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Disposer de la nature

De
215 pages
Aujourd'hui, la nature est gérée : travaillée, politiquement administrée, et soumise à l'évaluation scientifique. C'est pourtant dans ce contexte que nous nous apprêtons à affronter des problèmes environnementaux inédits très préoccupants. Ce livre explore cette contradiction à partir d'un travail ethnographique réalisé dans un parc naturel en Patagonie argentine, classé au patrimoine mondial de l'Unesco : la Peninsula Valdés.
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Chapitre premier

Puisqu’il faut un début à tout… De la nécessité de préserver nos inquiétudes
Ainsi donc, nous commencerions à être inquiets. La température monte, les glaciers fondent, les forêts disparaissent. On trouvera bientôt sur le marché des embryons humains. Mais tout irait bien car la Science et le Progrès seraient nos sauveurs. Et il ne faudrait pas écouter les annonciateurs de l’apocalypse : l’universitaire n’admet que les idées tièdes et les médias exagèrent toujours. Tout ira bien. Tout ira bien ? Porté par une inquiétude face à ces grands dogmes contemporains que sont les sciences et les idées de progrès ou de développement, le propos de cet essai sera le suivant : comprendre les relations entre une société donnée, la nature qui l’environne et avec laquelle elle s’est progressivement structurée, et les formes de rationalité qui la parcourent (travail, sciences, débat public politique). Plus fondamentalement encore, tenter de comprendre comment ce qui nous avait si longtemps semblé être un espoir d’émancipation – la Raison, les sciences, le progrès – a pu se convertir en une sorte de mécanique aveugle broyant l’espoir d’une vie meilleure dans un espace naturel équitablement partagé. Et pour interroger tout cela, ne pas se contenter de dissertations philosophiques, mais aller voir de près le fonctionnement de cette « mécanique », là où elle se joue concrètement de nos espoirs : au plus près de l’action, du terrain, du travail, des sciences et du débat public. Afin de rendre accessibles ces interrogations, j’ai choisi de proposer au lecteur un « essai » et non une thèse ni un rapport de recherche : un texte volontairement hybride, entre le récit d’une expérience personnelle – narration forcément trouée de doutes, d’erreurs, de jugements et d’hésitations -, et la description sociologique supposée plus objective. Je présenterai également une série de photographies afin de permettre une appréhension sensible du lieu dans lequel j’ai mené cette enquête, et de rendre plus facilement présents les gens rencontrés, leurs pratiques, ainsi que les paysages et les animaux qui en seront les protagonistes1.

La rencontre de baleines, de goélands, de capitaines, de biologistes et d’un sociologue sur une table à dissection en Patagonie… J’entamerai cette réflexion par le récit d’une expérience personnelle de relation avec la nature vécue dans un contexte touristique. Il me semble intéressant de commencer par un simple souvenir de voyage parce que je ne cesserai pas, dans le courant des questionnements qui m’ont amené à changer de continent et à pratiquer durant plusieurs mois des observations ethnographiques en Argentine, d’être
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Pour des raisons de coût, seule une sélection de photographies en noir et blanc sera présentée. Une exposition plus importante du travail photographique réalisé, en couleur ainsi qu’en noir et blanc, est disponible sur internet à cette adresse : http://champ-visuel.org/disposer

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confronté aux dimensions constitutives de cette expérience vécue en tant que touriste. Bien entendu, je n’aurais pas repéré la pertinence de cette situation pour une enquête ethnographique si le touriste que j’étais à ce moment-là n’était pas resté fondamentalement un chercheur en sciences humaines et sociales, même durant ses vacances d’été. Le contexte sera celui de mon premier voyage en Amérique latine il y a quelques années, et plus précisément celui de la Patagonie argentine. Le moyen de transport sera un zodiac : nous sommes dans le Golfo Nuevo de la Península Valdés, sur la côte atlantique2. Les falaises grisâtres de Puerto Pirámides, petit village d’environ 400 habitants, nous surplombent. La mer est calme et il fait beau. Je suis revêtu d’une cape de caoutchouc jaune vif qui m’abrite des embruns soulevés par l’embarcation, et à ce jaune vif s’ajoute le contrepoint de la rougeur éclatante d’un gros gilet de sauvetage qui enserre mon cou, rend tout effort d’élégance dérisoire, et achève de donner à la dizaine de personnes qui m’entourent et à moi-même, l’allure typique de touristes en mer.

Figure 1: Des lycéens se préparent à partir en mer à Puerto Pirámides.

Pour les mouettes et les goélands qui nous survolent en ricanant, nous formons un groupe de taches criardes jaunes et rouges sur le fond bleu intense et métallique de l’océan. Chacun a son appareil photo bien en main, car l’objectif est de taille : nous voguons à la recherche de baleines franches australes. Elles sont ici la principale attraction touristique. Certains d’entre nous ont fait des dizaines de milliers de kilomètres pour venir assister à leur spectacle. La langue française n’a pas de traduction pour ce qui s’appelle ici « avistaje », ou en anglais « whale watching », et
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Voir carte page 23.

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qui consiste à sortir en bateau pour s’approcher des baleines. Avistaje, whale watching : les termes indiquent bien qu’il s’agit d’aller y voir. Lorsqu’une baleine apparaît, chacun se dresse sur son banc et tente de glisser son appareil entre la rangée de têtes et de capuches qui le sépare de l’animal, afin d’en tirer le portrait photographique : les compacts numériques crépitent, les flashes - inutiles de jour mais préprogrammés – s’enclenchent, les gens s’exclament, applaudissent, et se dressent d’autant plus frénétiquement que les baleines sont proches de la frêle embarcation. Le guide ponctue la visite de données tirées de la biologie : taille, poids, régime alimentaire, cycle de reproduction, état de conservation de l’espèce, etc. L’avistaje consiste à réduire la distance entre un groupe humain et des baleines : se déplacer pour s’approcher en est l’acte essentiel. Une tête énorme émerge à moins d’un mètre de nous : cris, applaudissements, la rangée jaune et rouge située du côté de l’animal se dresse d’un bond. Son souffle rauque projette un chapelet de gouttelettes en forme de « V » sur nous, vertige d’une proximité, presque d’une intimité, avec un être des profondeurs océaniques. Chacun se demande sans doute ce qui se passerait si l’énorme mammifère d’environ trente tonnes décidait de s’amuser avec nous d’un coup de son imposante nageoire caudale… À bord de l’embarcation, trois personnes n’ont pas le même accoutrement criard que les touristes : le capitaine, le guide et une jeune fille portant un gilet frappé du logo d’une fondation, au centre du zodiac. Elle nous a été présentée par le guide comme « biologiste » : il nous explique en espagnol qu’on peut lui poser des questions, qu’elle y répondra bien volontiers, et qu’elle utilise les services de l’entreprise pour réaliser une recherche sur les attaques des baleines par les goélands. Étonnement général : les goélands attaquent les baleines ? Oui, nous explique la biologiste, ce phénomène est unique au monde, on ne l’a observé qu’ici. Les goélands qui se nourrissaient auparavant des petits morceaux de peau que les baleines laissent autour d’elles quand elles viennent à la surface – phénomène naturel lié au renouvellement rapide de leur peau – ont changé de comportement alimentaire et piquent aujourd’hui leurs dos jusqu’à y enfoncer la tête toute entière. Ils se nourrissent non seulement de la peau, mais aussi de la couche sous-cutanée de graisse, causant de profondes plaies aux mammifères marins, les obligeant à changer de comportement de plongée ou de navigation. Les recherches commencent par la vérification statistique de la fréquence des attaques, afin de déterminer si tous les goélands sont concernés ou s’il s’agit seulement de certains d’entre eux. Je m’adresse à la biologiste, et lui demande des précisions sur le phénomène et sur ses recherches. Elle me dit qu’elle est doctorante et me montre son outillage. Un carnet de papier divisé en une série de cases où elle note les caractéristiques des attaques observées depuis l’embarcation, un appareil photographique servant à documenter ces attaques, et un GPS lui permettant de localiser précisément sa position lorsqu’elle note une attaque.

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Figure 2: L’avistaje : s'approcher, se pencher pour voir, photographier.

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Je ne suis pas le seul à m’intéresser aux explications de la biologiste : les autres touristes lui demandent toutes sortes de renseignements sur les baleines, sur leurs dimensions, leurs poids, leurs modes d’alimentation, mais aussi sur la raison de l’étrange comportement des goélands. Selon la doctorante embarquée, il y aurait une corrélation entre ce changement de comportement alimentaire et la pollution. Les recherches établissent un rapport entre ces attaques et les dépôts d’ordures à ciel ouvert ainsi que les déchets de la pêche industrielle. Les goélands se seraient multipliés à cause de ces pollutions d’origine humaine. Je ne comprends pas bien sur le moment le lien entre cette pollution et les attaques, mais je suis fasciné par la situation de cette embarcation où, dans un espace de quelques mètres carrés, s’engagent une série de relations entre la science (la présence de la biologiste, le discours vulgarisateur du guide), un public amené là par une entreprise touristique et par le savoir « profane » du capitaine (il sait où nous diriger dans la baie immense pour qu’on rencontre des baleines ; il peut aussi parler de leur gestation, de leur nutrition, etc.), et la nature : la mer, une interaction entre deux espèces. Comprenant que je suis chercheur en sciences sociales, la biologiste me suggère de prendre contact avec le directeur de l’Ecocentro, le musée océanographique de Puerto Madryn, la ville qui se situe sur l’autre rive du golfe, et qui s’intéresse également à la partie sociale de la problématique des relations entre goélands et baleines. En effet, l’une des solutions envisagées pourrait consister à abattre des goélands. Si l’on devait en arriver là, l’Ecocentro se demande comment expliquer cette décision dans le contexte d’une aire naturelle protégée comme la Península Valdés. Qui s’en chargerait, et qui prendrait la décision, dans un territoire où des ONG écologistes interviennent et défendent aussi bien les baleines que les oiseaux marins ? Symétriquement, ne devrait-on pas éviter que les populations locales (fortement dépendantes des baleines, qui sont la principale ressource touristique de la province argentine du Chubut3) ou même les touristes, n’aient l’idée d’aider les baleines en se mêlant d’abattre des goélands ? J’ai donc contacté le directeur de l’Ecocentro de Puerto Madryn, Martín, un biologiste4. Ce contact fut tellement intéressant qu’un projet commun a pu voir le jour. Martín jouera ensuite le rôle d’introducteur, me procurant maints contacts locaux. Il deviendra aussi l’un des « objets » de mes observations, en tant que biologiste de la conservation travaillant depuis des années sur les baleines. Très amateur de sociologie, d’étude du tourisme et d’interprétation environnementale, il sera également un partenaire intellectuel indispensable. Nous voici donc au cœur du réseau d’acteurs et d’enjeux qui a motivé mon départ pour huit mois en Patagonie argentine, en juillet 2008, afin d’y mener une étude ethnographique des relations entre l’homme, les sciences et la nature. On en verra bien d’autres apparaître – ou s’effacer – dans la suite de cet essai. Dans ce petit village argentin se cristallisent les tensions caractéristiques des sociétés contemporaines : aux interventions humaines sur la nature, transformée en produit par le travail (en particulier la pêche et ses déchets), succèdent un ensemble de pollutions de l’environnement qui modifient les relations entre deux espèces, dont
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L’Argentine est un État fédéral dont les provinces disposent d’une autonomie politique et administrative. Le Chubut est la province où se situe l’enquête. 4 Sauf exception indiquée, pour des raisons de confidentialité, tous les noms et prénoms ont été modifiés.

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l’une est protégée5. Les baleines constituant une ressource économique pour la province, des biologistes entament des recherches. On craint en effet qu’elles ne finissent par quitter la péninsule sous la pression des goélands6. Le résultat pourrait consister en une nouvelle intervention sur la nature : éliminer une partie des goélands. Mais comme tout cela fait débat, diverses institutions et ONG, dont un centre d’expositions scientifiques et océanographiques, l’Ecocentro de Puerto Madryn, se penchent sur le versant social du problème. L’ensemble de ce réseau d’intérêts croisés se déploie au sein d’une aire naturelle protégée, classée depuis 1999 au patrimoine universel de l’humanité par l’Unesco. Ce qui signifie que les baleines franches australes, espèce protégée considérée en Argentine comme un « monument national » et désignée en outre comme faisant partie d’un patrimoine universel, subissent dans le territoire même qui est dédié à leur conservation les effets de l’action humaine et de la pollution. Que, de plus, cette espèce est transformée en produit de consommation touristique et en enjeu scientifique. Qu’on projette d’éliminer en partie une autre espèce à cause de problèmes dus à l’action humaine. Que se mêlent enfin, à cet étrange échafaudage, des questions de médiation culturelle, de vulgarisation scientifique et de débat public. On n’est pas si loin de la rencontre surréaliste entre une machine à coudre et un parapluie sur une table à dissection : acteurs sociaux et animaux en compétition entre eux, lieu d’action et de mise en représentation de la rationalité, croisement entre science, gestion du territoire et travail, le tout dans un espace réduit, une péninsule, presqu’une île, un petit village isolé du monde mais relié à lui par l’entremise du tourisme. Le lecteur patient verra plus loin que l’idée de dissection prendra un tour moins métaphorique quand viendront s’ajouter les techniques et l’instrumentation de la biologie. Ce contexte permettait d’espérer une compréhension locale et située – mais riche d’enseignements au-delà de ce territoire – du rapport de l’homme à la nature, et c’est pourquoi j’ai décidé de consacrer plus d’un semestre à son étude sous la forme d’une ethnographie de terrain7. Voici maintenant, dans leurs grandes lignes, les idées directrices que je vais développer : elles m’ont été suggérées au moins autant par le terrain que par mes lectures et j’en confronterai plus loin certaines aux observations tirées de mon carnet de terrain. Tout d’abord, il me semble que l’appréhension commune de la relation entre l’homme et la nature s’inscrit généralement dans l’exceptionnel : nous sommes invités à penser à la nature dans le cas des grandes catastrophes naturelles (supposées nous rappeler la vanité des prétentions humaines à la maîtrise des éléments), dans le contexte de l’impact de la pollution (qui permettrait toutefois une « prise de conscience », une sorte de conversion à connotation quelque peu religieuse de nos attitudes et représentations). Dans le journal télévisé, l’environnement est ainsi

5 Les baleines franches australes ne sont pas autant en danger que celles du nord, et c’est suite à l’interdiction de leur chasse qu’elles ont vu leur population se stabiliser et même croitre régulièrement. 6 Cette hypothèse est présentée comme plausible par les biologistes : Rowntree, McGuinness, Marshall, et al. (1998, 99–115). 7 La Península Valdés n’a jamais fait l’objet d’une étude sociologique : celle que je propose ici aura donc en partie un caractère exploratoire.

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majoritairement traité sous l’angle des problèmes et des catastrophes8. Mais la relation entre l’homme et la nature peut également s’inscrire dans le cadre de la contemplation des merveilles de la nature, animaux exotiques et paysages lointains prenant alors la place des grandes œuvres de la culture dans notre musée imaginaire : le nombre de magazines illustrés consacrés aux voyages ou à la nature sauvage est un indice de cette prégnance de l’exceptionnel, même si le beau paysage du terroir local ou l’animal de compagnie ont également leur place, plus quotidienne, dans nos représentations. Ou encore, on s’interroge quand s’installe un débat public impulsé par des collectifs luttant pour prendre place dans l’espace médiatique et pour faire changer telle ou telle pratique jugée nuisible d’un point de vue écologique : en France, l’exemple des faucheurs de champs de maïs transgénique s’inscrit dans la tradition inaugurée par Greenpeace qui a consisté à médiatiser des actions spectaculaires de sauvetage de baleines par interposition d’un petit zodiac face à l’énorme silhouette des navires de la chasse industrielle. Cette emprise de l’exceptionnel masque la quotidienneté dont se nourrit notre rapport à la nature. Celle de nos renoncements devant la rationalité instrumentale s’insinuant dans nos pratiques domestiques et nos habitudes, par exemple quand nous utilisons notre voiture pour effectuer de courts déplacements au lieu d’utiliser les transports en commun, ou celle de nos efforts pour changer modestement le cours des choses quand nous pratiquons le tri sélectif de nos déchets. La focalisation sur l’exceptionnel s’inscrit dans une pensée de l’événement, elle-même largement tributaire de certaines des formes de la rationalité instrumentale, celles de la sphère médiatique, du marketing et de la communication politique. C’est pourquoi, même dans le cadre d’un terrain lointain et exotique (la Patagonie argentine, les baleines), mon regard s’est focalisé sur les pratiques quotidiennes de gens travaillant dans le tourisme, de capitaines d’embarcations d’avistaje, de photographes et vidéastes semi-professionnels, d’habitants, de touristes fréquentant des hôtels non classés, de biologistes ne s’inscrivant ni dans des universités d’ « excellence » ni dans des laboratoires internationalement renommés pour de fantastiques découvertes et auréolés de prix Nobel. Il s’agit de dénaturaliser la gangue d’ordinaire qui recouvre et rend invisible notre relation à la nature, et qui construit l’arrière plan nécessaire pour que l’événement exceptionnel puisse y être célébré comme tel et rendre plausible l’illusion selon laquelle ce serait par une conversion, une brusque prise de conscience, quand ce ne serait pas grâce à une catastrophe, qu’on pourrait sortir des impasses où nous mène notre modèle de développement et affronter les risques qu’il fait peser sur la planète. Quand les sciences humaines et sociales s’intéressent aujourd’hui à la question des relations entre l’homme et la nature, ou entre nature et culture, le point focal est souvent tendu entre deux positions opposées. D’une part, une position centrée sur les formes de la pensée essaie de comprendre comment individus ou groupes sociaux construisent des relations avec les animaux. D’inspiration anthropologique,

8 Cheveigné (2000, 69-70). Une recherche de sémiologie des médias qui fit référence fut réalisée par Eliséo Véron qui étudia la représentation médiatique de l’accident nucléaire de Three Miles Island : Véron, Eliséo. Construire l’événement – les médias et l’accident de Three Miles Island. Paris : Éditions de Minuit, 1981.

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cette littérature étudie minutieusement l’espace des pratiques et des représentations, pointe la diversité des ontologies du rapport homme-nature9, s’interroge sur les effets contextuels et communicationnels des pratiques thérapeutiques mobilisant des animaux10, ou encore sur les projections anthropomorphiques dont ils sont l’objet dans le cadre d’interactions rapprochées avec les humains11. Parfois, ce sont des questions de perception ou d’apprentissage lors du contact avec les animaux qui fondent la problématique12. Mais on court alors le risque de laisser de côté l’épaisseur des médiations institutionnelles et juridiques, des collectifs qui s’affrontent ou qui collaborent, des formes d’organisation du travail, ou de la matérialité des dispositifs, toutes choses qui contribuent elles aussi à régler la distance et la signification des relations entre l’homme et la nature. D’autre part, la position des géographes introduit la dimension des territoires, et autorise la prise en compte d’une série de médiations qui échappent souvent aux anthropologues : la notion de paysage, les questions de conservation, les stratégies internationales, etc. Là où certains géographes sont également d’un apport essentiel, c’est quand ils pointent la tension entre développement économique et conservation de la nature qui travaille une grande partie des parcs naturels protégés où s’installe l’économie du tourisme13. Mais l’ampleur géographique de ces problématiques peut conduire à perdre de vue le sens quotidien des pratiques des gens ou des sociétés qui vivent un rapport à la nature qui n’est pas uniquement structuré par la globalisation des échanges économiques ou par les stratégies mises en place par des gouvernements pour relier différents parcs naturels. Il serait évidemment un peu facile d’en appeler à une position intermédiaire qui serait meilleure, ou plus heuristique. Mon choix a été plus nettement ethnographique que géographique, simplement par affinité. Il rejoint celui d’anthropologues de la nature ou de sociologues de l’environnement qui s’intéressent aujourd’hui aux modes de gouvernance des espaces naturels, et aux conflits d’acteurs dans le contexte de l’« administration » politique de la nature. Cette socio-anthropologie reste attentive aux pratiques et aux représentations des sociétés étudiées14. Il rejoint également certains des rares travaux menés sur les zoos conceptualisés comme des dispositifs ou des empilements de médiations15. Il me semble en effet qu’on peut attendre de l’étude des relations entre l’homme et la nature qu’elle ne perde pas de vue les grandes régulations et médiations qui font que la nature n’est pas uniquement constituée d’animaux avec lesquels les hommes entretiennent des relations directes structurées par la culture. En cela, les sciences

Descola (2005). Servais (1999, 93-105). Servais (in Knight, 2005, 211-229). Voir aussi Servais, Véronique. « Dialogues avec les singes : l’anthropomorphisme comme mode de relation dans les rencontres entre visiteurs et primates en zoo », à paraitre. 12 Wolf et Tymitz (1979). 13 Plusieurs numéros de la revue « Géocarrefour » s’inscrivent dans cette perspective qui est considérée comme une entrée classique depuis les années 1970. Voir par exemple Héritier (2007). On peut également se référer à la revue « Géographie, économie, société », ou encore à la revue « Espace Géographique ». 14 Voir par exemple Selmi et Hirtzel (2007) ou Selmi (2006). Voir aussi Juan (2007). 15 Voir en particulier Davallon (1986) ; Mullan and Marvin (1987. Voir aussi Le Marec, Joëlle, Le zoo comme dispositif : cadrages historiques et socio-discursif de la relation entre l’homme et l’animal, à paraitre.
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de la communication, et leur expérience de l’analyse des médiations et des dispositifs, peuvent également être une source d’inspiration. Si elles ont peu traité frontalement des relations à la nature, plus souvent abordées sous la forme des « représentations de… » dans tel ou tel média, les questions environnementales dans le débat public, l’étude des relations entre sciences et société ou plus généralement l’analyse socio-sémiotique des médiations entre individus et institutions forment un corpus de recherches empiriques et d’analyses théoriques sur lesquelles s’appuyer16. Enfin, il me semble que ce que nombre d’approches disciplinaires construisent, c’est une vision de la nature comme une sorte d’arrière plan, de toile de fond, sur laquelle viendraient se projeter les actions des gens et des sociétés, ou leurs représentations. Mais une toile de fond n’a pas de dynamique. On peut bien entendu décrire l’histoire des représentations de la nature afin d’en restituer l’évolution17. Mais on se meut alors dans l’espace des représentations, en analysant les œuvres d’auteurs réunies en corpus. Quand la nature n’est pas traitée comme une toile de fond inerte et neutre, elle fait l’objet, par exemple sous la plume de Bruno Latour et de Michel Callon, d’une série de d’analogies littéraires ou d’inspiration sémiotique, et se convertit en acteur18. Elle se met à « collaborer », et la scène se peuple d’« épreuves » à travers lesquelles les collectifs savants font parler la nature. Cela redonne aux objets de la technique et à la nature une vigueur que la sociologie classique avait négligée19. Cette sociologie des collectifs, appelée aussi « sociologie de la traduction », cherche à décrire les assemblages d’humains et de non-humains et à montrer comment les humains « traduisent » le comportement des objets techniques ou de la nature en les déplaçant dans d’autres contextes : les coquilles Saint Jacques sont « traduites » par leurs observateurs scientifiques en données dans des articles, et les chercheurs responsables de cette traduction en deviennent alors les « porte paroles ». Le vocabulaire de Callon ou de Latour prend des tonalités politiques propres à être traduites dans les diverses sphères d’intéressement académiques qu’elles ont fini par conquérir : sciences politiques, acteurs de l’innovation, ingénieurs, décideurs, etc. Mais quand cette sociologie passe du niveau de la description empirique des phénomènes, où elle a acquis sa légitimité, à celui plus général d’une sorte de philosophie de l’action, des collectifs et de la nature, elle retrouve finalement le chemin de conceptions plus anciennes : la phénoménologie de Charles S. Peirce20 avait posé dès la fin du XIXe siècle les bases d’une critique des catégorisations dichotomiques, et pointait déjà le rôle central des médiations, de la mise en réseau, et des collectifs de pensée. La critique des réductions ontologiques qui croient voir dans tel ou tel événement un point origine fixe, une cause finale, était au cœur de cette phénoménologie. On pense évidemment aussi à Michel Foucault21.

16 Outre les travaux menés au sein de notre laboratoire par Joëlle Le Marec et moi-même, des auteurs comme Baudouin Jurdant, Yves Jeanneret, Suzanne de Cheveigné, Eliséo Véron, Bernard Schiele ou Daniel Jacobi entrent pleinement dans cette perspective. En ce qui concerne l’analyse socio-sémiotique, nous avons développé un modèle d’analyse spécifique dans Babou et Le Marec (2003b). 17 Voir par exemple Moscovici (1968). 18 Par exemple dans Latour (1989) ou Callon (1986). 19 Barbier et Trépos (2007). 20 Peirce (1978) et Peirce (1987). 21 Foucault (1969).

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Quoi qu’il en soit, la textualisation de la nature à travers les catégories du récit la pose à nouveau à distance, comme un simple réservoir de signes, une surface de projection. Quant à la critique de la rationalité instrumentale par l’École de Frankfort, d’Adorno à Habermas en passant par Marcuse, si la nature y est thématisée, elle reste conçue comme un espace de projection des actions humaines qui y exercent leur domination ou leurs destructions22. J’évoquerai plus longuement ces aspects essentiels à mes yeux, mais je souhaite dès à présent pointer l’enjeu qui consiste à conceptualiser la nature comme quelque chose ayant sa propre dynamique (par exemple quand l’équilibre entre deux espèces évolue) ou sa propre résistance (par exemple dans le cas de la configuration géophysique d’un territoire). Comment prendre en compte ces dimensions à la fois dynamiques et statiques, quand elles rencontrent celles des actions, des médiations et des représentations humaines ? En somme, il s’agit de revenir au projet anthropologique inauguré par Alexandre de Humboldt, comme le rappelle Philippe Descola, puis repris par Marcel Mauss après que l’anthropologie l’eut délaissé : faire du cadre physique de l’activité humaine « une composante légitime de la dynamique des peuples, une potentialité actualisable dans tel ou tel type de morphologie sociale plutôt qu’une contrainte autonome et toute puissante, tel ce “facteur tellurique” – l’influence du sol sur les sociétés – dont Mauss reprochait aux géographes de faire un usage excessif »23. Ce programme anthropologique n’allait pas de soi à l’époque où Mauss le prit en charge, et il semble qu’aujourd’hui encore nos conceptions de la modernité nous le rendent aussi difficile d’accès qu’il paraît indispensable. En apparence, nous dit Philippe Descola,
« […] l’anthropologie de la nature est une sorte d’oxymore puisque, depuis plusieurs siècles en Occident, la nature se caractérise par l’absence de l’homme, et l’homme par ce qu’il a su surmonter de naturel en lui. Cette antinomie nous a pourtant paru suggestive en ce qu’elle rend manifeste une aporie de la pensée moderne en même temps qu’elle suggère une voie pour y échapper. En postulant une distribution universelle des humains et des non humains dans deux domaines ontologiques séparés, nous sommes d’abord bien mal armés pour analyser tous ces systèmes d’objectivation du monde où une distinction formelle entre la nature et la culture est absente. La nature n’existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour tous les peuples, et ce doit être la tâche de l’anthropologie que de comprendre pourquoi et comment tant de gens rangent dans l’humanité bien des êtres que nous appelons naturels, mais aussi pourquoi et comment il nous a paru nécessaire à nous d’exclure ces entités de notre destinée commune. Brandie de façon péremptoire comme une propriété positive des choses, une telle distinction paraît en outre aller à l’encontre de ce que les sciences de l’évolution et de la vie nous ont appris de la continuité phylétique des organismes, faisant ainsi bon marché des mécanismes biologiques de toutes sortes que nous partageons avec les autres êtres organisés. »24

C’est pourquoi, sans oublier que ce sont souvent les actions humaines qui ont un impact sur la nature, je privilégierai l’analyse de la manière dont la nature impose – ou plutôt propose - aux sociétés et aux gens des modes d’organisation, des réponses, des déplacements. Je tenterai de montrer le bénéfice qu’il y a à utiliser les mêmes catégories conceptuelles pour décrire l’action sociale et la dynamique natuC’est surtout Marcuse (1968) qui paraît central sur ce thème. Descola (2002, 12). 24 Ibid., p. 14.
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relle en tant que processus. La notion de « déplacement » sera alors centrale pour analyser l’hybridité de configurations socio-naturelles25. Il me semble qu’au-delà du cercle restreint des collègues chercheurs que ce travail pourrait intéresser, il y a des enjeux pratiques évidents à poser ces problèmes ainsi et à montrer la complexité et l’hétérogénéité du rapport entre les gens ou les sociétés et la nature. On sent bien en effet que les dérèglements de l’environnement induits par le développement sont colossaux, et qu’on ne s’en sortira pas en dégainant la sempiternelle martingale du progrès des sciences et des techniques. Or la question de la conservation de la biodiversité, par exemple, et de la gestion environnementale de la planète, se pose actuellement à travers des catégorisations et des conceptions de la nature qui engagent des visions politiques et sociales26. De même, l’appel récurrent à des « prises de consciences », relève de catégories de pensée et de conceptions de la société27. Ce sont ces catégories et ces conceptions, soustendues par d’innombrables implicites, que je crois pouvoir interroger avec cet essai. Pour expliciter un peu plus l’origine de mon questionnement, je dois préciser qu’il est sous tendu depuis plusieurs années par une réflexion plus générale sur le thème de la rationalité. J’ai déjà eu l’occasion de l’appréhender sous la forme d’une étude des représentations médiatiques de la rationalité28, mais j’en ai retiré une insatisfaction profonde : à s’installer ainsi dans un travail sur les représentations, on entretient à son insu le fonctionnement même de ce qu’on voudrait interroger, déranger, si ce n’est déconstruire. On nourrit la bête, en quelque sorte, celle qui nous fait quotidiennement croire qu’en ne traitant que des signes on comprendrait tout de la réalité. Aujourd’hui, c’est au cœur des formes pratiques et actives de la rationalité que je veux plonger, car c’est là, à mon avis, que se situe l’essentiel des enjeux du rapport à la nature. Les démarches que l’on qualifie de rationnelles sont le produit d’une histoire des savoirs qui conduit celui qui mène un travail de connaissance à prendre position
En dépit d’un certain air de parenté avec la sociologie de la traduction, les différences avec mon projet théorique apparaîtront nettement dans le cours de ce texte. Cette sociologie que je trouve intéressante ne constitue cependant pas mon cadre de référence. La notion de « déplacement » était déjà présente dans ma thèse de doctorat dans un contexte très différent de celui de la sociologie de la traduction. Je ne l’utilise pas de manière aussi extensive que Callon, préférant lui garder un sens plus empirique. Je préciserai tout cela plus loin. Le numéro XXXIX de la revue Ethnologie française présente des recherches portant sur les relations conflictuelles entre l’homme et les animaux. Ces approches, essentiellement focalisées sur une description des réagencements sociaux induits par certains conflits avec ou autour des animaux, ne décrivent cependant pas la dynamique naturelle avec la même attention que celle apportée aux sociétés humaines, ni avec des concepts communs qui permettraient d’homogénéiser les descriptions. Voir Ethnologie française XXXIX, 2009, 1 – Les animaux de la discorde, Paris : PUF, janvier 2009. 26 Par exemple dans le cas de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) dont le travail consiste en partie à élaborer des catégories de gestion environnementale qui articulent conservation, modes de gouvernance et dimensions socio-économiques. 27 Par exemple, le caractère souvent dépolitisé de l’écologie quand celle-ci relève de l’action médiatique ou de stars internationales du show business. Les interventions du présentateur de télévision Nicolas Hulot dans le débat des présidentielles françaises de 2007 allaient explicitement dans ce sens d’une dépolitisation de l’écologie. Bien entendu, le fait de prôner la transversalité politique des questions écologiques n’enlève rien aux idéologies structurant une pensée issue de la sphère médiatique et aveugle à ses propres présupposés. 28 Babou (2004).
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dans des débats d’idées comme on prendrait d’assaut des forteresses, et à mobiliser pour cela des alliés puissants : d’autres auteurs, d’autres idées. Ce n’est qu’un des aspects de ces démarches, mais il est important. Le caractère public de ces débats d’idées, dont le jury des thèses ou des concours d’entrée dans la fonction publique de l’enseignement garde la trace, est un autre des aspects essentiels de la rationalité qui n’évalue la portée des idées que dans le cadre de l’intersubjectivité, de l’exercice public de la raison. Ensuite, comme nous ne pouvons plus nous contenter comme au moyen-âge de la glose marginale, de la vénération ou de l’exégèse des textes anciens, nous donnons sens à notre présence au monde et dans la société en articulant des idées à une prise empirique sur les choses : il s’agit de démontrer, et plus seulement de lire. Théories, hypothèses ou catégories travaillent ainsi le vivant, la matière, l’homme, ou la culture. Depuis les succès de l’empirisme au tournant du XVIIe siècle, puis avec l’effet d’entrainement de la révolution industrielle, c’est par le travail de la connaissance considérée comme une action, comme la modification d’un ordre des choses ou des discours, que la notion de « progrès » s’est installée dans nos croyances. Plus récemment, le dogme incantatoire d’une révolution qui ferait surgir une société de l’information et du savoir, nous a été vendu comme une vérité à grand renfort de marketing. Ce dogme a produit ses effets de réalité au cœur même des dispositifs de production de connaissance : l’emprise du monde du travail et de nouvelles formes d’accumulation du capital (brevets, information scientifique, réputation des laboratoires, attractivité des établissements d’enseignement supérieur, compétences communicationnelles des chercheurs) bouleverse la recherche et les universités, imposant des restructurations, des réformes, et des stratégies à l’échelle internationale. Les institutions du savoir, dans la foulée du libéralisme triomphant depuis la chute du mur de Berlin, ont adopté sans trop d’états d’âme le corpus pratique des formes de gestion des entreprises et se sont insérées dans un régime de concurrence internationale visant à transformer le savoir en produit échangeable sur le marché de l’information29. Dans ce contexte, les sciences humaines et sociales accompagnent progressivement les sciences de la nature sur le chemin de nouveaux régimes de savoir privatisés30, le plus souvent dans le sens de « privés de débat ». Au moment même où le modèle d’un développement pensé en termes de croissance quantitative commence à être remis en cause pour des raisons environnementales, l’université et la recherche l’adoptent ou y sont soumises par la force : le travail de connaissance se conforme à l’univers du travail. Jusqu’à ce que, peut-être, l’idée même de connaissance se confonde avec celle de produit de consommation. Cette conception de la connaissance comme travail productif, comme transformation de quelque chose pour en tirer une plus-value, est depuis longtemps le lot de toute démarche scientifique. C’est le plus souvent en détruisant ou en produisant que les sciences de la nature prétendent observer et comprendre. Pas de taxonomie végétale possible sans herbier, donc sans couper la tige d’une plante. Pas de microbiologie ou de méta-génomique possible sans mise en culture de bactéries afin d’en détruire ultérieurement la capsule protectrice pour modifier, d’une manière ou d’une autre, son code génétique. Pas de physique des particules sans bombardement
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Laperche (2003). Pestre (2003). Voir également Pestre (à paraître en 2009).

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destructif de la matière. Des sciences humaines et sociales aux sciences de la nature, si notre modernité consiste à interroger (au sens fort de la question, du doute, mais aussi de la dénonciation) l’ordre des choses, de la nature, des sociétés et des idées, cette interrogation a fondamentalement le sens d’une « disposition de » : un sociologue ou un philosophe dispose, par la vertu de la combinatoire, de l’analyse et de la critique, des idées et des discours des autres. Il les refonde, les décrit, les analyse, les résume, les dénonce, les réarticule ou les légitime, en étayant parfois ce travail d’écriture par divers dispositifs d’observation et d’enregistrement dont on sait bien depuis longtemps, sans avoir à importer quelque concept que ce soit depuis la physique quantique, qu’ils ne sont en rien de simples dispositifs d’observation. Catégoriser le monde pour le décrire par des mots, par des cartographies ou par des statistiques, c’est déjà en rendre possible l’exploitation future grâce à l’exercice de la planification, de la même manière que décrire des bactéries revient à disposer du vivant en faisant pousser des êtres dans une boîte de Pétri pour ensuite en détruire au moins une partie. Les biologistes le savent bien, quand ils expliquent sans complexe à l’observateur venu des sciences sociales, que leur discipline ne comprend la nature et les phénomènes du vivant qu’à travers des démarches de destruction de la nature et du vivant31. Il y a bien entendu des gradients d’empiricité entre les disciplines, des formes variées d’administration de la preuve qui ne passent pas toutes par la destruction ou la modification des objets observés : l’éthologie ou l’astrophysique ne sont pas la microbiologie ou la physique des particules. Mais c’est l’une des principales propriétés de nos régimes de savoir que d’être aussi des régimes de planification et d’action sur les choses, sur les sociétés et sur les discours. On s’en rend d’autant mieux compte en abandonnant le niveau de l’épistémologie des idées pour celui de la description du fonctionnement des institutions ou des collectifs. C’est pourquoi l’exercice de la Raison critique, conceptualisé au siècle des Lumières, et qui se donnait comme horizon politique et philosophique majeur d’aider l’homme à sortir de siècles d’assujettissements divers (aux forces de la nature, aux croyances, aux pouvoirs absolus32), ne peut aujourd’hui que nous mettre si mal à l’aise. Comme l’ont bien vu les auteurs de l’École de Frankfort, à la suite de la Shoah conçue par eux comme une sorte d’apex de l’horreur rationaliste et productiviste de la société industrielle, la Raison s’est retournée contre elle-même, et d’émancipatrice, elle a produit un monde où nous avons le pouvoir de disposer de la nature, des sociétés et des individus, d’intervenir sur leur environnement mais aussi sur leurs relations, leurs communications, leurs cultures. Et finalement, le pouvoir d’intervenir sur, ou de donner à d’autres les moyens conceptuels de modifier ce que nous prétendons ne faire que décrire. La philosophie critique de l’École de Frankfort elle-même, qui se donne pour objectif d’articuler la théorie à la pratique et qui affiche pour principal ennemi le fonctionnalisme sociologique quand ce dernier se contente d’accepter le monde tel qu’il est (avec ses pouvoirs établis, dont le sociologue se ferait un allié),

31 Tout observateur régulier du travail de laboratoire peut se rendre compte de ce fait, et c’est lors d’une de ces enquête en laboratoire que j’ai eu cette discussion avec des biologistes à propos de leurs pratiques « destructrices ». 32 Le fameux « Qu’est-ce que les Lumières ? » publié par Kant en 1784 (Kant, 1999).

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n’échappe pas à cette ambition rationaliste d’intervenir sur le monde pour le conformer à l’usage de celui qui en possède les clés. Et ici ce situe le point nodal, éthique, d’une inquiétude (plus que d’une interrogation) que je porte depuis des années et qui me conduit à redouter cet exercice de la Raison auquel je ne peux que me livrer à mesure que j’écris ces lignes : comment décrire une société, ou un courant d’idées, sans qu’à travers mon énonciation et mes constructions ou déconstructions, n’émerge la possibilité d’un rapport de pouvoir inscrit dans l’habitus de la « disposition de » ? Poser un sujet dans une phrase c’est indiquer sa place à un objet, ou à un autre sujet de l’énonciation (mon interlocuteur, à qui je peux masquer des choses, que je peux désigner ou ignorer selon l’usage que je vais faire des pronoms, etc.), et partant, c’est déjà poser un rapport de domination, même s’il n’est que sémiotique : Barthes a décrit cela, à sa manière provocatrice, peut-être lui-même déjà pris dans ce qu’il entendait dénoncer, à savoir le pouvoir du langage33. En cela, les sciences humaines et sociales ne diffèrent pas des sciences de la nature qui prétendent comprendre la nature pour aider l’homme à sortir des effets de domination, mais qui se trouvent elles-mêmes à l’origine d’effets de domination. Aujourd’hui que les sciences et les techniques semblent régir plus qu’auparavant nos vies et nos décisions, et s’il faut vraiment « penser la société sur le modèle d’un gigantesque laboratoire grandeur nature (ou grandeur société) dans lequel le seul principe légitime qui subsiste serait celui de l’expérimentation permanente et définitive », pour reprendre une formule latourienne lors d’un débat passionnant avec Alain Caillé dans la Revue du MAUSS34, alors je voudrais bien savoir qui a décidé de cela pour nous tous ? Quand ? Et au nom de quels principes et de quelle légitimité ? On peut penser que l’élargissement de la rationalité instrumentale, du « progrès » technique issu des sciences à l’ensemble de la société, s’est progressivement installé, plus qu’il n’a été le fait de quelque décideur. Voire ! Bruno Latour, dans le débat évoqué plus haut, rappelle la décision prise par Lionel Jospin, alors premier ministre, d’autoriser l’usage d’embryons humains à des fins de recherche thérapeutique. On sait bien aujourd’hui à quel point la commercialisation du vivant est plus qu’une simple hypothèse de science fiction et qu’elle n’est suspendue qu’à quelques précautions éthiques bien fragiles devant le principe selon lequel tout ce qui est techniquement possible sera réalisé. Si les choses s’installent subrepticement, si la rationalité instrumentale qui dispose des moyens en fonction de fins aveugles à elles-mêmes s’étend comme par capillarité à l’ensemble d’une société devenue poreuse à la frénésie de maîtrise, si l’hydre scientiste positiviste n’est plus un fantôme du passé mais une réalité contemporaine, c’est aussi du à des prises de décision, à des fonctionnaires zélés planifiant des politiques de recherche, ou à des choix volontairement effectués par des scientifiques dans le cadre de leurs laboratoires. Et nous, chercheurs en sciences sociales et humaines, pouvons-nous vraiment prétendre ne pas nous inscrire dans cette fatalité qui a conduit la Raison à ressembler de plus en plus à un exercice de domination ? Si oui, pouvons-nous vraiment le faire sans rien changer à nos habitudes d’écriture et d’argumentation ? À nos modes d’organisation ? À nos financements ? À nos alliances et à nos dépendances, peut33 34

Barthes (1989). Voir Caillé (2001) et Latour (2001).

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être même à nos attachements avec le pouvoir : fonctionnaires que nous sommes, hiérarchisés en grades… À l’inverse, comment ne pas verser dans le fonctionnalisme le plus plat d’une sociologie qui ne se donne d’autre enjeu que de décrire les choses telles qu’elles sont, disant que telle fonction de la société répond à tel besoin et que, donc, tel besoin légitime telle fonction : ne prônant rien d’autre finalement, par cette circularité, que le respect de l’ordre des choses et des pouvoirs établis ? Une sociologie aux ordres, dont ceux qui l’ont critiquée disent qu’elle sert aussi à légitimer l’ordre35. Généralement, celui de ses commanditaires : entreprises, marchés, gouvernements. La république des savants, telle qu’elle se vit, se pense et s’organise dans les lieux privilégiés qui sont sous son contrôle (les universités, les grandes écoles ou les laboratoires, les colloques ou les séminaires) nous fournirait-elle un horizon d’espoir ? Des alternatives ? Difficile d’y observer autre chose qu’une sorte de désert stérile régenté par des comptables, et livré à la brutalité de rapports de domination sans grand intérêt. Quelques oasis subsistent36, mais elles sont assiégées par la bureaucratie, le cynisme et la résignation. L’obsession d’être bien évalué par ses maîtres afin de posséder une miette de pouvoir supplémentaire dans ce qui est devenu le dernier bac à sable de la classe moyenne cultivée remplace chaque jour nos ambitions de compréhension du monde et d’autonomie intellectuelle. Sans parler de nos interminables discussions de boutiquiers et du dogme de la compétition qui accompagnent nos prétentions si vulgaires à l’« excellence ». Partout règne le désir de « disposer de… » : des choses, des mots, et des êtres. Il ne me semble pas possible de détacher l’analyse des relations entre les hommes et la nature d’une éthique de la rationalité et d’une dénonciation de la domination. L’enjeu est réflexif : comment trouver une cohérence entre l’ambition de produire une connaissance et le processus même qui mène à ce savoir ? Des vies entières ne suffiraient pas à délier ce que l’histoire du savoir a tissé dans ses institutions. J’ai cependant emprunté quelques sentiers éloignés des autoroutes des sciences humaines et sociales trop souvent transformées en travail professionnalisé et planifié là où seule l’inquiétude devrait nous guider. Ainsi, j’ai souhaité mener cette ethnographie en « amateur », c'est-à-dire en dehors des contraintes professionnelles : aux temporalités de plus en plus réduites qu’accordent aux chercheurs les institutions qui les financent, j’ai préféré un congé de six mois sans solde. Aux cadres bureaucratiques qui s’imposent aujourd’hui partout, j’ai choisi de répondre par l’absence : absence de commanditaire, absence de support institutionnel. La cohérence intellectuelle avec le refus des enjeux de domination m’impose en effet de me retirer de toute compétition : sortir des cadres… Mais j’espère avant tout, à travers ce cheminement sans doute difficile et hasardeux, faire partager au lecteur plus que des interrogations : des inquiétudes.

Marcuse (1968, 132-140). Sans fausse modestie, le laboratoire que Joëlle Le Marec et moi-même avons fondé (laboratoire « Communication, Culture et Société » de l’ENS Lettres et Sciences humaines de Lyon) est l’une de ces oasis où les préoccupations scientifiques dominent : une partie du monde universitaire résiste encore à ses comptables et à ses administrateurs…
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