Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Désastres urbains

De
211 pages

Grand ensemble, gratte-ciel, mall, gated community, " grand ceci et le grand cela "... autant d'" objets " architecturalo-urbanistiques propres à la société productiviste qui amplifient les déséquilibres sociaux, économiques, écologiques et communicationnels, et qui provoquent d'insoupçonnables dégâts au nom même du " progrès " et de la " marche de l'histoire ". Contrairement aux idées reçues, ils ne " font " pas ville. Bien au contraire, ils contribuent à l'effacement de l'esprit des villes.




Grands ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, gated communities et " grands projets " sont les principaux dispositifs architecturalo-urbanistiques qui accompagnent l'accélération de l'urbanisation partout dans le monde. Emblématiques de la société productiviste et construits au nom du " progrès " et de la " marche de l'histoire ", ces désastres urbains n'ont en réalité comme seule fonction que de rentabiliser des territoires désincarnés et interconnectés. Cette enquête montre – visites de lieux et de bâtiments, romans, essais, travaux techniques, films ou rapports officiels à l'appui – comment ils façonnent l'uniformisation des paysages urbains, amplifient les déséquilibres sociaux, économiques et écologiques et contribuent à l'enfermement et à l'assujettissement de leurs habitants. Sans compter qu'ils se combinent aujourd'hui aux catastrophes dites " naturelles " (ouragans, tsunamis, séismes, inondations...) pour créer une instabilité et une dangerosité sans équivalent historique. Ce livre combatif vise à fournir des outils critiques pour les contester et faire advenir dans un avenir proche des alternatives architecturales, des expérimentations urbaines et des modes de vie ouverts et libérés...




Avant-propos. Du bon usage de la digression
Introduction. D'un désastre, l'autre


Mégapoles déraisonnables
Les villes meurent aussi
De Pompéi à Fukushima
Catastrophes programmées
Pour une écosophie appliquée

1. Le " grand ensemble ", ou l'ensemble sans ensemble

Échec du modernisme
De " bonnes intentions "
" Besoin " et " aspiration "
" Grille Dupont "
Une " sociologie " bloquée

Digression 1. Est-ce qu'" ensemble " relève du " milieu " ?


2. Le centre commercial, ou le commerce sans échange

Contre et hors la ville
La tyrannie du shopping
Le shopping mall

La triste destinée des centres commerciaux
Du fun shopping
Digression 2. Contre la société de consommation



3. Le gratte-ciel, ou l'impasse en hauteur

Verticalité
Le gratte-ciel triomphant
Des partenariats public/privé... en faveur du privé
Le roi du gaspillage
Paris-sur-tours
Digression 3. 2033 et après, deux contes urbains

4. La gated community, ou la vie enclavée

Sécurité et tranquillité
Les gated communities, une histoire ancienne

Digression 4. Sur soi et l'autre


5. Les " grands projets ", ou la toxicité de la démesure


Welcome in l'anthropocène
Le Grand Paris, une idée du XIXe siècle
La région parisienne
Le Grand Paris des techno-productivistes
Faut-il continuer à grossir ?

Digression 5. Small is beautiful, encore et toujours


Conclusion. De l'enfermement et de l'assujettissement

De l'enfermement
De l'assujettissement

Promenade bibliographique.



Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture
Thierry Paquot

Désastres urbains

Les villes meurent aussi

 
2015
 
   

Présentation

Grands ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, gated communities et « grands projets » sont les principaux dispositifs architecturalo-urbanistiques qui accompagnent l’accélération de l’urbanisation partout dans le monde. Emblématiques de la société productiviste et construits au nom du « progrès » et de la « marche de l’histoire », ces désastres urbains n’ont en réalité comme seule fonction que de rentabiliser des territoires désincarnés et interconnectés. Cette enquête montre - visites de lieux et de bâtiments, romans, essais, travaux techniques, films ou rapports officiels à l’appui - comment ils façonnent l’uniformisation des paysages urbains, amplifient les déséquilibres sociaux, économiques et écologiques et contribuent à l’enfermement et à l’assujettissement de leurs habitants. Sans compter qu’ils se combinent aujourd’hui aux catastrophes dites « naturelles » (ouragans, tsunamis, séismes, inondations…) pour créer une instabilité et une dangerosité sans équivalent historique. Ce livre combatif vise à fournir des outils critiques pour les contester et faire advenir dans un avenir proche des alternatives architecturales, des expérimentations urbaines et des modes de vie ouverts et libérés…

 

Pour en savoir plus…

L’auteur

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, participe depuis plus de trente ans aux débats sur la ville, l’architecture et l’urbanisation. Il dénonce dans ses écrits l’urbanisme de l’ère productiviste et propose des alter-architectures au nom de l’écologie existentielle. Il a notamment publié, à La Découverte, Terre urbaine (2006), L’Espace public (2009) et Introduction à Ivan Illich (2012). Il est le rhapsode de la revue L’Esprit des villes.

Collection

Cahiers libres

QUELQUES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Les Faiseurs de nuages. Essai sur la genèse des marxismes français, 1880-1914, Le Sycomore, 1980.

Homo urbanus, Le Félin, 1990.

Vive la ville !, Arléa-Corlet, 1994.

L’Utopie ou l’Idéal piégé, Hatier, 1996.

L’Art de la sieste, Zulma, 1998 et 2008 (édition augmentée).

Le Toit, seuil du cosmos, Éditions Alternatives, 2003 ; nouvelle édition revue, Infolio, 2015.

Inde, côté villes, L’Harmattan, 2004.

Demeure terrestre, enquête vagabonde sur l’« habiter », Éditions de l’Imprimeur, 2005.

Éloge du luxe. De l’utilité de l’inutile, Bourin éditeur, 2005.

Des corps urbains. Sensibilités entre béton et bitume, Autrement, 2006.

Terre urbaine. Cinq défis pour le devenir urbain de la planète, La Découverte, 2006.

Petit manifeste pour une écologie existentielle, Bourin éditeur, 2007.

Utopies et utopistes, coll. « Repères », La Découverte, 2007.

La Folie des hauteurs. Pourquoi s’obstiner à construire des tours ?, Bourin éditeur, 2008.

L’Espace public, coll. « Repères », La Découverte, 2009.

L’urbanisme c’est notre affaire !, L’Atalante, 2010.

Un philosophe en ville, Infolio, 2011.

Êtes-vous fort en philosophie ?, Larousse, 2011.

L’Ami-livre. Confidences d’un bouquinomane, La Brèche, 2011.

Introduction à Ivan Illich, coll. « Repères », La Découverte, 2012.

Les 100 Mots de la ville, avec Julien Damon, coll. « Que sais-je ? », PUF, 2014.

Le Voyage contre le tourisme, Eterotopia/France, 2014.

Copyright

© Éditions La Découverte, Paris, 2015.

 

ISBN numérique : 978-2-7071-8607-2

ISBN papier : 978-2-7071-7909-8

 

Photo de couverture : Graphisme ADGP © OVER / Alex MacLean / Dominique carré éditeur.

 

Composition numérique : Facompo (Lisieux), janvier 2015.

 

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.

S’informer

Si vous désirez être tenu régulièrement informé de nos parutions, il vous suffit de vous abonner gratuitement à notre lettre d’information bimensuelle par courriel, à partir de notre site www.editionsladecouverte.fr, où vous retrouverez l’ensemble de notre catalogue.

« Le désastre ruine tout en laissant tout en l’état. »

Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre
  (Gallimard, 1980).

Avant-propos

Du bon usage de la digression

Tout ouvrage possède, avoué ou non, un mode d’emploi, qui peut être, selon Paul Valéry, modifié ou détourné par le lecteur… Je voudrais ici reprendre à mon compte celui conçu par Georg Simmel dans un livre foisonnant et flamboyant, pourtant sobrement titré Sociologie (1908). Il y est question de la frontière comme expression spatiale du social, mais aussi de bien d’autres thèmes, comme les sens, le secret, le conflit, l’étranger, etc. Son livre relève davantage d’un assemblage digne de la marqueterie ou de la mosaïque que d’un exposé suivi, logique, articulé hiérarchiquement, comme les esprits académiques savent si bien les construire, en prenant soin, bien souvent, de ne pas trop s’exposer. Georg Simmel observe qu’un thème en appelle un autre, qu’une remarque en entraîne une autre, qu’une référence nécessite une contextualisation, qu’un historique sollicite un cadre chronologique que la pensée récuse ; bref, que le réel qu’il souhaite rendre intelligible échappe à la logique de la seule raison. Il aurait certainement été d’accord avec Gaston Bachelard, qui invitait les chercheurs à redonner à la pensée sa turbulence. Ainsi alterne-t-il des chapitres qui, d’une certaine manière, sont solidaires, mais il introduit entre certains d’entre eux des excursus, des « digressions », qui semblent hors sujet, ou du moins décalées, et qui pourtant apportent indéniablement un complément d’information, un éclairage utile mais peut-être secondaire, du moins à sa première lecture. Certains éditeurs se sont même autorisés à publier séparément certains de ses excursus, comme des textes autonomes se suffisant à eux-mêmes. Or ils participent d’un ensemble, auquel ils confèrent précisément l’unité démonstrative et argumentative qui fait qu’il est ce qu’il est.

À ma petite échelle, j’ai décidé d’adopter cette démarche. Ce livre est composé de cinq chapitres, qui traitent chacun d’un sujet bien circonscrit (les grands ensembles, les centres commerciaux, les gratte-ciel, les gated communities et les prétendus « grands projets ») de façon documentée. Mais j’ai aussi choisi d’y digresser afin de « monter » en théorisation, tout en tâchant d’éviter tout jargon. C’est là où l’influence de Georg Simmel se fait la plus forte. Mais un autre auteur m’a inspiré : Günther Anders. En effet, dans ce chef-d’œuvre qu’est L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (dont le tome 1 est publié en allemand en 1956, en français en 2002), il prévient : « Sans doute le lecteur sera-t-il d’abord désagréablement surpris par le constant changement de perspective qui lui sera imposé, par le passage des “vérités de fait” aux “vérités de raisonnement”, pour parler comme Leibniz ; ensuite par le fait que, parti de l’examen des phénomènes les plus actuels et en vérité les plus inattendus (les “occasions”), il se retrouvera plongé dans la discussion de problèmes qui (parce que ce sont des problèmes “philosophiques” fondamentaux) lui sembleront n’avoir aucun rapport immédiat avec les occasions en question. » Plus loin, il précise : « Mais en philosophie la “digression” signifie bien autre chose que dans les sciences spécialisées ou dans la vie quotidienne ; pour le puriste en matière de philosophie, elle signifie même tout le contraire. »

Ainsi la description et l’analyse de chacun des cinq « dispositifs » retenus dans cet ouvrage se trouvent doublées d’une digression, qui se veut à la fois un élargissement et un approfondissement. En fait, chaque digression zoome sur l’objet préalablement exposé et peut être lue indépendamment. J’espère que le lecteur trouvera dans ce procédé le moyen d’exercer son esprit critique et que chaque digression l’invitera, à son tour, à dériver, à s’étonner, à contester, à partager. Toute pensée est collective, alors que l’écriture reste personnelle ; c’est pour rendre hommage aux auteurs qui m’ont aidé à penser que je clos cet ouvrage par une « promenade bibliographique » dans laquelle je commente mes lectures en digressions amicales.

Comment introduire un tel essai ? J’ai choisi de puiser dans l’histoire des sociétés urbaines quelques scènes de catastrophes que les contemporains ont attribuées aux éléments naturels, raz-de-marée, incendies ou séismes… Or ces événements ne sont jamais déliés de la responsabilité humaine. En effet, c’est fréquemment par insouciance ou prétention, fatalisme ou ignorance, que les humains ont construit là même où le danger existait, tout en espérant naïvement s’en prémunir. Cette introduction rappelle des « faits » connus qui démontrent également en quoi les villes sont résilientes, trouvent en elles-mêmes les conditions de leur rétablissement. Peu de villes sont définitivement rayées de la carte après un incendie ou un tremblement de terre. Elles s’effondrent avant de renaître et parfois de renouer avec leur superbe et à nouveau de scintiller de mille éclats, sans pour autant éloigner la menace, qui attend son heure. Les habitants d’Istanbul ou de San Francisco n’ignorent pas la tectonique des plaques qui les rend vulnérables ; mais ils ne déménagent pas pour autant. Les désastres dont il est question dans cet essai relèvent d’une autre origine. Ils ne doivent rien à la nature, « naturelle » ou humanisée. Ils sont totalement artificiels. Impossible d’accuser la tempête ou l’avalanche : ils relèvent essentiellement de politiques volontaires, conscientes et revendiquées comme bienfaisantes. Tous naissent du capitalisme industriel productiviste et s’inscrivent dans une logique fonctionnaliste. Je considère qu’ils arrivent en bout de course et sont condamnés à terme ; ce qui n’empêche pas que certains (politiques, architectes, critiques…) misent encore sur eux – on continue de construire des gratte-ciel et on ouvre en fanfare quantité de centres commerciaux ; cela me fait penser aux personnages de dessin animé qui continuent à courir alors qu’ils ne sont plus sur la terre ferme, mais en l’air…

 

 

 

 

 

 

 

Note sur les références bibliographiques : afin de ne pas alourdir la lecture, la bibliographie complète figure en fin de volume. Dans le corps du texte, ne sont indiqués entre parenthèses que les noms des auteurs, les dates de parution et les pages de citations.

Introduction

D’un désastre, l’autre…

Curieusement, les humains n’ont jamais hésité à bâtir des villes sur des emplacements dangereux, comme si leur hardiesse pouvait les prémunir des dangers géologiques ou climatiques. En Sicile, par exemple, les villes furent régulièrement détruites. En 1169, un tremblement de terre tua 15 000 personnes ; en 1669, la lave de l’Etna submergea Catane malgré des remparts de vingt mètres de haut ; en 1693, soixante bourgs du Val de Noto furent engloutis sous les décombres avec 60 000 victimes… Il en va de même à l’autre bout du monde, au Pérou, où, en 1687, 1746 et 1797, pour ne citer que les plus célèbres des secousses volcaniques de son histoire, des villages et des villes – dont Lima, Chancay, Gaura, et aussi des ports comme Callao, Cavallo ou Guanapé – furent détruits en quelques instants, entraînant la mort de milliers d’habitants qui, selon les témoignages de rares survivants, se retrouvèrent « lancés en l’air » avant de retomber, s’écrasant sur le sol défoncé.

Les Pays-Bas, de leur côté, se trouvent par endroits au-dessous du niveau de la mer, entraînant de récurrents affrontements contre la montée des eaux qui laissent parfois certains territoires totalement inondés. Le calendrier des catastrophes égrène ses dates funestes : 1170, 1219, 1251, 1277, 1282, 1337, 1395, 1421, 1530, 1809, 1825… Chacun connaît la blague selon laquelle Dieu a créé le monde et les Hollandais la Hollande. Elle possède sa vérité : les Hollandais ont dû apprendre à dompter les eaux en inventant des systèmes de retenue, des canaux, des polders, des constructions sur pilotis, des maisons flottantes… Les Hollandais sont aussi les premiers à prendre au sérieux les effets du réchauffement climatique sur la montée des eaux, en conséquence de quoi ils déplacent des maisons, des hôtels et des équipements de bord de mer sur des sites mieux protégés et interdisent toute construction à proximité du rivage.

Ce rapport à l’eau a accompagné les premiers pas de la plupart des villes. En effet, nées avec l’agriculture et l’essor des échanges, celles-ci furent fréquemment établies le long d’un fleuve – le Tigre, l’Euphrate, le Nil, l’Indus… – ou d’un rivage. Elles subirent ainsi moult caprices météorologiques, débordements, inondations, tsunamis (ce terme japonais signifie littéralement « vague portuaire »), déferlements… Raz-de-marée, tempêtes, cyclones ou ouragans ont provoqué d’innombrables dégâts matériels et humains. À présent encore – alors qu’on connaît les effets du réchauffement climatique sur la montée des océans, par exemple –, des hôtels, des centres de loisirs, des villas, des villes entières parfois aspirent non seulement à une vue imprenable sur la mer mais aussi à y plonger les pieds. Des architectes, présentés comme des « visionnaires » par une presse complaisante, proposent depuis peu, sans peur du ridicule, des îles urbaines flottantes insubmersibles ou des habitats sous-marins résistant aux raz-de-marée ! Dans la dernière édition de The Urban Prospect, Lewis Mumford constate : « Dans nos écoles d’urbanisme, j’ai trouvé des tracés hallucinants de villes entières prévues en sous-sol, de cités sous-marines dont les habitants pourraient vivre et mourir sans venir jamais au contact avec le milieu extérieur vivant, riche, varié, indispensable à la santé, à la stabilité psychologique, à la croissance culturelle, depuis bien plus de trente mille ans ! » (1970, p. 296.) De manière prémonitoire, le « cinéma catastrophe » annonce depuis longtemps déjà l’effacement de villes entières, englouties par des vagues ou emportées par la lave… On peine bien sûr à croire que cela pourrait arriver. Pourtant, la plupart des sociétés s’urbanisent sans se soucier ni des risques dits « naturels », dont elles aggravent les conséquences en bétonnant à tout va, ni des risques spécifiques aux agglomérations denses, généralement sous-estimés : propagation des incendies d’un bâtiment à un autre, effet domino des maisons mitoyennes – quand l’une d’entre elles s’écrase sur sa voisine, cela entraîne la destruction de toute la ligne d’habitations –, désintégration des immeubles voisins en cas d’effondrement d’une tour, etc.

L’ONU-Habitat fait depuis peu la promotion du « modèle chinois », considérant que la multiplication de mégapoles millionnaires où l’on entasse les habitants dans des gratte-ciel énergivores serait la voie à suivre ! Au quatrième Forum urbain mondial, à Nankin en 2008, sa directrice, Anna Tibaijuka, récompensa trois « villes » chinoises (Nankin, Shaoxing et Zhangjiagang), exemplaires à ses yeux. En Chine, la population urbaine est passée de 77 millions en 1953 à plus de 700 millions en 2012, cela sans compter la main-d’œuvre dite « flottante » de 150 millions d’indésirables qui construisent ces villes sans avoir le droit d’y résider. Gratte-ciel inélégants au garde-à-vous, architecture minérale froide, présence massive d’industries polluantes, énergie fournie par des centrales à charbon aux retombées néfastes pour la qualité de l’air, difficultés à traiter les montagnes de déchets, travaux pharaoniques pour amener l’eau potable, ascenseurs surutilisés par d’incessants va-et-vient, longs trajets chronophages entre le domicile et le lieu de travail, nombreux embouteillages sur les voies périphériques, pénurie de parcs et jardins publics, multiplication des enclaves pavillonnaires sécurisées, populations hyperconcentrées condamnées aux nuisances sonores domestiques… Bref, des villes millionnaires (près d’une centaine !) peu propices à une habitabilité digne de ce nom. Romanciers et cinéastes chinois décrivent le mal-être engendré non seulement par le système politique totalitaire de leur pays, mais aussi par ce mode d’urbanisation d’une rare brutalité. La presse rapporte régulièrement l’histoire de « réfugiés urbains » – artistes, écologistes… – fuyant les mégapoles pour s’installer dans des villages et vivre au plus près de la nature. La Chine aurait pu expérimenter d’autres modèles de peuplement au lieu de jouer la seule carte de la mégapole surpeuplée. Certes, se sachant sous les projecteurs internationaux, elle a bluffé les médias en annonçant la création d’une ville verte, Dongtan, au large de Shanghai. Mais, pour l’heure, cette ville prétendument écologique dort encore dans la mémoire numérique des ordinateurs de ses promoteurs…

Mégapoles déraisonnables

Selon les organisations internationales (ONU, OCDE), les « villes » consomment en ce début de XXIe siècle 75 % de l’énergie mondiale et produisent près de 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Ces derniers sont en train de dérégler le climat de manière irréversible. Les climato-sceptiques jouent les autruches et refusent de voir ce qui est évident et imparable : « Lorsque le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) anticipe un réchauffement moyen entre deux et six degrés en 2100, explique le physicien français Jacques Treiner, c’est en intégrant divers types d’incertitudes : objectives (le rôle des nuages, par exemple, est difficile à quantifier avec précision) et subjectives (les décisions que l’humanité va prendre concernant les sources d’énergie fossile et la consommation d’énergie). Mais ne nous y trompons pas : le réchauffement est certain (probabilité très proche de 100 %), ainsi que son origine anthropique. Les incertitudes portent sur l’ampleur du phénomène. L’enjeu environnemental du siècle est d’influer sur le rythme de la dérive climatique » (Le Monde, 15 février 2007). Le célèbre climatologue américain James Hansen, qui annonçait au début des années 1990 que le réchauffement climatique avait déjà commencé, trouve bien timorés les experts du GIEC qui, en 2007, projetaient une hausse du niveau de la mer de dix-huit à cinquante-neuf centimètres en 2100 alors que, selon ses calculs, la fourchette se situerait plutôt entre un et deux mètres (Le Monde, 6-7 mai 2012). Le maire de Napuka, petite île de l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, située à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, a pris les devants en demandant qu’en cas de submersion les Marquises l’accueillent lui et les 315 habitants de sa commune (Le Monde, 9 décembre 2011). Mais qui se préoccupe des 17 000 personnes qui résident sur les soixante-dix-huit atolls de cet archipel ? La montée des eaux qui résultera de la fonte des glaciers suite au réchauffement climatique ne s’effectuera pas de façon homogène. Aussi les précautions à prendre d’ores et déjà sur la Côte d’Azur ne sont-elles pas les mêmes que celles à préconiser le long des rivages de Floride, de Thaïlande ou dans les fjords norvégiens et les lagunes africaines ? Le cinquième Rapport d’évaluation du GIEC (octobre 2014) confirme ces prévisions et invite, avec une fermeté inédite, les décideurs à prendre les mesures qui s’imposent et que l’on connaît.

Roland Paskoff (Pérard et Perrot, 2003, p. 277 et sq.) suggère prudemment de considérer les caractéristiques géographiques de chacun de ces cas afin d’anticiper l’ampleur des effets de l’élévation du niveau des mers quant à la submersion, l’érosion et la salinisation. Il démontre que les plages, qui sont toutes affectées par l’érosion, réagissent différemment selon la force des vents, les espèces plantées aux alentours, la forme du relief, l’intensité des marées, etc. Il en va de même pour les falaises, les lagunes, les marais, les vasières à mangroves, les estuaires, les récifs coralliens et les plaines deltaïques. Chaque lieu, en effet, présente des spécificités. Et cette diversité de situations appelle un large éventail de propositions, tant environnementales que sociétales, car les deux s’entremêlent indistinctement. Le tourisme, par exemple, est autant responsable de la dégradation des plages que l’érosion « naturelle ». L’urbanisation incontrôlée modifie les environs d’un marais et en déséquilibre les écosystèmes. Les travaux pour rendre navigable un estuaire peuvent perturber les cycles chronobiologiques des animaux, voire détruire la faune locale. Aussi faut-il être particulièrement attentif aux conditions géoclimatiques locales tout comme aux transformations socio-économiques. Refuser un permis de construire en bordure de mer à un propriétaire va préventivement dans le bon sens, mais déménager autoritairement tous les habitants de toutes les maisons qui donnent sur un rivage réclame une simulation préalable particulièrement fine et des mesures d’accompagnement adaptées.

Le Sommet de la Terre, à Rio, en 1992 avait listé les dégradations en cours à l’échelle planétaire qu’il fallait tenter de stopper ou, à tout le moins, de canaliser et de réorienter. L’idée d’un Agenda 21, regroupant les principales actions à mener d’ici au XXIe siècle, faisait son bonhomme de chemin tant au niveau local qu’à celui des États, au Nord comme au Sud. Vingt ans après, force est de constater que les « clignotants » sont toujours au rouge, malgré la bonne volonté de nombreux individus rassemblés dans des associations, des organisations non gouvernementales, ou même des administrations. Cela démontre la limite des écogestes – même si le tri sélectif des déchets est à encourager, tout comme le fait de marcher ou de pédaler plutôt que de prendre sa voiture pour aller faire une course, ou d’éteindre son ordinateur dès qu’on ne l’utilise plus… – et l’impératif de coordonner des décisions politiques au niveau mondial. Les terres agricoles surexploitées au nom de la productivité et dopées chimiquement sont dans l’incapacité de récupérer et de se refaire une santé. Des centaines de milliers d’hectares sont bâtis abusivement ou servent à installer des infrastructures routières ou ferroviaires, ce qui provoque d’innombrables déséquilibres écosystémiques. La déforestation – on parle de 13 millions d’hectares de forêts saccagés chaque année (Le Monde, 1er février 2012) – participe au dérèglement climatique, à l’érosion des sols, à la disparition d’espèces animales et à l’avancée du désert… Le surpâturage lui aussi appauvrit les terres arables, principalement en Afrique. La majorité (75 %) des services que la nature rend aux humains, comme la pollinisation des cultures et la filtration de l’eau, sont dramatiquement en baisse et accroissent la tension entre les humains, la faune et la flore, d’où l’urgence d’une éthique de l’environnement, de l’environnement urbain en particulier. Le Stockholm Resilience Center a retenu neuf « cibles » – la pollution chimique, la diminution de la couche d’ozone, la disponibilité en eau potable, l’acidification des océans… – pour apprécier l’état de santé de la planète ; or trois d’entre elles – le changement climatique, la dégradation de la biodiversité et le dérangement du cycle de l’azote, qui provoque une perte de fertilité des sols et un appauvrissement des océans – ont d’ores et déjà franchi le seuil au-delà duquel leur situation nécessite une intervention coordonnée au niveau mondial.

C’est la spécificité du mot « écologie », forgé par le médecin allemand, darwiniste militant, Ernst Haeckel en 1866, que d’exprimer les interactions des vivants entre eux et avec leurs milieux. Aussi l’étude écologique des milieux urbains consiste-t-elle à saisir toutes les relations qui s’établissent ou disparaissent entre tel ou tel élément et l’ensemble auquel il participe de fait. Pour le dire autrement, si on décide de construire un tramway sur rails, on doit mesurer le coût énergétique qui résulte de la fabrication d’acier nécessaire à son parcours et à la construction des rames, puis le coût énergétique de son fonctionnement ordinaire et ensuite estimer son empreinte écologique. Ces données – qui ne sont pas toujours aisées à calculer ni même à recueillir – se révèlent indispensables au débat démocratique. Généralement, la décision politique est prise sans débat, sans même comparer les divers modes de transports collectifs – pourquoi un tramway ferré et non pas sur pneus, ou un bus s’alimentant de biocarburants ? –, sans consultation d’experts et de contre-experts. L’écologisation du politique demeure rarissime et les gouvernements actuels sont incapables d’admettre que l’écologie adopte par définition une démarche transversale et processuelle. Elle ne peut à ce titre être cantonnée à un ministère de l’Écologie ; elle doit intervenir aussi bien au ministère du Droit des femmes qu’à celui de la Culture, au ministère de la Défense qu’à celui de l’Éducation… La préoccupation environnementale ne peut se satisfaire d’un paragraphe consacré au « durable » dans tel ou tel rapport ministériel ; elle doit « travailler » l’intégralité du rapport, en déplacer l’objet, en chahuter les objectifs et les méthodes, en induire d’autres « partenaires » pour d’autres possibles. Sur ce plan, tout reste à faire.

Pendant des années, j’ai enseigné la géohistoire de l’urbanisation non seulement sans disposer d’informations sur ses aspects environnementaux mais sans même en soupçonner l’existence. Si une géohistoire urbaine environnementale planétaire n’existe pas encore, nous disposons tout de même de thèses, de recherches universitaires ou techniques, de monographies savantes sur telle forme d’urbanisation à telle époque et à tel endroit, avec ses conséquences environnementales et son coût énergétique. Mais il s’agit d’études particulièrement circonscrites et aucunement généralisables. Paul Virilio rêvait d’une « université du désastre » qui recenserait et expliciterait les « accidents » propres à chaque type de « progrès ». Le progrès technique, médical, scientifique se pare toujours des vertus que ses promoteurs lui accordent et dissimule ses imperfections, ses conséquences imprévues, ses répercussions fâcheuses sur les autres techniques considérées comme obsolètes et sur ses utilisateurs, etc. Le progrès ne saurait être discuté, point à la ligne ! Si vous le remettez en question, son partisan cherchera à vous ridiculiser en vous présentant comme un partisan du retour à l’âge des cavernes ! Tout musée des arts et métiers, dit encore Paul Virilio, devrait comporter des salles dédiées aux erreurs, dérapages, pertes et autres incidents produits par toute nouvelle technologie. La société technicienne commence seulement depuis quelques décennies, et encore très marginalement, à intégrer le risque, la précaution et la responsabilité dans ses raisonnements, alors qu’ils sont enchâssés dans chaque progrès et qu’ils doivent en accompagner et en réorienter les évolutions. De même, des auteurs « oubliés », plus ou moins volontairement, réapparaissent dans les rayonnages des librairies et dans les notes de bas de page, subitement auréolés de la qualité de « pionniers » ou de « précurseurs ». Mais tout cela ne suffit pas pour produire une autre manière de penser ensemble le « progrès » et ses « accidents ». Par exemple, l’urbanisme est enseigné et pratiqué comme une discipline allant de soi ; rares sont celles et ceux qui en établissent la généalogie et constatent que sa naissance répond à la demande de la société productiviste d’aménager le territoire et son peuplement selon ses besoins en main-d’œuvre. Il conviendrait de placer des guillemets à ces termes (« aménager », « territoire », « besoin ») tant ils sont devenus équivoques… Il faudrait aussi introduire dans cette géohistoire planétaire de l’urbanisation et de l’urbanisme les décalages temporels qui existent entre telle situation et telle autre (la croissance démographique de Bombay est bien plus rapide et imposante que celle de Bordeaux) et entrelacer les temporalités pas toujours synchronisées des processus à l’œuvre dans toute dynamique urbaine (le temps d’un décret législatif n’est pas celui d’un chantier, le temps de formation à un métier n’est pas celui de la construction d’un bâtiment, le temps de réalisation d’un parc urbain est distinct de celui de sa représentation…).

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin