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Renaud, ma mère et moi

De
227 pages
Dans un style à la fois drôle et touchant, Renaud, ma mère et moi décrit le quotidien d’une jeune fille nommée Manureva. Son regard plein de contradictions sur sa famille et son enfance nous éclaire sur les désordres de l’adolescence. Au rythme des chansons de Renaud, l’auteur évoque avec une grande fraicheur une quête d’identité que tout le monde a un jour traversée. Profondément inscrit dans le contexte des années Mitterrand, ce récit est également celui d’une génération soumise à une époque de bouleversements. Emmanuelle Joanin enseigne l’économie à Marseille. Dans ce premier roman, elle revient sur sa jeunesse pour nous offrir une réflexion universelle sur l’adolescence.
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2 Titre

Renaud, ma mère et moi

3Titre
Emmanuelle Joanin
Renaud, ma mère et moi

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02152-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304021523 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02153-0 (livre numérique) 021530 (livre numérique)

6






On avait 10 ans
Pis on ignorait
Q’un jour, on s’rait grand
Pis qu’on mourrirait.
Renaud

Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement
celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées
deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose
d’intelligible et de général, mon existence complètement
dissoute dans la tête et la vie des autres.
Annie Ernaux
8
Je m’appelle Manureva et j’ai 16 ans. Bon,
d’accord, ce n’est pas vraiment mon nom, mais
c’en est proche et je trouve que ça sonne exo-
tique…
Mon véritable prénom s’est rendu célèbre, il
y a déjà quelques années par un film érotique
dont le succès s’éternise, avec des suites numé-
rotées, en veux-tu, en voilà.
Cela m’ennuie, parce que je ne l’ai toujours
pas vu mais aussi, parce que les gens que je ren-
contre y font souvent référence, les garçons en
particulier qui trouve que c’est une bonne en-
trée en matière.
Cela me permet cependant de mettre en
place, quasi-instantanément, à l’évocation de ce
succès, un tri efficace qui me fait tourner le dos
aux boutonneux peu imaginatifs et sans grande
culture dans leur approche de séduction.
Dans le fond, Manureva ne me plaît pas da-
vantage, pour le coup, c’est presque le film X,
ou le 3615.
De toute façon, personne ne m’appelle ja-
mais comme ça, je déconne.
9 Emmanuelle Joanin
J’aurais dû m’appeler Renaud si j’avais été un
garçon. C’est ma mère qui me l’a dit et ça
m’aurait bien plu d’être un garçon. Encore plus
aujourd’hui, mais je n’ai pas choisi ma célébrité.
Les prénoms dans ma famille, c’est impor-
tant. C’est dès la naissance un conditionnement
profond, l’idée que « c’est pas par hasard, ton
prénom, il est beau, c’est pas Nathalie ou Sylvie
pas d’influence vulgaire, des prénoms pour la
vie quoi, classiques, ultra classiques… »
On s’appelle Marie aussi, juste après, mâle ou
femelle, on a tous la même mère.
Dans ma famille, nous sommes quatre en-
fants.
En ordre, devant mon frère Arnaud, nous
sommes trois filles, à peine deux ans d’écart
entre nous, le même profil, brunettes aux che-
veux courts. Ma mère dit qu’elle ne peut pas
nous les laisser pousser, que c’est trop de bou-
lot à démêler tous les matins.
Quand on va au resto, on sent bien qu’on
gêne. Enfin, c’est maman qui le dit. C’est vrai
que cela peut sembler beaucoup mais pour des
vrais de vrais cathos, c’est presque trop peu. Je
connais des familles où ils sont bien plus nom-
breux.
Je me suis souvent demandé si mes parents
se sont arrêtés là parce que la palette était com-
plète. Enfin, un garçon !
10 Renaud, ma mère et moi
L’arrivée de mon frère avait-elle sonné le glas
de cette procréation divine ou la réalité de la
vie, un changement vraiment efficace dans les
méthodes contraceptives de mes parents avait-
elle mis fin à ces naissances répétées ?
La méthode contraceptive de l’époque chez
les convaincus était celle d’un docteur réputé
mais pas vraiment convaincante. Enfin, ma
mère visiblement y a cru, a dû sans trop d’effort
convaincre mon père. Méthode Ogino, estam-
pillé Vatican.
Chez nous, tout n’est qu’affaire de convic-
tion…
Parfois, je me demande aussi si le manque
d’informations, ou le simple souci de son
propre plaisir, n’a pas conduit mon père à ne
prendre aucune précaution. Les dates pour-
raient coïncider : un enfant, 9 mois après une
permission. Le service militaire pendant la
guerre d’Algérie était long.
Mon père a souvent déménagé pour des rai-
sons professionnelles, et cela bien avant ma
naissance. Non, il n’est pas militaire. Parisien, il
avait choisi de s’occuper d’agriculture, ce qui
n’était pas forcément évident, il faut le recon-
naître à cette époque. Un diplôme d’ingénieur
agricole, lui qui n’avait jamais vécu que dans la
grande ville, c’était culotté.
Pendant sept ans, nous nous sommes instal-
lés, presque sédentarisés dans un village du sud-
11 Emmanuelle Joanin
ouest. Mes parents ont fait construire une
grande maison, ouverte sur des petits chemins
et un ruisseau, réserve à têtards. J’y ai passé une
petite partie de mon enfance.
À notre arrivée, on était un peu les Parisiens,
mais, avec le temps, les choses se sont arran-
gées. Mon père aimait bien boire le coup avec
les paysans du coin et se lançait toujours dans
de grands projets du genre monter une porche-
rie, un abattoir ou tester un nouveau procédé
chimique pour tuer les parasites des vignes. Des
trucs qui, très importants le faisaient rentrer
tard, et n’aboutissaient jamais.
Il travaillait à la coopérative agricole du vil-
lage comme sous-directeur et avait toujours des
démêlés avec son supérieur, le dirlo, son chef
quoi. Ma mère passait des heures à le rassurer, à
s’énerver avec lui sur l’injustice des situations
qu’il devait subir. Le nom de ce terrible person-
nage résonne encore dans ma tête, c’est pour
dire !
On était interdit de fréquenter son fils qui
pourtant avait une balançoire magnifique accro-
chée à un cèdre multi centenaire.
Ma mère ne faisait rien, elle élevait ses en-
fants. Sa grande obsession était de nous préser-
ver de toute influence qui pourrait nous trans-
former prématurément en futurs jeunes mariés.
Elle s’occupait des repas, matin, midi et soir,
du linge, des courses.
12 Renaud, ma mère et moi
Mon frère et moi faisions pipi au lit presque
toutes les nuits et ça devait être un sacré boulot
de laver les draps et refaire les lits un jour sur
deux.
Plus tard, sur les fiches que j’ai remplies à la
rentrée pour les profs, j’écrivais : « mère de fa-
mille » au lieu du « sans profession » qui la bles-
sait tant. Je sais que cette petite reconnaissance
la consolait un peu.
On se battait souvent entre nous pour avoir
une place près d’elle sur le canapé quand, la
maison rangée, elle s’accordait un moment de
repos.
Parce qu’il fallait parler de tout, maman nous
a très jeunes expliqué d’où venaient les bébés.
Je n’en demandais pas tant.
Les séances se déroulaient les jeudis après-
midi, après le Cathé, à l’aide d’un petit livre avec
« illustrations », le renouveau du couple chré-
tien. Il y avait même des photos.
Tous les quatre, nous écoutions sagement
maman nous expliquer doctement les mystères
de la nature, l’histoire de l’ovule et du sperma-
tozoïde et surtout de l’amour de l’homme pour
sa femme, indispensable élément à la procréa-
tion. L’ensemble avait l’aval du brave docteur
ami des Chrétiens.
De semaine en semaine, nous avons donc
suivi l’évolution de la petite cellule, embryon,
bébé.
13 Emmanuelle Joanin
Moi, j’aurais bien aimé voir les seins de ma
mère,
Les jeudis, avec le curé et « sa seconde », une
aide très proche et intime, on faisait cathé dans
des locaux poussiéreux près de l’église (depuis,
il paraît qu’il s’est fait la malle avec elle et con-
duit un taxi dans une grande ville de la région).
J’étais très sérieuse et studieuse, récitant mes
prières et préparant avec application mes de-
voirs. Je passais des heures à colorier et à dé-
couper dans les vieux catalogues trois suisses de
quoi illustrer les pages de mes devoirs de cathé.
Ma mère bien avant le drame du défroquage
avait déjà des soupçons, et ne cessait de dire
« c’est bien dommage qu’ils fassent ta classe de
catéchisme ». Elle émettait des doutes sur tout
ce que j’apprenais. :
« Je vous salue Marie mais quelle idée ! C’est
désuet et ridicule d’apprendre ça à des enfants »
Tous les samedis, mes parents faisaient qua-
rante kilomètres pour nous amener mes sœurs
et moi au cours de danse. Il fallait pour nous ce
qu’il y avait de mieux dans un périmètre le plus
large possible.
Mon frère, pendant ce temps allait consulter
un orthophoniste.
Il connaissait par cœur son livre de lecture et
sans se tromper a pu tromper son monde jus-
qu ‘à ce que mes parents alertés par la maîtresse
ne s’en inquiètent. Il ne savait pas lire.
14 Renaud, ma mère et moi
Il aimait bien plus, les soirs m’entendre lui
lire sa leçon du lendemain, lui faire répéter
« Mico va à l’école, Mico a des amis, Mico aime
sa maman ». C’était mon copain de jeu, ma
bande à moi tout seul. On grimpait aux arbres
et à tour de rôle, il jouait à la poupée et moi aux
voitures.
Pauline et Claire étaient à part, se mêlant ra-
rement à nos jeux, sauf quand nous nous dégui-
sions avec les vielles robes de maman, en met-
tant sur notre poitrine des boules de pétanque
en bois.
Pauline avait tendance à interrompre nos
jeux, à surveiller ce que nous faisions. Maman
l’avait surnommée « la mère mêle tout ». Claire,
au contraire était solitaire, souvent dans sa
chambre à lire.
Ma mère et mon père avaient une bande de
copains, jeunes couples chrétiens avec qui ils
organisaient des dîners discussions autour de
leur vécu de parents et de leur vie maritale. Ça
finissait souvent en grosse biture, à coup de
pousse-rapière et d’armagnac. Je revois mon
père remuer frénétiquement le contenu de son
verre avec un ustensile fait exprès pour sa bois-
son, riant aux éclats de son manque de dextéri-
té, petit parisien encore un peu.
Je choisissais souvent ces moments pour
vomir. J’y pouvais rien, excès de chocolat ou
autre, j’étais souvent malade, je ne reconnaissais
15 Emmanuelle Joanin
pas mon père, cet inconnu avec une drôle de
cuillère.
Et un jour, des lettres sont arrivées à la mai-
son, des trucs pas très sympas qui racontaient
que ma mère couchait avec le curé (pas le
chauffeur de taxi, mais un autre bien plus beau)
et mon père avec une fermière.
Branle bas de combat, gendarmes et compa-
gnie, à la campagne ce genre de choses, ça reste
dans les familles. Ma mère et mon père ont por-
té plainte. D’en parler tu es encore plus cou-
pable.
Moi, je savais rien, à l’école y’avaient bien des
regards et des ricanements en coin mais j’ai mis
ça sur le compte d’une jalousie légitime pour
ma grande histoire d’amour avec Grégoire.
Mon père parlait moins de son dirlo et de sa
porcherie.
À nouveau, on était un peu les Parisiens.
On a quitté notre petit village.
L’horrible corbeau n’a avoué son forfait que
sur son lit de mort, des années plus tard.
La fermière avait une belle mère jalouse, un
truc classique qu’on trouve que dans les bou-
quins. Les grosses fêtes et bitures, forcément
elle voyait ça d’un mauvais œil et va savoir ce
qui se passait vraiment !
Cette histoire de lettres anonymes nous a
forcé, mes sœurs et moi, à abandonner l’élevage
des têtards, les courses à vélo et le lait frais.
16 Renaud, ma mère et moi
Au fond, tout cela a dû arranger ma mère qui
semblait de plus en plus inquiète à l’idée que
l’une de ses filles veuille « faire Majorette ».
Je me rappelle le dernier anniversaire de ma
sœur Pauline dans ce village… . Une de ses co-
pines lui avait offert un 45 tours de Claude
François et elle était folle de joie. Ma mère était
retournée au magasin, pour le changer contre
quelque chose de plus convenable, Julien Clerc,
ça passait encore.
L’ambiance rurale, ses goûts et ses couleurs
nous contaminaient dangereusement. Il était
vraiment temps que l’on s’en aille.
Mon père devint, d’ingénieur, vendeur, chef
d’agence pour une grande industrie d’engrais
chimique dans une petite ville du centre de la
France, bourgeoise comme on dit, avec un
nouveau chef et avec les mêmes emmerdes.
Maman a continué quand il rentrait tard le soir
à lui dire que « oui, c’est pas normal, que non tu
as raison, et que c’est sûr ça ne va pas durer… »
Pour mes sœurs, mon petit frère et moi, tout
à coup, c’était la grande ville, les autobus, le
bruit, les magasins, la grande surface et les
courses du samedi, la découverte du chocolat au
lait et des yaourts aux fruits.
Pour ma mère, le risque de
nous « emploucarder » qui s’éloignait.
La ville devait nous protéger de tout, nous
ouvrir de nouveaux horizons, musique, danse,
17 Emmanuelle Joanin
activités diverses. J’ai perdu mon accent en
quelques mois.
Mes parents nous inscrivirent tous les quatre
aux scouts, par conviction ou peut-être histoire
de se rappeler leur propre enfance. Mais, ce
n’étaient pas de ceux que l’on voit marcher au
pas, en rythme, sur des chansons viriles, les sacs
à dos remplis de pierres, sous l’étendard d’un
fanion. Non…
À la maison, on est catholique de
gauche, c’est-à-dire progressiste, faisant partie
de la famille des Chrétiens ayant fait leur exa-
men de conscience.
Exit donc les messes en latin et le décorum,
c’est-à-dire, Monseigneur Lefèvre et toute sa
clique.
Les combats entre nous (la gauche catho-
lique) et les autres (conservateurs mais catho-
liques quand même) étaient violents, dès que
l’on se croisait, ce qui était assez rare en somme
car sans vouloir vous raconter toute l’histoire
des Scouts, la scission n’était pas que dans les
esprits.
Le local des Jeannettes que je fréquentais
était situé en banlieue et il fallait que je sois mo-
tivée pour parcourir en vélo, une côte intermi-
nable et faire des kilomètres, pour atterrir dans
le sous-sol d’un immeuble crasseux. Les autres
avaient élu domicile dans de vieux locaux,
certes mais situé en centre ville pas loin d’un
18 Renaud, ma mère et moi
lieu de culte déclaré monument historique de-
puis des plombes.
C’est là que j’ai rencontré Anne.
Une grande tige en survêt et baskets, de
beaux yeux verts sous une frange.
On ne peut pas dire qu’on était vraiment co-
pines. Anne préférait en général les parties de
football avec les petits Arabes du quartier aux
activités manuelles qu’il serait fastidieux
d’énumérer ici.
Son comportement me semblait peu con-
forme à l’image que devait avoir la fille du maire
de la ville, prof élu depuis peu.
Un maire, c’est important, surtout quand il
est socialiste dans une petite ville, qui a toujours
voté à droite, et bien avant l’avènement de Ton-
ton.
Je trouvais scandaleux qu’Anne rechigne à
participer aux activités des Jeannettes, chan-
sons, remises de médailles, et préfère s’exténuer
sur un terrain vague, ballon au pied.
Mais, grand paradoxe, j’admirais et
m’étonnais tout à la fois de sa liberté de ton, de
sa fausse aisance devant les remontrances, de
son peu de goût pour l’ordre et la discipline. Je
me sentais incapable d’avoir une telle attitude,
n’éprouvant à aucun moment le besoin de réa-
gir violemment, de remettre en question ce que
l’on me proposait dans ma vie de tous les jours.
19 Emmanuelle Joanin
Pour moi, le pouvoir de la parole dépassait
tout, la rébellion pour la rébellion m’était in-
connue.
Elle me décevait aussi à ne pas être une mili-
tante, une convaincue. Je m’imaginais, moi, dis-
cutant âprement avec mon propre père, avan-
çant des idées, posant des questions, d’égale à
égale.
J’ai compris beaucoup plus tard qu’Anne ne
voulait pas parler de son père, de sa carrière po-
litique et de tout ce qui allait avec. Elle ne res-
sentait aucune fierté, uniquement une énorme
gêne à être la fille de…
Cette élection, comme toutes celles qui ont
suivi, l’éloignait de ce qu’elle était, de ce qu‘elle
voulait être.
À cette époque, j’ai également été attirée par
dans les grands colloques de préparation à la
profession de foi et seconde communion. Une
autre acharnée du foot, hélas !
Tout, chez Sophie, respirait la joie. La vie,
pour elle, semblait être une fête permanente.
Moi, j’étais pote avec le curé. Sage, docile, un
peu imbue de ma personne, aider, soigner, répa-
rer, accompagner, pardonner, parler… et j’en
passe, me semblait plus utile que la révolte.
Je me passionnais et m’échinais à trouver des
solutions pour tous les peuples de la terre souf-
frant de famine, et de catastrophes naturelles
20 Renaud, ma mère et moi
diverses, les tremblements de terre, les inonda-
tions.
Je m’occupais aussi des petites vieilles de la
ville et j’avais monté une association en vue
d’organiser les visites et la collecte de denrées
pour les colis de Noël.
J’ai commencé à embrasser quelques garçons
dans les églises. Normal, je ne connaissais pas
mieux pour être tranquille. C’est obscur et il y a
des poteaux un peu partout.
J’ai eu deux enfants avec mon amoureux de
l’époque, une petite fille Emilie et un petit Pier-
rot. Leur père, un jeune page à la coupe au bol
mais à la carrure prometteuse était un rugbyman
qui partageait mes séances de cathé et mes sor-
ties scoutes quand, et c’était pas souvent, on se
retrouvait dans une étrange mixité.
J’avais un certain succès avec les garçons que
je mettais sur le compte de ma jovialité et de
mon caractère aimable mais cela me laissait
dans le fond assez indifférente, juste un peu
fière.
Un jour, je suis allée avec ma grande sœur
Pauline à mon premier concert. C’était François
Béranger. J’ai été très étonnée et fascinée par
cette hargne à revendiquer, dénoncer, manifes-
ter. Une de ses chansons raconte l’histoire
d’une gamine qui accouche seule dans les
chiottes d’un lycée. J’avais le même âge et je
trouvais ça surréaliste et très inquiétant.
21 Emmanuelle Joanin
Un changement allait venir, les inégalités dis-
paraîtraient, la vie serait plus douce pour tous
les pauvres de la terre.
Sans lettre anonyme cette fois, on est parti
quatre ans après pour Avignon. Moment diffi-
cile pour nous tous. Il a fallu s’arracher à ce
quotidien, cet embryon de vie qui se dessinait.
Impossible cette fois de perdre l’accent. Je
devais être trop grande.
Et puis dans le fond, ces histoires d’accent
sont du folklore pour Parisiens.
Il n’y a qu’eux pour dire « T’as pas
l’accent ? »
L’accent c’est une frontière sociale, il vaut
mieux ne pas trop l’avoir, savoir le prendre
quand il faut, l’oublier le plus souvent possible.

Je n’habite plus Avignon depuis longtemps,
mais j’y retourne souvent pour m’abriter der-
rière ses remparts, cocon géant, dans cette ville
où il est impossible de se perdre. Je fais mon
orgie de théâtre une fois par an.
J’aime y marcher, sachant que je saurai tou-
jours me retrouver, heureuse d’y découvrir en-
core des endroits, des maisons, des espaces
entre ces maisons et le ciel, si bleu…
Nostalgie de mon enfance, de mon adoles-
cence, de ce qu’elles auraient pu être, de ce
qu’elles ont été…
22