BERGER TRANSHUMANT EN FORMATION

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Le métier de berger a-t-il de l’avenir ? Comment se transmet-il ? Comment les professionnels vont-ils répondre aux demandes qui leur sont adressées d’une montagne entretenue, d’espèces sauvages préservées, de produits authentiques ? La formation de jeunes bergers, en réponse à une crise de main-d’œuvre, pose ensemle les problèmes d’intégration de jeunes urbains, ceux de l’évolution de la profession et ceux de l’avenir des montagnes dans les Pyrénées-Atlantique.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296302266
Nombre de pages : 274
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BERGER TRANSHUMANT EN FORMATION:
POUR UNE TRADmON D'AVENIR

Collection Défi-Formation dirigée par Guy Le Bouëdec et Jean-Yves Robin
Cette collection vise trois objectifs majeurs: - Prendre appui sur des pratiques de formation. Celles-ci sont situées, décrites et analysées. Puis une théorisation en est proposée, à la fois par une approche interne et par une approche externe. - Valoriser l'interaction formation-pratiques sociales. - Dans cette perspective, proposer des contributions au développement de la problématique et de la méthodologie de la formation-action-recherche. Dernières parutions

Dominique GOURDON-MONFRAIS, Des adultes en formation: en quête de quelle reconnaissance?, 2000. Michel VIAL, Organiser la formation: le pari sur l'auto-évaluation, 2000. Claude Henri VALLOTTON, Le sens spirituel de la formation en église,2000. Guy LE BOUËDEC, Arnaud du CREST, Luc PASQUIER, Robert STAHL, L'accompagne111ent en éducation et formation. Un projet impossible?, 2001.

Nouvelle série: Biographie professionnelle et formation
Les ouvrages qui prennent place dans cette série visent à donner forme au savoir de l'expérience, sorte de « ce que je crois », de testament, qu'un acteur en fin de carrière professionnelle souhaite transmettre aux jeunes générations comme pour s'acquitter d'une dette. Ces convictions, véritable trésor de sagesse qui risque de disparaître avec l'auteur, sont mises en relation avec les éléments fondateurs de son histoire personnelle et sociale. Un témoin extérieur est invité à donner sa résonnance.

Déjà paru Roger CHARLES, Regards sur une vie professionnelle. La passion de former, 2002.

DOMINIQUE BACHELART

BERGER TRANSHUMANT EN FORMATION:
POUR UNE TRADITION D' AVENIR

Préface de Michèle SALMONA

L'Harmattan
5-7, RUE DE L' ÉCOLEPOLYTECHNIQUE 7 5005 PARIS

L'HARMATTAN HONGRIE HARGITA u. 3 1026 BUDAPEST HONGRIE

L'HARMATTAN ITALIA VIA BAVA, 37 10214 TORINO ITALIE

FRANCE

Ont participé à cette aventure:

Danielle Lassalle, Claude Soulas, Odile Iserne,Jean-Baptiste Boloquy, Bernard Dumaz, Pierre Gascouat, Nadine Dubon, Anne Moneyron, Louis Espinassous. . . Des bergers-transhumants, des éleveurs, et des futurs bergers en fonnation.

Qu'ils en soient remerciés.

Comme Gaston Pineau et René Barbier des Universités de Tours et de Paris VIII et le GREF, Groupe de recherche sur l'écofonnation.

Photo de couverture: Pierre Gascouat

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3219-4

SOMMAIRE

PRÉF ACE INTRODUCTION SE RÉAPPROPRIER DÉVELOPPEMENT SES SAVOIRS ET SURVIVRE AU

Il

19
20 21 22 24 25 26

TRANSHUMANCE ET NOUVEAU MONDE PENSER LA FORMATION UNE DYNAMIQUE LOCALE EN TENSION MÉTIER ANCIEN ET NOUVELLE QUALIFICATION CONS1'R.UIRE UN FUTUR SOUHAITABLE RECIlERCfIE- ACTION -FORMATION

CHAPITRE BERGER:

1 MÉTIER ANCIEN, NOUVELLES DEMANDES 29

INTRODUCTION ...

...

...

...

29
31

1. LE PASTORALISME ET SON FONCTIONNEMENT COUTUMIER

1.1 La transhumance: un système de gestion de l'élevage intégré 32 1.2 Une solidarité est inscrite dans l'espace 34 1.3 Le berger soumis à l'intérêt de la « maison » 35 1.4 L'espace montagnard: un défi pour la pensée aménagiste ..36 1.5 Le berger image ambivalente entre admiration et horreur... 37 2. LAMODERNISATION DEL'AGRICULTURE 39 2.1 L'impact de la première révolution agricole sur le système agro-pastoral 39 2.2 La deuxième révolution agricole 40 3. y A-T-~ PLACE POUR LATRANSHUMANCE? 42 3.1 Les effets seconds d'une politique agricole productive 42 3.2 La relance pastorale 44
4. ÉVOLUTION DES DERNIÈRES DÉCENNIES DANS LES PYRÉNÉES-

ATLANnQUES CONCLUSION

45 47

CHAPITRE 2 FORMATION ENVELOPPEMENT, DEVELOPPEMENT ARRACHEMENT, 51

INTRODUCTION 51 1. LAFORMATIONNVELOPPEMENT E 53 1.1 La formation par immersion précoce au travail 53 1.2 Le dressage et l'exploitation de la main d'œuvre enfantine.. 54 1.3 Une transmission expérientielle informelle 55 1.4 Un berger, autodidacte aux pouvoirs magiques 56 1.5 Le savoir expérientiel contre le savoir de l'école 57
2.
LA FORMATION-ARRACHEMENT: ENTRE L'ÉCOLE ET LA

MONTAGNE. 2.1 Le modèle de la vulgarisation et des écoles spécifiques 2.2 Un mouvement de professionnalisation de l'agriculture 2.3 L'instruction et la dévalorisation des savoirs expérientiels..
3. LA FORMATION-DÉVELOPPEMENT: UN MODÈLE À EXPÉRIMENTER

58 58 60 62

... 3.1 Approche territoriale de nouvelles demandes 3.2 Questionner les choix de développement 3.3 Des recherches sectorielles spécialisée 3.4 Une recherche participante en formation 3.5 Des formations-développement à expérimenter
CONCLUSION

.....63 64 64 65 66 68

...
POUR UNE RECHERCHE COLLECTIVE

70

CHAPITRE 3 TRANSACTIONS DE SENS 73
74

1. UNE PHASE DE RECHERCHE-DIAGNOSTIC

2. UNEPHASE DERECHERCHE-PARTICIPANTE 76 2.1 Allers et retours entre les situations de travail et les situations de formation 76 2.2 Recherche sur la qualification, sur l'emploi, et sur l'organisation du travail. 76 2.3 Le formateur est expert de la co-production, il n'est pas expert du savoir ...... 77 2.4 Une organisation partenariale pour une recherche participante 78 2.5 Comprendre et articuler les différents niveaux en jeu 78

6

3. UNE PHASE DE RECHERCHE-ACTION-FORMATION

SUR LE

PROCESSUSGLOBALDANSLA DURÉE 3.1 Formation de praticiens réflexifs 3.2 Questionner le rapport au savoir des formateurs et leurs positions épistémologiques. 3.3 Comprendre les aspects anthropologiques de l'activité 3.4 Construire des liens dans la durée avec le monde professionnel agricole et rural 3.5 Action/recherche 3.6 Questionner le rapport d'implication des formateurs 4. COMPRENDRE L'ACTION DANSSONTRAJET 4.1 Une méthodologie d'analyse transactionnelle CONCLUSION

81 83 84 85 87 90 92 94 95 97

CHAPITRE 4 ............................................................................................ MÉTIER EN DISPARITION OU COMPÉTENCES A VIVRE...99 1. ON NE TROUVE
PLUS DE « BON BERGER»

99

1.1 Les bergers seraient-ils passés au travers des évolutions des qualifications? 101 2. ACTIVITÉSDU BERGER: SIMPLEROUTINE? 103 2.1 L'agriculture: une lutte sans technique ? 103 2.2 Une « civilisation» pastorale que l'on rêve sans la connaître ... ... 105 2.3 Un savoir expérientiel qu'il n'enseigne pas 106 2.4 L'amour pour« s'auto..former », la technique vient après .108 2.5 Les compétences de routines et les compétences de
l ' exc e p tionne 1. ... . . . . ... . .. . ... .. . . . . . . . . . . .. . .. .. . . .. . ... .. . . . . ... . ... Il 0

2.6 Une intelligence stratégique des relations 2.7 Métis et routines comme signe d'une pratique élaborée 3. LAMISEENPATRIMOINE DESCOMPÉTENCES 3.1 Les compétences sont reliées à la « permissivité» du contexte 3.2 Les ingrédients de la compétence CONCLUSION ... ... CHAPITRE 5 AL TERNANCE ET CO-FORMA TI ON
INTRODUCTION
1. LES ENFANTS DE LA MONTAGNE OU LES ENFANTS DE PAPIER

111 113 114 114 115

122
125
125
!...126

1.1 « Pour être berger, ilfaut être né dedans»

126

7

1.2 Ça ne s'apprend pas... à l'école

127

2. ALTERNANCE

ENTRE APPRENTISSAGE EXPÉRIENTIEL ET

APPRENTISSAGE FORMEL

...

130
130 131 132 133 134 137 142 142
148

2.1 La recherche d'une alternance « intégrative »
2..,2Une autoformation tutorée 3. EVOLUTIONDE LA CONCEPTION LA FORMATION DE 3.1 Une première étape: la régulation de l'adaptation socioprofessionnelle 3.2 Des essais d'articulation entre apprentissages expérientiels et formels. 3.3 Le tutorat : du tuteur absent au tuteur-mentor 4. L'ALTERNANCERÉGULÉEPARDESTIERS 4.1 Construire des triades fécondes
5. LA RÉFLEXION SUR LE TRAVAIL COMME PROCESSUS FORMATIF.

5.11a réflexion formative à partir du travail 148 5.2 L'analyse du travail au cœur du processusformatif 151 6. DESINSTANCES DERECONNAISSANCE RÉCIPROQUE 157 6.1 Reconnaissance et validation des acquis 157 6.2 D'une certification bloquée, à la reconnaissance de la formation ... 161 CONCLUSION 161 CHAPITRE 6 POUR UNE ÉCOFORMA TI ON PROFESSIONNELLE
INmODUCTION
1. LE PASTORALISME : QUATRE NIVEAUX DE GESTION DE L'ESPACE

165
165

MONTAGNARD. 1.1 Le système pastoral en estive 1.2 Les éleveurs et leur logique d'exploitation 1.3 la gestion de la montagne et les conflits d'intérêts 1.4 Influences complexes du système socio-spatial global

167 169 169 170 171

2. L'ESPACE DE L'ESTIVE: IMAGINAIREDE LA NATUREET PLACE DU SAUVAGE 171 3. S'ÉDUQUEREN MILIEUNATUREL 173 3.1 Comment se forme la relation à l'environnement chez l'adulte? 173 3.2 Découvrir la relation aux animaux 175 3.3 Articuler l'expérience 178 3.4 w routine du trajet 181 3.5 L' écoformation prend sens dans l'écho: présence, silence,

8

dialogue 3.6 Restaurer l'imaginaire des espaces de travail 3.7 Relation « pathique » au travail et sens social
4. CONFLITSD'USAGE ET DE VALEURSDE L'ESPACE

183 187 190
192

4.1 L'estive dans la revendication identitaire d'un territoire basque 4.2 Partager la montagne avec les touristes 4.3 Partager la montagne avec l'ours 5. CONCEVOIRNEÉCOFORMATION U PROFESSIONNELLE 5.1 Découvrir sa parenté avec le non-humain 5.2 Développer la compétence écosociale CONCLUSION CHAPITRE 7 LE BERGER ENTRE DON ET MARCHÉ
INTRODUCTION 1. PLURALITÉDESFONCTIONSET DESSTATUTSÉCONOMIQUES

193 194 196 200 202 203 206

209
209 212

1.1 L'activité pastorale: un enjeu économique 1.2 Diversité des statuts
2. LA PLURIACTIVITÉ : FORME DE SOUS-EMPLOI OU RÉPONSE À LA

212 213

MUTATIONDU TRAVAIL? 216 2.1 La pluriactivité : définitions et contraintes 216 2.2 Le Groupement d'Employeur et la construction collective de l'emploi . 21 7 2.3 Des intermédiaires nouveaux entre formation et emploi 218 2.4 Des itinéraires diversifiés qui marquent le poids des modèles ... ...... 220 3. VALEURDU TRAVAILET TRAVAILDES VALEURS 221 3.1 L'image pesante du berger traditionnel: un «pauvre» àfort capital social 221

3.2 Le

« sans terre»

: pauvre

mais « seigneur»

223

3.3 Un travail pénible où se mêlent honneur et déshonneur
4. LE MODÈLE SALARIAL OU NOUVEAU MODÈLE À INVENTER?

225
228

4.1 Relations de service et/ou servitude

229

4.2 « On est vaillantet on ne comptepas »
4.3 Gardiens et (ou) nourrices 4.4 Le contrat de gardiennage entre don et marché 4.5 La survie créatrice et innovante 4.6 De la prime qui déprime au tiers secteur valorisé

231
232 236 239 239

9

5. CONSTRUIRE UNE ACTIVITÉ PROFESSIONNELLE DANS LA PLURALITÉ DES ÉCONOMIES... CONCLUSION
CONCLUSION

242 245

249

L'ACTIVITÉ PASTORALE ÉVOLUE 249 DES PROBLÈMES À RÉSOUDRE, DES LOGIQUES EN TENSION 250 ECOUTE SENSffiLE ET COMPRÉHENSION MUL TIRÉFÉRENTIELLE 251 UNE DYNAMIQUE DE RECONNAISSANCE PERSONNELLE, SOCIALE, INSTITUTIONNELLE

252
253
. . . . . .. . . . . . . .. .. . . .. . . . . . . . .. . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. 255

LE PARIDE LA CO-FORMATION
LES TRANS - FORMATEURS.

FORMATION-DÉVELOPPEMENT -ENVELOPPEMENT
HOMO ÉCONOMICUS ET/OU HOMO SITUS UNE TRADmON D ' AVENIR

256
257

......

...

258
261

Bm LIOGRAPHIE

10

PREFACE

Cet ouvrage traite d'une question actuelle importante: comment peut-on, avant que les savoir-faire et savoirs d'un métier rural ne disparaissent, se réapproprier ces savoirs et mettre en place une formation qui permette à des nouveaux acteurs d'origine citadine, d'apprendre le métier dont la société locale a besoin pour continuer son activité économique? Ce métier, jusqu'ici, s'est transmis dans le cadre de la famille et de la société locale. C'est celui de berger transhumant. Notre société découvre que certains métiers « marginalisés» reprennent de l'importance, car l'ensemble du territoire nécessite d'être pris en compte dans une perspective de développement qui échappe à une politique «productiviste ». Alors, on privilégie, à la fois la mise en marché de produits agricoles de qualité, comme c'est le cas du fromage de brebis, et la protection des territoires montagnards, territoires fragiles, mais recherchés par les touristes et nécessaires à l'équilibre de l'agropastoralisme local. D'autres métiers sont en train d'être redécouverts et revalorisés, pour des raisons similaires1. Et nous avons besoin de mieux comprendre à la fois les transformations des métiers traditionnels et la construction de nouveaux métiers de services, à travers les débats actuels sur le thème de la compétence et de la redéfinition des hiérarchies panni les salariés2.

1 Par exemple, les tailleurs de pierre dans le sud-est, où l'on restaure le paysage et l'habitat. 2 Piotet F., La révolution des métiers, Paris, PUF, 2002.

Ce qui fait que ce travail est une première, c'est que cette recherche a répondu à cette question très difficile et sans précédent avec, à la fois une exigence, une rigueur et une originalité qui en font un exemple. En effet, le métier de berger est un métier qui relève du travail avec le vivant, comme les autres métiers du soin, infirmières, gardes-malades - ce que l'on appelle le« caring ». Le berger est celui qui «porte l'agneau» et il endure la responsabilité lourde du troupeau en montagne. Comme le rappelle l'étymologie grecque, cette compétence «phorique » de «celui qui porte », a des dimensions à la fois «pathique» et éthique, cognitive et affective: être patient, être vigilant, savoir accepter une certaine autonomie des bêtes, s'en sentir responsable comme on se sent responsable de sa famille; trouver des stratégies rusées pour leur faire adopter certaines conduites qu'elles refusent; répondre avec rapidité et efficacité à des situations survenues brutalement (l'orage, la panique...). Si ces dimensions du travail sont déjà connues et répertoriées3, car elles sont fondamentales dans le travail d'élevage, le métier de berger-transhumant les rend plus complexes quand il faut, de plus, supporter la solitude de la montagne et le risque et la peur engendrée par la nature sauvage. Face à la singularité de ces compétences et de ce milieu, l'option d'une formation par alternance en estive est prise par l'équipe de formateur des Pyrénées-Adantiques dont il est question ici, en liaison avec les bergers, les éleveurs. Elle présente des risques: les estives sont éloignées du centre de formation, les stagiaires sont seuls. Cela n'a rien à voir avec une école d'élevage qui a son propre troupeau à demeure et où l'alternance s'y fait dans un même espace. L'importance de l'apprentissage, sans médiateurs, sur le tas, marque cette formation: l'apprenti berger est souvent seul dans l'estive et doit se débrouiller. Le radio téléphone ne remplace pas la présence constante d'un tuteur. Mais, ce risque permet à l'apprenti d'approcher la solitude et la montagne, ainsi que les situations aléatoires propres à ce milieu, et de s'y accoutumer. C'est la situation en estive, sans tuteur permanent, qui est formatrice.
3 Salmona M.) Les paysans français, le travail, les métiers, la transmission des savoirs, Paris, L'Harmattan, 1994.

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Face à la nécessité de former les jeunes urbains devenus stagiaires à la culture des sens - habituellement transmise par la famille chez les éleveurs -, la recherche pédagogique entreprise depuis 1990, a suscité la création d'un atelier d'entraînement à la culture des sens. Il a également été mis en place des séances où les bergers racontaient leur peur, ce qui permettait aux stagiaires d'évoquer la leur : nous savons que des mécanismes de défense virils interdisent aux hommes de parler de la peur, mais également de la souffrance liée à la solitude. Une dimension très importante du travail d'éleveur et de berger, liée au sentiment de responsabilité très fort que le berger éprouve vis-à-vis de son troupeau, est constamment citée dans les manuels de bergers et les entretiens d'éleveurs. Au centre de formation du Merle, on formait les stagiaires à la responsabilité en leur faisant payer les animaux décédés. Cette manière forte et parfois injuste pour les stagiaires, n'a pas été retenue par le centre de formation: comme chez les Peuls, on a écarté les jeunes qui ne montraient pas cette compétence. Si la pénibilité physique et mentale du travail d'éleveur est connue, la souffrance liée à la solitude et à la peur de la nature sauvage ajoutent une dimension particulière aux compétences du métier de berger transhumant, comme l'observation qui est une base du travail avec les bêtes. Le métier d'éleveur, de berger transhumant, mais aussi tous les métiers du vivant, exigent un type d'observation «(où l'on est dans un état à la fois de vacuité en même temps qu'attentif à tout cequi est étrangenonprévu »).Comme le souligne Alain Bouillet, cette situation de travail nécessite une posture mentale paradoxale où l'on semble « ne rienfaire et où on est tendu de tous ses sens vers l'inattendu )). Il est impossible de faire un code, un cadre d'observation, dans le cas du travail avec le vivant. «(On peut appendre à être dans cette posture, mais on ne peut pas l'enseigner))4. Certains essais de grilles d'observation ont été faits au CFPP A du Rheu, et ailleurs: c'est l'imperceptible qui est important, le non codé. Aussi, si l'on peut donner des repères, on ne peut pas former à l'inattendu. «(Plus onfabrique des codes,des cadresd'obseroation moins l'obseroateur est dans un état de vacuité qui lui permet de saisir

4

Bouillet Alain, « Le sens de l'observation », in A la recherche d'une éducation esthétique, Revue de 1vfontpellier, 2001, pp.131 à 156. du CERFEE n° 17, Université

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))5. l'étrange C'est un peu comme le travail du psychanalyste avec son patient, fait à la fois de distance par rapport à la situation et en même temps d'attention extrême. Comme pour les autres compétences, c'est l'expérience de l'estive qui permet d'élaborer cette posture mentale: formateurs, tuteurs et autres bergers reprennent ce qui s'est passé, pour commenter l'attitude du stagiaire et apportent leur point de vue. C'est ce qui se passe dans l'espace de travail, qui forme, rien ne peut remplacer cette expérience. L'auteur de ce livre a approché le métier, par une recherche historique sur la région et sur les manuels de bergers, enfin dans les témoignages de vieux bergers. Ce travail historique et ethnologique donne un fondement essentiel aux imaginaires du berger qu'elle identifie chez les gens du lieu, mais aussi les urbains, les technocrates, les écolos. Ce personnage mythique évoque pour les uns la sagesse, la liberté, les pouvoirs magiques; pour d'autres, c'est un paria, « un chien »... La réalité des statuts des hommes qui gardent les bêtes montre que leurs conditions de travail et de vie sont dures, qu'ils n'avaient parfois pas de possibilité d'établir des liens affectifs et de fonder une famille; enfin qu'ils sont dans une économie qui relève plus de l'économie du don, de l'échange, que de l'économie marchande. Le métier de berger, tel qu'il est analysé ici, se situe, dans l'éventail des emplois, entre les emplois de gardiennage et ceux du soin. Mais le gardien n'intervient que lorsqu'il y a un incident, que quelque chose d'étrange se passe, quelque chose de non prévu dans le déroulement habituel. Le berger qualifié pour le travail de soin a des compétences, des savoir-faire avec les bêtes qui sont très divers et complexes, constamment à compléter dans le domaine sanitaire en particulier: ce n'est pas le cas du gardien. Par ailleurs, le berger transhumant doit acquérir et entretenir une mémoire des territoires sur lesquels il choisit d'amener son troupeau: il sait utiliser ce territoire de manière optimale. Il a donc un outil, l'espace, dont il doit gérer, à tout instant, l'usage. Cette compétence qui concerne le territoire est propre au berger transhumant, même si les éleveurs qui « font paître dans la
5 Idem.

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colline» ont également ces savoirs des parcours, des lieux où les bêtes peuvent se reposer et des qualités nutritives des territoires utilisés. Les éleveurs, même quand ils ont quitté la montagne, rêvent de ces parcours et de leurs caractéristiques végétales: il faut croire que ces savoirs sont capitaux et que les territoires sont mémorisés pour la vie, même chez ceux qui s'installent en ville et n'en ont plus l'usage. Le berger transhumant a un ensemble de savoirs et de savoir-faire si divers, si complexe que les questions de sa rémunération me semblent primordiales: ce n'est pas un travail d'OS, même si depuis toujours, en France, on a embauché une main-d'œuvre sous-formée, sous-payée, vivant dans des conditions « sous humaines» parce que ce travail avec le vivant a toujours été dévalorisé par rapport au travail avec les machines. La société locale basquo-béarnaise d'éleveurs est-elle prête à payer ce travail? Glissera-t-elle vers l'utilisation des femmes d'éleveurs - à la place des cadets - « en haut avec les bêtes et les enfants» ? Une fois de plus un « métier du vivant», jusqu'ici réalisé par les cadets non rémunérés va-t-il se féminiser, car « elles, non plus il n'y aura pas besoin de les rémunérer?». Il est à craindre que les urbains que recrute l'école de bergers transhumants ne rencontrent des résistances dans la société locale à. faire ce pas de la rémunération. La même question de la rémunération de savoir-faire d'élevage se pose dans la reconversion de migrants chômeurs, incités à venir travailler comme salariés dans une région d'élevage intensif. Il semble difficile que cette population qui a connu les règles du salariat accepte de rentrer dans la problématique du don, ou des rémunérations d'OS quand elle assurera ce travail de soin qualifié. Ce type d'action de « formation-développement» exige une transformation des urbains à la vie rurale et au travail avec les bêtes, mais nécessite également l'évolution de la mentalité des partenaires locaux qui engagent ces migrants. Cette migration nouvelle d'urbains sans travail que la société locale accueille, tente d'intégrer et forme à un nouveau métier, local, se développe dans d'autres régions, les Alpes du sud, le Gard... 6. C'est une migration
6 Salmona M., «Migrations des chômeurs, désertification et recrutement Communication au colloque du Centre Pompidou sur les métamorphoses février 2002. A paraître. des sectes », de l'argent,

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inverse de celles d'autrefois, des ruraux vers la ville. La migration, en 1970, des néo-ruraux n'était pas du même type: ceux-ci quittaient volontairement leur travail et la ville. Ils étaient souvent très qualifiés et s'installaient fréquemment à leur compte, après reconversion à l'élevage et à la vie rurale. Ces migrations de chômeurs qui ont vécu l'échec n'ont pas les mêmes atouts que les néo-ruraux, face à l'employeur. Le métier de berger et d'éleveur sera-t-il enfin rémunéré en fonction des compétences requises? Restera-t-il un travail « nocturne» comme le travail domestique, le travail de parentalité, le travail des femmes? Mal connu, mal rémunéré, mal considéré? Sans pourvoir aborder toute la richesse de la « recherche-action» de « formation-développement» présentée ici, notons quelques pistes de recherche à poursuivre. Les différentes « représentations pour l'action »7 qui nourrissent la pratique des bergers, tout au long des parcours, des activités et de l'époque de la transhumance sont encore à approfondir. Nous connaissons, grâce aux travaux de Landais et Desfontaine, les pratiques des bergers et leurs théories implicites, liées à ces pratiques, pour optimiser l'usage des parcours. Comme cela a été fait dans le maraîchage, il serait utile pour la fonnation, mais aussi la ré-appropriation par le milieu local de sa culture liée à la transhumance, de décoder, les images, affects, conduites mentales qui structurent les actions du berger, avec son troupeau et le territoire, dans les différentes situations qu'il rencontre sur les pâturages. Un relevé des parcours connus, « travaillé» avec les tuteurs et les stagiaires, pourrait servir de dispositif/ support à cette évocation8 des «représentations pour l'action» et des imaginaires du territoire. Quand à la solitude et la peur de la espace de recherche qui s'ouvre. provoqué des recherches sur cette psychologie du travail ont un champ nature sauvage, c'est un grand Jusqu'ici, seul le tourisme a question: l'anthropologie, la à explorer.

7 Teiger C., 1993, « Représentation du travail-travail de la représentation », dans A. WeillFassina, P. Rabardel, D. Dubois (dir. pub!.), Représentationspour l'action, Toulouse, Octarès, pp.311 à 344. 8 Salmona M., « Histoire professionnelle avec les travailleurs de la nature. Anthropologie sociale clinique et formation d'adultes », in Pour une écoformation formée à etpar l'environnement, revue Education permanente n0148, 2002, pp. 167-180.

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Soulignons enfin qu'au-delà des questions d'anthropologie, de pédagogie que soulève ce travail, fondé sur une dizaine d'année de recherche, ce livre apporte toute une réflexion sur le développement durable des zones de montagne à partir de la problématique de la formation qualifiante. L'ouverture d'échanges avec d'autres métiers, et d'autres pays est à encourager en Europe et en particulier en ce qui concerne le Maghreb et l'Afrique pastorale. Prenons garde, enfin, à ne pas enfermer l'ours et le berger, dans des logiques contradictoires à partir desquelles, il y aurait peu de chance de survie pour eux. Le lien entre l'homme et l'ours est enraciné dans l'histoire locale. L'ours est toujours présent dans la pensée des gens du lieu, même pour « tromper les gogos »9. Je voudrais, à ce propos évoquer les concours nommés «inganazia » (engagnar : tromper) en Soule: c'est à celui qui dira la chose la plus extravagante au cours de ces échanges. L'ours et les traces « imaginaires» qu'il laissait sur la neige servaient à tromper « les parisiens». «L'ours inventé» amenait ces derniers à faire bien des courses inutiles en montagne. Manière pour les bergers de prendre de la distance, de s'amuser d'autrui, de mettre en scène leur propre fragilité. Ne nous trompons pas, en voulant penser leur avenir à leur place, avec nos désirs d'urbains à la recherche d'émotions ou de sensationnel. Dans les marges, les espaces périphériques où se posent souvent les problèmes qui vont concerner la société globale, des créateurs d'histoire, utopistes réalistes tentent d'inventer leurs propres destins. Nous ne pouvons que les accompagner comme Mme Bachelart a mobilisé, avec intelligence et énergie, les acteurs concernés par la mise en place de cette formation et porté ce projet difficile à son terme.

Michèle Salmona Anthropologue du travail agricole et du développement rural.

9 Salmona M., L'explication des savoirs implicites: les représentationspour l'action, le comique, l'obscène,le monde à l'envers,les courts-circuits lapensée et laformation, A paraître. de

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INTRODUCTION
SE REAPPROPRIER SES SAVOIRS

ET SURVIVRE AU DEVELOPPEMENT

Former des bergers transhumants, pour répondre aux demandes de main d' œuvre saisonnière des éleveurs ovins des zones de montagne pyrénéennes! Former des bergers! L'idée fait sourire ou rêver. L'interlocuteur inspire comme si un peu d'air lui parvenait d'une cime montagneuse. Il écarquille les yeux, surpris qu'on puisse trouver là sujet à recherche pertinente et, découvre, parfois étonné, les liens avec tant de questions de société cruciales. Certains s'échappent aussitôt vers un monde imaginaire, vers des souvenirs intimes et secrets tant la simple évocation des bergers fait affleurer des expériences, parfois très fugitives, mais marquantes de la vie des individus. Alors surgissent des anecdotes, des histoires personnelles ou familiales, des fantasmes d'une vie simple et solitaire, ou au contraire, la dérision d'une figure périmée et des prises de positions virulentes contre le folklore d'un mode de vie décadent, impensable pour une jeune génération. Ne va-t-on pas former des bergers, s'insurge dans les médias un ancien ministre de l'Education, au lieu de préparer les jeunes à parler plusieurs langues et à répondre aux enjeux

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technologiques mondialisés ! Utilisé comme symbole du passé, le berger condense toutes les caricatures et fait l'objet de déclarations incantatoires tant par ses détracteurs que par ses prosélytes, souvent déconnectés de la réalité du terrain. Les pratiques pastorales sont à la fois un patrimoine commun porteur d'imaginaire social, de savoirs, et support d'une figure emblématique magnifiée: le «berger ». Mais ce vieux métier, paradoxalement, n'est pas seulement symbole du passé dont il faudrait assurer la perpétuation. Il est au cœur de tensions vives qui parcourent nos choix de société. Il peut servir de manière emblématique à analyser des conflits d'environnement que nous avons à régler. Quelle agriculture voulons-nous privilégier? Quelle est la fonction de la transhumancel0 et de la fabrication fromagère dans l'équilibre des eXploitations pour les éleveurs en zone de montagne? Quelle est la place du « sauvage» dans notre monde et comment vivre avec (ou sans) des grands prédateurs? Que devient la montagne, recherchée par les touristes, dont la venue est enjeu économique vital, si les troupeaux ne l'entretiennent plus? Quels sont les risques de cet abandon des zones d'altitude: érosion, avalanche, incendie?
TRANSHUMANCE ET NOUVEAU MONDE

Après avoir été décriés, au nom des schémas productivistes, les modes agro-pastoraux traditionnels, extensifs, voués à la disparition seraient aujourd'hui garants d'une typicité des productions fromagères et du maintien de la biodiversité animale et végétale. Dans un curieux renversement, les phénomènes de « patrimonialisation» suscitent l'intérêt pour les connaissances vernaculaires à un moment où la fragilité du système d'exploitation et la désorganisation du mode de gestion communautaire sont très fortes. La transhumance ovine et bovine réapparaît dans les débats locaux et transnationaux par sa viabilité économique
10 La transhumance est un système d'élevage fondé sur l'utilisation successive, au cours de l'année de régions dont la période de végétation est décalée. Elle est pratiquée entre des régions de basses altitudes et des pâturages de haute montagne ou entre des zones situées sous des climats différents. Dans les Pyrénées-Adantiques, dont il sera question ici, il s'agit essentiellement d'une transhumance d'été vers la montagne.

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renouvelée, en raison même des risques provoqués par sa disparition. Entre conservation et changement, la demande de formation de bergers transhumants confronte à l'incertitude sur les savoirs à transmettre et les compétences à acquérir pour répondre aux nouvelles organisations du travail et aux demandes sociales qui appellent sa transformation. S'agit-il de perpétuer un mode de vie traditionnel sur un mode conservateur? Lors de mes premiers contacts de terrain en 1989, je rencontre des bergers, sans statut, considérés comme des commis, qui sont payés en fromage. En dix ans, la situation évolue vite: les cabanes ont été modernisées, électrifiées, parfois équipées de panneaux solaires. On se sert d'hélicoptères qui remplacent petit à petit les ânes, pour ravitailler les cabanes. Les « mises aux normes» européennes sur la potabilité de l'eau et la mise en conformité des locaux de fabrication fromagère viennent modifier les conditions des pratiques pastorales. Cette évolution signifie-t-elle que nous nous inscrivons dans un développement durable tel que l'appelait de ses vœux la Déclaration de Rio sur l'environnement et le développement? L'un des principes prônait en effet: «(lespopulations et les communautés autochtones et les autres collectivités locales ont un rôle vital à Jouer dans la gestion de l'environnement et le développement du fait de leurs connais-

sant'esdu milieu et de leurspratiques traditionnelles.Les Etats devraient reconnaîtreleur identité, leur culture,leurs intérêts,leur accordertout l'appui nécessaireet leurpermettre de participer efftcacementà la réalisation d'un développement urable)) (principe 22). Rien n'est moins sûr, peut-être d n'est-ce qu'une logique «antiquaire» qui viserait à préserver quelques spécimens « folklorisés » pour faire partie du paysage?

PENSER LA FORMATION

Est-il « endurable» ce métier pour des jeunes à la recherche d'un emploi? Des places sont vacantes, à la fin des années quatre-vingt et dans ces vallées des Pyrénées, la demande se fait pressante: «(On ne trouveplus de bons bergers!)). Malgré les problèmes d'emploi, cruciaux dans ces zones de montagne, les candidats ne sont pas légion. Ils tiennent une saison ou deux, et s'en vont tant les conditions de vie sont difficiles. De plus, la conduite d'un trou-

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peau en altitude ne s'exerce que de mai à octobre. Pour survivre après l'été, une activité complémentaire est indispensable en hiver. Des jeunes pourront-ils s'intéresser à cette profession et consolider leur situation si la condition de berger reste dévalorisée, l'emploi précaire et la rémunération trop faible? Former des bergers! Défi pour les formateurs, que ce métier du savoir animalier transmis par la voie familiale depuis des centaines de générations. La formation y est aux prises avec une double figure - celle du jeune apprenti immature et celle du sage vieillard expérimenté - qui occulte le processus d'apprentissage entre ces âges de la vie. Dans l'entre-deux, il faut «Penser lafo17lJation)) comme y invite Michel Fabre (1994), dans l'attention aux savoirs lents à acquérir et dans l'échange des générations qui peuvent s'entreapprendre, si elles sont secondées, mises en réseau pour franchir le fossé qui les a séparées. Le berger «parangon des autodidactes)) (Fabre D., 1993) est une figure historique de la formation « eXpérientielle ». La nature, les animaux, les éléments sont des maîtres tout autant que les anciens, pères ou oncles. La lente acquisition des savoirs s'inscrit dans une formation globale impliquant toutes les dimensions de la vie, durant toute la vie. Elle se déploie essentiellement en dehors des cadres institutionnels de formation formelle. Pourtant, à la fin des années quatre-vingt, dans les Pyrénées-Atlantiques, la demande est faite à «l'École », qui a contribué à distendre ce lien avec la montagne, de réapprendre ce métier. Toute une génération de vieux bergers est en passe de quitter la montagne et le risque est grand que les porteurs de savoir ne soient plus assez nombreux pour maintenir les possibilités de transmission. La demande de main d'œuvre qualifiée qui s'exprime alors de manière grandissante signale une crise qui est analysée par quelques acteurs locaux comme une opportunité.

UNE DYNAMIQUE LOCALE EN TENSION

Nous n'en étions pas là, lorsque je suis appelée à la rescousse en 1989, pour analyser une première expérience de formation courte et un essai de bourse d'emploi menés par le Centre départemental de l'Elevage ovin et la mission locale pour l'insertion des jeunes de

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la vallée de la Soule. La situation décrite n'est pas brillante, pourtant, des éléments changent, des ruptures s'amorcent et les bergers s'organisent collectivement. Ils commencent à apparaître comme interlocuteurs sur la scène publique. En avri11989, s'était créée l'association des « sans-terre »11, les «oubliés du développement» comme le titre la « une» de Sud-Ouest. Les premières rencontres pastorales pyrénéennes ont lieu la même année à Iraty en Pays Basque intérieur, à l'automne. Elles vont faire date en rassemblant six départements français et quatre provinces espagnoles12, pour un débat sur le pastoralisme. Les problèmes des bergers deviennent visibles. Dans le Béarn, les débats sur la place de l'ours et sur la gestion de la montagne, se font pourtant sans eux. Le comité inter-valléen qui rassemble les élus, les écologistes et les chasseurs les a laissés de côté! La création de « l'Association des bergers des trois vallées» (Aspe-Ossau-Barétous en HautBéarn) permet aux bergers de porter, dans les médias, le débat sur la réimplantation des ours. Sous l'impulsion d'un jeune éleveurtranshumant qui devient son président, l'association s'ouvre rapidement sur une problématique plus large de l'ensemble du pastoralisme. Les bergers seront alors associés, avec une place officielle dans la négociation d'une charte environnementale en Béarn. Les premières demandes de mains d' œuvre émergent en 1986, ou plutôt elles deviennent visibles lorsqu'un service « Montagne» est mis en place au Centre Départemental de l'Élevage Ovin13. L'animateur pastoral, nouvellement embauché, prend la mesure des attentes tout en faisant les premières tentatives de rapprochement des offres et des demandes. Les appels d'urgence pour trouver un berger qui fait défaut et les utilisations habituelles de main d'œuvre au noir côtoient des demandes, plus rares, de ceux qui cherchent des solutions durables et sont prêts à s'engager dans une réflexion collective sur le métier et son avenir. A la même époque, le Syndicat Intercommunal de Soule, en pays

11 Les « sans terre» sont des bergers qui ne possèdent pas d'exploitation fixe. Ils louent leur service l'été en gardant les troupeaux de plusieurs propriétaires. 12 Les Pyrénées-Orientales, l'Aude, l'Ariège, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, les Pyrénées-Atlantiques et la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, le Pays basque espagnol. 13 Créé en 1975 à l'initiative des syndicats professionnels et de la Chambre d'agriculture.

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basque intérieur, se préoccupe des désordres entraînés par la baisse de la garde des troupeaux en montagne et impulse, dans le cadre du deuxième Contrat de Pays de Soule, une réflexion sur les pratiques de transhumance. Les problèmes de main d'œuvre, d'entretien des pâturages, de maintien de la fabrication du fromage et de la place des aides familiaux sont débattus dans les commissions. La mission locale pour l'insertion des jeunes s'associe alors à l'animateur pastoral pour concevoir une première opération d'adaptation à l'emploi pour répondre aux besoins de main d'œuvre. Une bourse d'emploi est également créée, l'été 89, pour recenser offres et demandes.

METIER ANCIEN ET NOUVELLE QUALIFICATION

En présentant la méthodologie de recherche-participante développée au sein de la mission « Nouvelles qualifications », je sens bien le paradoxe qu'il y a à travailler ce métier millénaire comme une nouvelle qualification. Pourtant la problématique est enthousiasmante. Trois approches convergent:

- aider la profession à définir sa propre base de savoir, liée de près à la recherche d'autonomie et de statut;
définir les modalités de la transmission en prenant différences de contexte de travail ;
- et prévoir la base de savoir néaJssaire au futur

-

en compte les
dans la

rôle de la profession

société,tâche difficile et controversée, avec le risque de s'en tenir à l'obsolescence planifiée. En 89/90, s'élabore un premier diagnostic de la situation locale, partagé avec les éleveurs, les associations de bergers, les élus, les structures de développement sous forme de réunions et d'entretiens. Puis, en 1991-1993, démarre un premier cycle de formation professionnelle par alternance, soutenu par une rechercheparticipante qui s'inspire des méthodologies développées dans les opérations « Nouvelles Qualifications». La première action de formation nous incite à renforcer le dispositif d'appui à la réfle-

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xion collective par une démarche de recherche-action14. Au fll des opérations de formation, s'expérimente une démarche de transformation conjointe des structures de production et de la ressource humaine, individuelle et collective, face aux défis du présent et du futur. La formation dans son contenu et dans son architecture non seulement fait partie de ce dispositif de transformation, mais sert de lieu et de levier pour l'évolution de l'organisation du travail et pour que des débats professionnels, microlocaux et inter-valléens posent la question du sens et de l'avenir de l'activité pastorale en montagne. Et comment penser la formation sans garantir la promesse que le métier offre des conditions de vie acceptables?

CONSTRUIRE UN FUTUR SOUHAITABLE

Ce métier est considéré par certains « en voie de disparition». Il n'est pas envisageable, pour l'équipe qui porte ce projet, d'embarquer des jeunes adultes, même volontaires, dans un risque d'échec d'intégration. La construction de solidarités dans le milieu et la réflexion collective sur l'avenir du métier font, donc, partie du processus engagé. Dans quelles formes de réciprocités dans l'apprentissage et à travers quelles légitimités renouvelées le métier de berger peut-il s'inscrire dans des rapports sociaux de savoir et dans des rapports économiques durables? Un dispositif d'ensemble tente d'articuler trois logiques dont il faut tenir en tension les trois pôles: logique de formation/logique d'insertion professionnelle et d'intégration dans le milieu/logique d'évolution de la profession dans le développement territorial. Dans ces zones à fortes contraintes agro-climatiques, les professionnels ont à faire face à l'incertitude quant à l'environnement socio-économique (réglementations relatives aux produits ou à l'espace, prix. ..). Ils sont confrontés à l'évolution des structures d'élevages (diminution du
14 J'assure l'animation à la demande du Centre Départemental d'Elevage Ovin - C.D.E.O., de la Mission locale et de l'Association pour la formation en milieu rural, A.F.M.R. d'Etcharry. A ce premier noyau qui forme l'équipe de déPart, sont associés le Lycée Agricole et Rural Privé de Soule - L.A.R.P .S. et le Lycée Professionnel d'Oloron, des éleveurs, transhumants ou non, et les stagiaires de quatre opérations de formation successives.

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nombre d'actifs, pression foncière en plaine) et d'organisation du travail (évolution de la famille, emploi extérieur des femmes, surcharge de travaiL..). Et de nouvelles attentes du citoyen sur la qualité des produits et des paysages, l'évolution de la gestion de l'environnement abordé en termes de biodiversité patrimoniale laissent entrevoir de nouvelles ressources et des changements nécessaires des pratiques pastorales. La formation n'est pas seulement « adossée» aux évolutions professionnelles. Elle est au centre d'un processus global, souple et évolutif qui tente de : construire avec les professionnels les places professionnelles en matière de statuts, de validation, protection sociale; organiser l'emploi pluriactif et les structurations juridiques adéquates,

-

- créer et animer des espaces socio-symboliques sance sociale et institutionnelle,

de reconnais-

-

aider à aménager les compromis de coexistence dans l'espace naturel, animer des débats sur le sens de l'activité de berger et sur l'avenir de la transhumance dans l'économie agricole et montagnarde.

RECHERCHE-ACTION-FORMATION

Tout ceci ne s'est pas élaboré a priori mais de manière itérative entre l'action et la recherche sur l'action, dans une dynamique de formation-développement menée avec les acteurs concernés, et au premier chef les bergers et les stagiaires. La formation de bergersvachers pluriactifs est confrontée à la diversité de ces enjeux entre tradition et adaptation. Les premiers éléments de contextualisation permettront de situer la fonction du berger dans le système coutumier pyrénéen et de repérer différents niveaux à intégrer en montrant imbrication familiale et sociale au sein d'un système socio-spatial très organisé. Si le métier de berger paraît un patrimoine pluri-millénaire, ses conditions d'exercice se sont transformées jusqu'au risque de disparition suscitant paradoxalement l'émergence locale de la demande de formation de bergers transhumants dans les Pyrénées-Atlantiques (chapitre 1). C'est traditionnellement au sein de la cellule familiale qu'affects et émotions sont transmis, contribuant à développer la passion du

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jeune

pour son activité future. Les bergers disent souvent «il faut

être né dedans» ; «le métier ne s'apprend pas ». La coupure dans les transmissions et la perte des savoirs eXpérientiels reliés aux soins des bêtes dans un espace à risque qu'est la montagne rend difficile l'initiation pour de nouveaux bergers. Comment peut-on soutenir la transmission entre des anciens et des aspirants bergers? Par la voie familiale, dans l'espace formel de l'école, dans une alternance pédagogique à concevoir? Y a-t-il une possibilité de penser la formation sans s'enfermer dans le conflit entre l'apprentissage formel à l'école et la transmission familiale (chapitre 2). La formation de bergers-vachers dans une perspective durable renvoie également à la question de l'accompagnement du changement dans une profession aux prises, d'une part avec le vieillissement des «porteurs de savoir» traditionnels et d'autre part avec de nouvelles demandes d'interventions sur la ressource naturelle et des opportunités de diversification à créer. Quelles sont « chemin faisant» les démarches entreprises pour combiner les parcours individuels, la trajectoire collective et la production de connaissances praxéologiques ? (chapitre 3). Comment construire cette articulation du passé/présent/futur des compétences pastorales? Quel en est le corpus? Comment les objectiver et les médiatiser à des fins de transfert? Quelle est la nature du travail, la durée du cycle à appréhender? Appréhendée comme une routine qui s'adresse à des postulants, vaillants et contemplatifs, l'analyse du métier révèle un art de faire qui est aussi un art de vivre (chapitre 4). Le métier ne s'apprend pas à l'école mais dans une confrontation « expérientielle » à la situation d'estive en zone de montagne. La formation y apparaît de manière complexe intégrant nécessairement les facettes de la qualification aux processus d'intégration dans le milieu: construire un rapport personnel à l'environnement montagnard, des relations sociales dans le milieu et au sein de la profession et construire son emploi à partir d'une activité souvent saisonnière, sont les trois défis de cette opération où les trois problématiques de formation, d'insertion, développement sont interdépendantes. Comment concevoir cette auto-socio-éco formation? Quelle est l'organisation de l'alternance? Comment estelle régulée? L'analyse du travail réel, posée comme condition

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