La pêche à Mayotte

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Dans le contexte de la départementalisation de Mayotte, la pêche artisanale de cette île a longtemps été négligée et est restée ainsi archaïque malgré l'importance de son rôle du point de vue social, culturel et économique. Le présent ouvrage plaide pour un dépassement des représentations souvent simplistes opposant systématiquement les intérêts de la pêche artisanale et industrielle et montre comment ces deux segments ont intéret à travailler ensemble pour une meilleure prise en compte de leurs préoccupations.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296464100
Nombre de pages : 190
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LAPÊCHEÀMAYOTTE
Entrearchaïsme et postmodernitéOlivierBUSSON
LAPÊCHEÀMAYOTTE
Entre archaïsmeetpostmodernité
PréfacedeMansour KamardineÀSolal et Sasha
©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54745-2
EAN:9782296547452Préface
Mansour Kamardine est élu maire de la commune de Sada à23ans,
devenant alorsleplus jeune mairedeFrance. Candidat malheureux aux
législatives de 1993 et de 1997, il devient député en 2002. Conseiller général du
canton de Sada, Vice-Président du conseil général, il est battu aux législatives
de 2007, puis aux cantonales de mars 2008.
Il reste un artisan majeur de la départementalisation de Mayotte et un
ardentdéfenseur des professionnelsdelapêche mahoraise. Lors de la
conférencedeStDenis de mars2006 sur la coopération régionaledans
l’OcéanIndien, ilainterpellé avec vigueur les pouvoirs publics surlanécessité
pour Mayottedebénéficierderetombées économiquesminimales liéesà
l’activité de pêcheindustrielle desthoniers européensqui se déploiedansles
eaux bordant l’île.Cefut le point de départ d’un mouvement de fondtendantà
rétablir un équilibreentre la pêche industrielle européenne et la pêche
artisanale mahoraise.
Pouvait-on rendre meilleur hommageàMayotte etàses forçats de la merqui
risquentparfois leur viepournourrir notreîle et nos enfants? Onaentendu dire
parfois queles Mahoraisn’étaientpas des marins, comme si être marin était une
qualitéinnée,quel’onaoupas,définitivement.
Ilya une Histoire, certes;unpassé, soit. Beaucoup plus riches l’une et
l’autre d’ailleurs dans le domainemaritimequ’on ne le croit encore trop
souvent.
Mais n’est-ce pasprécisément notre rôle de ne pas nous résigner à
l’immuabilité et d’interroger les causes objectives qui font que la pêche
mahoraisen’estpascequ’elledevraitoupourraitêtre?
Car, j’en suis convaincu, c’estunmétierd’avenir pour qui veut bien regarder
la réalité en face. Les besoins alimentaires de la population ne cessent de croître
et il n’est pas viable,nisur le planéconomique, ni d’ailleurs d’un point de vue
environnemental de tout importer du monde entier alors que l’onaune richesse
immenseàlaportéedenotre main.
Sait-onque l’on consomme àMayotte d’importantes quantités de thon
pêchées àdeux coups de rames de la côte par des navires industrielsqui
débarquent leurs capturesaux Seychelles où elles sont mises en conserve et
envoyées en métropolepourensuite reveniràMayotte par conteneurs pour y
êtreenfin consommées?Entre sa capture et son retouràMayotte sous formede
conserve,lepoisson aura vu sonprixmultiplié par dix!N’est-ce pas là un
gâchis environnemental pour la planète et un gâchis économique pour Mayotte
quialongtempslaissééchappercesrichessesquiprofitentainsiàd'autres?
Depuispeu,lasituation évolue et l’auteurya eu son rôle pour impulser un
mouvementdefond qui se prolongeàtravers cet ouvrage. Un rapprochement
5salutaire est en cours entrelapêchemahoraise et la pêche industrielle.Ildoit se
poursuivre avec l’embauche progressive de Mahorais sur les thoniers senneurs
etdesescalesplusfréquentesdenaviresàMayotte.
Nos poissons, ce sont nos emplois. Mais il faut aussi savoir attirerles jeunes
vers ce métierdifficile. Pour les convaincredefranchirlepas,les rémunérations
doivent être attractives,les formations être de qualité et avoir lieu dans un
environnement et dans des locaux modernes qui donnent envie d’y travailler.
Les jeunes doiventy apprendreàbien pêcher, mais aussi durablement, dans le
respect de la ressourcepour que notrelagon et nos eauxcontinuentàêtrenotre
«garde-manger»pour les générations futures. Les conditions de vieàbord
doivent êtredignes et les marins ne doivent pas risquer leur vieàchaquefois
qu’ilsprennentla mer.
«A la mer, tout se tient », nous rappelle le poète grec contemporain Yannis
1Ritsos dans LesVieillesfemmesetlamer :«Tout ce que nous avons appris -
bien appris-c'est cela:lamer ne se coupe pas en tranches, comme le pain, ne
se partage pas,entière elle est,entière elle te veut, entière elle te prend, entier tu
luttes avec elle, et tu la gagnes ou la perds tout entière...Entière est la mer, et de
même la vie, elle ne se partage pas;entière tu la reçoisettuladonnes, entière
ellereste-etlamortmêmen'y peutrien-safauxnepeutla morceler».
Le chemin estencorelongpourque nos pêcheursdisposent également
d'infrastructures portuaires leurfacilitantletravailaudébarquement et
l'avitaillement, mais aussi d’un véritable régimedeprotection sociale et d’une
véritable représentation professionnelle spécifique comme leurs homologues
ultra-marinsoumétropolitains.
Mais ce défi ne nous effraie pas:ladépartementalisation futuncombatde
longue haleine. Le développementéconomique endogène de notreîle doit être
notre prochain défi. Il ne pourra s’appuyer que sur les richesses immenses -mais
pas infinies- de notre mernourricière. Ayons enfin une véritable ambition
maritimepournotreîle,résolumenttournéeversl’avenir!
MansourKamardine
1 RITSOS,Yannis.Les vieillesfemmes et la mer.ÉditionsFataMorgana.1978,88p.
6Introduction
èmeMayotte,101 département français
2Àl’heure où Mayotte accède, après des années de combatpolitique,au
statutdedépartement et régiond’outre-mer, cette île de l’Océan Indien, terre
française en Afrique, sort peuàpeu d’unecertaine indifférence dans laquelle l’a
longtempslaissée la métropole.
La plus australe des îles de l’archipel des Comores, que peu de nos
concitoyenssaventencore vraiment situer sur une carte, fait en général parler
d’elle lorsqu’un kwassa-kwassa, frêle esquif remplidecandidats à
l’immigration clandestine originaires d’Anjouan, chavire emportant des
dizainesdevies.
Si la question de l’immigration est en effet un problèmepolitique majeur de
l’île, elle ne doitpas occulter le formidable potentiel de développementdece
bout de terre française encoretrop dépendantdes flux financiers publics (à
hauteurde45%duproduitintérieurbrut–PIB-local).
3Or,leprincipal atoutdeMayotte est maritime.Ledéveloppement endogène
de l’îlepasseàl’évidence par une meilleure exploitation des richesses de la mer
quecesoitpourdévelopperletourismenautique, les énergies renouvelables
(hydroliennes par exemple), et naturellement l’aquaculture et la pêche pour
alimenterunepopulationenfortecroissance.
*
**
2 èmeBUSSON, Olivier. Mayotte, 101 départementfrançais: un modèle pour une république
renouvelée?in Revue de Droit Public(n°3/2010).
3BUSSON,Olivier.Lamer:menaceouseulespoirdedéveloppementpourMayotte?
in RevueMaritimedenovembre2010.
7(source: Cahiers de l’Outre-mer,n°248 octobre-novembre 2009)
8(source: Cahiers de l’Outre-mer,n°248 octobre-novembre 2009)
9Une dimension maritime essentielle
La dimension maritimedeMayotte se donneàvoir immédiatement. Située
au sud-estdel’archipel des Comoresàmoins de 40 milles (70 km)d’Anjouan,
entre Madagascar et le Mozambique, Mayotte est l’île volcanique de l’archipel
laplusanciennementformée(environ8millionsd’années).
Sesmassifs, peu élevés –sonpoint culminant, le Mont Bénara, se dresse à
660m-, sont beaucoup plus érodés que ceux de Grande Comorepar exemple, où
levolcanismeduKarthala esttoujoursactif.
Des témoignages de cette origine sont toujours visiblesàMayotte avec le
cratère du Dziani et le cirque de Cavani.Elleexpliqueledécoupage particulier
du littoraldeMayotte, constituée de deux îles principales(Petite-Terre et
Grande-Terre),denombreux îlots (unetrentaine),de baies profondes bordéesde
mangroves,decapsetdepresqu’îles.
Saformeparticulièreluiavalulesurnomd’Hippocampe.
L’ensemble est entouré d’une barrièredecorail de 160 km de long
entrecoupée d’une dizaine de passes.Cet espace maritimeparticulier, le lagon,
estl’undesplusgrandsau monde,avecunesurfacede1500km².
Mayotte est insérée en outre dans un espace régional composé d’autres îles:
Madagascar, les Comores, les Seychelles, Maurice, La Réunion, les Glorieuses,
notamment. La mersefait iciàlafois frontière et espace de communication et
d’échangesindispensables.
Le peuplement originel de l’île, qui se serait fait par voie maritimeentre les
VèmeetleVIIIèmesiècles, est d’origine bantoue. Le commerce se développe
notamment avec Madagascar. Puis, les invasions arabes apportent la culture
swahilieetlareligionmusulmane.
Ces points restent caractéristiques encore aujourd’hui de l’identité de la
population mahoraise. La population est majoritairement (à 95%)musulmane
(on compte250 mosquéesàMayotte):ledroitcoutumier s’applique aux
Mahorais ayant conservé leur statut personnel. Certainslitiges civils relèvent
donc de la justicecadialeetlapolygamie reste une pratique courante bien
erqu’interditepourlesjeuneshommesenâgedese marierau1 janvier2005.
Le shimaoré, dialecte dérivé du swahili, reste davantage parlé que le
français,surtoutauseindespopulationsdepêcheurs.
Les Européens débarquent àMayotte vers le XVèmesiècle et utilisent
Mayotte comme point de ravitaillementsur la route des Indes. La fin du
XVIIIème et le début du XIXèmesont des périodes troubles faites de razzias
malgaches, de guerres de succession et de pillages. Le 25 avril 1841, pour
écarterledanger d’attaques extérieures,notamment comoriennes, le sultan
d’origine malgache Adriantsouli cèdel’île de MayotteàlaFrance. Mayotte
devientalorsunprotectoratfrançais.
10La France étend ensuite son protectorat aux autres îles des Comores.
L’ensemble accède au statut de territoires d’outre-mer (TOM) en 1946. Mais
Mayotte fait l’objet de mesures de rétorsion de la part des autres îles,
notammentdeGrandeComore.
En décembre1974, un référendumsur l’indépendance des îlesdes Comores
est organisé:ledécomptedes voix île par île démontre que Mayotte souhaite,
seule, rester dans le giron de la République. Ce choix est confirmémassivement
enfévrier1976lorsd’unenouvelleconsultation.
4Depuis lors,plusieurslois ontréaffirmé l’ancragedeMayotte dans la
République française:enfin,le29mars2009 la population s’est prononcée à
plusde90%enfaveurdel’adoptiondustatutdedépartementfrançais.
Il reste queladémographiedeMayotte ressembleàcelle des paysdela
zone:une population très jeune -60% de la populationamoins de 20 ans-, en
pleinessor -l’accroissementannuelmoyen de la population est de 6%-; et assez
pauvre puisque92% de la population vivent en dessous du seuildepauvreté
métropolitain.
Leshabitantssesont naturellementtournés vers la merpourypuiser leur
nourriture. Dans ces conditions, la pêche, notamment vivrière, est un moyen
simpleetpeucoûteuxdesenourrir.
La merest même en fait la principale source de richessedel’île:avec une
zoneéconomique exclusive (ZEE) de prèsde74000 km², potentiellement, la
pêcheest la premièreressource de l’île avec 7000 tonnes de poissons pêchés par
an pardes naviresfrançais et espagnols et exportés dans le monde entier. Le
chiffre d’affaires moyenannuel réalisé grâceàlapêche au sein de la zone
économiqueexclusivedeMayotteestd’environ10M€.
4
Notamment:lois du 24 décembre 1976, du 11 juillet 2001;loi constitutionnelle du 28 mars
2003;loidu21février2007.
11Lazoneéconomiqueexclusive(ZEE)deMayotteetlecanalduMozambique
12Lazoneéconomiqueexclusive(ZEE):définition,origines,élémentsde
droitdelamer
Longtempsaprédominéendroit le principedeliberté desmers. Puis, s’est
développée l’idée d’uneappropriation possibledes mers:par la bulle papale du
4mai 1493 (Alexandre VI) et le Traité de Tordesillasdu3 juin 1494,l’Espagne
etlePortugalsepartagentles mers.
S’amorce alors la célèbre controverse entre Grotius (1583-1645), favorable à
la liberté des mers, et John Selden (1584-1654) favorable àsa
patrimonialisation.
Le premier l’emporta provisoirement;puis, la découverte de l’étendue des
richessesdes mers (richesse halieutique, pétrole etc…)aconduit les états à
étendreleuremprisesurlesespaces maritimesàproximitédescôtes.
LepointdedépartdecetteévolutionestlaDéclarationduprésidentdesÉtats
Unis, Harry Truman,enseptembre1945, affirmant unilatéralementles droits de
sonpayssurlesressourcesdusoletdusous-solduplateaucontinental.
En réaction, les états non pourvus de plateau continental, comme le Chili, le
Pérou, l’Équateur, revendiquent alors desdroitsidentiques sur une zone de 200
millesaulargedescôtes:c’estlaDéclaration deSantiago(1952).
Des négociations sont alors ouvertes dans le cadredes NationsUnies pour
définir le droit; mais les conflits d’intérêts entre les paysenvoie de
développementetles paysindustriels qui ont seuls les moyens d’exploiter les
ressourcessituéesenprofondeurbloquentleprocessus.
Les discussions ne reprennent qu’àlafin des années 70 et aboutissentàla
signaturedelaConvention de Montego Bay,le10décembre 1982. Cette
conventioninternationale détermine un «dégradé de compétences»pour les
États disposant d’une façade maritimeallant des eaux intérieures, sur lesquelles
l’État côtierades compétences élargies de police,àlahautemer,oùiln’ena
plus, en passant par les eaux territoriales, la zone contiguë et la zone
économiqueexclusive(ZEE).
Comme son nom l’indique,laZEE,qui s’étend jusqu’à200 milles (360 km)
descôtes d’un pays donne au paysriverain des droits exclusifs d’exploitation
économique,etnotammenten matièredepêche.
EnFrance,laConventiondeMontegoBay estapplicable depuis1996.
La Francedispose,grâce notammentàson outre-mer, de la ZEE la plus
importanteau mondeavec11millionsdekm²,derrièrelesÉtats-Unis.
LaZEEdeMayotte:uncasspécifique
Lorsque l’extensionà200 milles des côtes d’une ZEE se heurteàlaZEE
d’un autreÉtat, ce quiest le cas d’îlesvoisinesdontladistanceest inférieure à
400milles et appartenantàdes Etats différents,ces deux États se mettent
d’accord parune convention internationale pour tracer la frontière entre les
deux ZEE.Engénéral,c’est la règledel’équidistance qui est retenue. Ainsi, la
13France a-t-ellesigné de telles conventions avec la quasi-totalité des paysavec
lesquels elle dispose de frontièresmaritimes (par exemple, accord du4janvier
1982avecl’Australie).
La revendication récurrente de l’État des Comores sur Mayotte et celle de
Madagascar sur certains îlots du sud du CanalduMozambique ont empêché les
parties de signer une telle convention. Toutefois, en pratique, c’est bien le
principedel’équidistancequiestappliqué.
C’estd’ailleurs ce principe qui est retenu dans le cadre des négociationsen
cours en mai2010 au sein de l’Union africaine pour délimiter les frontières
maritimesentrelesComores,laTanzanieetleMozambique.
14Schémarésumantle«dégradédecompétences»exercéesenmerparlesÉtats
côtiersselonlaconventiondeMontegoBay
15Un formidable potentielpeu exploité et mal connu
Pourtant, le formidable potentieldelapêchemahoraisen’estpasoptimisé;il
est d’ailleurs totalementméconnu:lapêche locale ne bénéficie d’aucune
infrastructure portuaire pour l’avitaillementengasoil, en essence ou en glace, ni
pourledébarquementdupoisson,quisefaitbiensouventàmêmelesol
L’image que l’on peut avoir spontanément de la pêche mahoraise est la
pêche en pirogue, au djarifa (c’est-à-direla«pêcheaudrap»)oulapêcheà
pied, c’est-à-dire une pêche traditionnelle, apriori peuproductive si on la
compare aux chalutiers métropolitains. Elleapar ailleurs une dimension sociale
etculturelle(pirogue,djarifa).
Elle peut être perçueapriori comme«durable». Loin des mécanismes de
marché qui poussent les pêcheurs métropolitainsàjeter par-dessusbord,àpeine
capturés,des tonnes de poissons de taille commerciale insuffisante, pour éviter
que ces captures ne ponctionnent le quota, la pêche locale ne prélèveraitque le
strictnécessaire pournourrirlafamilleoulevillage.
Mais cette image estenfaitune caricature. On qualifie d’ailleurs souvent
d’informel ce que l’on ne connaît pas. CarlapêcheàMayotte est loin de se
résumeràlapetitepêcheartisanale.
Tout d’abord, la pêche industrielle (voir encadré pourladéfinition)des
thonidés qui se dérouleaux abords de Mayotte n’a jamaisété considéréecomme
partie intégrante de la pêche mahoraise, alors même qu’elle prélève une
ressource, qui, bien que par essence migratrice, se situe en partie dans les eaux
delaZEEdeMayotte.
Il est ainsitrès surprenant, en parcourantles troprares rapports portant sur la
pêche mahoraise de constater qu’il n’y est jamais fait mention de l’existence,au
large de Mayotte, d’une pêcherie industrielle. Tout se passe comme si on ne
voulaitpas la voir alors même que les pêches réalisées àMayotte sont
stratégiques et décisives pour la pêche thonière industrielle française, et que les
cinq thoniers senneurs les plus récents et modernes de la flotte de pêche
française(les Drennec, Trevignon,et Franche-Terre, Manapany et Bernica)
sont immatriculésàMayotte.Enoutre,toutelaflottilleeuropéenne(environune
cinquantaine de navires) vient pêcher4moispar an dans la zone économique
exclusive(ZEE)deMayotte.
Ensuite, l’idée que la pêche traditionnelle estsanseffet surlaressource doit
être fortementnuancée.Certes, lesrejetssont faibles ou inexistants,etles
quantités pêchées par une piroguenepeuventrivaliser sérieusement avec celles
des thoniers senneurs industriels. Pour autant, la forte augmentation de la
population et la multiplication du nombre de pirogues ou de barqueslégères
conduisentàundépeuplement évident des fonds. En clair, la pêche en pirogue
est peut-être«durable»lorsqu’il n’yaque quelques unités sur l’eau, mais ne
l’est plus nécessairementquand plus d’un millier de pirogues sortent presque
touslesjoursdanslelagon.
16Le problèmeest que ces représentations souventerronées sur la pêche ont
contribué longtempsàcantonnerlapêche artisanaleàunstatut ‘archaïque’,
selonunraisonnement en deux temps.Un: on réduit la pêcheàMayotteàla
pêcheartisanale en occultant la réalité d’une pêche industrielle malconnue sur
l’île.Deux: on en déduit qu’iln’est pas nécessaire de moderniser la pêche
locale car globalement elle s’autorégulerait sans menacer la ressource tout en
considérantquesa modernisation accéléreraitl’épuisementdesfonds.
Inversement, la pêche industrielle souffre d’une image largement négative:
la puissance des navires, la dimension des filets (senne tournante), les moyens
engagés (hélicoptères, satellites) pour repérer les bancs de thons peuvent parfois
donner le sentiment d’un pillage des ressources. Mais l’espèce la plus pêchée, le
listao, est, selon les meilleurs scientifiques spécialistes du sujet,largement à
l’abri d’unesurexploitation desstocks. Parailleurs, cettepêcherieest très
encadrée et la pêche thonière ne doit pas être réduiteàlapêche au thon rouge,
niàlapêche aux requins, qui sont en effet des espèces en situationplus ou
moins marquée de surexploitation. Ensuite, il convient de ne pas faire
l’amalgamenon plus entre des pratiques desdifférentes flottilles carelles
varientbeaucoupselonqu’ellessonteuropéennesouasiatiques.
On est là au cœur d’une problématiquedéjàsoulevéeparlesénateurPhilippe
Marini dans son rapport sur les politiques publiques maritimes, dans lequel il
dénonce le «manque d’informations (qui)affecte le processus de décision et
5d’évaluation» carilexiste en effet un lien direct entre la méconnaissance d’un
secteur,lafaiblessededonnéesstatistiquessurlesecteuretsasituation.
Ce gouffreentre la pêche réelleetses représentations, lesquellesont pu
guider l’action parfois,est révélateur du faitque la pêche estdavantage
considérée comme une activitésociale, voire culturelle, que comme une activité
économique. Comme si,àMayotte, la pêche ne devait pas progresser (c’est-à-
dire ne devait pas être atteinte par le progrès) pourcontenter l’idée dominante
que l’on se fait de la pêche sur une île comme Mayotte, qui n’est finalement
qu’une déclinaisondumythe du «bon sauvage», telqu’il apparaît dans la
6littératureeuropéenneaudébutduXVIIIèmesiècle .
Outre que ces représentationspeuvent être problématiques en elles-mêmes,
fondées sur des préjugés, elles ont eu poureffetdelaisser largement à
l’abandonunsecteur pendantdes années, écarté de la marche générale de l’île
5
MARINI, Philippe. La politique maritime et littorale de la France:enjeux et perspectives.
Rapportsur les actions menées en faveur de la politique maritimeetlittorale de la France.
Annexe 5. La pêche. Paris, Assemblée nationale, Sénat. Office parlementaire d’évaluation des
politiquespubliques.1998,165p.
6
Par exemple:LaHontan, Louis ArmanddeLom d'Arce (1666-1716;baron de). Dialogues de
M. le baron de Lahontan et d'un sauvage, dans l'Amérique:contenant une description exacte des
moeursetdes coutumes de ces peuples sauvages;Avecles voyagesdumême en Portugal et en
Danemarc....1704.222p.
17vers le progrès et conduisant de faitàune augmentation des événements de mer
(naufrages,dérivesaulongcours)etàunépuisementdesressources.
On assiste donc au télescopageentre une image:celle d’une pêche
traditionnelle«durable»faceàune pêche industriellepar essencedestructrice
et d’une réalité,àsavoir, une «petite»pêche qui peut s’avérer dangereuse
(pour l’homme et la ressource) et une pêche industrielle pas forcément aussi
prédatricequ’onl’imaginerait.
Cette vision sommaire, qui, dans l’imaginaire, peut faire penser au combat
7de David contre Goliath,aconduit àune double négationdel’Autre,ne
permettant pas des rapprochements pourtant essentiels et salvateurs pour ces
deuxpêcheries.
Cette image commune explique en partie le retard prisdansle
développementdelapêche mahoraise alors qu’il convenait de travailleràce
que la pêche industrielle bénéficie davantage àl’économie locale; et elle
l’explique bien davantageque«l’archaïsme» supposé des pêcheursmahorais
8ou leur soit-disant aversion «naturelle»pour la mer,alors qu’ils ont au
contrairesouvent démontré leur courage et leur volonté de ne pas être exclus du
progrès.
7 SamuelI,17,4.
8 De tels propos ont pu être tenusàl’occasion du Grenelle de la merqui s’est tenuàMayotte en
2009.
18Pêcheartisanale,pêcheindustrielle:quellesdéfinitions?
Tout au long de l’ouvrage, il sera question d’uncôtédelapêche artisanale,
de l’autre,delapêche industrielle. Cette commodité ne doit pas exclure une
explicitationdecechoix.
En droit français, l’entreprise de pêcheartisanaleest la sociétédepêche dont
100% des droits sociaux sont détenus par un ou des pêcheurs qui sont
embarquéssur le ou les naviresdontlasociété estpropriétaire(articleL931 du
code ruraletdelapêche maritime). Le critère retenu est doncl’embarquement
del’armateur.
La Commission européennetend quantàelleàconsidérercomme artisanale
lapêcheeffectuéeàpartird’embarcationsdemoinsde12mètres.
La définition même de ces types de pêche est devenueunenjeu fort dansle
cadre de la révision en cours de la politique commune des pêches car les
politiques qui s’appliqueront àl’un ou l’autrepourrontêtrenotablement
différentes.
Certains préfèreront utiliser les termes de pêches côtières et de pêches
hauturières, quipourraient tout àfaitconvenir dans la majorité des cas à
Mayotte, sauf quand les pêches artisanales sont«lointaines», comme c’est
souventlecas.
PourMayotte, le critère de l’embarquementdupropriétairen’est pas
pertinentcar la plupartdes propriétaires d’embarcationsnesontpas embarqués;
cenesontpaspourautantdesentreprisesdepêcheindustrielle.
Le critèredelataille du navire ne paraîtpas nonplustoutàfaitadapté,car
cela reviendraitàconsidérerque despalangriers de 13 mpourraient être
considérés comme industriels, ce qui ne correspond pasàl’acception commune
duterme.
Il est préférable de se rapprocher de la définition donnée par la FAO et donc
de privilégierunfaisceaud’indices:pourra être considérée comme industrielle
une activité de pêche effectuéeàpartir de naviresd’une longueursupérieure à
24 m, effectuant des pêches hauturières,appartenantàdes sociétés et disposant
d’une logistiqueimportante leur permettant par exemple de changer d’océans
selonlastratégie.
Acontrario, une pêche artisanale peut s’entendre communémentcomme
étant une pêche effectuéeàpartir de petites embarcationsàproximité relative
descôtes.
Les notions employées ici ont simplementpour objet de décrire le plus
objectivementpossiblelesdeuxsegmentsprésentsàMayotte.
On fait souvent le reproche aux économies ultra-marines d’être administrées
et dépendantesdes fluxpublics;Mayotte le serait sans doute moins si elle avait
19

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