L'EXCEPTION ECOLOGIQUE RUSSE

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Dans le domaine de la protection de la nature, la Russie restera-t-elle une exception ? La Russie de l'an 2000 a-t-elle la volonté et les moyens nécessaires pour renouer avec une conscience écologique tombée en jachère depuis la pérestroyka ? Ce livre décrit et analyse les politiques environnementales mises en place par la Russie durant le XXe siècle, précise le cadre juridique et fait revivre les forces en présence sur le terrain de l'écologie.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 274
EAN13 : 9782296374836
Nombre de pages : 320
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@ L'Hamattan, 1998 ISBN: 2-7384-7187-0

L'EXCEPTION

ÉCOLOGIQUE

RUSSE

Collection Environnement
Ouvrir une collection Environnement en sciences sociales est un défi dans la mesure où chacun met sous ce vocable un contenu différent. Il existe pourtant un droit de l'environnement et des programmes de recherches qui s'adressent à des économistes, des sociologues, des politiques, des historiens, des ethnologues. Ce champ de réflexion traverse en fait l'ensemble des disciplines de sciences et fédère des objectifs plutôt qu'il ne fonde un nouvel objet. Cette situation engendre une grande dispersion des travaux et freine leur diffusion. Cette collection voudrait y pallier par la publication d'une part de dossiers présentant des recherches approfondies, d'autre part d'ouvrages de portée plus générale destinés à un plus large public. Maryvonne BODIGUEL

KIss A. (SOUSla dir. ), L'écologie et la loi: le statut juridique de l'environnement, 1989. BERTOLINI ., Le marché des ordures: économie et gestion des déchets G ménagers, 1990. Collectif, Pas de visa pour les déchets vers une solidarité Afrique / Europe en matière d'environnement, 1990. DUCLOSD., Les industriels et les risques pour l'environnement, 1991. REVERETJ.P., La pratique des pêches, comment gérer une ressource renouve lable? 1991. MERMETL. Stratégies pour l'environnement, la nature jeu de société? 1992. ABÉLÈSM., (sous la dir. de), Le défi écologiste, 1993. KALAORA Le Musée vert. Radiographie du loisir en forêt, 1993. B., KELLERT., Les Verts allemands, un conservatisme alternatif, 1993. KABALAM. D., Protection des écosystèmes et développement des sociétés. Etat d'urgence en Afrique, 1994. COMOLET L'évaluation et la comptabilisation du patrimoine naturel. A., Définition, méthodes et pratiques, 1994. VIARDOTE., Ecologie et entreprise: les leçons de l'expérience, 1994.

Josyane Moor-Stahl Jacques Allaman

L'EXCEPTION ÉCOLOGIQUE RUSSE

Systèmes et acteurs de 1917 à nos jours

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Nous adressons nos plus vifs remerciements à Leonid pour l'aide précieuse qu'il nous a apportée dans nos recherches, et à Oleg, auteur de la photographie de couverture.

Leonid Charachkine, brillant étudiant à l'Institut des Relations Internationales de Moscou, a choisi, à l'issue de notre collaboration, de soutenir sa thèse sur "la comptabilité verte dans les entreprises privées". Il vient d'être engagé par la section russe du WWF. Oleg Tchernous est une des figures marquantes de la nouvelle photographie russe. Originaire de Sébastopol, en Crimée, ancien officier de la Flotte soviétique de la mer Noire, il collabore au~ jourd'hui à de nombreuses revues et poursuit une formation d'opérateur-image à l'Institut de cinéma de Moscou.
Leonid et Oleg appartiennent à cette jeunesse qui nous fait croire en l'avenir de la Russie.

7

Sommaire
Table des illustrations, tableaux, cartes et schémas Avant-propos p.13 p.21

PREMIERE PARTIE LE DECOR

Chapitre I
L'écologie en U.R.S.S. jusqu'en 1985

LI

Les avatars de la conscience écologique L'illusion de l'abondance Un nouvel optimisme Des voix dissonantes

p.30 p.30 p.31 p.39

1.2 L'esprit des lois Naissance d'une législation Protection contre production Crimes et châtiments

p.41 p.41 p.45 p.50 p.59 p.59 p.61

1.3 Economie et planification Effets économiques, effets sociaux Le prix de la pollution
Chapitre II Perestroïka et environnement II.1 Gorbatchev face aux problèmes de l'environnement L'évolution d'un apparatchik de province Tchernobyl comme révélateur L'humanisme gorbatchévien Vérités et mensonges

p. 76 p. 76 p. 77 p.80 p. 83

9

II.2 L'écho du discours dans la superstructure p. Un décret comminatoire p. Le Comité d'Etat pour la protection de la nature: seul contre tous? p. Pollueurs et payeurs: des notions théoriques p.
II.3 L'émancipation des mouvements verts L'éveil d'une conscience écologique L'âge d'or des "Verts" Ecologie et patrie Les "Verts" au Parlement Le rôle des médias

88 88 92 99

p.104 p. 104 p. 105 p. 111 p.l13 p.115

DEUXIEME PARTIE LA SCENE ACTUELLE Chapitre I L'écologie dans l'arène politique russe
1.1 L'éclatement du mouvement écologique Le jeu des sept familles La nouvelle mouvance écologique La défaite politique

p. 127 p. 128 p.130 p. 134

1.2 Les programmes écologiques des différents partis p. 136 politiques p. 136 Les libéraux p. 141 Les communistes et apparentés p. 142 La droite nationaliste p. 144 Le parti écologique "Kedr" p. 146 Les autres partis 1.3 La confusion des genres Ecologie et nationalisme Le clivage gauche / droite Ecologie et oligarchie 10

p. p. p. p.

148 148 152 153

Chapitre II Dégradations publiques, nuisances privées ILl Le cadre législatif de la protection de la nature La loi sur la protection de l'environnement La Constitution du 12 décembre 1993 Les autres lois Le nouveau Code pénal II.2 Les structures étatiques et l'environnement Les organes fédéraux du pouvoir exécutif Compétences et responsabilités Le Comité d'Etat pour l'écologie II.3 Les finances de l'écologie Le budget de l'Etat Les fonds écologiques Ecologie et économie Le passage à un développement durable
Chapitre III Les organisations et associations non gouvernementales

p. p. p. p. p.

163 163 164 165 165

p. 166 p. 170 p.170 p.179 p. p. p. p. p. 189 189 192 194 197

écologiques

IIL1 Les associations écologiques russes Le Centre de politique écologique m.2 Les organisations internationales de protection de la nature LeWWF Greenpeace Green Cross Russie Bellona et "l'affaire Nikitine" IIL3Les "Verts" entre eux L'Etat à l'égard des ONG: le mépris Les ONG face à l'Etat: le scepticisme ONG entre elles: la froideur 11

p.209 p.21O p.215 p.215 p.222 p.229 p.235 p.244 p.244 p.246 p.248

Chapitre IV La coopération internationale en matière de développement et de protection de l'environnement IV.! La coopération de la Russie avec les pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie p. 257 De Rio à Kyoto p. 257 La participation des pays du monde à la protection de l'environnement en Russie p.259

IV.2 Les institutions et organismes internationaux collaborant avec la Russie dans le domaine de l'environnement La Banque européenne pour la reconstruction et le développement L'Union européenne et TACIS The Nordic Environmental Finance Corporation L'Organisation des Nations Unies La Banque mondiale The World Conservation Union Autres institutions et organismes internationaux IV.3 La coordination de la coopération à l'échelle internationale Indispensable coordination Difficile coordination Modèle de coordination ou coordination modèle?

p.268 p.268 p.270 p.272 p.273 p.275 p.28! p.282

p.284 p.284 p.284 P.286

Conclusion Bibliographie

p.29! p.301

12

Illustrations, tableaux, cartes et schémas
DESSINS EXTRAITS DU JOURNAL "KROKODIL"

Le livre rouge Espèces en voie de disparition Peinture à l'eau Amende salée Encore une usine Maria Stepanovna

p.35 p.38 p.43 p.58 p.63 p.66

TABLEAUX,

CARTES ET SCHEMAS

1.

L'organisation administrative centrale de la protection de l'environnement en U.RS.S. p. 46 La répartition des compétences en matière de protection de l'environnement en U.RS.S. par types de ressources naturelles Les compétences des Soviets locaux en matière de protection de la nature et de la santé Les problèmes discutés par les Soviets locaux Les peines prévues par le Code pénal de la RS.F.S.R 1979 pour les coupables d'infractions aux lois sur la protection de la nature

2.

p.48 p.52 p.53

3. 4. 5.

p.56

13

6. Le paradoxe du nucléaire (perestroïka)
7.

p.84

Les tâches principales du Comité d'Etat de l'U.R.S.S. pour la protection de la nature (Goskompriroda) p. 90 Le transfert des compétences en matière de protection de l'environnement et d'utilisation rationnelle des ressources naturelles (1988) La planification des investissements pour la protection de l'environnement en U.R.S.S.

8.

p.93 p.101 p. 108

9.

10. Les mouvements écologiques en Union soviétique durant la perestroïka Il. Les peines prévues par le Code pénal 1997 de la Fédération de Russie pour les infractions aux lois sur la protection de la nature

p. 167

12. Les organes fédéraux en charge de l'environnement dans la Fédération de Russie p. 172 13. L'organisation administrative centrale de la protection de l'environnement dans la Fédération de Russie en 1997 14. Les condamnations pour infractions à la législation
de protection de la nature en Russie 1991

p. 174

- 1995

p. 184

15. Le contrôle sur la protection de la nature dans la Fédération de Russie 1995 - 1996 16. Les dépenses courantes pour la protection de la nature dans la Fédération de Russie en 1995 17. Les investissements pour la protection de la nature et l'utilisation rationelle des ressources naturelles
dans la Fédération de Russie 1990

p. 186

p. 190

- 1995

p. 191

14

18. L'utilisation des ressources naturelles et les sources de pollution dans l'activité économique de la p. 195 République de Russie 1990 - 1995 19. Le financement du WWF international 20. Les projets du WWF en Russie (carte) 21. Les projets du WWF en Russie (schéma)

p.2l7 p.2l8 p.2l9 p. 261

22. La coopération internationale dans le domaine de la protection de l'environnement en Russie

. . .

Tableau des équivalences entre dollar et rouble de 1985 à 1998 Liste des sigles et abréviations Carte politique de la Russie

p. 16 p. 17 p.20

15

L'EQUIVALENCE ENTRE DOLLAR ET ROUBLE
DE 1985 A 1998*

1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998

100US$ 100 US $ 100US$ 100US$ 100 US $ 100US$ 100US$ 1 US $ 1 US $ 1 US $ 1 US $ 1 US $ 1 US $ 1 US $

85,30 roubles 70,40 roubles 63,83 roubles 62,06 roubles 64,30 roubles 59,76 roubles 60,44 roubles 55 roubles

1.060 roubles 1.985 roubles 4.590 roubles 5.119 roubles 5.782 roubles 6,20 roubles **

année ..Au 1 juilletI erde chaque1998 Depuis le janvier

.

er

16

SIGLES ET ABREVIATIONS

BERD
C.C. C.C.P.B. C.E.I. C.M.A. C.P.E. C.S.C.E.

CITES
CPPI EFP EMP F.E.F. F.N.P.R. F.R. KS.B. FTP G.E.F. Glavokhota Gosgeologkontrol
Gosgidromet Gosgortekhnadzor Goskomagroprom Goskomekologiya

Goskomgidromet Goskomles
Goskompriroda

Goskomsanepidnadzor Gosplan

Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Comité central (du Parti communiste de l'U.R.S.S.). Complexe de cellulose et papier du BaIKal. Communauté des Etats indépendants. Concentrations maximales admissibles. Centre de politique écologique. Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe. Convention internationale sur les espèces animales et végétales menacées de disparition. Center for Project Preparation and Implementation. Environment Frame Program. Environmental Management Project. Fonds écologique fédéral. Fédération des syndicats indépendants de Russie. Fédération de Russie. Service fédéral de sécurité (ex-KGB). Federal Target Program. Global Environment Facility. Direction principale de la chasse de R.S.F.S.R. Surveillance d'Etat pour la géologie de la Fédération de Russie. Service fédéral pour l'hydrométéorologie et le monitoring de l'environnement. Contrôle fédéral sur l'industrie et les mines. Comité d'Etat de l'U.R.S.S. pour l'agro-industrie. Comité d'Etat de la Fédération de Russie pour l'écologie et l'utilisation de la nature. Comité d'Etat de l'U.R.S.S. pour l'hydrométéorologie et le contrôle sur l'environnement. Comité d'Etat de l'u.R.S.S. pour l'économie forestière. Comité d'Etat de l'U.R.S.S. pour la protection de la nature. Comité d'Etat de la Fédération de Russie pour la surveillance sanitaire et épidémiologique. Comité d'Etat de l'U.R.S.S. pour la planification.

17

Gosstandard Goszemkontrol

IBRD IIASA ISAR K.P.R.F. KGB Komsomol L.D.P.R. MAB Minbumprom Minlesprom Minprirody

Minugleprom Minvodkhoz N.I.B. NEFCO NPAF O.C.D.E. O.N.G. O.S.C.E. OMS ONU OTAN P.C.U.S. P.L.P. PNB PPC R.N.E. R.N.O.D. R.S.F.S.R. ROLL

Comité d'Etat de la Fédération de Russie pour les standards, la métrologie et les certifications. Surveillance d'Etat sur l'utilisation et la protection des sols de la Fédération de Russie. International Bank for Reconstruction and Development. International Institute for Applied Systems Analysis. Institute for Soviet-american Relations. Parti communiste de la Fédération de Russie. Comité d'Etat de l'u.R.S.S. pour la sécurité. Organisation des jeunesses communistes. Parti libéral démocratique de Russie. Man and Biosphere. Ministère de la cellulose et du papier (U.R.S.S.). Ministère de l'économie forestière (U.R.S.S.). Ministère de la protection du milieu naturel environnant et des ressources naturelles de la Fédération de Russie. Ministère de l'industrie du charbon (U.R.S.S.). Ministère de l'économie des eaux (U.R.S.S.). Nordic Bank for Investments. The Nordic Environmental Finance Corporation. National Pollution Abatement Facility. Organisation pour la coopération et le développement économique. Organisation non gouvernementale. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation mondiale de la santé. Organisation des Nations unies Organisation du Traité Atlantique-Nord. Parti communiste de l'Union soviétique. Parti des amateurs de bière. Produit national brut. Project Preparation Committee. (parti de l') Unité nationale russe. Mouvement russe de libération nationale. République socialiste fédérative soviétique de Russie. Replications of Lessons Learned.

18

Roskartografiya

Roskomzem Rosleskhoz S.S. TACIS U.N.D.P. U.R.S.S. UNEP UNESCO UNIDO WWF

Service fédéral pour la géodésie et la cartographie. Comité d'Etat de la Fédération de Russie pour les ressources du sol et l'aménagement du territoire. Ministère de l'économie forestière de la Fédération de Russie. Soviet suprême (de l'u.R.S.S.). Technical Assistance to the Community oflndependant States. United Nations Development Program. Union des Républiques socialistes soviétiques. United Nations Environmental Program. United Nations Educational Scientific and Cultural Organization. United Nations Industrial Development Organization. World Wide Fund for Nature.

19

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Avant-propos
Longtemps réservé, en Russie, aux philosophes et aux spécialistes des sciences naturelles, le mot "écologie" n'est entré que récemment dans le vocabulaire courant. Encore le Russe moyen l'utilise-t-il de façon pt<u banale. On entend dire aujourd'hui: "A Moscou, l'écologie est mauvaise" ou bien, "L'air est pollué, c'est la faute de l'écologie"! Cette tournure de langage est révélatrice à la fois de l'état de la nature en général et d'un état d'esprit particulier, propres à ce pays. Pays, lui-même ô combien original...
La Russie est la seule nation au monde qui ait traversé, en moins d'un siècle, trois régimes politiques aussi radicalement différents: de l'autocratie tsariste d'avant 1917 au libéralisme sauvage actuel, en passant par soixante-dix ans de socialisme dur et plus ou moins pur. C'est en cela que la Russie constitue une véritable "exception" géopolitique, dont on retrouve la marque aussi bien dans le mode de production que dans le mode de vie quotidien. En 1985, à l'aube de la perestroïka, on pouvait poser la question de l'environnement en Russie dans les termes suivants: une société guidée par une idéologie communiste, fondée sur la propriété collective des ressources naturelles et des moyens de production, et régie par une planification étatique, est-elle plus apte que d'autres à protéger son milieu naturel, à lutter contre la
pollution et à prévenir

- voire

à empêcher

- les

dégradations

écolo-

giques? TIest un fait que l'idéologie soviétique avait, pendant trois quarts de siècle, opposé deux ères. Chaque discours, chaque manuel officiel commençait par "Avant la révolution..." et continuait en stigmatisant les malheurs de la "vieille Russie" pour mieux saluer l'avènement de lendemains radieux. Et voilà qu'une nouvelle scansion, une nouvelle comparaison devient possible: avant / après la perestroïka Ce que les Soviétiques ont, durant plusieurs générations vécu comme un présent porteur - ou fossoyeur - de promesses, appartient maintenant à l'Histoire. Une page est tournée. Pourtant, ceux qui ont connu çette époque, et le pays tout entier, sont imprégnés de la mémoire de ces temps révolus. 21

L'absolutisme impérial et le totalitarisme communiste ont fait place à un capitalisme débridé, mais le système actuel n'a pas surgi du néant. Sous les apparences d'une modernité à l'occidentale, la société russe recèle des caractéristiques immuables. En 1998, douze ans après l'ouragan de réformes qui a traversé le pays, le problème de l'environnement doit être formulé différemment: dans les conditions du démantèlement de l'U.R.S.S., du nouveau libéralisme économique et de la démocratie encore balbutiante, comment la Russie, héritière de lourdes traditions politiques et économiques, est-elle à même de gérer un bilan écologique grave et d'affronter les paris environnementaux du xx]e siècle? L'écologie n'est, bien sûr, que l'un des nombreux domaines où les changements structurels successifs ont laissé leur empreinte au fil des décennies. Mais ce n'est pas le moindre. Si les Russes ont eu et ont encore le souci de leur environnement, ils n'en ont plus l'exclusivité. Les dommages causés à la nature, la pollution de l'air et des cours d'eau ou la contamination radioactive ne connaissent pas les frontières artificielles tracées par les hommes. Chaque jour vient nous rappeler que nous habitons une même planète. Devenue un "village" convivial grâce au génie des communications, elle peut aussi devenir un ghetto infernal pour cause de cohabitation mal gérée. Le présent ouvrage n'a pas été écrit par des "écologistes", mais par des amoureux de la Russie et des "cosmopolites" convaincus. Pour aborder une étude sur l'environnement en Russie, on peut être géographe ou physicien nucléaire, spécialiste des biotopes ou des barrages hydrauliques. Mais on peut aussi être, comme c'est le cas ici, politologue et journaliste, connaître et aimer (l'un ne va pas sans l'autre) ce pays depuis plus de vingt ans, être proche des gens et des réalités de leur vie quotidienne sans ignorer pour autant les mécanismes juridiques et économiques gouvernant la société. Il ne s'agit pas pour les auteurs de mesurer la qualité de l'environnement en Russie à l'aune des normes occidentales et de distribuer bons et mauvais points aux responsables. L'intention n'est pas de juger, mais bien de comprendre comment ce peuple à nul autre pareil se comporte avec la nature unique qui l'entoure. Ce livre n'a pas la prétention d'explorer tous les domaines de l'espace naturel russe d'un point de vue technique. L'état des mers, des lacs 22

et des cours d'eau, la dégradation des sols et de l'air, la sécurité des centrales thermiques ou nucléaires ont déjà fait l'objet de publications ou ont été commentés et analysés dans la presse, sans toutefois aborder l'essence même de la problématique. L'objet de ce travail se situe donc en amont de ces descriptions: à la source, si l'on peut dire. Quel est aujourd'hui le discours officiel sur l'environnement en Russie? Quelles sont les forces en présence - s'unissant ou s'opposant - sur le champ de bataille de l'écologie? Où se situent les conflits d'intérêt, les luttes de pouvoir, les sonnettes d'alarme? Quel est le cadre juridique de la protection de la nature en Russie? Quelle est la politique définie en haut lieu et comment est-elle mise en oeuvre? Comment la vox populi se fait-elle entendre auprès des décideurs? Quel rôle jouent les organisations et les mouvements écologiques? Quelle est, enfin, la place de la coopération internationale? On peut voir l'histoire des rapports entre les Russes et leur espace de vie comme un "théâtre du réel", qui ne joue plus à guichets fermés, et dont les coulisses sont au moins aussi importantes que la représentation publique. En prologue, la Russie au début du XXe siècle: une terre presque vierge, un "paradis" de la faune et de la flore, mais un milieu inhospitalier pour l'homme qui doit se battre sans répit contre l'espace et le ciel. La nature est "maîtresse". Avec la Révolution d'octobre, c'est l'homme qui prend l'avantage. Il asservit la nature, triomphe de son hostilité, construit et détruit pour ce qu'il croit être son seul profit. Et puis, petit à petit ou par àcoups brutaux, la nature se venge et fait payer à l'homme le prix de son ingérence. Ainsi, les Moscovites ont dû désapprendre à boire l'eau du robinet et la catastrophe de Tchernobyl a fait souffler sur le monde un vent de panique. A la fin des années 80, le décor est planté pour un nouvel acte dont on ignore encore la durée et le dénouement. La mise en scène et les acteurs principaux ont changé. Un nouveau scénario est de rigueur: le combat ne doit plus être livré contre la nature, mais pour elle. L'écologie a ceci de particulier qu'elle intéresse tout le monde et que tout le monde s'y intéresse. Chacun y a son rôle: les dirigeants comme les simples citoyens, les économistes comme les écrivains, les partis politiques, les associations comme les individus isolés, les grands et les petits, les habitants d'un pays donné 23

mais aussi les nations avoisinantes et la commùnauté internationale tout entière. Nous analyserons leur attitude et leur influence au sein du cadre politique, juridique et économique de la Russie, de 1917 à nos jours. Et nous espérons apporter quelques éléments de réponse aux questions que nous sommes tous en droit de nous poser: la Russie, en pleine crise économique, a-t-elle aujourd'hui la volonté de protéger son environnement et en a-t-elle les moyens? Face aux risques représentés par les pollutions de tous genres et la dégradation des ressources naturelles, y a-t-il quand même des motifs d'espoir et d'optimisme? Les avancées de la science et de la technique devraient permettre de relever presque tous les défis de notre époque: nourrir et chauffer l'ensemble de la population en même temps que préserver la qualité de toute vie, y compris animale et végétale, pour les générations actuelles et à venir. Sauver la nature et préparer la Terre de nos enfants doit se faire ensemble. n y faut de la conviction, de la cohérence et de l'humilité. n faut aussi ne pas se tromper d'ennemi. Le poète et chanteur russe Boulat Okoudjava, l'a écrit et mis en musique:
On ne peut pas faire revenir le passé, Il n y a pas de quoi se lamenter, Chaque époque a ses forêts qui poussent /.../ A présent, nous n'avons plus à tâtonner dans les rues, Des autos nous attendent et des fusées nous emportent au loin J.../ Je m'incline devant l'océan infini de la science, J'aime mon siècle de raison, mon siècle plein d'expérience,

Mais dommage quand même, que
Et que parfois

nous

rêvions comme

autrefois d'idoles, nous nous prenions tous pour des esclaves.

Ce n'est pas en vain que nous avons forgé nos victoires, Nous avons tout acquis: et havre sûr et lumière, Mais dommage quand même, qu'au-dessus d'elles, parfois Se dressent des piédestaux plus hauts que nos conquêtes.

24

PREMIERE PARTIE

LE DECOR

CHAPITRE I

L'ECOLOGIE

EN U.R.S.S. JUSQU'EN

1985

Dans le restaurant tournant qui couronne la tour de la Télévision nationale d'Ostankino, à Moscou, on peut lire, en tête du menu proposé aux clients, la notice suivante: "Tous les plats ont été préparés avec de l'eau écologiquement pure, ayant subi un triple traitement". Et les supermarchés vendent des dizaines de marques d'eau de source ou d'eau minérale, s'affichant, elles-aussi, "écologiquement pures". Alors que les habitants de la capitale ne boivent pas l'eau du robinet sans l'avoir préalablement filtrée ou bouillie. Les spots pour l'association "Greenpeace" défilent sur tous les écrans, pleins de rythmes et de couleurs. Mais les bruits les plus alarmants circulent quant à la dévastation des forêts, la pollution des lacs et rivières, la qualité de l'air dans les grandes agglomérations. La situation de l'environnement en Russie est le lieu de paradoxes et de malentendus. De quels drames la nature russe estelle le décor aujourd'hui? Quelles sont les tragédies qui se jouent là, en scène et en coulisses, au grand jour ou à huis clos? Pour comprendre cette réalité complexe, il faut bien sûr remonter aux origines du système soviétique, revenir en arrière de trente, cinquante ans, voire davantage. Jusqu'aux débuts de la perestroïka, il était impossible de fonder une opinion objective sur les bilans fournis par les Russes eux-mêmes, bilans dont le moins qu'on puisse dire est qu'il ne péchaient pas par excès d'autocritique. La plupart des spécialistes occidentaux s'accordaient, pour leur part, à proclamer le "match
nul" entre l'Union soviétique et les Etats-Unis - pays comparables par leur superficie et leurs ambitions - pour l'ensemble des dégra-

~

dations causées à l'environnement. "Malgré les différences entre les systèmes économiques, écrit en 1975, l'économiste américain Marshall I. Goldman, une grande partie - si ce n'est la totalité - des explications économiques de la pollution dans les pays non communistes est également valable pour l'Union soviétique [...]. A toute anecdote désolante survenue aux Etats-Unis, correspond une histoire d'horreur en Union soviétique" 1. Si la pollution atmosphérique pouvait apparaître moindre en U.R.S.S., à cause, notamment, du système centralisé de chauffage urbain et du nombre plus restreint des transports individuels, l'état des sols et des sous-sols était, lui, jugé pire qu'aux Etats-Unis, 29

où les entreprises privées s'efforcent d'utiliser les terrains et les produits d'extraction au mieux de leurs intérêts. Les jugements portés par les Soviétiques sur l'état de la nature et la protection des ressources naturelles dans leur pays relevaient directement d'un système idéologique qui a marqué implacablement les étapes successives de la représentation de l'environnement dans la politique économique et sociale de l'U.R.S.S.

1.1

LES AVATARS DE LA CONSCIENCE ECOLOGIQUE

L'illusion de l'abondance
De tous temps, les dimensions et les ressources naturelles de la "terre russe", des rives de la Baltique à celles dù Pacifique, ont eu un côté légendaire. Son réseau hydrographique est impressionnant: trois millions de fleuves et de rivières, plus de 2.850.000 lacs, dont le plus célèbre, le lac Baïkal, est à lui seul le plus grand réservoir naturel d'eau douce du monde, avec ses 23.600 km2 (20% des ressources mondiales d'eau douce, soit 2/3 du débit annuel de tous les fleuves de la terre). Ses forêts sont immenses et atteignent, dit la tradition populaire, "le bout du monde", représentant certainement près de 115 des forêts du globe: un "océan de verdure", grand comme l'Océan glacial arctique! Quant à la faune, la seule énumération de tous ses animaux remplirait plusieurs centaines de pages: 300 espèces de mammifères, plus de 700 espèces d'oiseaux, environ 160 espèces de reptiles et d'amphibiens... Ces quelques chiffres expliquent pourquoi les Russes ont enraciné en eux l'image idéale d'une "Mère Nature" aux dons généreux et inépuisables. Longtemps, la protection de la nature n'a donc été envisagée que sous l'angle purement esthétique, moral et hygiénique. "Les forêts sont l'ornement de la terre, elles enseignent à l'homme la notion du beau et du grandiose, s'exclame le docteur Astrov, dans "L'oncle Vania" (1897) de Tchékhov. J'admets que l'on abatte des arbres par besoin, mais pourquoi les détruire complètement? Les

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forêts russes craquent sous la hache, des milliards d'arbres. périssent, les demeures des bêtes et des oiseaux sont ravagées, les rivières s'étiolent et meurent faute d'eau, des paysages merveilleux disparaissent à jamais..."2, Et l'année 1906 voyait la création d'une "Société moscovite des amis de la nature", suivie en 1910 par la première "Société russe pour la protection de la nature", qui regroupait des fervents de promenades champêtres, essentiellement soucieux de préserver des aspects isolés de l'environnement: oiseaux chanteurs, lacs et chutes d'eau, "curiosités naturelles". Mais durant des siècles, la vie au sein d'une nature particulièrement hostile à l'homme avait été avant tout une question de "survie". L'immensité du territoire, obstacle aux communications, et la rigueur du climat rendaient l'activité humaine plus difficile qu'ailleurs, la transformant en exploit permanent. Cet "héroïsme" du peuple russe avait, en son temps, frappé l'écrivain voyageur français Astolphe de Custine, qui, en 1839, écrivait, dans ses "Lettres de Russie": "dans un pays où il y a quelquefois soixante degrés de différence entre la température de l'hiver et celle de l'été, dans une terre destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups, les Russes ont pris l'habitude de traiter la nature ellemême en esclave"3. TIs ont été amenés à développer envers leur "Mère Nature" des rapports paradoxaux d'agressivité, s'exprimant en termes de "combat", de "domptage" et de "transformation" plus ou moins violents. Ses victoires, de plus en plus nombreuses au fil des siècles, ont entretenu et renforcé chez les Russes la conviction qu'ils pouvaient et devaient accroître et affermir sans cesse leur domination sur l'environnement. "Na nach viek khvatit", prétend le dicton, que l'on peut traduire par "Pour notre siècle, cela suffira", ou encore, de façon plus imagée, par "Après nous, le déluge"...

Un nouvel optimisme
Lénine et la Révolution d'Octobre, en abolissant la propriété privée, levèrent tout obstacle à la politique de l'Etat russe en matière d'utilisation des ressources. Dès le départ, le Gouvernement avait donc tout loisir d'utiliser sans limites les richesses du pays suivant le principe marxiste de la gratuité des biens naturels. 31

L'enthousiasme révolutionnaire, le volontarisme, la foi léniniste en la neutralité de la science et de la technique tenaient lieu de plan concret et allaient de pair avec une théorie centrale rigoureusement déterministe, soutenant "l'écocentrisme - ou "l'économisme" comme type de développement pour la jeune U.R.S.S. "Les malheurs de la vieille Russie, déclarait Vladimir Ilitch, dans son ouvrage "Sur l'électrification", vont inévitablement reposer sur nos épaules et l'unique solution se trouve dans le renouvellement des forces productives, et ceci non sur des bases anciennes et médiocres, mais sur une base neuve, sur la base d'une industrie puissante et de l'électrification"4. Ces tâches primordiales assignées au pays ne s'accordaient guère avec une protection de la nature et une utilisation prudente de ses richesses5. Avec Staline, les mythes qui régnaient jusqu'alors - caractère inépuisable des richesses du territoire, rôle de l'Homme comme "dompteur" de la nature, etc. - furent complétés et renforcés par d'autres valeurs, de moins en moins compatibles avec la défense de l'environnement: la religion de la croissance imposait les dogmes de l'industrialisation massive et de la production quantitative extensive, les notions déterminantes de secteurs "productif' et "non productif'. "L'argument principal était que l'on se trouvait engagé dans une course contre la montre pour rattraper et dépasser les pays capitalistes, dans une course dont dépendait le sort du régime"6. La Grande guerre patriotique, comme les Russes appellent la seconde Guerre mondiale, et ses lendemains furent une époque particulièrement noire pour l'Union soviétique: à la fin de l'année 1941, 40% de la population se trouvait en territoire occupé de même qu'une grande part des ressources et du potentiel industriel., ce qui nécessita le déplacement en "zone libre" de 25 millions de personnes et de 1.530 entreprises, et marqua le début de l'énorme concentration industrielle (source majeure de pollution) au-delà de
65% du charbon, 68% du fer, 60% de l'acier et de l'aluminium, 40% de l'équipement ferroviaire; pour l'agriculture: 84% des ressources sucrières et 40% de la production de céréales. 31.850 grandes entreprises (métallurgie, industries mécaniques, équipement agricole, industries chimiques et alimentaires), 1.135 mines, 61 stations électriques, 65.000 km de voies ferrées, 98.000 kolkhozes, 1.876 sovkhozes, etc.7

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