Vers de nouvelles alliances

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"Vers de nouvelles Alliances" est le deuxième volume de l'ouvrage "La genèse autrement". Il propose via le texte de la Genèse, un panorama des grandes questions existentielles avec de très nombreuses références à des auteurs modernes. La lecture proposée du cycle d'Abraham n'est pas présentée comme un substitut des lectures juive et chrétienne traditionnelles, mais comme une continuation, un accomplissement.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296612471
Nombre de pages : 292
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Chapitre 1
Introduction

Depuis toujours, pour nouer des relations, l'Homme a ete amene a parler. Apres tout, plut^t que l'ecriture ou le langage gestuel, o n'est-ce pas la parole qui, le plus simplement et le plus naturellement du monde, permet de communiquer? Le long et fastidieux travail pour construire un lieu de Parole, la ou l'Homme peut se dresser pour faire la conqu^te du dialogue, pour conclure des ale liances et pour entrer dans l'Histoire, ce travail est raconte dans la seconde partie de la Genese, celle consacree a la vie et a l' uvre des Patriarches et des Matriarches d'Israel. C'est de cette partie de la Genese qu'il sera question dans ce deuxieme volume de La Genese autrement. Si le langage usuel attribue au terme patriarche la signi cation de chef de famille, ou de vieillard entoure d'une nombreuse famille et menant une vie simple et paisible, le langage biblique est a la fois plus restrictif, mais egalement plus precis. Les Patriarches, au sens propre du terme, sont trois hommes, nommement : Abraham, Isaac et Jacob. Piliers sur lesquels s'appuient les origines d'Israel, ces trois gures emblematiques de l'Ancien Testament ne sont cependant pas des personnages historiques { au sens moderne du terme { mais plut^t des archetypes (des modeles) issus de l'ageno cement de traditions et de recits d'origines et de dates diverses. Des trois Patriarches, Abraham est de tres loin le plus important.

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Parce que se situant a la frontiere du livre de la Genese qui separe recits mythiques de recits a connotation historique, Abraham est un passeur de frontieres. Plus speci quement, les Sages d'Israel reconnaissent en general au Patriarche le passage de trois frontieres. { Tout d'abord, Abraham est celui qui fait franchir a la Parole la frontiere entre monologue et dialogue. Avant lui, le langage humain etait reste con ne dans des monologues : monologues paralleles entre Adam et Eve, monologue fratricide de Ca n, menace demagogique de Lamek. La famille d'Adam et Eve est une famille ou l'on ne se parle pas, sinon pour defendre sa liberte, ses inter^ts, son autonoe mie. Incomprehension entre parents, incomprehension entre generations, les tensions trop fortes et la peur conduisent les individus a a cher leurs di cultes de maniere extr^me. e Menaces et meurtres expriment alors le mal-^tre de familles, e de clans, ou d'autres appels a l'aide ne sont plus possibles. Abraham est alors celui qui, en faisant passer le langage sur la rive du dialogue, aussi bien du dialogue horizontal avec l'epouse et le ls que du dialogue vertical avec Dieu, inaugure une autre facon d'^tre, avec ses proches, avec lui-m^me e e et avec Dieu. { Ensuite, en redonnant au mot hebreu davar (la chose, la parole, l'evenement) la signi cation humaine de Verbe, Abraham introduit la Parole dans l'histoire des hommes et des femmes. Jusque la, prise au piege et muselee dans le systeme totalitaire de Babel, la Parole vegetait dans le monde clos de la parole-propagande, de la parole-slogan, de la langue de bois. Lorsque la Parole devient insipide et ne dit plus rien a personne, c'est qu'il est temps d'elargir son espace vital. En quittant sa terre natale, en renoncant au sol familier qui conservait encore le souvenir de ses anc^tres, Abraham e envoie la Parole sur les chemins de l'Exode, et par la provoque sa Redemption. Avec Abraham, la Parole deviendra Verbe, c'est-a-dire parole d'un homme libre parlant avec autorite, d'un homme dote d'une independance d'esprit et d'un jugement s^r, d'un homme capable d'initiative comme de u moderation. Nous verrons que l'entree du Verbe dans l'Histoire sera aussi liee a la di cile experience de l'exil et a la necessite de se sentir etranger sur la terre que l'on habite.

Introduction

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{ En n, a la fois comme temoin et comme acteur d'une nouvelle forme de cooperation entre Dieu et l'Homme, la personnalite d'Abraham s'identi e au concept d'Alliance. Dieu demande a Abraham de croire et de faire. La foi et les actes deviendront l'expression d'une marche commune au cours de laquelle Dieu et l'homme-nomade se retrouveront. De la marche en commun resulteront harmonie, con ance et plenitude. Avec Noe, le partenaire humain de l'Alliance etait passif Abraham sera un partenaire actif qui contribuera a dynamiser l'Alliance. Dans la tradition hebra que, marche en commun et Alliance recoivent le nom de berit. Avec le dialogue permanent, avec la Parole redevenue Verbe et avec la berit hebra que, l'existence des Hebreux se transformera en Histoire, et autour de l'idee de l'Alliance se constituera la communaute de l'Alliance. La Terre Promise par Dieu a Abraham se revelera ^tre celle ou le Patriarche { ou tout homme de bonne e volonte { pourra s'exprimer au nom de l'Eternel. La voie empruntee par Abraham pour franchir des frontieres et pour entrer dans l'Alliance est celle du desenfermement, de l'ouverture, de la fraternite, de l'hospitalite et de la depossession. Avant l'aventure d'Abraham, il y avait un gavage de pratiques religieuses (idol^trie dans la societe mesopotamienne) et de securite a dogmatique (dans l'univers de Babel) qui rendait impossible l'accueil de l'^tre sans cesse naissant en soi. Bernard Ginisty rapporte e un splendide texte ou le philosophe Maurice Clavel exprime la radicalite de l'experience de l'accueil et de la disponibilite. Dieu penetrant en Abraham n'a donc pas besoin de carte d'identite ni de visite. Pas de cogito d'Abraham s'interrogeant devant une ((representation numineuse )). Quand l'^tre e de votre ^tre revient aneantir, avec votre adhesion, ce que e vous etiez sans lui, c'est que vous avez renonce a jouer le douanier de vos frontieres (Ce que je crois, cite dans Nous sommes tous des idol^tres, p. 147-148). a Renoncer a jouer le douanier de ses frontieres : voila precisement ce qui rend possible le passage des frontieres. L'interiorite, c'est une rupture, a repondu le philosophe Emmanuel Levinas a une question qui lui etait posee sur la nature de l'interiorite. La rupture dans la vie d'Abraham, c'est son arrachement materiel a la ville de Har^n et sa marche vers la terre inconnue que Dieu lui a montrera c'est egalement son arrachement spirituel, le brisement

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de ses enveloppes, qui le conduira vers une nouvelle naissance, vers un autre lui-m^me. e Decouvreur de la puissance du Verbe, passeur de la frontiere entre monologue et dialogue, partenaire actif de l'Alliance, comment Abraham s'y est-il pris pour relever tous ces de s? Et en quoi sa personnalite peut-elle toujours ^tre actuelle a notre epoque e du miracle technologique et du triomphe de la science? C'est a ces questions que, tout au long de cet ouvrage, je voudrais m'essayer a repondre. Reponse qui ne pourra venir que d'une lecture attentive de la vie du Patriarche, tout autant que d'une ecoute respectueuse de l'experience existentielle de chacun. Il reste a esperer que l'eveil de resonances inconnues entre voix eloignees dans le temps puisse a nouveau faire retentir une Parole qui annoncerait la liberte de l'Homme et la verite de Dieu. Le rayonnement d'un homme ou d'une femme accede a la dimension de l'universel lorsque sa facon d'^tre au monde permet e a l'humanite de franchir un pas sur le chemin que chacun espere un jour parcourir au cours de sa vie : celui qui, donnant acces a l'interiorite, permet d'approcher le vrai mystere des choses. Or, la facon d'^tre au monde d'Abraham est le Oui. e Oui au dialogue, Oui a l'Alliance, Oui a la rupture et a l'entree dans l'Histoire. Ce sont ces trois Oui que le Patriarche fera rayonner sur le monde. Oui, Moi, dira Abraham a trois reprises. Andre Neher parle du Patriarche comme de celui qui decline son Moi sur le mode de l'a rmation. Oui, Moi, qui fera d'Abraham le redempteur de la Parole, l'inventeur de la parole-dialogue, le fondateur du prophetisme, c'est-a-dire de la faculte de parler au nom du divin. Pour toutes ces raisons, pour tous ces Oui, la personnalite d'Abraham ne concerne pas uniquement le peuple juif, ou les croyants des religions du Livre, mais l'ensemble des hommes et des femmes de bonne volonte. Il y a en chacun de ceux qui desirent comprendre le langage ou le projet de l'autre, ou qui souhaitent s'ouvrir aux autres familles spirituelles ou philosophiques, ou qui tout simplement attendent de vivre en paix avec leur prochain, une part d'Abraham. Avant Abraham, dans les recits de la Genese, l'humanite etait ancree dans le mythe de la non-parole avec Abraham les hommes et les femmes vont vivre et evoluer dans l'histoire de la Parole, dans l'histoire de l'Alliance, dans les peripeties des alliances.

Introduction

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Les con its, les violences, la brutalite comme la fureur, viennent de la discorde entre les personnes, ou du desordre entre le corps et l'esprit. L'Alliance resulte a la fois de l'harmonie entre les individus et de leur juste relation a Dieu, ou a la Transcendance. Entrer dans l'Alliance, c'est se reconna^tre a la fois le ls d'un m^me Pere e et le frere de tous. A rmer l'un tout en excluant l'autre a toujours ete source de derive. L'Homme a alors le choix entre, soit retourner en arriere et se perdre dans le monde des premiers parents, celui d'Adam, Eve, Ca n et Lamek, soit, au contraire, s'ouvrir une route vers l'In ni, route qui, bibliquement, est inauguree par Abraham. Le monde moderne est profondement di erent de celui des Patriarches il est confronte a d'autres de s et se heurte a des obstacles d'une autre nature. Mais, aujourd'hui comme hier, il y a des ruptures a operer, des alliances a conclure, des paroles a liberer et des dialogues a (re)nouer. En n, encore et toujours, il se trouve des idoles a bousculer, des voies a ouvrir et des frontieres a franchir. Une premiere alliance que l'avancee de l'Histoire a rendue caduque est celle entre l'Homme et la Nature. Bibliquement, certains vont jusqu'a lier la rupture a l'aventure m^me d'Abraham. Comme e si l'appel de l'Eternel enjoignant au Patriarche de quitter son pays (Gn 12,1) impliquait, en plus d'un apprentissage a la dure ecole du deracinement, egalement l'oubli d'une clause du Pacte divin. Ainsi, l'entree de l'Homme dans l'Histoire s'accompagne du danger de meconna^tre l'intention d'englober, dans l'Alliance, la Nature et tous les vivants (Gn 9,10). Je m'explique. La distance materielle et spirituelle entre l'Homme et la Nature s'est concretisee et a pris de l'ampleur avec la marche en avant des communautes humaines. Car si les premieres civilisations urbaines ont, des l'origine, contribue a eloigner l'Homme de son milieu naturel, on peut dire que c'est avec les Temps Modernes, lorsque l'Homme s'est cru ma^tre et possesseur du monde (R. Descartes), que cet eloignement a pris des proportions alarmantes. C'est quand l'Homme s'est attribue tous les droits sur la Nature qu'est apparu le desenchantement du monde. Depuis peu, l'Homme aspire cependant a nouveau a un rapport plus juste et plus equilibre avec le milieu naturel. C'est au cours du vingtieme siecle que des ecrivains et des scienti ques ont evoque un nouveau contrat (M. Serres) et une nouvelle alliance (I. Prigogine). Qui plus est, un theologien comme Adolphe Gesche et une

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philosophe comme Catherine Chalier ont respectivement propose une theologie et une philosophie reconciliees avec la Nature. Lien salutaire pour l'Homme, l'alliance avec la Nature et avec le Principe createur est a m^me de faire redecouvrir un Cosmos inventif e et dynamique, un Cosmos lieu du reenchantement de l'humain. Une deuxieme alliance qui concerne egalement la Modernite est celle entre monde scienti que et representants des spiritualites. Pour que cette alliance puisse devenir e ective, il faudrait que diverses conditions soient remplies et que divers antagonismes puissent ^tre depasses. e Du c^te des religions, l'idee { erigee en dogme { d'un Dieu touto puissant, Cause et Explication de l'Univers, a trop souvent conduit les institutions qui Le representent a deprecier toute demarche qui mettrait exagerement l'accent sur l'autonomie du Cosmos. Autonomie qui est precisement l'hypothese de travail des scienti ques. Du c^te des sciences, la pretention a une explication globale et o complete de la Realite par les seuls moyens de l'observation, de l'experimentation et de la formalisation est egalement source de dogmatisme en m^me temps qu'obstacle a un veritable dialogue e entre approches di erentes. Je voudrais defendre ici l'idee d'un certain relativisme qui pourrait amener scienti ques, moins scienti ques et religieux, a se parler et a s'apprecier. Relativisme qui devrait permettre a une nouvelle alliance de na^tre et de prosperer. Car ce n'est que lorsque science et religion acceptent de jouer le jeu de la modestie, et supportent de se regarder avec un certain humour et un zeste d'ironie, qu'elles peuvent gagner en credibilite et en humanite. Concretement, je plaiderais en faveur d'une alliance { au sens hebra que du terme { entre sciences exactes, sciences humaines et traditions religieuses, mystiques et mythiques. Alliance sans uni cation ni integration, ni preseance d'un des partenaires, ni m^me e interdependance alliance qui devrait ^tre marche en commun, e uvre commune, projet en collaboration. Bien pensee, une telle alliance ne serait ni na ve, ni dangereuse. Les reserves qu'elle a parfois pu inspirer par le passe sont la consequence d'une comprehension abusive de la notion d'alliance. Ces reserves seront de nature a pouvoir ^tre dissipees lorsque la science se trouvera une e certaine humanite, et lorsque, parallelement, la theologie acceptera de rencontrer l'Homme et le Cosmos.

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Les anathemes de certains parmi ceux qui privilegient l'action au detriment de l'etude et de la priere, comme parmi ceux qui, passant leur vie a etudier et a prier, se croient parfois autorises a faire des premiers, manquent decidement a la vocation de saintete : les uns pour la rejeter, les autres pour oublier qu'elle concerne aussi l'histoire humaine (C. Chalier, L'histoire promise, p. 211). Une derniere alliance dont je voudrais encore defendre la cause, est celle entre Dieu et l'Homme, ou entre Transcendance et Immanence. Et, pour l'homme moderne, cette alliance devra necessairement passer par une reinsertion de Dieu dans le Temps de l'Homme. Je pense { disait Andre Malraux { que la t^che du a prochain siecle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanite, va ^tre d'y reintegrer les dieux. e Le prochain siecle, c'est-a-dire notre siecle, est { nous le constatons { d'abord et avant tout caracterise par le r^le qu'y joue la o science. Et, comme l'humanite post-edenique, la science moderne se vit de plus en plus selon la composante historique. Le Temps, qui depuis toujours avait ete l'idee centrale en philosophie, parce qu'il etait lie a l'ethique et au choix des valeurs, ce Temps a progressivement conquis les sciences de la Nature en particulier, la decouverte de l'irreversibilite du temps cosmique a permis a l'Homme et a la Nature de se retrouver solidaires dans une aventure qui concerne le Cosmos dans son ensemble. Je m'explique. L'homme est un ^tre caracterise par une naissance et par une e mort, et son temps physiologique est un temps oriente : il va d'un debut vers une n. La science du vingtieme siecle a decouvert que le Cosmos etait, lui egalement, caracterise par un debut et par une n, et que son temps etait lui aussi oriente. Le r^le constructif o de l'irreversibilite du temps cosmique est une decouverte recente qui conduit a la conception d'un futur in niment ouvert sur un vaste eventail de potentialites. Le Temps n'est plus seulement une propriete subjective a l'Homme, mais est devenu une propriete cosmologique qui ouvre de nouvelles hypotheses sur le Cosmos. Ce qui emerge aujourd'hui est donc une description mediane, situee entre deux representations alienantes, celle d'un monde deterministe et celle d'un monde arbitraire soumis au seul hasard. Les lois ne gouvernent pas le monde, mais celui-ci n'est pas non plus regi par le hasard (I. Prigogine, La n des certitudes, p. 224).

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Dans un tel Univers, qui est ne avec le Temps, qui s'organise avec le Temps, l'^tre humain a le choix entre soit supposer un plan e immanent, soit croire a un projet venant d'Ailleurs, a une intention emanant d'un inconnaissable Exterieur. Du pari de certains scienti ques qui voient dans les conditions qui ont permis l'apparition de la vie, des co ncidences etranges, peut alors emerger le visage d'un Dieu qui serait un Dieu a l'image que s'en font les cosmologistes, ou, plus largement, les scienti ques deistes. En d'autres termes, un Dieu qui serait a l'image de la culture scienti que propre aux pays industrialises, comme le Dieu jardinier et potier de la Genese etait a l'image de la societe agraire qui prosperait au temps biblique. C'est alors non seulement avec le Dieu biblique, mais egalement avec le Dieu qui est en communion avec le r^ve des cosmologistes, que l'homme de la Modernite aurait e a refaire alliance. A noter en n que le Dieu, ou le Principe createur, que certains voient emerger de la science moderne, n'est ni contradictoire avec le Dieu cache des Hebreux dont le Nom est imprononcable, ni incompatible avec le Dieu personnel, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de Jesus de Nazareth, le Dieu dont Blaise Pascal a eprouve la Presence lors de sa nuit de feu. Chacune de ces perceptions, ou de ces manifestations, d'un Dieu inconnaissable et indemontrable, d'un Dieu qui refuse de reveler ^ Son Etre (Ex 33,23), illustre les etapes successives de ce prodigieux pari que, depuis la nuit des temps, des hommes et des femmes font a propos du Para^tre de leur Dieu. L'analyse detaillee des textes racontant le cycle d'Abraham nous servira a commenter les grands themes sous-tendus par cette geste, a savoir la conqu^te par l'Homme du dialogue, son entree e dans le Temps de l'Histoire, sa participation au Pacte propose par le Dieu createur, son engagement dans toutes les alliances qu'il sera amene a devoir respecter s'il veut vivre, et pas seulement subsister.

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Avertissement et remerciements
Cet ouvrage propose une lecture personnelle du texte de la Genese. Cette lecture ne se veut nullement exemplaire ou normative. Elle devrait plut^t inviter chacun et chacune a entreprendre sa propre o lecture et a dialoguer avec les diverses approches existantes. L'analyse proposee s'appuie sur les travaux de nombreux auteurs contemporains. Citer ces auteurs par des extraits bien choisis m'a paru honn^te dans la mesure ou leur frequentation a ete essene tielle dans mon cheminement et ou de courtes citations presentent pour le lecteur l'avantage de pouvoir apprecier le genie de la langue utilisee par l'ecrivain. La photo de couverture est due a Myriam Dechamps. Les illustrations des pages 58 et 204 sont dues a Jean-Luc Thayse. Marie-Helene Thayse-Foubert et Pierre de Guchteneere ont accepte de lire et de commenter le manuscrit. Qu'ils en soient tous remercies. Il me pla^t egalement de souligner l'excellent accueil que j'ai recu de Monsieur Richard Moreau, Directeur de la collection Religions et Spiritualite. La traduction utilisee est celle de la Bible de Jerusalem de 1973.

Parole biblique et langage humain
Ce livre doit ^tre envisage dans la perspective de A l'ecoute e de l'origine. J'adopterai donc ici l'organisation choisie lors de la

Chapitre 2

conception du premier volume dont le contenu avait ete articule autour d'un theme central : celui de l'Origine. Dans le chapitre introductif, j'avais montre la fecondite de ce theme, a la fois comme cadre du recit biblique pour lequel l'origine est amour et envahit le monde, et comme objet d'une approche scienti que, celle du big bang. A cette occasion etait apparu le fait que, loin de se concurrencer ou de se contredire, science et religion { ou, plus largement, science et approche par les mythes { presentaient bien des aspects complementaires de ce Reel dans lequel chaque ^tre est immerge, e et dont il tente d'acquerir la connaissance en m^me temps que la e ma^trise. Pour le present volume, commentaires et interpretations s'articuleront autour des themes de la Parole et de l'Alliance. Dans ce chapitre introductif, j'aborde le theme de la Parole, a la fois du point de vue du recit biblique et d'un point de vue anthropologique. En ce qui concerne le theme de l'Alliance, son etude est repoussee apres les chapitres consacres a l'analyse detaillee des textes bibliques.

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Vers de nouvelles Alliances. La Genese autrement

2.1. Parole biblique et langage humain : introduction
Voyons tout d'abord le point de vue biblique. Selon la Genese, Dieu a cree par la Parole. La Genese est donc, par excellence, le Livre de la Parole et, pour les croyants, c'est a travers les recits bibliques que l'Homme a recueilli et continue de recueillir le temoignage de la Parole de Dieu. Si cet eclairage des textes bibliques etait deja apparu lors de notre etude des recits bibliques des origines, nous verrons que le theme de la Parole et, plus particulierement, de la parole-dialogue, est encore bien plus present dans cette seconde partie de la Genese, celle consacree a la vie des Patriarches et des Matriarches. L'originalite et la speci cite de la conception biblique resident ainsi dans le fait que non seulement la Parole est presente au moment de la creation de l'Homme, mais qu'elle l'est egalement, et de plus en plus, a tous les stades de son developpement. Cree par la Parole, l'Homme biblique est encore appele a creer la parole, a introduire dans le monde la parole-langage, la paroledialogue, la parole-alliance il est ainsi veritablement un ^tree parole. Mais, pour que le dialogue soit rendu possible au sein de la creation, il faut que celle-ci ait ete constituee sur le mode de la separation, comme c'est precisement le cas dans les recits de l'origine. La separation permet de parler separement de l'humanite, d'un clan, d'une entite familiale, d'un individu. La separation est donc reellement creatrice. Pour que les hommes puissent parler, pour qu'ils se decident a se parler, il faut qu'ils soient separes en m^me temps que di erents. Il faut egalement e qu'ils aient une langue commune, et que leur di erence suscite un desir de rencontre plut^t que de con it. Les amours communiquent o et cependant ne se melangent ni ne se detruisent (P. Beauchamp). Un texte de Jacques Ellul resume assez remarquablement cette conception biblique selon laquelle c'est le concept m^me de creae tion par separation ainsi que l'introduction de l'Homme dans une dimension temporelle qui permettent veritablement a la paroledialogue de faire son apparition dans le monde. Il faut donc pour qu'il y ait parole qu'il y ait a la fois la duree, deux vivants, le parlant, l'ecoutant, vivant dans la m^me duree, et le recueillement dans un triomphe sur l'aboe lition du passe. Ainsi la parole est essentiellement presence. Elle est du vivant. Jamais objet (La parole humiliee, p. 20).

Parole biblique et langage humain

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A l'appui de ce point de vue de Jacques Ellul, on peut relever le fait que, dans le premier recit de la Genese, la creation de la femme est en etroite relation avec l'apparition du langage. Ce que Paul Beauchamp resume par la formule : Vint la femme, et advint a l'homme la parole (Accomplir les Ecritures, p. 121). On ne s'etonnera donc pas que ce soit a l'occasion de l'analyse des textes bibliques sur les Patriarches, ces veritables inventeurs du dialogue, que nous ayons choisi de faire du theme de la Parole a la fois le ferment de notre re exion et le theme uni cateur de cet ouvrage. Attardons-nous ensuite sur le point de vue anthropologique. Pour les sciences qui etudient l'Homme, la parole humaine constitue la speci cite fondamentale qui distingue l'espece homo sapiens de toutes les autres formes du vivant. Ce qui caracterise le langage parle, c'est ce qui deborde, depasse, excede tout ce qui peut ^tre transmis par une autre forme de langage, que ce soit le lane gage olfactif, le langage gustatif, le langage tactile ou le langage visuel. Autrement dit, c'est le langage parle qui fait veritablement le speci que de l'Homme. La capacite qu'a l'Homme de parler, d'utiliser des langages complexes, de prendre des intonations subtiles, de proclamer comme de murmurer, cette capacite distingue l'humain de tous les autres vivants. Que ce soit en vue de s'epanouir, ou dans l'intention d'entretenir ses relations, l'individu est amene a cultiver la parole, a developper un langage qui soit capable de decrire, d'expliquer, d'argumenter, de negocier, mais aussi de dissimuler, voire de tromper. La parole joue son r^le lorsqu'il y a un seuil a franchir. Elle o introduit les hommes et les femmes dans une nouvelle dimension : celle de la relation. Relation aux autres comme relation a l'Autre, ou encore a soi-m^me. Car, m^me lorsqu'il n'y a personne pour e e nous entendre ou pour nous ecouter, notre parole peut ^tre dite e a Dieu... ou a nous-m^me. A la fois comme instrument de transe mission et comme realite-cle de la vie, le langage { et plus particulierement le langage parle { est veritablement consubstantiel a la realite humaine. Il en fait toute la richesse. L'acte analytique l'a d'ailleurs bien compris, lui qui base l'essentiel de sa therapie sur l'exploration des divers champs traverses par la parole. La psychanalyse et la psychologie du developpement ont sufsamment montre cet aspect fondateur de l'acquisition du

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langage par laquelle le moi se constitue et faute de quoi la vie adulte, enfermee dans la psychose, n'est plus qu'une forme de mort. Cet e et de fondement fonctionne plus comme fondation d'une construction (du soi) que comme fondement rationnel de ce que serait la Verite (du sujet et du monde) (H. Atlan, A tort et a raison, p. 274).

Necessaire en vue de decrire et de comprendre le reel, le langage parle appara^t donc comme condition essentielle a la formation des individus comme des societes. Il se de nit comme le pouvoir de rompre la totalite de l'^tre comme de l'histoire (E. Levinas). e Le langage parle organise aussi bien la coexistence entre individus que leur antagonisme. Il les rassemble comme il les di erencie. La parole enoncee et la parole entendue font qu'un individu soit qualitativement di erent de tout autre individu. Feconde ambigu te du discours qui fait que l'auditeur n'entende pas exactement ce que dit le locuteur. Que ce qui est recu, ce qui est compris, ce qui est interprete depende tout autant de la facon dont une parole est dite que de la facon dont elle est comprise. On peut alors souscrire a la formulation d'Edgar Morin selon lequel le langage, concu comme source de la vie de l'esprit et de la vie des idees, de nit le phenomene humain.
Le langage est en nous et nous sommes dans le langage. Nous faisons le langage qui nous fait. Nous sommes, dans et par le langage, ouverts par les mots, enfermes dans les mots, ouverts sur autrui (communication), fermes sur autrui (mensonge, erreur), ouverts sur les idees, enfermes dans les idees, ouverts sur le monde, fermes au monde. Nous retrouvons le paradoxe cognitif majeur : nous sommes enfermes par ce qui nous ouvre et ouverts par ce qui nous enferme (E. Morin, La Methode, 4. Les idees, p. 172).

Ainsi, tout comme dans l'approche biblique, l'anthropologie nous apprend que non seulement la parole preside a la naissance de l'Homme, mais qu'elle l'eveille et le stimule a tous les stades de son developpement. L'approche biblique de la parole et l'approche anthropologique du langage parle { et des langages humains en general { sont les sujets respectifs des deux sections suivantes.

Parole biblique et langage humain
2.2. Parole biblique

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Parole de Dieu, silence de l'Homme : prehistoire biblique
La Bible est par excellence le Livre de la Parole. Dieu cree par la Parole. Au commencement etait le Verbe. Le premier chapitre de la Genese, relaye en cela par le Prologue de l'Evangile de Jean, nous enseigne que c'est avec la Parole de Dieu, avec Son Logos, que tout a commence, que tout se poursuit et que tout s'organise. La Parole jaillit comme nouveaute a l'origine, ou, selon l'approche de l'Evangile de Jean, en arch^, comme cause primitive et originelle. e A des nuances pres, representants de la pensee juive et exegetes ou philosophes chretiens se retrouvent dans la lecture biblique qui veut que au commencement etait la Parole. La Parole est donc la relation primordiale entre Dieu et Sa creation. Dieu creant par la Parole, c'est Dieu non pas en dehors du Monde, mais Dieu accompagnant le Monde, Dieu habitant le Monde, Dieu entrant dans l'histoire humaine. Dire que Dieu parle, c'est egalement dire que Dieu est une personne { ou plus qu'une personne { et que cette personne sera avec l'Homme tout au long de son existence. Apres le songe prophetique de l'Echelle de Jacob (Gn 28), Dieu avait interpelle le r^veur avec ces seuls mots : Moie m^me avec toi... Mots qui sont les premices de l'Alliance millenaire e entre Yahve et Israel. Ulterieurement, dans la Bible, ce sera encore la Parole de l'Evangile qui s'adressera en m^me temps au c ur et a e l'esprit. Ce sera la graine que le Galileen jettera sur les chemins de Palestine, graine qui, lorsqu'elle germera au-dedans de l'Homme, signi era con ance, attente, respect du cheminement secret de chacun. Dieu communique par la Parole, Dieu Se revele par la Parole. La Parole est donc l'action par excellence du pouvoir divin et c'est d'abord sur le plan de la Parole que tout se passe. L'univers physique et l'histoire de l'Homme, le mouvement des astres et celui des atomes, la vie des idees et l'organisation de la matiere, ne seraient alors que la consequence et le prolongement de cette Parole premiere. Mais dire que Dieu parle, ne fait pas necessairement reference a ce que nous entendons par parler. Aussi ne faut-il pas se meprendre sur le sens qu'il faut attribuer a l'a rmation Dieu parle. Sur la signi cation qu'il faut attacher au terme parole lorsqu'il se rapporte a Dieu.

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Declarer que Dieu parle ne sous-entend en aucune facon que Dieu emette un son. Dans le langage biblique, dire Dieu parle, signi e simplement qu'Il agit, qu'Il fait, qu'Il cree. A la Parole de Dieu, a Son action, fait alors echo l'emergence de l'Univers qui progressivement se degage du chaos initial. Car ce que nous apprend le mot davar, c'est-a-dire le terme m^me qui designe la e Parole dans la Bible, c'est que la Parole de Dieu est Puissance organisatrice. Contrairement a ce qui se passe parfois pour la parole humaine, la Parole de Dieu ne reste pas sans e et. Elle secoue l'inertie du chaos pour atteindre a l'energie de l'organise. Les penseurs juifs choisissent pour rendre compte du mot davar l'une ou l'autre des signi cations suivantes : objet, fait, parole, evenement, revelation, commencement. Davar, la Parole, est la seule voie de la Revelation, elle contient un sens en m^me temps e qu'une e cacite, une intention en m^me temps qu'une force. e Davar est, en e et, un de ces mots-synthese, ou plut^t de o ces mots monistes, si frequents en hebreu, qui respectent l'unite profonde et originelle de la creation, qui protestent par leur existence m^me et par la densite de leurs signi e cations simultanees, contre les dualismes et les pluralismes des cultures non bibliques ou encore de celles qui ne sont pas restees deles a leurs sources bibliques primitives (A. Neher, L'exil de la parole, p. 99). Quant au theologien chretien Adolphe Gesche, il rappelle que la Bible n'est pas la memoire d'une parole suspendue au-dessus du monde, mais la charte d'un monde ou se trouve la Parole (Dieu pour penser, 4. Le Cosmos, p. 80-81). La Terre serait alors reellement la demeure du Logos, la demeure de deux sujets parlants : Dieu et l'Homme. Et le Verbe s'est fait chair et il a habite parmi nous (Jn 1,14). Dire donc que Dieu est Sujet-Logos, et qu'il l'est d'une terre ou il est chez lui, c'est dire d'avance que cette terre sera ( raisonnable ) , ( rationnelle ) , parce que et puisque posee et ( ) ( ) concue par lui comme son lieu, lieu du Logos et lieu de logos. Et que, pour cela m^me, quand elle sera lieu de l'homme, elle e ne sera pas lieu quelconque. Il est bon pour l'homme que son Dieu soit ce Dieu-la, Dieu-Logos. Il est bon pour l'homme que sa terre soit celle de Dieu (A. Gesche, Dieu pour penser, 4. Le Cosmos, p. 96).

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Pour le Juif comme pour le Chretien, la Parole creatrice situe Dieu par rapport a l'Homme, c'est-a-dire, ultimement, par rapport au Temps. Non seulement Dieu est a l'origine du Temps, mais, par Sa Parole, Il est egalement un Dieu qui accompagne la creation dans son entree dans le Temps, un Dieu qui guide et qui escorte l'Homme dans sa traversee du Temps. Mais dire que Dieu est un Dieu qui accompagne exprime egalement que la Parole creatrice suppose la liberte de l'Homme par la, elle l'appelle a s'a rmer lui-m^me dans un dialogue constructif. Car si Dieu parle, Il ate tend aussi que l'Homme, cree a Son image, L'ecoute, parle a son tour, Lui reponde en parlant. La parole de l'Homme est appelee a separer la totalite originelle en deux parties distinctes : le debut et la n, car le commencement de l'histoire humaine doit ^tre e di erent de sa n (et, si possible, positivement di erent !). Il faut qu'entre commencement et n quelque chose se soit passe, de par le fait (de par l'agissement) de l'Homme. C'est cette speci cite de l'Homme que Jacques Ellul met systematiquement en avant dans son uvre. L'homme cree par Dieu est parlant. Peut-^tre est-ce un des e sens de l'image de Dieu : le repondant, le responsable, le semblable qui va dialoguer, dans la distance et la communication, donc celui qui est, dans toute la creation, capable de parole (La parole humiliee, p. 71). Or, qu'avait-on constate en parcourant les onze premiers chapitres de la Genese ? Si nous y avons bien decouvert les monologues paralleles d'Adam et Eve, le monologue fratricide de Ca n, la parole demagogique de Lamek et l'ordre mobilisateur de Babel, nous y avons egalement releve que jamais la parole humaine n'etait parvenue a s'elever au-dela d'une tentative maladroite qui allait a contre-courant de l'evolution attendue par le Createur. Du Jardin en Eden a la Tour de Babel, la parole humaine ne sert qu'a mentir, tromper, tuer, ordonner, voire a se cantonner dans un silence hostile ou meprisant. Exemplaire de ce silence est celui de Noe, qui, de Genese 6,9 a Genese 9,24, parvient a traverser tout l'episode du Deluge sans prononcer une seule parole, sans m^me e faire entendre le moindre son vocal. Ainsi l'Homme, celui qui precisement avait ete cree pour entendre la Parole, pour la garder, pour l'utiliser a n de nouer des relations avec lui-m^me et avec Dieu, cet Homme ne parvient ni a e garder cette Parole, ni a l'utiliser, encore moins a lui faire atteindre

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ce fruit naturel qu'aurait d^ ^tre la parole-relation, le dialogue. ue Que ce soit dans le cadre de la relation horizontale avec ses semblables, ou dans celui de la relation verticale avec Dieu, la Parole de l'Homme est d'abord et avant tout une parole avortee, un huis clos, symbole de l'egocentrisme, de l'indi erence, de l'orgueil, voire de l'agressivite de la nature humaine. Le dialogue, cet evenement prodigieux ou la liberte de deux ^tres aurait ete respectee, cette e etonnante decouverte qu'aurait pu ^tre celle du m^me-autre et de e e l'autre-m^me (J. Ellul), le dialogue echappe tout simplement a e l'Homme. A l'occasion de l'analyse des onze premiers chapitres de la Genese, nous avons vu que la premiere preoccupation des redacteurs de la Bible des origines avait ete de decrire l'inexorable evolution d'un comportement maladif de l'Homme, d'une nevrose collective au pronostic absolument fatal (voir E. Drewermann, Le Mal 3 tomes). Pour le redacteur de Genese 2 - 11 { appele le Yahviste {, la responsabilite de l'Homme dans sa decheance { dans sa non-decouverte de la parole-dialogue { est une realite a ce point ineluctable que seul Dieu est encore capable de renverser le cours de l'Histoire. C'est dans cette perspective qu'intervient l'histoire d'Abraham, ou l'histoire du rendez-vous avec la Parole.
Le rendez-vous avec la Parole : histoire biblique

Il y a, dans la revelation biblique, une initiative de Dieu, une sollicitation de Sa part, un enveloppement de l'Homme par Lui (A. Neher). L'appel divin devance l'attente humaine. Ce que Dieu attend en retour, c'est une reponse de l'Homme, une initiative de sa part. En ce sens, l'histoire d'Abraham est exemplaire, a la fois de l'espoir divin et de l'attitude humaine qui assume l'incursion inopinee de Dieu dans sa vie. Comme Adam, Eve, Ca n, Abel, Noe et ses ls, Abraham est un personnage typique de l'univers biblique. Et c'est parce que l'histoire d'Abraham fait suite a l'histoire d'une humanite pervertie au point d'avoir perdu tous ses points de repere, d'une histoire ou les rendez-vous avec la Parole avaient essentiellement ete des rendez-vous manques (A. Neher), que cette histoire rev^t une importance toute particuliere. e Pour introduire cette histoire, nous allons suivre l'argumentation developpee par le Midrash. La tradition midrashique veut qu'Abraham ait ete le contemporain des b^tisseurs de la Tour de Babel. Or Abraham est celui a

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qui, loin de se laisser embrigader par le systeme de la Cite, refuse l'entreprise totalitaire. Faisant cela, il rend a la Parole une dimension humaine, il introduit la Parole dans l'Histoire. Il introduit la Parole dans les deux dimensions dans lesquelles jusqu'a Abraham, les hommes l'avaient enlisee, ensevelie, etouffee : la dimension horizontale, celle du dialogue interhumain, et la dimension verticale, celle du dialogue entre l'homme et Dieu (A. Neher, L'exil de la parole, p. 122). C'est tout d'abord le dialogue horizontal qui est invente lorsque Abraham tutoie sa femme Sarah (Gn 12,11), tutoiement qui contraste singulierement avec le langage impersonnel qu'avait utilise Adam pour qui l'absence du Tu dans ses rapports avec Eve (Gn 2,23) est correlative de l'absence du Je. C'est ensuite Abraham qui, en interpellant directement Dieu en Genese 15,2, est le premier homme a inventer cet aspect decisif du dialogue vertical qu'est l'initiative. Se rendant compte qu'il vient de decouvrir une nouvelle forme de la Parole, Abraham va amplement en pro ter dans le celebre episode du marchandage a propos de Sodome et Gomorrhe. L'initiative humaine, cette nouvelle attitude inauguree par Abraham, va ensuite aider toute la creation a se frayer de nouvelles voies dans les broussailles du monde des relations. De Genese 1 jusqu'a Genese 11, l'humanite tout entiere s'etait comportee, parfois comme un peuple en revolte contre Dieu (les premiers parents, les Ca nites et les habitants de Babel), d'autres fois comme un troupeau qui se laissait sauver par Dieu (Noe et les occupants de l'Arche). A partir d'Abraham, les hommes qui suivent sa trace sont comme des herauts marchant devant le Souverain et lui frayant un chemin (A. Neher). La parole-dialogue, la voie inauguree par Abraham, sera ensuite leguee a Isaac, a Jacob et a Joseph et, a travers eux, a tous les Patriarches et les Matriarches. Nous aurons amplement l'occasion d'y revenir tout au long des commentaires de cette seconde partie de la Genese consacree a la vie et a l' uvre des Patriarches.

Les rendez-vous manques : actualite biblique
Le livre des Nombres, quatrieme livre du Pentateuque, commence par les mots : Yahve parla a Mo se... Quant au Deuteronome, cinquieme et dernier livre du Pentateuque, il ouvre son

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recit par : Voici les paroles que Mo se adressa a tout Israel. Ce changement de plan entre les deux livres, depuis Dieu dit jusqu'a l'Homme dit, resume, selon Paul Beauchamp, l'histoire de la Parole, son recit comme son implication dans le monde : Dieu le premier parle, et ensuite l'Homme. Selon les recits bibliques de l'origine, c'est par la Parole de Dieu que le monde aurait emerge du toh^ boh^, c'est-a-dire du u u desordre, de l'inaccompli, du hasard. Conformement a une logique de cooperation et de coresponsabilite, ce fut ensuite a l'Homme de parler, et d'orienter sa parole vers l'ecoute de l'Autre, vers le respect du prochain, vers le r^ve et la re exion. Lorsqu'elle se situe e dans cette perspective, la parole de l'Homme a rendez-vous avec la Parole de Dieu. Et Abraham est le premier homme dont la parole a veritablement eu rendez-vous avec cette Parole. Logiquement, une fois amorce entre Dieu et l'Homme, le dialogue e^t d^ se poursuivre. Or, bibliquement, que constate-t-on? u u Que l'invention et la pratique par Abraham du dialogue vertical ne garantissait en aucune facon la reussite durable des rendez-vous entre la Parole de Dieu et celle de l'Homme. Aussi bien le texte biblique que l'actualite historique, nous presentent davantage de rendez-vous manques que de rendez-vous reussis. Le premier de ces rendez-vous manques se situe deja au temps d'Abraham, lorsque le Patriarche entame avec Dieu le dialogue pour sauver Sodome et Gomorrhe (Gn 18). Apres une longue periode de negociation, le dialogue entre Abraham et Dieu s'interrompt, la mediation du Patriarche echoue, et Sodome et Gomorrhe seront detruites. Le rendez-vous entre la parole d'Abraham et celle de Dieu est un rendez-vous manque. Du point de vue du resultat, c'est comme si ce rendez-vous n'avait jamais eu lieu. Si Abraham est donc bien l'inventeur du dialogue, il est aussi le premier homme a experimenter que des conciliations peuvent avorter, que des arbitrages peuvent echouer, que des malentendus durables entre partenaires peuvent s'installer. Le Patriarche eprouve ainsi, sans en discerner tres bien le pourquoi, que pour l'Homme, les rendez-vous avec Dieu seront essentiellement des rendez-vous manques. Comme le seront egalement, la plupart du temps, les rendez-vous entre les generations, les rendez-vous entre les peuples, les rendez-vous entre les ideologies et les rendez-vous entre les religions.

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Le phenomene de l'echec des rendez-vous entre Yahve et les representants de Son peuple, Andre Neher le quali e par les mots de ponts suspendus et d'arche brisee. Tout se passe comme si, dans l'histoire de la revelation biblique, les nombreuses paroles adressees par Dieu aux hommes eussent ete perdues ou, a tout le moins, oubliees, negligees. Et comme si la torpeur de l'Homme, sa non-ecoute ou son indi erence, eussent deteint sur Dieu qui desormais, Lui aussi, choisit de Se retirer dans Son Silence. En consequence, si le Dieu biblique est le Dieu de la Parole, il semble bien que le silence fasse egalement partie integrante de ^ Son Etre. C'est ce sur quoi nombre de commentateurs bibliques attirent l'attention lorsqu'ils relevent les deux sens attaches au terme Shadday, terme par lequel l'hebreu designe a la fois le Dieu de la Promesse et le Dieu du Silence. La parole n'est, dans la Bible, ni au debut, ni a la n, mais elle y est aux deux bouts, debordee par le silence puisque le silence est au debut de la Bible, dans le pro-logue chaotique qui n'a jamais connu nulle parole, et dont les references existentielles sont la nuit et la mort, et puisque le silence est aussi a la n, au-dela de la Bible, dans la zone d'extinction brusque du dialogue prophetique, zone dont la nuit nous recouvre maintenant encore. Ainsi immergee dans le silence par ses deux bouts, la Bible n'est-elle pas le document theologique le plus inquietant qui fut jamais o ert a la re exion humaine ? Et la pensee juive serait-elle restee refractaire a cette inquietude ? Dans l'intervalle des deux silences-limites, les emergences bibliques du silence ne sontelles pas les signes d'un theme theologique beaucoup plus troublant que ceux de l' inertie et de l' energie, themes que les philosophes, depuis Nietzsche, designent par la mort de Dieu, formule dans laquelle on reconna^tra une metastase du Dieu cache dont Isa e a sculpte la forme dans la Bible elle-m^me? (A. Neher, L'exil de la parole, p. 148). e L'analyse proposee par Andre Neher nous conduit ainsi tout droit a une des questions les plus hardies soulevees par l'homme moderne : celle du Silence de Dieu. Pour certains (M. Buber, A. Neher), si Dieu S'est retire dans le Silence, c'est non pas en vue d'eviter l'Homme, mais, au contraire, pour le debusquer, pour l'obliger a sortir de sa taniere, pour le rencontrer dans la liberte et pour le responsabiliser. (Les representants

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de la pensee juive utilisent le terme d'Eclipse de Dieu pour qualier ce phenomene de la retraite de Dieu dans Son silence.) Pour d'autres (T. Adorno), le Silence de Dieu devient le lieu d'une agression supr^me : la liberte invite Dieu et l'Homme au e rendez-vous dans l'univers opaque du Silence et de la Mort. En n, des philosophes (F. Nietzsche) et des theologiens (R. Rubinstein), ont vu, dans le Silence de Dieu, le fait brut de Sa mort.
Parole biblique : un bilan

Dans l'histoire d'Abraham, c'est au cours de l'episode de Sodome et Gomorrhe que le dialogue vertical arrive a maturite. L'action du Patriarche y fait passer la creation de la prehistoire a l'Histoire. L'originalite premiere dans la demarche d'Abraham lors de la negociation pour sauver Sodome et Gomorrhe reside dans l'initiative. Jusque la, les hommes qui marchaient avec Dieu avaient ete essentiellement des suiveurs, comme Noe, ce vicaire muet qui traversa le Deluge en automate soumis aux directives divines. Abraham, en passant brusquement du silence a l'interpellation, inaugure litteralement une marche devant Dieu, une fonction d'eclaireur de Dieu, pour Lui indiquer le chemin de la justice et de l'equite. Le pas elementaire qui conduit a l'hominisation de l'individu biblique passe ainsi par une demarche hors du commun : l'initiative louable et hardie d'un homme qui ose interpeller Dieu et Le questionner sur la justice qu'Il compte rendre. Ulterieurement, l'humanite pourra a nouveau regresser, redevenir un peuple de suiveurs, un peuple qui marche derriere, rien ne pourra cependant plus jamais faire que la demarche d'Abraham n'ait pas eu lieu, que l'initiative n'ait pas ete prise, que l'interpellation au Createur n'ait pas ete adressee. L'initiative d'Abraham marque ainsi l'acces ^ de l'homme biblique a une autre dimension de l'Etre. Jusque la clos, un nouveau chemin du Reel vient de s'ouvrir. C'est un nouvel homme qui est ne. Qu'est-ce qui fait alors que ce soit ce m^me Abraham qui, e apres avoir conduit la parole a un sommet, brusquement decide de se taire, de s'arr^ter de parler, de rompre la negociation et e d'abandonner les habitants de Sodome et Gomorrhe a la seule

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justice divine? Selon le Midrash, par son silence brutal, mettant n a un ouragan verbal qui tendait vers l'in ni (A. Neher), Abraham { et l'Homme en general { refuse d'assumer jusqu'au bout ses responsabilites, se demet de son pouvoir, et oblige Dieu a une halte sur le chemin de la justice. Sodome et Gomorrhe seront detruites. Ulterieurement dans la vie d'Abraham, lors de l'episode du Sacri ce d'Isaac, ce sera au tour de Dieu de laisser planer autour d'Abraham une nappe de silence. Ainsi, et contrairement a ce qui s'etait passe lors de la premiere partie du cycle d'Abraham ou Dieu et le Patriarche pratiquaient le dialogue, marchaient la main dans la main, dans la suite du recit, Dieu et Son partenaire humain vont s'enfermer dans un certain mutisme { pour ne pas dire un mutisme certain. L'aventure de la Parole va progressivement se diriger vers le silence des deux partenaires. Plut^t que par une lecture classique des textes bibliques, bien o des lecteurs modernes se sentiront davantage concernes par cette interpretation midrashique du recit d'Abraham qui decouvre et decrit le Silence de Dieu dans la Bible, non comme une suspension passagere du dialogue, mais comme le Royaume authentique du Verbe divin. Du Silence, Dieu a fait Sa Parole. Le silence de l'Homme qui a interrompu le dialogue avec le Createur, ce silence a deteint sur Dieu qui desormais l'a fait Sien. Sans s'attarder davantage sur le bien-fonde ou non de l'analyse midrashique, l'homme du vingt et unieme siecle ne pourra cependant plus jamais occulter le temoignage de ces penseurs juifs qui se sont penches sur ces circonstances par excellence ou Dieu avait garde le Silence. Ces circonstances, Andre Neher les situe a Auschwitz, haut lieu ou le Silence de Dieu a pris toute sa signi cation. Dans l'univers concentrationnaire, Dieu n'a pas rompu le silence. Et desormais, pour bien des hommes, plut^t que le dialogue du Logos avec le o logos, c'est le dialogue du Silence avec le silence qui est devenu la forme de communication entre Dieu et l'Homme. Le no man's land a, en quelque sorte, appele un no God's land. Dieu s'est retire dans le silence, non pas pour eviter l'homme, mais, au contraire, pour le rencontrer, mais c'est une rencontre du Silence avec le silence (L'exil de la parole, p. 182).

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Les traditions du futur resteront-elles majoritairement (ou integralement) silencieuses ? Le risque de l'avenir, c'est le risque qu'entre Dieu et l'Homme le silence s'installe. Mais par quel exorcisme le dialogue vertical pourrait-il alors ressusciter ? Car, en creant l'Homme libre de parler ou de se taire, de nouer le dialogue ou de le rompre, Dieu a introduit dans l'Univers un degre d'incertitude qu'aucune Sagesse, divine ou autre, ne pourra desormais ma^triser. Selon la tres forte expression d'Andre Neher, l'Homme constitue dans le paysage in ni de la creation, la reserve de liberte. Et tout ce que Dieu peut faire face a cet imprevisible absolu, c'est d'attendre qu'apparaissent, au fur et a mesure qu'avance le Temps, des hommes qui ressuscitent le dialogue, des hommes qui soient des aiguilleurs de l'histoire (E. Bloch). Parmi ces hommes qui ont fait avancer l'essai hesitant de dialogue, les penseurs juifs aiment a citer Abraham, Mo se, Job et Ezechiel comme ceux qui ont continue a dire Oui au dialogue, Oui au r^ve, Oui a la continuation de la Promesse. Les auteurs e chretiens se refereront plus volontiers a la personne de Jesus de Nazareth comme celui qui a depasse les scleroses de l'Alliance et a redonne foi au r^ve et a la continuation de la relation prie vilegiee entre Dieu et l'Homme. En guise de conclusion, ou de parole leguee a ma generation, je voudrais citer un texte particulierement eclairant et puissant de Paul Beauchamp. Dieu n'a pas tant cree les choses dont je parle, qu'il ne les a parlees (causees, comme on dit), avant de m'en parler, pour que la parole humaine soit declaree ^tre une reponse e a la sienne. Ce rapport de di erence instaure par la parole, Dieu en a fait l'homme depositaire : l'homme mettra dans le monde la loi de sa propre parole, et le texte veut montrer comment il est en cela issu de Dieu. Pourquoi donc s'obstiner a parler de la mission humaine d'((achever )) par son travail l' uvre nie au sixieme jour, comme si Dieu avait cree une nature en ce sens qu'il laisserait a l'homme la marge, le risque et l'honneur de l'arti ce? C'est dans l'arti ce de la parole { aussi necessairement accompagnee de gestes modi ant la matiere dans le recit de la creation { que Dieu et l'homme sont appeles a se rencontrer. En faisant parler Dieu le premier, la Genese situe tout langage humain comme une reponse : ce que le visage, re et de Dieu, est dans l'espace, la parole l'est dans le temps (Creation et separation, p. 121).

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Pour passer de la parole biblique au langage humain
L'initiation des hommes et des femmes a la Vie ne peut faire l'impasse sur les discours qui expriment quelque chose sur l'essence m^me du Monde dans lequel ils vivent. Dire, comme la Bible le e fait, que l'Homme a ete appele a la vie par la Parole de Dieu signi e que, m^me s'il se construit avec les lois de la biologie, il se e construit aussi avec autre chose, mais dont il n'est pas possible de parler rationnellement. Le discours biblique est alors celui qui tente d'exprimer quelque chose de l'essence de Dieu comme de celle de l'Homme. S'y retrouvent la part d'in ni qui habite les creatures, leurs angoisses et leurs desirs, leurs limites et leurs richesses. Le discours biblique a cependant ses limites. Le mythe et la theologie ne peuvent s'ab^mer en anthropologie. Non seulement ils manqueraient a leur propos, mais encore ils parleraient mal de la face rationnelle de l'Homme et de la creation. Car, des qu'il entend ^tre pris a la lettre, le discours biblique perd de sa credibilite e comme de sa verite. C'est pourquoi, lorsque l'on veut discourir du rationnel, le mythique se doit de ceder la place a l'anthropologique. Sans l'aide de ses connaissances et de sa raison, l'Homme est immanquablement livre a l'extravagant et au deraisonnable. S'il n'a pas a abdiquer sa vocation au mystere, il n'a cependant pas a deserter sa responsabilite vis-a-vis de la rationalite. Il doit donc egalement reconna^tre que le phenomene humain a ete cree par la parole humaine, et que c'est l'evolution de la parole de l'Homme (du langage humain) qui a fait l'evolution de l'Homme. Pour l'^tre e humain, devenir davantage va de pair avec parler plus et parler mieux. Le pas de la re exion, l'obstacle de l'acquisition de l'abstraction, la frontiere de la conscientisation, ont ete franchis gr^ce a a la parole de l'Homme et avec cette parole. L'aspect humain du langage est le sujet de la section suivante.

2.3. Langage humain
De tous les vivants, l'Homme est le seul a ^tre pourvu d'une e partie du psychisme qui echappe entierement a sa conscience, partie que Sigmund Freud a baptisee inconscient, ou insu. Selon Freud, notre inconscient est un systeme autonome, cache a notre

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