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La nature en révolution 1750-1800

De
264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 373
EAN13 : 9782296270008
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LA NATURE EN REVOLUTION
17S0 -1800

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux Guy Barthélémy, Chipko. Sauver lesforêts de l'Himalaya Denys Cuche, Pérou nègre. Les descendants d'esclaves africains du Pérou. Des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. Institut panafricain pour le développement, Comprendre une économie rurale. Guide pratique de recherche. Jean Pavageau, Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. Jean-Luc Poget, Le beefsteack de soja: une solution au problème alimentaire mondial? Les sillons de lafaim. Textes rassemblés par le Groupe de la déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. Jean-Paul Billaud, Marais poitevins. Rencontres de la terre et de l'eau. Rémi Mangeard, Paysans africains. Des Africains s'unissent pour améliorer leurs villages au Togo. Philippe Bernardet, Association agriculture-élevage en Afrique. Les Peuls semi-transhumants de Côte d'ivoire. François Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisano.

Adrian Adams, La terre et les gens dufleuve. Jalons, balises.
Anne-Marie Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces" . Jean-Pierre Darré, La parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. Pierre Vallin, Paysans rouges du Limousin. Dominique Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? Jean-Claude Guesdon, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. David Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? Nicole Eimer, Les paradoxes de l'agriculturefrançaise. Lloyd Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l' environnement. Anne Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. Etienne Beaudoux, Marc Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. Jean Clément, Sylvain Strasfogel, Disparition de la forêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmesfonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone.

GROUPE

D'HISTOIRE

DES FORETS

FRANÇAISES

LA NATURE EN REVOLUTION
17S0 -1800

Textes réunis et présentés par Andrée CORVOL

Ouvrage publié avec le concours du Ministère de l'Environnement Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Bernard Kalaora, Antoine Savoye, Laforét pacifiée. Sylviculture et sociologie au XIXe s. Dominique Gentil, Mouvements coopératifs ell Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? Dominique Gentil, Pratiques coopératives ell milieu rural africain. Marie-Christine Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces? Pierre-Marie Metangmo, Développer pour libérer. L'exemple de Bafou : une communauté rurale africaine. Jean-Pierre Magnant, La terre Sara, terre tchadienne. Maryvone Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues ell quête d'objet. Michel Morisset, L 'agriculturefamiliale au Québec. Dominique Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Marie-Denise Riss, Femmes africaines en milieu rural. Verena Pfeiffer, Agriculture au Sud-bénin: passé et perspectives. Gùichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, TI : La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina-Faso. N' Kaloulou Bernard, Dynamique paysanne et développement rural au Congo. Sautier & O'Deye, Mil, mars, sorgho: techniques et alimentation au Sahel. OCDE, club du Sahel, Pusaf Cilss. Streiffeler & Mbaya, Zarre, village, ville et campagne. Vincent, Manuel de gestion pratique es associations de développement rural du tiers monde. Tl : Organisation, administration, communication. TI : Gestion financière. Bodiguel & Lowe, Campagnefrançaise, campagne britannique. Jacques Franquen, Agriculture et politique agricole en France et au Québec. Gérard Collomb, Du bOilusage de la montagne. Touristes et paysans. Collectif, Le fait technique en agronomie. M. Jollivet, Pour une agriculture diversifiée. P. Madouf, Le Larzac. Utopies et réalités. Collectif, Les entrepreneurs ruraux, agriculteurs, artisans, commerçants, élus locaux.

Dessin de couverture: "Paysage, route en sous-bois" de Lazare BRUANDET, Paris, 1755-1804 (Musée des Beaux-Arts de Tours).

@ L'Harmattan,

1993

IS B N: 2 - 7384 - 1464 -8

Aux trois mousquetaires, Gérard COLliN, Didier FLEURY et Bernard KALAORA, pour avoir facilité les rencontres et pacifié les débats.

Les organisateurs du Colloque Révolution, Nature, Paysage et Environnement remercient chaleureusement la Direction du Parc national des Cévennes ainsi que le Maire et le Conseil municipal de Florac, pour le soutien apporté à l'entreprise. C'est leur aide qui a permis, non seulement la tenue de ces journées, mais encore la parution de leurs résultats, parution qui doit beaucoup aussi au travail considérable qu'a effectué à cette fin l'Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (I.R.M.C. - CNRS).

TEXTE

DE PRESENTATION

On a souvent parlé de la sensiblerie du second XVIIIe siècle, celui des «torrents» de larmes et des rires «en cascade». Le langage même traduit l'imbrication entre phénomènes naturels et sentiments humains. On a aussi évoqué, cette fois pour le XIXe siècle, le désenchantement des jeunes, suite à l'écroulement du rêve impérial alors qu'aucun grand dessein ne se profilait plus à l'horizon européen. On n'a guère discuté en revanche des influences et des legs laissés par la période 1750-1800. L'ouvrage examine donc ce qui modifie la perception qu'ont les Français de leur environnement, ce qui change dans cet environnement au point de corriger les comportements. Reste à savoir si le pari des Révolutionnaires, régénérer l'Homme, a été gagné? Une telle ambition inquièterait aujourd'hui. Qu'en était-il hier? Cet homme nouveau, qu'espèré l'élite intellectuelle et politique de 1789, elle ne le conçoit que dans le cadre d'une nature revigorée, une nature à protéger, une nature Où chacun peut exprimer sa récente liberté. Cette liberté, c'est celle que s'octroient les propriétaires. Et, déjà, ne compromet-elle pas le bien de tous, cette Nature dont on devine la fragilité? Les interrogations contemporaines, les Français du XVIIIe siècle finissant se les ont posées aussi. Les réponses du XIXe siècle sont hésitantes. Elles annoncent les contradictions actuelles: profiter de la Nature et la préserver mais sans réviser modes de vie et de pensée. Le livre invite donc le lecteur à regarder ses ancêtres. Eux aussi croyaient pouvoir améliorer le monde et ses habitants...

Andrée CORVOL Directeur de recherches, CNRS

PREFACE
par Andrée COR VOL Le colloque «Révolution, Nature, Paysage et Environnement», tenu à Florac les 7, 8 et 9 novembre 1989, fut un véritable défi lancé à la communauté des historiens. Ils devaient réfléchir sur le statut du paysage, de la nature et de l'environnement - avant et après la Révolution. Deux lignes directrices apparaissent clairement: mesurer son impact sur le milieu physique, comprendre les changements apponés dans les représentations et les savoirs. Nature, environnement, paysage définissent aujourd'hui l'écologie dans son assenion la plus courante. A quoi ces trois mots renvoyaient-ils au moment de la Révolution? La Révolution a-t-elle engendré un rapport nouveau à la nature? A-t-elle bouleversé l'environnement? A-t-elle infléchi la perception des paysages? Rien de tout cela n'est évident. Il s'agit d'articuler un phénomène essentiellement politique, la Révolution et des faits - nature, environnement et paysage -, qui, eux, relèvent manifestement de' la longue durée. La seule chose patente était l'existence de liens étroits entre phénomènes révolutionnaires et émergence de techniques et de savoirs tels que l'histoire naturelle, les études géographiques, l'hygiène, l'urbanisme qui, peu ou prou, se sont constitués en disciplines scientifiques. o o Les discussions closes, quatre points apparaissent nettement: le concept de nature; l'utilisation politique qui en est faite, la question du paysage; la notion d'environnement, enfin. - Le mot nature, à l'époque, comporte plusieurs facettes. CONDORCET écrivait qu'il y avait là «un de ces mots dont on se sert d'autant plus souvent que ceux qui les entendent ou qui les prononcent y attachent une idée peu précise». Problème complexe! D'autant que cette multiplicité des définitions est compliquée par l'omniprésence des références. Au plan politique, la nature figure aussi bien dans la panthéonisation de ROUSSEAU et de MARAT, que dans l'imponance qu'acquien le droit naturel et dans l'abondance des métaphores ponctuant le discours politique. Est-il besoin de rappeler qu'à la Convention s'opposent la Montagne et la Plaine, le Marais, indécis, attendant pour se décider de connaître le camp victorieux? En ce qui concerne o

l'aménagement, la nature sauvage, non domestiquée, est constamment évoquée comme marque de l'Ancien Régime. Parce qu'ils sont facteurs de miasmes, étangs et marais traduisent dans le paysage l'antagonisme Homme-Nature. Parce que les étangs sont exploités au seul profit du seigneur, ils résument toute l'injustice du féodalisme. C'est donc par son abolition, abolition qui est le fruit des ardeurs révolutionnaires que s'effectuera la régénération sociale et politique pennettant aux hommes de se réconcilier avec la nature et d'établir des rapports fondés sur l'harmonie, la prospérité et l'autonomie des producteurs. Dans cette perspective, l'assèchement des marais est un coup poné 'à la féodalité autant que la communalisation des étangs puisqu'il rend aux eaux leurs cours, c'est-à-dire une libené que l'intérêt de quelques hommes avait enchaînée. Bref, il restitue à la nature son état primitif.

- Omniprésence donc de la nature. Comment l'expliquer? On peut avancer quelques réponses. Deux représentations s'affrontent en effet durant la période révolutionnaire à propos du découpage territorial et de la division du territoire en dépanements. L'une repose sur la mise en œuvre d'un modèle mathématique de déc01!page qui organiserait de manière rationnelle le territoire (THOURETet SIEYES).L'autre fait de la nature, le fondement d'un ordre que la Révolution ne peut changer: la nature conforte alors la représentation territoriale des notables provinciaux et justifie leurs revendications. Ce double langage témoigne d'un nouveau système de légitimation. Comment penser le royaume autrement qu'à travers la personne royale? Comment représenter la figure de la Nation? Dieu et le Roi étaient les piliers de la monarchie. S'y substituent les idées de Raison et de Nature. La structure géométrique du territoire donne un squelette à la nation que n'incarne plus un monarque absolu parce que sacré et consacré. Cette perspective explique l'imponance accordée aux problèmes de circulation, les routes, les canaux et, sunout, les eaux, problèmes que l'on retrouve dans plusieurs communications. Au fond, le culte révolutionnaire de la Montagne est une nouvelle théologie de la nature. Celle-ci, un temps, éclipsera la théologie officielle reposant sur le dogme religieux.
- La nature, au XVille siècle, est figurée comme un immense jardin. Il s'agit d'une nature-paysage. Elle s'impose aux peintres, aux jardiniers, mais aussi aux ingénieurs des Ponts qui se préoccupent d'intégrer leurs ouvrages à l'environnement. Dans cette volonté de remodeler le paysage triomphe l'idée d'une nature recomposée, «régénérée» et cela, au même rythme que l'homme nouveau qu'entreprend de créer la Révolution. Le thème de la nature revivifiée ne se sépare pas de la volonté de la maîtriser. Etre le pygmalion de dame Nature, l'ambition nouvelle. On veut gérer les ressources de manière rationnelle, la protection n'étant pas encore à l'ordre du jour. L'envie de gestion pointe dans la conquête du sous-sol et le n

contrôle des ressources minières. De même, un autre type de sylviculture naît avec BAUDRll..LART LORENlZ, futur fondateur de l'Ecole de Nancy. et Quant aux naturalistes, ils introduisent des espèces hier inconnues et des essences qui n'ont jamais été plantées que dans les pares princiers. - C'est que l'époque est a priori étrangère au ménagement du milieu principal naturel. Le souci consiste à se prémunir contre un univers hostile. Il n'est donc point question de préserver la nature mais de s'en défendre. La conquête de la chasse exprime ce sentiment d'insécurité. Il ne s'agit point de plaisir. Il s'agit d'exterminer les nuisibles. L'intérêt pour l'environnement se dessine tardivement. Le glissement s'amorce avec le Directoire et le Consulat. Trois signes ne trompent pas. D'abord la lettre de CHAPTAL où surgissent quelques préoccupations environnementales. Ensuite, le comportement de certains ingénieurs des Mines, lesquels, dans l'exploitation du sous-sol, s'interrogent quant aux conséquences qu'elle aura sur l'environnement. Enfin, l'attitude des préfets qui, malgré l'Administration centrale, soutiennent les propriétaires d'étangs et critiquent l'assèchement des marais qui prive les éleveurs d'une ressource essentielle. Ces indices se retrouvent dans le champ de la pensée. Transparaît déjà une sensibilité quê l'on pourrait qualifier de «préécologique» avec des auteurs comme RAUCH, TOSCAN, CABANIS,
LAMARCK.

o o

o

L'Ancien Régime est mort. L'homme en a détruit le joug. Il est alors tenté par l'envie d'user et d'abuser d'une liberté récemment conquise et pourvue de toutes les vertus. Ambiguïté de l'expression «Ancien Régime»! Qu'il s'agisse de garder les équilibres politiques ou de maintenir les équilibres naturels, la Révolution n'est pas terminée que, déjà, il faut restaurer les barrières tombées. La liberté de chacun s'arrête là où commence celle des autres ou plutôt là où commence pour d'autres l'exploitation de cette mère féconde qu'est encore la nature. Féconde, celle-ci risque de ne plus l'être très longtemps. La Monarchie de Juillet est à peine 'installée que s'agitent les esprits éclairés. Le démarrage tardif mais foudroyant de l'industrialisation donne un singulier regain d'intérêt à la nécessité de protéger la nature. On a besoin d'elle. On en a d'autant plus besoin que les espaces naturels sont de plus en plus modifiés par la main de l'Homme: les actions entreprises sous la Révolution, en panne pour raisons financières, se concrétisent dès l'Empire. L'Homme avait conquis sa liberté et découvert son pouvoir. Il va apprendre à brider l'un et l'autre. En cent ans, fin XVIIIe-fin XIXe siècle, le bon Sauvage de ROUSSEAU ill

fait place à l'apprenti sorcier. Tous ceux qui, depuis 1770, ont investi sur la Raison triomphante, en seront pour leurs frais. L'année 1990 est close. Avec elle, s'éteignent les lampions de la Commémoration. La déraison politico-environnementale, elle, persiste. Voilà deux siècles que le monde est fou ou, plutôt, qu'il en est conscient. Voilà deux siècles que l'on s'en accommode bon an mal an. Pour combien de temps, encore? o o o

N

PREMIERE

PARTIE

LA

PERCEPTION NATURE

DE

LA

UNE ESTHETIQUE

DE L'ENVIRONNEMENT
par Andrée COR VOL

En cet automne 1989, commence la rétrospective Jacques-Louis DAVID.Le choix n'est pas innocent. L'entreprise sert tout d'abord la cause du peintre. Elle montre que ses tableaux ne sont ni aussi emphatiques ni aussi ennuyeux qu'on le disait. Elle tend pourtant à faire d'eux le prototype de l'art révolutionnaire, c'est-à-dire d'un art au service de la Révolution. Jadis, cela aurait suffi à entraîner leur décote. C'est maintenant une occasion de les considérer d'un œil neuf. L'entreprise sert aussi l'ensemble des néo-classiques. Leur œuvre, décriée voilà encore une dizaine d'années, reste en fait mal aimée, bien que l'opinion évolue vite sur le sujet. Le rejet date en fait des années 1820, avant même, par conséquent, que n'aient triomphé leurs pires adversaires. Les réalistes de Barbizon et apparentés ne doivent, en effet, leur consécration qu'au Second Empire. En évoquant tous ces noms, illustres comme DAVIDou
méconnus tels BERTHELEMY, SUVEE, MENAGEOT, PEYRON, VINCENT ou

REGNAULT, n songe au déclin d'une école, les néo-classiques, pas au fait o qu'elle a façonné le goût, qu'elle l'a reflété aussi et ce, pendant plus de deux générations. I - LA SELECTION DU BEAU La commémoration du Bicentenaire contribue ainsi à réhabiliter les peintres de la période ou, plus exactement, ceux qui l'ont traversée. L'année 1789 ne voit ni l'arrivée d'une nouvelle promotion, ni la retraite de la précédente. DAVID,l'homme de l'art révolutionnaire, vient de fêter ses quarante ans ; FRAGONARD, ubert ROBERTet GREUZE,liés, eux, par H leurs succès, au règne des Bourbon, n'abandonnent pas le pinceau quand défuncte l'Ancien Régime: le trio dispose encore de vingt ans de production. Occupent donc le devant de la scène des peintres nés après 1740 qui, tous, ont atteint, sinon la gloire, du moins la notoriété, avant la Révolution. C'est dire combien il faut être prudent lorsque l'on parle de changement dans l'art. Qu'il y ait une utilisation politique de l'art ne fait pas de doute. Qu'à une mutation politique corresponde une esthétique différente s'avère, en revanche, discutable. Cela l'est quel que soit le thème pictural abordé, même et y compris lorsqu'il s'agit de la représentation paysagère, un genre pourtant méprisé jusque-là. 1 - Le changement d'ambiance La nouvelle donne politique oblige peu ou prou tous les artistes à réviser leur approche du beau. Ce qui s'appréciait jadis ne trouve plus preneur. Ce qui se vendait bien souffre à présent du décalage entre une offre restée au niveau d'antan et une demande qui se contracte brutalement. 3

Antoine VESTIER dira ainsi en décembre 90 : «Quand par hasard je fais un portrait, on ne veut pas me le payer le quart de ce qu'on me payait avant la Révolution» (1). MOITIE se plaint de même. Il sollicite l'aide du Comité d'Instruction publique car, «réduit à végéter les trois premières années de la Révolution, (il n'a) vécu que de (ses) épargnes». L'attente pour l'un, la charité pour l'autre (2). C'est admettre que pour aucun la période révolutionnaire n'est aux vaches grasses. N'échappent à ce schéma que les bénéficiaires de commandes publiques, encore que l'Etat paie très mal, très irrégulièrement, oblige à la dispersion et fasse accélérer le travail. Hormis (et avec réserves) ces prébendés de la culture' officielle, les années qui suivent 89 ne gâtent donc pas les artistes, qu'ils aient embrassé ou honni les idéaux de la Révolution. Jamais un climat politique agité n'a en effet encouragé le négoce de l'art. Ceci vaut pour toute époque et celle ouverte par la Révolution ne déroge pas à la règle. Les conditions qui régissent alors ce marché s'affirment même comme tout particulièrement détestables: le mécénat s'éteint, les riches protecteurs cherchent leur salut dans la fuite; les commandes religieuses disparaissent une fois nationalisés les biens du Clergé; quant aux clients potentiels, magistrats fortunés et bourgeois avertis, ils ont pour l'heure des préoccupations plus urgentes que d'acquérir toiles et panneaux. Bref, la Révolution ne bouleverse peut-être pas l'histoire des styles, mais le quotidien des artistes, oui. Ce n'est pas que la condition matérielle qui en pâtit mais également la spirituelle. Comment ne pas rappeler à ce propos la réponse qu'adresse l'Assemblée nationale aux délégués de la Commune des Arts, DAVIDen tête, venus lui exprimer leurs inquiétudes légitimes quant à l'avenir de la profession et lui proposer les moyens de les apaiser: «La liberté prête aux Beaux-Arts une nouvelle flamme, mais ceux-ci réchauffent aussi le génie de la Liberté. C'est à ces sujets nationaux que vous consacrerez vos talents. Par-là, vous saurez expier les antiques erreurs de la flatterie» (3). Ces fières paroles montrent clairement le rôle que leur assignent les nouveaux maîtres de la France, ce 28 juin 1790 : promouvoir une esthétique en rupture avec la tradition. Aux artistes de s'adapter. Ils doivent à la fois attirer de nouveaux acheteurs et changer de genre afin de subvenir à leurs besoins et être au.diapason de la politique. Deux objectifs différents. Que leur réalisation se confonde paraît dans la logique de l'époque. Il n'en est rien. Pourquoi, en effet, présupposer que des œuvres à lourde consonance idéologique vont ravir ceux qui se piquent d'aimer l'art? Lorsque LEBRUN, en ventôse an II, s'exclame qu'il faut bannir les sujets «anti-civiques», on s'en console. Lorsqu'il inclut dans ce refus «les sujets frivoles ou insignifiants, qui ne peuvent servir tout au plus qu'à charmer les ennuis (des) voluptueux sybarites», on s'interroge. Car, ce qui est condamné, c'est sans exception toute la peinture qui ne veut que plaire: un art d'agrément, sans vouloir jouer sur le mot... 4

Les artistes issus de l'Ancien Régime comme ceux de la génération montante n'en renient pas pour autant cette finalité, réjouir l'œil, sachant bien que trop de didactisme risque de leur faire perdre le pain quotidien: les beaux sentiments, fussent.ils au service de la République, ne nourrissent pas leur homme. La Révolution dans l'art n'engendre donc pas une thématique révolutionnaire, donnant en spectacle sa marche victorieuse et les vertus qui lui sont nécessaires. La «grande peinture» (qui est toujours d'Histoire) n'est en fait défendue que par les autorités et les lettrés. C'était le cas sous Louis XVI. Ce l'est sous la Révolution. Ce le sera après. Comme l'écrit justement Marianne ROLAND-MICHEL, abolir les institutions artistiques ne signifie pas renouveler l'art (4). Au mieux, c'est libérer l'artiste d'un carcan administratif. Au pire, c'est le priver de toute protection. Dans les deux cas, il travaillera soit à son gré, soit à celui de la mode. Tant mieux si les deux ne sont qu'un. Œuvrer à contre-courant dépend de l'indépendance d'esprit et du degré de fortune. Le mot de la fin, qui est la désignation du beau, clôt le dialogue entre l'artiste et la société. Le véritable agrément, c'est cela: le fait qu'une œuvre suscite un écho dans le public.

2 - Le maintien de l'agréable
Dans l'immédiat, beaucoup croient que leur chance réside en un renversement de l'Académie royale de peinture et de sculpture, laquelle comprenait au maximum une centaine de membres, plus une trentaine d'agréés. Y entrer, c'était, non seulement les délices d'un satisfecit honorifique, mais aussi la possibilité d'obtenir des commandes de l'Etat et de participer au Salon. En fait, la déception les guette au tournant de l'histoire. Le chamboulement institutionnel n'améliore pas leur ordinaire: les verrous qu'ils pensaient enlever demeurent en place. Il modifie par contre profondément leur expression: la rigide hiérarchie des genres en sort passablement malmenée. Les fissures vont s'élargir pendant tout le premier tiers du XIXe siècle et, sans elles, il ne serait même pas question de s'interroger sur l'émergence d'une autre esthétique pendant la Révolution. D'où viennent-elles? Comment se sont-elles propagées? Le Salon est la clé de voûte qui maintient tout l'ancien système. Cette manifestation, biennale depuis 1740, permet de se faire connaître, donc d'attirer des clients. A chaque fois, en effet, défile devant les pièces exposées 10 % des Parisiens. La proportion témoigne que la visite n'est pas qu'affaire de mondanités. Dans cette foule qui «fait» l'événement, on compte beaucoup de badauds, bien sûr, mais aussi des acheteurs. Il est donc vital pour un artiste d'y participer. Ce n'est pas donné à tout le monde. Seuls les «officiers» accèdent en effet librement au Salon. En 1789, directeurs, recteurs, adjoints à recteur, conseillers, sans parler du secrétaire de l'Académie (cela va de soi, vu l'éminence du personnage), représentent cinquante deux personnes au total, académiciens honoraires 5

inclus. Tous les autres, simples académiciens et non académiciens, chers confrères ou pas, doivent, pour accrocher une (ou plusieurs) ceuvre aux cimaises du Salon, affronter leur verdict, ou plutôt celui d'un jury, coopté en leur sein. Que ses membres n'en aiment pas le sujet, la facture, l'auteur ou le patron qui parraine ledit auteur, et la sentence tombe: refusée! Difficile, dans ces conditions, de percer lorsqu'on déplaît à certains. Les contacts pris au préalable ne désarment pas toujours une tenace hostilité. Ainsi, BERTAULTen 1787, PAUDE SAINT-MARTIN MOREAU et l'aîné en 1788, en seront pour leurs frais (5). Ils font partie de tous ceux auxquels est dénié l'agrément. C'est là une étape incontournable, la première vers la reconnaissance officielle. Si elle n'est pas franchie, les portes du Salon restent fermées. Et avec elles, celles de l'Académie. Il n'y a en effet que les agréés qui puissent présenter le «morceau de réception». Si le chef d'œuvre - au sens médiéval du terme - est accepté, seconde étape, l'agréé, candidat à l'Académie, devient enfin académicien, académicien ordinaire il est vrai, mais c'est un début... En octobre 89, éclate la crise opposant les autorités académiques aux élèves désireux de rénover l'enseignement et d'investir le Salon (6). Aux côtés des rebelles, J.L. DAVID,alors adjoint-professeur, et J.B. RESTOUT. Tous deux mènent l'offensive en faveur de l'égalité à instaurer dans la corporation. Reste que les avis sont partagés: égalité entre tous les académiciens ou entre tous les artistes? La scission qu'occasionne le débat dans l'Académie entraîne la formation de la «Commune des Arts qui ont le dessin pour base». C'est sous sa bannière que se regroupent, à partir de septembre 90, quelques trois cents artistes, tous prônant la dissolution d'une Académie assimilée aux corps privilégiés. En 1793, par la loi du 8 août, on y vient enfin... Ironie du sort? Deux ans plus tard, surgit l'Institut. Avec DAVIDparmi les quarante huit membres nommés par le gouvernement, l'Institut ressemble moins à l'ancienne Académie de peinture qu'à l'Académie française dont se moquaient les jeunes turcs, maintenant rangés. Cinq ans plus tard, revient le système du jury dans l'organisation du Salon afin de trier le bon grain de l'ivraie. On est revenu à la case départ ou presque. 3 - L'éclosion d'un genre Tout est dans ce «presque», en effet. C'est qu'il est impossible de faire comme s'il ne s'était rien passé entre 1791, l'année où l'on accorde la liberté d'exposer au Salon, et 1799, l'année où le monde de l'art effectue sa Restauration avant le monde de la politique. La peinture d'histoire, jugée à l'aune de la production, est un épiphénomène. Elle ne l'est pas dans le fonctionnement institutionnel. Là, elle règne sans partage, une prépondérance qui n'est véritablement ébranlée que par le séisme révolutionnaire. Jusqu'au choc de 1790-1791, elle prime dans les cours donnés à l'Ecole du modèle, tenue par l'Académie au Louvre; elle régente concours et prix, donc tout le cursus des honneurs. On comprend dès lors 6

la rancœur qu'éprouvent devant pareille hégémonie peintres-graveurs et peintres de genre (scènes familières, portraits, paysages et natures mortes), très proches les uns des autres. Même si, en pratique, leur clientèle les respecte tout autant que les peintres d'histoire. Pendant dix ans, 1789-1799, c'est l'éclipse. Les princes et les puissants qui soutenaient et achetaient la «Grande Peinture» ne sont plus. Elle requiert une Cour brillante pour vivre, un Etat magnificent pour l'orienter. Tout cela, elle ne le reverra qu'avec le Consulat et l'Empire (7). Son fief à l'Académie subit des assauts répétés. Son importance au Salon s'amenuise dangereusement. La voilà mise sous boisseau: de 9 %, le genre noble passe à 2 %. L'antiquité gréco-romaine, les bourgeois n'en ont cure et l'actualité politique, elle, va trop vite pour qu'on y investisse. Se faire portraiturer fidèlement, oui, voilà qui consomme de l'argent à bon escient. C'est fixer pour toujours le visage du moment. Les anistes qui saisissent la ressemblance vont donc au devant d'un réel besoin. Ds y répondaient avant la Révolution. Avec elle, ils s'y consacrent entièrement, ce que ne faisaient jamais les plus ambitieux d'entre eux. Les circonstances ne sont plus les mêmes. Le portrait correspond par définition à une demande précise. Il exige un certain .nombre de séances. Comme pour n'importe quel ouvrage, on peut lui attribuer une évaluation horaire. Aussi, le commanditaire verse-t-il à l'exécutant, dès l'accord conclu, un tiers du montant final. Du solide qui est pain béni par les temps qui courent! Les peintres dépourvus de ce talent là se trouvent fort marris. Il ne leur reste qu'à croquer de jolies vues en souhaitant qu'elles trouvent leur destinataire: la bouteille à la mer... Rien de compromettant là-dedans: le sujet - la Nature - ne comporte pas une once d'idéologie. Par leurs dimensions, elles s'intègrent aisément au décor familier: le fonnat de ce qui passait naguère pour modullo devient ainsi taille courante, ce que, au XIXe siècle, on qualifiera de «boîte à cigares». Facile à caser, facile à offrir, cette marchandise doit séduire. D faut cependant patienter. L'offre est pléthorique. De bons portraitistes ne se font-ils pas paysagistes quand est vide le carnet de commandes? VESTlER avoue sa lassitude. Depuis deux ans, il n'a pas «gagné un sol» : «Je travaille pour moi, cela se vendra quand ça pourra...» (8). Vive alors le portrait et le paysage! Ils mobilisent, à eux seuls, près de 60 % des cimaises. Le restant, un bon tiers, est occupé par des «douceurs» peuplées de lavandières et de bergers à la Boucher; par des variations sur fonds bibliques, bien que ces Suzanne-là ne contribuent guère à l'élévation religieuse; par des scènes de genre qui annoncent l'an troubadour. Crise sur l'histoire? Absence du religieux? Ces tendances se percevaient déjà dans les Salons antérieurs. L'évolution du goût remonte en fait aux années 1770. La peinture-qui-édifie perd du terrain, dernier tiers du XVIIIe siècle. La peinture-qui-distrait la supplante. Les circonstances révolutionnaires précipitent l'éclosion d'une sensibilité 7

différente. Le succès du paysage en est le fruit. Cette répartition, parce que tout à fait nouvelle, aurait mérité d'être observée de près. Les critiques d'alors ne s'en embarrassent pas et commentent (comme ils l'ont toujours fait) les tableaux du noble genre. Les plus réceptifs relèvent cependant que «le paysage est porté au degré le plus haut qu'il ait encore atteint dans notre école depuis Claude LORRAIN, LE POUSSIN,LA HYRE,Gaspard DUGUETet leurs contemporains». A dire vrai, tant mieux si la qualité ne fait pas défaut; la quantité, elle, est plus que présente, avec NIVARD, DUNOUY, BIDAULD, CHA~COURTOIS,
BOQUET, BOURGEOIS, GAULT, PETIT, DUPERREUX, SCHMID, MICHEL, PAU de SAINT-MARTIN, DUVAL, BRUANDET, COTIBERT, pour en

énumérer quelques-uns. Les paysagistes s'engouffrent aux Salons de la Révolution alors que, dans les précédents, par la faute de la ci-devante Académie, ils n'avaient pu faire qu'une toute petite brèche, avec VANLOO,
T AUNA Y, DEMARNE, LEGILLON, LA FONTAINE et PIERRE.

II - VALORISER

LE BEAU

Devant cette floraison paysagère, qu'autorise l'effondrement des barrières académiques, les gens avertis raisonnent par comparaison. Le XVIIe siècle leur offre une grille d'analyse qu'ils jugent satisfaisante. Que rêver de mieux, pour un exposant, que d'être assimilé à l'un des maîtres de cet âge d'or? Pourtant, la perception de la nature, en ce XIXe siècle qui s'amorce, est tout autre car évoluant hors de toute scolarité artistique. La formation «classique» ne dévie pas en effet d'un pouce durant toute la période, en dépit des trublions de 1790. Elle se partage toujours entre un apprentissage en atelier (dirigé par un membre de l'Institut comme il l'était auparavant par un de l'Académie) et des cours à l'Ecole des Beaux-Arts, celle-ci reprenant ce qu'enseignaient les Ecoles de la bosse et du modèle. Tous les efforts pédagogiques portent sur l'antique et le nu, bref sur la personne humaine, si possible magnifiée. C'est sans doute par cet excès de rigorisme qu'il faut expliquer ce qui distingue le paysage début XIXe siècle de son ancêtre XVIIe siècle. L'air du grand large. Le délassement. Ainsi, Anne-Louis GIRODET (1767-1824) voit dans cet exercice son jardin secret. Charmé par la campagne italienne, obligé de quitter Rome pour Naples suite aux émeutes de 93, il se consacre à l'évocation de la nature et commente le plaisir qu'il y prend en faisant de l'étude du paysage un «genre de peinture universel auquel tous les autres sont subordonnés parce qu'ils y sont renfermés» (9). Du coup, dans cette peinture, les figures sont minuscules, souvent groupées, à peine esquissées: la silhouette humaine se dérobe aux yeux du spectateur.

1 - Le vide à l'horizon
Le XVIIe siècle est en la matière référence suprême. Un bel hommage, la passion que les collectionneurs vouent, dans le second 8

XVIIIe siècle, non pas aux Français du XVIIe siècle que citent Les Petites Affiches, mais à leurs contemporains, Flamands et Hollandais, notamment ceux de tendance italianisante, comme BREENBERGH PŒLENBURG. ou Les copies vont d'ailleurs bon train. Leur circulation habitue le public à ce que l'on appelle «le beau métier», fini précieux et éclat des couleurs, un travail qui ne se conçoit que pour des formats raisonnables, voire modestes. Il est clair que cette nouvelle esthétique picturale pèche par déviationnisme politique. Les diatribes que lance contre ses partisans le révolutionnaire WICARà la tribune de la Société populaire ~t républicaine des arts montrent qu'il n'en est pas dupe. Regarder vers l'étranger est suspect. Préférer la nature au monde l'est encore plus. Son discours date de 1793. Il vise aussi bien les peintres que leurs clients, les uns parce qu'ils s'attardent indûment en Italie, les autres parce qu'ils s'entichent des Ecoles du Nord. Il sait bien que les premiers jugent la vie plus douce qu'en France, surtout en ces temps troublés, que les seconds, eux, sont en quête de valeurs sûres. Il souffre donc doublement, au nom de la cause jacobine, au nom de la cause nationale. Qui aurait cru à cet avatar de la Querelle des Anciens et Modernes? Les néo-classiques ne sont point si unis qu'on l'imagine; les anciens prônent ici un art ne connaissant que le bonheur de l'individu; les modernes, eux, estiment que l'art ne se justifie que par la pure beauté intellectuelle de la ligne. Pragmatiques contre cérébraux, en quelque sorte, une lutte qui se poursuit encore. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'un artiste, pensant et peignant à la DAVID,comme FABREou GAUFFIER,change en cours de carrière maintes fois de camp! Le cliché du peintre maudit masque la capacité de l'espèce à s'adapter aux fluctuations politicosociales... Deux ans s'écoulent. En 1795, déjà, l'équilibre se rompt en faveur des anciens. L'école davidienne ne fait plus l'unanimité des critiques.
C'est son esthétisme que certains - qui l'avaient porté aux nues

-

lui

reprochent. Thermidor n'est pas en cause mais l'évolution très rapide du goût. Ces révisionnistes déplorent la froideur de sa technique, l'aridité de son inspiration: l'Antiquité «morte» le reste sous leur pinceau, qu'il s'agisse de scènes d'intérieur ou d'extérieur. Les paysages «animés» par des héros en armures et des déesses en péplum et gros plan ne le sont pas. Ceci pour les opposer à la vigueur des paysages dont ne rougiraient pas les grands ancêtres! On célèbre déjà les futures idoles du Consulat et de l'Empire: les maîtres de la «belle nature», c'est-à-dire ceux qui savent rivaliser, au moyen d'une pâte lisse et glacée, avec, tout simplement, la réalité. L'expression «belle nature» indique bien que le regard n'effleure pas n'importe quelle nature. La réalité nue, on ne l'apprécie pas encore, on la veut «artistiquement» habillée. Le tableau de Jean-Joseph BIDAULD,Vue de l'île de Sora dans le royaume de Naples, daté de 1793, (Musée du Louvre, Inv. n° 2688) illustre bien cette variation sur thème traditionnel: 9

une nature grandiose mais sensible et proche encore que l'homme en soit quasiment absent. BIDAULD se moque des idylles champêtres, qu'elles soient mythologiques ou paysannes. TIn'est pas le seul. Un charmant portique de verdure, une agréable chaumière savamment délabrée font l'affaire pour cadrer semblables anecdotes. On continue à fabriquer cette barbouille-là. Et à l'écouler. Mais le vent de la mode ne la porte plus (10). La cote des maîtres qui en furent les initiateurs, WATTEAU (1684-1721), BOUCHER (1703-1770), FRAGONARD (17321806), ROBERT (1733-1808), s'écroule, ce qui n'est pas sans poser de graves difficultés pécuniaires aux survivants malgré leur application pour séduire derechef. Leurs épigones corrigent le cap. Ainsi, J.B. HUET(17451811), élève de LEPRINCE puis disciple de BOUCHER, entr'ouvre ses compositions, pastorales et bergeries. Les amateurs lui restent fidèles. Pourtant, depuis 1787, HUET ne fréquente plus le Salon, sachant par avance l'accueil que les critiques réserveront à son manque d'originalité (11). Le fait est là: le fouillis végétal, avec ou sans galanterie, avec ou sans ruine, ne s'apprécie plus. De tels décors sont renvoyés vers le théâtre. On réclame ce qui est le plus éloigné d'un lieu clos : l'immen~ité de l'espace, quitte à sacrifier, pour accentuer le caractère poignant d'un tel sentiment, la représentation humaine. En renouant avec la nature telle que le XVlle siècle la voulait mais purgée des accessoires qui ne servaient qu'à relever la dignité du sujet, les peintres de cette extrême fin du XVIIIe siècle innovent. Le paysage, jusque là fermé comme s'il était le boudoir de la nature, se déploie largement. L'horizon est enfin visualisé et le plus souvent vide. Une perspective se dessine donc où le spectateur, maintenu à distance par l'appareil d'une scène déserte, n'a plus sa place marquée.

2 - Le jeu des ombres
Les chefs de file de cette libération paysagère n'empruntent cependant pas des chemins identiques. Jean-Joseph BIDAULD (1758-1846) ne quitte Rome pour Paris qu'en 1790, ne devant rien à l'Académie: c'est le marchand de tableaux DULAC qui lui offre le séjour italien. L'année d'après, il expose au Salon libre. A partir de là, il est lancé et finira à l'Institut. Les débuts de Pierre-Henri de VALENCIENNES (1750-1819) se conforment, eux, à l'orthodoxie d'Ancien Régime: protection du duc de CHOISEUL,atelier de DOYEN,agrément de l'Académie puis réception en grande pompe. Lui aussi réalise toutes les ambitions de la jeunesse: la Chaire de perspective à l'Ecole, une cohorte d'élèves doués et admiratifs, et l'Institut, naturellement. Les carrières se rejoignent malgré des démarrages différents. Dès le départ, pourtant, une ambition commune: apporter au genre Paysage, ses lettres de noblesse. Dans les deux cas, une même ordonnance clairement lisible, des plans soigneusement étagés, des lignes 10