Histoires d'une mer au Sahara

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Née dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, l'idée d'inonder les chotts algéro-tunisiens, grâce à un canal percé depuis le golfe de Gabès, pour fertiliser le désert en transformant son climat, aura encore des adeptes un siècle plus tard. Les auteurs racontent l'utopie de la Mer Intérieure Saharienne depuis le premier projet du Capitaine Roudaire et de Ferdinand de Lesseps en 1874, jusqu'à ses avatars les plus récents des années cinquante et quatre-vingt. Les péripéties de cette aventure sont replacées dans leur contexte historique colonial et post-colonial et une critique approfondie est faite des travaux suscités par ce projet vieux de 138 ans. C'est l'occasion de faire le point sur les conditions géologiques, géographiques, hydrologiques et socio-économiques de la région des chotts, hier et aujourd'hui.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296342705
Nombre de pages : 224
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Histoires d'une mer au SaharaCollection Écologie et Agronomie Appliquées
dirigée par Richard Moreau
Cette collection, où l'écologie et l'agronomie sont comprises comme
des sciences et non comme de simples discours dans l'air du temps, ne
se limite à aucune aire préméditée.
Elle rassemblera deux types d'ouvrages:
- des synthèses qui feront le point des connaissances sur des
situations ou des problèmes précis;
- des études approfondies qui exposeront des hypothèses et des
enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des
milieux naturels et de leurs relations avec l'homme.
Elle est dirigée par Richard Moreau, professeur de Microbiologie
Appliquée à l'Université de Paris XII (Faculté des Sciences),
correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France.
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5526-3René LET OLLE Hocine BENDJOUDI
Histoires d'une mer au Sahara
Utopies et politique
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
]Montréal (Qc) K975005 Paris - CANADA H2YA Christiane et RatibaTable des matières
5Table des matières
Liste des figures 7
9Introduction
Chapitre 1
Utopies et découvertes sahariennes 11
Les projets sahariens 11
15Le cadre général des chotts du Bas Sahara
18Les précurseurs de l'idée de la mer saharienne
Chapitre 2
Le pays des chotts 31
Le pays entre Atlas et chotts 31
La zone des chotts 34
La limite sud des chotts: le désert 39
41Le seuil de Gabès-Oudref
Quelques mots sur l'histoire géologique des chotts 43
Comment a été éliminée l'hypothèse de la mer saharienne 47
Chapitre 3
Le climat et l'eau 53
Quelques données sur le climat 53
56Les bassins versants du Melhrir
Les eaux souterraines 62
Les aïouns 67
Le sel dans les chotts 70
Chapitre 4
73L'homme et le Bas Sahara
73Avant l'histoire
L'époque historique 76
Le moyen âge et l'époque moderne 80
L'époque contemporaine 846 Histoires d'une mer au Sahara
Chapitre 5
87Expéditions et polémiques
87La première expédition Roudaire
La deuxième 91
95La troisième campagne: Ferdinand de Lesseps à Gabès
99Nouvelles polémiques
La Commission parlementaire supérieure 102
La société d'études de la Mer Intérieure 105
112Mort de Roudaire et suites du projet
Autour du projet de Mer Intérieure 113
117Les suites récentes de l'affaire (1959-1968)
La relance algéro-tunisienne (1983-1985) 120
La Mer Quaternaire du Sahara: nouvelles querelles 126
Chapitre 6
La vision présente 129
La géométrie du canal 129
Le problème de l'évaporation 131
Comment construire le canal? 134
Canal et techniques modernes 139
Conclusion
Une Mer Intérieure, pourquoi faire? 143
Remerciements 152
Bibliographie 153
179Annexes
Annexe 1 : Quelques données climatiques 181 2 : Descriptions anciennes des chotts 183
Annexe 3 : Biographie de Roudaire 189 4a : Lettre de Freycinet au Président de la République 191
Annexe 4b : Compte rendu final de la Commission Supérieure 195 5 : Rapport du voyage de Lesseps à Biskra (1882) 207
Annexe 6 : Justificatifs militaires de la Mer Intérieure 209 7 : Evolution du modèle mathématique de Mer Intérieure 215
Annexe 8 : Les projets de Tarfaya (Maroc) et Qattara (Egypte) 2177
Liste des figures
1- Localisation de la région du Bas-Sahara et des chotts 10
142- « L'invasion de la mer )}
163- Relief et hydrographie fossile et actuelle de la cuvette du Bas Sahara
214- Carte topographique du Melrhir par Dubocq (1845)
5- Carte générale de la zone des chotts 24-25
326- Vue de Négrine
7- Bloc diagramme schématique de la structure tectonique du Djerid 35
378- Vue du Fedjej, avec au fond la chaîne du Djebel Guerb
389- Coupe géologique schématique la structure des chotts Fedjej et Melhrir
10- Perspective du seuil de Gabès vue de la mer, par Fuchs (1874) 42
lIa. Bassin versant de la dépression des chotts algéro-tunisiens 57
Il b- Partie active du bassin des chotts 59
12a- Carte du sommet de la couche aquifère du Continental intercalaire 65
6612b- Schéma de circulation des eaux de la nappe du complexe terminal
13- Un aïoun 69
14- Carte de la petite Syrte avec la chaîne des lacs Triton 72
15- Schéma de l'occupation romaine sur le limes 78
16- Itinéraires des principaux explorateurs de la région des chotts 86
9017- Carte de la mer intérieure (Duveyrier, 1875)
18- Fragment de la carte de Roudaire 93
19- Appareil de forage de 98
20- Variation du niveau de la Mer Intérieure 123
21- Carte du tracé optimal du canal 124
22- Profil en long du canal 128
23- Comparaison des profils transversaux du canal 128
24- Ce que serait la percée à la pioche du seuil de Gabès 136
25- Ce que serait le dragage du canal dans le Djerid 139
26- Le mirage 142
27- L'Aïoun de El Mensof, au centre du Djerid; dessin de Tissot ( 1857) 186
28- Portrait du Capitaine Roudaire 189
29- Page de garde du rapport de la Commission supérieure (1882) 194
30- Les dépressions de Tarfaya et Qattara 219Introduction
« On ne possède un pays que dans la mesure où
on le met en valeur; on ne le met en valeur que
quand la carte est faite >J.
Paul PELEr, 1902.
Dès que l'année française fut parvenue aux confins du Sahara, que de
« hardis explorateurs» eurent décrit l'apparente richesse d'oasis clairsemées dans
un paysage lunaire, de bons esprits recherchèrent et imaginèrent des moyens de
« mettre en valeur» ces contrées presque vides. Il y faisait chaud, mais il
manquait un facteur essentiel à la prospérité: l'eau. Il en fallait, beaucoup plus que ce
que la nature y apportait parcimonieusement. La chimère avortée de la «Mer
Saharienne» et, plus généralement, les projets de développement du Bas-Sahara
constituent le noyau de cet essai.
Il s'agissait fondamentalement de faire pénétrer l'eau de la Méditerranée
dans une vaste dépression située au sud de l'Aurès! pour vivifier le désert. Nous
décrirons tout d'abord le Bas-Sahara, théâtre de l'aventure, sa géographie, ses
peuples, son histoire. Il s'agit de la partie de l'Afrique qui commence à l'Aurès et
s'étend vers le sud, entre le méridien de Biskra à l'ouest et la Méditerranée à l'est
(fig. 1). A ce niveau, la surface du sol s'abaisse en dessous du niveau de la mer:
ouvrir un passage à l'eau de la Méditerranée entre Gabès et cette zone déprimée
aboutirait à la création d'un vaste golfe séparant la Tunisie du Sahara. Il nous a
paru nécessaire de présenter ces données d'une manière assez détaillée car elles
sont importantes pour la compréhension des arguments qui furent avancés pour
ou contre un projet qui mobilisa l'opinion française et bien plus tard algérienne et
tunisienne pour des raisons plus profondes que de simples considérations
techniques.
En même temps, cette partie du livre peut être considérée comme une
introduction aux problèmes fondamentaux de la disponibilité de l'eau douce et de
l'aménagement dans une région située sur la frange désertique du Maghreb, à
cheval sur deux Etats. L'étude de ces problèmes fera l'objet d'un futur ouvrage.
1
La toponymie, souvent transcrite de l'arabe ou du berbère, varie suivant les auteurs, les époques et
même les documents « officiels ». C'est en particulier vrai pour l'usage des majuscules au début de
termes courants comme oued ou djébel. Nous avons essayé de nous conformer à l'usage le plus
répandu.Histoires d'une mer au Sahara10
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Figure 1. Localisation de la région du Bas Sahara et des chotts.
Nous développerons ensuite la genèse et les avatars de l'idée de la « Mer
Saharienne », l'un des premiers projets importants de développement des colonies
françaises. Objet de débats passionnés, même s'ils ne mobilisèrent pas le grand
public, « l'affaire» de la Mer Intérieure fut intimement mêlée à celle de Panama,
et l'ony trouve imbriquéspassion politique,science,patriotismeet ... argent.
Nous traiterons enfin des perspectives modernes, pour ne pas dire
actuelles, du projet, des questions techniques, de l'impact écologique et de l'intérêt
économique éventuel de la « Mer Intérieure du Sahara », à une époque où beaucoup
de pays de la zone subtropicale aride, du Maroc au Pakistan, sont aux prises
avec ce qui est devenu pour eux un cauchemar à l'orée du XXIe siècle: la
ressource en eau et le développement.Chapitre 1
Utopies et découvertes sahariennes
Le XIXe siècle a été l'ère des empires coloniaux. Les grandes puissances
étendaient leur domination sur des pays lointains. Elles étaient confrontées aux
difficultés d'une conquête dans des pays fréquemment hostiles, tant par les
conditions géographiques, climatiques, que par la résistance des populations
autochtones qui voyaient leur échapper la maîtrise des terres dont elles vivaient
depuis des siècles. Les Européens élargissaient leur domaine à des terres plus ou
moins arides, voire des déserts. Les Russes étaient en Asie Centrale, les
Américains au Far-West, les Anglais et les Français au coeur de l'Afrique. Le domaine
des Français, lancés plus tard dans la conquête de l'Afrique, était moins
prometteur que celui des Anglais: «Laissons le coq français gratter de ses ergots le
sable du désert », disait à peu près un diplomate anglais.
Les projets sahariens
Replongeons-nous dans l'époque qui a suivi la guerre de 1870-71. La
France, écartée de ses ambitions européennes par la défaite, recherchait de
nouveaux horizons. Les conquêtes coloniales se développèrent souvent contre la
volonté du parlement, malgré l'hostilité de nombreux républicains dont
Clémenceau1.
L'armée était déjà maîtresse de la partie maghrébine de l'Algérie, à l'orée
du Sahara. Elle était aussi solidement implantée au Sénégaf et avançait
lentement vers l'Est. Relier ces territoires séparés par le Sahara encore pratiquement
inconnu était devenu une préoccupation, des militaires, puis des milieux
politiques français inquiets de la progression anglaise. La pénétration française vers le
Sud s'accentuait, et peu à peu l'idée émergea de deux projets bien dans l'esprit
d'un dix-neuvième siècle où la technologie conquérait le monde.
Le premier était celui d'un chemin de fer transsaharien. Idée qui trouva très
vite ses justifications techniques, à défaut d'être économiques. Grevoz (1988) a
1
Cité dans J.P. Bredin, L'affaire Dreyfus, Julliard 1983.
2
Voir les ouvrages de D. Grevoz, Histoire du Sahara (1830-1881) et Canonnières pour Tombouctou.12 Histoires d'une mer au Sahara
raconté cette aventure dans Histoire du Sahara, 1830-1881. Après tout, les
Américains n'avaient-ils pas traversé les déserts de leur pays de cette manière dès
1866 ? Et les Russes, dans leur avance irrésistible vers l'Asie Centrale, ne
projetaient-ils pas depuis 1865 de lancer le chemin de fer depuis leur pays jusqu'au
Turkestan au travers d'énormes déserts? Ils le firent dès 1881. Mais au Sahara,
après le massacre de l'expédition Flatters qui reconnaissait un tracé possible dans
les régions inconnues du Hoggar, le projet retomba en sommeil. Il ne connut un
début d'exécution qu'après 1940 et 200 kilomètres de voies environ furent
construites depuis Bou-Arfa au Maroc jusqu'à Abadla à l'ouest de Béchar. Les
travaux furent abandonnés dès 1942. L'avion du général Leclerc s'écrasa en 1946
sur le remblai de la ligne tout près de la frontière du Maroc...
Le second projet qui nous concerne directement prévoyait de raccorder les
dépressions du sud de l'Aurès, en Algérie orientale avec le golfe de Gabès en
Tunisie. On pensait en effet, à partir de la seule inspection de cartes
géographiques sommaires de l'époque, que le chapelet des chotts tuniso-algériens, dans le
prolongement du golfe de Gabès, représentait somme toute un grand golfe en
partie desséché. Une exégèse sommaire de textes anciens pouvait laisser penser
que jadis cette communication avait existé, et qu'il suffisait de la rétablir. On
créerait ainsi un lac maritime artificiel de 400 kilomètres de long sur plus de 50
kilomètres de large... Un modeste capitaine français, François-Elie Roudaire
(annexe 3), allait mûrir dans sa tête, puis faire éclater dans la presse cette idée
qui passionnera toute une partie de l'opinion française, avide d'une «revanche
contre le malheureux destin qui [venait] d'affaiblir la Patrie ».
Grevoz rappelle dans son livre que l'idée de raccorder des dépressions à
une mer voisine n'était pas nouvelle. John C. Fremont, explorateur yankee, et
premier gouverneur de la Californie, eut un instant l'idée, vite abandonnée,
d'inonder la dépression de Sahon Lake, près de l'embouchure du Colorado. Cela
fut réalisé en fait plus tard à la suite de crues catastrophiques de ce fleuve, puis
par son détournement aux fins d'irrigation. Grevoz cite aussi Mackenzie, évoqué
par Théodore Monod dans ses célèbres Méharées. Mackenzie, sur la base de
renseignements erronés sur l'existence d'une vaste dépression dans l'ouest de
l'Afrique, crut pouvoir inonder une partie du Sahara depuis le Rio de Oro
(Tarfaya) jusqu'à Tombouctou. Il n'y trouva qu'une modeste sebkha côtière, au
bord de laquelle il installa sa mission... Plus près de nous, dans les années 80, on
a parlé aussi, beaucoup plus sérieusement, d'un canal reliant, au nord-ouest de
l'Egypte, la Méditerranée à la dépression de Qattara, profond bassin desséché de
-134 mètres de profondeur et à 75 kilomètres de la mer, et qui eut son heure de
gloire au moment de la bataille d'El Alamein en 1942...Des projets très
documentés d'usine hydroélectrique y amenant l'eau de la Méditerranée, y sont
toujours sporadiquement étudiés. Mais il n'est pas question de trouver une utilisation13Utopies et découvertes sahariennes
quelconque aux eaux de remplissage, une fois qu'elles auraient été moulinées par
les turbines. Les projets de remplir la Mer Morte, voire la grande dépression
d'Asie Centrale supposée par Humboldt dans les années 1830, ou la cuvette du
lac Eyre en Australie, étaient des utopies remontant au XVIIIe siècle.
Decraene et Zuccarelli (1996), Rognon (1989) évoquent pour les années 1960 des
projets sahariens encore plus fabuleux de traversée complète du Sahara avec
pompages, usines de dessalinisation mues par l'énergie nucléaire. La fascination du
désert qu'il faut à tout prix couvrir de verdure est un éternel humain...
Selon les promoteurs de la mer saharienne, Ferdinand de Lesseps et
Roudaire, ce projet eut permis, entre autres bienfaits, la circulation des navires
jusqu'à la région de Biskra, riche de ses oasis et point d'entrée obligatoire du Sahara
central depuis l'Algérie, et de vivifier la contrée par le changement de climat que
créerait l'évaporation de ses eaux. La technique de creusement de grands canaux
ne posait pas de problèmes: dès 1869, le canal de Suez était en service, dans une
ambiance désertique comparable à celle du Nord Sahara (Les canaux de Corinthe
et de Kiel, autres chantiers géants conçus à la même époque, ne furent terminés
respectivement qu'en 1893 et 1895). On savait aussi faire de grands tunnels: le
premier a été celui sous la Tamise, percé de 1824 à 1842 par BruneI; celui du St
Gothard était commencé (1872-1882), celui du Mont-Cenis juste achevé
(18571871).
A la différence du canal de Suez, le premier coup de pelle du projet
Roudaire ne fut jamais donné, n'en déplaise à Jules Verne qui, dans le dernier roman
qu'il publia en 1905, L'invasion de la mer, souvent réédité depuis, conte l'histoire
de la «Mer saharienne ».
Dans ce récit, un ingénieur, Schaeller, accompagné d'une petite troupe
militaire française, part de Gabès pour inspecter les travaux du canal destiné à
inonder les chotts du Bas-Sahara, abandonnés à la suite d'une faillite (Verne
avait bien sûr suivi l'affaire de Panama, contemporaine de notre affaire, à qui elle
sera mêlée). S'aidant des nombreux rapports, réels ceux-ci, écrits lors de la
bataille de la période 1870-1885, Jules Verne conte la genèse du projet par le biais
d'une conférence de son ingénieur. Il décrit minutieusement le voyage, agrémenté
des complications que les nomades hostiles au canal ne manquent pas d'y
introduire. Les héros se trouvent finalement cernés par l'invasion de la mer, le
déferlement de l'eau provenant de la Méditerranée, non pas grâce à l'ouverture du
canal, mais à la suite de l'effondrement tectonique du seuil de Gabès, Deus ex
machina de l'auteur du roman. Ils s'en tirent (fig. 2)
Par ailleurs, Verne avait déjà fait une allusion au projet de Roudaire dans
Hector Servadac, publié en 1877. Il donna lui même une courte note à la Société
de Géographie de Paris sur le sujet.Histoires d'une mer au Sahara14
Figure 2. L'invasion de la mer: le seuil de Gabès s'effondre, l'eau déferle dans les chotts
et engloutit les méchants... (dessin de Bennett dans l'édition Hetzel du roman de J. Verne).
Le livre, bien documenté, sans trop d'inexactitudes, se laisse encore lire
sans ennui. Une lecture un peu attentive montre bien comment les affaires
coloniales étaient conduites, et surtout ressenties par le public lecteur: il y a les «
bons arabes », soldats auxiliaires et parfois hôtes, et les mauvais, traîtres,
pillards ou voleurs. Les archétypes sont de tous les temps.Utopies et découvertes sahariennes 15
L'affaire de la mer saharienne, bien modeste épisode finalement de la saga
des grands travaux du XIXe siècle, témoigne bien dans les réactions
enthousiastes ou féroces d'une presse très partagée, des pulsions d'une opinion partagée
entre un patriotisme souvent revanchard et l'analyse raisonnée d'une utopie
indéfendable, qui fut plutôt le fait des républicains. Le promoteur de l'affaire,
Roudaire, ne fut en fait qu'un comparse rêveur; le véritable chef d'orchestre fut
Lesseps, pour des raisons que nous examinerons. Nul doute que si l'avenir de la
Compagnie de Suez et de la Compagnie de Panama lui avaient créé moins de
soucis, il eût gagné la bataille de la mer saharienne... Mais le projet qu'avait
soutenu Lesseps, ne fut pas complètement abandonné, et il ressortira à plusieurs
reprises des cartons. Nous allons décrire dans ce livre ses avatars, les raisons qui
l'ont fait abandonner, et aussi celles qui l'ont fait resurgir de temps à autre.
Le cadre général des chotts du Bas Sahara
Les cartes hypsométriques de l'Afrique du Nord montrent, au sud de
l'Atlas, une dépression située en dessous du niveau de la mer qui, partant du golfe de
Gabès en Tunisie, s'étend tout au long de la latitude moyenne de 33°N (fig.3).
Elle se termine sur le méridien de Biskra, butant sur le plateau parfois appelé
Mokham, ou encore des Daïas, au sud ouest de Biskra.
Les cartes représentant le plus souvent les zones les moins élevées dans
des nuances de vert plus ou moins tendre, on a tendance, par une association
inconsciente à l'image verdoyante des oasis, à imaginer une région de polders,
couverte d'une végétation abondante... Mais attention, c'est le désert, et les oasis
n'y sont que des points infimes de vie, taches minuscules sur les photos de
satellite, dans un univers blanchâtre de sel, de sable et de touffes éparses d'une grise
végétation au bord des chotts3.
Cette dépression représente le point le plus bas d'une très vaste plate-forme
de roches sédimentaires, dénommée Bas-Sahara par les géographes depuis
Rolland vers 1890, et qui se relève très lentement sur sa périphérie. Elle est limitée à
l'est par les monts de Matmata et des Ksours, en Tunisie méridionale, où elle
forme une falaise au regard tourné vers l'extérieur, le rebord du plateau de
Dahar, et qui se continue au sud-est par l'escatpement de la Hamada de Tindert4.
Ces rebords, d'aspect uniforme, envahis par les sables du Grand Erg
Oriental qui les borde à l'ouest, s'accidentent de buttes témoins tabulaires,
disséquées par de nombreuses rivières fossiles qui ont entaillé ces falaises. Ils forment
3
On POUrlCise référer pour la toponymie générale aux carte$ Michelin 958 (Maghreb) et 953 (Afriquen°
nord et ouest)
4
Une Hamada est un plateau désertique couvert de pierres dégagées par le vent. « Dans le sable, il y a
au moins quelque végétation, bien vague pour un Européen, admirable pour un Saharien. SUJ Iii
Hamada, il n'y a rien que la pierre, le gypse et les silex» (Pervinquière, 1911).16 Histoires d'une mer au Sahara
en Tunisie du sud les paysages très pittoresques de Matmata, Tataouine et
Douirat aujourd'hui très facilement accessibles. L'escarpement tunisien atteint 300
mètres de dénivelée au dessus d'une immense plaine semi-circulaire, la Djeffara,
qui s'étend de Gabès au site romain de Leptis Magna (Khoms), à 60 kilomètres à
l'est de Tripoli en Libye.
100 200 Km
Figure 3. Relief et hydrographie fossile et actuelle de la cuvette du Bas Sahara.Utopies et découvertes sahariennes 17
La partie tunisienne du rebord est du Dahar, relativement plus arrosée que
l'avers du plateau, a été peuplée de tout temps par des populations berbères et
constitue aujourd'hui une région d'important développement touristique.
Beaucoup plus au sud, la Hamada de Tindert continue le plateau de Dahar et,
constitue la ceinture sédimentaire des régions montagneuses du Hoggar, à près de 1000
kilomètres au sud de la région des chotts.
Les chotts... Ce terme décrit de vastes cuvettes très peu profondes,
desséchées, au fond argilo-salin, et où l'eau ne peut subsister en permanence. C'est un
mot arabe signifiant rivage, et correspondant au territoire qui, exondé, permet le
pâturage des bêtes; le sens est donc légèrement différent des termes arabe sebkha
ou turc solontchalè.
Au sud-ouest du Bas Sahara la prolongation de la grande plate-forme
constitue le plateau du Tademaït. La pente générale de la cuvette du Bas-Sahara,
parfois nommée aussi Pays-Bas saharien, ce qui n'a pas, comme on l'a remarqué
plus haut, de connotation autre qu'altimétrique, est très faible, puisque les
rebords périphériques de la cuvette ne dépassent guère 600 mètres et que le point le
plus bas, à proximité de Biskra est à -35 mètres environ. D'innombrables
chenaux de rivières fossiles prennent naissance sur la périphérie, et se dirigent vers
ce point bas, mais une grande partie de ces anciens cours sont recouverts depuis
des milliers de siècles par les sables du Grand Erg Oriental6. Certaines de ces
rivières, telles l'oued Mya ou l'Oued Igharghar, venu du Hoggar, de plus de
1200 kilomètres de long, présentent quelquefois des crues (Dubief, 1953), mais
elles sont impuissantes à reformer un lit très ancien qui ne se manifeste plus
guère que par des lignes de puits, et, aux approches du Chott Melrhir, par un
chapelet de sebkhas et d'oasis formant la région du Rhir, entre Biskra et Ouargla
(fig.3). Au nord, le Bas Sahara est limité de manière très précise par l'Atlas
saharien. Celui-ci est formé de chaînons à peu près parallèles orientés
sud-ouest-nordest, séparés eux-mêmes entre eux par des vallées très profondes creusées jadis
par les oueds descendant du nord. La partie ouest de ces chaînons constitue le
Sud de l'Aurès, la partie est le massif des Nementchas qui se prolonge en Tunisie
5
Une daïa est une dépression sèche, souvent non salée car balayée par le vent et les crues
sporadiques des oueds. Une playa, terme géographique, est la partie terminale, à faible pente, de l'épandage
alluvionnaire des cours d'eau arrivant à un point bas. On emploie souvent de manière erronée ce terme
rour sebkha.
« Des « immenses vallées fluviales» issues « du faite principal» du Hoggar, est seul aul'Ir'arr'ar
Nord... Il ne faut pas perdre de vue que l'hydrographie saharienne est difficilement comparable aux
réseaux fluviaux ordinaires, organisés en « bassins» dans lesquels l'écoulement des eaux est
entretenu avec une admirable régularité par le jeu harmonieux et équilibré des phénomènes météorologiques.
Les vallées sahariennes, parfois de dimensions énormes, sont en général des vallées mortes. A de
longs intervalles, d'une ou plusieurs années, des orages inopinés les remplissent d'eaux tumultueuses
pour quelques heures ou quelques jours. Les tronçons vivants des cours d'eau peuvent alors s'allonger
sur des centaines de kilomètres. Mais ils reprennent bientôt leur léthargie: le lit assoiffé du fleuve
absorbe la crue et la conduit, invisible, aux réserves souterraines» (J. Savornin, 1934 p.12-13).18 Histoires d'une mer au Sahara
par des chamans plus ou moins isolés, dépassant 800 mètres et séparés les uns
des autres par des plaines uniformes. Ils se prolongent pratiquement jusqu'au
golfe de Gabès. Le rebord sud de l'Atlas est formé de roches sédimentaires très
redressées, qui forment un rempart très abrupt tombant sur la dépression des
chotts. Mais, vue d'en-haut, cette dépression paraît parfaitement plate à l'infini.
Dans l'ensemble, la partie Nord et déprimée du Bas Sahara, dont le point
le plus bas se situe à l'ouest (-35 m dans le chott Mérouane) et le plus haut à
l'ouest de Gabès ( environ + 30 m), forme une sorte de gouttière bosselée, de 400
kilomètres de long sur une centaine de large, et qui est divisée en plusieurs
bassins secondaires par des seuils, formés par les roches du fond ou par les dunes
venues du Sud.
Les précurseurs de l'idée de la mer saharienne
Les premières descriptions du Bas-Sahara sont dues aux géographes
arabes du XIe siècle, AI Idrisi, El Bekri, Moula Ahmed, Et Tedjani.(Voir annexe 2)
Ibn Battuta qui passa à Gabès en 1326 et en 1352 ne parle pas des chotts.
Léon l'Africain (1550) énumère le nom de plusieurs villes, pas toujours
identifiables, dans le Bas Sahara, preuve que les relations commerciales avec le nord se
poursuivaient. Mais ses voyages ne l'ont pas emmené plus loin que Gafsa et
Gabès, et ses renseignements (faux) sur le sud, Tozeur, Nefta et la Nefzaoua sont de
seconde main. Les premiers voyageurs européens à visiter la région des chotts ne
se manifestèrent guère qu'au XVIIIe siècle, compte tenu de l'insécurité générale
des confins du Sahara (Peyssonel sur le Djerid en 1724-25, Shaw, 1740,
Desfontaines en 1785, qui visitent tous trois Tozeur et Nefta). Shaw semble être le
premier à avoir assimilé le Djerid avec le lac Triton d'Hérodote. «Il émit
l'opinion que la dépression saharienne, avec les collines de Nefzaoua [le Djebel
Tebaga] n'était autre que l'ancien lac triton d'Hérodote, avec son île Phlea (la
Chersonèse d'or de Diodore de Sicile); les parties les plus basses de cette dépression,
aujourd'hui dénommées par les noms de Chott Mel-Rhir, Chott Sellam, Chott
Rharsa, Chott EI-Djerid et Sebkhra-El Fedjej (Sebkhra Faraoun), étant
assimilées aux lacs mentionnés par Ptolémée sous le nom de lac des Tortues, de Pallas,
de Libye et de Triton. Shaw admit enfin que le fleuve de Triton était représenté
par la rivière de Gabhes, l'Oued Melah, et cette identification le conduisit à
protester contre l'opinion des anciens géographes qui, sur les indications de Ptolémée
faisaient traverser au fleuve Triton le groupe des lacs avant de se jeter dans la
Méditerranée » (Fuchs, 1877).
Dès le début de l'occupation de l'AIgérie,des voyageurs au départ de
Biskra, ou de la Tunisie, parcoururent, ou à tout le moins traversèrent, la région
des chotts. Filippi (1829) fit l'aller-retour de Gabès à Tozeur, et assimila le
Djerid et le Fedjej aux lacs du Triton ptoléméen, sans doute après avoir lu Shaw,Utopies et découvertes sahariennes 19
déjà cité. Virlet d'Aoust (1843), Henri Fournel, géologue qui accompagna le duc
d'Aumale en 1844 lors de la prise de Biskra, Dubocq (1845), Pélissier de
Reynaud qui visita le Djerid en 1846, Prax, chargé d'une mission de Tunis à El Oued
et Touggourt (1850-1854), le suivirent. Pricot de Sainte Marie fit, de 1843 à
'1848, les premiers relevés entre Gabès et Tozeur et dressa une carte de Tunisie
publiée en 1850 pour le compte du Dépôt de la Guerre (qui précéda le Service de
la Carte d'Etat Major). Bonnemain (El Oued-Rhadames, 1857), Pomel, au Sud
de l'Aurès (1862), Tissot dans le Sud tunisien (1853-57)\ apportèrent de
nouveaux renseignements. Berbrugge(!, bibliothécaire à Alger, qui visita en 1850 le
Djerid, le Souf et le Rhir, recueillit méticuleusement les renseignements donnés
par les indigènes et dressa ainsi la première carte utilisable des confins de
l'Aurès. Duveyrier effectua en 1860 le tour du Djerid à ses frais. Ville (1861) et
Soleillet (1865t complétèrent ses observations.
Tous furent frappés par la morphologie très particulière de la région, ce
chapelet de lacs asséchés, et ce qui paraît sur la carte comme « le doigt tendu du
Fedjej vers le golfe de Gabès ». Malgré l'élévation du seuil de Gabès, l'hypothèse
qu'il s'agissait d'un ancien golfe marin asséché s'imposait toujours à leur esprit.
Le souvenir du lac Triton d'Hérodote, l'examen des cartes anciennes ne pouvaient
manquer de leur faire penser qu'à une époque reculée ces lacs n'étaient que le
prolongement du golfe de la Petite Syrte des Anciens.
D'ailleurs, de vieilles traditions locales parlaient du Djerid comme d'une
ancienne mer (Tissot, 1879). Selon cet auteur, on évoquait de génération en
génération le « port de Nefta» ; il cite le témoignage de la découverte à Tozeur d'une
épave de barque au XVIIe siècle. Il est certes possible qu'à la suite de pluies
considérables, l'eau ait pu subsister quelque temps sur toute la superficie du
Djerid. La situation a pu être un peu moins mauvaise pour le chott El Rharsa et
encore meilleure pour le Melrhir, dont le bassin versant est considérable. En tous
cas, les chotts étaient asséchés lors de la venue des conquérants arabes, puisque
depuis la colline de Kef Ed Dor (le rocher du retour), à 100 kilomètres au sud de
Biskra, « ils virent la glace illusoire des chotts, toute une contrée basse, rutilante,
inexplicable, vrai pays de génies"lO.
Les voyageurs scientifiques français dont Dubocq et Virlet d'Aoust
semblent être les plus anciens, et Duveyrier le plus célèbre (voyage d'El Oued à
Tozeur, puis Douz et Gabès, et retour par le sud du Djerid, hiver-printemps
18591860), sont les premiers à imposer l'idée que les chotts se trouvent en dessous du
7 Tissot (1828-1884), attaché à l'ambassade de Tunis, fit son premier voyage dans le sud en 1853.
Noter qu'un autre Tissot géOlogue intervint en 1882,
8" avait traduit en 1846les voyages du Maroc en Tripolitaine de El Ayachi (XVIIe siècle) et de Moulay
Ahmed (XVIIie s.)
9
Presque tous les voyageurs cités font l'objet d'une notice dans Broc, 1968. Voir aussi Grevoz, 1989.
10
Cité dans le Guide Bleu, édition 1955.Histoires d'une mer au Sahara20
zéro des cartes marines. Dès 1845, Vielet d'Aoust avait démontré par une étude
de la pente des oueds descendant des Aurès dans la région de Biskra, que le
centre de la dépression du Melrhir est largement au-dessous de la mer. Le premier, il
agrémenta sa déduction de considérations basées sur les récits antiques et affirma
l'affaissement de la dépression et la remontée des Aurès, et la fermeture du golfe
légendaire qui aurait bordé le sud de ces montagnes.
En 1852, le géologue Dubocq (fig 4), dans une étude déjà plus précise,
avait publié des altitudes (excessivement négatives) obtenues en 1849 dans le
Melrhir mais refusait une intervention de la mer. Il connaissait aussi un travail
méconnu de D'Angelot (1842), qui avait disserté sur les lacs salés
intracontinentaux, alors même que la dépression des chotts était à peine connue et écrivait:
« Le terrain continue-t-il à descendre dans les marais salés que l'on traverse avant
d'arriver aux terres de parcours qui précèdent l'oued Souf [la région d'El Oued],
c'est ce que de nouvelles observations pourront seules nous apprendre, mais cette
dernière cote [-85 m] est assez basse pour nous permettre d'établir, déduction
faite de toutes les erreurs que le nivellement barométrique peut comporter, que le
bassin du chott Melr'ir, dans lequel se réunissent toutes les eaux des Ziban et de
l'oued Djedi, est un bassin fermé et séparé de la mer actuelle. Le vaste marais
salé qui occupe le fond de ce bassin se continue du quatrième au septième degré
de longitude Est, jusqu'à 70 kilomètres du golfe de Gabès, en traversant les oasis
du Bled El Djerid et du Nifzaoua, et sa hauteur montre qu'il ne pouvait point
communiquer autrefois avec la mer, ainsi que l'indique Ptolémée. On ne rencontre
au reste, sur les bords du lac Melr'ir, et sur les terrains qui s'étendent du lac
actuel aux pied des montagnes, aucune laisse de mer qui puisse faire supposer que
l'estuaire de ce marais ait été oblitéré, depuis les temps historiques, par les
collines de sable qui bordent le golfe de Gabès, et que l'évaporation solaire ait épuisé
successivement les eaux de cette mer intérieure. Les seuls témoins d'érosions
anciennes que l'on observe sont les amas de cailloux roulés qui bordent la plaine
et qui paraissent indiquer que les couches de marnes, de mollasses et de
poudingues qui sont relevées sur le flanc des Aouress, ont émergé du sein des eaux,
mais ce phénomène remonte aux dernières périodes géologiques, et ne peut avoir
aucune connexion avec les modifications que le cordon littoral du golfe de Gabès
a pu recevoir dans les temps historiques... ».
Certes, les profondeurs sont excessives, le seuil de Gabès n'était pas
encore connu et les couches de dépôts fluviatiles n'ont pas « émergé» des eaux,
mais l'essentiel est dit.
Il faut noter que l'altitude à Biskra était fort mal connue (85 ou 140
mètres 7), celle des marais au sud évaluée à -85 mètres (-25 en réalité), et que cela
permettait toutes sortes de spéculations. Ville (1868) et l'explorateur Vuillemot
partageaient l'opinion de Dubocq.Utopies et découvertes sahariennes 21
L
Figure 4. Carte topographique du Melhrir par Dubocq (1845)
Le géologue Pomel, que nous retrouverons, combattit lui aussi en 1872,
bien avant que Roudaire exprimât officiellement ses idées, l'opinion que la
dépression des chotts était d'origine marine. Il fut le premier à écrire que cette
«Mer Intérieure» n'aurait aucune influence sur le climat. Et il ajoute: «C'est22 Histoires d'une mer au Sahara
plus récemment encore que cette idée d'une mer saharienne a été scientifiquement
reprise par des naturalistes pour expliquer certains phénomènes de physique
ancienne du globe, ou certaines particularités de distributions géographiques
d'espèces...La mer saharienne semble donc tombée dans le domaine scientifique,
comme une vérité acquise et indiscutable sous le patronage de notabilités
scientifiques et officielles. Cependant c'est une erreur... » (Pomel, 1872, préface).
Mais: « Charles Martins et après lui, M. Georges Duveyrier se firent
également les apôtres de la création d'une mer saharienne en se basant sur
l'hypothèse que l'isthme de Gabhes était un simple cordon littoral formé de sables et
de cailloux apportés par les torrents qui traversaient les lacs et accumulés par les
courants de la côte à l'embouchure du golfe saharien. » (Fuchs, 1875).
On ne pouvait spéculer davantage sans documents précis. Parler de faire
«revenir» la mer dans la région, comme on le trouvait fréquemment exprimé
dans les premières publications évoquant le projet, était une idée basée sur un
examen sommaire des cartes existantes, et dont les cotes topographiques, quand
elles existaient, étaient souvent très fantaisistes...
La mise au point de la carte d'Etat-Major impliquait l'établissement de
points géodésiques. Il fut donc décidé en 1865 de prolonger le système de
triangulation, basé sur l'altitude de référence zéro ( niveau le plus bas observé au
marégraphe d'Alger).
Le capitaine Roudaire, topographe, fut chargé, sous la direction du
capitaine Bugnot, de l'opération en 1872. Quatorze triangles permirent de mesurer le
méridien de Biskra, s'arrêtant à la station de Chegga, à 57 kilomètres au
sud-sudest de Biskra, sur un monticule dominant la rive Ouest du Melrhir. Cette station
permit de fixer à cet endroit la cote du chott Melrhir à -27 m. Sur cette base, « le
capitaine Roudaire, mû par un sentiment d'amour-propre national plus que par
les nouveaux et brillants succès de Ferdinand de Lesseps, chercha, dès ce jour, la
possibilité d'introduire les eaux de la Méditerranée dans cette dépression
naturelle, et de créer au sud de l'Algérie une Mer Intérieure dont il s'attacha, dès lors,
à mettre en évidence les résultats multiples et bienfaisants »11.
Grevoz a rappelé les débuts officiels du projet de réalimentation de la
dépression des chotts. Lors du premier congrès international de Géographie à
Anvers, en 1871, un orateur présenta une communication sur le sujet. Le président
italien de la séance déclara le projet « fantasque» et clôtura abruptement la
disCUSSIon.
Mais l'affaire, on l'a w, n'était pas nouvelle. Martins, qui visita les chotts
écrivait en 1864 : « ...Le dernier de ces chotts s'arrête à 16 kilomètres seulement
de la mer. Que cet isthme se rompe, et le bassin des chotts redevient une mer, une
11
Rapport sur la remise de la médaille d'or de la Société française de Géographie, très
vraisemblablement rédigé par Duveyrier (1877).

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