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Forestier dans le Haut-Atlas

De
172 pages
L'auteur raconte, par le biais d'anecdotes, ses quatre années passées dans le Haut Atlas comme responsable d'une circonscription forestière. La lecture de ces récits renseigne sur les aspects de l'activité forestière, notamment la protection des forêts contre les délits, les incendies et la surexploitation, ainsi que sur les rapports des forestiers avec les populations autochtones, principalement berbères.
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FORESTIER DANS LE HAUT ATLAS
Maroc 1952-1956

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

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Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07368-5 EAN : 9782296073685

Maurice BONNEAU

FORESTIER DANS LE HAUT ATLAS
Maroc 1952-1956

L'IfCmattan

Biologie, Ecologie, Agronomie Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l'Université de Lille Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de l'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus Alain GIRET, Le Quaternaire: climats et environnements, 2009. René LETOLLE, La Mer d'Aral, 2008. René JACQUOT, Souvenirs d'un forestier français au Maroc (19521968),2008. Bonaventure DOSSOU- YOVO, L'Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud. Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones, 2008. André G. RICO, Connaître la vie pour saisir lefutur, 2008. Jean-Louis LESPAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L 'agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVE, L 'agriculture russe, 2007. Jean-Marc BOUSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l'action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l'aube du XXlè siècle, 2005. Alain DE L'HARPE, L'espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l'évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nous fonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005. France Pologne pour l'Europe, Les enjeux de la Politique agricole commune après l'élargissement du rr mai 2004,2005.

Avant-propos

Quatre ans passés à gérer les forêts d'une petite circonscription du Haut Atlas m'ont laissé de nombreux souvenirs. Je vais essayer de les faire partager au lecteur. Il ne s'agit pas de décrire ce travail de gestion, bien qu'il fût varié et parfois passionnant, mais plutôt d'évoquer quelques incidents survenus au fil des jours, sans grandes conséquences, mais qui donneront une idée des conditions de travail et de l'ambiance humaine à cette époque et dans cette région du Maroc.

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Carte approximative

des environs de Demnate

I

Paysages et gens de la montagne

Village berbère typique du Haut Atlas (photo Vigneux, transmise par Henri Marchand)

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Petit-déjeuner aux sources de la

Tessaout

Au début de l'été 1955, le Conservateur des Eaux et Forêts de Marrakech, mon supérieur hiérarchique, me demanda Ge ne dirai pas « me donna l'ordre» car cet homme courtois et bon basait davantage ses rapports avec ses subordonnés sur la confiance et l'amitié, que sur l'obéissance aux ordres) d'accompagner deux universitaires d'Alger, Pierre Quézd, botaniste et Vaillant, dont j'ai malheureusement oublié le prénom, entomologiste, respectivement professeur et maître de conférences à l'Université d'Alger, dans un circuit d'une petite semaine dans la haute vallée de l'Oued Tessaout, pendant lequel ils devaient inventorier la faune et la flore de cette région du Haut Atlas. La Tessaout est un cours d'eau important, permanent, conservant en toutes saisons un débit notable et dont le courant est même violent au printemps à la fonte des neiges. Il dévale le flanc ouest de l'Atlas depuis les crêtes qui dominent, vers l'est, la vallée du Dadès et, en une quarantaine de kilomètres de cours pentu et rapide, arrive à la plaine de
1) Alors professeur à Alger, il eut ensuite la charge de la chaire de botanique de l'Université d'Aix-Marseille où vinrent se former, près de cet éminent spécialiste de la phytosociologie des forêts méditerranéennes, nombre de jeunes Algériens ou Marocains.

Tamelelt avant de traverser les Djebilet (petites collines entre l'Atlas et la plaine) et de se jeter dans l'Oum-er-R'bia. Mission acceptée, bien entendu, et qui m'enchantait: je ne connaissais pas le très beau site des sources de la Tessaout que mes fonctions habituelles ne me donnaient pas l'occasion de visiter car il s'agit de haute montagne aux très rares forêts. Mais c'est aussi un site totalement inaccessible en voiture, même pas desservi par une piste sommaire, et il faut s'y rendre à pied, à cheval ou à mulet. Trois voyageurs, avec vivres pour plusieurs jours, tentes, couchage, cela représente une véritable expédition qu'il faut soigneusement préparer. Car il n'y a évidemment aucune auberge si modeste soit-elle, et les chefs locaux qui auraient pu nous offrir l'hospitalité, et l'auraient fait avec plaisir, n'avaient pas de kasbah si haut dans la montagne. Les voyageurs, les deux ou trois cents kilos de bagages à transporter, le personnel d'accompagnement, cela faisait une petite caravane de chevaux et de mulets à rassembler et à guider. A Demnate je pouvais rassembler deux cavaliers, Kamendji et Ali et leurs mulets (à chaque forestier, agent technique, chef de district ou ingénieur était adjoint un Marocain, presque toujours ancien militaire, monté, pour l'accompagner en tournée) ainsi que mon propre cheval. Je demandai par téléphone au capitaine qui commandait la circonscription d'Affaires indigènes des Aït-Mehammed, dans laquelle se situait le début du périple, de solliciter (en fait de donner l'ordre) la tribu des Aït-Bouguemess de me fournir, pendant deux jours, deux mulets et deux muletiers. De même, je demandai de l'aide au Caïd de la tribu des Ftouakas, le Caïd SiAbdallah, petit-neveu du Glaoui de Marrakech, que je connaissais bien. Il s'agissait pour lui de nous faire attendre à Tamzrit, dans la vallée de la Tessaout, par également deux muletiers et leurs mulets, pour la dernière partie de notre tournée. Tout cela fut obtenu sans la moindre difficulté. La caravane était constituée dès la fin de la semaine et il ne me restait qu'à attendre, le lundi, les deux universitaires d'Alger. Ils arrivèrent dans la journée.

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Le mardi matin, Bouzid, un autre cavalier, qui possédait son permis de conduire, nous emmena en jeep jusqu'au début de la vallée des Aït-Bouguemess, au pied de l'Azourki, un des deux sommets les plus hauts de ma circonscription forestière, dans le secteur nord, déjà presque au contact du Moyen-Atlas, pour rejoindre les cavaliers, muletiers et montures qui nous y attendaient depuis la veille, soit partis de Demnate dès le dimanche, soit recrutés sur place. C'était un trajet de cent kilomètres environ, par de fort mauvaises routes. Jusqu'aux Aït-Mehammed, où se trouvaient la circonscription d'Affaires Indigènes et le district des Eaux et Forêts, nous suivîmes un itinéraire assez plat, dans de maigres boisements de thuya de Berbérie (nom latin: Tetraclinis articulata) alternant avec de médiocres cultures, puis une curieuse région de steppes froides à palmier nain dominées par de gros chênes verts espacés. J'ai toujours rêvé, mais le rêve n'a pu devenir réalité, de pouvoir enclore une dizaine d'hectares de ces steppes et de laisser le palmier nain, le « doum » en arabe, se développer. A l'époque, et sans doute encore maintenant, il était perpétuellement amoindri par la cueillette de ses feuilles principales qui fournissaient une fibre végétale grossière dont on faisait des paniers pour les bâts des mulets, des sacs à charbon de bois, ou de mauvais matelas. Mais, dans les marabouts, lieux saints où l'on respecte la végétation, il peut atteindre trois à quatre mètres de haut. Malheureusement, au moment de mes dernières années de séjour au Maroc, s'était prise la déplorable mode d'arracher ceux qui, en dehors des marabouts, avaient échappé au recépage des récoltants pour les revendre à Marrakech aux aménageurs de jardins. On pillait une relique remarquable. Imaginez dix hectares de palmiers de quatre mètres de haut, mêlés de chênes verts: quelle magnificence et quelle richesse botanique! C'est peut-être ce qui se réalisera dans quelques années car c'est là qu'on projette un vaste parc naturel clos pour réintroduire, en semi-liberté, le fameux lion de l'Atlas, qui n'existe plus aujourd'hui que dans quelques zoos. Après les Aït-Mehammed, nous nous trouvâmes vraiment en montagne. N'imaginez pas des paysages verdoyants et boisés:

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c'est ici une montagne grise, de schistes dénudés par l'érosion. Sur les pentes, quelques touffes de petits arbustes, un peu d'herbe que broutent avidement quelques chèvres. Ce n'est que dans quelques rares fonds de vallons qu'on trouve un peu de verdure, avec deux ou trois fort modestes maisons de schiste recouvertes de terrasses de terre soutenues par des perchettes de chêne vert. Des femmes berbères, en gandourahs bleues, non voilées, et quelques enfants s'occupent alentour. Mais la population est clairsemée. Nous nous élevons progressivement et nous atteignons les contreforts de l' Azourki. Là, il faut quitter la piste que nous suivons depuis les Aït-Mehammed et qui conduit à Zaouia-Ahansal, loin, au-delà de trois cols à 2500 ou 3 000 mètres d'altitude. Nous prenons une petite piste sur la droite. Laissant sur la gauche le Djebel Azourki aux flancs arrondis et partiellement couverts de végétaux ligneux en coussinets, caractéristiques des étages de végétation trop élevés pour que la forêt puisse s'y installer, elle descend doucement vers le lieu de rendez-vous, la haute vallée des Bougemess, à une dizaine de kilomètres. Nous n'irons pas plus loin en jeep, et c'est dommage car, plus bas, la vallée, ici étroite, s'élargit en un vaste, beau et riche bassin occupé par des cultures en terrasses. Descendus de voiture, pendant que nos cavaliers et muletiers arriment les bagages sur le dos des mulets, nous apercevons une curieuse forêt, presque unique sans doute: une forêt de frênes, des frênes dimorphes, une espèce locale résistante au froid, car l'hiver est rude à cette altitude. Elle est, contrairement à la plupart des forêts marocaines, jalousement préservée par les habitants car elle remplit un rôle bien particulier: fournir aux animaux des feuillages verts à manger, pendant les été trop secs ou les périodes d'enneigement en hiver. Le capitaine des Affaires Indigènes m'avait d'ailleurs charitablement averti qu'il s'opposerait à la délimitation de cette forêt si une clause de la délimitation ne stipulait pas qu'elle ne donnerait pas lieu à exploitation de coupes de bois et serait intégralement réservée aux usages coutumiers. Je lui avais d'ailleurs donné raison. En théorie elle est, comme toute forêt au Maroc, un bien du Maghzen (de l'État), les habitants n'en étant qu'usagers et la délimitation consiste à matérialiser les limites entre ce bien domanial et les propriétés collectives ou privées. Cela aurait 12

certainement pu se faire ainsi en appliquant à cette petite forêt un statut du type de celui consenti aux forêts d'arganiers dans la région de Mogador et d'Agadir. Mais l'Indépendance du Maroc, qui survint deux ans plus tard, ne nous permit pas d'aller au bout du projet. Dans cette vallée fertile, on ne se contente pas des troupeaux de chèvres et de moutons: il y a là de bons élevages de bovins et même on expérimentait à l'époque un croisement de vaches locales avec des taureaux de race française Salers. Un cheval suscite notre apitoiement: pour lui élargir la poitrine, on l'oblige à tenir les pieds de devant écartés en les tirant vers l'extérieur par des chaînes fixées au sol. Mais avons-nous été plus tendres envers nos forçats autrefois?

Bagages chargés nous partons, peut-être après un bref cassecroûte, je ne m'en souviens pas. Tout de suite nous prenons de l'altitude puisque nous devons, cet après-midi, monter de la vallée des Aït-Bouguemess aux sources de la Tessaout. Nous cheminons, sous la conduite de nos guides locaux, par de petits sentiers muletiers, au milieu d'une végétation marquée surtout par l'abondance du buis des Baléares, voisin de notre buis de France, mais à feuilles beaucoup plus grandes. S'y mêlent quelques lentisques ou filarias. Il ne me semble pas que la flore ait beaucoup varié pendant la montée: en particulier nulle forêt digne de ce nom, alors que nous aurions dû rencontrer, sur un versant exposé au nord, donc relativement frais, au moins du chêne vert; c'était preuve de la dégradation extrême des boisements. Vers le haut, les arbustes disparaissent, un peu d'herbe seulement couvre le sol de grès rouge et apparaissent en même temps de nombreuses cheminées de fées. Le paysage commence à mériter sa réputation! Tout à coup nous débouchons sur un vaste plateau suspendu entre la haute vallée du Dadès, à l'est, et le vallée de la Tessaout à l'ouest. Nous nous croyons transportés par magie en Suisse. C'est un tapis continu de grasses prairies, vertes et drues, au milieu duquel courent des ruisseaux d'eau claire. Un paradis. Pourtant, dans cet Eden, nulle habitation: l'hiver y est rude et la neige atteint deux ou

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trois mètres. Nous n'avons sous les yeux que des pâturages d'été où les tribus de l'est (Dadès, Draa) viennent transhumer. Elles ne sont pas encore là et nous sommes absolument seuls: un paradis privé en quelque sorte. A peine sommes-nous descendus de nos montures que le feu brûle déjà, diligemment allumé par nos cavaliers. Pas de meilleurs manieurs de feu que ces Berbères: à croire qu'ils le sortent de leurs choukarras (sortes de musettes de cuir). Un peu de repos après une montée assez rude de tout un après-midi ne fait de mal à personne. Nos montures apprécient comme nous ce répit et se régalent de cette herbe tendre dont ils ne trouvent guère, dans la plaine sèche, l'équivalent. Mon cheval n'a jamais été nourri qu'à l'orge, grain, et paille en guise de fourrage. Cela ne l'empêchait pas de bien se porter. II est vrai qu'il travaillait peu car je circulais le plus souvent en jeep ou sur des mulets prêtés par les tribus. Et les longues randonnées comme celle-ci étaient rares. Les tentes se montent rapidement avant la nuit qui, en été, tombe bien plus tôt que chez nous, question de latitude. C'est à la lueur du feu que nous prenons notre repas du soir, sans doute quelques morceaux de poulet rôti préparé avant le départ par Mouloud, mon cuisinier et quelques morceaux de pain d'orge. Nous n'avons aucun mal à nous endormir. Le lendemain il faudra partir tôt pour la suite du programme.

Mais nos muletiers des Aït-Bouguemess ne semblent pas trop d'accord pour poursuivre jusqu'à Tamzrit. Le travail des champs les attend. Même s'il est prévu que nous poursuivrons à pied (on ne peut guère herboriser ou chasser l'insecte depuis le dos d'un cheval ou d'un mulet), il faut absolument les convaincre de continuer car j'imagine mal tous les bagages sur le dos des deux mulets et du cheval qui nous resteraient. « Saistu, dis-je au plus âgé des muletiers, que je te paierai cinq cents francs par jour (des anciens bien sûr) et ton mulet au même tarif, et que ton fils et son mulet auront chacun le même salaire?» L'argument est décisif: ils croyaient que le capitaine leur avait imposé une corvée sans compensation financière. Deux mille francs par jour dans une famille berbère,

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même relativement aisée puisqu'elle possède au moins deux mulets, cela ne se refuse pas! Dès la pointe du jour, nous sommes réveillés par un étrange concert: clochettes, bêlements de moutons, beuglements de vaches, cris d'adultes et rires d'enfants. Nous mettons le nez hors de nos tentes: c'est un émerveillement! La prairie, vide de la veille, s'est d'un coup peuplée de troupeaux et de pâtres: vaches, moutons, chèvres; Berbères du sud, hommes et femmes en gandouras bleues, s'affairent autour de leurs grandes tentes noires en poil de chameau. A croire qu'un magicien est passé par là, ou que nous rêvons. Mais c'est bien réalité. Ces gens du sud, avec le merveilleux sens de l'hospitalité berbère, nous apportent lait, dattes: petit-déjeuner au lit, en quelque sorte! Sans le savoir, évidemment, nous avons fait halte ici la veille-même de l'ouverture officielle du pâturage, une chance inouïe. Car tout est précisément codifié et il ne s'agit pas qu'un outsider vienne s'installer avant l'heure. La collectivité a de saines exigences! Comment se règlent ensuite, ou plus probablement à l'avance, l'emplacement réservé à tel ou tel village, à telle fraction de la tribu? Je n'en sais rien, mais ce serait bien intéressant de connaître le code des usages. Mais notre excursion doit continuer. Les bêtes de somme et leurs muletiers, mes cavaliers, mon cheval, vont rejoindre par les chemins qui leur sont accessibles (j'allais dire « carrossables») Tarnzrit où nous les retrouverons le soir. Quant à nous, les deux universitaires d'Alger et moi, nous ferons le chemin à pied, en herborisant et en chassant les insectes. Plus exactement, ils herboriseront, prélèveront des échantillons de plantes rares ou inconnues, captureront des insectes; quant à moi, je me contenterai d'admirer le paysage en glanant par-ci par-là le nom de quelque plante. Pas celui d'un insecte: l'entomologie ne m'attire pas. Nous commençons par descendre les gorges de la Tessaout, qui naît du rassemblement de tous les petits ruisseaux du pâturage, puis s'enfonce quasi-immédiatement dans une gorge qui entaille profondément le massif granitique. Mais nous n'allons pas bien loin: un gigantesque entassement de blocs entre lesquels l'eau descend nous arrête. Il faudrait un équipement d'alpinistes pour

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continuer. Retour en arrière et cheminement tranquille par le chemin de crête. Je ne me souviens plus des détails de cette journée, ni de quoi nous avons déjeuné, très frugalement sans doute, car sans notre train d'équipage nous n'avions pas pu emporter un repas copieux. La seule chose dont le souvenir me soit resté est celui de l'arrivée à Tamzrit. Je ne sais pourquoi, nous étant sans doute laissés écarter par la curiosité botanique ou zoologique en dehors du chemin normal, nous dûmes gagner Tamzrit par un étroit sentier accroché au flanc d'une falaise dominant d'une quinzaine de mètres le lit de l'oued. Ce sentier se terminait, sur un kilomètre peut-être, par une séguia, petit canal d'irrigation taillé à flanc de rocher et il n'y avait que deux solutions pour progresser: marcher en équilibre sur le rebord de cette séguia, c'est-à-dire un bourrelet de terre de 20 centimètres de large au bord même de l'à-pic, ou bien enlever ses chaussures et marcher dans l'eau. Pierre Quézel et moi, pas trop sujets au vertige (deux ans de terrain en montagne et notamment de tracés de pistes m'avaient familiarisé avec les pentes et les falaises) choisîmes la première solution, mais Vaillant, plus craintif et sensible au vertige, opta pour la seconde. Le voilà donc pieds nus dans la séguia. Rien de tragique direz-vous! Mais c'est oublier que l'eau venait directement de l'oued, alimenté par les ruisseaux de fonte de neige, et que, malgré quelque modeste réchauffement pendant son parcours dans la séguia, sa température ne devait pas excéder quatre ou cinq degrés. Faites l'expérience: après vingt mètres cela devient un calvaire, que nous ne subîmes pas, mais dont les grimaces significatives de Vaillant et sa pâleur nous donnèrent un aperçu. Avec quel soulagement le pauvre arriva au bout de la séguia, je vous laisse l'imaginer! Nous aussi d'ailleurs étions heureux de la fin de notre exercice d'équilibristes car la solidité de notre rebord de séguia n'était pas le moins du monde garantie et, s'il avait cédé, nous aurions fait là la dernière chute de notre vie. Mais nous étions encore à l'âge où l'on se croit immortel. Autre souvenir: la sécheresse de l'air. Vaillant nous indiqua que, s'il ne mettait pas ses insectes dans des boîtes appropriées avant le soir, ils tomberaient en poussière, aussi vite desséchés

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qu'en plein Sahara! Pendant qu'il traitait ses insectes, Quézel examinait et classait ses échantillons. Je crois me souvenir que l'un et l'autre identifièrent une ou deux espèces nouvelles. Nous voilà donc à Tamzrit, peu avant la nuit. Les gens du douar nous accueillent cordialement, mais, lorsque je leur demande si les mulets demandés seront bien là le lendemain matin, c'est l'étonnement: ils n'ont reçu aucun ordre d'avoir à nous fournir deux mulets et deux muletiers. Nouveau problème de montures et de transport de bagages. A ma remarque que, même sans ordre, ils pourront peut-être me donner satisfaction moyennant juste rétribution, on objecte que les mulets viennent de terminer la moisson, qu'on les a envoyés se reposer plus haut en montagne, et que, avec toute la bonne volonté du monde, il n'est pas possible d'en faire revenir deux pour le lendemain. Vraie raison, ou, déjà, premiers indices de révolte envers le «protecteur» à l'approche de l'Indépendance dont on commence à parler? Heureusement nos muletiers des AïtBouguemess, bien payés, ne se font pas trop tirer l'oreille pour terminer avec nous le voyage, qui demandera encore deux grandes journées pour arriver aux Aït- Tamellil où doivent nous attendre ma jeep et Bouzid, le chauffeur occasionnel (d'habitude je suis toujours seul mais il fallait bien un chauffeur pour faire revenir le véhicule des Bouguemess aux AïtTamellil). Cependant je maugréais contre le Caïd Si-Abdallah d'avoir oublié ma requête. Je ne garde pas de souvenir précis des deux jours suivants, dans la vallée de la Tessaout, bien élargie et ne nécessitant plus de parcours acrobatique. Il faut croire que tout se passa sans incident. Nous admirâmes sans doute au passage les magnifiques peuplements de Pin d'Alep qui peuplent le flanc de la vallée exposé au nord, admirables de rectitude et qui n'ont rien à voir avec les minables bois de la plaine. Du reste certains botanistes avaient envisagé d'en faire une espèce, ou au moins une variété particulière au sein de l'espèce. Dans l'après-midi du deuxième jour après l'étape de Tamzrit, nous arrivâmes donc au poste forestier des Aït- Tamellil, où la jeep nous attendait comme prévu. Mais à notre arrivée,

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