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D'ombre et de lumière, évocations autobiographiques d'un naturaliste

De
172 pages
Après divers écrits naturalistes publiés récemment chez le même éditeur, l'auteur relate ici diverses circonstances qui ont accompagné son enfance, puis sa vie privée et professionnelle. Il raconte des moments lumineux de son existence : vie sentimentale, découvertes au sein des règnes de la nature ; mais il évoque aussi divers aspects sombres de son passé ; la maladie, la guerre, la perte, ainsi que les raisons de son rejet des croyances et pratiques qui lui furent imposées au sein du milieu catholique familial.
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D’OMBRE ET DE LUMIÈRE, Yves Delange
évocations autobiographiques
d’un naturaliste
Après divers écrits naturalistes publiés récemment chez le
même éditeur, l’auteur relate ici diverses circonstances qui ont
accompagné son enfance, puis sa vie privée et professionnelle.
Il raconte des moments lumineux de son existence : vie sen- D’OMBRE ET DE LUMIÈRE,
timentale, découvertes au sein des règnes de la nature,
émotions que peuvent apporter les sciences et les arts, notamment évocations autobiographiquesla musique. Mais il évoque aussi divers aspects sombres de
son passé : la maladie, la guerre, la perte d’êtres chers, ainsi
que les raisons de son rejet des croyances et des pratiques d’un naturaliste
qui lui furent imposées au sein du milieu catholique familial.
Différentes anecdotes narrées, tantôt avec humour, tantôt avec
gravité, nous font connaître des savants mais aussi tout un petit
monde attachant et parfois pittoresque, évoluant dans son orbe
au Jardin des plantes de Montpellier, puis alors qu’il habitait
au Jardin des plantes du Muséum national d’histoire naturelle
à Paris. On retrouve dans ces pages ce leitmotiv déjà présent
dans son roman publié aux éditions de L’Harmattan en 2011,
Sous la constellation des Gémeaux : tout au long de notre vie,
joue sans cesse l’alternance entre l’ombre et la lumière, entre
l’obscurantisme et l’existence d’un monde éclairé.
Maître de Conférences émérite au Muséum
national d’histoire naturelle, Yves Delange
est l’auteur de très nombreuses publications
relevant du domaine des sciences naturelles,
ainsi que d’écrits littéraires ou bien se
rapportant à l’histoire des sciences. Il a signé ou
cosigné une trentaine d’ouvrages parmi lesquels fi gurent les
biographies de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) et de
JeanHenri Fabre (1823-1915).
Photo de 1ère de couverture : Le cèdre du Liban de Bernard de
Jussieu, planté à Paris en 1734 dans le Grand labyrinthe du Jardin
des plantes. Photographie Chansocthony Delange-Hean.
ISBN : 978-2-343-04447-7
17
D’OMBRE ET DE LUMIÈRE, évocations autobiographiques d’un naturaliste Yves Delange
D’ombre et de lumière,
évocations autobiographiques
d’un naturalisteActeurs de la Science
Fondée par Richard Moreau,
professeur honoraire à l’Université de Paris XII
Dirigée par Claude Brezinski,
professeur émérite à l’Université de Lille


La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les
acteurs de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.

Dernières parutions

Charles BLONDEL, La psychanalyse, 2014.
Philippe LHERMINIER, La valeur de l’espèce. La biodiversité en
questions, 2014.
Roger TEYSSOU, Freud, le médecin imaginaire… d’un malade
imaginé, 2014.
Robert LOCQUENEUX, Sur la nature du feu aux siècles classiques.
Réflexions des physiciens & des chimistes, 2014.
Roger TEYSSOU, Une histoire de la circulation du sang, Harvey,
Riolan et les autres, Des hommes de cœur, presque tous…, 2014
Karl Landsteiner. L’homme des groupes sanguins, édition revue et
augmentée, 2013.
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes
sanguins, édition revue et augmentée, 2013.
Michel Gaudichon, L’homme quelque part entre deux infinis, 2013.
Roger Teyssou, Paul Sollier contre Sigmund Freud. L’hystérie
démaquillée, 2013.
Gérard Braganti, Histoire singulière d’un chercheur de campagne.
L’invention de l’exploration cardiaque moderne par Louis Desliens,
vétérinaire, 2013.

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN 978-2-343-04447-7
EAN 9782343044477 Yves Delange
D’ombre et de lumière,
évocations autobiographiques
d’un naturalisteDu même auteur, aux éditions de l’Harmattan :
Plaidoyer pour les sciences naturelles. Dès l’enfance, faire aimer la nature et la vie. Introduction de
Richard Moreau, 2009.
Sous la constellation des Gémeaux, roman, 2011.
Jean-Henri Fabre et Louis Pasteur, conversation au bord de la Sorgue. Préface par Richard Moreau,
2011.
Naturalistes oubliés, savants méconnus par Richard Moreau (sous la direction de), Yves Delange et
Paul Ozenda, 2013.
Voyages d’un botaniste en Eurasie, France, Scandinavie, Italie, Grèce, Japon, Inde, Cambodge, 2014.
Un botaniste autour du monde, Afrique, Amérique, Australie, 2014.
Aux éditions Actes Sud :
Lamarck, biographie, 1984.
Album de famille et lieux privilégiés de Jean-Henri Fabre (coédition Alain Barthélemy), 1985.
Eudora, roman, 1989.
Le concert à Kyoto, recueil de nouvelles, 1993 (prix Stendhal de la ville de Grenoble).
Fabre, l’homme qui aimait les insectes, biographie. Préface de Claude Nuridsany, 3e édition, coll. de
poche Babel, 1999.
Lamarck, biographie, 2e édition mise à jour, 2002.
Traité des plantes tropicales, 2002.
Les serres européennes, le génie architectural au service des plantes (en collaboration), 2013.
Chez d’autres éditeurs :
Le jardin familial méridional, éditions de La Maison rustique-Flammarion, Paris 1980.
Les végétaux des milieux arides, coll. « Science et découvertes », éditions du Rocher, Monaco, 1988.
Les grandes serres du Muséum national d’histoire naturelle, guide, Paris 1988.
Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre (édition, présentation, notes), coll. « Bouquins »,
Robert Lafont éditeur, Paris 1989.
Les feurs des jardins méditerranéens (prix Saint-Fiacre des journalistes de l’horticulture). Editions
Larousse, Paris 1991.
Les champignons de Jean-Henri Fabre (en collaboration), coll. L’Art et la Nature, éditions Citadelles,
Paris 1991.
eLe Bon Jardinier, encyclopédie botanique et horticole, ouvrage collectif, tomes I, II et III, 153 éd. de
La Maison rustique-Flammarion, Paris 1992.
Statues et savants du Jardin des plantes (guide, en collaboration), éditions du Muséum national
d’histoire naturelle, Paris 1992.
ABCdaire des Orchidées (en collaboration), éditions Flammarion, Paris, 1996.
Cactées, éditions Ulmer à Stuttgart et Paris, 2004. Plantes succulentes, Ulmer à Stuttgart et Paris,
2004.
Cactées, nouvelle édition augmentée, éditions Ulmer à Stuttgart et Paris, 2011 (prix Redouté 2011).
Plantes succulentes, nouvelle édition augmentée, Ulmer à Stuttgart et Paris, 2011 (prix Redouté 2011).
La belle histoire illustrée des arbres de Paris que l’on peut voir dans la capitale et dans les provinces de
France, avec Chansocthony Delange-Hean. Édité avec un CD-Rom chez Claude Alzieu,
38 120 Fontanil-Cornillon, 2012.
L’Hydnora, récits par Yves Delange et Philippe Bruneau de Miré. Édition de l’Association des Amis
de Terra seca, Montpellier 2013.
Saga pedo, récits et nouvelles par Philippe Bruneau de Miré, Yves Delange et Anton Hofer. Éditions
de l’Association des amis de Terra seca, Montpellier 2014.
delang.indd 4 17/11/2014 15:13:49Les lecteurs s’étonneront peut-être du fait que les pages qui vont
suivre, écrites par un naturaliste, ne relatent aucune des missions
accomplies par l’auteur au cours de sa carrière. Ils n’y trouveront pas de
relations de voyages dans diférents pays, ni même des descriptions
botaniques ou des observations faites au cours de prospections dans la
nature. Il en est ainsi parce que, par ailleurs et venus de la même plume,
ont été publiés précédemment chez le même éditeur, deux livres ayant
pour titres respectifs : Voyages d’un botaniste en Eurasie et Un
botaniste autour du monde. Les présents chapitres ont été rédigés dans
le but de montrer que la vie d’un scientifque n’est pas aussi austère que
souvent on la présente. À côté de moments de réfexion et de labeur,
son quotidien se compose également, comme pour tout être humain, de
multiples activités simples ou exaltantes, de soufrance et de bonheur.
delang.indd 5 17/11/2014 15:13:49delang.indd 6 17/11/2014 15:13:50I

Le buddleia et les papillons
ans la cité où je suis né et à laquelle on a souvent donné le Dnom de « ville aux cent clochers », le quartier périphérique
situé sur les hauteurs où nous habitions n’était alors que
partiellement construit. À mesure qu’on se rapprochait de la limite des
secteurs résidentiels, on pouvait apercevoir aux endroits où des
maisons n’avaient pas encore pris la place des champs çà et là des
horizons crayeux éclaircissant le paysage et que recouvrait une
mince couche de terre arable. Derrière les habitations qui
bordaient la rue, c’était déjà la campagne. Elle faisait partie de la
commune voisine, avec des prairies où broutaient de plantureuses
vaches normandes. C’était donc à Rouen et la maison que mes
parents avaient fait construire l’année de ma naissance, modeste,
guère plus grande ni plus petite que les autres, était située sur
une pente couvrant quelques centaines de mètres carrés dont mon
père voulut faire un jardin. Les fenêtres principales de cette
habitation s’ouvraient en direction du sud et présentaient l’avantage
d’ofrir une vue superbe sur la Seine et l’ensemble du port. Depuis
l’une d’entre elles orientée vers le midi mais à l’étage, on pouvait
embrasser un très vaste paysage, à l’est, la colline Sainte Catherine
et à l’ouest, le mont Riboudet. Au pied de ces derniers s’étirait
le feuve qui, en prenant tout son temps, traversait la ville. De
7
delang.indd 7 17/11/2014 15:13:50cette ville s’élevait une faible rumeur provenant du port le long
duquel étaient alignées des grues qui, jour et nuit, déchargeaient
ou remplissaient des cargos. Quand en fn d’hiver soufait le vent
venu de l’ouest, il portait jusqu’à nous le sifement des
locomotives à vapeur qui, au sortir du tunnel creusé dans le cœur du mont
Riboudet, nous annonçait alors que la tiédeur de l’air venu de la
Manche était de retour.
Il était agréable ce quartier, même si pour pouvoir acheter du
pain, du lait ou d’autres aliments essentiels, il fallait marcher pas
loin d’une demi-heure durant. Mais quelques commerçants pas
bêtes venaient proposer leurs services ou leurs marchandises, en
voiture attelée ou bien en triporteur. Il y en avait aussi qui
venaient, exerçant des métiers aujourd’hui perdus tels que acheteurs
de peaux de lapins que pouvaient leur vendre quelques riverains
ayant un clapier dans leur jardin, brasseurs de cidre ambulants
avec leur pressoir, afûteurs de couteaux et aussi, au moins une fois
l’an, le matelassier et, enfn, le raccommodeur de porcelaines qui
proposait ses services en chantant :
C’est le raccommodeur de faïences et de porcelaines,
Qui raccommode bien des peines !
À quelques reprises nous vîmes aussi, Christian mon frère et
moi, cet homme, ce marchand portant sur son dos une grande
hotte remplie d’échaudés, sorte de petits pains ainsi appelés parce
que l’une des cuissons se fait dans de l’eau chaude. Mais, à propos
de ces livreurs qui reliaient notre quartier à la partie centrale de
la ville, les souvenirs que nous avions le mieux retenus étaient
relatifs au marchand de laitages. Non loin de chez nous parmi ces
diverses habitations, il en était une diférente des autres. Petite,
ayant quasiment la forme d’une tour, on ne faisait que l’entrevoir
parce qu’elle était isolée dans un bosquet, blottie derrière un dense
bouquet d’arbres. Elle était habitée par une femme qui vivait
seule, Mme Bout. Nous avions remarqué, mon frère et moi, que le
marchand de lait, de crème, de beurre et de fromages, chaque fois
8
delang.indd 8 17/11/2014 15:13:50qu’il passait dans notre rue, allait voir Mme Bout. Cette dernière
n’avait pas besoin de sortir de sa maison pour aller à la rencontre
ou pour attendre le passage de l’attelage, en somme pour faire ses
emplettes car, pour elle, le livreur prenait la peine de descendre de
voiture et de porter la cruche à lait et autres produits commandés
jusqu’à la petite maison. Mon frère aîné, qui n’avait pas ses yeux
dans sa poche, suivait de près l’afaire et il avait remarqué que le
dévoué livreur faisait des arrêts de plus en plus prolongés chez
cette cliente. Un jour, nous fûmes récompensés au-delà de nos
espérances, de notre attente prolongée à notre poste d’observation.
Cette fois-là, le cheval qui trépignait entre ses brancards sembla
ne plus vouloir supporter de rester aussi longtemps immobile au
bord de la rue. Nous le vîmes s’agiter, hennir à plusieurs reprises
puis tout à coup, entraînant avec lui la voiture à laquelle il était
attelé, il ft plusieurs ruades et détala. Alors, nous pûmes voir le
laitier sortir précipitamment de la maison de Mme Bout et
descendre la sente boisée à toute allure. Je crois que ce ne fut qu’au
bout de la rue dont la pente était étroite et raide qu’il réussit à
attraper la bride de son cheval et à le maîtriser.
Mais ce qui était le plus attachant à mon sens, à l’époque de
mon enfance, c’était ce qui se passait dans le jardin de mon père.
Sans doute pour construire cette maison qui avait une cave, il
avait fallu creuser puis sortir et étaler sur la pente faite de cette
terre qui n’était pas très fertile une quantité considérable de cette
craie qui s’était formée au fond de la mer il y avait de cela au moins
une centaine de millions d’années. J’étais encore trop jeune pour
avoir pu assister à ce charroi considérable de brouettes de ce sol
que mon père avait dû déplacer, transporter et travailler tout en
récupérant la terre arable, mais cette craie blanche était présente
un peu partout.
Les premiers souvenirs qui, un peu confusément, émergent
aujourd’hui de ma mémoire, sont ceux d’un jardin dans lequel
avaient partout surgi des plantes très diverses et des arbres. Et
parmi ces souvenirs, il en est un qui me paraît signifcatif et qui
9
delang.indd 9 17/11/2014 15:13:50jusqu’à présent persiste. Je devais être âgé de trois ou quatre ans.
Un après-midi pendant quelques instants ma mère et mon frère
plus âgé que moi de six ans m’avaient laissé seul dans ce jardin
que, par caprice sans doute, je n’avais pas voulu quitter alors qu’ils
rentraient à la maison. Probablement vivais-je déjà les prémices
d’une réceptivité particulière à la nature et au monde des plantes.
Tout à coup, il se produisit un phénomène extraordinaire dont
j’avais jusqu’alors ignoré l’existence : la pluie, de lourdes gouttes
d’eau qui tombaient du ciel ! Je hurlais de terreur et on vint me
chercher précipitamment. Peut-être mon attachement aux
paysages arides, sans nuages et baignant dans la lumière sous un ciel
bleu, est une conséquence de l’impression, du malaise qu’avait
alors produit sur moi une simple pluie, météore pourtant si
commun sous le ciel normand !
Certes, à cette époque au jardin les végétaux présents dans
les massifs et les plates-bandes, s’ils étaient nombreux, ne
pouvaient avoir déjà acquis un grand développement. Les pommiers
tôt plantés ne devaient être encore que des baliveaux ou des
cordons et, pour les cerisiers aussi, il nous faudrait attendre quelques
années avant de pouvoir procéder aux premières cueillettes. De
certaines plantes, me revient encore à la mémoire l’émotion que
procuraient leur arôme, les diférentes odeurs propres à certaines
espèces. La mélisse poussait presque toute seule dans la terre
crayeuse ; sans la cueillir, il sufsait de plonger la main dans la
toufe que formait son feuillage pour que s’en dégagent
intensément les senteurs. Un pied de sauge ofcinale avait sa place au
soleil. Un vigoureux plant de romarin représentait un précieux
souvenir d’un séjour que mes parents avaient fait en Provence lors
de leur mariage ; il avait une place de faveur au bord d’une terrasse
bien abritée que mon père avait aménagée au pied de la maison.
Là certains soirs d’été, c’était la fête quand ma mère proposait
que nous allions dîner dehors, à la condition que mon frère et
moi nous l’aidions à transporter les couverts et tout ce qui allait
composer le repas. Au surplus, nous étions très contents parce que
10
delang.indd 10 17/11/2014 15:13:50nous avions alors la compagnie de Black notre chien. Souvent ma
mère pour un tel dîner suivait la recette des œufs à la Polignac ;
ils étaient imprégnés de la saveur du beurre et de l’estragon ou
bien c’était une omelette rendue particulièrement savoureuse par
la ciboulette, elle aussi cueillie dans le jardin. Dans une partie
basse, plus fraîche et plus humide, la menthe poussait bien tandis
que le thym venait dans une terre assez sèche, en compagnie de
la sarriette qui obligatoirement devait accompagner les fèves
récoltées au premier printemps. Je ne sais pas pour quelle raison, en
Normandie, on les appelle « fèves des marais », alors que c’est un
légume surtout cultivé et consommé dans les pays ensoleillés et
plutôt secs du pourtour méditerranéen.
Notre chien Black un beau bâtard, était formidable. Mon père
l’avait adopté parce qu’il avait eu pitié de lui. Il l’avait recueilli
dans une ferme où il restait attaché dehors nuit et jour, en hiver
comme en été, et il était terrorisé chaque fois que se produisait un
orage. Aussi, venu chez nous, quand le tonnerre grondait, il se
précipitait dans la cave et il refusait d’en sortir tant que le calme
n’était pas revenu. Dans le jardin, son territoire se limitait à la
surface d’un petit enclos où il vivait comme dans un chenil. Pour
qu’il se détende, chaque soir - notre père nous en avait donné la
permission - nous le lâchions pendant un quart d’heure environ
dans la rue ; alors il allait et venait en courant comme un fou, puis
il retournait à sa niche et s’endormait après avoir dévoré sa soupe.
Un jour, sa récréation dura plus longtemps qu’à l’accoutumée. Un
peu inquiets, avec impatience mon frère et moi nous attendions
son retour quand enfn il arriva. Ce fut une surprise : il tenait dans
sa gueule un superbe rôti bardé et fcelé. Sans doute l’avait-il volé à
l’étalage d’une boucherie mais il avait attendu de pouvoir nous le
montrer avant d’en faire tranquillement son dîner. Oui, il était un
peu voyou mais vraiment formidable notre chien Black !
Les feurs qui sentent bon avaient les faveurs jardinières de
mon père. Ma mère était contente lorsque, dès le mois d’avril, il
apportait à la maison un bouquet fait des premières ravenelles,
11
delang.indd 11 17/11/2014 15:13:50feurs à odeur suave et légèrement poivrée. Il avait toujours sa
place, ce premier bouquet, dans l’un de ces vases émaillés bleus et
dorés de Jersey, rapporté par un parent à l’issue d’un séjour qu’il y
avait fait. Cet objet se trouvait dans le salon sur un guéridon laqué
incrusté de nacre, venu de beaucoup plus loin puisqu’il avait été
rapporté autrefois d’Extrême-Orient par un oncle, le mari d’une
sœur de ma mère, un Breton originaire de l’Ile-aux-Moines et
capitaine au long cours qui avait navigué autour du monde sur un
grand voilier.
De bonne heure, je manifestai une certaine fragilité. Etant
bébé, je fs une bronchopneumonie et le médecin prescrivit
quelques gouttes de rhum qui furent mises dans mes biberons. À
cela peut-être, je dois d’être aujourd’hui encore particulièrement
friand de babas au rhum et de grogs qui nous aidaient si bien à
nous réchaufer en hiver. Des tentatives furent faites pour que je
bénéfcie d’un enseignement normal dans une école mais, bien
que j’aie désiré y aller comme y était contraint mon frère qui lui ne
l’aimait pas cette école, cela s’avéra impossible car je ne récoltais
que des afections bronchiques à répétition. Ce fut ma mère qui
m’apprit à lire, à écrire et à calculer, qui me ft découvrir la beauté
de textes littéraires, de poésies et de récits exaltant la nature, mais
on s’inquiéta quand même pour mon instruction. Un beau jour,
une de mes tantes vint nous annoncer une bonne nouvelle : il
existait en ville une petite institution dirigée par des dames
bienpensantes, faite pour les enfants qui se trouvaient dans la même
situation que moi. C’était inespéré ; une fois par semaine les élèves
venaient suivre les cours auxquels assistaient aussi les mamans.
C’est ainsi que, lors de la première année, j’entrai en classe de
dixième au cours Notre-Dame.
C’était agréable car nous nous y rendions le matin et sur le
chemin, près de la gare, nous nous arrêtions pour entrer dans une
grande et chaude boulangerie où ma mère m’achetait une petite
brioche au beurre que je mangeais en cours de route avant
d’arriver à l’institution. Cette dernière se trouvait sur la rampe bordant
12
delang.indd 12 17/11/2014 15:13:50le boulevard de l’Yser, hébergée dans une belle maison bourgeoise
où, dès l’entrée, notre maîtresse nous recevait en nous donnant
une gentille poignée de main. Dans la classe assez spacieuse, sans
doute une ancienne salle à manger, il y avait pour chaque fllette
et chaque garçonnet une petite table avec le nécessaire pour écrire.
Dans le fond de la pièce, des chaises en nombre au moins égal à
celui des élèves étaient réservées aux mamans. La première année,
ma maîtresse s’appelait Mlle Féron ; je l’aimais bien car elle était
douce mais sa poignée de main était un peu molle. Au cours de
l’année suivante, c’était Mlle Godard qui corrigeait nos devoirs et
nous faisait la leçon. Elle n’était pas mal cette personne, surtout
quand elle revêtait sa grande robe bleue en tafetas couleur de mer
aux refets moirés, mais quand ma mère me demanda si j’étais
content de l’avoir comme maîtresse pour la durée de l’année, je
lui répondis qu’elle me plaisait bien mais qu’elle avait une
poitrine trop grosse à mon goût ! Quant au nom des élèves, je ne me
souviens que de celui d’une fllett e qui assez souvent me souriait ;
elle s’appelait Albane de la Poterie et sa maman lui faisait
souvent revêtir une jolie robe écossaise rouge et blanche. Au début de
chaque cour il régnait un grand silence, mais à mesure que l’heure
avançait, les mamans chuchotaient entre elles puis le ton montait
et ces chuchotements devenaient de véritables bavardages. Alors,
notre maîtresse devait élever la voix et, au lieu de s’en prendre
aux élèves qui eux étaient très sages, elle s’adressait à ces dames
et leur demandait de faire silence. Toutes ces mamans alors un
peu gênées devaient attendre la fn du cours pour reprendre leur
conversation !
Mes parents nés au Havre étaient donc normands, mais depuis
fort longtemps ils rêvaient de faire un séjour en Bretagne. Cela
se comprend parce que cette province est fort belle, mais aussi
parce que la population y était très pieuse et qu’elle avait élevé une
grande quantité de monument religieux sculptés dans le granit.
C’étaient des églises, des calvaires ainsi que nombre de petites
chapelles blotties dans la campagne parmi les genêts et les ajoncs.
13
delang.indd 13 17/11/2014 15:13:50Les ajoncs justement, ils sont liés au premier séjour que nous
fîmes dans cette province. J’avais sept ans ; c’était en 1936 année
au cours de laquelle furent instaurés les premiers congés payés,
et ce fut donc celle de notre premier grand voyage. Nous
partîmes de Rouen un matin de juillet par un premier train et nous
arrivâmes au Mans dans le courant de la nuit. Après une longue
attente dans la gare, nous montâmes, somnolents, dans un autre
train qui nous emmena à Quimperlé et de là, un autocar nous
déposa en fn de matinée sur la place principale de Pont-Aven,
notre lieu de destination. De cette très jolie petite agglomération
bien située au bord de l’Aven, on disait : Pont-Aven ville de renom,
quatorze moulins quinze maisons, car les moulins à eau étaient alors
si abondants qu’on n’aurait su en dire le nombre.
L’hôtel où mes parents avaient fait une réservation pour deux
semaines avait pour nom Hôtel des ajoncs d’or. Mon père lisait
depuis longtemps des livres dans lesquels il avait pu relever
quantité d’informations relatives au pays et il avait prévu des circuits
en s’aidant d’une carte d’état-major. C’est ainsi que, suivant des
sentiers bordés de murettes de pierres sèches, nous fîmes
connaissance avec le charme inégalable de la campagne bretonne, de ces
paysages granitiques parsemés d’ajoncs en feurs en cette saison.
Mon père avait programmé une première promenade aux ruines
de Rustéphan. Nous fumes très impressionnés mon frère et moi,
parce que les habitants dans le pays disaient que des fantômes
rôdaient parmi ces ruines, en particulier celui d’une roturière
qui était morte de chagrin pour n’avoir pu épouser Rustéphan,
chambellan du roi Louis XI. Il avait été éloigné de la belle et
contraint à embrasser la religion. Nous allions aussi nous
promener dans le Bois d’Amour et quand, pour retrouver notre chemin,
mon père s’adressait à des femmes coifées de dentelles et vêtues
de noir travaillant dans les champs, souvent nous ne pouvions
comprendre ce qu’elles disaient parce qu’elles s’exprimaient dans
leur dialecte breton. Au retour de diverses promenades, il nous
14
delang.indd 14 17/11/2014 15:13:50arrivait de passer devant une haute pierre levée, un menhir
christianisé auquel on avait donné le nom de doigt de Dieu.
Nelly Delange-Mallon, la
mère de l’auteur, en robe
bretonne des dimanches et
jours de fêtes, à Pont-Aven
en 1936. Photographie Jean
Delange
Le quatorze juillet, le sentiment national était
particulièrement vif en cette époque de remous internationaux, alors que cent
vingt-cinq mille combattants bretons étaient morts au champ
d’honneur pendant la Première Guerre mondiale. Il y avait des
musiciens en costume régional et soufant dans leur biniou, une
lumière intense dans la salle où avait lieu le bal, mais ce qui était
le plus éblouissant à mes yeux, c’étaient toutes ces femmes y
compris les servantes de l’hôtel, toutes sans distinction de classe
sociale et qui avaient revêtu leur costume de fête. Celui de tous les
jours, simple, était déjà fort élégant, associant le noir et le blanc.
Mais celui-là, celui du dimanche et des fêtes, était si beau que,
sur la proposition de mon père, dès le lendemain ma mère se
15
delang.indd 15 17/11/2014 15:13:50rendit chez une loueuse de costumes et autres habits bretons. Des
robes bretonnes, ma mère en revêtit alors de plusieurs sortes afn
que mon père puisse réaliser, avec son appareil photographique
Voigtländer à soufet, quelques jolis portraits. Dans les temps qui
suivirent, il en rehaussa certains à l’aquarelle afn que nous en
ayons en couleur. J’étais émerveillé ce soir-là de la fête nationale,
et je fus autorisé à remonter à la chambre un peu plus tard que les
autres jours. Je voyais danser maints couples bretons et sans doute
l’éblouissement que je ressentais se refétait-il dans mes yeux, car
une des servantes de l’établissement, une parmi celles qui avaient
revêtu leur plus belle tenue, m’invita à danser avec elle. Sa robe à
elle était faite de velours noir. Sa coife, celle de Pont-Aven,
ressemblait à un très grand papillon et la blanche dentelle qui
habillait aussi son col tout en laissant dégagée sa nuque accompagnait
de larges épaulettes ainsi que le chemisier qu’à dessein on laissait
un peu dépasser des manches. Enfn, le devant de la robe était
orné d’un tablier en satin brodé d’or et de noir, dont la vue autant
que le contact mettait déjà mon âme d’enfant en émoi !
Nelly Delange-Mallon en robe
et coife de Pont-Aven.
Photo Jean Delange
16
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