin, le purgatoire… Soli Deo(« à Dieu seul »). L’homme est placé devant Dieu seul. L’unique médiateur est le Christ. Tous les baptisés sont également prêtres ; ils n’ont donc pas besoin, pour aller à Dieu, de passer par un clergé ou par l’intercession des saints. La réforme luthérienne se répandit rapidement en Europe car elle répondait à un besoin spirituel que les structures religieuses catholiques ne satisfaisaient pas. Elle suscita aussi des désordres sociaux. Luther admit alors qu’une autorité était nécessaire dans l’Église et il l’attribua aux princes. Lorsqu’un prince adoptait la Réforme, par conviction ou par convoitise des biens d’Église, toute la population, sous son autorité, devait se convertir, suivant le principecujus regio, ejus religio(tel prince, telle religion). Le picard Jean Calvin (1509-1564) développa à Genève une réforme en conformité avec la pensée de son livreL’institution de la religion chrétienne (1541, pour sa version française) et en opposition à certains dogmes, pratiques et institutions de l’Église catholique, en particulier le pape et les conciles. Au sommet de tout, il plaçait « la grandeur et l’honneur de Dieu ». Comme Luther, il professait la justification par la foi et ne reconnaissait qu’une seule autorité, 6 celle de l’Écriture sainte. Les réformés furent appelés des « christaudins », des « écouteurs de Dieu », de Dieu qui parle par le Christ, seul sauveur, seul médiateur et centre d’une communauté mystique sous l’action de l’Esprit Saint. Calvin se distingua du réformateur allemand par sa doctrine de la double prédestination (au salut ou à la perdition), de la Cène et de l’organisation ecclésiale. L’Église réformée était dirigée par le consistoire, composé de pasteurs et de laïcs élus par le peuple. Non seulement elle n’était pas soumise au pouvoir politiquemais, si elle devait collaborer avec lui, elle devait surtout le contrôler. Indépendante de l’autorité civile locale, l’Église réformée avait, ainsi, vocation universelle. La Réforme mettait en question, non seulement l’organisation de l’Église catholique, mais aussi la compréhension de la foi, même si elle était fondamentalement chrétienne et s’appuyait sur la Révélation. Préparé par la mise en valeur de la raison scientifique comme source du progrès de e l’humanité, le mouvement des Lumières, auXVIII siècle, mit en question la foi révélée et prit pour cible principale et systématique le catholicisme. Il n’épargnait cependant pas les autres formes du christianisme. La publication, en France, à partir de 1751, par Diderot et d’Alembert, de l’Encyclopédie,en fut l’entreprise la plus représentativeet Voltaire (1694-1778) fut l’écrivain le plus virulent contre les « superstitions catholiques ». Ce mouvement restait déiste. La foi religieuse naturelle, tolérante et non dogmatique était considérée comme le soutien indispensable de la morale et de l’ordre social. La « religion civile » prônée par Rousseau (1712-1778) dans leContrat social illustrait bien cette conception : croyance en Dieu, en l’immortalité de l’âme, en la récompense des justes et la punition des injustes. La franc-maçonnerie, née en Angleterre en 1717, prôna le déisme et la tolérance religieuse. Elle dénonça le dogme et l’intolérance catholiques. Ce mouvement d’idées inspira la Révolution française, qui devint, au fil des mois, persécutrice du clergé catholique insermenté à la Constitution civile du clergé. Les révolutionnaires tentèrent de mettre en place un déisme d’État avec le culte officiel de la déesse Raison puis de l’Être suprême. Le philosophe de Königsberg, Emmanuel Kant (1724-1804), fit un pas de plus dans la mise en question de la foi et de la religion. Distinguant, dans la connaissance, ce qui relève de la raison et ce qui relève de la croyance, il critiqua le statut intellectuel de l’acte de foi. Il
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant