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L'EAU, PATRIMOINE COMMUN DE L'HUMANITÉ

307 pages
La problématique de l'eau occupe une place centrale dans les grands débats qui concernent l'avenir de l'humanité. Et pour cause : patrimoine universel, bien commun des peuples, source de vie, " l'or bleu " est plus que jamais en péril. La gestion de l'eau est l'objet de conflits, sa contamination le résultat d'un modèle de développement productiviste et sa privatisation la manifestation de l'emprise du marché et du profit sur les besoins humains. L'accès à l'eau est aussi une question éthique, car il s'agit d'un bien collectif et menacé.
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CENTRE TRICONTINENT AL

L'eau, patrimoine commun de l'humanité
En collaboration avec le Comité promoteur mondial pour le Contrat de l'eau

Centre Tricontinental Louvain -la -Neuve
L 'Hannatlan 5-7, me de l'École Polytecluùqne 75005 Paris FRANCE L' Hannatlan Hongrie Hargita n. 3 1026 Budapest HONGRIE L 'Hannattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Alternatives
Directeur
François HOUTART

Sud - Vol. VIII (2001), n° 4
Rédacteur en chef Bernard DUTERlv1E Recherche docwllentaire Yvon DE WILDE Benito MARTÎNEZ Adnunistration Jacques VELLUT Teresa RODRIGUEZ Catherine PASTEN

Rédacteur adjoint CarlosTABLADA

Responsable de production Leonor GARCiA

Conuté

de rédaction Aurelio ALONSO TEJADA (Cuba), Samir AMIN (Égypte), George C. ASENIERO (Philippines), Amiya Kumar BAGCHI (Inde), Hakim BEN HAMJvfOUDA(Tunisie), Jorge BDLA ESCOBAR (Colombie), Suzy CASTOR (Haïti), V oravidh CHAROENLOET (Thaïlande), Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA (Cameroun), Pablo GONZALEZ CASANOVA (Mexique), Franz HJNKELAMERT (Costa Rica), Cristiân PARKER G. (Chili), Abraham SERFATY (Maroc), Alejandro SERRANO C. (Nicaragua), Paul SINGER (Brésil) Jomo K. SUNDARAM(Malaisie), Do THAI DONG (Vietnam)

Rédaction & adnwustration CENTRE TRICONTINENTAL Avenue Sainte Gertrude, 5 B-1348 Louvain-la-Neuve - Belgique Tel: 32/1 0/45.08.22 - Fax: 32/10/45.31.52

- E-mail: cetri@cetri.be

Éditions
CENTRE TRICONTINENTAL L'HARlviATTAN PUNTO Rosso - Paris - Milan

- Louvain-la-Neuve

Diffusion
CENTRE TRICONTINENTAL(Belgique) Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France) Charles-André UDRY, CODIS (Suisse) Pierre BEAUDET, ALTERNATIVES(Canada) Centres associés FORUM DU TIERS MONDE (Dakar), CETIM (Genève), CRESFED (Port-au-Prince), CASC (Managua), FUNDE (San Salvador), Focus FOR THE GLOBAL SOUTH (Bangkok)

Appui fUlancier DIRECTION GÉNÉRALE DE LA COOPÉRATIONINTERNATIONALE(Belgique), RÉGION WALLONNE(Belgique) GrapJusJlle SIGNÉ LAZER (Bruxelles, Belgique) Illustration de couverture WAYNE MARTIN, Times New,spapers cg L'Harmattan, ISBN: 2002

2-7475-2171-0

Sommaire

Éditorial
L'eau, principe de vie et patrimoine collectif. ..............................9

Samir Amin L'eau, bien commun des peuples.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

33

Antonio M Claparols La crise de l'eau aux Philippines.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

41

Ramaswamy R. Yyer La planification des ressources en eau: changement de perspectives en Inde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

45

Imtiaz Ahmed, Ajaya Dixit, Ashis N andy L'eau, l'électricité et la population. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

67

Marcus Moench Allouer l'héritage commun: le droit à l'eau et son type de gestion en Inde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

79

Mwanza wa Mwanza L'accès à l'eau dans les villes africaines

105

Jo-Ansie van Wyk La sécurité de l'eau en Afrique australe.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

111

Aline Arroyo Castillo L'eau, source de vie et de conflits dans les communautés andines d'Équateur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

119

Étienne Durt Au Pérou, l'eau vaut de l'or

141

Joseph P. Thiery Amougou L'eau, bien public, bien privé: l'État, les communautés locales et les multinationales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

147

Mariam Sow L'accès à l'eau au Sahel à l'ère de la privatisation.

. . . . . . . . . . . . . . . . . ..

171

Carmen Julieta Pereda Montano La guerre de l'eau à Cochabamba.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

183

Korinna Horta Des eaux troubles: les désastres causés à la rivière Tana (Kenya) par la Banque mondiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

191

Eduardo Tamayo G. Les barrages hydroélectriques.

La fin justifie-t-elle les moyens?

. . . . . . . .. 203

Falmata Liman La «mise en valeur» de l' «or bleu» du Lesotho.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 209

Zelmys M Dominguez Cortina L'eau, ressource vitale et source de conflits à l'aube du nouveau millénaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 225

Nazrul Islam Le barrage du Farakka ou le partage de l'eau entre l'Inde et le Bangladesh. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 257

A;Jaghfour Le conflit

EI-Hassane de l'eau dans le bassin du Jourdain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 265

Document Le manifeste de l'eau: le droit de tous à la vie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .287

Les auteurs

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Samir Amin (Égypte) Forum du Tiers Monde, B.P. 3501, Dakar, Sénégal Tel: 221-821.11.44 - Fax: 221-821.11.44 - E-mail: ftm@refer.sn
Antonio M. Claparols (Philippines) c/o Impact, P.O. Box 2950, Manila, Philippines. Ramaswamy R. Iyer (Inde) c/o Economic and Political Weekly, Hitari House, Bhagatsingh Road, Numbay 400 001, Inde. Tel: 9122-269.60.72/73 - E-mail: admin@epw.ilbom.ernet.in

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284

Shahid

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Imtiaz Ahmed (Bangladesh) c/o Lanka Guardian, 246, Union Place, Colombo 2, Sri Lanka. Tel: 44.75.84 Ajaya Dixit (Népal) c/o Lanka Guardian, 246, Union Place, Colombo 2, Sri Lanka. Tel: 44.75.84 Ashis N andy (Inde) c/o Lanka Guardian, 246, Union Place, Colombo 2, Sri Lanka. Tel: 44.75.84 Marcus Moench (Népal) c/o Economic and Political Weekly, Hitari House, Bhagatsingh Road, Numbay 400 001, Inde. Tel: 9122-269.60.72/73 - E-mail: admin@epw.ilbom.ernet.in

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284

Shahid

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Mwanza wa Mwanza (Tanzanie) c/o Défis Sud, Rue aux Laines, 4, 1000 Bruxelles, Belgique. Tel: 322-511.22.38 - Fax: 322-514.47.77 - E-mail: d.sud@sosfaim.be
Jo-Ansie van Wyk (Afrique du Sud) c/o Conflict Trends Tel: 2731-502.39.08 - Fax: 2731-502.41.60

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- E-mail: info@accord.org.za

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Aline Arroyo Castillo (Équateur) c/o Ruralter, Calle Méndez Arcos 785, Casilla 8999, La Paz, Bolivie. E-mail: cicda@ceibo.entelnet.bo

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Étienne Durt (Pérou) Sr. Esteban Bentarelli 267, Urb. Jacaranda, San Borga, Lima 41, Pérou. Tel: 511-346.08.30 - E-mail: durt@chavin.rcp.net.pe Joseph P. Thiery Amougou (Cameroun) Passage des Coulonneux 4/001, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. Mariam Sow (Sénégal) Institut du Sahel, B.P. 1530 Bamako, Mali. Tel: 223-22.21.48 - Fax: 223-22.23.37 - E-mail: idriss@agrosoc.insah.ml Carmen Julieta Peredo Montano (Bolivie) Federacion Departamental de Regantes (FEDECOR) Cochabamba, Bolivie. Korinna Horta (Kenya) Environmental Defense Fund, 1875 Connecticut Ave., NW, 10the FI., Washington, D.C. 20009. Tel: 202-387.35.00 - Fax: 202-234.60.49 - E-mail: korinna@edf.org
Eduardo Tamayo G. (Pérou) c/oALAI, Casilla 17-12-877 Av. 12 Octubre n° 18-24, Of. 503, Quito, Équateur. Tel: 5932-250.50.74, 5932-222.15.70 - Fax: 5932-250.50.73

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Falmata Liman (Lesotho) OUA, P.O. Box 3243, Addis Abeba, Éthiopie. Tel: 251-151.30.36 - Fax: 251-151.12.99
Zelmys M. Dominguez Cortina (Cuba) Centre d'Études sur l'Afrique et le Moyen-Orient Avenida 3a, n° 1805 el 18 y 20, Miramar, La Habana, Cuba. Tel: 537-22.18.90, 537-22.12.19

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(CEAMO),

-

Nazrul Islam (Bangladesh) cio The Journal of Social Studies, Room 117, Arts Building, University of Dhaka, Dhaka 1000, Bangladesh. Maghfour EI-Hassane (Palestine) cio Revue d'Études Palestiniennes, Ed. de Minuit, 7 rue Bernard Palissy, F-75006 Paris, France

-

Éditorial L'eau, principe de vie et patrimoine collectif
La question de l'eau devient centrale pour I'humanité. Or, la pénurie est une expression des rapports sociaux existant entre les nations et à l'intérieur de chacune d'entre elles. L'eau est une source de conflits qui risquent de devenir maj eurs dans un avenir proche. Sa contamination, fruit du modèle de développement, pose des problèmes graves et immédiats. Les solutions techniques ne sont pas neutres. Quant à la privatisation, elle consiste à faire de l'eau une marchandise, soumise à la loi du marché et non à celle des besoins. L'eau est un problème éthique et de droit international et doit être considérée comme un patrimoine universel de I'humanité. Mot~-clés : Eau, conflits, barrages, gestion publique, privatisation, patrimoine.

«L'accès à l'eau est un des plus grands millénaire» [Gordon Young, coordinateur pro gramme mondial sur I ' eau] .
1

défis du nouveau à l'UNESCO du

Introduction

On nous enseigne à l'école que l'eau est le principe de la vie. Louis Pasteur a démontré que si l'eau n'était pas contaminée, pas la moindre bactérie ne se fOl111eraitet que jamais la vie n'a été produite au départ de la matière inanimée. De toute façon, l'eau est fondamentale pour tout organisme vivant et rien ne peut la remplacer. Heureusement l'eau est abondante, au point que regardant la planète depuis l'espace, il serait plus logique de l'appeler eau, puisque la superficie de la terre pourrait facilement tenir dans l'Océan pacifique. La plus grande partie de l'eau se trouve dans les mers et la concentration saline la rend impropre à la consommation. Seulement 30/0 de l'eau de la planète est douce et 99% se trouve enfouie dans les glaciers ou dans les couches profondes de la terre. Nous n'avons donc accès qu'à 1% des réserves aquatiques. Cette quantité serait cependant

1.

Tous les chiffres cités proviennent

des sources citées dans la bibliographie.

10

Éditorial

suffisante pour alimenter le double ou même le triple de la population mondiale actuelle. Le problème est qu'elle n'est pas disponible de façon unifoIme. Malgré les avancées dans les recherches, chaque j our de nouvelles inconnues surgissent et il est toujours difficile d'expliquer le comportement de ce gaz liquide qui ne respecte guère les lois connues de la chimie. Ce que l'on sait, par contre, c'est que la quantité totale d'eau de la teITe n'augmente ni ne diminue, qu'elle circule sans cesse, se transformant d'un état en un autre. L'eau possède un cycle naturel ininteIT'Ompu ~ainsi, celle que nous consommons est aussi ancienne que la ten-e elle-même. Pour cette raison même, les changements que l'homme inflige à ce cycle naturel sont préoccupants, de même que la contamination provoquée par les industries et les établissements humains. Car, en effet, contrairement à Mars et à Venus, la Terre à conservé l'eau. Celle-ci a progressivement disparu des autres planètes, à cause d'un effet de serre important, dû à une trop grande quantité de dioxyde de carbone dans leur atmosphère.l L'eau a été un élément constant de I'histoire de 1'humanité. Depuis l'antiquité, des villes ont été fondées le long des fleuves. Les Romains entreprirent la construction d'aqueducs. Les châteaux et les forteresses se construisirent autour d'un puits et on les entourait d'un profond fossé. Dans nombre de pays asiatiques, le contrôle de l'eau d'ÜTigation a fOImé la clé du système de production, au point qu'on a pu parler de sociétés hydrauliques. Mais actuellement, avec l'explosion démographique mondiale et les effets trop évidents de la civilisation moderne sur le milieu ambiant, particulièrement au cours des quarante dernières années, le problème est devenu plus aigu que jamais. Il s'agit donc de présenter, dans cette introduction, une vision générale de la situation actuelle, qui sera ensuite illustrée par une série de contributions descriptives et réflectives sur l'eau en tant que fluide vital de la planète.

1.

Le Monde, 29.09.01.

L'eau principe de vie et patrimoine

collectif

Il

I.

La pénurie d'eau: un rapport social

1. L'offre et la demande, sources d'inégalité
Jusqu'à présent nous avons parlé de manière globale, mais la réalité est bien contrastée. La planète est divisée en nations qui usent et abusent de cette ressource, dans les limites de leurs frontières, sans se préoccuper des effets que cela peut avoir sur les voisins. Dans certains pays, l'eau est abondante, alors que d'autres vivent des problèmes de pénurie. Même à l'intérieur de certaines nations de grande dimension, faire venir l'eau dans des régions de plus grande nécessité, est une source constante de conflits. La situation délicate actuelle met en évidence le manque d'une vision globale. AtTêtons-nous quelque peu à un raisonnement en terme d'offre et de demande. Selon des rapports de l'ONU, la moitié de la superficie terrestre de notre planète souffre de divers problèmes d'eau. Les régions affectées sont les plus habitées de la planète et les trois quarts de la population mondiale sont concernés. Comme nous l'avons dit plus tôt, on sait que la quantité totale d'eau de la planète n'augmente ni ne diminue. Partant de ce principe, l'offre d'eau est pratiquement une variable fixe. La demande, par contre, a augmenté considérablement au cours des cinquante dernières années, à un rythme deux fois plus élevé que la croissance démographique. Si cela continuait au rythme actuel, en vingt-cinq ans, la quantité d'eau réellement disponible par tête d'habitant serait réduite de moitié. Pour un habitant qui vit à New-York, cette réduction drastique ne serait pas tellement dramatique. Les citoyens de l'Amérique du Nord (États-Unis et Canada) consomment environ 350 litres d'eau par jour. Par contre, un enfant, en Mrique occidentale, passe la moitié de sa journée à chercher le peu d'eau que lui et sa famille consommeront en un jour. S a mère doit filtrer soigneusement l'eau qu'il faut boire. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le temps utilisé par ces femmes et ces enfants, chaque année, pour se procurer l'eau nécessaire, au départ de sources souvent distantes et fréquemment contaminées, dépasse les dix millions d'années. Le problème n'affecte donc pas tous les citoyens du monde de la même façon. Dans les zones rurales de l' Mrique, deux habitants sur trois n'ont pas accès à l'eau potable et, avec les années, le mal s'accroît. Dans le Nord de l'Mrique et en Asie centrale, la quantité d'eau disponible par personne est aujourd'hui de dix fois inférieure à celle qu'elle était en 1950.

12

Éditorial

Les pauvres du monde ont moins d'accès que les riches à l'eau pour leur consommation ou pour leur hygiène et ils paient jusqu'à douze fois plus que la population raccordée à des réseaux d'eau courante. C'est ce qu'affirme la Commission mondiale de l'eau, création de la Banque mondiale. Une situation typique est celle que l'on rencontre par exemple à Lima, au Pérou, où les familles pauvres paient aux vendeurs d'eau 3 dollars par mètre cube, ce qui est vingt fois plus qu'une famille de classe moyenne, raccordée à l'eau courante. Le président de la Commission, aussi vice-président de la Banque mondiale, Mr. Ismail Serageldin, écrit: «Il existe un lien direct entre le manque d'accès à l'eau potable et toute une gamme de maladies qui attaquent les pauvres dans les pays en développement... Dans les quartiers pauvres de nombreuses villes, le coût de l'eau représente une part substantielle des dépenses des ménages... Cela représente 18% à Onitsha au Nigéria et 20% à Port-au-Prince en H aïti».l De plus, les pauvres qui, selon la Banque mondiale, représentent quelque deux milliards deux cent millions de personnes dans l'ensemble du monde, utilisent de l'eau qui est, en grande paliie, souillée et contaminée. Si rien ne change, le nombre de personnes, sans accès à l'eau potable augmentera jusqu'à 3 milliards de personnes, en 2025. Au cours des vingt-cinq prochaines années, la population mondiale devrait croître de 3 milliards d'habitants (nous sommes 6 milliards actuellement). Cela impliquera une augmentation de la demande de 10% pour les cultures agricoles, de 20% pour l'industrie et de 70% pour l'approvisionnement des personnes. Le manque d'eau n'est donc en aucune façon un phénomène naturel et ses causes ne peuvent pas être uniquement attribuées à l'accroissement de la demande. De fait, la majorité des experts s'accordent à dire que c'est l'intervention de I'homme et son système économique et politique qui sont responsables de l'aggravation de la situation, au cours des cinquante dernières années, tout comme du fait que les perspectives soient très préoccupantes pour l'avenir. En effet, la société industrielle consomme 280 000 litres d'eau pour produire une tonne d'acier. Les usines de papier utilisent jusqu'à 700 litres d'eau par kilo de papier. L'eau employée pour fabriquer une automobile peut aller jusqu'à cinquante fois son poids. Pour produire un kilo de viande de boeuf en Californie sur des terres exigeant une intense irrigation, il faut 20 500 litres d'eau. Si les ÉtatsUnis appliquaient ce qu'ils requièrent des autres pays en exigeant

1.

EFE, Washington DC, 07.1999.

L'eau principe de vie et patrimoine

collectif

13

l'ouverture des frontières, la viande dont aurait besoin le citoyen américain pourrait être produite dans des pays du Sud, avec des méthodes écologiques, sans l'énolme consommation d'eau qu'elle implique aujourd'hui. Si l'on appliquait dans le pays une agriculture «durable» et non pas celle qui transfonne les terres en désert à un rythme de 100/0par décennie depuis 1990, la consommation d'eau et d'énergie non renouvelable serait nettement moins importante. De 3% d'eau douce que possède la planète, 68,7% se trouve dans les glaciers et dans les neiges éternelles, 0,9% en pennafrost et glaces souterraines. Seul, 0,3% est disponible au niveau de la supemcie de la telTe, dans des fleuves, des marécages ou des lacs. Les 30,1 % restant sont conservés dans la nappe phréatique. Utilisée de manière modérée, cette réserve hydraulique inestimable pourrait rester constante, car la pluie qui s'infiltre lentement à travers la terre pennet de garantir un niveau stable. Les êtres humains ont depuis toujours utilisé, pour leur consommation les eaux souterraines, car elles ont un haut niveau de pureté et leur accès est relativement facile. L'eau consommée dans les grandes villes est extraite de ces couches alimentées par les pluies et est pompée vers les métropoles par des systèmes complexes d'aqueducs. Cependant, leur exploitation indiscriminée a pour conséquence que le processus de récupération de la nappe phréatique est lent et que bien souvent celle-ci devient insuffisante. Quand un puits s'assèche, on en creuse un autre. Or, les puits abandonnés prennent parfois des dizaines d'années avant de se remplir à nouveau. Aujourd'hui, ils s'épuisent progressivement et plus fréquemment qu'avant et l'on doit creuser plus profondément pour trouver de l'eau. En effet, la nappe phréatique est interconnectée partout en un système de vases communicants. Si l'eau est extraite à un rythme supérieur à celui qu'elle prend pour se reconstituer, le niveau diminue. C'est un phénomène que l'on a constaté au cours des dernières années et cela à l'échelle mondiale. Il existe des situations très graves aux États-Unis, au Mexique, en Inde, au Yémen, en Chine, où les niveaux de la nappe phréatique diminuent d'un mètre par an. On calcule que la moitié de l'eau destiné à l'usage domestique et à l'ÎlTigation provient des réserves d'eau de surface. La maj orité des fleuves et des lacs de la planète se situent dans des zones peuplées par l'homme depuis des milliers d'années. En effet, au cours de I'histoire, les endroits ont été choisis pour la fondation des villes qui, avec le temps, sont devenues de grandes métropoles. Actuellement, l'altération du cycle hydrologique est à l'origine de variations préoccupantes pour le débit de nombreux fleuves. Ainsi, durant la saison sèche, le Gange ne

14

Éditorial

se déverse plus dans la mer et la même situation existe pour le fleuve Colorado, en Amérique du Nord. En 1980, l'Assemblée générale des Nations unies, lança la «Décennie internationale de l'approvisionnement en eau et de sauvegarde de la santé». L'objectif était que tous les habitants du Sud aient accès à l'eau potable à des conditions sanitaires décentes pour 1990. Plus de 134 milliards de dollars furent investis. Le programme devait bénéficier à plus d'un milliard de personnes. L'accroissement démographique dans les pays concernés (800 millions de personnes), les politiques erronées des organismes financiers internationaux (Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI) et le capitalisme néolibéral, ont neutralisé les résultats de cet investissement. Au cours de la décennie 1990, l'évolution de la situation a été qualifiée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de progrès limité, bien que, selon les calculs de cette organisation des Nations Unies, avec seulement 4% des dépenses militaires du monde, on poulTait produire un saut qualitatif dans la solution du problème des ressources hydrauliques. Tous ces exemples montrent que le problème de l'eau s'insère dans la réalité des rapports sociaux créés par les inégalités économiques, aussi bien entre nations qu'au sein des pays eux-même. Un problème physique tel que celui de l'eau ne peut donc être isolé de l'organisation des sociétés, pas plus d'ailleurs que des rapports internationaux.

2. Les conj1i1s
Il Y a près de 4 000 ans, éclata en Israël une violente dispute entre des pasteurs pour l'accès à un puits près de la localité de Beer-Sheba. Depuis lors, les problèmes hydrauliques du Moyen-Orient n'ont fait qu'empirer. Le Jourdain continue à être une source de conflits entre Arabes et Israéliens. Ces peuples vivent ensemble sur un territoire où les ressources hydrauliques sont rares. La coopération dans l'administration de l'eau est indispensable et jusqu'à présent irréalisable. Dans le cas d'Israël, la répartition et le contrôle des ressources hydrauliques se sont transformés en une des clés des négociations de paix: la majorité de l'alimentation en eau provient des territoires occupés en 1948, avec l'expulsion de 68% de la population palestinienne et la destruction de son tissu social. En 1967, l'occupation de nouveaux telTitoires, a réduit 4 millions et demi de Palestiniens à l'état de réfugiés et condamné près de 60% d'entre-eux au chômage. L'indice de pauvreté en Palestine est de 50%, sans un véritable État qui les représente, face à l'État israélien, qui non seulement contrôle les sources hydrauliques,

L'eau principe de vie et patrimoine

collectif

15

mais qui, selon les données de l'ONU, a alTaché plus de 150 000 oliviers centenaires et arbres citriques dans les campagnes palestiniennes. En Équateur, où l'eau est une ressource déficitaire, l'administration de l'iITigation, qui doit la répartir, s'avère source de conflits. En Bolivie, la privatisation de la gestion de l'eau, à été à l'origine de réactions violentes, au point qu'il a fallu engager des mercenaires pour défendre les intérêts privés des entreprises internationales et nationales.1 Le Bangladesh et le Bengale occidental forment un grand delta constitué par les fleuves Gange, Brahmapoutre et Meghna. Logiquement, l'incidence du moindre changement des régimes hydrauliques, sur la vie des deux pays concernés, est énorme. Or, l'Inde a élaboré de grands projets de déviation des eaux de ces fleuves. Les conséquences s'en font déjà sentir et la tension entre ces pays risque même d'aboutir à une guelTe. La Turquie contrôle les princip ales sources de l'Euphrate et du Tigre. Toutes les tentatives de retenir les eaux de ces fleuves, de les dévier où simplement de monopoliser leur usage, ont des répercutions en Irak et en Syrie, qui dépendent de ces sources hydrauliques. La Turquie utilise cette position avantageuse comme une arme pour faire pression dans les conflits telTitoriaux et politiques. L'eau est également objet de préoccupation politique en Égypte, où la dépendance du Nil a pour résultat de rendre les autorités particulièrement sensibles à l'évolution des conflits qui secouent l'Éthiopie, pays où naît le Nil bleu ou le Soudan, dans lequel le fleuve se déroule avant de traverser l'Égypte. Un autre foyer de tension se situe en Extrême-Orient, plus particulièrement en Chine, qui contrôle les sources de la majorité des fleuves du Tibet et d'autres pays voisins, dont l'Inde, ce qui suscite une forte hostilité dans les pays qui vivent de l'eau de ces fleuves. Des conflits mineurs, qui pour le moment se réduisent à des batailles verbales, existent entre le Mexique et les États-Unis qui utilisent l'eau du fleuve Colorado pour alimenter la métropole de Los Angeles, diminuant ainsi son débit, au détriment des Mexicains. Dans le Sud de l'Mrique, pendant de nombreuses années, le problème de l'eau a été relégué au deuxième plan. Actuellement, la situation est devenue tellement critique, que l'eau est définie comme un enjeu politique fondamental. Face à l'absence de mécanismes qui

1.

Dans les pays du Sud, on assiste à plusieurs essais de privatisation, tels que la Loi de l'eau potable et des canalisations (Bolivie, 1999), qui privatisa les services de base, sans tenir compte des coûts sociaux et environnementaux et qui provoqua des explosions sociales.

16

Éditorial

pennettent de dégager une solution juste aux conflits existants, la situation est également qualifiée d' alannante. De nombreux conflits internes ont aussi accompagné les problèmes relatifs à l'eau. Ainsi, en Algérie, le taux de remplissage des balTages est passé de 46% en juin 2001, à 38% en fin août, huit d'entre-eux, dans le centre étant tombé à 220/0.D'où le rationnement en eau, un jour sur trois, par le biais d'un aménagement de plages horaires. Cela provoqua, dans certaines parties de l'Algérie, des mouvements de protestation, notamment à Annaba, où les gens dénoncèrent la vétusté de l'ensemble du système hydraulique, dû au manque d'investissement, de même que

le gaspillage de l'eau. 1
En Espagne, le 10 août 2001, une «marche bleue» fut organisée de Barcelone vers Bruxelles, comme fonne de critique du plan hydraulique national, prévoyant la construction de 100 nouveaux balTages et le transfeli de l'eau de l'Ebre vers l'Andalousie. Le Il mars de la même année, plus 120 mille personnes avaient manifesté à Madrid pour le même objectif. Ce que l'on exige, c'est une nouvelle culture de l'eau.2 «Une des grandes contradictions de la nature humaine est que nous apprécions les choses seulement lorsqu'elles commencent à manquen>, disait récemment le sous-secrétaire des Nations unies à propos des problèmes de l'eau. Ce thème est passé au premier plan des intérêts intelllationaux et la majorité des pays estime qu'il s'agit d'une ressource stratégique. Certains pensent même, que d'ici 2015, ce n'est pas tellement pour le pétrole que les pays riches poulTaient déclencher une guelTe, mais bien pour le contrôle de l'eau.

II. Les effets écologiques d'une utilisation sauvage de l'eau 1. La contamination

Au cours des vingt dernières années, le pouvoir économique des entreprises multinationales a considérablement augmenté et elles ont multiplié les industries, les cultures et d'autres pratiques qui contaminent l'eau, dans une logique de profit, sans guère de préoccupation pour la destruction de la nature. On estime qu'en France, par exemple, les méthodes agricoles utilisées au cours des dernières années ont considérablement altéré la qualité de l'eau, due à l'utilisation intensive

1. 2.

Le Monde, 2/3.09.01 Le Monde, 11.09.01

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de produits chimiques.! Ce modèle destructeur et contaminant de l'eau et de la nature s'était étendu également aux pays socialistes, car ces dell1iers avaient adopté la même philosophie, les mêmes concepts de progrès, de productivité et de technologie que ceux qui triomphèrent avec le capitalisme du XIxe siècle et du début du xxe. Depuis l'implantation du capitalisme dans l'ex-bloc soviétique, la contamination de l'eau n'a p as diminué, au contraire, elle s'est accrue avec l'application des mesures économiques néolibérales. Chaque année plus de 3 millions de personnes meurent de maladies liées à l'eau, soit directement à cause de la mauvaise qualité de l'eau ou parce que les aliments ont été contaminés, soit indirectement par le biais d'organismes porteurs de maladies, comme les moustiques qui se reproduisent dans l'eau. Ces maladies incluent les diarrhées, qui provoquent plus de deux millions de morts chaque année et la malaria, un million. Ces décès auraient pu être évités avec moins de deux dollars par personne si, au cours de la dernière décennie, l'on avait consacré quelques 7,846 milliards de dollars par an à la santé publique. Or, au cours de cette période, les dépenses militaires se sont élevées à 864 milliards de dollars annuellement, c'est-à-dire 144 dollars par personne.2 Il n'est donc guère difficile de comprendre que le système économique et politique qui régit l'univers, aujourd'hui, nous conduit à la contamination et à la destruction des propriétés de l'eau, du milieu ambiant et met en péril la propre survivance de la planète. Par ailleurs, non seulement la quantité d'eau potable diminue, mais également sa qualité. La contamination dans ce cas provient d'abord de

l' agriculture .

Avec

l'utilisation

intensive

d'engrais

chimiques,

encouragée par les multinationales de la pétrochimie, ces substances se sont infiltrées dans le sol, au cours des cinquante dernières années, avec un haut niveau de concentration. De nombreux puits sont devenus inutilisables, d'autres ne peuvent plus servir qu'à l'industrie. Diverses recherches ont souligné l'inquiétant degré de contamination des sols par les nitrates et les phosphates, un problème largement répandu à cause de l'expansion des exploitations agricoles et des élevages intensifs. L'OMS a fixé, comme maximum acceptable de nitrate dans l'eau, 50 milligrammes par litre, tandis que l'Union européenne l'a réduit à 25 milligrammes. Or, il y a des endroits, même en Europe occidentale, où les puits souterrains ont une teneur de plus d'un gramme de nitrate par litre d'eau. Il s'agit surtout des eaux

1. 2.

Le Monde, 11.09.01 Fédération Internationale des Sociétés de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, Communiqué de presse, 06.2000.

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Éditorial

soutelTaines dans des lieux où les cultures agricoles utilisent de manière excessive des engrais riches en nitrates. Les plantes n'absorbent qu'une petite partie du nitrate qu'on leur fournit. Le reste s'infiltre jusque dans les eaux soutelTaines. Là, le nitrate s'accumule car il n'est pas dégradable. À cette contamination s'ajoutent les pratiques agricoles modernes et l'extension des telTes de culture. On a détruit une grande quantité de couches humides, qui grâce aux sédiments, servent de filtre et produisent une eau limpide. Rappelons aussi que l'on estime que 3 à 4 millions de tonnes d'hydrocarbure sont déversées chaque année dans les mers, sans parler des matières radioactives et de l'évacuation des déchets. Or, l'OMS signale que 80% des maladies et un tiers des décès, dans les pays du Sud, sont causés de manière directe ou indirecte par des eaux contaminées.1 Cependant, le danger principal se situe dans la contamination industrielle des eaux. Bien que l'on en connaisse les effets dévastateurs, aussi bien pour I'homme que pour la nature, la majorité des industries continuent d'évacuer leurs déchets chimiques directement dans les rivières et les fleuves. Par ailleurs, le déversement dans les cours d'eau, les lacs et les mers des eaux résiduelles non traitées des grandes villes est une autre pratique très commune. C'est surtout le fait des pays du Sud, mais également de certains pays du Nord, au point que les eaux de la majorité des fleuves ne sont plus propres à la consommation humaine et, dans celiains cas, ne peuvent même plus être utilisées pour l'agriculture ou l'industrie, que certains lacs sont «morts», c'est-à-dire inaptes à toute vie animale. En effet, la contamination affecte également, tant dans les rivières que dans la mer, la faune aquatique. Ainsi, on assiste dans certains cas à une transformation génétique des poissons, qui deviennent intersexués, c'est-à-dire doués à la fois de caractères mâles et femelles, sous l'effet de celiaines substances chimiques. C'est ce qui fut constaté dans l'estuaire de la Seine, en 2001. Rappelons que ce phénomène s'ajoute à la surexploitation du poisson. On estime en effet qu'en 30 ans on est passé de 45 à 100 millions de tonnes de poissons extraits des mers et des fleuves, dont un tiers est rejeté par absence de sélection. Outre les effets de la contamination, nombres d'espèces sont en danger d'extinction.

1.

La quantité de personnes affectées par le manque d'installation sanitaire est passé de 2,6 milliards en 1990 à 2,9 milliards en 1997, suite logique, même si elle est indirecte, des Programmes d'ajustement du FMI et de la Banque mondiale. Seul 200/0 de I'humanité possède des services adéquats.

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Par ailleurs, les fleuves non contaminés sont situés dans des régions peu peuplées, ce qui a pour résultat que l'eau potable se déverse dans la mer, sans que les êtres humains puissent en faire usage. La bonne nouvelle est, qu'à la différence des autres sources aquatiques, les rivières et les fleuves peuvent être décontaminés dans une période relativement courte. Les exemples les plus frappants dans le Nord sont la Tamise et la Seine. On ne peut plus penser de manière fragmentée. En effet, même les eaux des lacs des pays du Nord, situés en haute altitude et donc peu fréquentés par le public, ne sont pas à l'abri d'une contamination qui a son origine dans d'autres parties du monde très éloignées. Ainsi, il y a vingt ans, l'Europe a interdit l'usage de l'insecticide DDT sur son telTitoire. Mais les multinationales européennes continuent à le produire et à le vendre aux pays du Sud. En effet, ce poison chimique s'évapore dès qu'il a été appliqué dans les pays tropicaux et est transporté par des courants d'air vers d'autres parties de l'univers. En passant par des couches froides, le DTT se condense et se précipite sous forme de pluie vers les lacs et sur la terre qui les entoure. Les poissons de ces lacs accumulent de hautes concentrations du produit, jusqu'à mille fois la quantité absorbée par les poissons des basses zones. Les groupes de pression qui ont obtenu, en leur temps, l'interdiction de l'usage du DDT en Europe occidentale, n'ont pas pu empêcher la contamination, parce que l'on a interdit son application locale et non sa production, le problème n'a pas été envisagé dans son ensemble.

2. Les changements climatiques
Le premier octobre 2001, le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (GlEC), publiait un rapport de synthèse sur le changement climatique, résumant les connaissances accumulées depuis 1995. Les conclusions suggèrent que, même si l'on parvenait à réduire les émissions de gaz carbonique, ces prochaines décennies, les températures continueraient à s'élever pendant bien plus longtemps et le niveau des océans à monter durant plus d'un millénaire.1 Selon le groupe d'experts chargé d'explorer l'impact du réchauffement de l'univers, 2 le changement climatique a des

1. 2.

Le Monde, 03.10.01 Il s'agit de la Commission intergouvernementale sur le changement climatique (IPCC) des Nationsunies, Genève, 2000. Ce groupe a rendu public un nouveau rapport, d'environ 1000 pages, intitulé: «Changement climatique: impacts, (à suivre...)

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conséquences iITéversibles pour l'économie, la santé publique et les écosystèmes de nombreuses régions de la planète. Le réchauffement diminuera les réserves d'eau douce, en Asie centrale, en Mrique australe et dans les pays de la MéditelTanée. Dans les régions arides du Sud, le phénomène se traduit déjà par des problèmes endémiques de sécheresse et par une pénurie d'eau, aggravée par la mauvaise utilisation des ressources hydrauliques. Il aura des effets négatifs majeurs sur les zones polaires, qui constituent les principales réserves d'eau potable. Les neiges perpétuelles du Kilimanj aro, la montagne la plus élevée d' Mrique, sont en train de fondre et l'on prévoit qu'elles disparaîtront d'ici une quinzaine d'années. En Amérique du Sud, le dégel des sommets andins provoque déjà des inondations. On prévoit que la moitié des glaces alpines pouITait également disparaître rapidement. Dans la majorité des régions, y compris européennes, il est prévu que la fréquence et l'amplitude des débordements s'intensifiera et que la qualité d'eau diminuera. Sur les côtes, le nombre de personnes affectées par les inondations augmentera considérablement d'ici l'année 2080, même si la hausse du niveau de la mer n'atteint que 40 cm. Quant à l'incidence agricole du changement climatique, il pouITait s'exercer sur les rendements des récoles qui augmenteraient dans les régions nordiques, mais baisseraient dans les zones tropicales. Le rapport de la Commission intergouvernementale s'exprime de la manière suivante à ce sujet: «Les sociétés les plus pauvres du monde sont les plus dépendantes de l'eau et de l'agriculture et celles qui courent les plus grands risques en fonction des changements climatiques... beaucoup de plantes et d'animaux, tout comme divers modes de vies humains, disparaîtront pour toujours.1

2(...suite) adaptations et vulnérabilités», confinnant que les deltas des systèmes fluviaux, les petits États insulaires et les régions arides seraient les premiers à être affectés. Les documents des différents groupes des Nations unies ont fait partie des travaux préparatoires à l'origine des propositions d'accords politiques internationaux, tels que la convention Marco des Nations unies sur le changement climatique et le protocole de Kyoto, afin de réduire l'émission des gaz à effet de serre, provoqué par le réchauffement de la terre et qui doit encore être ratifiée par les pays qui l'ont signé. Ces décisions doivent entrer en vigueur, malgré le refus manifeste des ÉtatsUnis d'accepter leur quota de diminution des émissions de gaz. En juillet 2001, à Bonn, les essais pour réduire l'écart entre les États-Unis et l'Union européenne et entre les États-Unis et le reste du monde, se sont soldés par un échec. 1. Rapport de 2600 pages rédigé par plus de 3000 experts et publié par la Commission intergouvernementale sur le changement climatique (IPCC), ONU, 07.2001.

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Selon le même rapport, le réchauffement global augmentera aussi le nombre de maladies infectieuses, comme la malaria, le choléra et la dengue. Dans de nombreux endroits, la population souffrira des conditions d'humidité croissante, de vagues de chaleur et de la crise de la pollution. Les écosystèmes et les espaces naturels subiront des changements profonds et de nombreuses espèces animales et végétales seront en voie de disp arition. L'élévation du niveau de la mer et le réchauffement de la telTe provoqueront l'inondation des trois quarts des telTes basses du monde, notamment celles du Sundarban en Inde et au Bangladesh. Les récifs de corail, habitat d'une grande quantité d'espèces vivantes, risquent d'être détruits également. Nombre d'îles des Océans indiens et pacifiques disparaîtront dans les prochaines années.! La déforestation et l'exploitation extensive des cultures et des pâturages affecte la couverture naturelle des sols. La superncie telTestre reflète ainsi une lumière accrue dans l'atmosphère, ce qui contribue à faire augmenter sa température, à disperser les nuages et à faire diminuer les pluies. L'origine d'une grande partie de ces dernières provient, sur la telTe ferme, de l'évaporation de l'eau des feuilles des arbres, des taillis et des buissons. En les éliminant, on diminue la quantité d'eau disponible pour former les nuages. Par ailleurs, lorsqu'il n'y a plus de végétation pour retenir l'eau, cette dernière disparaît au rythme même de sa retombée du ciel; elle est filtrée jusqu'à la nappe phréatique et retourne à la mer. Le processus de désertification et la perte progressive des vé gétations des berges, contribue encore à renforcer le phénomène. Un tel processus, qui a débuté avec le développement du capitalisme industriel, s'est accru encore au cours des vingt -cinq dernières années, durant la période néolibérale. Le sommet sur le climat de Bonn (juillet 2001), marqua une date négative pour 1'humanité. Les trois pays parmi les plus pollués de la planète, les États-Unis, le Canada et le Japon, participèrent à cette réunion avec le ferme propos de ne pas ratifier le protocole de Kyoto. Les États-Unis avaient renoncé à le faire dès mars 2001. Le gouvernement japonais annonça sa décision de postposer toute adhésion jusqu'en octobre 2001, ce qui lui permettait de ne pas s'affronter aux États-Unis. Quant au Canada, il déclara qu'il n'y avait guère d'espoir de faire se rejoindre les points de vue. Seule l'Union européenne, parmi les grands contaminateurs, décida d'adhérer au protocole et de l'appliquer. 2

1. 2.

Ibidem. Le protocole de Kyoto est un projet d'accord, approuvé en 1997, établissant que les pays du Nord devraient réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5,2% durant (à suivre...)

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En delnière minute, le Japon finit par adhérer à l'accord, parce que les représentants de 180 pays avaient fait de nombreuses concessions, afin que l'on puisse le mettre en vigueur dès 2002. Les États- Unis n'acceptèrent aucun compromis Cette attitude de rej et, sous prétexte que l'accord international serait défavorable à leur économie, bloqua le processus. Or, ils sont responsables de 25% des émissions nocives des pays du Nord et de près de 40% de l'ensemble mondial. Les puissances économiques de ce pays sont, de fait, les principaux responsables de la contamination de l'eau, aussi bien sur leur telTitoire que dans bien d'autres lieux, à cause des pratiques de leurs entreprises multinationales. Au début de l'an 2001, la Commission intergouvernementale pour le changement climatique de l'ONU présenta son troisième rapport d'évaluation de la situation avec les conclusions suivantes: la température moyenne de la superficie telTestre augmentera entre 1,4 et 5,8 degrés centigrade au cours des prochaines 100 années ~le niveau de l'océan mondial montera entre 0,1 et 0,9 mètres et recouvrira d'immenses régions côtières très peuplées ~il y aura plus de sécheresse dans les zones arides et des changements substantiels dans les régimes de précipitation.

III. À la recherche

de solutions

Palmi les solutions proposées pour résoudre les problèmes de l'eau et qui sont très nombreuses, certaines sont techniques, notamment les barrages (avec toute leur ambivalence) ou les nouvelles manières d'iITiguer, d'autres sont de l'ordre des principes, la privatisation ou, au contraire, la déclaration de l'eau comme patrÜnoine universel de l'humanité.

J. Les barrages et leurs effets collatéraux Il est étonnant de constater que, malgré la connaissance du cycle naturel de l'eau jusque dans ses moindres détails, celui-ci a été ignoré au moment d'élaborer les projets destinés à résoudre les graves problèmes

2(...suite) la période 2008-2012, pour le restituer au niveau de 1990. Fin 2001, le protocole n'était pas entré en vigueur, parce qu'il n'avait pas encore été ratifié par un nombre suffisant de pays. L'Union européenne défendit ce protocole et indiqua 2002 comme date nécessaire de son entrée en vigueur.

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de pénurie. La construction des grands barrages et réservoirs, de même que la déviation de certains fleuves, ont été entamées au cours des années 1960. De nombreux pays ont investi d'énormes sommes dans des projets de ce type. À part quelques exceptions, les conséquences en ont été dévastatrices, tant d'un point de vue économique, qu'écologique et humain. Or, certains pays continuent à promouvoir ce type de solution. Dans le Sud-est asiatique et en Inde, en particulier, où il faut irriguer des terres qui alimentent un tiers de la population mondiale, l'évident échec des politiques hydrologiques conventionnelles forcent à rechercher des alternatives aux grands barrages. En Afrique, le fleuve Tana est un triste témoin de l'échec de plusieurs mégaprojets de la Banque mondiale. La construction d'un barTage et d'une centrale hydroélectrique, un projet d'irrigation et une réserve écologique, avaient été prévus. Chacun de ces projets affecta de manière négative l'autre et des milliers de personnes qui ont dû abandonner leur habitat sans recevoir de compensations, vivent aujourd 'hui dans la misère. Les exemples peuvent être multipliés. À l'île de la Réunion, l'opération tranfert des eaux, prévoit des déplacements de l'eau de l'Est vers l'Ouest du pays et l'on craint que l'Est soir vidé de sa population, sans qu'une solution à long terme ne soit trouvée.! Le barrage si controversé des Trois Gorges en Chine exige le déplacement d'un million de personnes et la destruction de certaines villes. Les centaines de millions de dollars investis dans ces proj ets ont surtout servi à em-ichir les entreprises multinationales du Nord, contractées par la Banque mondiale et les gouvernements locaux pour réaliser les projets. Ces derniers ont aggravé la situation de la population autochtone et mis en danger les réserves naturelles. La clé de l'échec fut le manque d'interaction entre les divers projets et surtout le manque de respect des cycles hydrauliques naturels. Face à l'énorme augmentation prévisible de la demande d'eau dans l'agriculture, au cours des années à venir, on assiste à de fortes réactions contre toute initiative supposant une modification des cours fluviaux ou la construction de barrages. Beaucoup d'habitants de ces régions n'acceptent plus qu'on les déplace de la terre où ils sont nés, où ils vivent et où leurs ancêtres sont enterrés, simplement pour que d'autres puissent profiter de l'eau qui prendra leur place sur la surface géographique. Par contre, des solutions décentralisées, réhabilitant les

1.

Libération, 20.01.02.

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structures anciennes, faisant appel aux responsables locaux, sont mises en valeur, comme capables d'être plus efficaces à long tenue et considérablement coûteuses.

2. Les nouvelles techniques ressources aquatiques

d'irrigation

et d'utilisation

des

L'application de cultures à irrigation intensive dans des zones traditionnellement arides et de bas drainage a eu pour conséquence la salinisation des terres et l'augmentation de la désertification. La tentative des multinationales de l'agroproduction d'étendre, au niveau mondial, un modèle pré-défini d'agriculture, sans tenir compte des conditions particulières de chaque région et la relation qui existe entre l'agriculture, la terre et la culture traditionnelle locale, a montré les limites et les désavantages de ce genre de solution. L'Afrique en est un triste et dramatique exemple. Dans certains cas, comme en Afrique du Sud, on ne sait plus que faire pour répondre au problème et le gouvernement a commencé à couper, de façon systématique, tous les arbres d'origine étrangère (représentant 8% des surfaces des forêts), afin d'épargner l'eau. Certaines de ces espèces consomment en effet beaucoup d'eau, 70 litres par jour pour l'acacia et 200 litres pour le peuplier. Le pays n'a plus que 2% de superficie de forêt naturelle et, rien que pour l'industrie du papier, on a planté au cours des dernières années 1,3 millions d 'hectare de bois industriel. Par contre, les solutions de basse technologie ont démontré leur utilité et leur impact moins négatif sur le milieu. De petits barrages construits par les communautés locales donnent de bons résultats, en Chine, où ils ont été construits par millions. En Israël, on commence à appliquer, de manière satisfaisante, une méthode innovatrice de recyclage des eaux. Par ailleurs, le système d'irrigation par égouttage, qui n'utilise que 5% du volume d'eau des systèmes traditionnels, s'est révélé une véritable alternative. Certains commencent à comprendre que tous les sols ne sont pas adéquats pour n'importe quel type d'agriculture et l'on retoulne aux cultures traditionnelles régionales. On assiste également à une augmentation intéressante de l'agriculture biologique et une plus grande importance est accordée à l'utilisation optimale de l'eau dans les processus industriels. L 'homme a également essayé de modifier les caractéristiques de l'eau de mer, pour la rendre potable. Une des techniques consiste à pomper l'eau vers des réservoirs à basse pression, où elle est réchauffée jusqu'à ébullition. La vapeur d'eau est ensuite transportée dans des

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conduits vers un autre réservoir, laissant dans le premier les cristaux de sel. Entre 1960 et 1970, cette technique eut un moment de gloire, mais elle fut utilisée surtout dans les pays du Nord. Le processus, en effet, entraîne des coûts très élevés, hors de portée de la majorité des pays du Sud et exige également l'utilisation de combustibles fossiles ou nucléaires qui contaminent le milieu ambiant. Un autre projet alternatif, envisagé depuis des décennies, est le déplacement des icebergs. L'idée est de les transporter, grâce à des remorqueurs, depuis l'antarctique jusqu'aux pays arides du Sud. Ce processus pourrait être moins coûteux que la désalinisation, mais jusqu'à présent, en raison d'inconvénients pratiques, aucune expérience valable n'a été tentée.

3. La privatisation ou l'eau comme marchandise
Depuis une dizaine d'année, l'eau est présentée à l'opinion publique mondiale comme la ressource stratégique du XXIe siècle. Les conférences, forums et déclarations officielles se sont enchaînés pour alerter les grands décideurs de la proximité d'une crise de l'eau: un déphasage inédit entre la demande, en croissance constante, et l'offre d'eau à l'échelle du monde. Si les données du problème et l'urgence des prises de mesure afin de maîtriser cette demande et de réduire les facteurs de pollution et de gaspillage sont indiscutables, l'approche dominante consiste essentiellement à confier la résolution de ce problème complexe aux forces du marché. En effet, un consensus émane de ces rencontres et se renforce d'année en année: pour réaliser les investissements nécessaires et gérer la production et la distribution de l'eau de façon efficace, l'eau doit être considérée comme un bien économique. Cette nouvelle conception, apparemment scientifique, contourne les véritables problèmes (environnement aux, sociaux et politiques) et fait de la ressource naturelle vitale par excellence une marchandise au même titre que les autres. Elle n'est certainement pas étrangère au gigantesque travail de lobbying des grandes compagnies d'eau, dont les représentants sont les interlocuteurs privilégiés - voire les membres - d'organismes tels que le Conseil mondial de l'Eau, chargé par la Banque mondiale et l'ONU de mener une réflexion «participative» sur ce thème et de formuler des propositions. Le Nord, engagé dans des politiques néolibérales les impose au Sud. La solution typique est la privatisation des services publics de base, y compris l'approvisionnement en eau de la population. On prétend que la gestion étatique des services publics est associée à l'inefficacité,

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tandis que la gestion privée serait synonyme d'excellence. Or, l'expérience de plus d'un siècle démontre que ce raisonnement est faux. Dans cette même veine, on affirme que l'eau est chère et que le coût de sa gestion (la recueillir, la conserver, la distribuer, l'utiliser et la recycler) ne peut être assumé efficacement que par des institutions privées, locales et nationales, des pays du Sud, mais sous l'égide des entreprises multinationales. Ainsi, lors du Forum Mondial de l'eau à La Haye (mars 2000) il fut affinné que pour fournir l'eau nécessaire à ceux qui en manquent, il faudrait un investissement de 180 milliards de dollars entre 2000 et 2005. En présentant un coût global, sans le ventiler par régions, pays, localités et proj ets, on a pu prétendre que la somme était excessive. La conclusion fut que le seul mode de gestion était la privatisation et l'attribution de cette tâche devrait être confiée aux entreprises Inultinationales.1 Il suffit de rappeler, en parallèle, que le coût de l'annement prévu pendant la même période dépassait les 4 500 milliards de dollars, c'est-à-dire vingt-cinq fois plus que le budget proposé pour pouvoir alimenter en eau tous ceux qui en avaient besoin. Une des conditions mise par la Banque mondiale à l'allégement de la dette des «pays pauvres fortement endettés» est précisément la privatisation de la distribution d'eau dans les villes, ce qui fut le cas du Mozambique en 1998. Le pays devait aussi intelTompre ses programmes d'adduction d'eau dans les régions rurales.2 La quasi-totalité des pays du Sud ont appliqué les fOlmules néolibérales du FMI et de la Banque mondiale et ont privatisé ou sont en voie de privatiser la gestion de l'eau. Les entreprises sont fragmentées, rendant quasiment impossible des stratégies nationales destinées à résoudre les problèmes des régions les plus affectées. La dernière invention du marché est le commerce mondial de l'eau en bouteille. Ce dernier a cru au cours des dernières années de plus de 7% par an. En 2001, on a embouteillé plus de 90 000 milliards de litres d'eau et le prix peut atteindre dix mille fois celui de l'eau courante en provenance du système public de distribution.3 Ce phénomène est un véritable thermomètre des nouveaux styles de vie qu'impose le marché global au détriment du milieu ambiant, car le processus de fabrication, de transport et les résidus provoquent des dommages à l'environnement.

1. 2. 3.

El Pais digital, 19.03.2000, n° 14-16. Jean-Pien-e Page, Vous êtes 8, nous sommes 6 milliards, Nord-Sud, 2001. Étude réalisée par l'Université de Genève, sur la demande de World Wild Life (WWL).

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Dans le Sud, on affinne, en sa faveur, que l'eau embouteillée est une garantie pour la santé, suite à la contamination des sources aquatiques. Mais c'est sUliout dans le Nord que la consommation de ce produit a pris des proportions vertigineuses. On y associe des objectifs précis: maigrir, purifier l'organisme, qualité cosmétique, présomption de statut social, caractère aphrodisiaque, etc. Sur internet on peut même trouver un site qui pennet d'acheter de l'eau en bouteille en provenance de tous les coins du monde.l Comme d'habitude, derrière ce négoce mondial, qui ne respecte pas le cycle naturel de l'eau et contribue à contaminer le milieu ambiant, se retrouvent des entreprises multinationales, particulièrement Nestlé, Danone et Coca-Cola. Au Vietnam, par exemple, ce sont trois entreprises multinationales qui monopolisent ce marché. La FAO a essayé d'établir des indices de qualité pennettant d'homologuer, dans l'ensemble du monde, les résultats qualitatifs de cette industrie en pleine croissance, mais les entreprises multinationales et les États- Unis à leur tête, on refusé toute régulation dans ce domaine. De plus en plus, l'eau devient une marchandise, entrant ainsi comme un des éléments d'une économie capitaliste mondialisée. Dans cet esprit, la priorité n'est plus de répondre à un besoin, mais d'être rentable. À l'intérieur des sociétés du Nord comme du Sud, sa commercialisation fcnIDe un des éléments du rapport social. Entre le Nord et le Sud, elle fait paliie des écalis et elle est sur le point d'atteindre un seuil d'éclatement de conflits qui pourraient devenir maj eurs au cours du XXle siècle. À l'intérieur des sociétés, l'accès à l'eau est un des éléments de la discrimination sociale. La privatisation tous azimuts ne peut que renforcer l'inégalité des rapports sociaux.

IV. L'eau, l'éthique et le droit international Face à la gravité du problème, les institutions officielles ont commencé à l'aborder de diverses manières. Ainsi, l'UNESCO a chargé un groupe d'experts de la préparation d'un code éthique pour l'usage de l'eau, en reliant l'usage des ressources hydrauliques aux droits humains. Ce groupe a souligné l'importance d'établir progressivement certains principes de base dans l'usage et la distribution de l'eau, à l'échelle mondiale. La rencontre d'Agua dulce (août 1999, la quatrième depuis que s'est créé le groupe de travail), fut centrée sur la Déclaration

1.

WWW..bottled-waterstore.com

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universelle des droits de l'homme, comme base du texte définitif sur l'utilisation de l'eau. Le recours aux droits humains est devenu le référent fondamental pour l'élaboration d'un code composé d'un ensemble de principes applicables au niveau mondial. Ces derniers font appel au droit naturel des individus et à la nécessité d'établir des lignes de conduite pour l'utilisation de l'eau, en relation avec la production des aliments, l'écologie, la contamination par les usages industriels, les ressources soutelTaines non renouvelables, la législation, les aspects sociaux, le rôle des femmes. Il est donc important que les organisations populaires de la société civile restent attentives aux initiatives des institutions qui ont officialisé les politiques néolibérales de destruction du milieu ambiant. Les forums officiels doivent être utilisés comme des tribunes pour les dénoncer, mais il faut également des lieux de débats d'idées et d'élaboration d'un nouveau consensus mondial pour réguler et finalement changer radicalement ces politiques, afin de garantir la préservation de l'environnement et l'accès universel à l'eau, quelles que soient la région, le pays et le lieu. Les programmes de développement proposés dans les décennies 1980 et 1990 par le FMI et la Banque mondiale pour le Sud n'ont fait qu'aggraver le mal de la pénurie d'eau et de sa contamination. C'est le Forum Mondial de l'eau (La Haye, mars 2000), organisé par le gouvernement des Pays-Bas, conjointement avec le Conseil mondial de l'eau, initiative de la Banque mondiale, qui proposa de créer un Mouvement de l'eau, institution destinée à sensibiliser les gouvernements et les entreprises multinationales sur la conservation de l'eau, écartant et marginalisant, du même coup, les mouvements et les organisations qui avaient surgi spontanément au sein de la société civile d'en bas et qui avaient été les premiers porteurs de ces préoccupations.

v. L'eau comme patrimoine universel de l'humanité
Le fait que l'eau comme ressource naturelle de la planète, indispensable à la vie végétale, humaine et animale, doive être partagée par tous et donc considérée comme un bien commun de l'humanité, est aujourd'hui une idée de plus en plus universellement acceptée. Même lorsque la situation de pénurie exige de gros efforts pour arriver à une solution, cette dernière n'est pas impossible. La condition est de mettre en commun les initiatives des différentes composantes de la société

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civile d'en bas pour neutraliser les politiques des nations hégémoniques

et des entreprises multinationales qui dominent le secteur. 1
En effet, on peut se demander si le système actuel et ses technologies pourra résoudre les problèmes de l'empoisonnement et de la contamination de l'eau et du changement climatique, si les régimes contemporains pourront freiner la raréfaction de l'eau et favoriser une utilisation plus en concordance avec son cycle naturel et à même de répondre aux besoins de tous les habitants de la planète et si nous serons capables de faire un pas vers une société mettant fin à la spirale de la destruction? Le fait que pour le moment il il'y ait point de pénurie d'eau dans les capitales des sept pays les plus industrialisés du monde ne devrait pas tranquilliser l'opinion publique mondiale. Le problème de l'eau est global, pas seulement parce que toutes les nations sont concernées d'une manière ou d'une autre, mais surtout parce que l'eau est un élément naturel, dont le cycle est régulé à l'échelle planétaire et qui ne connaît pas les frontières créées par les êtres humains. Toute solution qui ne tient pas compte de cette dimension est condamnée à l'échec. Beaucoup voudrait qu'un programme d'action se concrétise en un mouvement, en une association, en un parti ou un rassemblement de toutes ces institutions, afin de trouver des alternatives. Nous sommes entrés dans une étape de conscience nouvelle, de recherches et d'imagination créatrice. Au cours des vingt dernières années, le développement d'un capitalisme néolibéral a relégué les valeurs humaines élémentaires et imposé un matérialisme déshumanisant, à une échelle jamais atteinte précédemment. La démocratie représentative, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'a pas suffi à transformer les orientations adoptées. Un regard sur l'histoire nous permet de constater que les solutions et les réponses aux problèmes fondamenteaux ont généralement surgi de manière inattendue et impensable dans le cadre conceptuel des penseurs de l'époque, de l'imaginaire populaire, par la capacité d'inventer, de rêver et de lutter, d'importants segments de la population - classes sociales, groupes ou peuples - victimes des limites mises à l'accès aux biens les plus élémentaires de leur subsistance matérielle et au développement de leurs intérêts vitaux, mais aussi soumis à la répression de leurs formes de pensée, de leur foi religieuse, de leur éthique et de leurs intérêts culturels. Les réponses sont venues de mouvements

1.

Des 500 plus grandes multinationales existantes, 477 ont leur siège dans des pays de l'OCDE, organisation constituée par les 29 pays les plus développés du monde.

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Éditorial

sociaux, de paliis politiques, ou d'organisations religieuses qui ont été les initiateurs d'une créativité nouvelle pour changer l'ordre établi. Or, même les gouvernements du G7 ont dû reconnaître à Gènes (juillet 2001) l'urgence du problème de l'eau, bien que leur analyse fut un constat des effets, plutôt qu'une prise de conscience des causes. Il est clair qu'on ne peut donc traiter le problème de l'eau comme un cas isolé, sans interconnexion avec les autres questions qui affectent l'ensemble de I'humanité. C'est une des grandes leçons des rencontres internationales, telles que le Forum social mondial de Porto Alegre. Toutes les initiatives qui surgissent dans ce domaine, en réponse à l'ampleur du mal, doivent être appuyées, car elles sont susceptibles d'ouvrir des perspectives positives. De toute façon, il n'y aura pas moyen de résoudre le problème spécifique de l'eau tant que celle-ci sera traitée comme une marchandise et considérée comme un bien privé, alors qu'il s'agit d'un héritage commun. À ce sujet de nombreuses propositions existent, qui vont bien plus loin qu'une simple affinnation de principes. Déjà des mouvements sociaux se sont développés et ont obtenu l'arrêt de projets déraisonnables ou de privatisations sauvages. Le premier pas fondamental est de développer la conscience du fait que l'eau, source de vie est un patrimoine de l'humanité et cela à l'échelle mondiale. Il ne s'agit pas d'attendre que l'eau commence à manquer dans les fontaines de Central P ark ou dans les demeures des villes européennes, pour mettre en route les mesures concrètes destinées à apporter une solution à un problème qui affecte durement la vie de centaines de millions de personnes.

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L'eau principe de vie et patrimoine

collectif

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Intel11et
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