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Au-delà de la nature: l'environnement

200 pages
La crise environnementale a transformé le statut de la nature dans la société; d'espace de loisirs et de récréation elle est devenue un milieu vivant et dynamique qu'il faut protéger des hommes et de leur activité. A la nature utilitaire, s'est substituée la nature écologique et autour de cette rhétorique s'est structuré un nouvel imaginaire social de la nature et de nouveaux équipements du territoire.
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AU-DELÀ DE LA NATURE L'ENVIRONNEMENT

Ce livre reprend en grande partie le texte présenté en 1995 à l'université de Pau en vue de l'obtention de l'Habilitation el diriger des recherches devant MM. Marc Abelés, Vincent Rerdoulay, Augustin Rerque, Alain Corbin, Claude Laugenic, Olivier Soubeyran et Femand Verger.

@L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6387-8

Bernard Kalaora

AU-DELA DE LA NATURE L'ENVIRONNEMENT
L'observation sociale de l'environnement

"-

L'Harmattan .5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Du même auteur : Le Musée vert, L'Harmattan, 1993

F. Le Play; Des forêts considérées dans leurs rapports avec la constitution physique du globe et l'économie des société, avec Savoye A., Editions ENS, Saint-Cloud, 1996 Les Inventeurs oubliés, avec Savoye A., Champvallon, 1989 La Forêt pacifiée, avec Savoye A., L'Harmattan, 1986

"Traiter de la relation entre l'homme et la nature en tant que niveau d'intégration et processus peut également être, à ses débuts, une tâche malaisée. Même dans ce cas, la tendance à la séparation conceptuelle, à un mode d'abstraction soigneusement ségrégatif du type "grand magasin", empêche de percevoir que les hommes, leurs sociétés et leurs cultures sont issus de l'univers naturel. L'urbanisation croissante ainsi que le renforcement du contrôle humain sur les processus naturels ont marqué de leur empreinte notre expérience et notre pensée. C'est pourquoi l'idée que les hommes et leur monde existent séparés de la nature s'est gravée profondément dans les formes traditionnelles du langage et de la pensée. Les hommes, en transformant la nature, se transforment réellement eux-mêmes. L'intégration des hommes entre eux et leur intégration avec les processus naturels sont inséparables. Elles représentent pour ainsi dire deux niveaux à l'intérieur d'un seul et même
développement. "

Norbert Elias (1983)

indissociablement

à Antoine Savoye, lié à mon itinéraire intellectuel

Sommaire

Avertissement Introduction

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9 11

Chapitre I Observations sociologiques 1.1 - Le sociologue et la nature .................................... La forêt de Fontainebleau: un haut lieu ............... La forêt d'Orléans: un territoire sans identité (Kalaora, 1983) ...... 1.2 - Le corps forestier dans tous ses états
................... 21 21 30 36 47 53

1.3 - La nature et la société revisitée ............................ La sociologie revisitée : les inventeurs oubliés (Kalaora et Savoye, 1987) .................................. Chapitre II La rechel'che en acte: vel's queUe légitimité II.1 - Le ministère de l'EnvirOlU1ementet le sociologue:

l'enjeu envirOlUlement

.......

63 68 72 74 79 82 84 86 87 90 93 96

Pour une révolution paradigmatique .................... Science et politique: vers une redéfinition L'art de gouvemer ... ... ... ...... Démocratie, science, environnement.................... Equité, justice et environnement ..........................
II.2 - Principe de réalité - Principe de plaisir. - La recherche au concret: tropisme disciplinaire ou nouveau paradigme? Les thématiques abordées....................................

L'enviro11l1ementinvisible et suspect

...................

A I'horizon, l' envirOlUlement : glissement progressif

vers une prise en compte de la nature
Tout contre l' cnvirOlUlement

................... ... ...... ... .. . .... ... .... .. ....

Ecologie mondiale: un risque pour la citoyenneté

7

II.3 - L'environnement en France, un territoire sans qualité ou la passion de l'indifférence .................................... F. Mitterrand et l'environnement ou l'indifférence extrêtne ..... EnvirOlU1ement et modemité ou l'envirOlU1ement à la française ... ... .. .. .... .. .. .. ... .. .. .. .. .. ... .. .. ... .. .. ... ..

103 105 110

Chapitre III Retour d'expérience, mouvements pendulaires: à l'épreuve du tenain III.1 L'invention patrimoniale du littoral.................. Le public entre récréation et nature (Braive et colI, 1996) ........................................................... Le public et le littoral: sa perception et ses attentes L'offre du Conservatoire en matière d'accueil du public ...........................................

-

122

132 133 145 152 163 173 173 174 181 185 191

paysage cnvironm:mcnt

III.2 - Le paysage mutant: du paysage pittoresque au
..........

III.3 - Du musée vert au musée écologique, illusion ou réalité? (Kalaora, 1993) .......................................... Conclusion
de la nature
.. .. .. .. . .. . . .. .. .. . . .. .. . . .. .. . . .. . . .. . . .. .. . . .. . . . . .. .. . .. . ..

Nature pour Soi ou Nature en Soi: le culte contemporain
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L'amorce contemporraine d'un changement de représentation: du souci de soi à celui de la nature La nature refuge....................................................... Des natures équivoques............................................. Bibliographie
................................

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Avertissement

Raconter ses activités de recherche depuis une vingtaine d'années représente un défi majeur. Comment reconstituer une trajectoire intellectuelle et professionnelle dont la cohérence apparaît a posteriori et dont les influences sont multiples et liées à de nombreuses expériences? Chercheur à l'INRA, sociologue militant au CERFlSE, j'ai eu la chance de mettre mes connaissances au service d'organismes opérationnels, tels le SRETIE puis le Conservatoire du Littoral. Comment alors ordonner un ensemble de travaux dont la rigueur tient souvent plus aux règles formelles de l'exposition qu'à une unité préconçue et durable? La soutenance de l'Habilitation à Diriger des Recherches fut l'occasion de saisir mon itinéraire et d'en présenter dans ce livre les éléments structurants, conduisant à poser l'environnement comme objet de questionnement des sciences sociales. Les tournants de cet itinéraire tiennent autant des changements du contexte social de ces vingt dernières années que de l'évolution personnelle de l'auteur.

* INRA Institut National de Recherche Agronomique. * CERFISE Centre d'Etudes et de Recherches de Formation Institutionnelle du Sud-Est. * SRETIE Service d'Etudes et de Recherches du ministère de l'Environnement 9

Introduction

Mon parcours est d'emblée placé sous le signe de la nature. C'est fortuitement que j'ai découvert cet objet alors non identifié, véritable "ovni" pour la sociologie académique. Dans les années 1970, à une époque où toutes les sciences sociales sont entièrement placées sous le signe de la culture et de ses multiples avatars, un jeune sociologue se risque dans une forêt, pour répondre à une commande sociale. Ses premiers travaux montrent comment la pratique du loisir en forêt a été élaborée et diffusée par l'élite artistique parisienne dès la fin du 19è siècle. L'émergence d'une attitude esthétisante et contemplative, le traitement nouveau de la forêt comme paysage, la promenade comme activité culturellement valorisée, sont le produit d'une histoire sociale. Afin de saisir l'influence des modèles culturels, les enquêtes contemporaines vont porter sur la forêt de Fontainebleau, sur les attitudes et pratiques des citadins qui viennent s'y recréer. Trois attitudes types y sont mises en évidence: celle d'une élite sociale pour laquelle priment l'esthétisme et les activités culturelles et pédagogiques; celle des couches moyennes qui voient dans la forêt un substitut de l'espace pavillonnaire propice au loisir familial; celle des couches populaires où la promenade en forêt n'est pas ressentie comme une activité possible ou familière. Les aménagements de la forêt de Fontainebleau s'inscrivent dans la perspective des modes de consommation élitistes et partagent les pratiques entre ordinaires et distinctives. Dans la foulée, le sociologue s'est attaché à l'étude d'une forêt dont la perception contraste avec celle de Fontainebleau: la forêt d'Orléans. Il s'agit là d'un territoire sans identité, sans consistance culturelle, dont le développement répond à une logique purement instrumentale. On n'y trouve ni projet Il

touristique, ni valorisation des éléments esthétiques. Orléans contre Fontainebleau; la mise en évidence de deux modes très contrastés d'appréhension d'un espace naturel, permet de comprendre les composantes historiques et socio-culturelles qui contribuent à façonner notre environnement naturel. L'espace est toujours déjà approprié, d'emblée inscrit dans des stratégies qui modèlent ses formes et ses contours et donc ses usages. Cette conception sociologique et historiciste de la nature aboutit à établir un véritable continuum entre l'urbain et le rural. C'est la société, mieux c'est l'Etat, qui produit la forêt comme un équipement parmi d'autres. Dans cette perspective, les gestionnaires de la forêt, ceux qui lui impriment la marque de l'Etat, le Corps des forestiers, sont devenus aussi objet de l'analyse. A l'INRA, et avec notamment R. Larrère, O. Nougarède, D. Poupardin, nous avons alors conduit une recherche en profondeur sur le Corps Forestier, étudiant les trajectoires de ses membres, mais aussi l'ethos très particulier et les rituels de cette administration, au travers tout particulièrement des nécrologies des agents des Eaux et Forêts, du cérémonial funéraire et des rites où se déclinent les signes d'appartenance au Corps d'Etat. S'y manifeste pleinement l'importance de valeurs, telles la droiture et la stabilité, requises aussi bien au physique qu'au moral et dans les relations sociales et professionnelles. Cette représentation, qui valorise tout autant un savoir-être qu'un savoir-faire, a pour conséquence de privilégier certains choix, notamment celui de la futaie pleine, considérée comme l'emblème de la belle forêt. Dans la politique de reboisement des montagnes, l'application de ces conceptions étatistes au détriment des pratiques propres aux populations locales est manifeste. Plutôt que de prendre en compte les relations économiques et sociales autochtones, cette stratégie d'aménagement de la nature fait prévaloir la représentation d'un paysage abstrait, déterritorialisé et jacobin. Certains forestiers sont cependant allés à l'encontre de cette vision centralisatrice. Ils ont croisé l'oeuvre de Le Play, ingénieur des mines et l'un des fondateurs de la sociologie au 19è siècle. 12

C'est en étudiant ce courant d'idées, qu'avec A. Savoye je me suis familiarisé avec l'oeuvre des le playsiens qui nous sont aussi apparus comme des théoriciens de l'interaction nature-société. Dans leurs travaux se manifeste une représentation particulariste, régionaliste, très différente de la doctrine forestière dominante, universaliste et centraliste où existe une connivence profonde entre les interventions étatistes et les associations prônant un tourisme d'élite, et aboutissant à la création des parcs nationaux. Par opposition, les le playsiens proposent un tourisme axé sur la rencontre entre la société locale et la société urbaine. Plus encore, la redécouverte de Le Play nous a permis de dégager un nouveau profil de sociologue, l'ingénieur social, non plus seulement théoricien mais un praticien directement impliqué dans le devenir même de la société. L'étude de l'Ecole de Le Play ouvre des horizons sur le rôle social du chercheur dans la société et a contribué à modifier ma conception de l'intellectuel, en mettant l'accent sur une fonction négligée, celle de passeur entre savoir et action, monde politique et scientifique. Dans le cadre du ministère de l'Environnement, j'ai tenté de mettre en oeuvre, durant les années où j'y ai exercé, cette vision engagée de la recherche, refusant le partage trop facile entre disciplines académiques et univers de l'action. L'étude des relations Homme-Nature-Environnement met à mal l'académisme disciplinaire dominant, et la nature à l'épreuve les sciences sociales. Deux questions leur sont posées avec acuité: l'une concerne la redéfinition du rapport Homme/Nature; l'autre a trait à la relation entre science et politique dans un environnement beaucoup plus complexe où il faut intégrer des paramètres jusqu'alors ignorés. L'avènement de l'environnement indique la nécessité d'un changement de paradigme pour penser les rapports des sociétés au milieu. Le concept de complexité prôné par E. Morin, les références aux réflexions d'A. Berque et de B. Latour conduisent à prendre en compte la dimension écologique jusqu'alors ignorée, au plus réinterprétée dans une conception étroitement sociologisante.

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En effet, la sociologie académique s'est caractérisée dans l'affmnation de l'autonomie du social, sa sur-valorisation, et a contrario dans la négation du milieu naturel. Au fond de la nature, l'homme ne retrouverait que sa marque ou celle de son double. La méfiance à l'égard de toutes les données extérieures à la discipline est le résultat d'une volonté délibérée d'autonomiser le social en le séparant du biologique, du psychologique, puis de l'écologique. Cette posture au siècle dernier a certes contribué à l'essor de la sociologie et à sa capacité de compréhension des problèmes sociaux liés à l'avènement du monde industriel. Aujourd'hui cette exigence d'autonomie semble être au contraire un frein à l'imagination créatrice. La complexification de la société milite en faveur d'une circulation des savoirs (psychologie, géographie, écologie...) plutôt que pour une spécialisation à outrance du métier de sociologue. Au nom de la légitimation de l'exercice de la profession, l'environnement, le milieu, le vivant sont restés hors champ de la discipline pour son plus grand dommage. En effet, les sociétés humaines apparaissent comme de plus en plus limitées culturellement, et par ailleurs de plus en plus dépendantes des communautés biotiques dans lesquelles elles évoluent et se reproduisent. La notion contemporaine de limite de développement et de croissance économique modifie nos rapports à la science, à la technique, à l'espace et au politique. Si les analystes du social ne prennent pas en compte ces données extérieures, pour la plupart produites par les sciences exactes et la géographie, la sociologie se rendra aveugle aux nouveaux enjeux contemporains et aux évolutions futures. La reconnaissance de ces problèmes, leur intégration, suppose tout d'abord l'abandon du dogme originel ("un fait social ne peut s'expliquer que par un fait social") et l'avènement d'une culture fondée sur une attitude d'ouverture et de bienveillance vis à vis des disciplines voisines. Elle suppose aussi l'acceptabilité de l'incertitude et de l'ignorance au risque même d'ébranler leurs convictions et certitudes passées. La crise écologique nous amène aujourd'hui à découvrir que nous ne pouvons plus exclure les entités naturelles hors de la sphère humaine (l'air, l'eau, la 14

mer, les étoiles...). La complexité des relations de cause à effet et de rétroaction dans le tissu de la nature fait qu'une action sociale délibérée conçue à une fin comporte de nombreux effets inattendus. Nous ne sommes donc plus tout à fait IImaîtres et possesseurs de la naturell. Comprendre les mécanismes par lesquels la société technicienne a exclu de son territoire la nature, l'espace physique, devrait alors nous aider à défmir de nouvelles règles de jeu dans le champ de la connaissance comme dans celui de l'action, l'aménagement par exemple. Le Play et ses continuateurs, qui ont apporté une vision plus nuancée et moins culturaliste des relations de l'homme à son milieu, peuvent servir d'exemple et de référence. Ils ont insisté sur l'importance du lieu physique comme cadre organisateur des relations sociales. C'est celui-ci qu'il nous faut redécouvrir de manière pragmatique, en arpenteur du terrain et non plus seulement en théoricien de l'immatériel et du symbolique. De même, il est temps de repenser les rapports entre science et politique face aux problèmes d'environnement. Dans cette perspective, un ensemble de recherches relatives â l'expertise a conduit â refonnuler la question de l'Etat dans nos sociétés. L'art de gouverner d'aujourd'hui implique de tenir compte de l'avenir et de ses incertitudes. Le IInouvel agir politiquell se situe dans un espace ouvert, renforçant les solidarités internationales, intégrant l'imprévisible et le non répétitif. C'est un état dynamique, impliquant une éthique de la responsabilité et une plus grande démocratie. Dans ce contexte, le sociologue doit développer une capacité d'ingénierie sociale et politique sur le terrain, privilégier l'analyse des décisions et promouvoir une approche anthropologique concernant la possibilité d'émergence de pratiques sociales d'environnement. Au cours des six années passées au Service de Recherches du ministère de l'Environnement, tentant de mettre en oeuvre ces préceptes, j'ai observé comment les sciences sociales ont évolué à l'égard de la question de l'environnement. D'une attitude de suspicion â l'égard de la notion de nature et d'une vision fondée sur le paradigme de l'exceptionnalité de l'être humain et de sa culture, on est, semble-t-il, passé â une perspective qui réinscrit 15

l'humain dans un ensemble de relations plus large, à savoir: l'environnement et ses écosystèmes. La nature dans ce contexte devient une catégorie de l'action sociale et politique (Fabiani, 1989). Plus aucune décision publique ne peut faire abstraction des effets induits par l'intervention humaine. Le rôle des experts s'en trouve valorisé, bien que la dimension de l'ingénierie sociale -l'observation sur le terrain des comportements face aux problèmes environnementaux, et la détermination des réponses adaptées - demeure encore peu développée et résiduelle. Le centralisme et le dédain pour l'empirisme et le concret qui imprègnent encore la société française ne sont pas sans effet sur les représentations des chercheurs et leur style de recherche. Toutefois, des recherches dans des domaines aussi divers que la sociologie politique ou l'analyse culturelle et l'étude historique des représentations de la nature ont été menées au SRETIE, et l'on commence à mesurer l'importance du travail accompli et la richesse des perspectives ouvertes par les divers travaux ainsi réalisés. Enfin, Conseiller Scientifique au Conservatoire du Littoral depuis 1993, je me suis dernièrement mobilisé autour des questions des modes de représentations, de valorisation et de patrimonialisation du littoral. Faut-il concevoir le littoral comme la simple gestion d'un patrimoine? Faut-il aller plus loin, et s'engager dans une politique qui mette la patrimonialisation au service d'un projet couplant réhabilitation écologique et réactivation de pratiques économiques traditionnelles et alternatives? Le rôle des divers intervenants, associatifs, publics, politico-scientifiques, mérite une analyse spécifique, tout autant que les représentations qui contribuent à aiguiser ce "désir de littoral" présent au fond de chacun d'entre nous. Autant dire qu'en abordant le littoral, bien des années après ma découverte de la forêt et mon passage par l'environnement, j'aimerais poursuivre cette entreprise féconde où des notions telles que Société, Nature, Etat, Patrimoine, Expertise, Risque, Paysage... font l'objet d'une patiente et exigeante interrogation épistémologique. La diversité des terrains d'analyse et d'enquête apparemment dispersées et discontinues dont chacun a apporté 16

son lot d'inédit, de stimulation et d'inattendu, tant il est vrai que les sources disciplinaires sont différentes, a permis de comprendre en partie les rapports des groupes humains à la nature et, au-delà, à l'espace et au territoire dans les sociétés industrielles. L'environnement se prête tout particulièrement à la remise en cause de tout académisme car son appréhension nécessite l'utilisation de différentes connaissances disponibles puisées dans de nombreuses sources disciplinaires. L'environnement fait voler en éclat le fonctionnalisme social et son cortège de représentations et de pratiques fragmentées en espèces d'espaces et d'usages bien tranchées. Arnénageurs comme utilisateurs pensaient le territoire à partir de modèles de division et de partition sociales: zones productives, zones naturelles et protégées, zones de loisirs, zones agricoles... L'émergence de l'environnement et sa reconnaissance publique et sociale entraînent des relations autrement plus complexes et intriquées entre l'espace et les hommes que celles auxquelles ils s'étaient familiarisés. La nature n'est désormais plus cantonnée aux loisirs et à la satisfaction des besoins, l'environnement au cadre de vie, le patrimoine au musée (Jeudy, 1990) ou au monument, le paysage aux hauts lieux symboliques, le risque à l'usine (Duclos, 1989). Toutes ces notions débordent des limites qui leur sont assignées et contaminent le social dans son ensemble. L'environnement est un fait social total, un facteur puissant de contagion du social. La nature contemporaine ne peut plus être pensée hors de la société, elle est au contraire en prise directe avec tous les phénomènes sociaux. Avec cette conscience récente et nouvelle des interactions entre nature et société, est apparue l'idée de vulnérabilité et de fragilité de nos constructions humaines (Fabiani et Theys, 1987). A la nature ressource, utilitaire, récréative, s'est substituée la nature écologique, menacée et menaçante, systémique; au paysage, le paysagement et la production paysagère administrée par les pouvoirs publics; au patrimoine, les patrimoines - rural, urbain, industriel, littoral... Autour de ces configurations polysémiques, se restructurent et redessinent de nouveaux équipements et réseaux spatiaux. 17

L'infrastructure enracinée pendant si longtemps dans la sphère productive s'en échappe et acquiert une signification; certains évoquent la nécessité de garantir le maintien "d'infrastuctures écologiques", préalable nécessaire à la requalification du territoire. Ces manipulations de sens sont productrices d'effets spatiaux et territoriaux, de déqualification et requalification de l'espace. Les notions de nature, d'environnement, de paysage, de patrimoine sont les acteurs sémantiques clefs autour desquels se jouent les enjeux territoriaux et spatiaux du futur. Elles deviennent même des outils d'aménagement et de développement économique et culturel. Ce livre ne prétend pas répondre à toutes les interrogations suscitées par l'émergence de la nature et de l'environnement dans l'action sociale, il tente bien modestement à voir en quoi la prise en compte de la modernité et de l'environnement permet de revisiter l'histoire et l'épistémologie des concepts avec leur milieu naturel tout en explorant de nouveaux modes d'appréhension du social et du territoire.

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CHAPITRE I

OBSERVATIONS

SOCIOLOGIQUES