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Science de la Ban-lieue

De
359 pages
La Science de la Ban-lieue est un essai, qui se compose de quatre parties principales. Les trois premières répondent à une question centrale de type socratique : qu'est-ce que la ban-lieue ? La réponse : un signe, au sens linguistique du terme. Ainsi, la linguistique générale fournit-elle ici un modèle, le signe, c'est-à-dire un triptyque composé d'un signifiant (son), un signifié (concept) et un référé (réalité), par lequel sont méthodiquement ordonnés tous les faits constitutifs de la ban-lieue. La dernière partie touche aux réformes nécessaires. L'essai prend appui dans la langue française, développe une herméneutique et met à profit ses immenses ressources étymologiques et lexicales, pour tenter de cerner l'épure de la ban-lieue.
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Science de la ban-lieue
Pierre Franklin Tavares




Science de la ban-lieue
Essai sur l'insociable sociabilité des
banlieues françaises




MANUSCRIT UNIVERSITÉ











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6871-2 (fichier numérique)
EAN : 9782748168716 (fic
ISBN : 2-7481-6870-4 (livre imprimé) 8168709 (livre imprimé) Pierre Franklin Tavares

Remerciements
Puisque, en vérité, aucun livre ne vient au jour par son auteur, les
urbanités littéraires ont convenu d’une merveilleuse coutume, celle
des remerciements lors de la parution d’un ouvrage.
Les re-merciements de l’auteur vont d’abord aux siens, Elvire,
Jean-Stéphane, Marie-Adeline et Pierre-Alexandre, qui, si
longtemps, plus de vingt ans, ont accepté de vivre au cœur d’un
des quartiers les plus sensibles de la ban-lieue, d’en supporter le
quotidien, afin que l’expérience retranscrite ici et modélisée
s’appuie sur de la matière, du réel et du concret. Pour cela, qu’ils
voient dans cette publication comme un dédommagement
continu. Sans leur endurance, il n’eut pas eu de Science de la Ban-
lieue ou Banlieuelogie.
C’est également avec une belle reconnaissance que nous re-
mercions Messieurs Bernard Venturini, ancien Directeur Général du
Groupe SCIC – premier organisme de logement social de France –,
et Pierre Lissarague, qui en était le Directeur Régional du Val
d’Oise. Ce dernier a réparé une profonde injustice professionnelle,
en intégrant l’auteur, et de pleine autorité, dans son équipe
dirigeante de Sarcelles, tant il fut frappé, d’une part, par l’énorme
décalage entre son niveau de formation universitaire et ses
fonctions de modeste employé dans le Groupe SCIC. Et, d’autre
part, par le besoin d’une ouvraison de la philosophie pour
l’intellection de la crise des banlieues françaises. C’est en effet sur sa
suggestion directe que M. Bernard Venturini, homme distingué et
de culture, nommera l’auteur dans les Services centraux de SCIC
Gestion. Ce faisant, l’un et l’autre ont permis d’approfondir
significativement, et de l’intérieur, la connaissance du Mouvement
H.L.M., des Bailleurs sociaux et du logement social, et, outre mon
quartier, de m’immerger au cœur de trois grands quartiers sociaux
français en crise, La Vigne Blanche (Les Mureaux), La Croix-Petit
(Cergy) et Derrière Les Murs de Monseigneur (Villiers le Bel).
9 Science de la ban-lieue
10 Pierre Franklin Tavares








À Pustine,

Mon petit frère

11 Science de la ban-lieue
12 Pierre Franklin Tavares






« Peut-être vais-je errant, par de lourdes montagnes
En veines dures, seul comme un minerai profondément
enfoui… »

Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort



« Ce que nous enseigne le concept, l’histoire le montre
avec la même nécessité : il faut attendre que la réalité ait
atteint sa maturité pour que l’idéal apparaisse en face du
réel, saisisse le monde dans sa substance et le
reconstitue sous la forme d’un empire intellectuel.
Lorsque la philosophie peint son gris sur du gris, une
forme de la vie a vieilli et elle ne se laisse pas rajeunir
avec du gris sur du gris, mais seulement connaître. C’est
au crépuscule du soir que la chouette de Minerve prend
son envol. »

Hegel, Principes de la philosophie du droit
13 Science de la ban-lieue
14 Pierre Franklin Tavares








« Si dur et si pénible que soit le manque d’habitations, si
sérieux qu’il soit comme entrave et comme menace, la
véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le
manque de logements. La vraie crise de l’habitation,
d’ailleurs, remonte dans le passé plus haut que les
guerres mondiales et que les destructions, plus haut que
l’accroissement de la population terrestre et que la
situation de l’ouvrier d’industrie. La véritable crise de
l’habitation réside en ceci que les mortels en sont
toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut
d’abord apprendre à habiter. Et que dire alors, si le
déracinement de l’homme consistait en ceci que,
d’aucune manière, il ne considère encore la véritable
crise de l’habitation comme étant la crise ? »

Heidegger, Habiter Bâtir Penser

15 Science de la ban-lieue
16 Pierre Franklin Tavares

Introduction
Voilà la ban-lieue,
Saute par-dessus elle !
Mais d’abord, observe l’abîme :
La ptôse et la tmèse urbaines.
QUATRE THÈSES SUR LA CRISE
Première thèse
La crise est un fait historique, singulier et irréversible.
Dans l’histoire universelle moderne, le fait est unique. En France
seule, et nulle part ailleurs, au cœur d’une crise qui croît comme
inéluctable et irréversible, la ban-lieue, cette ultime hoirie du
Moyen-Âge, est en phase d’accomplissement.


Deuxième thèse
La crise est un signe qui advient comme événement.
Cet événement, autrement dit « ce-qui-arrive » et de la sorte
s’accomplit sans que rien ne puisse l’abolir, reste si singulier, en
tant que signe, et, demeure tant une exception, qu’il nous faut
nécessairement en faire une herméneutique, afin de le méditer
quant au fond, en nous y installant d’entrée de pensée, afin de
l’interroger et le porter au paraître de l’intérieur. Ban-lieue est une
expérience décisive.

17 Science de la ban-lieue
Troisième thèse
La langue française, seule expérience du signe ban-lieue.
1Or, dans cette expérience de ban-lieue, il n’y a que la langue
française qui offre la possibilité et l’occasion de cette
herméneutique ; il n’y a qu’elle qui nous ouvre un tel chemin de
méditation, nous fraie une laie et qui, sans prolégomènes, nous
mène et nous place au-dedans de la chose même, pour
comprendre effectivement ce-qui-arrive et se découvre sur le chemin
qui se nomme ban-lieue.


Quatrième thèse
Amblyopie de la sociologie et pépiement du politique.
En tout état de cause, par la découverte française de la ban-lieue et
la radicalité du propos qui en explore les délinéaments, cet Essai
énirique, qui n’est pas contentif, rompt avec l’ensemble des
discours sur la banlieue, sans être un factum ou participer de
l’éristique. Aussi, sans ambages, affirmons-le, l’événement
communément appelé crise des banlieues françaises ne consiste pas en
la cachexie sociale dont l’amblyopie de la sociologie des banlieues,
l’amaurose et le pépiement des politiques ne se bornent qu’à
décrire les symptômes et les stigmates. Ceux-ci, aussi durs et
graves soient-ils, ne sont pas la crise elle-même mais uniquement
ses effondrilles.

1. « Faire l’expérience, Erfahren, signifie au sens exact du mot : eundo assequi -
en allant, atteindre quelque chose en chemin, y arriver grâce à la marche sur un
chemin. » Heidegger, Le Déploiement de la parole, in Acheminement vers la
parole, coll. Tel, éditions Gallimard, Paris, 1976, p. 153. Parce que la ban-lieue est
ici appréhendée comme langage ou signe, en « faire l’expérience » présuppose
une herméneutique selon laquelle elle ne saurait être dévoilée autrement que par
l’expérience de la langue française. Cependant, pour un tel dévoilement, il faut un
langage nouveau, aux plans sémantique, lexical et syntaxique. Par ailleurs, autre
thèse fondamentale, comme nous le verrons, la ban-lieue est un « scandale » au
sens du Lectionnaire, c’est-à-dire d’abord « un caillou sur le chemin ».
18 Pierre Franklin Tavares













PREMIÈRE PARTIE



Ban-lieue et Signe
19 Science de la ban-lieue
20 Pierre Franklin Tavares

Chapitre I
I. LA BAN-LIEUE COMME SIGNE LINGUISTIQUE
Substance urbaine et signe
1) Postulat
Au reste, nul ne peut prétendre saisir l’intimité de la crise, s’il
n’admet d’abord et avant toute autre considération cognitive que,
de toutes les substances urbaines connues, la ban-lieue est la seule à
2s’être, pleinement et définitivement, constituée en signe , c’est-à-
dire un triptyque linguistique composé d’un « signifiant » (face
sonore), bãljø, d’un « signifié » (face conceptuelle), la banlieue, et d’un
« référé » (face matérielle, sociale, évolutive et changeante), la ban-
lieue.

2) Nouvel objet de connaissance
Ce triptyque, nous l’appellerons banlieue-signe, signe ban-lieue ou
3encore ban-lieue qui, depuis et malgré sa formation définitive, n’a
cessé d’être occultée. Il s’agit d’un nouvel objet de connaissance
dont la réalité est d’être d’abord un éjet (éject), un signe qui,
potentia, est la préfoliation de ses trois moments (signifiant-signifié-
référé) et, actu, l’unité de leurs différences.

2. Sur la notion de signe telle que définie par les linguistes, lire J.-P. Corneille, La
Linguistique structurale, coll. Langue et Langage, Larousse Université, Paris, 1976 ;
Georges Mounin, Clefs pour la linguistique, Seghers, Paris, 1971 ; Joseph Vendryes,
Le Langage, introduction à la linguistique générale, coll. L’évolution de l’Humanité,
Albin Michel, Paris, 1968. Précisons ici que, dans le débat sur le caractère dualiste
ou ternaire du signe, la banlieuelogie affirme que le signe est le triptyque qui
rassemble en une totalité le signifiant, le signifié et le référé.
3. Cette option indique l’importance que nous accordons ici au référé ban-lieue.
21 Science de la ban-lieue
Le dynamisme et l’activité du signe, signe qui nous est donnée
de façon apodictique, est d’être le mouvement (ontologico
historique) du signifiant bãljø prolongé et idéalisé dans son signifié
banlieue qui lui-même s’accomplit et se matérialise en événement
dans et par son référé ban-lieue. Ce dernier moment, le référé, est
« la terre des ban-lieues », et les deux premiers, le signifiant et le
signifié, en constituent le « ciel ».

3) Rupture épistémologique
Subséquemment, selon sa visée, cet essai n’est nullement un
croquis de la banlieue ni même sa grisaille, et moins encore une
pochade quelconque. Il est l’épure de la ban-lieue saisie selon ses
trois moments constitutifs dont la mémoire est sauvegardée.
4« Garder mémoire, rappelle Heidegger, signifie : méditer l’oublié » . Or,
ici, l’« oublié » est le signe dans son ensemble. Cette optométrie
nouvelle organise le contenu de l’ouvrage, compose le protocole
de connaissance de ce bréviaire et en détermine l’économie
générale et la concaténation des parties.

En somme, cet Essai est une méditation sur le signe ban-lieue et
non une dissertation courante sur la banlieue. En s’orientant
résolument vers le signe, l’intentionnalité de cet essai porte et centre
son attention sur l’essentiel qui, malgré son entrée en présence,
continue d’être dans l’oubli, au sens que Heidegger prête à cette
relation d’être intime entre la conscience et sa chose : « Dans
l’oubli, médite-t-il, il n’y a pas seulement quelque chose qui nous échappe.
L’oubli lui-même tombe en occultation, et de telle sorte que nous-même, aussi
bien que notre relation à la chose oubliée, passons dans l’état de la chose
5cachée » .

Ainsi, dans la mesure même où nous postulons ici que le signe
oublié est avant tout un « monde » voilé, nous en déduisons que, en
ban-lieue, nous sommes installés et résidons encore étrangement, et

4. Heidegger, La Parole dans le Poème, in Acheminement vers la parole, coll. Tel,
éditions Gallimard, Paris, 1976, p. 47.
5. Heidegger, Alèthéia, in Essais et conférences, coll. Tel, éditions Gallimard, Paris,
1958, p. 320.
22 Pierre Franklin Tavares

à notre propre insu, « dans l’état de la chose cachée ». De même que
6« la lampe du corps, c’est l’œil » , le signe est la lumière de la ban-lieue.
Et si jusqu’ici, tous les travaux consacrés à la banlieue n’ont été
que partiaux et parcellaires, cela tient au fait de l’ignorance du
signe, méconnaissance qui, par suite, n’a pas permis la levée du
voile qui recouvre la ban-lieue.

Cet oubli du signe est une production sociale qui se décline et
s’organise de conférences insignifiantes en publications aux
fortunes diverses, de reportages en films d’inégales valeurs, et par
l’aménagement des politiques publiques fastueuses. Toutes ces
fabrications ont en commun le partage d’une approche qui souffre
d’un double défaut. Par un premier côté, elles s’évertuent à ne
prendre en vue que les grands ensembles et leurs corollaires sociaux
supposés, pour en faire les constituants principaux voire exclusifs
de la banlieue. Il en ressort un déficit cognitif. Par un second côté,
elles développent une perception de la banlieue où celle-ci
n’apparaît pas comme possédant un référé dont la complexité est
d’être l’un des trois moments d’un signe.

De tels errements ont leurs explications. Car, si la sociologie
n’a pour tout horizon que les grands ensembles et leurs
problèmes, c’est parce qu’elle caractérise la banlieue comme matière
brute (étendue de construction) et la conçoit telle une réalité
directement perceptible et quantifiable, alors qu’elle est avant tout
bãljø et banlieue, c’est-à-dire une pure forme, un faisceau de relations
formelles, un ectype constitutif du signe. Mais, cette
compréhension erronée est rendue possible parce que la
connaissance de la ban-lieue ne se fonde pas sur une discipline qui
lui est propre. Et, de ce fait, elle a recours à la sociologie comme
science de substitution.

On comprend alors mieux que la présence du signe ban-lieue ne
se montre pas, reste enrobée, et que la ban-lieue, « chose réelle », soit

6. Matthieu, 6, 22 in Les Quatre Évangiles, texte officiel intégral de la liturgie,
A.E.L.F., Paris, 1981, p. 19.
23 Science de la ban-lieue
7réduite à l’état de « chose fantôme » , avec tout le cortège de
difficultés pour la définir.

La ban-lieue, disons-nous, est un signe. Comme tel, il est d’une
8nature différente du schème et du mot, du mot considéré dans son
acception ordinaire ou dans sa définition profonde comme « trait
9fondamental » en tant que ce par quoi le « faire signe » opère. Cette
double indication est essentielle, le signe ban-lieue n’est pas un
schème et diffère du mot banlieue.

Par ailleurs, comme signe, la ban-lieue, est loin d’être une
10évidence , même si elle doit nécessairement le devenir, par la
11reconnaissance de son « apodicité » . Ni moins est-elle une certitude
12scientifique , ce qu’elle devra devenir ici, en tant qu’objet d’une
science nouvelle. Tout autant, pour ceux qui, depuis longtemps
déjà, y ont pris sol et coutume, la ban-lieue ne tombe pas, de façon
pensée, sous le coup du regard comme une réalité palpable et

7. Edmond Husserl, « Méditations cartésiennes », Introduction à la Phénoménologie,
Vrin, Paris, 1969, p. 124.
8. Le nombre est un schème, c’est-à-dire une représentation transcendantale
participant à la fois du concept et des données de la perception.
9. Pour une compréhension exacte du « trait fondamental de tout mot », chez
Heidegger, qui est de « faire signe », lire en particulier l’intéressant développement
de la note 4 D’un entretien de la parole, in Acheminement vers la parole, p. 109. Les
traducteurs précisent que « Tout le présent livre de Heidegger laisse sur place la notion de
signe [...]. Il sera bon, lisant cette traduction, d’aussitôt effacer l’idée de signe, pour penser à
ce qui vient se montrer, et qui est infiniment plus immédiat que tout signe. » Il est une autre
conférence remarquable dont le titre précisément est « Mot » in Op. Cit., pp.
10. Pour Husserl, l’« évidence » est un « jugement intentionnel ». Ainsi peut-il
dire : « Dans l’évidence, la chose ou le ‘’fait’’ n’est pas seulement ‘’visé’’, de façon
lointaine et adéquate ; elle nous est présente ‘’elle-même’’, le sujet qui juge en a
donc la conscience immanente », « Méditations cartésiennes », Introduction à la
Phénoménologie, Vrin, Paris, 1969, p. 9. « L’évidence est un mode de conscience
d’une distinction particulière. En elle, une chose, un ‘’état de chose’’, une
généralité, une valeur, etc., se présentent eux-mêmes, s’offrent et se donnent ‘’en
personne’’. Dans ce mode final, la chose est ‘’présente elle-même’’, donnée ‘’dans
l’intuition immédiate’’, originaliter. » p. 48.
11. Husserl, Ibid, pp. 12 - 21.
12. Husserl, Ibid, p. 13.
24 Pierre Franklin Tavares

indubitable. Elle advient, pour eux, uniquement sous la modalité
de l’intuition du signe.

Au total, que la ban-lieue se dérobe ainsi tient à son essence
véritable. Parce qu’elle est un éjet (éject), la ban-lieue n’est tout
d’abord pas un ob-jet, et, en cela, n’est susceptible d’aucune
monstration directe et incontestable par un sub-jet connaissant.
Certes elle n’est pas invisible et est loin d’échapper à toute
apparence. Mais encore faut-il l’affirmer, contrairement à ce qui de
nos jours semble communément admis, nul n’a pu encore pointer
du doigt la banlieue, c’est-à-dire la situer, puis s’écrier et certifier :
« Ceci est la banlieue ! » Sous ce rapport, comme éjet, la ban-lieue
nous confronte à une première aporie : l’apodicité d’un signe-monde
nous est donnée dans le même temps que l’occultation (oubli) du
monde-signe.

Pour sortir de cette considération aporétique, nous devons
commencer par procéder à la « mise hors jeu » de toute dimension
physique de ce qui, improprement, est appelé « banlieue »,
notamment les grands ensembles. De même, devons-nous
procéder à la « mise entre parenthèses » du portrait social traditionnel
(précarité, violence, etc.) qui l’accompagne. Car, bien à tort, l’une
(le bâti : grands ensembles) et l’autre (données sociales et
économiques) sont réputées déterminer la banlieue comme « monde
objectif ». Or, aussi loin que l’on remonte dans le passé, la
matérialité et le portrait de la banlieue n’ont jamais été rien de plus
13qu’un auxiliaire et un accessoire . Cette double mise en suspens
ne touche ni n’affecte le signe qui, lui, ne peut faire l’objet d’une
14« réduction transcendantale » .

En tous les cas, cette opération initiale de réduction
cartésienne (le doute suspensif) nous permet tout d’abord d’éviter

13. À titre anticipatif ici, on remarquera que, depuis l’origine, le ban est
immatériel. Le premier ban est une institution politique, celle de « l’autorité royale
elle-même ». Son évolution sera celle de prédicats qui viendront s’y adjoindre
comme autant de nécessités.
14. Par « réduction transcendantale » ou « epokhê phénoménologique », Husserl
entend.....
25 Science de la ban-lieue
l’écueil et les difficultés rencontrées, par exemple, par le géographe
Hervé Vieillard-Baron pour s’affranchir des « définitions multiples et
15ambiguës » du mot banlieue que longtemps avant lui, près de
èmesoixante-dix ans plus tôt, le Larousse du 20 siècle signalait en
16ces termes : « le mot banlieue a des acceptions diverses et peu définies » .
Mais, plus radicalement, au-delà du problème lexical des
définitions, cette réduction apure la question, en renouvelant
entièrement la problématique sur la crise des banlieues françaises.

En effet, ne pas, au préalable, intentionnellement,
intellectuellement vider la banlieue de tous ses grands ensembles et
de toute sa misère sociale, c’est de facto s’interdire tout accès
possible au signe, accès que nous autorise le français en tant que
langue d’expérience. L’ouvraison de cette réduction intentionnelle
n’est pas que transcendantale mais fondamentalement linguistique.
À cet égard, on peut faire remarquer que, de façon intuitive, H.
Vieillard-Baron en a lui-même le vague pressentiment lorsqu’il
17affirme la nécessité de puiser « aux origines de la langue » pour
appréhender la signification exacte et réelle du mot banlieue.
Cependant, à aucun moment et l’ombre d’un instant, il ne songe ni
ne pense à constituer la problématique adéquate, celle du signe, du
signe ban-lieue audible qu’à partir du français. La langue semble pour
lui une affaire de mots - donc d’étymologie - et non de signe. Le
signifiant bãljø (production sonore), le signifié banlieue (concept) et
le référé ban-lieue (réalité extralinguistique), éléments déterminants
pour la compréhensibilité de ce-qui-arrive, lui restent totalement
voilés, obscurs, et par suite inaccessibles. C’est pour cela que,
immanquablement, son approche restrictive, c’est-à-dire
étymologique, outre les graves erreurs et les contresens
manifestes, n’éclaire nullement son ouvrage intitulé Les banlieues et
limite la portée de son étude de la banlieue à sa façade, à sa seule
face visible et, croit-il, ostensible ou « objective ». Au reste, une telle
approche est appauvrissante, puisqu’elle fait des grands ensembles

e15. Encyclopédie Larousse du XX siècle, t. 1, Paris, 1928, p. 35.
16. Hervé Vieillard-Baron, Les Banlieues, coll. Dominos, Flammarion, Paris, 1996,
p. 12-29.
17. H. Vieillard-Baron, Op. Cit., p. 12.
26 Pierre Franklin Tavares

et des problèmes sociaux des « absolus », des réalités en soi et des
objets autonomes, tandis qu’ils ne sont que des conséquences, des
effondrilles, qui de surcroît ne sont intelligibles qu’au sein du signe
ban-lieue. Somme toute, à force d’assimilations laxistes, que n’a-t-
on facilité et contribué à l’ennoyage de la ban-lieue sous les grands
ensembles eux-mêmes désormais entendus comme quartiers
sensibles.

Or, relativement à l’inexorable détérioration granulaire des
banlieues (sénescence du bâti, parcellisation des territoires,
précarisation, squatting, propagation des zones de non droit,
familles lourdes, etc.), les fameux grands ensembles décatis et
ségrégués ne sont, en dépit de leur impressionnante masse, que
d’énormes illusions d’optique, des trompe-l’œil et des mirages. Les
grands ensembles, nous le verrons, ne sont pas la banlieue mais en
banlieue. Ils ne sont, tout compte fait, qu’une des apparences du
signe occulté, des icebergs, des effigies qui, s’ils ne peuvent être
négligés, ne sauraient être à eux tout seuls constitutifs de la ban-
lieue.

À cette hauteur de nos travaux, par réduction linguistique, il a
été fait table rase de l’antique conception de la banlieue.
Désormais, hic et nunc, nous sommes en présence d’un vieux
temple complètement déconstruit, de ruines. La tâche est par
conséquent de reconstruire la banlieue, telle qu’elle est
véritablement dans le réel. Pour ce faire, pensons sa réalité.

La réalité de la ban-lieue est d’ordre immatériel. Car, le signe ban-
lieue est en fait un monde suprasensible dont il importe de mettre au
jour l’ordre intelligible. Pour autant, ce monde-là, celui du signe
ban-lieue, n’est pas une réalité virtuelle, au sens où il ne serait qu’en
puissance, potentia, de l’ordre du potentiel. Il ne vaut pas non plus
comme un simulacre entendu ici comme un ensemble d’images de
synthèse tridimensionnelle du réel historico-social.

La ban-lieue s’est effectivement réalisée. Dans et pour ce
bréviaire de la ban-lieue, le signe s’est déjà accompli. Il est événement,
comme l’indique la deuxième thèse. « Lorsque la philosophie peint sa
27 Science de la ban-lieue
grisaille, dira Hegel, une forme de la vie a vieilli et elle ne se laisse pas
18rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement connaître » .

Mais puisque le dit et la chose sont eux-mêmes inédits, il nous
faut convenir d’une méthode inédite, pour espérer appréhender la
ban-lieue en tant que telle, c’est-à-dire comme signe. « Oui, dans cet
essai, il est affirmé des choses nouvelles et non pas d’une manière
ancienne », pour remanier et reprendre ici une antique formule. Qui
plus est, selon l’enseignement de Rabbouni sur la Montagne,
« personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ;
autrement la pièce neuve tire sur le vieux tissu et le déchire davantage. Ou
encore personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement la
19fermentation fait éclater les outres. À vin nouveau, outres neuves » . Aux
idées neuves et inédites, méthode nouvelle et langage inédit. Au
total, cet essai fraie un chemin qui ne fait pas que s’écarter très
20largement de la « pensée à voie unique » , il creuse un sillage, comme
un itinéraire qui en diffère complètement.


18. Hegel, Principes de la philosophie du droit ou Droit naturel et Science de l’État en abrégé,
Vrin, Paris, 1982, p. 58-59.
19. Marc, Les Quatre Évangiles, 2, 21-22.
20. La formule est de Heidegger. Elle désigne une « habitude » dont il faut se
déshabituer. « L’expression ‘’à voie unique’’ est choisie à dessein. La voie rappelle
les rails, et ceux-ci la technique [...] La pensée à voie unique qui se propage de
plus en plus et sous diverses formes est un de ces aspects de la domination de
l’essence de la technique… », Qu’appelle-t-on penser ?, PUF, Épiméthée, Paris, 1973,
p. 96.
28 Pierre Franklin Tavares

Chapitre II
I. LE SENTIMENT D’INSÉCURITÉ COMME ACTE COGNITIF
A) Modalités et agir
La ban-lieue, pensons-nous, est un signe. L’idée et la parole sont
inédites. Et elles ne manquent pas de retentir comme une
affirmation étrange voire péremptoire. Comment convenir et faire
admettre l’ordre de réalité annoncé ? En écoutant autrement et en
laissant se déployer devant nous le sentiment d’insécurité, tant décrié
et déprécié par les spécialistes et les esprits primesautiers qui,
jamais, n’y ont rien entendu. Ce concept, et il s’agit bien ici d’un
concept opératoire, porte témoignage de ceci que la ban-lieue est
une terre immatérielle. Le sentiment d’insécurité ne dit pas autre chose
que cela et, sous ce rapport, exprime une cognition conforme à ce
qu’est son objet propre, la ban-lieue. En effet, pour les habitants,
« la terre des ban-lieues » précisément, son insociabilité, est du concret,
un concret, leur concret quotidien, le concret vrai, c’est-à-dire un
con-crescere, au sens exact de ce-qui-pousse-ensemble. Un tel con-cret
n’est rien d’autre que cela qui advient, continûment, sous le mode
intuitif et existentiel du sentiment d’insécurité. En somme, sur la base
des considérations précédentes, à l’usuel syntagme sentiment
d’insécurité peut être substitué, à titre de synonyme, celui plus juste
d’intuition de la ban-lieue. C’est ce point que nous devons
maintenant expliciter.

Dans sa définition la plus générale, le sentiment d’insécurité est
un acte psychique à part entière dont la structure comprend quatre
caractéristiques principales. En premier lieu, un déterminant
théorique, par lequel le sentiment d’insécurité est outil de
29 Science de la ban-lieue
connaissance. En second lieu, un déterminant méthodologique par
lequel l’acte psychique est le mode populaire unique d’accès au
signe. En troisième lieu, un déterminant pratique, dans la mesure
où le sentiment d’insécurité se donne à voir comme un droit
d’appréhension et un devoir de peur. En dernier lieu, un
déterminant empirique, expérimental, qui fait du sentiment
d’insécurité un instrument de mesure.

Tous ces déterminants sont donnés dans le même acte
psychique. Ils sont en soi indissociables, et ne le sont ici que pour
les besoins de l’exposé. Interdépendants, ils forment un tout.
Entrons dans le détail de ce quadruple déterminant.

1) Au plan théorique : le sentiment d’insécurité,
mode de connaissance intuitif
De cette affirmation, nous pouvons inférer quatre éloquences non
encore dites. Tout d’abord, le sentiment d’insécurité ou intuition de la
ban-lieue est, au plan théorique, un acte cognitif à part entière. Mode
de connaissance essentiellement intuitif, il est, en tant qu’intuition
absolue, une forme particulière de savoir qui se constitue et ne
progresse que par séries d’intuitions.

2) Au plan méthodologique : le sentiment d’insécurité,
mode d’accès populaire au signe
En effet, il est l’unique voie d’accès cognitif des habitants au signe ban-
lieue qui, en définitive, est l’univers suprasensible qu’ils peuplent.

3) Au plan pratique : le sentiment d’insécurité,
droit d’avoir de peur et devoir d’inquiétude
À ce niveau, c’est-à-dire éthique et politique, le sentiment d’insécurité
apparaît comme une double affirmation citoyenne. Celle d’abord de la
concomitance de la revendication obstinée du droit d’avoir peur de
ce qui est saisi par intuition et dont nous verrons dans l’analytique
du référé ban-lieue qu’il a un contenu, à savoir le squatting. Celle
ensuite d’un devoir d’inquiétude légitime. Celui-ci, proclamé, réclamé
même, parce que solidement conforté par l’expérience
30 Pierre Franklin Tavares

quotidienne qui en a fait une conviction et dont le double contenu
est constitué par l’à bandon de quittance et la malpropreté de
l’environnement et du cadre de vie. Ce niveau pratique, qui cerne
dans sa totalité le référé ban-lieue, est le cœur de la phénoménologie
du signe. Signe populaire du signe, à savoir de la ban-lieue, le sentiment
d’insécurité, véritable embarras conceptuel pour les sociologues et
les pouvoirs publics, est la vitrophanie du signe.

4) Au plan expérimental : le sentiment d’insécurité,
instrument de mesure et aperception
Comme signe du signe ou intuition du signe, il est l’instrument de
mesure qui est aux habitants de la ban-lieue ce que, par exemple,
l’échelle logarithmique de Richter est à l’évaluation des secousses
telluriques (magnitude des séismes) et ce que le baromètre, « ce
21merveilleux instrument » , aura été à la mesure des élévations et des
affaissements de l’écorce terrestre permettant d’en préciser le
relief. Il est l’instrument qui mesure le quotidien insécuritaire.

Que le sentiment d’insécurité soit un instrument de mesure explique
qu’il ne puisse en aucune manière être lui-même mesurable. N’a-t-
on jamais mesuré un baromètre, une échelle sismique ou un
thermomètre ? L’idée, propre aux sociologues, de mesurer cet
instrument de mesure pour en démontrer l’extravagance ou la
vacuité, est probablement l’une des plus saugrenue survenue dans
l’histoire de l’épistémologie moderne.

En résumé, pour paraphraser Descartes, nous dirons
volontiers que, intuition absolue, aperception, le sentiment
d’insécurité, cette certitude du bon sens, est la chose la mieux partagée en
ban-lieue. En tant que « chose », elle reste voltairienne et
imperméable aux considérations abstraites des scientifiques, aux
statistiques de la police et aux Comptes de justice. Et ce « bon
22sens » échappe aux railleries de Heidegger.

21. Karl Ritter, Géographie générale comparée ou Étude de la Terre, Paulin, Paris, 1886,
t. 1, p. 55 et suivantes.
22. Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? , PUF, Épiméthée, Paris, 1973, p. p. 118 -
119.
31 Science de la ban-lieue
B) Savoir écouter et entendre les paroles d’habitants de la ban-lieue :
23les banlieuesards

Pour peu qu’on daigne entendre les ban-lieuesards, il appert deux
indications décisives. En premier, le sentiment qu’ils éprouvent en
face du réel ou du signe est d’ordre transcendantal, puisqu’il s’agit,
en définitive, d’une « aperception », c’est-à-dire d’une saisie
immédiate des objets qui leur sont donnés quotidiennement. En
second, que l’insécurité (squatting), la précarisation (à ban-don de
quittance) et la malpropreté (cadre de vie et environnement) - les
trois constituants principaux du référé - sont d’ordre empirique et
24relèvent de l’expérience .

À n’en pas douter, comme test de vérité, le sentiment d’insécurité
est à la ban-lieue ce que la pierre de touche (jaspe noir) est à l’orfèvre, à
savoir l’instrument du test probant. Tant que les politiques et les
sociologues s’entêteront à ne pas reconnaître cet examen de vérité,
sa validité et son efficacité, le quiproquo (un quid pour un prod)
subsistera. Et le malentendu tient sur un ressort simple. Les uns
théorisent leur propre imaginaire pseudo-scientifique agrémenté
de chiffres, tandis que les autres vivent et subissent le réel ou le
signe. Les spécialistes de la banlieue, en effet, n’habitent pas la
ban-lieue, tout au plus y font-ils quelques excursions touristiques, et
encore que bien peu, le prix net à payer étant élevé. De même
qu’« il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe », de même ne se
rend pas pour séjourner en ban-lieue qui veut. Le drame est que, à
propos de celle-ci, l’écholalie est fort répandue et le cortège
25d’experts ou d’aliborons est légion . C’est un vrai sujet
d’étonnement (platonicien) continu que de voir le nombre de
savants dans cette matière.

Il faut impérativement écouter, c’est-à-dire prêter l’oreille aux
habitants, ceux que, en son langage, Platon appelle la doxa ou

23. C’est à dessein que dans le mot banlieuesard nous avons ajouté le « e », à la fin
de la syllabe lieue, entre le « u » et le « s ». Plus loin, les raisons en sont données.
24. Relire la note 1.
25 Marc, 5, 9, Op. Cit., P. 121.
32 Pierre Franklin Tavares

l’Opinion, et que Hegel désigne par la notion de « conscience
26commune » qu’il a tant magnifié dans sa célèbre Phénoménologie de
l’esprit.

27La banlieuelogie , tout à l’opposé de Heidegger, n’entend pas
« franchir les haies de l’opinion commune pour parvenir sur un terrain plus
28libre » . Car la conscience commune dont il s’agit ici est conscience banale,
c’est-à-dire qu’elle est tout d’abord aperception, perception
29intuitive des banalités . Le citoyen moyen ou lambda, le « on »
prosaïque, plus ban-alement l’« homme de la rue », se situe lui,
contrairement au préjugé tenace de Heidegger, sur le vrai terrain,
celui du signe ban-lieue. Par la forge et la force du sentiment
d’insécurité en tant que caté-gorie, kâté-agora comme nous le
verrons, il part de la réalité ou comme diraient Marx et Engels de
« présuppositions réelles » : l’insécurité, l’à ban-don de quittance et la
malpropreté, mais en tant que faits sublimés en jugement jeté sur la
place publique ou l’agora. Aussi, toute connaissance sérieuse de la
ban-lieue ne peut-elle débuter que par un énoncé doxologique qui
30est tout sauf « une construction théorique dans les nuages » .

En tout état de cause, par l’élaboration intuitive et empirique
du sentiment d’insécurité, les habitants auront été les inventeurs
spontanés, les libres concepteurs et les ouvriers d’un
extraordinaire instrument de connaissance. Et, par son emploi
permanent, ils ne l’auront pas seulement affûté, mais resteront
aussi les premiers à avoir dévoilé la substance de la ban-lieue, en
l’appréhendant - selon son contenu et sa forme - comme signe,
substance urbaine immatérielle. Chez les ban-lieuesards, le sentiment

26. Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit, Aubier Montaigne, Paris, 1941.
27. C’est ainsi que nous nommons l’ensemble de notre démarche.
28. Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, PUF, Épiméthée, Paris, 1973, p. p. 86-87.
29. Il est posé ici, à titre provisoire, la synonymie entre ce qui est commun et ce qui
est banal. Plus bas, nous expliciterons ce rapport fondamental. La notion de
banalité fera l’objet d’un développement spécial et l’ontologie des banalités comme
partie de la banlieuelogie lui conférera toute son importance. Au reste, Hegel ne
songe pas à autre chose qu’aux banalités, lorsqu’il décrit le parcours de la conscience
commune, en particulier au moment de la découverte de son premier objet.
30. Marx et Engels, L’Idéologie allemande, PUF, Épiméthée, Paris, 1976, p. 41.
33 Science de la ban-lieue
d’insécurité est, somme toute, identité de la ban-lieue avec l’in-sécurité,
l’à ban-don de quittance et la malpropreté. Ce faisant, sans qu’ils en
aient pleinement conscience, que n’ont-ils fait tomber le primat et
l’autonomie du « monde objectif », si cher aux sociologues, aux
politistes et aux politiques. Dans et par le sentiment d’insécurité, ce
« monde objectif » (grands ensembles et portrait social) est comme
définitivement aboli, « dépassé » ou « relevé », au sens où il y est
involuté. En forgeant de façon empirique le sentiment d’insécurité, les
ban-lieuesards ont inconsciemment et sponte sua posé un véritable
acte linguistique, avec effet de sens ; acte dont le bien-fondé
épistémologique est avéré par sa fonction et sa performance. Au
total, entre ban-lieuesards et spécialistes de la banlieue est ouverte et
déclarée une sourde guerre d’écoles ou d’opinions, les premiers
appartenant au camp fonctionnaliste (la fonction explique le fait)
et les seconds à la ligue des dogmatiques et des sceptiques.

Après cette vue extérieure, il convient de scruter et de définir
l’intérieur même du sentiment d’insécurité, selon ses trois dimensions
essentielles qui sont toutes de nature psychologique. Tout
d’abord, comme intuitionnisme et intentionnalité. Ensuite, en tant
que mémoire et souvenir. Enfin, comme sensualisme populaire et
sens intérieur.

1) Intuitionnisme et intentionnalité
Au regard de tant d’effets, vient naturellement au jour la question
de savoir d’où s’origine le fait que le sentiment d’insécurité ne doute
ni de lui-même ni de son triple objet - l’insécurité, l’à ban-don de
quittance et la malpropreté urbaine - ? Nous reviendrons plus en
détail sur ces trois dysfonctionnements considérés dans ce
bréviaire comme les « fondamentaux » du référé ban-lieue. Qu’il nous
soit simplement ici permis de dire que le sentiment d’insécurité, cette
manière particulière d’être-au-monde, fonde sa certitude, pose-sa-
fondation, sur l’intuition comme mode de connaissance clair et
distinct, direct et immédiat de la ban-lieue, donnée indécomposable,
et ce sans l’aide du raisonnement, hors de tout théorème et
démonstration. En fait, le sentiment d’insécurité se révèle comme
l’une des formes empiriques de l’intuitionnisme, doctrine qui confère
34 Pierre Franklin Tavares

une infaillibilité à l’intuition au point de la faire prévaloir sur
toutes les autres formes de connaissance. Le sentiment d’insécurité est
bien à cet égard une connaissance intuitive et, en cela, il ne repose sur
aucun fondement illusoire, fictif ou mythologique. Au reste, sa
méthode est expérimentale, ses performances vérifiables, sa
faculté de pressentir authentique et, pour toutes ces raisons, il
exerce une indubitable emprise cognitive du réel en ban-lieue. C’est
pourquoi, la subtile distinction sociologique ou judiciaire entre
sentiment d’insécurité et insécurité réelle est une chimère qui vaut
comme la marcescence de l’esprit scientifique ou l’indication de
son errance.

Puisque toute conscience est conscience d’un objet quelconque, comme
l’enseignent Hegel et Husserl, c’est une périssologie d’affirmer que
toute conscience de quelque chose est différente et supérieure à sa
chose, en l’espèce que le sentiment d’insécurité, comme sentiment de...,
excède l’insécurité réelle, et qu’entre les deux il n’y a pas absolue
adéquation. Écoutons Husserl à ce sujet : « Les multiples
cogitationes qui se rapportent au ‘’monde’’ portent en elles-mêmes ce
rapport ; ainsi, par exemple, la perception de cette table est, avant comme
après, perception de cette table. Ainsi, tout état de conscience en général est, en
lui-même, conscience de quelque chose, quoi qu’il en soit de l’existence réelle de
cet objet et quelque abstention que je fasse, dans l’attitude transcendantale
qui est mienne, de la position de cette existence et de tous les actes de l’attitude
naturelle. Par conséquent, il faudra élargir le contenu de l’ego cogito
transcendantal, lui ajouter un élément nouveau et dire que tout cogito ou
encore tout état de conscience ‘’vise’’ quelque chose, et qu’il porte en lui, en tant
que ‘’visé’’ (en tant qu’objet d’une intention) son cogitatum respectif.
Chaque cogito, du reste, le fait à sa manière. La perception de la ‘’maison’’
‘’vise’’ (se rapporte à) une maison - ou, plus exactement, telle maison
individuelle - de la manière perceptive ; le souvenir de la maison ‘’vise’’ la
maison comme souvenir ; l’imagination, comme image ; un jugement prédicatif
ayant pour objet la maison ‘’placée là devant moi’’ la vise de la façon propre
au jugement prédicatif ; un jugement de valeur surajouté la viserait encore à sa
manière, et ainsi de suite. Ces états de conscience sont aussi appelés états
intentionnels. Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette
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