AU SEIN DU MONDE

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Quelle évolution l'allaitement a-t-il subie au cours des siècles? Comment allaitent les mères africaines ou indiennes? Pourquoi les mères françaises allaitent-elles si peu? Quels rôles ont joué les industries alimentaires infantiles? Véritable pivot de la relation mère-bébé, l'allaitement maternel constitue un repère important. Eternel sujet de discours des médecins mais aussi des artistes et des religieux, c'est aujourd'hui aux psychologues et sociologues de faire de l'allaitement un objet d'étude.
Publié le : samedi 1 décembre 2001
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EAN13 : 9782296274396
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Au sein du monde

Une observation critique de la conception moderne de l'allaitement maternel en France

Biologie et Ecologie Appliquées
sous la direction de Richard Moreau, professeur émérite de Microbiologie Appliquée à l'Université de Paris XII (Faculté des Sciences), correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France.

Cette collection, où la biologie, l'écologie et l'agronomie sont comprises comme des sciences et non des discours dans l'air du temps, rassemble deux types d'ouvrages: - des synthèses destinées à faire le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis; - des études approfondies qui exposent des hypothèses et les enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'homme et les milieux naturels.

Nathalie ROQUES

Au sein du monde
Une observation critique de la conception moderne de l'allaitement maternel en France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1723-3

Introduction

Y-a-t-il un plus beau sujet d'intérêt que l'éclosion d'un être humain et la relation qu'il va construire avec sa mère? Y-a-t-il plus digne préoccupation que celle qui anime les adultes en charge de l'avenir de leurs enfants? Y-a-t-il plus grave question que le développement et la santé d'une nouvelle génération? L'allaitement maternel est tout cela, et plus encore. Et pourtant, ce geste fait figure de grand absent dans les discours tenus sur notre société. Malmené dans la réalité quotidienne de nos foyers (puisqu'une femme sur deux en France n'allaite pas son nouveau-né à la naissance), ignoré des médias, oublié des intellectuels et philosophes en tout genre, ce geste humain ne semble intéresser personne. Il est pourtant fondateur de chaque individu et de chaque société dans leur réalité de tous les jours comme dans une symbolique essentielle, qu'on le veuille ou non. Notre époque est friande de discussions autour de la conception des bébés et les questions que soulèvent les récentes avancées techniques en ce domaine passionnent les intellectuels. La petite enfance en général suscite un grand intérêt et on évoque souvent de nos jours l'enfant-roi qui dominerait nos sociétés modernes. L'allaitement maternel est un geste physiologique qui inscrit le bébé dans une génération, une famille, une espèce animale. C'est aussi une source alimentaire et relationnelle qui

apporte à l'enfant une sécurité sanitaire, psychologique et affective inestimable. Dans ce contexte, le sevrage massif dès la naissance de nos bébés devrait susciter au moins un débat, sinon une remise en cause. Le refus banalisé dans notre société de l'allaitement maternel devrait alors se trouver au cœur du discours des spécialistes du comportement infantile. Or il n'en est rien. Cette formidable modification dans l'alimentation des jeunes enfants, dans la relation d'une mère avec son bébé, dans les diverses fonctions du corps féminin, que représente l'alimentation de substitution n'est jamais évoquée. Des propos convenus sont parfois tenus, qui ont comme but principal de dédramatiser la situation et de rassurer les mères, ainsi que les professionnels qui les entourent, quand leur bébé est précocement sevré. Notre société amnésique a oublié un geste fondamental avec une facilité déconcertante. C'est du silence qui entoure l'allaitement maternel dont il sera question ici, de son poids, de sa signification et de ses conséquences. En prenant partie franchement pour l'allaitement maternel, à l'encontre d'une attitude politiquement correcte parfois trop complaisante, il s'agira d'analyser les raisons profondes d'un tel bouleversement (le non-allaitement des bébés) et ses aboutissements dans notre société.

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La question de l'allaitement en France: présentation

Très largement plébiscité jusqu'au début du XXe siècle par les intellectuels (hommes de science, hommes d'église, philosophes, etc.), l'allaitement maternel ne semble susciter en France depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale qu'un intérêt très modéré de la part d'une majorité de ces mêmes personnages influents. De l'allaitement considéré comme naturel par la majeure partie de la population à la fin du XIXe siècle, malgré les débuts à cette époque de l'usage d'aliments de substitution, nous sommes passés à l'utilisation massive en cette fin de siècle de laits artificiels industriels. Considérés comme une alimentation normale, voire naturelle pour nos bébés en France, ces produits de l'industrie alimentaire remettent ainsi en question rien moins que l'appartenance même de l'être humain à la classe des Mammifères. Le premier chapitre de ce livre sera consacré à l'observation attentive de l'allaitement comme d'un comportement de l'être humain, espèce animale de la classe des Mammifères. Après une présentation de l'allaitement chez les primates dont l'homme fait partie, ce geste sera analysé au cours des âges et à travers les diverses cultures humaines. Il s'agira alors de définir ce qu'est un allaitement maternel biologique pour l'homme, et d'en déterminer les éléments invariants à travers toutes les cultures humaines, s'ils existent. Ce sont ici les zoolo-

gues, ethnologues et historiens qui sont invités à prendre la parole. Dans le deuxième chapitre, nos connaissances modernes sur l'allaitement maternel seront analysées: évaluation des bénéfices de l'allaitement au sein; analyse de la conduite pratique d'un allaitement; observation de la spécificité psychosensorielle de la relation mère-bébé dans l'allaitement; situation actuelle dans le monde de ce geste. Médecins, psychologues, sociologues, hommes politiques répondront à toutes ces questions. Enfin dans le troisième chapitre la signification individuelle, sociale, culturelle, de l'allaitement maternel dans notre société moderne pourra être analysée. Notre expérience particulière en France apparaîtra alors dans son étonnante et cruelle singularité. Ce sera l'occasion de proposer des explications quant à cette situation exceptionnelle: malédiction, conspiration ou conjonction multifactorielle ? A l'attention des mères, de leur entourage, des professionnels de santé et des intellectuels qui souhaitent discourir sur la relation mère-enfant, ce texte souhaite être initiateur de questions sur les pratiques et les idées concernant l'allaitement maternel. Plusieurs regards sont utilisés, qui empruntent à la médecine, la biologie, I'histoire, l'ethnologie, la psychologie, la sociologie, l'économie, et la politique leurs spécificités. Cette multiplicité des disciplines démontre, s'il en était besoin, la richesse de ce thème, aux nombreux registres, allant de la composition du lait maternel et de ses propriétés, en passant par la relation intime d'une mère et de son bébé, l'étude de la consommation de substituts du lait maternel et la représentation d'images lactantes sacrées et fondatrices de l'humanité. Anciens bébés-biberons ou heureux produits des mamelles de votre mère, venez faire un tour du côté des bébés allaités!

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I Le monde des Mammifères

La première question à laquelle nous nous devons de réfléchir concerne la définition d'un allaitement maternel normal ou naturel pour l'être humain. Mais cette question de la définition d'un allaitement biologique a-t-elle encore un sens pour l'homme moderne, qui semble parfois si loin de ce qu'a pu être l'homme naturel (1'Homo sapiens sapiens) ? Enfin, est-il possible de définir une norme pour un comportement humain, par nature même influencé par une culture et des apprentissages variables selon le lieu et le temps? Est-ce éthiquement souhaitable?

Une norme, pour quoi faire?
Parler d'une norme de l'alimentation infantile nous expose à des critiques exacerbées de ceux qui voient dans l'éloignement de lignes droites, une liberté humaine chèrement acquise. Précisons tout d'abord qu'il ne s'agit pas de contraindre à un comportement uniforme. Mais plutôt de définir ce qui semble être un comportement naturel et normal. Il est clair, et l'homme l'a maintes fois démontré, que s'éloigner du chemin est presque tout autant humain que d'y rester. Mais des comportements particuliers sont sans doute tolérables pour l'humanité entière, s'ils ne sont pas adoptés par la majorité: songeons un peu à ce que deviendrait notre espèce si tout le

monde pratiquait l'abstinence sexuelle ou l'homosexualité exclusive. Le comportement dit normal pourrait être défini comme étant celui qui, adopté par tous, laisserait à l'espèce humaine sa capacité d'évoluer favorablement. Définir une norme pour l'alimentation des jeunes enfants est une question importante. Les professionnels de santé et autres spécialistes du comportement infantile ont besoin de références pour porter leurs diagnostics. Ils ne doivent pas oublier alors que le bébé allaité est une de ces références dans de nombreux domaines. Que ce soit pour les manifestations physiologiques comme le nombre de selles par jour, la prise de poids, le sommeil, l'état de santé général, mais également le comportement psychoaffectif et relationnel du bébé. Entre autre, il ne convient pas de comparer le bébé allaité au bébé nourri artificiellement1. La connaissance de ce comportement référent est indispensable pour pouvoir observer et traiter correctement tous les bébés, y compris ceux qui sont nourris au lait artificiel. En cela, la définition d'une norme concernant l'alimentation infantile peut aider l'homme dans sa recherche du bien-être. Pour l'alimentation des nouveau-nés, le lait maternel représente évidemment la solution normale, et naturelle: nous sommes biologiquement, physiologiquement déterminés pour que les bébés soient nourris au lait de leur mère. La question qui reste posée est comment?

1 Dire par exemple que les bébés allaités « font leurs nuits» plus tard que les bébés au biberon entérine l'existence quasi-naturelle du biberon. En fait, ce sont les bébés nourris artificiellement qui ont un comportement modifié par rapport aux bébés référents que sont les bébés allaités.

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L 'homme, ce mammifère2
De nombreux comportements humains ont été façonnés il y a des milliers d'années dans un environnement donné3. L'hypothèse d'une continuité entre les espèces animales proches d'un point de vue évolutionniste est acceptée par tous. L'être humain qui vient de naître est aussi peu marqué que possible par la culture ambiante. Observer alors les comportements des animaux qui nous sont proches et comparer les caractéristiques de l'allaitement tel qu'il se pratique dans ces espèces est un élément indispensable dans notre recherche de ce qu'est un allaitement naturel pour l'homme. Depuis le XVIIIe siècle, l'être humain est considéré comme un animal parmi les autres. Les animaux sont classés dans différentes catégories, ces catégories étant définies par un paramètre particulier (exemple: présence de vertèbres chez les Vertébrés). La présence de mamelles chez les femelles de certaines espèces constitue le paramètre définissant la classe des Mammifères (littéralement: qui porte des mamelles)4. Ces animaux, apparus il y a 200 millions d'années, ont donc comme point commun déterminant l'allaitement des petits par leur mère. Plus précisément, nous faisons partie du sous-ordre des singes, lui-même inclus dans l'ordre des primates, apparu il y a environ 70 millions d'années. Les fonctions physiologiques et sociales de l'homo sapiens sapiens sont le produit de millions d'années d'évolution naturelle et de quelques milliers d'années d'évolution culturelle ou historique. Nos racines appartiennent au monde animal, qui imprime encore fortement notre vie. Si les comportements humains peuvent présenter une grande diversité, ils sont néanmoins souvent en rapport avec des besoins physiologiques ou sociaux fondamentaux et présents dans de très nom2 Des nombreux passages de ce chapitre et des deux suivants ont été publiés sous le titre « Allaitement maternel hier et ailleurs: des idées pratiques pour un allaitement réussi» dans Allaiter, coll. Mille et un bébés, éditions Erès, 1999. 3 J. Bowlby utilise les termes « d'environnement d'adaptétude évolutionniste de l'homme» (Attachement et perte, p.89, 1978, PUF). 4 Seuil' ornithorynque n'a pas de mamelle, mais sécrète du lait par les pores de la peau de l'abdomen. C'est aussi le seul mammifère à pondre un œuf.

Il

breuses espèces animales. Relations sexuelles, relations sociales, relations familiales: si elles sont abordées différemment d'une culture humaine à l'autre, elles offrent au moins comme tronc commun leur origine naturelle5. Qui oserait nier le caractère fondamental et naturel pour l'être humain des relations sexuelles entre un homme et une femme? Il s'agit pourtant là d'un comportement assez grossier, puisque partagé par l'ensemble des vertébrés dont les mammifères ne sont qu'un sous-ensemble. Dans la théorie évolutionniste classique et à l'échelle de I'histoire de la vie, l'allaitement constitue finalement un élément récent et plutôt perfectionné. Des durées d'allaitement très diverses se rencontrent dans le monde animal. De même, la diversité règne en ce qui concerne la qualité du lait produit.

Espèces

Baleine boréale Cachalot Dauphin Phoque Rorqual bleu Loup Bouquetin Eléphant Cerf

Durée de la Nombre de petits par gestation (mois) portée 1 (2) 9-10 16 Il Il Il 2,1 5-6 22-24 7,5-8 1 (2) 1 1-2 1 (2) 3-6 1 (2) 1 (2) 1 (2)

Age maximum (ans) 40 20-30 20-30 20 30-40 14-16 20 70-85 + de 20

Durée de l'allaitement (mois) 12 6 10-12 3-4 semaines 5-7 6 semaines 6 36-48 4-5

Quelques éléments comparatifs

5

Les psychologues

utilisent le terme d'instinct

ou de pulsion.

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Espèce

Duréede

Durée
~d'aDaitement

(semaines) (semaines) Homme 40 Orang outan 37 Babouin Vache Chèvre Mouton Renne Rat Quelques éléments comparatifs 26 ? 156 (36 mois) 60 (14 mois)

Teneur en graisse (g/I) 38 35 50 37 45 74 169 150

Teneur en protéine (g/I) 9 15

Teneur en lactose (g/I) 70 60 73

34 29 55 115 120

48 41 48 28 30

du lait de certaines espèces6

Il n'est pas possible de dissocier l'allaitement de la relation mère-bébé chez les mammifères. Téter, c'est se nourrir. Téter, c'est se rassurer . Téter, c'est s'attacher. L'allaitement est inévitable: à la conception de chaque enfant, des transformations physiologiques vont entraîner la production de lait chez la mère à la naissance. Le bébé ne peut que se diriger vers cette source alimentaire, dont sa survie dépend. Cette relation que constitue un allaitement s'élabore à partir du contact des corps et de l'échange de matière (le lait). C'est une relation biologique, animale, vitale. C'est aussi la première dans l'histoire de chaque individu. Cette appartenance au monde des mammifères marque l'homme de façon indélébile. Et chaque être humain porte en lui cette marque sur laquelle va s'élaborer son individualité propre. D'abord produit d'une relation sexuelle entre un mâle et une femelle, puis d'une grossesse utérine et d'un accouche6 Marie Thirion, L'allaitement, 1999, p. 76, éditions Albin Michel, Paris, et Ruth Lawrence, Breastfeeding : a guide for the medical profession, 1994, p. 92.

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ment comme tout vivipare placentaire, le petit d'homme est ensuite allaité comme tout mammifère, avant de vivre (et ce dès les premiers instants de vie) des interactions et de débuter des apprentissages qui feront de lui un être humain à part entière. Donner son lait à un petit qui vient de naître est alors une inscription forte dans ce monde animal évolutif et organisé, et jusqu'à présent une véritable étape obligée. Ne pas le faire conduit à une rupture de ce même monde, rupture qui doit être interrogée, évoquée, explicitée. Et replacée dans le champ de nos différences, de notre puissance, par rapport aux animaux nonhumains. Jusqu'où aller pour nous dégager des chaînes biologiques élémentaires? Pour quels bénéfices? A quel prix?

Allaitement chez les grands singes
Nous formons, avec cinq autres singes, le groupe des anthropoïdes ou grands singes: gibbon, orang-outan, gorille, chimpanzé, bonobo et homme. Des points communs peuvent encore et toujours être observés entre nous et nos cousins proches. Dans notre vie sociale, nos relations individuelles, notre façon de dormir, de manger, des similitudes, des caractères communs ont été révélés7. Quelques observations concernant la relation entre une mère et son petit chez ces animaux peuvent contribuer à la compréhension de ces mêmes relations chez les humains. Il ne s'agit pas d'un modèle à proposer pour les mères humaines, mais plutôt d'une analyse permettant de comprendre un certain nombre de fonctions. En particulier, la fonction nourricière du corps maternel, ainsi que sa fonction protectrice, toutes deux hier encore indissociables comme indispensables à la survie du bébé humain. Les observations que les primatologues ont pu faire sont de deux types: des observations en milieu naturel, avec les dif7 Denis Buican, Ethologie

comparée,

Hachette, Paris, 1995

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ficultés que cela implique (les singes n'apprécient pas toujours la visite d'observateurs, il est difficile d'observer ce qui ce passe la nuit, de définir les liens familiaux autres que mère-bébé...) ; et les observations en parc zoologique, avec les modifications évidentes induites sur les comportements (par exemple, la durée de vie est prolongée de 30% environ). Ces deux regards sont complémentaires et nécessaires. Ils ont montré de nombreuses et importantes différences entre chaque espèce: dans l'architecture des groupes sociaux, les relations entre individus, les modes de vie (couple parental avec jeunes, chez les gibbons; groupe constitué de femelles chez l' orang-outan ; groupe comportant mâles et femelles chez les gorilles, bonobos et chimpanzés; comportements sexuels très fréquents chez les bonobos, très rares chez les gorilles; hiérarchie sociale plus ou moins rigide, etc). Par contre, une grande similitude dans le comportement maternel a été observée d'une espèce à l'autre. Et comme le remarquent aujourd'hui ces observateurs, la relation mère-petit est sans doute le dénominateur commun le plus puissant entre toutes ses espèces. Allaiter et protéger sont les bases de cette relation que l'on retrouve en fait chez tous les mammifères8. Les conditions de vie des singes sont très pénibles au regard du confort de l'homme moderne occidental. La quête alimentaire, la défense vis-à-vis des prédateurs, de congénères agressifs, sont la cause d'une mortalité élevée. Cependant, même dans ces conditions très difficiles, avec le stress que l'on devine, les mères peuvent toujours allaiter leur petit. Visiblement, pas de panne de lait ou autres avanies pourtant communes chez les mères occidentales modernes. Les choses se passent le plus simplement du monde: le petit, en permanence au contact du corps de sa mère, du moins au début, n'a qu'à tourner la tête vers le téton pour téter. Ille fait très souvent, les tétées sont fréquentes et courtes. Il peut arriver, chez certaines espèces (le gorille par exemple), que la mère soutienne la tête de son bébé, au tout début. Mais très vite, le petit singe acquiert une autonomie suffisante pour téter librement, à sa faim, à sa guise. Comme la
8 Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates, Flammarion, 1992.

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nuit il dort contre sa mère, on peut penser que les tétées nocturnes sont courantes. Il est rare qu'une femelle écarte de sa mamelle un petit, sauf peut-être au moment du sevrage ou à certains moments particuliers (quand elle se nourrit par exempie). La succion non nutritive est importante et permet un meilleur accrochage du bébé à sa mère (par exemple en cas de fuite, le petit s'agrippe à sa mère y compris en attrapant un mamelon). Les mœurs des singes ne sont pas toujours dénuées de violence et d'agressivité. Il semble cependant que les mères accèdent facilement à la demande de contact, de nourriture et de sécurité de leur petit. En cas de danger, même les jeunes qui ne tétaient plus se précipitent vers leur mère qui toujours cherchera à les protéger. Le petit singe allaité reçoit toujours assez de lait et de réconfort. L'adéquation besoin/réponse est presque parfaite. Des femelles peuvent, dans certains cas particuliers, ne pas reconnaître leurs petits. Le plus souvent, l'environnement de la mère (milieu et condition de vie, congénères) est en cause. C'est le cas par exemple dans les jardins zoologiques, où la privation de liberté, l'absence d'un entourage formateur (c'est-à-dire la présence de femelles plus âgées ayant élevé des petits) ne permet pas aux femelles l'apprentissage naturel d'un comportement maternel efficace. Pour survivre et se développer le mieux possible, les petits doivent alors être séparés dans un premier temps de leur mère9. C'est ici la démonstration exemplaire de la nécessité pour les femelles d'apprendre les gestes et attitudes indispensables pour mener à bien le développement des petits: si materner est naturel pour tout mammifère, cela s'entend comme un potentiel biologique héréditaire qui doit rencontrer un environnement favorable pour s'exprimer. Il est remarquable de voir comme l'allaitement est ici indissociable des soins apportés aux nouveau-nés: une femelle inapte à l'élevage de son bébé sera présentée par son éleveur comme une femelle refusant d'allaiter. Cette absence possible de comportement maternel chez certains primates est le fait d'accidents: dans la chaîne des événements
9 Ainsi le zoo de Saint Martin la Plaine (Loire) qui s'enorgueillit de plusieurs naissances de chimpanzés et gorilles, sépare souvent les bébés de leur mère, et les élève au biberon.

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habituels qui construisent les interactions mère-bébé, une distorsion s'est produite (une intervention extérieure en général) qui empêche la constitution du lien. Le couple mère-bébé ne peut alors se construire de façon normale. Ces événements exceptionnels nous informent sur la chaîne complexe des événements indispensables permettant cette adéquation intime entre un être vivant et l'adulte qui vient de le mettre au mondel0. Est-il raisonnable de montrer du doigt certains accidents pour finalement mettre en doute la force de l'instinct maternel (ou encore des forces interactionnelles mère-bébé), même chez les animaux, comme n'hésitent pas à le faire certains intellectuels? C'est aller du particulier vers le général, avec cette pointe de provocation qui nous stimule tant, et à laquelle il est si difficile de résister! Cette observation générale du comportement habituel d'une femelle anthropoïde avec son petit peut faciliter la compréhension des liens humains mère-bébé, et particulièrement de l'allaitement maternel: comment réussir un allaitement, quelles en sont les règles? On le devine, elles sont simples: laisser le bébé téter selon ses besoins, en le maintenant en contact étroit avec sa mère. Aucune autre intervention ne semble nécessaire. Au contraire, comme nous le montrerons plus loin, des actions invasives (séparations, interventions d'autres humains, etc) sont généralement néfastes.

10Voir par exemple les études effectuées sur les singes par Harlow et reprises dans les livres de B. Cyrulnik, ou dans Attachement et perte, 1978, PUF, par J. Bowlby.

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Du sevrage chez les singes en général, chez les hommes en
partie ulierII

D'une espèce à l'autre, la durée de l'allaitement varie énormément. Par contre, à l'intérieur d'une même espèce, les petits sont tous sevrés à peu près au même âge, il n'y a que peu de différences individuelles. Le terme de sevrage s'entend ici comme la cessation complète de l'allaitement maternel. Le plus souvent, le jeune a déjà commencé depuis longtemps à manger d'autres aliments et c'est alors que le lait maternel n'est plus qu'un aliment proportionnellement peu important en quantité, que le sevrage prend place. La durée de l'allaitement chez les primates a été reliée à de nombreuses autres variables, dans le but de dégager des relations indépendantes des espèces, qui seraient valables par exemple chez tous les singes. Un intérêt particulier doit être porté aux anthropoïdes, dont l'homme fait partie: gorille, orang-outan, gibbon, chimpanzé et bonobo. Ce dernier n'a été clairement distingué des chimpanzés que récemment: les études ne le concernent donc pasI2 ou le confondent avec le chimpanzé dont il est morphologiquement très proche. Plusieurs facteurs (durée de gestation, grandeurs anthropométriques,...) ont été corrélés à la durée de l'allaitement chez les primates. Des relations linéaires ont alors été proposées qui permettraient, à partir d'un facteur choisi (comme la taille des adultes par exemple), de calculer la durée moyenne naturelle d'un allaitement pour chaque espèce. Ces équations ont été appliquées à l'homme, dans le but de trouver un âge de sevrage naturel. La particularité humaine dans le monde animal amène à distinguer deux types de facteurs: les facteurs directement et
Il Les chiffres donnés dans ce chapitre sont repris de « A time to wean », de K.A. Dettwyler, dans Breastfeeding, biocu/tural perspectives, éditions De Gruyer, New York, 1995. Une partie de ce texte a été publiée dans Allaiter, éditions Erès, 1999. 12Dans la récente publication Bonobos, le bonheur d'être singe, de F. de Waal et F. Lanting (1999, Fayard), la durée de gestation de ce mammifère indiquée est de 8 mois, et la durée de l'allaitement de 4 ans.

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uniquement dépendants du patrimoine génétique de notre espèce, et qui sont donc invariants quelles que soient les cultures humaines considérées. Et les variables qui diffèrent selon les populations observées, leur habitat, leur alimentation, leur environnement. Il est vrai que l'homme, contrairement aux autres singes, offre un large spectre de possibilités concernant son aspect extérieur, et ses paramètres anthropométriques (poids, taille, etc.) dépendent de la culture considérée. Ainsi la durée de l'allaitement a été reliée à la durée de la gestation, dépendant elle uniquement du patrimoine génétique de chaque espèce. Les gorilles et les chimpanzés sont génétiquement les singes les plus proches de l'homme. Dans l'hypothèse de comportements similaires en matière d'allaitement, en appliquant les même ratios nous aboutirions à une durée de l'allaitement de 56 mois pour l'homme, soit de 4,6 années.

Espèce Homme Gorille Orang-outan Chimpanzé Gibbon

Gestation (mois) 9 8,5 8,6 7,6 6,8

Sevrage (mois) 56 52 36 48 24

Sevrage (année) 4,6 4,4 3,4 4 2

Sevrage/ gestation 6,2 6,2 4,2 6,4 3,6

Durées d'allaitement observées chez les grands singes et calculése chez l'homme enfonction de la durée de gestation Certaines études ont montré que les primates sevraient leurs petits au moment de l'apparition des molaires définitives. Or, l'éruption de ces molaires est, là aussi, sous contrôle génétique uniquement. Chez l'homme, c'est entre 5,5 ans et 6 ans qu'apparaissent, chez les garçons comme chez les filles, ces dernières dents. Cependant, chez les premiers hommes, l'apparition des molaires était peut-être plus précoce (et donc l'âge du sevrage chez l'homme naturel serait plus avancé). 19

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Durées d'allaitement observées chez les grands singes et calculées chez l'homme enfonction de la durée de gestation

La corrélation de la durée de l'allaitement en fonction du poids de naissance a également été étudiée. On a observé que les grands mammifères sèvrent en règle générale leur petit quand ces derniers atteignent quatre fois leur poids de naissance. Cependant, contrairement aux autres espèces animales, les êtres humains offrent une grande diversité en ce qui concerne à la fois leur poids de naissance et leur croissance. Les durées d'allaitement calculées avec cette méthode reflètent donc cette diversité d'une population à l'autre: comprise entre 2,5 et 3 ans pour celles des pays industrialisés, elle serait de plus de trois ans pour certaines populations africaines (Mali). Toujours en ce basant sur des observations du monde simiesque, certains auteurs proposent comme âge naturel de sevrage, l'âge auquel les jeunes atteignent le tiers du poids des 20

adultes (voir tableau ci-dessous). Là encore, selon les régions du monde observées, d'importantes variations existent concernant la taille des adultes humains comme la croissance des enfants, avec, en plus, des différences selon le sexe. Appliquées à l'homme, ces relations donnent des durées d'allaitement qui varient entre 4 et 7 ans. Ces différentes observations chez les primates aboutissent à plusieurs méthodes de calcul théorique de la durée de l'allaitement. Leur application chez l'homme permet de calculer des durées d'allaitement naturel s'étendant de 2 ans et demi jusqu'à 7 ans. On étend ici des observations faites dans le monde animal, au monde humain, selon un procédé que l'on peut bien sûr discuter.

Populations Inuit (homme) Inuit (femme) Européen (homme) Européen (femme) Malien (homme) Malien (femme) Kung* (homme) Kung* (femme)

Poids des adultes (kg) 71,2 64,5 69 57 58,8 53,6 48 40

Sevrage calculé (années) 6-7 6 7 5-6 7 6 5-6 4-5

* : population d'Afrique australe

Durée d'allaitement théorique calculée d'après le poids moyen des adultes

Relier des facteurs dépendant de l'environnement (taille et poids des adultes, poids de naissance entre autre), avec la durée de l'allaitement, place cette dernière sur une large fourchette qui va de deux ans et demi à sept ans. Cette étendue est en partie induite par la variation parfois importante des données anthropométriques utilisées dans les calculs.

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D'autres relations permettent de calculer des durées d'allaitement à partir de paramètres qui, chez l'homme et les autres singes, sont uniquement liés au patrimoine génétique de l'espèce (donc universellement partagés). Elles autorisent des hypothèses plus raisonnables concernant l'âge auquel les jeunes humains seraient naturellement sevrés. Ainsi, la durée de la gestation et l'apparition des dernières molaires permettent de proposer pour l'homme une durée d'allaitement naturelle située entre 4 ans et demi et 6 ans. Europe Afrique

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Différents calculs de la durée d'allaitement chez l 'homme

naturelle

L'homme n'est pas un singe
La grande diversité physiologique et culturelle de notre espèce également présente à l'époque préhistorique, résultat entre autres de la grande variété des environnements (climat, végétation, aliments disponibles, etc.) comme de la culture humaine proprement dite, interdit peut-être la définition d'un âge naturel du sevrage.
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Il est indéniable que l'évolution humaine a donné à l'homme des aptitudes particulières, qui ne peuvent pas ne pas avoir de répercussions sur l'allaitement maternel. La possibilité, par exemple, pour l'être humain d'utiliser des techniques de préparation très évoluées de la nourriture lui permet sans doute de proposer assez tôt des aliments différents du lait maternel à ses petits. Elevage, agriculture, cuisson et autres techniques de conservation des aliments (réfrigération, salage, etc.) apportent des bénéfices qui rejaillissent immanquablement sur l'alimentation infantile, même dans les populations dites traditionnelles actuelles (populations vivant en petits groupes, sans électricité ni eau courante). Cependant, s'il est difficile de déterminer une durée naturelle universelle de l'allaitement chez l'être humain, l'observation de ce geste chez les primates nous a permis de dénier clairement à l'allaitement court, c'est à dire de moins de deux ans, tout fondement physiologique. L'homme a développé au cours de son évolution des comportements totalement étrangers à ces cousins simiesques. Deux exemples liés à l'allaitement sont ici particulièrement frappants. - Les seins: organes érotiques Utiliser les seins durant les accouplements est une particularité humaine spécifique. En effet, la sensibilité des mamelons est parfois mise en jeu durant les échanges amoureux. Certaines femmes peuvent même connaître l'orgasme uniquement par la caresse de leurs bouts de sein. Chez les bonobos, singe génétiquement le plus proche de 1'homme, la stimulation des parties génitales est très fréquente entre mâle et femelle, mais également entre animaux du même sexe, voire entre adulte et enfant (sans jamais, cependant, aller jusqu'à la pénétration). Il arrive également que les femelles se frottent les mamelles. Mais cela reste très rare, et n'a

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